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La création du mouvement pour la IVème internationale

mardi 23 juin 2009, par Robert Paris

Juin 1935

Léon Trotsky Pour la IV° Internationale

Lettre ouverte aux organisations et groupes révolutionnaires prolétariens


L’arrivée au pouvoir de Hitler, sans la moindre résistance de la part des deux « puissants » partis ouvriers, dont l’un s’appuyait en outre sur l’U.R.S.S., a définitivement révélé au grand jour la pourriture interne de la II° et de la III° Internationales. En août 1933, quatre organisations (la Ligue internationale des communistes internationalistes (bolcheviks ‑léninistes), le parti socialiste révolutionnaire de Hollande, R.S.P., le parti socialiste indépendant de Hollande, O.S.P., et le parti socialiste ouvrier d’Allemagne, S.A.P.) ont, pour la première fois, formulé dans un document programmatique la nouvelle tâche historique : créer la IV° Internationale [1]. Les événements qui se sont produits depuis ont confirmé de manière irréfutable qu’il n’existe pas d’autre voie.

[La II° Internationale a conduit le prolétariat de catastrophe en catastrophe] L’écrasement du prolétariat autrichien a montré qu’il ne suffit pas, pour vaincre, d’appeler au dernier moment à l’insurrection [2], lorsque le parti est acculé à une impasse, les masses désorientées et accablées par l’opportunisme. Il faut préparer systématiquement la victoire par une politique révolutionnaire dans tous les domaines du mouvement ouvrier.

C’est la même leçon qui découle indiscutablement de l’écrasement du prolétariat espagnol. Il est impossible, dans quelques conditions que ce soit, et à plus forte raison dans le cours d’une révolution, de tourner le dos aux travailleurs pour former un bloc avec la bourgeoisie. Il est impossible d’attendre et d’exiger des masses trompées et déçues qu’elles prennent les armes à l’appel tardif d’un parti en qui elles ont perdu confiance [3]. La révolution prolétarienne ne peut pas s’improviser sur l’ordre d’une direction qui a fait faillite. Il faut préparer la révolution par une lutte de classe incessante et implacable, qui conquiert pour la direction la confiance indéfectible du parti, qui soude l’avant-garde à l’ensemble de la classe, qui place le prolétariat à la tête de l’ensemble des exploités de la ville et de la campagne. Après l’écroulement ignominieux de la principale section du réformisme ‑ la social‑démocratie allemande pourrie jusqu’à la moelle ‑, c’est l’aile « gauche » de la II° Internationale qui s’est écroulée en Autriche et en Espagne. Pourtant ces terribles leçons passent sans laisser de traces : les cadres dirigeants du réformisme dans les partis et les syndicats ont dégénéré jusqu’à la moelle. Leurs intérêts matériels et leurs conceptions patriotiques les lient à la bourgeoisie, et ils sont absolument incapables de s’engager dans la voie de la lutte des classes.

[La social‑démocratie enchaînée au char de la bourgeoisie] Les partis de la II° internationale s’accommodent fort bien de ce que leur président belge, au premier signe du capital financier, se soit joint aux affairistes catholiques et libéraux [4] pour sauver les banques sur le dos des masses laborieuses. Vandervelde a été immédiatement suivi par le prétentieux critique de Marx, l’inventeur d’un « plan », De Man [5], et le centriste « de gauche » Spaak n’a pas tardé à trahir l’opposition socialiste pour une livrée de ministre [6].

Malgré leçons et avertissements, le parti socialiste, en France. continue vainement de se cramponner aux basques de la bourgeoisie « républicaine » et place plus d’espoir en l’amitié des radicaux qu’en la force révolutionnaire du prolétariat. Dans tous les autres pays, dans toutes les parties du monde, en Hollande, en Scandinavie, en Suisse, la social‑démocratie, en dépit de la putréfaction du capitalisme, continue à être l’agence de la bourgeoisie au sein de la classe ouvrière et révèle sa totale incapacité à mobiliser les masses pour sa propre défense contre le fascisme.

Si les succès électoraux du Labour Party le ramenaient au pouvoir [7], le résultat ne serait pas une transformation socialiste pacifique de la Grande‑Bretagne, mais la consolidation de la réaction impérialiste, c’est‑à‑dire une époque de guerre civile, face à laquelle la direction du Labour Party ne manquerait pas de révéler sa complète carence. Les crétins parlementaires et trade‑unionistes devront encore se convaincre que la menace fasciste n’est pas moins réelle en Angleterre que sur le continent.

Le développement impétueux de la crise aux Etats‑Unis, l’enchaînement ininterrompu de grandes luttes grévistes, et l’organisation de la classe ouvrière à travers les possibilités ouvertes par la démagogie du « plan » de Roosevelt [8] rencontrent sur leur chemin, au sein du mouvement ouvrier, des forces profondément conservatrices et bourgeoises [9]. Quant au parti stalinien, il est ligoté par les déclarations solennelles de Litvinov, lequel, en échange de la reconnaissance de l’U.R.S.S. par l’impérialisme yankee, a publiquement renié les communistes américains [10]. Ce parti, corrompu par une décennie de politicailleries sans principes et d’expériences liquidatrices avec des partis (Farmer‑Labor Party) qui n’ont rien de commun avec des partis prolétariens ni par leur composition, ni par leur programme [11] ‑ ce parti stalinien, sur les ordres de Moscou, se borne au rôle de mouvement d’intellectuels de gauche agissant aux Etats‑Unis en qualité de valet de la diplomatie stalinienne. Mais la profonde crise de l’impérialisme américain éveille de larges couches de travailleurs de ce pays de leur sommeil semi‑provincial, chasse peu à peu leurs illusions bourgeoises et petites‑bourgeoises, pousse le prolétariat vers des actions de classe de grande envergure (grèves à Toledo, Minneapolis, San Francisco [12]), et crée pour le parti marxiste-révolutionnaire la possibilité de conquérir une large et profonde influence sur le développement et l’organisation de la classe ouvrière américaine. Le rôle historique qui incombe à la IV° Internationale et à sa section américaine, non seulement dans les deux Amériques, mais sur l’arène mondiale, est d’une particulière importance, [de même que l’écrasement de l’impérialisme américain sera d’une énorme signification pour le prolétariat mondial].

[L’effroyable naufrage de l’I.C. dans le monde] Pendant ce temps, la III° Internationale ne fait que gaspiller les derniers restes de l’influence et de l’autorité qu’elle avait acquises au cours des cinq premières années de son existence. En Autriche et en Espagne, l’Internationale communiste, malgré des circonstances extrêmement favorables, n’a pas réussi à créer une organisation tant soit peu influente, mais encore a systématiquement discrédité aux yeux des travailleurs l’idée même du parti révolutionnaire. Le plébiscite sarrois constitue une preuve que le prolétariat allemand a perdu tout reste de confiance, non seulement dans la social‑démocratie, mais aussi dans le parti communiste ‑ ce parti qui a capitulé de façon aussi honteuse devant Hitler [13]. En Grande‑Bretagne, en Belgique, en Hollande, en Scandinavie, dans les deux Amériques et en Orient, les sections de l’Internationale communiste, accablées par le poids de douze années d’une politique fatale, sont incapables de sortir de leur insignifiance.

Après la catastrophe allemande, l’Internationale communiste a certes substitué la politique capitularde du front unique à tout prix à la politique aventuriste de la « troisième période ». Néanmoins, l’expérience de la France, où ce dernier tournant a revêtu sa plus grande ampleur, démontre que l’Internationale communiste, à travers toutes ses contradictions et ses zigzags, parvient à conserver son rôle de frein de la révolution prolétarienne. En refusant la création d’une milice ouvrière contre le danger fasciste immédiat, en remplaçant la lutte pour le pouvoir par un programme de revendications partielles, l’Internationale communiste sème les pires illusions du réformisme et du pacifisme, et soutient en réalité la droite des partis socialistes contre leur gauche, démoralise l’avant‑garde prolétarienne et fraie la voie au coup d’Etat fasciste.

Enfin, le parti qui a fondé l’Internationale communiste, le parti communiste de l’U.R.S.S., a été complètement réduit en miettes au cours des dernières années par la bureaucratie incontrôlée qui a transformé la dictature du prolétariat en l’absolutisme conservateur de Staline. Par les persécutions, les falsifications, les amalgames et une sanglante répression, la clique dirigeante s’efforce d’étouffer dans l’œuf toute manifestation de pensée marxiste. Nulle part au monde le léninisme véritable n’est persécuté aussi bestialement qu’en U.R.S.S.

[Staline a signé le certificat de décès de l’I. C.] Le tout dernier soubresaut opportuniste de l’Internationale communiste est étroitement lié au tournant soviétique en politique étrangère vers la Société des Nations et l’alliance militaire avec l’impérialisme français. La bureaucratie dirigeante de l’U.R.S.S. est arrivée définitivement à la conclusion que l’Internationale communiste est incapable de lui apporter la moindre assistance contre le danger de guerre et qu’en même temps elle est gênante pour le travail de la diplomatie soviétique. La dépendance humiliante et véritablement servile de l’Internationale communiste visà‑vis des sommets soviétiques se manifeste de façon particulièrement nette à travers la récente déclaration de Staline approuvant la défense nationale de l’impérialisme français [14].

C’est par l’intermédiaire d’un ministre impérialiste [15] que le chef de l’Internationale communiste a donné au parti communiste français l’ordre de conclure aujourd’hui avec la bourgeoisie française une trêve patriotique. Ainsi, la Ill° Internationale, dont le congrès n’a pas été réuni pendant presque sept ans, est‑elle maintenant officiellement passée de la position internationaliste à celle du social‑patriotisme le plus plat et le plus servile. Que le 7° congrès, toujours reporté, se tienne ou non, la Ill° Internationale ne ressuscitera pas. Le communiqué Staline‑Laval constitue son acte de décès.

[Un nouveau massacre et une nouvelle trahison sont imminents] Pendant ce temps, les forces destructrices du capitalisme impérialiste poursuivent leur infernale besogne. La désagrégation de l’économie mondiale, le chômage de dizaines de millions d’hommes, la ruine de la paysannerie mettent impérieusement la révolution socialiste à l’ordre du jour. Les travailleurs, exaspérés et furieux, cherchent une issue. La prostration, l’écroulement et la putréfaction de la II° et de la III° Internationales laissent le prolétariat sans direction révolutionnaire, et poussent les masses petites‑bourgeoises sur la voie du désespoir. Les chefs faillis cherchent à rejeter la responsabilité de la victoire du fascisme sur la prétendue « passivité » du prolétariat : ainsi la calomnie vient‑elle s’ajouter à la trahison politique.

Se débattant dans l’étau de contradictions insurmontables, le capitalisme prépare une nouvelle saignée des peuples. Ministres et dictateurs spéculent ouvertement sur la question de savoir si la guerre éclatera dans un an ou dans trois ans. Tous les gouvernements sont en train de préparer à qui mieux mieux les moyens les plus destructeurs et ainsi, de tous les côtés, rapprochent l’explosion qui pourrait être infiniment plus terrible que la guerre de 1914‑1918.

Les dirigeants des prétendus partis ouvriers et des syndicats chantent à pleine voix les louanges des beautés de la paix, bavardent sur le désarmement, s’efforcent de persuader leurs gouvernements de se réconcilier entre eux, entretiennent les espoirs des masses dans la Société des Nations et, en même temps, jurent fidélité à la cause de la « défense nationale », c’est‑à‑dire à la défense de la domination bourgeoise, avec ses guerres inévitables.

La diplomatie soviétique, sous le couvert du « front unique » et même de l’« unité organique », prépare, dans le dos des ouvriers conscients, l’union nationale entre les sections des deux Internationales et la bourgeoisie des pays militairement alliés à l’Etat ouvrier. Ainsi l’explosion de la nouvelle guerre doit‑elle conduire à une nouvelle trahison qui éclipsera celle du 4 août 1914.

[Nous sommes plus forts aujourd’hui que les « gauches » de 1915] La trahison par la bureaucratie soviétique de la cause de la révolution internationale a rejeté le prolétariat mondial loin en arrière. Les difficultés auxquelles doit faire face l’avant‑garde révolutionnaire sont incroyables. Sa situation est pourtant infiniment meilleure actuellement qu’elle ne l’était à la veille de la dernière guerre. Le capitalisme semblait alors tout puissant et presque invincible. La déchéance patriotique de l’Internationale fut une surprise totale, y compris pour Lénine. Partout, les éléments révolutionnaires ont été pris à l’improviste. La première conférence internationale ‑ très faible numériquement et indécise dans sa majorité ‑ a eu lieu plus d’un an après le début de la guerre. La formation des cadres révolutionnaires ne s’est effectuée que lentement. La majorité des zimmerwaldiens rejetait même la possibilité de la révolution prolétarienne. Seule la victoire d’Octobre en Russie, au cours du quarantième mois de la guerre, changea la situation en donnant un élan vigoureux à la formation de la Ill° Internationale.

Aujourd’hui, la faiblesse interne et la pourriture du capitalisme sont tellement évidents qu’ils servent de thème principal à la démagogie fasciste. Dans la formidable crise aux Etats‑Unis, dans le non moins formidable chômage, dans l’aventurisme économique de Roosevelt, dans l’essor des grèves, dans la fermentation au sein de toutes les organisations ouvrières, apparaissent pour la première fois les conditions d’un puissant développement du mouvement révolutionnaire en Amérique du Nord. L’exemple de la première révolution prolétarienne victorieuse vit dans la mémoire des masses. L’expérience des grands événements des vingt dernières années s’est gravée dans la conscience des meilleurs militants. Des organisations, ou, au moins, des groupes révolutionnaires authentiques, existent dans tous les pays. Ils sont solidement liés les uns aux autres sur le plan des idées, et partiellement sur celui de l’organisation. D’ores et déjà, ils constituent une force incomparablement plus influente, plus homogène et mieux trempée que la « gauche de Zimmerwald » qui, à l’automne de 1915, prit l’initiative de préparer la Ille Internationale.

A l’intérieur des partis et syndicats réformistes, des groupes d’opposition apparaissent et se renforcent. Certains ont pris la forme d’organisations indépendantes. Dans les sections de l’Internationale communiste, du fait du régime de bagne qui y règne, l’opposition a un caractère plus sourd et plus clandestin, mais elle se développe là aussi. Même en U.R.S.S., la nécessité d’épurations et d’actes de répression toujours renouvelés témoignent que la bureaucratie est incapable d’extirper l’esprit de la critique marxiste qu’elle déteste tant.

[L’unité à tout prix est une monstrueuse duperie] Les inclinations et les tendances d’opposition ont actuellement essentiellement un caractère centriste, c’est‑à‑dire intermédiaire entre le social‑patriotisme et la révolution. Dans les conditions d’effondrement et de décomposition des organisations de masse traditionnelles, le centrisme constitue dans bien des cas un stade transitoire inévitable, même pour les groupes ouvriers progressistes. Les marxistes doivent savoir se rapprocher de toutes les tendances de ce type, pour accélérer par leur exemple et leur propagande leur passage sur la voie révolutionnaire. La condition du succès est une critique impitoyable de la direction centriste, la dénonciation des tentatives de recréer l’Internationale 2 ½, et l’explication inlassable du fait que les tâches révolutionnaires de notre époque condamnent d’avance à une faillite ignominieuse les unifications hybrides et informes.

Le mot d’ordre de l’« unité » de toutes les organisations ouvrières, indépendamment de leur programme et de leur tactique, est actuellement propagé avec zèle par tous les centristes et habilement exploité par les réformistes perspicaces qui craignent à juste titre d’être jetés par‑dessus bord. Les centristes substituent souvent l’idée de la fusion des deux vieilles Internationales à celle de la nouvelle Internationale. En réalité, l’unité avec les réformistes et les social‑patriotes de l’espèce social‑démocrate ou stalinienne signifie, en dernière analyse, l’unité avec la bourgeoisie nationale et, par conséquent, la scission inévitable du prolétariat, tant sur le plan national qu’international, particulièrement dans l’éventualité d’une guerre. L’unité véritable de l’internationale et de ses sections nationales ne peut être assurée que sur des bases révolutionnaires marxistes, lesquelles, à leur tour, ne sauraient être créées que par une rupture avec les social‑patriotes. Faire le silence sur les conditions de principe et sur les garanties de l’unité prolétarienne, c’est succomber aux illusions, largement répandues, c’est duper les travailleurs et préparer de nouvelles catastrophes.

[La nouvelle époque exige une nouvelle Internationale] La position humiliante et désespérée des vieilles Internationales est suffisamment caractérisée par le fait que le président de l’une est devenu l’humble ministre de Sa Majesté [16], tandis que le véritable maître de l’autre se sert de l’organisation prolétarienne mondiale comme menue monnaie dans ses transactions diplomatiques [17]. Quelles que soient les manœuvres d’unification que pourront entreprendre ces deux bureaucraties également dépravées, ce ne sont pas elles qui créeront l’unité du prolétariat et ce ne sont pas elles qui indiqueront l’issue. Les efforts des centristes pour concilier l’inconciliable et pour sauver, en recollant les morceaux, ce qui est voué à la destruction sont condamnés d’avance. La nouvelle époque exige une nouvelle Internationale. La première condition du succès dans cette voie, c’est la consolidation, sur le plan national et international, des authentiques révolutionnaires prolétariens, des disciples de Marx et de Lénine, sur un programme commun et sous un drapeau commun.

Il serait fatal de prescrire pour tous les pays un itinéraire unique. En fonction des conditions nationales, du degré de décomposition des vieilles organisations ouvrières et, finalement, de l’état de leurs propres forces à un moment donné, les marxistes (les socialistes révolutionnaires, les internationalistes, les bolcheviks-léninistes) peuvent apparaître tantôt en tant qu’organisation indépendante, tantôt en tant que fraction à l’intérieur d’un des vieux partis ou syndicats. Bien entendu, partout, ce travail de fraction ne constitue jamais qu’une étape vers la création de nouveaux partis de la IV° Internationale, partis qui peuvent naître, soit du regroupement d’éléments révolutionnaires des vieilles organisations, soit de l’action de formations indépendantes. Mais, sur quelque arène que ce soit, et quelles que soient leurs méthodes de fonctionnement, ils sont tenus de se présenter au nom de principes fermes et de mots d’ordre révolutionnaires clairs. Ils ne jouent pas à cache‑cache avec la classe ouvrière ; ils ne dissimulent pas leurs objectifs ; ils ne substituent pas la diplomatie et les combinaisons à la lutte principielle. Toujours, et dans toutes les conditions, les marxistes expriment ouvertement ce qui est.

[Seule la révolution peut empêcher la guerre] Le danger de guerre, qui est une question de vie ou de mort pour les masses populaires, constitue l’épreuve suprême pour tous les groupes et tendances au sein de la classe ouvrière. La « lutte pour la paix », la « lutte contre la guerre », « guerre à la guerre » et autres mots d’ordre ne sont que des phrases creuses et mensongères, s’ils ne s’accompagnent pas de la propagande et de l’application de méthodes révolutionnaires de lutte. L’unique moyen de mettre un terme à la guerre, c’est de renverser la bourgeoisie. L’unique moyen de renverser la bourgeoisie, c’est l’insurrection armée. Contre le mensonge réactionnaire de la « défense nationale », il faut lancer le mot d’ordre de la destruction révolutionnaire de l’Etat national. A la maison de fous de l’Europe capitaliste, il faut opposer le programme des Etats‑Unis socialistes d’Europe comme étape vers les Etats‑Unis du monde entier.

Les marxistes rejettent catégoriquement les mots d’ordre pacifistes de « désarmement », d’« arbitrage » et d’« amitié entre les peuples » (c’est‑à‑dire entre les gouvernements capitalistes), etc., comme un opium pour les masses populaires. Les combinaisons entre les organisations ouvrières et les pacifistes petits-bourgeois (les comités Amsterdam‑Pleyel [18] et autres entreprises semblables) rendent les plus grands services à l’impérialisme en détournant l’attention de la classe ouvrière de la réalité, avec l’âpreté de ses combats, pour la tourner au contraire vers des parades impuissantes.

La lutte contre la guerre et l’impérialisme ne peut être l’affaire de quelconques « comités » spéciaux [19]. La lutte contre la guerre, c’est la préparation à la révolution, c’est‑à‑dire l’affaire des partis de la classe ouvrière et de l’Internationale. Les marxistes proposent cette tâche grandiose à l’avant‑garde prolétarienne, sans aucun détour. Au mot d’ordre débilitant du « désarmement », ils opposent celui de la conquête de l’armée et de l’armement des ouvriers. C’est précisément par là que passe l’une des plus importantes des lignes de clivage entre le marxisme et le centrisme. Celui qui n’ose pas énoncer à voix haute les tâches révolutionnaires, celui‑là n’aura jamais le courage de les résoudre.

[La IV° Internationale se dresse sur les épaules de ses devancières] Dans l’année et demie qui s’est écoulée depuis la publication du premier programme de la IV° Internationale [20], la lutte pour ses principes et ses idées n’a pas cessé un seul jour ; les sections et groupes révolutionnaires nationaux ont augmenté en nombre ; quelques‑uns ont élargi leurs effectifs et leur influence ; d’autres sont parvenus à une homogénéité et une cohésion plus grandes ; des organisations du même pays se sont unifiées (Hollande, Etats-Unis) ; plusieurs documents programmatiques et tactiques ont été élaborés. Tout ce travail s’effectuera sans doute mieux encore quand il sera relié et unifié à l’échelle mondiale sous le drapeau de la IV° Internationale. Le danger de la guerre qui vient ne permet pas de reporter ces tâches d’un seul jour.

Il faut bâtir les nouveaux partis et la nouvelle Internationale sur une base nouvelle : telle est la clé qui permet de résoudre l’ensemble des autres tâches. Le rythme et les délais de cette nouvelle construction révolutionnaire dépendent de toute évidence du cours général de la lutte des classes, des victoires et défaites à venir du prolétariat. Les marxistes, cependant, ne sont pas fatalistes. Ils ne se déchargent pas sur le « processus historique » des tâches que le processus historique leur a précisément imposées. L’initiative d’une minorité consciente, un programme scientifique, l’agitation courageuse et inlassable au nom d’objectifs clairement formulés, l’impitoyable critique de toute ambiguïté ‑ ce sont là quelques-uns des facteurs les plus importants pour la victoire du prolétariat. Sans un parti révolutionnaire soudé et aguerri une révolution socialiste est inconcevable.

Les conditions sont difficiles, les obstacles sont grands, les tâches sont colossales, mais il n’y a aucune raison d’être pessismiste ni de perdre courage. Malgré toutes les défaites du prolétariat, la situation de l’ennemi de classe reste sans espoir. Le capitalisme est condamné. C’est seulement dans la révolution socialiste que réside le salut de l’humanité.

La succession même des Internationales a sa propre logique interne qui coïncide avec la montée historique du prolétariat. La I° Internationale a mis en avant le programme scientifique de la révolution prolétarienne, mais elle a été victime de son manque de base de masse. La Il° Internationale a sorti des ténèbres, éduqué et mobilisé des millions d’ouvriers, mais, à l’heure décisive, elle a été trahie par la bureaucratie parlementaire et syndicale, corrompue par le capitalisme prospère. La III° Internationale a donné pour la première fois l’exemple d’une révolution prolétarienne victorieuse, mais elle a été broyée entre les meules de la bureaucratie de l’Etat soviétique isolé et de la bureaucratie réformiste d’Occident. Aujourd’hui, dans les conditions de l’effondrement définitif du capitalisme, la IV° Internationale, dressée sur les épaules de ses devancières, enrichie par l’expérience de leurs victoires et de leurs défaites, mobilisera les travailleurs de l’Occident et de l’Orient pour l’assaut définitif contre les bastions du capitalisme mondial.

Prolétaires de tous les pays, unissez‑vous !


Signé :

Revolutionair Socialistische Arbeiders Partij(R.S.A.P.) : P. J. Schmidt, H. Sneevliet.

Workers Party of the United States (W.P.U.S.) : A.J. Muste, James P. Cannon.

Secrétariat international de la Ligue communiste internationale (bolcheviks‑léninistes) : Crux, Dubois, Martin [21].

[Groupe bolchevik‑léniniste de la S.F.I.O.

Workers Party of Canada(W.P.C.) : J. MacDonald, M. Spector [22].]


Nous joignons en annexe la « déclaration des quatre » sur les principes fondamentaux de la IV° Internationale [23]. Pas une ligne de cette déclaration n’a vieilli. La présente lettre n’est qu’une reformulation de la « déclaration des quatre » à la lumière des dix‑huit mois écoulés.

Nous appelons tous les partis, les organisations, les fractions, dans les vieux partis comme dans les syndicats, toutes les associations et groupes ouvriers révolutionnaires qui sont d’accord avec nous sur les principes fondamentaux et sur la gr « aride tâche que nous avons énoncée ‑ la préparation et la construction de la IV° Internationale ‑ à nous adresser leurs signatures pour cette « Lettre ouverte », leurs propositions et critiques. Des camarades isolés qui, jusqu’à présent, n’ont pas été liés à notre travail, pour­ront, s’ils désirent sérieusement rejoindre nos rangs communs, entrer en contact avec nous.

Les organisations qui ont pris cette initiative et sont les signataires de la « Lettre ouverte » ont décidé de créer un Comité provisoire de contact entre partis et groupes qui sont sur la position de la IV° Internationale. Le comité provisoire a reçu mission de publier un bulletin d’information.

A l’avenir, le comité devra assurer l’élaboration régulière et collective des documents programmatiques et tactiques fondamentaux de la IV° Internationale.

La question de la préparation d’une conférence internationale sera tranchée en fonction des réponses reçues et du cours général du travail préparatoire.


Notes

[1] Allusion à la « déclaration des quatre » pour la IV° Internationale, cf. Œuvres 2, juillet‑octobre 1933, pp. 130‑135.

[2] C’était à la suite d’une série de mesures antidémocratiques accompagnées de provocations directes que les milices ouvrières du Schutzbund avaient finalement décidé de répondre les armes à la main aux entreprises du gouvernement du chancelier Dollfuss en février 1934.

[3] Le parti socialiste ouvrier espagnol avait, depuis plusieurs mois, annoncé son intention de résister les armes à la main au cas où les représentants de la droite, la C.E.D.A., entreraient dans le gouvernement espagnol. Il avait pris quelques mesures en ce sens, constitution de ses propres milices et stockage d’armes. Le 2 octobre 1934, sa direction, par l’intermédiaire de ses représentants à l’Alliance ouvrière de Madrid, avait fait connaître sa décision de passer à l’insurrection si la droite entrait au gouvernement. Ce fut chose faite le 4 octobre, et le parti socialiste se contenta de lancer le mot d’ordre de grève générale, la répression étouffant dans l’œuf ‑ sauf aux Asturies ‑ toute velléité insurrectionnelle.

[4] Le dirigeant du P.O.B. et de son aile droite, président de l’Internationale ouvrière socialiste, Emile Vandervelde, était devenu ministre sans portefeuille dans le gouvernement d’« union nationale » que présidait le leader catholique Paul Van Zeeland.

[5] Le leader socialiste Hendrik De Man accepta d’entrer avec le portefeuille des travaux publics dans le gouvernement Van Zeeland qui avait pourtant expressément rejeté son « plan ».

[6] Ancien leader de l’opposition de gauche dans le P.O.B. et directeur de l’hebdomadaire Action socialiste, Paul‑Henri Spaak, qui avait rencontré Trotsky et correspondu avec lui, avait également accepté la décision de son parti de se rallier à l’union nationale et en avait été récompensé par le poste de ministre du travail dans le gouvernement Van Zeeland.

[7] Les succès remportés par les candidats du Labour Party aux élections municipales en novembre de l’année précédente faisaient pronostiquer un succès aux élections législatives prévues pour novembre 1935 : le Labour Party y gagna en effet près de trois millions de voix, triplant le nombre de ses élus, mais ne remporta pas la majorité.

[8] Le mouvement de syndicalisation de masse qui caractérise l’histoire sociale des Etats‑Unis dans cette période prit effectivement appui sur la section 7 a) du National Industrial Recovery Act, laquelle reconnaissait formellement aux ouvriers le droit de s’organiser, de négocier des contrats collectifs, de désigner leurs propres représentants hors de toute ingérence ou pression patronale, sonnant ainsi le glas des « syndicats maison ».

[9] Le mouvement d’organisation syndicale des travailleurs américains se heurtait alors directement au sabotage de la bureaucratie syndicale de la centrale American Federation of Labor (A.F.L.) qui se cramponnait au principe du « syndicalisme de métier » réservant la syndicalisation aux seuls ouvriers qualifiés. C’est ainsi que William Green, président de l’A.F.L., avait fait tout son possible d’abord pour empêcher la constitution d’un syndicat des travailleurs de l’automobile, puis, quand il eût échoué, pour le maintenir sous le contrôle direct de l’exécutif de l’A.F.L. Au moment où était rédigée la « Lettre ouverte », le fait nouveau était qu’une fraction de la bureaucratie syndicale ‑ groupée autour du dirigeant syndical des mineurs (U.M.W.), John L. Lewis ‑, comprenant qu’il fallait prendre la tête du mouvement de syndicalisation de masse sous peine d’être balayée prenait les initiatives qui allaient aboutir à la fondation du C.I.O.

[10] Allusion à la déclaration de Litvinov, le 16 novembre 1933, connue sous le titre de « pledge on propaganda », dans laquelle le gouvernement soviétique s’engageait, non seulement à ne pas s’ingérer dans « les affaires intérieures des Etats‑Unis », mais à ne pas tolérer sur son propre territoire l’activité d’organisations ou groupes ayant pour objectif « un changement de l’ordre social ou politique aux Etats‑Unis » (New York Times, 18 novembre 1933).

[11] En 1924, le Workers Party des Etats‑Unis (nom légal du P.C.) avait fondé un « parti ouvrier et paysan », Farmer‑Labor Party, qui avait un programme populiste, avec quelques personnalités qui souhaitaient l’engager dans la campagne présidentielle du sénateur La Follette.

[12] La grève de Toledo , à l’usine Auto‑Lite, avait été lancée le 13 avril 1934 par un local A.F.L. récemment fondé ; les grévistes firent appel au soutien de la Ligue des chômeurs animée par les militants locaux de l’A.W.P. de Muste. Le conflit, marqué par l’organisation de piquets de grève massifs et des manifestations monstres, s’acheva le 4 juin par une capitulation de la compagnie. A Minneapolis, trois grèves successives, magnifiquement organisées par le Local 574 de l’A.F.L. et surtout le noyau de militants de la C.L.A. qui y détenaient des responsabilités, les frères DUNNE, Vincent R. (1899‑1970), Miles (1896‑1958), Grant (1894‑1941), Carl SKOGLUND (1884‑196 1) et Farrell DOBBS (né en 1907), aboutirent également à une éclatante victoire sur le patronat local et les autorités qui le soutenaient, concrétisée par l’accord signé le 22 août. Enfin, à San Francisco, la grève des 25 000 dockers qu’animait Harry Bridges, lié au parti communiste, l’avait emporté au bout de onze semaines, moins par ses résultats immédiats que par la puissance du mouvement d’organisation qu’elle avait suscitée. Dans son ouvrage sur l’histoire du C.I.O., Labor Giant Step, Art PREIS (1911-­1964), l’un des organisateurs de Toledo, a consacré un chapitre à ces « trois grèves qui pavaient la voie ». Farrell Dobbs a consacré à la grève de Minneapolis le premier de ses ouvrages de souvenirs, Teamster Rebellion.

[13] Rappelons qu’en janvier 1935 472 000 Sarrois avaient voté pour le rattachement au Reich, auquel 48 000 seulement s’étaient opposés.

[14] Nouvelle allusion à la déclaration commune de Staline et Laval du 15 mai précédent, où Staline avait approuvé la politique de « défense nationale » du gouvernement français.

[15] La déclaration de Staline sur la « défense nationale » avait été lue par Laval. Le P.C. avait aussitôt pris ce tournant, qui signifiait pour lui l’abandon de sa traditionnelle politique d’opposition à la « défense nationale », et proclama que Staline avait raison.

[16] Allusion à Vandervelde.

[17] Nouvelle allusion à Staline, qui avait autorisé Litvinov à faire la déclaration mentionnée ci-dessus, et confié à Laval le soin de lire la déclaration mentionnée sur sa reconnaissance de la « défense nationale ».

[18] Les comités « Amsterdam‑Pleyel » avaient été formés après les congrès mondiaux « pour la paix » (Amsterdam, 1932) et « contre le fascisme » (Pleyel, 1933), tous deux organisés par l’I.C. avec le concours de personnalités.

[19] Allusion au comité ad hoc constitué par la conférence de II.A.G. en février 1935.

[20] Allusion à la « déclaration des quatre ».

[21] Rappelons que Crux était le pseudonyme de Trotsky, Dubois celui de Ruth Fischer, et Martin celui d’Alfonso Leonetti.

[22] Jack MAcDONALD (1888‑1941), écossais émigré au Canada en 1912, métallurgiste, était dirigeant de l’I.L.P. d’Ontario quand il fut gagné au communisme par Spector en 1921. Il fut secrétaire du Workers Party (organisation « légale » du P.C. clandestin), puis du P.C. du Canada, jusqu’en 1929 date à laquelle il fut écarté de la direction comme « droitier ». Exclu en 1930, il rejoignit l’Opposition de gauche et fut l’un des fondateurs du Workers Party of Canada. Maurice SPECTOR (1898‑1968) était né en Russie, et avait émigré, encore enfant, au Canada. Il y gagna MacDonald au communisme et fut, à 24 ans, président du parti. En 1928, il était membre de l’exécutif de l’I.C. quand il fut gagné, en même temps que Cannon, aux idées de l’Opposition de gauche russe. Exclu du P.C. du Canada en novembre 1928, il milita ensuite au sein de la C.L.A., puis du Workers Party of Canada. La signature du G.B.L. et celle du W.P.C. ne figurent pas dans le texte publié dans le Biulleten russe.

[23] Allusion à la « déclaration des quatre ».

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