English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > La réaction stalinienne

La réaction stalinienne

lundi 28 septembre 2009, par Robert Paris

I : La réaction thermidorienne 1° section

Une réaction politique suivit le prodigieux effort de la révolution et de la guerre civile. [Elle différait essentiellement des phénomènes sociaux qui se développèrent parallèlement dans, les contrées non soviétiques.] C’était une réaction contre la guerre impérialiste et contre ceux qui l’avaient conduite. En Angleterre, elle était dirigée contre Lloyd George et l’isola politiquement jusqu’à la fin de sa vie. Clemenceau, en France, eut un sort semblable.

Les prodigieux changements qu’on constatait dans les sentiments des masses après une guerre impérialiste et une guerre civile étaient bien explicables. En Russie, les ouvriers et les paysans étaient profondément convaincus que c’étaient leurs propres intérêts qui étaient en jeu et que la guerre qui leur était imposée était vraiment la leur. Après la victoire remportée sur les Blancs et sur l’Entente, la satisfaction fut immense, et grande la popularité de ceux qui avaient aidé à l’obtenir.

Mais les trois années de guerre civile laissèrent une empreinte indélébile sur le gouvernement soviétique lui-même en vertu du fait qu’un très grand nombre de nouveaux administrateurs s’étaient habitués à commander et à exiger une soumission absolue à leurs ordres. Les théoriciens qui essaient de prouver que le présent régime totalitaire de l’U.R.S.S. n’est pas dû à des conditions historiques données, mais à la nature même du bolchévisme oublient que la guerre civile ne découla pas de la nature du bolchévisme mais bien des efforts de la bourgeoisie russe et de la bourgeoisie internationale pour renverser le régime soviétique.

Il n’est pas douteux que Staline, comme beaucoup d’autres, ait été modelé par le milieu et les circonstances de la guerre civile, de même que le groupe tout entier qui devait l’aider plus tard à établir sa dictature personnelle - Ordjonikidzé, Vorochilov, Kaganovitch, - et toute une couche d’ouvriers et de paysans hissés à la condition de commandants et d’administrateurs.

De plus, dans les cinq années qui suivirent la Révolution d’Octobre plus de 97% de l’effectif du Parti consistaient en membres qui avaient adhéré après la victoire de la Révolution. Cinq années plus tard encore, et l’immense majorité du million de membres du Parti n’avaient qu’une vague conception de ce que le Parti avait été dans la première période de la Révolution, sans parler de la clandestinité pré-révolutionnaire.

Il suffira de dire qu’alors les trois quarts au moins du Parti se composaient de membres qui l’avaient rejoint seulement après 1923. Le nombre des membres du Parti adhérents d’avant la Révolution - c’est-à-dire les révolutionnaires de la période illégale - était inférieur à un pour cent. En 1923, le Parti avait été envahi par des masses jeunes et inexpérimentées [rapidement modelées et formées] pour jouer le rôle de figurants pétulants sous l’aiguillon des professionnels de l’appareil. Cette extrême réduction du noyau révolutionnaire du Parti était une nécessité préalable pour les victoires de l’appareil sur le « trotskisme ».

En 1923, la situation commença à se stabiliser. La guerre civile, de même que la guerre avec la Pologne, était définitivement close. Les conséquences les plus horribles de la famine avaient été dominées, la Nep avait donné un élan impétueux au réveil de l’économie nationale. Le constant transfert de communistes d’un poste à un autre, d’une sphère d’activité à une autre, devint bientôt l’exception plutôt que la règle, les communistes commencèrent à s’installer dans des situation permanentes, et à diriger d’une manière méthodique les régions ou districts de la vie économique et politique confiés à leur discrétion administrative. La nomination aux emplois fut de plus en plus liée aux problèmes de la vie personnelle, de la vie de famille du fonctionnaire, de sa carrière.

C’est alors que Staline apparut avec une prééminence croissante comme l’organisateur, le répartiteur des tâches, le dispensateur d’emplois, l’éducateur et le maître de la bureaucratie. Il choisit ses hommes d’après leur hostilité ou leur indifférence à l’égard de ses adversaires personnels, et particulièrement à l’égard de celui qu’il considérait comme son adversaire principal, le plus grand obstacle sur la voie de son ascension vers le pouvoir absolu. Staline généralisa et classifia sa propre expérience administrative, avant tout l’expérience des manœuvres conduites avec persévérance dans la coulisse, et la mit à la portée de ceux qui lui étaient le plus étroitement associés. Il leur apprit à organiser leurs appareils politiques locaux sur le modèle de son propre appareil : comment recruter les collaborateurs, comment utiliser leurs défaillances, comment dresser des camarades les uns contre les autres, comment faire tourner la machine.

A mesure que la vie de la bureaucratie croissait en stabilité, elle suscitait un besoin grandissant de confort. Staline prit la tête de ce mouvement spontané, le guidant, l’équipant selon ses propres desseins. Il récompensait ceux dont il était sûr en leur donnant des situations agréables et avantageuses. Il choisit les membres de la Commission de contrôle, développant en eux le besoin de persécuter impitoyablement tous ceux qui s’écarteraient de la ligne politique officielle. En même temps, il les invitait à tourner leurs regards vers le mode de vie exceptionnel, extravagant, de ceux des fonctionnaires qui lui étaient fidèles. Car Staline rapportait chaque situation, chaque circonstance politique, chaque utilisation des individus à lui-même, à sa lutte pour le pouvoir, à son besoin immodéré de dominer autres. Toute autre considération lui était totalement étrangère. Il excitait l’un contre l’autre ses concurrents les plus dangereux, de son talent à utiliser les antagonismes personnels et de groupes, il fit un art, un art inimitable parce qu’il n’avait fait que développer son instinct presque infaillible pour ce genre d’opérations. Dans toute situation nouvelle, ce qu’il voyait d’abord, et avant tout c’était comment il pourrait en profiter personnellement. Chaque fois que l’intérêt du pays soviétique entrait en conflit avec son intérêt personnel, il n’hésitait jamais à le sacrifier. Dans toutes les occasions et, quel qu’en pût être le résultat, il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour créer des difficultés à ceux qui, croyait-il, menaçaient sa toute-puissance. Avec la même constance, il s’efforçait de récompenser chaque acte de loyauté personnelle. Secrètement d’abord, puis plus ouvertement, il se dressa en défenseur de l’inégalité, en défenseur de privilèges spéciaux pour les sommets de la bureaucratie.

Dans cette démoralisation délibérée, Staline ne se souciait jamais de perspectives lointaines. Il n’approfondissait pas non plus la signification sociale du processus dans lequel il jouait le rôle principal. Il agissait alors, de même que maintenant, comme l’empirique qu’il fut toujours. Il choisit ceux qui lui sont loyaux et les récompense, il les aide à s’assurer des situations privilégiées, il exige d’eux la répudiation de buts politiques personnels. Il leur enseigne à créer à leur propre usage l’appareil nécessaire pour influencer les masses et les soumettre. Il ne pense pas un seul instant que cette politique va directement à l’encontre de la lutte à laquelle Lénine s’était le plus intéressé durant la dernière année de sa vie - la lutte contre la bureaucratie. Occasionnellement, il parle lui-même de bureaucratie, mais toujours dans les termes les plus abstraits et dénués de réalité. Il ne songe qu’aux petites choses : manque d’attention, formalisme, bureaux mal tenus, etc., mais il est sourd et aveugle à la formation de toute une caste de privilégiés soudés entre eux par un serment d’honneur, comme les voleurs, par leur commun intérêt et par leur éloignement sans cesse croissant du peuple travailleur. Sans s’en douter, Staline organise non seulement une nouvelle machine politique, mais une nouvelle caste.

Il n’envisage les questions que du point de vue du choix des cadres, d’améliorer l’appareil, d’assurer sur lui son contrôle personnel, de son propre pouvoir. Il lui apparaît sans aucun doute, pour autant qu’il se soucie de questions d’ordre général, que son appareil donnera au gouvernement plus de force et de stabilité, et garantira ainsi les nouveaux développements du « socialisme dans le pays ». Dans le domaine des généralisations, il ne s’aventure pas plus loin. Que la cristallisation d’une nouvelle couche dirigeante de fonctionnaires installés dans une situation privilégiée, camouflée aux yeux des masses par l’idée du socialisme - que la formation de cette nouvelle couche dirigeante archi-privilégiée et archi-puissante change la structure sociale de l’Etat et dans une mesure sans cesse plus considérable, la décomposition sociale de la nouvelle société - c’est une considération qu’il se refuse à envisager, et toutes les fois qu’elle lui est suggérée, il l’écarte - avec son bras ou avec son revolver.

Ainsi, Staline, l’empirique, sans rompre formellement avec la tradition révolutionnaire, sans répudier le le bolchévisme, devient le destructeur le plus efficace de l’une et de l’autre, en les trahissant tous les deux.

A l’époque de la discussion dans le Parti, à l’automne de 1923, l’organisation de Moscou était divisée approximativement par moitié, avec une certaine prépondérance de l’opposition au début. Cependant, les deux moitiés n’étaient pas d’égale force dans leur potentiel social. La jeunesse et une portion considérable des militants du rang étaient avec l’opposition, mais du côté de Staline et du Comité central on trouvait avant tout ces politiciens spécialement éduqués et disciplinés qui étaient étroitement liés à l’appareil du secrétaire général. Ma maladie, et ma non-participation à la lutte qui en fut la conséquence, fut, je dois le reconnaître, un facteur de quelque importance, cependant cette importance ne doit pas être exagérée. En fin de compte, ce ne fut qu’un simple épisode. Bien plus important était le fait que les ouvriers étaient fatigués. Ceux qui soutenaient l’opposition n’étaient pas stimulés par l’espoir de grands et profonds changements, tandis que la bureaucratie combattait avec une extraordinaire férocité. Il est vrai qu’il y eut au moins une période de grande confusion dans ce temps, mais nous l’ignorâmes alors ; ce fait ne nous fut révélé que plus tard par Zinoviev. Un jour, à son arrivée à Moscou, il trouva le Comité central et les dirigeants de Moscou dans une panique extrême. Il était devenu évident que Staline ruminait une manœuvre dont le but était de faire la paix avec l’opposition aux dépens de ses alliés, Zinoviev et Kaménev ; c’était bien sa manière.

A cette époque, les réunions du Bureau politique avaient lieu chez moi à cause de ma maladie. Staline me fit ostensiblement des avances, témoignant pour ma santé un intérêt complètement inattendu. Zinoviev, d’après son récit, mit fin à cette situation équivoque particulière, semblait-il, à Moscou, en se tournant vers Pétrograd pour y renforcer son influence. Il forma une équipe illégale d’agitateurs et des troupes de choc qui allaient en automobile d’une usine à une autre pour répandre mensonges et calomnies. Sans rompre avec ses alliés, naturellement, Staline cherchait à s’assurer une voie de retraite vers l’opposition, pour le cas où celle-ci l’emporterait. Zinoviev était plus téméraire parce qu’il était plus aventureux et irresponsable. Staline était prudent ; il ne se rendait pas encore bien compte de l’étendue des changements qui s’étaient produits dans les sommets du Parti, et spécialement dans l’appareil soviétique. Il ne se reposait pas sur sa force personnelle il avançait en tâtonnant, éprouvant chaque résistance, prenant en considération chaque appui. Il laissait Zinoviev et Kaménev se compromettre, tandis qu’il gardait sa pleine liberté de manœuvre.

C’est pendant cette même discussion que la technique de l’appareil dans sa lutte contre l’opposition fut définitivement fixée et mise à l’épreuve dans l’action. Impossible d’admettre qu’en aucun cas l’appareil pût être brisé sous la pression d’en bas, l’appareil devait à tout prix demeurer. Le Parti lui-même pouvait être modifié, refondu ou regroupé. Des membres pouvaient être expulsés ou compromis, d’autres pouvaient avoir peur. Enfin, il était possible de jongler avec les faits et les chiffres. Les hommes de l’appareil allaient d’usine en usine, les, commissions de contrôle, qui avaient été créées dans le but même de combattre cette usurpation du pouvoir de l’appareil, devinrent de simples rouages de la machine. Aux réunions du Parti, des hommes de confiance de ces commissions prenaient le nom de tout orateur suspect de sympathie pour l’opposition, puis se livraient à des recherches minutieuses sur son passé. Toujours, ou presque toujours, il n’était pas trop difficile de trouver quelque faute ou simplement une origine sociale défavorable pour justifier une accusation de violation de la discipline du Parti, ou pour la provoquer. Il était alors possible d’expulser, de transférer, de réduire au silence, même de conclure un marché avec le sympathisant oppositionnel.

Cette partie du travail, Staline la prit sous sa propre direction. A la Commission centrale de contrôle, il avait sa propre clique avec Soltz, Iaroslavsky et Chkiryatov à sa tête. Sa tâche principale était de dresser des listes noires de non-conformistes et d’enquêter sur leur généalogie dans les archives de la police tsariste. Staline possède une archive spéciale pleine de toutes sortes de documents, d’accusations, de rumeurs diffamatoires, contre tous les dirigeants soviétiques sans exception. En 1929, à l’époque de sa rupture publique avec les droitiers du Bureau politique - Boukharine, Rykov et Tomsky - Staline ne réussit à garder Kalinine et Vorochilov qu’en les menaçant de certaines révélations.

En 1925, un périodique humoristique publia une caricature représentant le chef du gouvernement dans une situation très compromettante. La ressemblance était frappante. De plus, dans le texte écrit en un style très suggestif, il y avait une référence à Kalinine par ses initiales, « M. K. ». Je n’en pouvais croire mes yeux.

« Qu’est-ce que cela signifie ? demandai-je à plusieurs de mes amis, parmi lesquels Sérébriakov qui avait connu intimement Staline, en prison et en exil.

- C’est le dernier avertissement de Staline à Kalinine, me dit-il.

- Mais pourquoi ?

- Certainement pas parce qu’il se soucie de sa conduite, dit en riant Sérébriakov. Kalinine doit s’entêter sur quelque chose... »

Kalinine, qui ne connaissait que trop bien le récent passé, avait refusé tout d’abord de considérer Staline comme un chef, il craignait pendant longtemps de lier son sort au sien. « Ce cheval, avait-il coutume de dire à ses intimes, jettera quelque jour notre char dans un fossé. » Mais, graduellement, grognant et résistant, il se tourna d’abord contre moi, puis contre Zinoviev, finalement, mais tout à fait contre son gré, contre Rykov, Boukharine et Tomsky, auxquels le liaient étroitement des conceptions politiques communes. Iénoukidzé fit la même évolution, marcha dans les pas de Kalinine, quoique plus discrètement, et certainement en en souffrant plus vivement. A cause de sa nature même, dont le principal trait était l’adaptabilité, Iénoukidzé ne pouvait pas ne pas se trouver dans le camp de Thermidor. Mais il n’était pas un arriviste et certainement pas une canaille ; il lui était dur de briser les vieilles traditions et plus dur encore de se retourner contre des hommes qu’il était habitué à respecter. Dans les moments critiques, non seulement il ne manifestait pas un enthousiasme agressif, mais au contraire se plaignait, grognait, tentait de résister. Staline ne l’ignorait pas et il lui donna plus d’un avertissement. Je l’appris de la meilleure source. Bien qu’en ces jours la pratique des dénonciations eût déjà empoisonné, non seulement la vie politique, mais même les relations personnelles, des oasis de confiance mutuelle subsistaient çà et là. Iénoukidzé maintenait des relations très amicales avec Sérébriakov, bien que ce dernier fût connu comme un des dirigeants de l’opposition de gauche, bien souvent, il s’épanchait auprès de lui : « Que veut-il de plus ? disait Iénoukidzé, je fais tout ce qu’il demande, mais pour lui ce n’est pas assez. Il veut que j’admette qu’il est génial. »

Staline prit Zinoviev et Kaménev sous sa protection quand je rappelai leur conduite en 1917. « Il est tout à il possible, écrivait-il, que quelques bolchéviks aient tremblé pendant les journées de Juillet. Je sais, par exemple, que plusieurs des bolchéviks alors arrêtés étaient prêts à déserter nos rangs. Mais en tirer condamnation contre certains... membres du Comité central, c’est déformer l’histoire. »

Ce qu’il y a d’intéressant dans cette citation, ce n’est tant la défense sans réserve de Zinoviev et de Kaménev que la référence hors de propos à « plusieurs bolchéviks arrêtés », elle visait Lounatcharsky, qui n’était nullement en cause. Dans les documents saisis après la Révolution, on trouva l’interrogatoire de Lounatcharsky lors de l’enquête policière. Il ne fait certainement pas honneur à son courage politique. Cela n’était pas, en soi, de grande importance pour Staline ; des bolchéviks moins courageux encore étaient dans son entourage immédiat. Ce qui l’exaspérait, c’était qu’en 1923, Lounatcharsky ait publié des Silhouettes des chefs de la Révolution, dans lesquelles il n’y avait pas de silhouette de Staline. L’omission n’était pas délibérée, Lounatcharsky n’avait rien contre Staline ; simplement il ne lui était pas venu à l’idée, pas plus qu’à quiconque à cette époque, de compter Staline parmi les chefs de la Révolution. Mais en 1925 la situation avait changé, et c’était pour Staline une manière de faire comprendre à Lounatcharsky qu’il devait modifier sa politique ou sinon s’attendre à être traîné sur la claie. Un délai lui était accordé ; il comprit très bien à qui était faite l’allusion et il changea radicalement sa position poli­tique ; ses péchés de Juillet 1917 furent immédiatement oubliés.

Les jeunes révolutionnaires de l’ère tsariste n’étaient pas tous des héros de livres de contes. Il y en avait parmi eux qui ne montraient pas un courage suffisant durant les enquêtes policières. Si leur conduite ultérieure permettait d’oublier cette défaillance, le parti ne les expulsait pas définitivement et leur permettait de rentrer ensuite dans, ses rangs. En 1923, Staline, comme secrétaire général, commença à recueillir personnellement tous les cas de cette sorte et à s’en servir occasionnellement comme moyen de chantage à l’égard de vieux révolutionnaires qui avaient plus que réparé leur faute de jeunesse ; en menaçant de révéler leur passé, il les réduisait à une obéissance servile, les poussant pas à pas vers un état de complète démoralisation. Et il se les attachait définitivement en les contraignant aux besognes les plus dégradantes dans ses machinations contre l’opposition. Ceux qui refusaient de s’incliner devant ce chantage étaient brisés politiquement par l’appareil ou acculés au suicide. Ainsi périt un de mes plus proches collaborateurs, mon secrétaire personnel Glazman, homme d’une modestie exceptionnelle et d’une dévotion exemplaire au Parti. Il se suicida dès 1924. Son acte désespéré produisit une telle impression que la Commission centrale de contrôle fut contrainte de le réhabiliter et d’infliger une réprimande (très prudente et très modérée) à son propre organe exécutif.

La pression exercée sur les opposants de gauche et sur ceux qui sympathisaient avec eux augmenta progressivement. Le traitement auquel furent soumis les centaines de communistes qui ajoutèrent leur signature à la « Déclaration des 83 », du 26 mai 1927, ne fut surpassé en brutalité et en cynisme que par celui infligé aux milliers de membres du Parti qui les soutenaient oralement. Ils étaient traînés devant les tribunaux du Parti uniquement parce que, dans des réunions du Parti, ils avaient exprimé des vues qui n’étaient pas en accord avec celles du Comité central ; on les privait ainsi de leur droit le plus élémentaire de membre du Parti. La masse du Parti fut ainsi préparée pour l’expulsion brutale de l’opposition. Cette pression s’exerçait encore au moyen mesures exceptionnelles dirigées contre les membres et les sympathisants de l’opposition. « Nous vous chasserons de vos emplois », s’écria un jour le secrétaire du comité de Moscou et, quand cette menace était insuffisante à réduire l’opposition au silence, le Comité central en appelait ouvertement à la Guépéou. Il fallait être aveugle pour ne pas voir que la lutte contre l’opposition par de telles méthodes, c’était une lutte contre le Parti.

Menjinsky, successeur de Dzerjinsky à la tête de la Guépéou, avait appartenu au mouvement d’opposition au temps de Lénine. Il avait été avec les boycottistes, puis avait sympathisé avec l’anarcho-syndicalisme et avait encore d’autres déviations à son actif. C’était dans sa jeunesse. Mais vers la fin de sa carrière, il était fasciné par l’appareil répressif. Plus rien ne l’intéressait que la Guépéou. Il consacrait toutes ses facultés intellectuelles à ce qui était sa seule tâche : maintenir son appareil en état de parfait fonctionnement. Pour cela, il lui fallait d’abord appuyer fermement le gouvernement. Un jour, durant la guerre civile, Menjinsky m’avait prévenu, à mon étonnement, des intrigues de Staline contre moi, j’y ai fait allusion dans mon Autobiographie. Quand Ie triumvirat s’empara du pouvoir, il fut fidèle au triumvirat. Il transféra sa fidélité à Staline quand le triumvirat s’effondra. Dans l’automne de 1927, quand la Guépéou commença à intervenir dans les différends intérieurs du Parti, plusieurs d’entre nous - Zinoviev, Kaménev, Smilga, moi et je pense encore quelqu’un d’autre - allèrent voir Menjinsky. Nous lui demandâmes de nous montrer les dépositions des témoins dont il avait fait état avec un grand succès contre nous à la récente séance du Comité central. Il ne nia pas que, essentiellement, ces documents étaient faux, mais il refusa nettement de nous les montrer.

« Vous rappelez-vous, Menjinsky, lui demandai-je, que vous m’avez parlé une fois, dans mon train, quand nous étions sur le front du Sud, d’une intrigue de Staline contre moi ? » Il resta embarrassé. Iagoda, qui, à cette époque, était l’agent de Staline par-dessus le chef du la Guépéou, intervint alors. « Mais le camarade Menjisky, dit-il en avançant sa tête de renard, n’est jamais allé au front du Sud. »

(Iagoda avait été pharmacien dans sa jeunesse, dans une époque paisible, il se serait éteint obscurément dans la boutique d’une petite ville.)

Je l’interrompis ; je lui dis que ce n’était pas à lui que je parlais, mais à Menjinsky et je répétai ma question. Alors Menjinsky répondit :

« Oui, j’étais dans votre train sur le front du Sud et je vous ai mis en garde contre telle ou telle machination, mais je crois n’avoir nommé personne. » Le sourire étrange d’un somnambule errait sur son visage pendant qu’il se décidait à répondre.

Nous ne pûmes rien lui arracher. Staline vint lui parler après que nous nous fûmes retirés les mains vides. Kaménev retourna le voir seul, après tout, il n’y avait pas si longtemps qu’il avait à la disposition de l’entier triumvirat contre l’opposition. « Pensez-vous vraiment, lui demanda finalement Kaménev, que Staline seul sera capable de se mesurer avec les tâches de la Révolution d’Octobre ? »

Menjinsky évita la question. « Pourquoi alors lui avez-vous permis d’acquérir une force aussi formidable ? » répondit-il, question pour question. « Maintenant, c’est trop tard. »

Au printemps de 1924, après une des séances plénières du Comité central à laquelle la maladie m’avait empêché d’assister, je dis à I.N. Smirnov : « Staline deviendra le dictateur de l’U.R.S.S. » Smirnov connaissait bien Staline. Ils avaient partagé ensemble le travail révolutionnaire et l’exil pendant des années, et dans de telles conditions les hommes apprennent à se bien connaître.

« Staline ? me demanda-t-il avec stupeur, mais c’est un médiocre, une nullité sans pittoresque. »

« Médiocre, oui, nullité, non, lui répondis-je. La dialectique de l’histoire s’est déjà emparée de lui et elle le portera plus haut encore. Tous ont besoin de lui - les révolutionnaires fatigués, les bureaucrates, les nepmen, les koulaks, les parvenus, les serviles, tous ces vers qui rampent sur le sol labouré de la Révolution. Il sait comment les retrouver sur leur propre terrain, il parle leur langage et sait comment les conduire, il a la réputation méritée d’un vieux révolutionnaire, ce qui le rend pour eux inestimable comme moyen d’aveugler le pays ; il a de la volonté et de l’audace, il n’hésitera jamais à les utiliser et à les dresser contre le Parti ; il déjà commencé à le faire. Maintenant, précisément, il rassemble et organise autour de lui les cafards du Parti, les intrigants rusés. Sans doute, de grands événements en Europe, en Asie, et dans notre pays peuvent intervenir et renverser toutes les spéculations. Mais, si tout continue à se développer automatiquement comme maintenant, alors Staline deviendra, automatiquement aussi, dictateur. »

En 1926, au cours d’une discussion avec Kaménev, celui-ci soutenait avec insistance que Staline était « juste un politicien provincial ». Il y avait quelque chose de vrai dans cette appréciation sarcastique, mais seulement une parcelle. Les attributs tels que la ruse, la déloyauté, l’habileté à exploiter les plus bas instincts de la natures humaine sont développés chez Staline à un degré extraordinaire et, étant donné sa forte personnalité, ils constituent des armes puissantes dans une lutte ; mais naturellement pas dans chaque genre de lutte. La lutte pour libérer les masses exige d’autres qualités. Mais, en choisissant des hommes pour occuper les positions privilégiées, en les soudant les uns aux autres dans l’esprit de la caste, en affaiblissant et asservissant les masses, les attributs mêmes de Staline étaient inestimables et faisaient de lui le chef de la réaction bureaucratique. Néanmoins Staline reste une médiocrité, son esprit n’est pas seulement borné, il est même incapable de raisonnement logique. Chaque phrase de son discours a quelque but pratique immédiat ; mais son discours, pris dans l’ensemble, ne se hausse jamais à une structure logique.

Si Staline pouvait avoir prévu, au début, où sa lutte contre le trotskisme le conduirait, il aurait sans doute hésité à la poursuivre plus avant, en dépit de la perspective de victoire sur tous ses adversaires. Mais il est incapable de prévoir quoi que ce soit. Les prophéties de ses adversaires qu’il deviendrait le chef de la réaction thermidorienne, le fossoyeur du Parti de la Révolution, lui semblaient des imaginations vides de sens. Il croyait que l’appareil du Parti se suffisait à lui-même, étant capable d’accomplir toutes les tâches. Il n’avait pas la moindre compréhension de la fonction historique qu’il occupait. L’absence d’imagination créatrice, l’incapacité de généraliser et de prévoir anéantirent le révolutionnaire en Staline quand il prit seul le gouvernail. Mais ces mêmes traits, s’appuyant sur son autorité d’ancien révolutionnaire, lui permirent de camoufler la montée de la bureaucratie thermidorienne.

Son ambition acquit une trempe asiatique inculte que la technique européenne aggrava. Il faut que la presse l’exalte chaque jour avec extravagance, publie ses portraits, le cite sous le moindre prétexte ; imprime son nom en gros caractères. Aujourd’hui, les télégraphistes eux-mêmes savent qu’ils ne doivent pas accepter un télégramme adressé à Staline dans lequel il n’est pas appelé « le père du peuple », ou « le grand maître » ou « génial ». Le roman, l’opéra, le cinéma, la peinture, la sculpture, même des expositions agricoles, tout doit tourner autour de Staline comme autour de son axe. La littérature et l’art de l’époque stalinienne resteront dans l’histoire comme des exemples du byzantinisme le plus absurde et le plus abject. En 1925, Staline ne pardonnait pas à Lounatcharsky de ne pas l’avoir mentionné dans un livre de portraits révolutionnaires ; mais une douzaine d’années plus tard Alexis Tolstoï, qui porte le nom d’un des plus puissants et des plus indépendants écrivains de Russie, saluait Staline ainsi :

Toi, brillant soleil des nations, Le soleil de notre temps qui jamais ne décline, Et plus que le soleil, car le soleil ne connaît pas la sagesse.

Staline et le soleil reviennent encore dans ces vers d’auteurs moins connus :

Nous recevons notre soleil de Staline, Nous recevons notre vie heureuse de Staline... Ô maître sage ! génie des génies ! Soleil des ouvriers, Soleil des paysans, Soleil du monde !

L’article sur l’« heureux règne » du tsar Alexandre III écrit pour une ancienne Encyclopédie russe par un courtisan obséquieux, est un modèle de véracité, de modération et de bon goût comparé à l’article sur Staline dans la dernière Encyclopédie soviétique.

Le bloc avec Zinoviev et Kaménev retenait Staline. Ayant passé de longues années à l’école de Lénine, Zinoviev et Kaménev étaient capables d’apprécier la valeur des idées et des programmes. Bien qu’ils se soient laissés aller parfois à de monstrueuses déviations de principes du bolchévisme, ils ne franchissaient jamais certaines limites. Mais quand le triumvirat se scinda, Staline se trouva libéré de toute retenue idéologique Les membres du Bureau politique n’étaient plus gênés par leur manque de passé révolutionnaire ou par leur grande ignorance. Les discussions médiocres et sans intérêt restaient sans portée, particulièrement en ce qui touchait les problèmes de l’Internationale communiste. A cette époque, pas un membre du Bureau politique n’était disposé à admettre qu’aucune des sections étrangères de l’Internationale communiste eût une personnalité indépendante. Tout se réduisait à la question de savoir si elle était « pour » ou « contre » l’opposition.

Pendant les années précédentes, une de mes tâches à l’Internationale communiste avait été de suivre le mouvement ouvrier en France. Après les bouleversements qui eurent lieu à l’intérieur de l’Internationale communiste, commencés vers la fin de 1923 et poursuivis durant toute l’année 1924, les nouveaux dirigeants des diverses sections s’efforcèrent de s’éloigner de plus en plus des anciennes doctrines. Je me souviens d’une réunion où j’apportai le plus récent numéro de l’organe central du Parti communiste français et traduisis plusieurs passages d’un article important traitant du programme politique. Ces extraits révélaient une telle ignorance et un si éclatant opportunisme que, pour un instant, la gêne régna au sein du Bureau politique. Pourtant les staliniens du Bureau ne pouvaient abandonner ceux qui étaient leur serviles appuis au dehors. Le seul membre qui croyait savoir le français, Roudzoutak, me demanda la coupure du journal et voulut en reprendre la traduction, il escamota tous les mots et phrases qu’il ne comprenait pas, en déforma la signification d’autres, complétant le tout par son propre commentaire fantastique. Aussitôt chacun l’approuva ; la gêne avait disparu.

Il ne vaudrait guère la peine aujourd’hui de soumettre à un examen théorique les produits de la littérature contre le trotskisme qui, malgré le manque de papier, inondèrent littéralement l’Union soviétique. Staline lui-même ne pourrait relire tout ce qu’il dit et écrivit entre 1923 et 1929, car c’est en flagrante contradiction avec tout ce qu’il écrivit et dit dans la décade suivante. Il nous suffira d’indiquer, pour notre démonstration, les rares idées nouvelles qui se cristallisèrent graduellement au cours des polémiques entre l’appareil stalinien et l’opposition, et acquirent une signification décisive pour autant qu’elles fournirent un bagage idéologique aux initiateurs de la lutte contre le trotskisme. C’est autour de ces idées que les forces politiques se rallièrent. Il y en avait trois principales, elles se complétaient et se remplaçaient partiellement l’une l’autre selon le moment et les circonstances.

La première concernait l’industrialisation. Le triumvirat commença par combattre le programme que j’avais proposé et, dans l’intérêt de la polémique, le qualifia de « super-industrialisation ». Cette position s’affirma même quand le triumvirat se disloqua et que Staline forma son bloc avec Boukharine et l’aile droite. La tendance générale de l’argumentation officielle contre cette soi-disant super-industrialisation, c’était qu’une industrialisation rapide n’était possible qu’aux dépens de la paysannerie. En conséquence, il fallait avancer lentement, comme une tortue ; la question du rythme de l’industrialisation était sans importance, etc. En fait, la bureaucratie ne voulait pas troubler ces couches de la population qui avaient commencé de s’enrichir, c’est-à-dire la petite bourgeoisie des nepmen. Ce fut la première erreur sérieuse dans la lutte contre le trotskisme. Mais Staline ne voulut jamais reconnaître ses propres erreurs, il fit une complète volte-face et décida allégrement de surpasser tous les projets antérieurs de super-industrialisation - surtout sur le papier et en paroles, hélas !

Dans la seconde étape, au cours de 1924, l’attaque fut déclenchée contre la théorie de la révolution permanente. Le contenu politique de cette lutte se réduisait à l’opinion que nous n’avions pas à nous intéresser à la révolution internationale, mais à ’notre sécurité, afin de développer notre économie. La bureaucratie craignait de plus en plus de mettre en jeu sa situation par le risque des conséquences implicites d’une politique révolutionnaire internationale. La campagne contre la théorie de la révolution permanente, vidée de toute valeur théorique quelconque, servit comme affirmation d’une déviation nationaliste conservatrice du bolchévisme. C’est de cette lutte que surgit la théorie du « socialisme dans un seul pays ». Zinoviev et Kaménev, seulement alors, commencèrent à entrevoir les conséquences de la lutte qu’ils avaient eux-mêmes déclenchée.

La troisième idée de la bureaucratie dans sa campagne contre le trotskisme concernait la lutte contre le « nivellement », contre l’égalité. Le côté théorique de cette lutte restera certainement comme une curiosité. Staline trouva, dans la « Critique du programme de Gotha » de la social-démocratie allemande par Marx, une phrase disant que dans la première période du socialisme l’inégalité devrait être maintenue ou, comme Marx le disait, le droit bourgeois dans le domaine de la distribution. Marx ne voulait évidemment pas justifier ainsi la création d’une nouvelle inégalité, mais proposait une élimination progressive plutôt que soudaine de l’ancienne inégalité dans le domaine des salaires. Cette citation était incorrectement interprétée comme une déclaration des droits et privilèges des bureaucrates et de leurs satellites. L’avenir de l’Union soviétique se trouvait mis par là en contradiction avec l’avenir du prolétariat international, et la bureaucratie se trouvait pourvue d’une justification théorique de ses privilèges et pouvoirs spéciaux sur la masse des travailleurs à l’intérieur de l’Union soviétique.

Les choses se passaient donc comme si la Révolution avait été faite et gagnée expressément pour la bureaucratie, laquelle mena une lutte furieuse et enragée contre le « nivellement », qui menaçait ses privilèges, et contre la révolution permanente qui menaçait son existence même. Il ne faut donc pas s’étonner si dans cette lutte Staline trouva de nombreux appuis. Parmi ses plus chauds partisans, on voyait des anciens libéraux, des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks. Ils se rassemblèrent dans l’Etat et même dans l’appareil du Parti, célébrant le bon sens pratique de Staline.

La lutte contre la super-industrialisation fut menée très prudemment en 1922, ouvertement et avec violence en 1923. La lutte contre la révolution permanente commença publiquement en 1924 et se poursuivit sous des formes différentes et avec des interprétations variées durant toutes les années suivantes. La lutte pour la défense de l’« inégalité » commença vers la fin de 1925 et devint essentiellement la base du programme social de la bureaucratie. La lutte contre la super-­industrialisation était menée directement et ouvertement dans l’intérêt des koulaks ; le développement de l’industrie à « allure de tortue » était nécessaire pour donner aux koulaks un antidote indolore contre le socialisme. Cette philosophie était celle de la droite aussi bien que celle du centre stalinien. La théorie du socialisme dans un seul pays était prônée dans cette période par un bloc de la bureaucratie et de la petite bourgeoisie des campagnes et des villes. La lutte contre l’égalité souda la bureaucratie plus solidement que jamais, non seulement à cette petite bourgeoisie, mais également à l’aristocratie ouvrière. L’inégalité devint la base sociale commune, la raison d’être de ces alliés. Ainsi, des liens économiques et politiques unirent la bureaucratie et la petite bourgeoisie de 1923 à 1928.

C’est alors que le Thermidor russe manifeste sa similitude la plus évidente avec son prototype français. Durant cette période, le koulak fut autorisé à louer les terres du paysan pauvre et à engager celui-ci comme son ouvrier. Staline était prêt à permettre la location de terres pour une période de quarante ans. Peu après la mort de Lénine, il avait essayé clandestinement de transférer les terres nationalisées comme propriété privée aux paysans de sa Géorgie natale sous le couvert de « possession » de « parcelles personnelles » pour « beaucoup d’années ». Ici encore, il montrait combien solides étaient ses vieilles racines agrariennes et son nationalisme géorgien., Sur des instructions secrètes de Staline, le commissaire du peuple de l’agriculture de Géorgie avait préparé un projet pour cette transmission des terres. C’est seulement la protestation de Zinoviev qui avait eu vent de la conspiration, et l’inquiétude soulevée par le projet dans les cercles du Parti qui obligèrent Staline à répudier son propre projet, parce qu’il ne se sentait pas encore assez sûr de lui-même. Naturellement, le bouc émissaire fut l’infortuné commissaire du peuple géorgien.

Mais Staline et son appareil devinrent plus impudents avec le temps, particulièrement après qu’ils se furent débarrassés de l’influence freinante de Zinoviev et de Kaménev. En fait, la bureaucratie alla si loin dans son désir de satisfaire les intérêts et les revendications de ses alliés qu’en 1927 il devint évident pour tous - comme il avait été trop facile de le prévoir - que les revendications des alliés bourgeois étaient, par leur nature même, illimitées. Le koulak voulait la terre, sa possession sans réserve, le koulak voulait avoir le droit de disposer librement de toute sa récolte ; le koulak faisait tous ses efforts pour créer dans les villes sa contre-partie sous la forme du commerce et de l’industrie libres ; le koulak voulait en finir avec les livraisons forcées à prix fixés ; le koulak, conjointement avec le petit industriel, travaillait à la restauration complète du capitalisme. Ainsi s’ouvrit la lutte irréconciliable pour le surplus de la production du travail national. Qui en disposerait dans le plus proche avenir - la nouvelle bourgeoisie ou la bureaucratie soviétique ? - cela devint la question dominante, car qui en disposera aura le pouvoir de l’Etat à sa disposition. C’est cela qui provoqua le conflit entre, d’une part, la petite bourgeoisie, qui avait aidé la bureaucratie à briser la résistance des masses travailleuses et de leur porte-parole, l’opposition de gauche, et, de l’autre, la bureaucratie thermidorienne elle-même qui avait aidé la petite bourgeoisie à dominer les masses paysannes. C’était une lutte directe pour le pouvoir et pour le revenu. Evidemment, la bureaucratie n’avait pas écrasé l’avant-garde prolétarienne, elle ne s’était pas dégagée des exigences de la révolution internationale, et n’avait pas légitimé la philosophie de l’inégalité pour capituler devant la bourgeoisie, devenir son serviteur et, éventuellement, être écartée du râtelier de l’Etat. Elle devint mortellement effrayée en voyant les conséquences de sa politique de six années. Elle se retourna donc brutalement contre le koulak et le nepman. Parallèlement, elle s’engagea dans la politique dite de la troisième période de l’Internationale communiste et déclencha la lutte contre les droitiers. Aux yeux des naïfs, la théorie et la pratique de cette troisième période apparaissaient comme un retour aux principes fondamentaux du bolchévisme. Mais ce n’était rien de tel. C’était simplement un moyen vers une fin, le but étant maintenant la liquidation de l’opposition de droite et de ses satellites. La bouffonnerie stupide de cette fameuse troisième période, en Russie et à l’étranger, est trop récente pour qu’il soit nécessaire de la décrire ici. On pourrait en rire si ses conséquences pour les masses n’avaient pas été aussi tragiques. Ce n’est un secret pour personne que dans sa lutte contre les droitiers Staline accepta l’aumône de l’Opposition de gauche. Il n’apporta aucune idée nouvelle. Son travail intellectuel ne consista en rien d’autre que menaces et répétition de slogans et arguments de l’Opposition de gauche, naturellement avec une déformation démagogique.

Par contre, les écrits de l’Opposition de gauche de 1926-1927 se distinguent par leur exceptionnelle richesse. L’opposition réagit à chaque événement, intérieur et extérieur, à chaque acte du gouvernement, à chaque décision du bureau politique, par des documents, individuels ou collectifs, adressés aux diverses institutions du parti, le plus souvent au Bureau politique. Ces années étaient celles de la Révolution chinoise, du Comité anglo-russe, et de l’extrême confusion dans les problèmes intérieurs. La bureaucratie cherchait toujours son chemin à tâtons, se jetant de droite à gauche et ensuite de gauche à droite. Une grande partie de ce qu’écrivit l’opposition n’était pas destinée aux journaux, mais seulement à l’information des instances dirigeantes du Parti. Mais même ce qui était écrit spécialement pour la Pravda, ou pour la revue théorique mensuelle, le Bolchévik, ne paraissait jamais dans la presse soviétique.

La majorité du Bureau politique était fermement décidée à étrangler l’opposition - au moins, à l’étouffer, à la pousser hors du Parti, à l’expulser, à l’emprisonner. C’était la manière de Staline de répondre aux arguments, mais non celle de tous les membres du Bureau politique. Mais peu à peu Staline entraînait les hésitants ; il réduisait progressivement leurs réserves, leurs « préjugés », faisait de chaque mesure la conséquence inévitable de la mesure précédente. Là, il était dans son élément ; sa maîtrise était indiscutable. Le temps vint où les dissidents du Bureau politique renoncèrent à protester, même mollement, contre les outrages des grossiers « activistes » de Staline.

La partie des écrits de l’Opposition que j’ai réussi à emporter lorsque je fus déporté en Turquie se trouve maintenant à la Harvard Library, où elle est à la disposition de tous ceux qui s’intéressent à l’étude de cette remarquable bataille et veulent se reporter aux sources mêmes. Relisant ces documents au moment où j’étais engagé dans la rédaction de ce livre, c’est-à dire près de quinze ans après, j’ai été contraint, de reconnaître que l’Opposition avait eu raison sur deux points : elle avait à la fois vu juste et parlé hardiment, elle manifesta un courage et une persistance exceptionnels dans l’affirmation de sa ligne politique. Ses arguments n’étaient jamais réfutés. Il n’est pas difficile d’imaginer la fureur qu’ils provoquèrent chez Staline et ses proches collaborateurs. La supériorité politique et intellectuelle des représentants de l’Opposition sur la majorité du Bureau politique apparaît clairement, à chaque ligne des documents. Staline n’avait rien à dire en réponse, et il n’essayait même pas de le faire. Il avait recours à la même méthode qui avait été une part de lui-même depuis sa première jeunesse : ne pas discuter avec un adversaire en lui opposant ses propres vues devant des camarades, mais l’attaquer personnellement et, si possible, l’exterminer physiquement. Son impuissance intellectuelle devant des arguments, devant des critiques, engendrait la colère, et la colère à son tour le poussait aux mesures précipitées pour la liquidation de l’Opposition. Ainsi se passa la période 1926-1927. L’avenir devait montrer qu’elle n’était qu’une répétition de l’exhibition de perfidie et de dégénérescence qui fit frémir le monde douze ans plus tard.

D’un côté de cette grande polémique, il y avait l’opposition de gauche, intellectuellement ardente, infatigable dans ses recherches et explorations, s’efforçant passionnément de trouver la juste solution des problèmes que posaient des situations changeantes à l’intérieur et dans l’Internationale, se maintenant strictement dans les traditions du Parti. De l’autre, la clique bureaucratique poursuivant froidement ses machinations pour se débarrasser de ses critiques, de tous les adversaires, des trouble-fête qui ne voulaient pas lui laisser de repos, qui ne voulaient pas lui donner la possibilité de jouir de la victoire qu’ils avaient remportée. Tandis que les membres de l’opposition étaient occupés à analyser les erreurs fondamentales de la politique officielle en Chine, ou soumettaient à la critique le bloc avec le Conseil général des trade-unions britanniques, Staline mettait en circulation la rumeur que l’Opposition travaillait pour Austen Chamberlain contre l’Union soviétique, qu’elle ne voulait pas défendre l’Union soviétique, que tel ou tel oppositionnel se servait abusivement des automobiles de l’Etat, que Kaménev signa jadis un télégramme à Michel Romanov, que Trotsky écrivit une lettre furieuse contre Lénine. Et toujours les dates, les circonstances, indispensables pour interpréter exactement les faits, restaient dans le vague.

Mais ce n’étaient pas là les seules méthodes de riposte stalinienne. Staline et ses valets s’avilirent jusqu’à pêcher dans les eaux boueuses de l’antisémitisme. Je me souviens particulièrement d’un dessin paru dans la Rabotchaïa Gazeta (Gazette ouvrière) intitulé « Les camarades Trotsky et Zinoviev ». Il y avait beaucoup de caricatures semblables et de mauvais vers, prétendus burlesques, de caractère antisémite dans la presse du Parti, elles provoquaient des ricanements sournois. L’attitude de Staline à l’égard de cet antisémitisme croissant était une neutralité amicale. Mais les choses allèrent si loin qu’il fut forcé d’intervenir par une déclaration disant : « Nous combattons Trotsky, Zinoviev et Kaménev non parce qu’ils sont Juifs, mais parce qu’ils sont oppositionnels », etc. Il était parfaitement clair pour tous ceux capables de penser politiquement que cette déclaration, délibérément équivoque, ne visait que les « excès » de l’antisémitisme, tandis que la presse soviétique tout entière laissait clairement entendre : « N’oubliez pas que les dirigeants de l’opposition sont des Juifs. » Ainsi les antisémites avaient carte blanche.

La plupart des membres du Parti aidèrent à la défaite de l’Opposition contre leur volonté, contre leurs sympathies, contre leurs propres souvenirs. Ils avaient été amenés à voter comme ils le faisaient progressivement, sous la pression de l’appareil, de même que la machine elle-même était entraînée dans la lutte contre l’Opposition du sommet à la base. Staline laissait les rôles de premier plan à Zinoviev, Kaménev, Boukharine, Rykov, parce qu’ils étaient infiniment mieux équipés que lui pour mener une polémique publique contre l’Opposition, mais aussi parce qu’il ne voulait pas brûler tous les ponts derrière lui. Les rudes coups portés à l’Opposition, qui semblaient alors décisifs, suscitaient une sympathie secrète, pourtant profonde, pour les vaincus et une hostilité indéniable envers les vainqueurs, particulièrement envers les deux personnages dirigeants, Zinoviev et Kaménev. Staline en tirait avantage. Il se dissociait publiquement de Kaménev et de Zinoviev, considérés comme les principaux responsables de la campagne impopulaire contre Trotsky. Il s’attribuait le rôle de conciliateur, d’arbitre impartial et modéré dans la lutte fractionnelle.

En 1925, Zinoviev, essayant d’impressionner Rakovsky avec les victoires de sa fraction, parlait de moi en ces termes : « Pauvre politicien ! Il est incapable de trouver la tactique juste. C’est pourquoi, il a été battu. » Une année plus tard, ce critique malheureux de ma tactique cognait à la porte de l’Opposition de gauche. Ni lui ni Kaménev n’avaient compris, aussi tard qu’en 1925, qu’ils étaient devenus les instruments de la réaction bureaucratique - de même qu’ils s’étaient trompés en 1917. En 1926, ils se rendaient compte qu’il n’y avait pas d’autre « tactique » possible pour un révolutionnaire, car, après tout, ils étaient de la vieille garde qui ne pouvait honnêtement concevoir le bolchévisme sans perspective internationaliste et son dynamisme révolutionnaire, c’était la tradition dont les vieux bolchéviks étaient les mainteneurs. C’est pourquoi le Parti tout entier, du temps de Lénine, les considérait comme un capital irremplaçable. L’intérêt particulier et exceptionnel que Lénine portait à la vieille génération des révolutionnaires était dicté par cette considération politique autant que par une solidarité de camarade. Quand Zinoviev se vantait devant Rakovsky de sa « tactique » heureuse contre moi, il se vantait simplement d’avoir mal employé et gaspillé ce capital. De 1923 à 1926, sur l’initiative et, au début, sous la direction de Zinoviev, la lutte contre l’internationalisme marxiste, sous le nom de « trotskisme » fut menée d’après le mot d’ordre de défense de la vieille garde ; l’Opposition était accusée de s’attaquer à son prestige. Une commission spéciale, chargée de veiller sur la situation des vieux lutteurs bolchéviks fut créée. Le glissement dans la direction d’un Thermidor ne s’exprima nulle part d’une manière plus flagrante que dans les compromis politiques de cette même vieille garde. Ce qui suivit, ce fut son extermination physique ; la commission chargée de veiller sur la santé des vieux bolchéviks se trouvait finalement remplacée par un petit détachement de tueurs de la Guépéou que Staline récompensait avec l’ordre du Drapeau rouge.

2° section

Lefebvre, dans son livre Les Thermidoriens, montre que la tâche des thermidoriens consistait à représenter le 9 thermidor comme un épisode secondaire - une triple épuration d’éléments hostiles pour préserver le noyau fondamental des Jacobins et pour suivre leur politique traditionnelle. Dans la première période de Thermidor, l’attaque n’était pas dirigée contre les Jacobins comme un tout, mais seulement contre les terroristes. [Un processus parallèle se trouve répété dans le Thermidor soviétique.] La campagne contre le trotskisme commença par une défense de la vieille garde et de la ligne politique bolchéviste, se poursuivit au nom de l’unité du Parti et atteignit son point culminant avec l’extermination physique des bolchéviks sans distinction. Durant les deux Thermidors, cette destruction des révolutionnaires était menée au nom de la Révolution qui, croyait-on, pour la défense de ses intérêts essentiels. Les Jacobins n’étaient pas frappés comme Jacobins, mais comme terroristes, comme robespierristes, de même, les bolchéviks furent détruits comme trotskistes, zinoviévistes, boukharinistes. Il y a une similitude remarquable entre le terme russe, trotsiskoïé okhvostiyé [1], qui acquit de pleins droits civiques dans les publications soviétiques, et le titre d’un pamphlet que Méhée de la Touche publia sur le 9 thermidor, La queue de Robespierre. Mais la similitude des méthodes thermidoriennes fondamentales est encore plus remarquable. Lefebvre écrit que, le lendemain même du 9 thermidor, parlant au nom des membres du Comité de salut public, Barrère affirmait à la Convention que rien d’important ne s’était passé. Et, trois semaines plus tard, le 2 fructidor (19 août)... Louchet, celui-là même qui avait dirigé l’accusation contre Robespierre, décrivait les progrès de la réaction, demandait l’arrestation de tous les suspects, et déclarait qu’il était nécessaire « de maintenir la Terreur à l’ordre du jour ».

Le prestige des dirigeants, non seulement le prestige personnel de Lénine, assurait l’autorité du Comité central. Le principe d’une direction individuelle était entièrement étranger au Parti. Le Parti désignait les hommes les plus populaires pour la direction, leur donnait sa confiance et son admiration, tandis qu’il gardait toujours la conviction que la direction réelle venait du Comité central pris dans son ensemble. Le triumvirat tira un avantage considérable de ces conditions qui insistaient sur la souveraineté du Comité central à l’égard d’une autorité individuelle quelconque. Staline, manœuvrier, centriste et éclectique par excellence, maître dans l’art d’administrer graduellement les petites doses, abusa cyniquement de cette confiance du Parti dans le Comité central pour son propre avantage.

A la fin de 1925, Staline parlait toujours des dirigeants à la troisième personne et dressait le Parti contre eux. Il recevait les applaudissements de la couche médiane de la bureaucratie, qui refusait de s’incliner devant un dirigeant quelconque. Pourtant, en réalité, c’est Staline lui-même qui était devenu dictateur. Il était un dictateur, mais il ne se sentait pas encore un chef, et personne ne le reconnaissait comme tel. Il était un dictateur non par la force de sa personnalité, mais par la puissance de l’appareil politique qui avait anéanti les vieux dirigeants. A une époque aussi éloignée qu’au seizième congrès, en 1930, Staline disait : « Vous demandez pourquoi nous avons expulsé Trotsky et Zinoviev ? Parce que nous ne voulons pas d’aristocrates dans le Parti, parce que nous ne reconnaissons qu’une loi dans le Parti et que tous les membres du Parti sont égaux en droits. » Il répéta ces mêmes paroles au dix-septième congrès, en 1934.

Il se servit de la droite comme d’un bélier contre l’opposition de gauche, car seule la droite avait un programme défini, des intérêts et des principes que le triomphe de l’opposition de gauche aurait mis en danger. Mais, quand il vit que l’exclusion de l’opposition de gauche provoquait de graves inquiétudes et mécontentements dans le Parti, et de l’irritation à l’égard de la droite triomphante, Staline comprit comment Il pourrait utiliser ce mécontentement pour se retourner contre les droitiers. Le conflit des forces de classe dans cette bataille entre droite et gauche le préoccupait moins que son rôle trompeur comme conciliateur ou comme l’élément pacificateur qui prétendait réduire au minimum le nombre inévitable des victimes et préserver le Parti d’un schisme. Dans son rôle de suprême arbitre, il lui avait été possible de rejeter la responsabilité des mesures sévères prises contre certains membres populaires du Parti tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre aile du Parti. Mais les classes ne peuvent pas être dupées. En tant que manœuvre, la politique pro-koulak de 1924-1928 était pire que criminelle, elle était absurde. On ne peut pas duper le koulak. Il juge d’après les impôts, les prix, les bénéfices, non d’après du bavardage et des déclamations ; il juge sur les faits, non sur les mots. La manœuvre ne peut jamais remplacer l’action et la réaction des forces de classe, au mieux, son utilité reste limitée, et il n’y a rien qui puisse mieux désintégrer la morale révolutionnaire d’un parti de masses que les manœuvres clandestines sans principes. Rien non plus n’est plus mortel pour le moral et le caractère des révolutionnaires individuels. La ruse militaire ne peut jamais remplacer la grande stratégie.

Dans une conversation avec moi une dizaine d’années après l’insurrection d’Octobre, Smilga me faisait remarquer que durant les cinq premières années du régime soviétique, il y avait une tendance dominante à atténuer les divergences - les lézardes étaient tamponnées, les anciennes blessures pansées, les adversaires se réconciliaient, etc., tandis que pendant les cinq années suivantes, celles qui partent de 1923, la méthode était renversée ; chaque lézarde était élargie, chaque divergence amplifiée et avivée, chaque blessure envenimée. Le Parti bolchéviste, dans son ancienne forme, avec ses anciennes traditions et son ancien effectif, devint de plus en plus opposé à la nouvelle couche dirigeante.

L’essence de Thermidor est dans cette contradiction. Stériles et absurdes sont les travaux de Sisyphe de ceux qui essayent de réduire tous les développements d’une période à quelques prétendus traits fondamentaux du Parti bolchéviste, comme si un parti politique était une entité homogène et un omnipotent facteur historique. Un parti politique n’est qu’un instrument historique temporaire, un des très nombreux instruments de l’histoire et aussi une de ses écoles. Le Parti bolchéviste s’assigna à lui-même le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. Dans la mesure où ce parti accomplit cette tâche pour la première fois dans l’histoire et enrichit l’expérience humaine par cette conquête, il a rempli un prodigieux rôle historique. Seuls ceux qu’égare un goût pour la discussion abstraite peuvent exiger d’un parti politique qu’il soumette et élimine les facteurs beaucoup plus pondéreux que sont les masses et les classes qui lui sont hostiles. Les limitations du parti en tant qu’instrument historique s’expriment par le fait qu’à un certain point, à un moment donné, il commence à se désintégrer ; sous la tension de pressions intérieures et extérieures, des lézardes apparaissent, des fissures s’élargissent, des organes commencent à s’atrophier. Ce processus de décomposition se manifesta, très lentement d’abord en 1923, puis s’accéléra rapidement. Le vieux Parti bolchéviste et ses anciens cadres héroïques subirent le sort commun : secoué par des fièvres et des spasmes et des attaques atrocement pénibles, il finit par s’éteindre. Afin d’établir le régime appelé stalinien, ce qui était nécessaire n’était pas un parti bolchéviste, mais l’extermination du Parti bolchéviste.

De nombreux critiques, publicistes, correspondants, historiens, biographes, et quelques sociologues amateurs ont sermonné l’Opposition de gauche de temps à autre, à propos de ses erreurs de tactique, affirmant que sa stratégie ne correspondait pas aux exigences de la lutte pour le pouvoir. Mais cette façon même de poser la question est incorrecte. L’Opposition de gauche ne pouvait pas s’emparer du pouvoir, et ne l’espérait même pas - en tout cas ceux de ses dirigeants les plus réfléchis. Une lutte pour le pouvoir menée par l’Opposition de gauche, par une organisation marxiste révolutionnaire, ne peut se concevoir que dans les conditions d’un soulèvement révolutionnaire. Dans de telles conditions, la stratégie est basée sur l’agression, sur l’appel direct aux masses, sur une attaque de front contre le gouvernement. Nombreux étaient les membres de l’Opposition de gauche qui avaient joué un rôle important dans une bataille de cette nature et savaient de première main comment elle doit être menée. Mais au début des années vingt, il n’y eut pas de soulèvement révolutionnaire en Russie, tout au contraire ; dans de telles circonstances le déclenchement d’une lutte pour le pouvoir était hors de question.

Il faut se rappeler que dans les années de réaction, en 1908-1911, et plus tard, le Parti bolchéviste refusa de déclencher une attaque directe contre la monarchie et se borna au travail préparatoire à une offensive éventuelle en luttant pour le maintien des traditions révolutionnaires et pour la préservation de certains cadres, soumettant les événements à une infatigable analyse, et utilisant toutes les possibilités légales et semi-­légales pour éduquer les travailleurs les plus conscients. Placée dans des conditions identiques, l’Opposition de gauche ne pouvait agir autrement. En fait, les conditions de la réaction soviétique étaient infiniment plus difficiles pour l’opposition que les conditions tsaristes ne l’avaient été pour les bolchéviks. Mais, essentiellement, la tâche restait la même : préserver les traditions révolutionnaires, maintenir le contact entre les éléments avancés à l’intérieur du Parti, analyser le développement de la période thermidorienne, se préparer pour le prochain soulèvement révolutionnaire dans le monde aussi bien qu’en U.R.S.S. Un des dangers menaçant l’Opposition, c’était qu’elle sous-estimât ses forces et abandonnât la poursuite de sa tâche après quelques tentatives prématurées, dans lesquelles la fraction avancée se briserait nécessairement non seulement contre la résistance de la bureaucratie, mais aussi contre l’indifférence des masses. Concluant alors à l’impossibilité d’une action franche avec les masses, même avec leur avant-garde, l’Opposition pourrait être amenée à abandonner la lutte, attendant des temps plus favorables.

La révolution brise et démolit l’appareil du vieil Etat. C’est sa première tâche. Les masses prennent possession de l’arène politique. Elles décident, elles agissent, elles légifèrent à leur façon, qui n’a pas de précédent ; elles jugent, elles ordonnent. L’essence de la révolution c’est que la masse devient son propre organe exécutif. Mais quand les hommes qui l’ont animée quittent la scène, se replient vers leurs districts, se retirent dans leurs foyers, inquiets, désillusionnés, fatigués, l’arène tombe dans l’abandon, et sa désolation ne fait qu’augmenter à mesure que la nouvelle machine bureaucratique l’occupe. Naturellement, les nouveaux dirigeants, peu sûrs d’eux-mêmes et de la masse, sont pleins d’appréhension. C’est pourquoi, aux époques de réaction victorieuse, la machine militaro-policière joue un rôle beaucoup plus grand que sous l’ancien régime. Dans sa courbe, de la Révolution à Thermidor, la nature spécifique du Thermidor russe était déterminée par le rôle que le Parti y jouait. La Révolution française n’avait rien de ce genre à sa disposition. La dictature des Jacobins, en tant qu’elle était personnifiée par le Comité de salut public, ne dura qu’une année. Cette dictature avait un appui réel dans la Convention, qui était bien plus forte que les clubs et les sections révolutionnaires. Ici réside la contradiction classique entre le dynamisme de la révolution et son reflet parlementaire. Les éléments les plus actifs des classes participent à la lutte révolutionnaire qui oppose ouvertement les forces antagonistes. Les autres - les neutres, les passifs, les inconscients - semblent se mettre eux-mêmes hors du jeu. Au moment des élections, la participation s’élargit ; elle englobe une portion considérable de ceux qui ne sont que semi-passifs ou semi-indifférents. En temps de révolution, les représentants parlementaires sont infiniment plus modérés et pondérés que les groupes révolutionnaires qu’ils représentent. Afin de dominer la Convention, les Montagnards lui laissèrent, plutôt qu’aux éléments révolutionnaires du peuple, le gouvernement de la nation.

Malgré le caractère incomparablement plus profond de la Révolution d’Octobre, l’armée du Thermidor soviétique était recrutée essentiellement parmi les restes des anciens partis dirigeants et leurs représentants idéologiques. Les anciens grands propriétaires fonciers, les capitalistes, les avocats, leurs fils - c’est-à-dire ceux d’entre eux qui n’avaient pas fui à l’étranger - étaient incorporés dans la machine de l’Etat, et même une portion non négligeable dans le Parti, mais le plus grand nombre de ceux admis dans les appareils de l’Etat et du Parti étaient d’anciens membres des formations petites-bourgeoises - menchévistes et socialistes-révolutionnaires. Il faut ajouter à ceux-ci une énorme quantité de philistins purs et simples qui s’étaient mis à l’abri durant les époques tumultueuses de la Révolution et de la guerre civile, et qui, convaincus enfin de la stabilité du gouvernement soviétique, se vouaient avec une passion singulière à la noble tâche de s’assurer des emplois agréables et permanents, sinon au centre, au moins dans les provinces. Cette énorme racaille aux couleurs diverses était l’appui naturel du Thermidor.

Ses sentiments allaient du rose pâle à la pure blancheur. Les socialistes-révolutionnaires étaient, naturellement, prêts en tout temps, et de toutes les façons, à défendre les intérêts des paysans contre les menaces de ces bandits d’« industrialistes », tandis que les menchéviks, en gros, pensaient que plus de liberté et plus de terres devraient être données à la bourgeoisie paysanne, dont ils étaient devenus les porte-parole politiques. Les survivants de la grande bourgeoisie et des propriétaires fonciers, qui avaient trouvé leur voie vers des emplois gouvernementaux virent naturellement dans les paysans leur planche de salut. En tant que champions de leurs propres intérêts de classe, ils ne pouvaient s’attendre à des succès quelconques pour le temps présent et comprenaient parfaitement qu’ils avaient à passer par une période de défense de la paysannerie. Aucun de ces groupes ne pouvait ouvertement relever la tête. Ils avaient tous besoin de la coloration protectrice du Parti dirigeant et du bolchévisme traditionnel. La lutte contre la révolution permanente devint pour eux la lutte contre la consécration de l’anéantissement de leurs anciens privilèges. Il est naturel qu’ils aient accepté joyeusement pour être leurs dirigeants ceux des bolchéviks qui s’étaient dressés contre la révolution permanente.

L’économie avait pris un nouvel essor : un certain surplus apparut. Naturellement, il était concentré dans les villes et entièrement à la disposition des couches dirigeantes. Il ramena avec lui des théâtres, des restaurants et des cabarets. Des centaines de milliers d’hommes de diverses professions qui avaient passé les brûlantes années de la guerre civile dans une sorte de coma revivaient maintenant, s’étiraient et commençaient à prendre part à la restauration d’une vie normale. Ils étaient tous du côté des adversaires de la révolution permanente. Tous voulaient la paix, la croissance et le renforcement de la paysannerie, et aussi la prospérité accrue des établissements de plaisir dans les villes ; c’est cette permanence plutôt que celle de la révolution qu’ils recherchaient. Le professeur Oustryalov se demanda si la Nep (nouvelle économie politique) de 1921 était une « tactique » ou une « évolution ». Cette question troubla beaucoup Lénine. Le cours ultérieur des événements montra que la « tactique », grâce à une configuration spéciale des conditions historiques, devint source d’« évolution ». La retraite stratégique du parti révolutionnaire, fut utilisée comme point de départ de sa dégénérescence.

La contre-révolution s’installe quand l’écheveau des conquêtes sociales commence à se dévider ; il semble alors que le dévidage ne cessera plus. Cependant, quelque portion des conquêtes de la révolution est toujours préservée. Ainsi, en dépit de monstrueuses déformations bureaucratiques, la base de classe de l’U.R.S.S. reste prolétarienne. Mais n’oublions pas que ce processus de déroulement n’a pas encore été complété, et que l’avenir de l’Europe et du monde durant les prochaines décades n’a pas encore été décidé. Le Thermidor russe aurait certainement ouvert une nouvelle ère du règne de la bourgeoisie si ce règne n’était devenu caduc dans le monde entier. En tout cas, la lutte contre l’égalité et l’instauration de différenciations sociales très profondes n’ont pu jusqu’ici éliminer la conscience socialiste des masses, ni la nationalisation des moyens de production et de la terre, qui sont les conquêtes socialistes fondamentales de la Révolution. Bien qu’elle ait porté de graves atteintes à ces achèvements, la bureaucratie n’a pu s’aventurer encore à recourir à la restauration de l’appropriation privée des moyens de production. A la fin du dix-huitième siècle, la propriété privée des moyens de production était un facteur progressif de haute signification : elle avait encore l’Europe et le monde à conquérir. Mais aujourd’hui la propriété privée est le plus grand obstacle an développement normal des forces de production. Bien que par la nature de son nouveau mode de vie, de son conservatisme, de ses sympathies politiques, l’énorme majorité de la bureaucratie soit portée vers la petite bourgeoisie, ses racines économiques reposent grandement dans les nouvelles conditions de propriété. La croissance des relations bourgeoises menaçait non seulement la base socialiste de la propriété, mais aussi le fondement social de la bureaucratie ; elle pouvait avoir voulu répudier la perspective socialiste du développement en faveur de la petite bourgeoisie ; mais elle n’étai disposée en aucun cas à répudier ses propres droits et privilèges en faveur de cette même petite bourgeoisie C’est cette contradiction qui conduisit au conflit extrêmement vif qui éclata entre la bureaucratie et le koulaks.

C’est en cela que le Thermidor soviétique diffère radicalement de son prototype français. La dictature jacobine avait été nécessaire pour déraciner la société féodale et défendre le nouvel ordre social contre les attaques de l’ennemi du dehors. Cela fait, la tâche du régime thermidorien consista à créer les conditions nécessaires du développement de cette nouvelle société qui était bourgeoise, c’est-à-dire basée sur la propriété privée et la liberté du commerce dégagée de la plupart de ses entraves antérieures. La restauration d’une liberté du commerce limitée par la Nep en 1921 fut une retraite devant les exigences bourgeoises. Mais en fait ce commerce libre était si restreint qu’il ne pouvait saper les fondations du régime (la nationalisation des moyens de production) et les rênes du gouvernement restaient entre les mains des Jacobins russes qui avaient dirigé la Révolution d’Octobre. Même l’extension ultérieure de cette liberté commerciale en 1925 n’altéra pas la base du régime, bien que la menace devînt alors plus grande. La lutte contre le trotskisme était menée au nom du paysan, derrière lequel se cachaient le nepman vorace et le bureaucrate avide. Aussitôt que le trotskisme eut été vaincu, la location des terres fut légalisée, et sur toute la ligne le glissement du pouvoir de la gauche vers la droite devint manifeste, malgré les revirements occasionnels vers la gauche, car ceux-ci étaient toujours suivis de retours encore plus prononcés à droite. Dans la mesure où la bureaucratie utilisa ses balancements vers la gauche pour acquérir une accélération du mouvement pour chaque saut suivant à droite, le zigzag se développait régulièrement aux dépens des masses travailleuses et dans l’intérêt d’une minorité privilégiée, son caractère thermidorien est indéniable.

Jean-Jacques Rousseau nous enseigna que la démocratie politique était incompatible avec une trop grande inégalité. Les Jacobins, représentants de la masse petite-bourgeoise, étaient imprégnés de cet enseignement. La législation de la dictature jacobine, spécialement les lois du maximum, reposait sur cette conception. La législation soviétique également, qui bannissait l’inégalité même de l’armée. Sous Staline, tout cela a changé, et, aujourd’hui, l’inégalité n’est pas seulement sociale, mais économique. Elle a été favorisée par la bureaucratie, avec cynisme et effronterie, au nom de la doctrine révolutionnaire du bolchévisme. Dans sa campagne contre les critiques trotskistes du régime de l’inégalité, dans son agitation en faveur des taux différents de salaires, la bureaucratie invoqua les ombres de Marx et de Lénine, et chercha une justification de ses privilèges sous le couvert du paysan « moyen » travaillant dur et de l’ouvrier qualifié. Elle prétendit que l’Opposition de gauche essayait de priver le travail qualifié du salaire supérieur auquel il avait pleinement droit. C’était la même sorte de camouflage démagogique que celle pratiquée par le capitaliste et le propriétaire foncier versant des larmes de crocodile au nom du mécanicien qualifié, du petit commerçant entreprenant et du fermier toujours martyr. C’était une manœuvre habile de la part de Staline et elle trouva naturellement un appui immédiat chez les fonctionnaires privilégiés, qui, pour la première fois, virent en lui leur chef élu. Avec un cynisme sans bornes, l’égalité fut dénoncée comme un préjugé petit-bourgeois ; l’opposition était stigmatisée comme ennemi principal du marxisme et grand pécheur contre les évangiles de Lénine. Vautrés dans des autos, techniquement propriété du prolétariat, dans leur voyage aux villes d’eaux, elles aussi propriété du prolétariat, les bureaucrates riaient follement en s’écriant : « Pourquoi nous sommes-nous battus ? » Cette phrase ironique fut très populaire à l’époque. La bureaucratie avait respecté Lénine, mais elle avait toujours trouvé sa main puritaine plutôt irritante. Une épigramme courante en 1926-1927 caractérisait son attitude à l’égard de l’Opposition unifiée : « On tolère Kaménev, mais on ne le respecte pas. On respecte Trotsky, mais on ne le tolère pas. On ne tolère ni ne respecte Zinoviev. » La bureaucratie cherchait un chef qui fût le premier parmi des égaux. La fermeté de caractère de Staline et son esprit borné lui inspiraient confiance. « Nous ne craignons pas Staline, disait lénoukidzé à Sérébriakov. Aussitôt qu’il voudra prend de grands airs, nous l’éliminerons. » Mais, en fin compte, c’est Staline qui les « élimina ».

Le Thermidor français, déclenché par des Jacobins de gauche, se retourna finalement en réaction contre tous les Jacobins. « Terroristes », « Montagnards », « Jacobins » devinrent des termes d’injure. Dans les provinces, les arbres de la liberté étaient abattus et la cocarde tricolore foulée aux pieds. De telles pratiques étaient inconcevables dans la République soviétique. Le parti totalitaire renfermait en lui tous les éléments indispensables de la réaction, qu’il mobilisait sous la bannière officielle de la Révolution d’Octobre. Le Parti ne tolérait aucune compétition, pas même dans la lutte contre ses ennemis. La lutte contre les trotskistes ne se transforma pas en lutte contre les bolchéviks parce que le Parti avait absorbé cette lutte dans sa totalité, lui avait fixé certaines limites et la menait au nom du bolchévisme.

Aux yeux des naïfs, la théorie et la pratique de la troisième période semblent réfuter la théorie de la période thermidorienne de la Révolution russe. En fait, elles ne font que la confirmer. La substance de Thermidor était, est et ne pouvait manquer d’être sociale en son caractère. Elle représentait la cristallisation d’une nouvelle couche privilégiée, la création d’un nouveau substratum pour la classe économiquement dominante. Deux prétendants ambitionnaient ce rôle : la petite bourgeoisie et la bureaucratie elle-même. Elles devaient lutter coude à coude dans la bataille pour briser la résistance de l’avant-garde prolétarienne. Quand cette tâche eut été accomplie, une lutte sauvage se déchaîna entre elles. La bureaucratie prit peur de son isolement, de son divorce d’avec le prolétariat. Seule elle était incapable d’écraser le koulak et pas davantage la petite bourgeoisie, qui avait crû et continuait de croître sur la base de la Nep, il lui fallait l’aide du prolétariat. De là ses efforts concertés pour présenter sa lutte contre la petite bourgeoisie pour les excédents et pour le pouvoir comme la lutte du prolétariat contre des tentatives de restauration capitaliste.

L’analogie avec le Thermidor français s’arrête ici. La nouvelle base sociale de l’Union soviétique devint dominante. Maintenir la nationalisation des moyens de production et de la terre, c’est une loi de vie ou de mort pour la bureaucratie, car c’est la source sociale de sa position dominante. Ce fut la raison de sa lutte contre le koulak. La bureaucratie ne pouvait la mener, et la mener jusqu’au bout, qu’avec l’appui du prolétariat. Qu’elle ait réussi à obtenir cet appui, rien ne le prouve mieux que l’avalanche de capitulations de représentants de la nouvelle opposition. La lutte contre le koulak, la lutte contre l’aile droite - c’étaient les mots d’ordre officiels de cette période - apparurent aux ouvriers et à beaucoup d’oppositionnels de gauche comme une renaissance de la dictature du prolétariat et de la révolution socialiste. Nous les avertîmes à l’époque : il ne s’agit pas seulement de ce qui est fait, mais aussi de qui le fait. Dans les conditions de la démocratie soviétique, c’est-à-dire du gouvernement des travailleurs, la lutte contre les koulaks n’aurait pu assumer une forme semblable à celle qu’elle prit alors : convulsive, paniquarde et bestiale, et elle aurait dû conduire à une élévation générale du niveau économique et culturel des masses sur la base de l’industrialisation. Mais la lutte de la bureaucratie contre le koulak n’était qu’un combat mené sur le dos des travailleurs ; et puisque aucun des combattants n’avait confiance dans les masses, puisque tous deux les craignaient, la lutte revêtit un caractère désordonné et meurtrier. Grâce à l’appui du prolétariat, elle se termina par une victoire pour la bureaucratie mais une victoire qui ne pouvait accroître le poids spécifique du prolétariat dans la vie politique du pays.

Pour comprendre le Thermidor russe, il est indispensable de se faire une idée exacte du rôle du Parti en tant que facteur politique. Il n’y avait rien qui ressemblât, même de loin, au Parti bolchéviste dans la Révolution française. Pendant la période thermidorienne, il y avait en France divers groupes sociaux sous diverses étiquettes politiques qui se dressèrent l’un contre l’autre au nom d’intérêts sociaux déterminés. Les Thermidoriens s’attaquèrent aux Jacobins en les qualifiant de terroristes. La jeunesse dorée soutint les thermidoriens sur la droite, les menaçant en même temps. En Russie, ces divers processus, conflits et unions étaient recouverts du nom du parti unique.

Extérieurement, ce même parti unique célébrait les étapes de son existence au commencement du gouvernement soviétique et vingt ans plus tard, recourant aux mêmes méthodes au nom des mêmes buts : la préservation de sa pureté politique et de son unité. En fait, le, rôle du Parti et le rôle des épurations avaient été radicalement modifiés. Dans les premiers temps du pouvoir soviétique, le vieux parti révolutionnaire se débarrassait de ses arrivistes ; parallèlement, les comités étaient composés d’ouvriers révolutionnaires. Les aventuriers, ou arrivistes, ou les simples canailles qui tentaient d’obtenir des postes gouvernementaux étaient jetés par-dessus bord. Mais les épurations des récentes années furent, au contraire, entièrement dirigées contre les vieux révolutionnaires. Les organisateurs de ces épurations étaient les pires bureaucrates et les fonctionnaires les plus médiocres du Parti. Les victimes des épurations étaient les hommes les plus loyaux, les plus dévoués aux traditions révolutionnaires, et, avant tout, la génération des aînés révolutionnaires, les éléments vraiment prolétariens. La signification sociale des épurations a changé essentiellement, mais ce changement est masqué par le fait que les épurations ont été opérées par le même Parti. En France, nous voyons, dans des circonstances correspondantes, le mouvement tardif des districts petits-bourgeois et ouvriers contre les sommets de la petite et de la moyenne bourgeoisie, représentés par les thermidoriens, et aidés par les bandes de la jeunesse dorée.

Aujourd’hui, ces bandes mêmes de la jeunesse dorée sont dans le Parti et dans la Jeunesse communiste. Elles constituent les détachements de combat, recrutés parmi les fils de la bourgeoisie, jeunes privilégiés résolus à défendre leur position privilégiée et celle de leur famille. Il suffira de souligner le fait que, à la tête de la Jeunesse communiste, pendant de nombreuses années, se trouvait Kossarev, connu de tous comme moralement dégénéré, et qui abusait de sa haute situation pour réaliser ses visées personnelles ; tout son appareil se composait d’hommes du même type. Telle était la jeunesse dorée du Thermidor russe. Son incorporation directe dans le Parti masquait sa fonction sociale comme détachement de combat des privilégiés contre les ouvriers et les opprimés. La jeunesse dorée soviétique criait : « A bas le trotskisme ! Vive le Comité central léniniste ! » exactement comme la jeunesse dorée du Thermidor français criait : « A bas les Jacobins ! Vive la Convention ! »

Les Jacobins se maintinrent surtout grâce à la pression de la rue sur la Convention. Les Thermidoriens, c’est-à-dire les Jacobins déserteurs, tentèrent d’employer la même méthode, mais pour des fins opposées. Ils commencèrent à organiser des fils bien habillés de la bourgeoisie, d’anciens sans-culottes. Ces membres de la jeunesse dorée, ou simplement les « jeunes », comme les appelait avec indulgence la presse conservatrice, devinrent un facteur si important de la politique nationale que, à mesure que les Jacobins étaient expulsés de leurs postes administratifs, ces « jeunes » prenaient leur place. Un processus identique se poursuit encore actuellement dans l’Union soviétique. En fait, il s’est considérablement développé sous Staline.

La bourgeoisie thermidorienne se caractérisait par une haine profonde des Montagnards, car ses propres dirigeants avaient été pris parmi les hommes qui avaient été à la tête des sans-culottes. La bourgeoisie, et avec elle les thermidoriens, redoutaient avant tout un nouveau soulèvement populaire. C’était précisément pendant cette période que se formait pleinement, dans la bourgeoisie française, la conscience de classe ; elle détestait les Jacobins et les demi-Jacobins d’une haine enragée - comme des traîtres à ses intérêts les plus sacrés, comme des déserteurs passés à l’ennemi, comme des renégats. La source de la haine de la bureaucratie soviétique pour les trotskistes a le même caractère social. Ici, nous voyons des membres de la même couche, du même groupe dirigeant, de la même bureaucratie privilégiée, qui renoncent à leurs postes pour lier leur destin à celui des sans-culottes, des déshérités, des prolétaires, des paysans pauvres. Toutefois, la différence réside en ce fait que la bourgeoisie française était déjà constituée avant la grande révolution, elle brisa sa coquille politique au sein de l’Assemblée constituante ; mais elle avait à passer par la période de la Convention et de la dictature jacobine afin de pouvoir cohabiter avec ses ennemis, tandis que, durant la période thermidorienne, elle restaura sa tradition historique. La caste dirigeante soviétique, elle, se composait entièrement de bureaucrates thermidoriens, recrutés non seulement dans les rangs bolchévistes, mais aussi dans les partis petits-bourgeois et bourgeois, et ces derniers avaient de vieux comptes à régler avec les « fanatiques » du bolchévisme.

Thermidor reposait sur un fondement social. C’était une question de pain, de viande, de logement et, si possible, de luxe. L’égalité jacobine bourgeoise, qui revêtit la forme de la réglementation du maximum, restreignait le développement de l’économie bourgeoise et l’extension du bien-être bourgeois. Sur ce point, les thermidoriens savaient parfaitement bien ce qu’ils voulaient ; dans la Déclaration des droits, ils exclurent le paragraphe essentiel, « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » A ceux qui demandèrent le rétablissement de cet important paragraphe jacobin, les thermidoriens répondirent qu’il était équivoque et par suite dangereux ; naturellement les hommes étaient égaux en droits, mais non dans leurs aptitudes et dans leurs biens. Thermidor était une protestation directe contre le caractère spartiate et contre l’effort vers l’égalité.

On trouve la même motivation sociale dans le Thermidor soviétique. La question primordiale était d’en finir avec les limitations spartiates de la première période de la Révolution. Mais il s’agissait aussi de consacrer les privilèges croissants de la bureaucratie. Il ne s’agissait nullement d’instaurer un régime économique libéral ; les concessions dans cette direction étaient temporaires et durèrent bien moins longtemps qu’on ne l’avait prévu. Un régime libéral sur la base de là propriété privée signifie la concentration de la richesse entre les mains de la bourgeoisie, spécialement de ses sommets. Les privilèges de la bureaucratie ont une origine différente. La bureaucratie s’attribue cette part du revenu national qu’elle peut s’assurer soit par l’exercice de sa force ou de son autorité, soit par une intervention directe dans les rapports économiques. En ce qui concerne le surplus de la production nationale, la bureaucratie et la petite bourgeoisie, d’alliées qu’elles étaient, devinrent très vite ennemies. Le contrôle du surplus ouvrit, pour la bureaucratie, la route du pouvoir.

Notes

[1] Le nom collectif péjoratif okhvostiyé (suppôts) vient du mot khvost (queue). (N..d.T.)

II : Kinto au pouvoir

Avant de devenir roi d’Israël, David gardait les moutons et jouait de la flûte. Sa carrière extraordinaire devient compréhensible quand on considère que la plupart des fils des Israélites semi-nomades gardaient les moutons et qu’en ces temps l’art de gouverner les hommes n’était guère plus compliqué que l’art de garder les troupeaux. Cependant, depuis lors, la société, aussi bien que l’art du gouvernement, ont grandement augmenté en complexité. Quand un monarque moderne doit quitter son trône, il n’est plus nécessaire de chercher son successeur parmi les bergers. Cette question délicate a été tranchée sur la base de l’automatisme dynastique.

L’histoire humaine a connu un certain nombre de carrières météoriques. Membre d’une oligarchie peu nombreuse par droit de naissance, Jules César était un candidat naturel pour le pouvoir. Le cas de Napoléon I° est différent. Pourtant, même lui, n’était pas un parvenu au même degré que les principaux dictateurs de notre temps. Il était, quoi qu’on en puisse dire, un brillant soldat. En cela au moins il était fidèle à la même ancienne tradition que Jules César - c’est-à-dire que, en tant que guerrier ayant démontré son habileté à commander les hommes sur les champs de bataille, il était d’autant plus apte à dominer des populations sans armes et sans défense. Cette tradition vénérable ne fut pas strictement observée dans le cas de cette imitation de Napoléon, généralement dénommé le Petit ou le Troisième, qui était entièrement dépourvu de dons militaires. Mais enfin il n’était pas lui-même un simple parvenu. Il était le neveu de son célèbre oncle, en outre, il était désigné pour la grandeur par l’aigle apprivoisé qui planait au-dessus de lui.

A la veille de la première guerre mondiale, la carrière de Napoléon III apparaissait déjà comme un écho fantastique du passé. La démocratie s’était fermement établie - au moins en Europe, en Amérique du Nord et en Australie ; ses progrès dans les pays de l’Amérique latine étaient plus instructifs que sérieux. Elle avait fait des conquêtes en Asie ; elle éveillait les peuples d’Afrique. Le mécanisme constitutionnel semblait être la seule méthode acceptable pour l’humanité civilisée ; le seul système de gouvernement. Et puisque la civilisation continuait à croître et à s’étendre, l’avenir de la démocratie semblait assuré.

Les événements de Russie, à la fin de cette guerre, portèrent le premier coup à cette conception historique. Après huit mois d’inertie et de chaos démocratique, la dictature des bolchéviks s’imposa. Mais ce n’était après tout qu’un « épisode » de la révolution, qui semblait être elle-même un produit de l’état arriéré de la Russie, une reproduction au vingtième siècle de ces convulsions que l’Angleterre avait connues au milieu du dix-septième siècle, et la France à la fin du dix-huitième. Lénine apparut comme un Cromwell ou un Robespierre moscovite. Il était au moins possible de classer ce nouveau phénomène - et on pouvait trouver en cela une consolation.

Alors vint cette « névrose du sens commun », ainsi, que Schmalhausen définit le fascisme, qui était un défi aux historiens. Il n’était pas si facile de trouver une analogie historique pour Mussolini, et onze ans plus tard pour Hitler. On se contentait d’allusions discrètes à César et à Siegfried - et à Al Capone. Dans les pays civilisés, démocratiques, qui étaient passés par une longue école du système représentatif, accédèrent soudain au pouvoir de mystérieux étrangers dont les occupations de jeunesse étaient presque aussi modestes que celles de David ou de Josué. Ils n’avaient nul faste d’héroïsme à leur crédit ; Ils n’annonçaient pas de nouvelles vérités au monde, l’ombre d’un grand ancêtre ou d’un tricorne n’était pas derrière eux ; la louve romaine n’était pas la grand-mère de Mussolini, la svastika n’était pas le blason de Hitler, mais seulement un symbole volé aux Egyptiens et aux Hindous. La démocratie libérale s’imaginait pouvoir se maintenir contre le fascisme sans défense spéciale. Après tout, ni Mussolini ni Hitler n’avaient l’air de génies. Mais alors comment expliquer leur étourdissant succès ?

Les deux leaders du fascisme sont des représentants de la petite bourgeoisie, qui, dans l’époque présente, est incapable d’apporter soit des idées originales, soit une conception créatrice. Hitler et Mussolini ont pratiquement plagié et imité chaque chose et chacun. Mussolini emprunta aux bolchéviks et à Gabriele d’Annunzio, et trouva son inspiration dans le camp de la grande industrie. Hitler imita les bolchéviks et Mussolini. Ainsi les leaders de la petite bourgeoisie, dépendants des magnats du capitalisme, sont de typiques personnages de second ordre - comme la petite bourgeoisie elle-même, considérée d’en haut ou d’en bas, assume invariablement un rôle secondaire dans la lutte des classes.

La dictature de la petite bourgeoisie était encore possible à la fin du XVIII° siècle. Mais même alors elle ne put se maintenir longtemps. Robespierre fut vite précipité dans l’abîme.

La vaine agitation pathétique de Kérensky n’était pas due entièrement à son impuissance personnelle ; même un homme aussi habile et entreprenant que Paltchinsky se montra également sans ressource. Kérensky n’était que le représentant le plus caractéristique de cette impuissance sociale. Si les bolchéviks ne s’étaient pas emparés du pouvoir, le monde aurait connu un mot russe pour fascisme cinq ans avant la marche sur Rome. Pourquoi la Russie n’a pu s’isoler de la réaction qui a balayé l’Europe d’après-guerre pendant les années vingt, c’est un sujet que l’auteur a discuté ailleurs. Il suffira de noter ici que la coïncidence de dates telles que la formation du premier ministère fasciste, avec Mussolini le 30 octobre 1922 en Italie, le coup d’Etat de Primo de Rivera en Espagne le 13 septembre 1923, la condamnation de la Déclaration des quarante-six bolchéviks par l’assemblée plénière du Comité central et de la Commission centrale de contrôle du 15 octobre 1923, n’est pas fortuite. [De tels signes des temps méritent la plus sérieuse considération.]

Cependant, dans le cadre des possibilités historiques, Mussolini a fait preuve de grande initiative, d’habileté à duper, de ténacité et de compréhension. Il était dans la tradition de la longue série des improvisateurs italiens. Le don de l’improvisation appartient au caractère même de la nation. Souple et immodérément ambitieux, il brisa sa carrière socialiste dans sa quête avide du succès. Sa colère contre le parti devint sa force motrice. Il créait et détruisait à mesure des constructions théoriques. Il était la personnification même de l’égotisme cynique et de la poltronnerie dissimulée derrière le camouflage de ses fanfaronnades. Chez Hitler, ce qu’on remarque d’abord, ce sont des traits de monomanie et de messianisme. Les blessures d’amour-propre jouèrent un rôle énorme dans son développement. C’était un petit bourgeois déclassé qui refusait d’être un ouvrier. Les ouvriers normaux acceptent leur condition comme une chose normale. Mais Hitler était un raté prétentieux, affligé de troubles mentaux. C’est par l’exécration des Juifs et des social-démocrates qu’il se hisse au pouvoir. Il était désespérément résolu à s’élever. Il fabriqua au fur et à mesure, pour lui-même, une « théorie » pleine de contradictions et de réserves mentales - une mixture d’ambitions impériales allemandes et de rêveries rancunières d’un petit bourgeois déclassé. Si nous essayions de trouver un parallèle historique pour Staline, il nous faudrait rejeter non seulement Cromwell, Robespierre, Napoléon et Lénine, mais même Mussolini et Hitler. Nous nous approcherions davantage d’une compréhension de Staline en évoquant Mustapha Kémal pacha, ou, peut-être, Porfirio Diaz.

Quand, au cours des réunions du Comité central, je me levais pour lire une déclaration de l’Opposition de gauche, j’étais constamment interrompu par des cris, des sifflets, des menaces, des injures - exactement comme cela se passait dix ans plus tôt quand je montais à la tribune pour lire la Déclaration des bolchéviks à la séance d’ouverture du Préparlement de Kérensky. Je me souviens de Vorochilov criant : « Il se conduit comme au Préparlement ! » Cela avait beaucoup plus de sens que l’auteur de l’exclamation ne le pensait.

En 1927, les séances officielles du Comité central devinrent d’écœurants spectacles. Aucune question n’était discutée pour elle-même ; tout était réglé dans la coulisse en des réunions privées avec Staline, où celui-ci faisait alors des marchés politiques avec la droite Rykov, Boukharine et Tomsky. Il y avait réellement au moins chaque fois deux réunions du Comité central. La ligne d’attaque contre l’Opposition était fixée préalablement et de même les rôles et les discours. Quand la comédie se jouait, elle ressemblait de plus en plus à une exhibition burlesque et obscène à la fois. Les membres les plus effrontés, les arrivistes les plus récemment entrés au Comité central, exclusivement en reconnaissance de leur capacité d’impudence à l’égard de l’Opposition, interrompaient sans relâche les discours des vétérans révolutionnaires par des répétitions stupides, des accusations absurdes, des cris d’une grossièreté et d’une vulgarité incroyables. Le metteur en scène était Staline. Il allait et venait au fond de la tribune, fixant de temps à autre son regard sur ceux à qui certains discours avaient été assignés, et ne faisait nul effort pour dissimuler son approbation quand l’injure adressée à un oppositionnel revêtait le plus honteux caractère. Si bas était le ton, si vulgaires les participants et si dégoûtant le véritable inspirateur de ces hommes déchaînés qu’il était difficile d’imaginer qu’il s’agissait d’une séance du Comité central du Parti bolchéviste. C’étaient les habitudes des voyous de Tiflis introduites au Comité central du Parti. Dans une de ces occasions, l’un de nous rappela comment un de ses anciens collaborateurs, Philippe Makharadzé, caractérisait Staline : « C’est simplement un kinto [1] ! »

Vers la même époque, un autre vieux camarade de Staline, au Caucase, Boudou Mdivani, me rapporta une conversation qu’il avait eue avec Staline au Kremlin. Mdivani s’efforçait de persuader Staline qu’il était indispensable d’arriver à quelque sorte d’accord avec l’Opposition ; sinon, le Parti passerait d’une crise à l’autre. Staline l’écouta en silence, mais impatiemment, avec des signes évidents de mécontentement, marchant à travers la pièce, puis, après être allé vers le coin le plus éloigné, il se retourna, s’avança vers Mdivani, les muscles tendus, se dressant sur la pointe des pieds, levant un bras, il s’arrêta brusquement. « Ils doivent être écrasés », cria-t-il d’une voix terrible. Mdivani dit qu’en hurlant ces mots, il était vraiment effrayant.

La cruauté physique, personnelle, ce qu’on désigne sous le nom de sadisme, c’est sans aucun doute la caractéristique de Staline. Durant son séjour à la prison de Bakou, un de ses voisins de cellule parlait un jour de révolution. « Avez-vous une passion pour le sang ? » lui demanda Staline d’une manière tout à fait imprévue. Puis il prit un couteau qu’il avait caché dans la tige de sa botte, releva son pantalon et s’infligea une profonde entaille. « Voilà du sang pour vous ! » Quand il fut devenu dignitaire soviétique, il se divertissait dans sa maison de campagne en saignant des moutons ou en mettant le feu à une fourmilière après l’avoir aspergée de pétrole. Des histoires semblables rapportées par des hommes dignes de foi sont nombreuses. Les individus ayant de semblables dispositions sont assez rares, des conditions historiques particulières étaient nécessaires pour que ces sombres instincts de la nature humaine prennent d’aussi odieux développements.

Tous ses ressentiments, ses blessures, son amertume, son envie, il les transféra de la petite échelle de la province à la grande échelle du pays entier. Il n’oublie rien. Sa mémoire est avant tout méprisante, il a élaboré son propre « plan » de vengeance de cinq ans et même de dix ans.

Les Khevsoures - la coutume de la vendetta. Si le Khevsoure veut se venger de quelqu’un, il jette un chat mort sur la tombe de son ennemi.

« Sur le tombeau du mort, il [Staline] dirait : Mettez un chat mort », d’après Zinaïda Ordjonikidzé.

L’union de Staline avec Hitler satisfit son sens de la vengeance. Avant tout, il voulait insulter les gouvernements d’Angleterre et de France, venger les injures auxquelles le Kremlin avait été sujet avant que Chamberlain renonçât à apaiser Hitler. C’était pour lui une joie personnelle de négocier secrètement avec les nazis tandis qu’il paraissait négocier ouvertement avec les missions amies d’Angleterre et de France, trompant ainsi Londres et Paris, puis faisant surgir soudainement son pacte avec Hitler comme une surprise. Il est tragiquement mesquin.

Serait-il possible de bannir le mysticisme tout-puissant et sans foi, la détestation bruyante du socialisme et de la révolution - si, pour ainsi dire, le poème pouvait être sécularisé - le poème du Grand Inquisiteur - le poème de la tragédie de l’épigone... L’idée de dégénérescence - à une autre échelle ; le XV° siècle... Les derniers vers du poème de Dostoïevski montrent le Christ baisant silencieusement l’Inquisiteur sur les lèvres. L’adieu d’un des épigones bureaucratiques de la chrétienté. Malgré toute sa réserve, Lénine lui aurait craché au visage.

Le vieux Soltz - l’étroitesse du philistin.

Moroz - la conscience du Parti, mais sans conscience.

Chkiryatov - un ouvrier légèrement ivre, vidé, résigné. Petit Chkiryatov dirait à Lénine : « Va-t’en ; ne nous ennuie pas ou nous te brûlerons ! »

Alexandre et Vladimir - la fleur de l’intelliguentsia russe. En la personne d’Alexandre, l’intelliguentsia en finit avec son tragique passé ; en la personne de Vladimir, elle jette un pont vers l’avenir.

On peut dire que tous les hommes de génie dont l’histoire a retenu le nom, tous les créateurs, tous les novateurs, donnèrent l’essence de ce qu’ils avaient à dire pendant les vingt-cinq ou trente premières années de leur vie. Ensuite, ils ne font que développer, approfondir, appliquer. Durant la première période de la vie de Staline, nous n’entendons que la répétition vulgarisée de formules toutes faites.

Staline fut haussé jusqu’au génie seulement après que la bureaucratie, conduite par son propre secrétaire général, eut anéanti tous les compagnons de Lénine.

Selon Nikolaïévsky, Boukharine disait de Staline qu’il était un « répartiteur de génie ». L’expression est bonne, encore que « génie » ici aussi soit de trop. Je l’entendis pour la première fois de Kaménev ; il voulait définir par là l’habileté spéciale de Staline à réaliser ses plans graduellement, morceau par morceau, d’après le système des opérations à tempérament. Cette possibilité présuppose à son tour l’existence d’une machine politique puissamment centralisée. La tâche consiste alors à s’insinuer progressivement dans la machine, puis dans l’opinion publique du pays. Hâter le processus et présenter d’un coup et dans toute son ampleur le changement qu’on médite, cela provoquerait de la crainte, de la résistance.

Des douze apôtres du Christ, Judas fut le seul traître. Mais, s’il s’était emparé du pouvoir, il aurait déclaré traîtres les onze apôtres, et aussi les autres qui sont, d’après Luc, soixante-dix.

Le 19 novembre 1924, dans son discours à la fraction bolchéviste des syndicats, Staline déclara : « Après avoir entendu le camarade Trotsky, on pourrait penser que le Parti des bolchéviks ne fit rien d’autre, durant l’entière préparation de mars à octobre, que marquer le pas parce qu’il était rongé par des contradictions internes, qu’il entrava l’action de Lénine de toutes les façons. Et, si ce n’était du camarade Trotsky, la Révolution d’Octobre aurait pris un tout autre cours. Il est plutôt amusant d’entendre de tels discours de la part du camarade Trotsky, qui affirme dans l’avant-propos du troisième volume de ses Œuvres que : "L’instrument essentiel de la révolution prolétarienne, c’est le Parti. " »

Naturellement, je n’avais jamais parlé de l’inaptitude ou de l’indignité du Parti et particulièrement de son Comité central. J’avais simplement parlé des frictions intérieures. Mais ce qui reste vraiment mystérieux, c’est comment un parti dont les deux tiers des membres de son Comité central étaient des ennemis du peuple et des agents de l’impérialisme ait pu faire triompher la Révolution. On ne nous a pas donné d’explication de ce mystère. A partir de 1918, les « traîtres » avaient une majorité prépondérante au Bureau politique et au Comité central. En d’autres termes, la politique du Parti bolchéviste fut, dans les années critiques de la Révolution, pleinement et entièrement déterminée par des traîtres. Il est inutile de dire que Staline ne pouvait prévoir en 1924 que la logique de sa méthode le conduirait à une absurdité aussi monstrueuse. Ce qui est typique chez Staline, c’est sa capacité d’effacer toute trace du passé - tout, excepté ses rancunes personnelles et son insatiable soif de vengeance.

Est-il possible de tirer des conclusions en ce qui concerne 1924 sur la base des années 1936-1938, quand Staline avait déjà réussi à développer en lui tous les attributs d’un tyran ? En 1924, il ne faisait encore que lutter pour le pouvoir. Etait-il alors déjà capable d’une telle intrigue ? Toutes les données de sa biographie nous obligent à répondre à cette question par l’affirmative. Dès l’époque du séminaire de Tiflis, il laissa une traînée de suspicion et d’accusations des plus graves. L’encre et le papier sont pour lui des moyens trop insignifiants dans la vie politique. Seuls les morts ne se réveillent pas. Après que Zinoviev et Kaménev eurent rompu avec Staline en 1925, ils mirent en lieu sûr des lettres où ils avaient écrit : « Si nous mourons soudainement, qu’on sache que c’est l’œuvre de Staline. »

Ils me conseillèrent de les imiter. « Vous vous imaginez, me dit un jour Kaménev, que Staline se préoccupe de chercher des réponses à vos arguments ; rien de tel ; il ne songe qu’à trouver le moyen de vous liquider impunément. » - « Vous souvenez-vous de l’arrestation de Sultan-Galiyev, l’ancien président du conseil tartare des commissaires du peuple, en 1923 ? continua Kaménev. C’était la première arrestation d’un membre éminent du Parti opérée sur l’initiative de Staline. Malheureusement, Zinoviev et moi donnâmes notre consentement. Ce fut chez Staline, pour la première fois, la soif du sang. Dès que nous eûmes rompu avec lui, nous fîmes quelque chose comme un testament ; nous prévenions que dans le cas de notre mort "accidentelle", Staline devrait être tenu pour responsable. Il faut vous attendre à tout de la part de cet Asiatique. »

Zinoviev ajouta : « il en aurait fini avec vous dès 1924 s’il n’avait pas redouté des représailles - des actes terroristes de la part des jeunes. C’est pourquoi il décida de commencer par démolir les cadres de l’Opposition et attendre pour vous assassiner le moment où il serait certain de pouvoir le faire avec impunité. La haine qu’il a pour nous, spécialement pour Kaménev, est motivée surtout par le fait que nous en savons trop sur lui. Mais il n’est pas encore prêt à nous faire disparaître. » Il ne s’agit pas là de suppositions, durant les mois de la lune de miel du triumvirat, ses membres s’exprimaient entre eux très franchement.

Les succès ininterrompus de Staline commencèrent en 1923 quand, peu à peu, la conviction se forma en lui qu’on pouvait se rire du processus historique. Les « procès de Moscou » sont le point culminant de cette politique de mensonges et de violence. En même temps, il commença à sentir avec inquiétude que le sol glissait sous ses pieds. Chaque nouvelle tromperie exigeait une tromperie double pour l’étayer, chaque acte de violence élargissait le rayon de la violence indispensable.

La ruse de Staline est essentiellement grossière et destinée à des esprits simplistes. Si on examine, par exemple, les « procès de Moscou » dans leur ensemble, on est frappé par la grossièreté de conception et d’exécution.

En avril 1925, je fus relevé du poste de commissaire à la Guerre. Mon successeur, Frounzé, était un vieux révolutionnaire qui avait passé de nombreuses années aux travaux forcés en Sibérie. Il n’était pas destiné à occuper longtemps ce poste, seulement sept mois. En novembre 1925, il mourut sous le bistouri d’un chirurgien. Durant les mois précédents, il avait manifesté trop d’indépendance dans la défense de l’armée contre la surveillance de la Guépéou ; c’est le crime pour lequel, douze ans plus tard, Toukhatchevsky fut fusillé. Bajanov a suggéré que Frounzé était au centre d’une conspiration militaire ; c’est une sottise fantastique. Dans le conflit qui dressait Zinoviev et Kaménev contre Staline, Frounzé était contre Staline. L’opposition du nouveau commissaire à la Guerre était pleine d’énormes risques pour le dictateur. Vorochilov, docile et d’esprit borné, lui semblait devoir être un instrument bien plus sûr. Des rumeurs se répandirent dans le Parti que la disparition de Frounzé était nécessaire à Staline : d’où sa mort soudaine.

Sur la base des données dont on peut disposer, les choses se seraient passées de la sorte : Frounzé souffrait d’ulcères à l’estomac ; mais, comme ses médecins personnels étaient convaincus que son cœur ne supporterait pas les effets du chloroforme, Frounzé était résolument hostile à une opération. Staline chargea alors un médecin du Comité central, c’est-à-dire un homme à lui, de réunir des médecins pour une consultation, lesquels conclurent naturellement à l’intervention chirurgicale ; le Bureau politique confirma cette décision. Frounzé dut se soumettre, c’est-à-dire aller mourir sous le narcotique.

Les circonstances de la mort de Frounzé eurent un écho dans la littérature. [Boris Pilniak : Histoire de la lune non éteinte [2].] Staline ordonna la confiscation immédiate de la revue, et son auteur connut la défaveur officielle. Pilniak dut, plus tard, reconnaître publiquement son « erreur ». En outre Staline considéra nécessaire de faire publier des documents propres à établir indirectement son innocence. Il est difficile de dire ce qui se passa exactement, mais le fait même de la suspicion est significatif. Il montre qu’à la fin de 1925 le pouvoir de Staline était déjà si grand qu’il pouvait compter sur un groupe de médecins dociles disposant de chloroforme et d’un bistouri de chirurgien. Pourtant, à cette époque, à peine un Russe sur cent connaissait son nom.

Au sujet de mon exil en Turquie, en février 1929, Bajanov écrivait :

« Ce n’est qu’une demi-mesure, je ne reconnais pas mon Staline... Nous avons fait un certain progrès depuis les jours de César Borgia. Alors on versait adroitement une poudre active dans une coupe de vin de Falerne, ou bien l’ennemi mourait après avoir mordu dans une pomme. Les méthodes présentes sont inspirées par les tout derniers achèvements de la science. Des bacilles de Koch mélangés à des aliments et systématiquement administrés provoqueront graduellement une phtisie galopante et une mort soudaine... Je ne vois pas clairement... pourquoi Staline n’a pas suivi cette méthode, qui est tellement dans ses habitudes et son caractère. »

En 1930, quand le livre de Bajanov parut, je le considérais comme un simple exercice littéraire. Après les procès de Moscou, je le pris plus sérieusement. Qui avait inspiré au jeune homme de pareilles spéculations ? Quelle était la source de tout cela ? Bajanov a été formé dans l’antichambre de Staline, où la question des bacilles de Koch et les méthodes d’empoisonnement des Borgia étaient évidemment discutées dès avant 1926, année où Bajanov quitta le secrétariat de Staline. Deux ans plus tard, il passait à l’étranger et devint par la suite un émigré réactionnaire.

Quand Iéjov devint chef du Guépéou, il modifia les méthodes toxicologiques dont Iagoda doit être, en toute justice, reconnu comme le créateur. Mais il obtint des résultats identiques. Au procès de février 1938 [2­-13 mars], le secrétaire de lagoda, Boulanov, était accusé, entre autres choses, d’être un empoisonneur, et il fut fusillé pour cela. Que Boulanov ait joui de la confiance de Staline, la preuve en est dans le fait que c’est à lui que fut confiée la mission de nous escorter, ma femme et moi, de notre exil en Asie centrale à notre exil en Turquie. Tentant de sauver mes deux anciens secrétaires, Sermouks et Poznansky, je demandai qu’ils soient déportés avec moi. Sans doute parce qu’il craignait un éclat désagréable à la frontière turque et désirait assurer notre déportation sans scandale, Boulanov communiqua par télégraphe avec Moscou. Une demi-heure plus tard, il m’apportait la bande du télégraphe elle-même pour que je puisse y lire que le Kremlin promettait de permettre à Sermouks et Poznansky de me rejoindre directement. Je ne pouvais le croire.

« Vous me tromperez, j’en suis sûr, dis-je à Boulanov.

- Alors, vous pourrez dire que je suis une canaille.

- Maigre consolation, ripostai-je. »

Le secrétaire de Maxime Gorki, Kryoutchkov, témoigna que Iagoda lui dit : « Il est nécessaire de modérer l’activité de Gorki, parce qu’elle va à l’encontre des "grands chefs" ». Cette allusion aux « grands chefs » fut répétée plusieurs fois. Devant le tribunal, elle fut interprétée comme s’il s’agissait de Rykov, Boukharine, Kaménev et Zinoviev. Mais c’est une absurdité patente, car à l’époque ces hommes, étaient victimes de la persécution de la Guépéou. « Grands chefs », c’était le pseudonyme des maîtres du Kremlin, et avant tout de Staline. Rappelons que Gorki mourut à la veille même du procès de Zinoviev.

Staline n’avait pas prévu les conséquences du premier procès. Il espérait que l’affaire se bornerait à l’extermination de quelques-uns de ceux de ses ennemis qu’il haïssait le plus - avant tout Zinoviev et Kaménev, dont la suppression avait été machinée pendant dix années. Mais il avait mal calculé : la bureaucratie fut horrifiée et terrifiée. Pour la première fois, elle voyait en Staline non le premier parmi des égaux, mais un despote asiatique, un tyran, Gengis Khan, comme Boukharine l’avait un jour appelé. Staline commença à craindre de perdre sa condition spéciale d’autorité suprême auprès des anciens de la bureaucratie soviétique. Il ne pouvait effacer les souvenirs qu’ils avaient de lui, ne pouvait les soumettre à l’hypnose de son rôle de super-arbitre où il s’était hissé lui-même. La crainte et l’horreur grandissaient parallèlement avec le nombre de vies atteintes, l’étendue des intérêts menacés. Personne parmi ces anciens ne pouvait croire à l’accusation. L’effet produit n’était pas ce qu’il avait espéré. Il lui fallait aller au-delà de ses intentions premières.

C’est durant la préparation des épurations massives de 1936 que Staline proposa le projet d’une nouvelle Constitution, « la plus démocratique du monde ». Les Duranty et les Louis Fischer chantèrent bruyamment la louange de la nouvelle ère démocratique. Le but de ce tapage éhonté autour de la Constitution stalinienne était de gagner la faveur de l’opinion démocratique à travers le monde, et puis, sur ce fond propice, écraser toute opposition à Staline comme agence fasciste. Il est caractéristique que par myopie intellectuelle Staline se soit préoccupé davantage de sa vengeance personnelle que d’éloigner la menace que le fascisme faisait peser sur l’Union soviétique et sur les travailleurs du monde. Tandis qu’elle préparait « la constitution la plus démocratique », la bureaucratie s’affairait en une série de banquets où l’on bavardait interminablement « sur la vie nouvelle et joyeuse ». A ces banquets, Staline était photographié au milieu d’ouvriers et d’ouvrières, un enfant sur ses genoux. Son ego malade avait besoin de ce baume. « Il est clair, observai-je alors, que quelque chose d’effrayant se prépare. » D’autres hommes connaissant bien la mécanique du Kremlin étaient aussi inquiets que moi au sujet de cet accès de cordialité et de décence de Staline.

Un certain type de correspondant de Moscou répète que l’Union soviétique sortit des épurations plus monolithique que jamais. Ces messieurs célébraient la louange du monolithisme stalinien déjà avant les épurations. Néanmoins, il est difficile de comprendre comment une personne ayant toute sa raison peut croire qu’on ait pu prouver que les représentants les plus importants du gouvernement et du parti, du corps diplomatique et de l’armée, étaient des agents de l’étranger sans voir en cela les signes annonciateurs d’un mécontentement profond à l’égard du régime. Les épurations furent la manifestation d’une grave maladie. L’élimination des symptômes ne peut être considérée comme un traitement. Nous avons un précédent dans le régime autocratique du gouvernement tsariste qui arrêta, durant la guerre, le ministre de la guerre Soukhomlinov sous l’accusation de trahison. Les diplomates alliés firent alors observer à Sazonov : « Votre gouvernement est fort puisqu’il ose arrêter son propre ministre de la guerre en temps de guerre. » En fait, ce gouvernement fort était à la veille de l’effondrement. Le gouvernement soviétique, lui, non seulement arrêta et exécuta son ministre de la guerre Toukhatchevsky, mais il fit bien davantage : il extermina l’état­-major tout entier de l’armée, de la marine et de l’aviation. Aidée par des correspondants étrangers complaisants, la propagande stalinienne a pu tromper systématiquement l’opinion publique dans le monde entier sur la situation réelle dans l’Union soviétique.

Par ces monstrueux procès, Staline a prouvé bien plus qu’il ne le voulait ; ou, plus exactement, il a échoué à prouver ce qu’il avait résolu de prouver. Il ne réussit qu’à révéler son laboratoire secret ; il contraignit cent cinquante hommes à confesser des crimes qu’ils n’avaient pas commis. Mais la totalité de ces confessions devint la propre confession de Staline.

Dans l’espace de deux années, Staline a fait exécuter tous les adjoints et associés de Vorochilov, ses collaborateurs les plus proches, ses hommes de confiance. Que faut-il en déduire ? Est-il possible que Vorochilov ait commencé à manifester des velléités d’indépendance dans son attitude à l’égard de Staline ? Il est plus vraisemblable que Vorochilov fut poussé par des hommes très proches de lui. La machine militaire est très exigeante et très vorace, et elle ne supporte pas aisément les limitations que veulent lui imposer des politiciens, des civils. Prévoyant la possibilité de conflits avec cette puissante machine dans l’avenir, Staline décida de prendre le pas sur Vorochilov avant que celui-ci ait commencé à échapper à son contrôle. Au moyen de la Guépéou, c’est-à-dire par léjov, Staline prépara l’extermination des collaborateurs intimes de VorochiIlov derrière son dos et sans qu’il s’en doutât, et cette préparation achevée, il le mit devant la nécessité de choisir. Pris ainsi au piège tendu par la crainte et la déloyauté de Staline, Vorochilov coopéra tacitement à l’extermination de l’élite du commandement. Il était voué désormais à l’impuissance, incapable de jamais se dresser contre Staline.

Staline est passé maître dans l’art de s’attacher un homme, non en gagnant son admiration, mais en l’obligeant à devenir son complice dans des crimes odieux et impardonnables. Telles sont les pierres de la pyramide dont Staline est le sommet.

« L’Etat, c’est moi » est presque une formule libérale en comparaison avec les réalités du régime totalitaire de Staline. Louis XIV ne s’identifiait qu’avec l’Etat. Les papes de Rome s’identifient à la fois avec l’Etat et avec l’Eglise - mais seulement durant les époques du pouvoir temporel. L’Etat totalitaire va-bien au-delà du césaro-papisme, car il embrasse l’économie entière du pays. A la différence du Roi Soleil, Staline peut dire à bon droit : « La Société, c’est moi. »

Notes

[1] Kintos : Sobriquet donné à Tiflis aux héros de la rue, chanteurs et vauriens. (N.d.T.)

[2] Souvarine résume ainsi le récit de Pilniak : « Dans la revue littéraire Krasnaia Nov, de Moscou - sous le titre mystérieux : Histoire de la lune non éteinte et le sous-titre plus clair : L’Assassinat du commandant - l’écrivain soviétique B. Pilniak a publié un récit équivoque où les allusions à Staline sont assez précises. Il y campe deux personnages principaux, un chef militaire supérieur atteint d’un ulcère en bonne voie de guérison et un homme politique tout-puissant, membre d’une troïka, qui gouverne le pays ; le second a décidé en secret l’opération chirurgicale dont le premier n’a nul besoin et qu’aucun des grands médecins appelés en consultation ne juge nécessaire : le commandant a de sombres pressentiments mais n’ose pourtant pas résister à l’ordre de son supérieur politique et meurt sous le chloroforme. » Staline, p. 371.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0