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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 2eme chapitre : Révolutions de l’Antiquité > Genèse de l’Etat athénien

Genèse de l’Etat athénien

samedi 15 août 2009, par Robert Paris

5 Genèse de l’Etat athénien

Nulle part mieux que dans l’Athènes antique nous ne pouvons suivre, au moins dans sa première phase, comment l’État s’est développé du fait que les organismes de l’organisation gentilice furent soit transformés, soit refoulés par l’introduction d’organismes nouveaux, et qu’enfin on les remplaça complètement par de véritables autorités d’État, tandis qu’au véritable « peuple en armes », se protégeant lui-même dans ses gentes, ses phratries et ses tribus, se substituait une « force publique » armée, au service de ces autorités d’État, donc utilisable même contre le peuple. Les modifications de forme ont été décrites pour l’essentiel par Morgan ; quant au contenu économique qui les a provoquées, il me faut l’ajouter en majeure partie.

A l’époque héroïque, les quatre tribus athéniennes de l’Attique étaient encore établies sur des territoires distincts ; même les douze phratries qui les composaient semblent encore avoir eu des résidences distinctes, dans les douze villes de Cécrops. L’organisation était celle de l’époque héroïque : assemblée du peuple, Conseil du peuple, basileus. Aussi loin que remonte l’histoire écrite, les terres étaient déjà partagées et avaient passé à la propriété privée, comme cela est conforme à la production marchande déjà relativement développée vers la fin du stade supérieur de la barbarie, et au commerce des marchandises qui lui correspond. Outre le grain, on produisait du vin et de l’huile ; le commerce maritime sur la mer Égée échappait de plus en plus aux Phéniciens et tombait, en grande partie, entre des mains attiques. Du fait de l’achat et de la vente de la propriété foncière, de la division progressive du travail entre l’agriculture et l’artisanat, le commerce et la navigation, les membres des gentes, des phratries et des tribus durent bientôt se mélanger, et le district de la phratrie et de la tribu reçut des habitants qui, bien que compatriotes, n’appartenaient cependant pas à ces groupements, étaient donc étrangers dans leur propre résidence. Car dans les périodes calmes, chaque phratrie et chaque tribu administrait elle-même ses affaires, sans recourir au Conseil du peuple ou au basileus d’Athènes. Mais quiconque vivait sur le territoire de la phratrie ou de la tribu sans y appartenir ne pouvait naturellement pas participer à cette administration.

Le jeu réglé des organismes de l’organisation gentilice en fut à tel point dérangé que, dès les temps héroïques, il fallut y apporter remède. La constitution attribuée à Thésée fut instaurée. Le changement consistait surtout dans le fait qu’une administration centrale fut établie à Athènes, c’est-à-dire qu’une partie des affaires jusqu’alors administrées de façon autonome par les tribus furent déclarées affaires communes et transmises au Conseil commun qui siégeait à Athènes. Ce faisant, les Athéniens allaient un pas plus loin que n’alla jamais aucun des peuples indigènes d’Amérique : à la place d’une simple confédération de tribus juxtaposées, s’opéra leur fusion en un seul peuple. Ainsi naquit un droit national athénien, droit général qui était au-dessus des coutumes légales des tribus et des gentes ; le citoyen d’Athènes obtint, comme tel, des droits déterminés et une protection juridique nouvelle, même sur un territoire où il était étranger à la tribu. Mais, du même coup, avait été fait le premier pas vers la raine de l’organisation gentilice ; car c’était le premier pas vers l’admission ultérieure de citoyens étrangers aux tribus dans toute l’Attique, et qui étaient et restèrent tout à fait en dehors de l’organisation gentilice athénienne. Une seconde institution attribuée à Thésée, ce fut la répartition de tout le peuple, sans considération de gens, phratrie ou tribu, en trois classes : les eupatrides ou nobles, les géomores ou agriculteurs et les démiurges ou artisans, et l’attribution à la noblesse du droit exclusif aux fonctions publiques. Cette répartition, à l’exception de cette attribution exclusive, resta, il est vrai, sans effet, [puisqu’elle ne créait aucune autre différence de droit entre les classes] [1]. Mais elle est importante, parce qu’elle nous présente les nouveaux éléments sociaux qui s’étaient développés sans bruit. Elle montre que la coutume de confier les charges gentilices à certaines familles s’était déjà transformée en un droit peu contesté de ces familles à ces fonctions ; que ces familles, puissantes d’autre part par la richesse, commençaient à se grouper en dehors de leurs gentes en une classe distincte privilégiée, et que l’État tout juste naissant consacra cette prétention. Elle montre encore que la division du travail entre les cultivateurs et les artisans était déjà assez marquée pour disputer le premier rang en importance sociale à l’ancien classement par gentes et par tribus. Elle proclame enfin l’antagonisme irréductible entre la société gentilice et l’État ; la première tentative pour former l’État consiste à mettre en pièces les gentes, en divisant les membres de chacune d’elles en privilégiés et en défavorisés, et ces derniers, à leur tour, en deux classes de travailleurs, les opposant ainsi les uns aux autres.

L’histoire politique [ultérieure] [2] d’Athènes jusqu’à Solon n’est qu’imparfaitement connue. La charge de basileus tomba en désuétude ; des archontes, choisis parmi la noblesse, furent placés à la tête de l’État. La domination de la noblesse s’accrut jusqu’à devenir intolérable, vers l’an 600 avant notre ère. Et le principal moyen d’opprimer la liberté commune, c’était ... l’argent et l’usure. Le siège principal de la noblesse était à Athènes et autour d’Athènes, où le commerce maritime, en même temps que la piraterie encore pratiquée à l’occasion et par surcroît, l’enrichissait et concentrait la richesse financière entre ses mains. C’est de là que l’économie monétaire, se développant, pénétra comme un acide dissolvant dans le mode d’existence traditionnel des communautés rurales, basé sur l’économie naturelle. L’organisation gentilice est absolument incompatible avec l’économie monétaire ; la ruine des petits paysans de l’Attique coïncida avec le relâchement des vieux liens gentilices qui les entouraient et les protégeaient. La créance et l’hypothèque (car les Athéniens avaient même déjà inventé l’hypothèque) ne respectaient ni gens, ni phratrie. Et la vieille organisation gentilice ne connaissait ni argent, ni avance, ni dette. C’est pourquoi la domination financière, toujours plus florissante et plus étendue, de la noblesse élabora aussi un nouveau droit coutumier pour protéger le créancier contre le débiteur, pour consacrer l’exploitation du petit paysan par le possesseur d’argent. Tous les champs de l’Attique étaient hérissés de stèles hypothécaires, sur lesquelles il était inscrit que ce bien-fonds était engagé à un tel, pour la somme de tant. Les champs qui n’étaient pas ainsi marqués avaient déjà pour la plupart été vendus pour non-paiement d’hypothèques ou d’intérêts, et étaient passés dans la propriété du noble usurier ; le paysan devait s’estimer heureux si on lui permettait d’y rester comme fermier et de vivre d’un sixième du produit de son travail, tandis qu’il devait payer les cinq sixièmes comme fermage à son nouveau maître. Il y a plus : si le produit de la vente du fonds ne suffisait pas à couvrir la dette, ou si cette dette avait été contractée sans être assurée par un gage, le débiteur devait vendre ses enfants comme esclaves à l’étranger, pour rembourser le créancier. La vente des enfants par leur père - tel fut le premier fruit du droit paternel et de la monogamie ! Et si le vampire n’était pas encore repu, il pouvait vendre comme esclave son débiteur lui-même. Voilà quelle fut la suave aurore de la civilisation chez le peuple athénien.

Auparavant, quand les conditions d’existence du peuple répondaient encore à l’organisation gentilice, un tel bouleversement était impossible ; et voilà qu’il s’était produit, on ne savait comment. Revenons pour un instant à nos Iroquois. Chez eux, ne se pouvait concevoir un état de choses tel qu’il s’était imposé désormais aux Athéniens, pour ainsi dire sans leur concours et sûrement contre leur volonté. Là-bas, la façon d’année en année toujours identique à elle-même, de produire les choses nécessaires à la vie, ne pouvait jamais susciter de pareils conflits, imposés comme du dehors, ne pouvait provoquer l’antagonisme entre riche et pauvre, entre exploiteurs et exploités. Les Iroquois étaient encore fort loin de dominer la nature, mais, dans les limites naturelles qui leur étaient données, ils étaient maîtres de leur propre production. A part les mauvaises récoltes dans leurs petits jardins, l’épuisement des ressources de leurs lacs et de leurs fleuves en poisson, de leurs forêts en gibier, ils savaient ce que pouvait leur rapporter leur façon de se procurer ce qu’il leur fallait pour vivre. Ce que cela devait rapporter nécessairement, c’était leur subsistance, qu’elle fût maigre ou abondante ; mais ce que cela ne pouvait jamais amener, c’étaient des bouleversements sociaux qui ne fussent pas intentionnels : rupture des liens gentilices, division des membres de la gens et de la tribu en classes antagonistes qui se combattent mutuellement. La production se mouvait dans les limites les plus étroites ; mais ... les producteurs étaient maîtres de leur propre produit. Tel était l’immense avantage de la production barbare ; il se perdit avec l’avènement de la civilisation ; la tâche des générations prochaines sera de le reconquérir, mais sur la base de la puissante maîtrise obtenue aujourd’hui par l’homme sur la nature et de la libre association, possible de nos jours.

Il en était autrement chez les Grecs. Les progrès de la propriété privée en troupeaux et en objets de luxe amenèrent des échanges entre les particuliers, la transformation des produits en Marchandises. Et c’est en cela que réside le germe de tout le bouleversement qui va suivre. Dès que les producteurs ne consommèrent plus eux-mêmes directement leurs produits, mais s’en dessaisirent par l’échange, ils en perdirent le contrôle. Ils ne surent plus ce qu’il en advenait, et il devint possible que le produit fût employé quelque jour contre le producteur, pour l’exploiter et l’opprimer. C’est pourquoi aucune société ne peut, à la longue, rester maîtresse de sa propre production, ni conserver le contrôle sur les effets sociaux de son procès de production, si elle ne supprime pas l’échange entre individus.

Mais les Athéniens devaient apprendre avec quelle rapidité, une fois né l’échange entre individus et du fait de la transformation des produits en marchandises, le produit établit sa domination sur le producteur. Avec la production marchande apparut la culture du sol par des particuliers pour leur propre compte, et bientôt, du même coup, la propriété foncière individuelle. L’argent vint également, marchandise universelle contre laquelle toutes les autres étaient échangeables ; mais, en inventant la monnaie, les hommes ne pensaient pas qu’ils créaient encore une force sociale nouvelle, l’unique force universelle devant laquelle la société tout entière devait s’incliner. Et ce fut cette force nouvelle, jaillie tout à coup, à l’insu et sans la volonté de ses propres créateurs, qui, dans toute la brutalité de sa jeunesse, fit sentir aux Athéniens sa domination.

Qu’y pouvait-on faire ? La vieille organisation gentilice avait non seulement prouvé son impuissance devant la marche triomphale de l’argent, mais encore elle était absolument incapable de trouver, dans son propre cadre, la moindre place pour des choses telles que l’argent, le créancier et le débiteur, le recouvrement des dettes par contrainte. Cependant la nouvelle puissance sociale était bel et bien là et de pieux désirs, la nostalgie du retour au bon vieux temps, ne chassaient plus du monde l’argent et l’usure. Par surcroît, une série d’autres brèches moins importantes avaient été faites à l’organisation gentilice. Le pêle-mêle des gennêtes et des phrators sur tout le territoire attique, en particulier dans la ville même d’Athènes, allait croissant de génération en génération, bien qu’à ce moment encore un Athénien, s’il avait le droit de vendre des biens-fonds en dehors de sa gens, ne pût vendre cependant sa maison d’habitation. La division du travail entre les différentes branches de production : agriculture, métiers, et dans les métiers, entre d’innombrables subdivisions, commerce, navigation, etc., s’était de plus en plus développée avec les progrès de l’industrie et des communications ; maintenant, la population se répartissait, selon ses occupations, en groupes assez fixes, dont chacun avait une série de nouveaux intérêts communs pour lesquels il n’y avait pas de place dans la gens ou la phratrie et qui par conséquent nécessitaient pour y pourvoir des fonctions nouvelles. Le nombre des esclaves s’était considérablement accru et doit avoir dépassé de beaucoup, dès cette époque, le nombre des Athéniens libres ; à l’origine, l’organisation gentilice ignorait l’esclavage, ignorait donc aussi les moyens de tenir en respect cette masse de gens non libres. Enfin, le commerce avait amené à Athènes une foule d’étrangers qui s’y établissaient parce qu’il était plus facile d’y gagner de l’argent et qui ; n’ayant toujours, selon la vieille organisation, ni protection, ni droits, restaient malgré la tolérance traditionnelle un élément étranger et gênant dans le peuple.

Bref, ce fut la fin de l’organisation gentilice. De jour en jour la société la débordait davantage ; elle ne pouvait ni enrayer, ni supprimer même les pires des maux qui étaient nés sous ses yeux. Mais entre temps l’État s’était développé sans bruit. Les groupes nouveaux, créés par la division du travail, d’abord entre la ville et la campagne, puis entre les différentes branches d’industrie urbaine, avaient créé de nouveaux organes chargés de veiller à leurs intérêts ; des fonctions de toutes sortes avaient été instituées. Et puis le jeune État avait surtout besoin d’une force propre, qui chez les Athéniens navigateurs ne pouvait être tout d’abord qu’une force navale visant à de petites guerres isolées et à la protection des bateaux de commerce. A une époque mal déterminée, mais avant Solon, furent établies les naucraries, petites circonscriptions territoriales au nombre de douze par tribu ; chaque naucrarie devait fournir, armer et équiper un bateau de guerre et fournissait en outre deux cavaliers. Cette institution entamait doublement l’organisation gentilice. D’abord, parce qu’elle créait une force publique, qui déjà ne se confondait plus tout simplement avec l’ensemble du peuple armé ; et, en second lieu, parce qu’elle divisait pour la première fois le peuple à des fins publiques, non d’après les groupes de parenté, mais d’après la cohabitation locale. On verra par la suite quelle fut la portée de cette innovation.

Puisque l’organisation gentilice ne pouvait venir en aide au peuple exploité, il ne lui restait que l’État naissant. Et celui-ci vint à son secours par la constitution de Solon, tout en se renforçant encore, du même coup, au détriment de l’organisation ancienne. Solon (peu nous importe ici la façon dont fut accomplie sa réforme, en 594 avant notre ère), Solon ouvrit la série de ce qu’on appelle les révolutions politiques, et ce fut par une atteinte à la propriété. jusqu’ici, toutes les révolutions ont été des révolutions pour la protection d’un certain genre de propriété contre un autre genre de propriété. Elles ne peuvent pas protéger l’un sans léser l’autre. Dans la grande Révolution française, la propriété féodale fut sacrifiée pour sauver la propriété bourgeoise ; dans la Révolution de Solon, ce fut la propriété des créanciers qui dut faire les frais, au profit de la propriété des débiteurs. Les dettes furent simplement annulées. Nous ne connaissons pas exactement les détails ; mais Solon se vante dans ses poèmes d’avoir fait disparaître des champs endettés les stèles hypothécaires et d’avoir rapatrié les gens qui, parce qu’ils s’étaient endettés, avaient été vendus à l’étranger comme esclaves ou s’y étaient réfugiés. Ceci n’était possible que par une violation ouverte de la propriété. Et en fait, de la première à la dernière, toutes les révolutions dites politiques ont été faites pour la protection de la propriété ... d’un certain genre, et accomplies par la confiscation, autrement dit par le vol ... d’un autre genre de propriété. Tant il est vrai que depuis deux mille cinq cents ans la propriété privée n’a pu être maintenue qu’en violant la propriété.

Mais il s’agissait alors d’empêcher le retour d’un pareil asservissement des Athéniens libres. Cela se fit tout d’abord par des mesures générales, par exemple l’interdiction des contrats d’emprunt gagés sur la personne du débiteur. De plus, on fixa une limite maxima à la propriété foncière que pouvait posséder un même individu, afin de mettre au moins quelques bornes à la fringale de la noblesse pour la terre des paysans. Puis vinrent des changements dans la constitution. Voici quels sont pour nous les plus essentiels :

Le Conseil fut porté à. quatre cents membres, cent de chaque tribu. Ici donc, la tribu restait encore la base. Mais aussi ce fut l’unique aspect sous lequel on fit entrer la vieille organisation dans le nouveau corps de l’État. Car Solon, par ailleurs, divisa les citoyens en quatre classes, d’après leur propriété foncière et son rapport ; 500, 300 et 150 médimnes de grain (1 médimne [3] = environ 41 litres), tels étaient les rendements minima pour les trois premières classes ; quiconque possédait moins de terres, ou n’en possédait pas du tout, tombait dans la quatrième classe. Toutes les charges ne pouvaient être occupées que par des membres des trois classes supérieures, et les plus hautes fonctions n’étaient remplies que par les membres de la première classe ; la quatrième classe n’avait que le droit de prendre la parole et de voter dans l’assemblée du peuple ; mais c’est là qu’étaient choisis tous les fonctionnaires, c’est là qu’ils devaient rendre leurs comptes, c’est là que se faisaient toutes les lois, et la quatrième classe y formait la majorité. Les privilèges aristocratiques furent en partie réaffirmés sous forme de privilèges de la richesse, mais c’est le peuple qui garda le pouvoir décisif. En outre, les quatre classes formèrent la base d’une nouvelle organisation militaire. Les deux premières classes fournirent la cavalerie, la troisième devait servir dans l’infanterie lourde, la quatrième servait dans l’infanterie légère ne portant pas cuirasse ou dans la flotte, et sans doute recevait-elle alors une solde.

Ici donc un élément tout à fait nouveau s’introduit dans la constitution : la propriété privée. Les droits et les devoirs des citoyens de l’État sont mesurés selon la grandeur de leur propriété foncière et, à mesure que les classes possédantes gagnent en influence, les anciens corps de consanguinité sont refoulés ; l’organisation gentilice avait subi une nouvelle défaite.

Cependant, la détermination des droits politiques selon la fortune n’était pas une des institutions sans lesquelles l’État ne peut exister. Bien qu’elle ait joué un très grand rôle dans l’histoire constitutionnelle des États, il n’en reste pas moins vrai que nombre d’entre eux, et justement les plus complètement développés, n’en eurent pas besoin. A Athènes même, elle ne joua qu’un rôle passager ; à partir d’Aristide, toutes les fonctions furent ouvertes à chaque citoyen.

Pendant les quatre-vingts années qui suivirent, la société athénienne prit graduellement la direction dans laquelle elle a continué de se développer au cours des siècles suivants. On avait mis un terme à l’exubérance de l’usure foncière d’avant Solon, ainsi qu’à la concentration démesurée de la propriété foncière. Le commerce, l’artisanat et les métiers d’art, pratiqués sur une échelle de plus en plus vaste grâce au travail des esclaves, devinrent des branches d’activité prédominantes. On devenait plus civilisé. Au lieu d’exploiter, à la façon brutale des débuts, ses propres concitoyens, on exploita surtout les esclaves et la clientèle non athénienne. La fortune mobilière, la richesse monétaire et la richesse en esclaves et en navires augmentaient toujours, mais elles n’étaient plus un simple moyen d’acquérir des biens-fonds, comme aux temps primitifs et bornés ; elles étaient devenues un but en soi. Ainsi, dans la nouvelle classe de riches industriels et commerçants avait grandi une rivale victorieuse de l’ancienne puissance aristocratique ; mais, d’autre part, les restes de l’ancienne organisation gentilice avaient perdu leur dernière base. [Les gentes, phratries et tribus, dont les membres étaient maintenant dispersés dans toute l’Attique et complètement entremêlés, étaient devenues, de ce fait, tout à fait inaptes à former des corps politiques] [4] ; une foule de citoyens athéniens n’appartenaient à aucune gens, c’étaient des immigrants qui avaient bien été admis au droit de cité, mais non dans un des anciens groupes consanguins ; à côté d’eux, il y avait encore un nombre toujours croissant d’immigrants étrangers, qui jouissaient simplement du droit de séjour (métèques).

Pendant ce temps, les luttes de partis suivaient leur cours ; la noblesse tâchait de reconquérir ses anciens privilèges et reprit pour un temps le dessus, jusqu’à ce que la révolution de Clisthène (509 avant notre ère) la renversât définitivement, mais avec elle aussi le dernier vestige de l’organisation gentilice.

Dans sa constitution nouvelle, Clisthène ignora les quatre tribus anciennes, basées sur les gentes et les phratries. Une toute nouvelle organisation s’y substitua, fondée uniquement sur la répartition des citoyens déjà essayée dans les naucraries, d’après leur lieu de résidence. Ce ne fut plus l’appartenance aux groupes consanguins qui décida, mais seulement le domicile ; on subdivisa non le peuple, mais le territoire ; au point de vue politique, les habitants devinrent de simples accessoires du territoire.

Toute l’Attique fut divisée en cent dèmes ou circonscriptions de communes, dont chacune s’administrait elle-même. Les citoyens (démotes) habitant chaque demos élisaient leur chef (démarque) et leur trésorier, ainsi que trente juges ayant juridiction sur les petits différends. Ils avaient également leur propre temple et leur dieu protecteur ou leurs héros, dont ils élisaient les prêtres. L’assemblée des démotes détenait, dans le demos, le pouvoir suprême. Comme Morgan l’observe très justement, c’est le prototype de la commune urbaine d’Amérique se gouvernant elle-même [5]. L’unité à laquelle aboutit l’État moderne à son plus haut degré de développement fut le point de départ de l’État naissant à Athènes.

Dix de ces unités ou dèmes formaient une tribu ; mais, à la différence de l’ancienne tribu raciale, on l’appela désormais tribu locale. La tribu locale n’était pas seulement un corps politique, s’administrant lui-même, c’était aussi un corps militaire ; elle élisait le phylarque ou chef de tribu, qui commandait la cavalerie, le taxiarque, qui commandait l’infanterie, et le stratège, qui avait sous ses ordres tous les effectifs recrutés sur le territoire de la tribu. De plus, elle fournissait cinq navires de guerre avec leurs équipages et leurs commandants et recevait comme saint patron un héros de l’Attique, dont elle portait le nom. Enfin, elle élisait cinquante membres au Conseil d’Athènes.

L’aboutissant était l’État athénien, gouverné par le Conseil composé des cinq cents élus des dix tribus et, en dernière instance, par l’assemblée du peuple où chaque citoyen athénien avait accès et droit de vote ; de leur côté, les archontes et autres fonctionnaires pourvoyaient aux différentes branches de l’administration et de la juridiction. Il n’y avait pas, à Athènes, de fonctionnaire suprême du pouvoir exécutif.

Avec cette constitution nouvelle et l’admission d’un très grand nombre d’étrangers ayant droit de séjour, soit immigrés, soit esclaves affranchis, les organes de l’organisation fondée sur les liens du sang étaient écartés des affaires publiques ; ils tombèrent au rang d’associations privées et de confréries religieuses. Mais l’influence morale des anciens temps gentilices, leur manière traditionnelle de voir et de penser se perpétuèrent longtemps encore et ne moururent que peu à peu. On le vit à propos d’une autre institution d’État.

Nous avons vu qu’un caractère essentiel de l’État consiste en une force publique distincte de la masse du peuple. A ce moment-là, Athènes n’avait encore qu’une armée populaire et une flotte directement fournie par le peuple ; celles-ci la protégeaient contre l’extérieur et tenaient en respect les esclaves qui formaient, dès cette époque, la grande majorité de la population. En face des citoyens, la force publique n’existait d’abord que sous forme de police ; celle-ci est aussi vieille que l’État, et c’est pourquoi les naïfs Français du XVIIIe siècle ne parlaient pas de peuples civilisés, mais de nations policées [6]. Les Athéniens instituèrent donc, en même temps que leur État, une police, véritable gendarmerie d’archers à pied et à cheval, Landjäger, comme on les appelle en Allemagne du Sud et en Suisse. Mais cette gendarmerie fut composée ... d’esclaves. Ce métier de sbire paraissait si dégradant au libre Athénien qu’il préférait se laisser appréhender par un esclave armé, plutôt que se prêter lui-même à pareille infamie. C’était là encore l’ancienne mentalité de la gens. L’État ne pouvait subsister sans police, mais il était encore jeune et il n’avait pas encore assez d’autorité morale pour rendre respectable un métier qui semblait nécessairement infâme aux anciens membres de la gens.

Le rapide épanouissement de la richesse, du commerce et de l’industrie montre combien l’État, dès lors parachevé dans ses traits essentiels, répondait à la nouvelle condition sociale des Athéniens. L’antagonisme de classes sur lequel reposaient les institutions sociales et politiques n’était plus l’antagonisme entre nobles et gens du commun, mais entre esclaves et hommes libres, entre métèques et citoyens. A son apogée, Athènes comptait au total environ 90 000 citoyens libres, y compris les femmes et les enfants, Plus 365 000 esclaves des deux sexes et 45 000 métèques - étrangers et affranchis. Pour chaque citoyen libre, on comptait donc au moins 18 esclaves et plus de deux métèques. Le grand nombre des esclaves provenait du fait que beaucoup d’entre eux travaillaient ensemble, sous le contrôle de surveillants, dans des manufactures, dans de grands ateliers. Mais avec le développement du commerce et de l’industrie vint l’accumulation et la concentration des richesses en un petit nombre de mains, l’appauvrissement de la masse des citoyens libres, auxquels il ne resta que le choix, soit de concurrencer le travail des esclaves par leur propre travail manuel - ce qui était considéré comme déshonorant, vil, et ne promettait d’ailleurs que peu de succès -, ou encore de tomber dans la gueusaille (verlumpen). Dans les circonstances données, ils adoptèrent par nécessité cette dernière solution, et, comme ils formaient la masse, ils amenèrent ainsi la ruine de l’État athénien tout entier. Ce n’est pas la démocratie qui a ruiné Athènes, comme le prétendent les cuistres européens, flagorneurs de princes, c’est l’esclavage, qui proscrivait le travail du citoyen libre.

La genèse de l’État chez les Athéniens est un exemple particulièrement caractéristique de la formation de l’État en général, d’une part, parce qu’elle s’effectue en toute pureté, sans immixtion de violence extérieure ou intérieure, - l’usurpation de Pisistrate ne laissa point trace de sa brève durée [7] -, d’autre part, parce qu’elle fait surgir immédiatement de la société gentilice un État d’une forme très perfectionnée : la république démocratique, et enfin parce que nous en connaissons suffisamment toutes les particularités essentielles.

Notes

[1] Dans la première édition : puisque les deux autres classes n’obtenaient pas de droits particuliers.

[2] Dans la première édition : depuis l’introduction de cette constitution.

[3] Dans la première édition : = 15 anciens boisseaux berlinois.

[4] Dans la Première édition, cette phrase est rédigée comme suit : Les membres des gentes, des phratries et des tribus étaient dispersés dans toute l’Attique et si complètement entremêlés qu’elles étaient devenues tout à fait inaptes à constituer des corps politiques.

[5] MORGAN, op. cit., p. 271.

[6] En français dans le texte.

[7] En 560 avant notre ère, Pisistrate, issu d’une famille aristocratique ruinée, s’empara du pouvoir et institua une dictature qui fut plusieurs fois interrompue et prit fin avec la mort d’Hippias son fils (510). Si la politique de Pisistrate ruina les positions de la noblesse gentilice, elle ne modifia pas sérieusement la structure politique de l’État athénien.

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