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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 6- L’organisation du prolétariat > Le "saut" en période de révolution

Le "saut" en période de révolution

jeudi 15 octobre 2009, par Robert Paris

LE IIIe CONGRÈS ET LA QUESTION DE LA PERMANENCE DU PROCESSUS RÉVOLUTIONNAIRE SELON LÉNINE ET BOUKHARINE

Dans le développement politique de l’Europe après la guerre, on peut distinguer trois périodes : la première va de 1917 à 1921, la seconde de mars 1921 à octobre 1923, et la troisième d’octobre 1923 à la grève générale anglaise, et même jusqu’à aujourd’hui.

Le mouvement révolutionnaire des masses après la guerre était tout à fait suffisant pour renverser la bourgeoisie. Mais il n’y avait personne pour le faire. La social-démocratie, à la tête des vieilles organisations de la classe ouvrière, rassembla toutes ses forces pour sauver le régime bourgeois. Comme nous nous attendions, pendant cette période, à ce que le prolétariat prît le pouvoir, nous pensions que le parti révolutionnaire mûrirait très vite dans le feu de la guerre civile. Mais les délais ne coïncidèrent point. La vague de l’après-guerre se retira avant que, dans leur lutte contre la social-démocratie, les partis communistes eussent grandi et se fussent assez renforcés pour diriger l’insurrection.

En mars 1921, le Parti communiste allemand fait une tentative pour utiliser le reflux et abattre d’un coup l’État bourgeois. La pensée qui guidait le Comité central allemand était de sauver la République des soviets (la théorie du socialisme dans un seul pays n’avait pas encore été proclamée). Il se trouva, cependant, que pour vaincre, la résolution de la direction et le mécontentement des masses ne suffisaient pas ; il fallait toute une série d’autres conditions, et d’abord une liaison étroite entre la direction et les masses, la confiance des masses dans la direction. Cette condition manquait.

Le IIIe Congrès de l’Internationale communiste prend place entre la seconde et la troisième période ; constatant que les ressources politiques et l’organisation des partis communistes ne permettent pas de conquérir le pouvoir, il lance le mot d’ordre " vers les masses ", c’est-à-dire vers la conquête du pouvoir par la conquête préalable des masses, dans leur vie quotidienne et dans leur lutte. Même dans une époque révolutionnaire, les masses vivent, malgré tous les changements, la vie de tous les jours.

Cette manière d’aborder le problème se heurta, lors du Congrès, à une résistance dont Boukharine était l’inspirateur théorique. Il se plaçait alors au point de vue de sa révolution permanente et non de celle de Marx : puisque le capitalisme est fini, alors il faut mener sans relâche l’offensive révolutionnaire afin d’arracher la victoire. La position de Boukharine se ramène toujours à des syllogismes de ce genre.

Il est évident que je n’ai jamais partagé cette théorie de Boukharine sur la révolution " permanente " ; elle ne peut concevoir dans le processus révolutionnaire aucune discontinuité : période de stagnation, reculs, revendications provisoires, etc. Au contraire, dès les premiers jours d’Octobre, j’ai combattu cette caricature de la révolution permanente.

Quand, comme Lénine, j’évoquais l’incompatibilité entre la Russie soviétique et le monde impérialiste, j’avais en vue la grande courbe de la stratégie et non pas ses sinuosités tactiques. Au contraire, Boukharine, avant de se transformer en son contraire, a invariablement développé sa caricature scolastique de la conception marxiste de la révolution continue. Durant l’époque du " communisme de gauche ", Boukharine estimait que la révolution n’admettait ni retraites ni compromis provisoires avec l’ennemi. Longtemps après Brest-Litovsk – où mon attitude n’eut rien de commun avec celle de Boukharine –, celui-ci, avec toute l’aile ultra-gauche de l’Internationale communiste d’alors, adopta la ligne des journées de mars 1921 en Allemagne, estimant que si l’on " n’électrisait " pas le prolétariat en Europe, que s’il n’y avait pas de nouvelles explosions révolutionnaires, le pouvoir des soviets irait inévitablement à sa perte. Bien que j’eusse conscience des dangers réels qui menaçaient ce pouvoir, je n’en luttai pas moins, la main dans la main avec Lénine, lors du IIIe Congrès, contre cette parodie putschiste de la conception marxiste de la révolution permanente. Durant ce Congrès, nous avons répété des dizaines de fois aux gauchistes impatients : ne vous hâtez pas de nous sauver, vous ne feriez que nous perdre, vous et nous ; suivez le chemin de la lutte systématique pour conquérir les masses, pour arriver à la prise du pouvoir ; nous avons besoin de votre victoire et non pas d’un combat mené dans des conditions défavorables ; nous, en Russie soviétique, avec la N.E.P., nous maintiendrons nos positions et nous irons quelque peu de l’avant ; vous pourrez encore venir en temps voulu à notre aide, si vous préparez vos forces et si vous profitez d’une situation favorable.

Même après le Xe Congrès, qui interdit la formation des fractions, Lénine prit cependant l’initiative de créer le noyau d’une nouvelle fraction pour lutter contre l’ultra-gauchisme ; dans nos réunions restreintes, il posait nettement la question des voies à suivre ultérieurement, si le IIIe Congrès en venait à adopter la position de Boukharine. Notre " fraction " d’alors ne s’élargit pas, car le front des adversaires diminua sensiblement dès le Congrès.

Naturellement, Boukharine s’écartait à gauche du marxisme plus que les autres. A ce même Congrès et après lui, il combattit une de mes idées : l’inéluctabilité d’un relèvement de la conjoncture économique en Europe. Je pensais qu’après une série de défaites du prolétariat, ce relèvement, loin de porter un coup à la révolution, déclencherait au contraire une nouvelle poussée révolutionnaire. S’en tenant à sa permanente scolastique de la crise économique comme de la révolution (dans son ensemble, Boukharine me combattit longuement, jusqu’au moment où les faits le forcèrent à reconnaître – comme toujours avec beaucoup de retard – qu’il s’était trompé.

Lors des IIIe et IVe Congrès, Boukharine combattit la politique du front unique et des revendications transitoires, en partant de sa conception mécanique de la permanence du processus révolutionnaire.

Dans toute une série d’autres questions, qu’elles soient de détail ou de première importance, on pourrait suivre la lutte de ces deux tendances : la conception marxiste, synthétique, du caractère continu de la révolution prolétarienne, et d’autre part la parodie du marxisme, qui n’est nullement une particularité individuelle de Boukharine. Mais c’est inutile : au fond, l’attitude actuelle de Boukharine relève de la même scolastique ultra-gauche de la révolution " permanente " mais à rebours. Par exemple, si, jusqu’en 1923, Boukharine estimait que sans crise économique et sans guerre civile permanentes en Europe, la République des soviets périrait, aujourd’hui, en revanche, il a découvert une recette qui permet de se passer de la révolution internationale pour construire le socialisme. La permanence boukharinienne ainsi retournée n’est pas devenue meilleure ; trop souvent, les dirigeants actuels de l’Internationale communiste combinent l’opportunisme de leur attitude présente avec l’esprit d’aventure qui les animait hier, et inversement.

Le IIIe Congrès fut un jalon important. Ses enseignements demeurent vivants et féconds encore aujourd’hui. Le IVe Congrès n’a fait que les rendre plus concrets. Le mot d’ordre du IIIe Congrès ne disait pas simplement : vers les masses, mais : vers le pouvoir par la conquête préalable des masses. Après que la fraction dirigée par Lénine (et qu’il appelait significativement l’aile " droite "), eut vigoureusement rappelé le Congrès à plus de retenue, Lénine, à la fin, réunit une petite conférence au cours de laquelle il lança cet avertissement prophétique : " Souvenez-vous qu’il importe simplement de bien prendre l’élan pour accomplir le saut révolutionnaire ; la lutte pour les masses, c’est la lutte pour le pouvoir. "

Les événements de 1923 ont montré que cette position léniniste n’était pas toujours acceptée, non seulement par les " dirigés " mais aussi par de nombreux dirigeants.

4. LES ÉVÉNEMENTS DE 1923 EN ALLEMAGNE ET LES LEÇONS D’OCTOBRE Une nouvelle période dans l’évolution de l’Internationale communiste s’ouvre avec les événements de 1923 en Allemagne. L’occupation de la Ruhr par les troupes françaises (au début de 1923), signifiait une rechute de l’Europe dans le chaos guerrier. Bien que ce second accès de la maladie fût incomparablement plus faible que le premier, il fallait s’attendre dès le début, à des complications révolutionnaires aiguës, car il s’abattait sur une Allemagne profondément épuisée. La direction de l’Internationale communiste n’en tint pas compte en temps voulu. Le Parti communiste allemand suivait encore le mot d’ordre du IIIe Congrès, mot d’ordre qui l’avait certes éloigné de la voie du putschisme menaçant, mais qui fut assimilé de façon unilatérale. Nous avons déjà vu qu’à notre époque de brusques revirements, ce qui est le plus difficile pour une direction révolutionnaire, c’est de savoir, au moment propice, prendre le pouls de la situation politique, percevoir son changement brusque et donner en temps voulu un ferme coup de barre. Une direction révolutionnaire n’acquiert pas de telles qualités, simplement en prêtant serment à la dernière circulaire de l’Internationale communiste : leur conquête exige, outre des bases théoriques indispensables, l’expérience personnelle et la pratique d’une véritable autocritique. Ce n’est pas sans peine que fut effectué le revirement brutal qui conduisait de la tactique des journées de mars 1921 à l’activité révolutionnaire systématique, dans la presse, dans les réunions, dans les syndicats, au Parlement. Quand la crise due au revirement fut surmontée, grandit le danger de voir se développer une nouvelle déviation unilatérale de caractère nettement opposé. La lutte quotidienne pour la conquête des masses retient toute l’attention ; elle crée sa propre routine dans la tactique et empêche de voir les problèmes stratégiques qui découlent des changements survenus dans la situation objective.

Durant l’été 1923, la situation intérieure de l’Allemagne, en raison surtout de la faillite de la tactique de résistance passive, prit un caractère catastrophique. Il devenait parfaitement clair que la bourgeoisie allemande ne réussirait à sortir de cette situation " sans issue " que si le Parti communiste allemand ne comprenait pas clairement ce fait, et n’en tirait pas pour son action toutes les conclusions révolutionnaires nécessaires. Mais le Parti communiste, qui avait justement la clef entre les mains, ouvrit les portes à la bourgeoisie.

Pourquoi la révolution allemande n’a-t-elle pas abouti à la victoire ? Les causes de l’échec tiennent entièrement à la tactique et non aux conditions ou au hasard. Nous avons là l’exemple classique d’une situation révolutionnaire manquée. Le prolétariat allemand aurait marché au combat, s’il avait pu se convaincre que, cette fois, le problème de la révolution était nettement posé, que le Parti communiste était prêt à aller à la bataille, qu’il était capable d’assurer la victoire. Non seulement les droitiers, mais aussi les gauchistes, en dépit de la lutte acharnée qu’ils se livraient, envisagèrent jusqu’en septembre-octobre, avec un grand fatalisme, le processus du développement de la révolution.

Mais c’est à un pédant – et non à un révolutionnaire – qu’il siérait d’analyser maintenant jusqu’à quel point la conquête du pouvoir aurait été " garantie " avec une politique juste. Contentons-nous de citer un magnifique témoignage de la Pravda, dû strictement au hasard, puisqu’il fut tout à fait isolé et contredit par tous les autres jugements que formula ce journal :

" Si, en mai 1924, devant une certaine stabilisation du mark, une certaine consolidation de la bourgeoisie, le passage des couches moyennes et de la petite bourgeoisie aux nationalistes, après une crise profonde du parti, après une cruelle défaite du prolétariat, si après tout cela les communistes ont réussi à recueillir 3 700 000 voix, il est clair qu’en octobre 1923, dans une crise sans précédent de l’économie, la désagrégation complète, des classes moyennes, la confusion la plus grande parmi les rangs de la social-démocratie, alors que des contradictions internes, puissantes et brutales, affaiblissaient la bourgeoisie et que la combativité des masses prolétariennes dans les centres industriels était extraordinairement grande, il est clair qu’alors le Parti communiste avait avec lui la majorité de la population ; il aurait pu et dû combattre, avec toutes les chances de réussir " (Pravda, 25 mai 1924).

Citons encore les paroles d’un délégué allemand – qui nous est inconnu – au Ve Congrès :

" Il n’existe pas, en Allemagne, un seul ouvrier conscient qui ne sache que le parti aurait dû engager alors le combat et non l’éviter Les dirigeants du Parti communiste allemand ont oublié que le rôle du parti est d’avoir sa valeur propre ; c’est là une des causes principales de la défaite d’octobre " (Pravda, 24 juin 1924).

Durant les discussions, on a raconté bien des choses sur ce qui s’est passé en 1923, et surtout durant le second semestre, dans les sphères du Parti communiste allemand et de l’Internationale communiste ; mais ce qui a été dit est souvent loin de ce qui s’est effectivement passé. C’est surtout Kuusinen qui a créé de la confusion dans ces questions : en 1924-1926, il avait pour tâche de démontrer que la direction de Zinoviev avait été salutaire, puis à partir d’une certaine date de 1926, il se mit à prouver que la direction de Zinoviev avait été funeste. Ce qui donne à Kuusinen l’autorité nécessaire à la formulation responsable de pareils jugements, c’est le fait que lui-même, en 1918, a fait tout ce qui était dans la mesure de ses modestes forces pour faire périr la révolution du prolétariat finlandais.

Plus d’une fois, on a tenté de m’attribuer, après coup, une certaine responsabilité dans la ligne d’action de Brandler : en U.R.S.S., cela s’est fait à mots couverts, car trop nombreux étaient ceux qui savaient ce qui s’était réellement passé ; en Allemagne, on y allait ouvertement car personne ne savait rien. C’est tout à fait par hasard que j’ai entre les mains un fragment imprimé évoquant la lutte tendue qui, sur le plan idéologique, s’est déroulée dans notre Comité central, au sujet des problèmes de la révolution allemande. Dans les matériaux relatifs à la Conférence de janvier 1924, le Bureau politique m’accusa nettement d’avoir eu une position méfiante et hostile à l’égard du Comité central du Parti communiste allemand au cours de la période qui précéda sa capitulation. Voici ce qu’on raconte dans ces textes :

" Le camarade Trotsky avant de quitter la séance du Comité central (plénum de septembre 1923) prononça un discours qui émut profondément tous les membres du Comité central ; il prétendait que la direction du PC allemand ne valait rien, que le Comité central, pénétré de fatalisme, ne faisait que bayer aux corneilles, etc. Par suite, déclara le camarade Trotsky, la révolution allemande est condamnée à périr. Ce discours produisit sur tous les assistants une impression déprimante. Mais l’énorme majorité des camarades a estimé que cette philippique se rattachait à un épisode (?) sans rapport avec la révolution allemande qui s’était produit au Plénum du Comité central et que ce discours ne correspondait pas à là situation objective" (Matériaux pour la Conférence du Parti communiste russe, janvier 1924, p. 14 - souligné par nous-).

Quelle que soit l’interprétation donnée par les membres du Comité central à ma mise en garde, qui n’était pas la première, elle était uniquement inspirée par les soucis que m’inspirait le sort de la révolution allemande. Hélas, la suite des événements me donna entièrement raison, en particulier parce que la majorité du Comité central du parti dirigeant, de son propre aveu, ne comprit pas en temps opportun que mon avertissement " correspondait " absolument à la " situation objective ". Certes, je n’ai pas proposé de remplacer hâtivement le Comité central brandlérien par quelque autre (une pareille substitution, à la veille d’événements décisifs, aurait été une simple démonstration d’aventurisme) ; dès l’été de 1923, j’avais proposé une façon plus opportune et plus décisive d’aborder la question du passage à l’insurrection et, en conséquence, de la mobilisation de nos forces pour aider le Comité central du Parti allemand. La tentative ultérieure pour m’attribuer une solidarité avec la ligne de conduite du Comité central brandlérien, dont les erreurs n’ont fait que refléter les fautes générales de la direction de l’Internationale communiste, s’explique surtout par le fait que, après la capitulation du parti allemand, je me suis opposé à ce que l’on fît de Brandler un bouc émissaire, quoique je jugeas ou plutôt parce que je jugeais la défaite allemande infiniment plus sérieuse que ne l’estimait la majorité du Comité central. Dans ce cas, comme dans d’autres, je me suis dressé contre un système inadmissible qui, pour payer rançon à l’infaillibilité de la direction centrale, détrône périodiquement les directions nationales, soumises alors à une persécution sauvage et même chassées du parti.

Dans Les leçons d’Octobre, écrites sous l’impression de la capitulation du Comité central allemand, je développais l’idée que, dans les conditions actuelles, une situation révolutionnaire peut, en quelques jours, être perdue pour plusieurs années. Fait difficilement croyable, cette opinion fut qualifiée de " blanquiste " et d’ " individualiste ". Les innombrables articles écrits contre Les leçons d’Octobre montrèrent à quel point l’expérience de la Révolution d’Octobre était totalement oubliée et combien ses leçons étaient insuffisamment assimilées. Attribuer aux masses la responsabilité des fautes de la direction ou réduire en général le rôle de cette dernière pour diminuer sa culpabilité est une attitude typiquement menchévique ; elle vient d’une incapacité à comprendre dialectiquement la " superstructure " en général, la superstructure de la classe qu’est le parti, la superstructure du parti qu’est son centre dirigeant. Il y a des périodes où Marx et Engels ne pourraient faire avancer d’un seul pouce le développement historique même en le cravachant ; il en est d’autres où des hommes de faible stature, s’ils sont à la barre, peuvent retarder le développement de la révolution internationale pour toute une série d’années.

Les tentatives récentes pour présenter les faits comme si j’avais répudié Les leçons d’Octobre sont complètement absurdes. Il est vrai que j’ai reconnu une " erreur " secondaire : quand j’ai écrit Les leçons d’Octobre, c’est-à-dire dans l’été de 1924, il m’a semblé que Staline avait eu, à l’automne de 1923, une attitude plus à gauche (c’est-à-dire centre-gauche) que Zinoviev. Je n’étais pas au courant de la vie intérieure du groupe jouant le rôle de centre secret de la fraction qui s’était constituée dans l’appareil de la majorité. Les documents publiés après la scission de ce groupe fractionnel, surtout la lettre purement brandlérienne de Staline à Zinoviev et Boukharine (le texte de cette lettre se trouve plus loin dans ce livre, dans Qui dirige aujourd’hui l’Internationale communiste).m’ont convaincu que le jugement que j’avais porté sur ce groupe de personnalités était faux ; toutefois cette inexactitude ne se rapporte pas au fond des problèmes posés. De fait, l’erreur sur les personnes n’est pas grave ; le centrisme est capable, il est vrai, de grands zigzags vers la gauche, mais – l’évolution de Zinoviev l’a démontré à nouveau – il est incapable de suivre une orientation révolutionnaire quelque peu systématique.

Les idées que j’ai développées dans Les leçons d’Octobre conservent aujourd’hui toute leur force. Il y a plus : depuis 1924, elles ont été encore confirmées.

Parmi les nombreuses difficultés de la révolution prolétarienne, il en est une tout à fait précise, concrète, spécifique ; elle découle de la situation et des tâches de la direction révolutionnaire du parti. Lors d’un revirement brusque des événements, les partis même les plus révolutionnaires risquent de se laisser dépasser et de proposer les mots d’ordre ou les méthodes de lutte d’hier pour des tâches et des besoins nouveaux.

Or, il ne peut y avoir, en général, de revirement plus brusque que celui que crée la nécessité d’une insurrection du prolétariat. C’est là que surgit le danger : il se peut que la direction du parti, la politique du parti dans son ensemble ne correspondent pas à la conduite de la classe et aux exigences de la situation.

Quand la vie politique se déroule avec une relative lenteur, de pareilles discordances finissent par se résorber ; elles provoquent des dommages, mais ne causent pas de catastrophes. En revanche, en période de crise révolutionnaire aiguë, on manque précisément de temps pour surmonter le déséquilibre et, en quelque sorte, rectifier le front sous le feu ; les périodes pendant lesquelles la crise révolutionnaire atteint sa plus grande acuité connaissent, par leur nature même, une évolution rapide. La discordance entre la direction révolutionnaire (hésitations, oscillations, attente, tandis que la bourgeoisie attaque furieusement) et les tâches objectives peut, en quelques semaines et même en quelques jours, provoquer une catastrophe qui ruine le bénéfice de nombreuses années de travail. Il est évident que le déséquilibre entre la direction et le parti, ou bien entre le parti et la classe, peut jouer en sens opposé : c’est le cas lorsque la direction devance le développement de la révolution, en confondant le cinquième mois de gestation avec le neuvième. L’exemple le plus éclatant d’un déséquilibre de ce genre s’est produit en Allemagne, en mars 1921. Nous avons vu là-bas se manifester dans le parti une violente " maladie infantile de gauche ", et par suite le putschisme (aventurisme révolutionnaire). Ce danger est tout à fait réel, même pour l’avenir. Les leçons du IIIe Congrès de l’Internationale communiste gardent ici toute leur force. Mais l’expérience allemande nous a cruellement montré un danger de nature contraire : la situation est mûre et la direction est en retard. Quand la direction réussit à s’aligner sur la situation, celle-ci change : les masses se retirent et le rapport des forces devient brusquement défavorable.

Dans l’échec allemand de 1923, sont certainement impliquées beaucoup de particularités nationales, mais on y trouve aussi des traits typiques qui rendent manifeste un danger général. On pourrait définir ce danger comme la crise de la direction révolutionnaire à la veille du passage à l’insurrection. La base du parti prolétarien, par sa nature même, n’est guère encline à subir la pression de l’opinion publique bourgeoise. Mais, le fait est connu, certains éléments des couches supérieures et moyennes du parti subiront, inévitablement, à un degré plus ou moins grand, l’influence de la terreur matérielle et intellectuelle exercée par la bourgeoisie au moment décisif. On ne peut fermer les yeux pour ne pas voir ce danger. Sans doute n’existe-t-il point de recette salutaire bonne dans tous les cas, mais le premier pas dans une lutte contre un péril, c’est d’en comprendre la source et la nature. L’apparition inévitable ou le développement d’un groupe de droite dans chaque parti communiste au cours de la période du " pré-Octobre " reflète, d’une part, les difficultés objectives immenses et les dangers du " saut ", et, d’autre part, la pression furieuse de l’opinion publique bourgeoise. C’est là le fondement et la signification d’un groupe de droite. C’est précisément pour cela qu’on voit inévitablement surgir dans les partis communistes hésitations ou réticences au moment où elles sont les plus dangereuses. Chez nous, en 1917, l’hésitation s’empara d’une minorité dans les couches supérieures du parti, mais elle fut vaincue grâce à la sévère énergie de Lénine. En Allemagne, c’est la direction dans son ensemble qui hésita, et cette hésitation se transmit au parti et à travers lui à la classe. Ce ne sont pas les dernières crises que connaîtra une direction lors de moments historiques décisifs. Réduire ces crises inévitables au plus petit nombre possible constitue une des tâches les plus importantes de chaque parti communiste et de l’Internationale communiste dans son ensemble. On ne peut y parvenir que si l’on a compris l’expérience d’octobre 1917 (et le fondement politique de l’Opposition de droite qui, à l’époque, existait au sein de notre parti) en la confrontant avec l’expérience du Parti communiste allemand de 1923.

C’est en cela que réside le sens des Leçons d’Octobre.

Extrait de "L’Internationale communiste après Lénine" de Léon Trotsky


A PROPOS DU SAUT PAR-DESSUS LES ETAPES HISTORIQUES

Radek ne se borne pas à la simple répétition des exercices critiques officiels de ces dernières années : il les simplifie, si c’est possible. Selon Radek, je ne fais généralement aucune distinction entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste, entre l’Orient et l’Occident, et en cela je n’ai pas changé depuis 1905. Après Staline, Radek m’enseigne qu’il est inadmissible de vouloir sauter les étapes historiques.

Avant tout, il faudrait se demander : s’il s’agissait tout simplement pour moi, en 1905, de la révolution "socialiste", pourquoi pensais-je alors qu’elle pourrait commencer dans la Russie arriérée plus tôt que dans l’Europe avancée ? Par patriotisme ou par orgueil national peut-être ? De toute façon, c’est exactement comme cela que les choses se sont passées. Est-ce que Radek ne comprend pas que si la révolution démocratique avait pu se réaliser chez nous comme étape indépendante, nous n’aurions pas maintenant de dictature du prolétariat ? Et, si nous l’avons avant l’Europe, c’est parce que l’histoire a uni -non confondu, mais uni organiquement- le contenu fondamental de la révolution bourgeoise à la première étape de la révolution prolétarienne.

Savoir distinguer entre la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne, c’est l’a b c politique. Mais après avoir appris l’alphabet, on apprend les syllabes qui sont formées de lettres. L’histoire a réuni les lettres les plus importantes de l’alphabet bourgeois et les premières lettres de l’alphabet socialiste. Radek voudrait que nous retournions de ces syllabes à l’alphabet. C’est triste, mais c’est ainsi.

Il est absurde de dire qu’on ne peut jamais sauter par-dessus les étapes. Le cours vivant des événements historiques saute toujours par-dessus les étapes, qui sont le résultat d’une division théorique de l’évolution prise dans sa totalité, c’est-à-dire dans son ampleur maximale et, aux moments critiques, il exige le même saut dans la politique révolutionnaire. On peut dire que la capacité de reconnaître et d’utiliser ces moments distingue avant tout le révolutionnaire de l’évolutionniste vulgaire.

L’analyse du développement de l’industrie (le métier, la manufacture, l’usine) que Marx a faite, se rapporte à l’alphabet de l’économie politique, ou, plus exactement, de la théorie économico-historique. Mais, en Russie, l’usine fit son apparition en laissant de côté la période de la manufacture et du métier. Ce sont déjà là les syllabes de l’histoire. Une révolution analogue eut lieu chez nous dans le domaine de la politique et des rapports de classe. On ne peut pas comprendre l’histoire récente de la Russie sans avoir appris le schéma de Marx : le métier, la manufacture, l’usine. Mais on n’y comprendra rien si on n’apprend que cela. C’est que l’histoire russe -soit dit sans offenser Staline- avait réellement sauté quelques étapes. La distinction théorique des étapes est cependant indispensable aussi pour la Russie, sans quoi on n’arriverait à comprendre ni le caractère du saut, ni ses conséquences.

On pourrait aborder le problème d’un autre côté (comme Lénine l’a fait parfois dans la question du double pouvoir) et dire que les trois étapes de Marx ont réellement existé en Russie. Mais les deux premières n’ont existé que sous une forme réduite, embryonnaire. Ces "rudiments", tracés en pointillés, suffisent à confirmer l’unité génétique de l’évolution économique. Néanmoins, leur réduction quantitative fut si grande qu’elle engendra des particularités tout à fait nouvelles dans la structure sociale de la nation. La révolution d’Octobre est l’expression la plus frappante de ces "particularités", nouvelles en politique.

Dans toutes ces questions, le "théoricien" Staline apparaît tout simplement comme insupportable ; tout le bagage théorique de ce pauvre d’esprit se réduit à deux sacoches : dans l’une, il a mis "la loi du développement inégal", et dans l’autre, "ne pas sauter par-dessus les étapes". Staline n’arrive pas à comprendre, même aujourd’hui, que l’inégalité du développement consiste précisément dans les sauts par-dessus les étapes (ou dans le stationnement prolongé dans l’une d’elles). Avec un sérieux inimitable, Staline oppose à la théorie de la révolution permanente... la loi du développement inégal. Cependant, le pronostic du fait que la Russie, historiquement arriérée, pouvait connaître une révolution prolétarienne plus tôt que l’Angleterre avancée était entièrement fondé sur la loi du développement inégal. Mais, pour formuler ce pronostic, il fallait d’abord comprendre l’inégalité historique dans tout son dynamisme concret, et non ruminer sans cesse la citation de Lénine, de 1915, citation qui fut mise sens dessus dessous et interprétée avec ignorance. On comprend assez facilement la dialectique des "étapes" historiques pendant les périodes d’essor révolutionnaire. Les périodes réactionnaires sont, par contre, propres au développement d’un évolutionnisme à bon marché. Le stalinisme, ce concentré de vulgarité idéologique, ce digne rejeton de la réaction du parti, a créé une sorte de culte du développement par degré pour excuser le "suivisme" et l’empirisme politique. Radek, lui aussi, est tombé sous l’emprise de cette idéologie réactionnaire.

Certaines étapes du développement historique peuvent devenir inévitables dans certaines conditions, sans l’être du point de vue théorique. Et, au contraire, la dynamique de l’évolution peut réduire à zéro des étapes théoriquement "inévitables" : cela arrive le plus souvent pendant les révolutions qu’on appelle, à juste titre, les "locomotives de l’histoire".

C’est ainsi que notre prolétariat a "sauté" l’étape du parlementarisme démocratique, après n’avoir accordé à l’assemblée constituante que quelques heures sans importance. Par contre on ne peut guère sauter l’étape contre révolutionnaire en Chine, comme on ne pouvait, dans le temps sauter chez nous par-dessus la période des quatre doumas. Cependant la contre révolution actuelle en Chine n’était pas historiquement "inévitable". Elle n’est que le résultat de la funeste politique de Staline et de Boukharine, qui entreront dans l’histoire comme des organisateurs de défaites. Mais les fruits de l’opportunisme sont devenus un facteur objectif qui peut, maintenant, retarder de beaucoup le développement révolutionnaire.

Toute tentative pour sauter par-dessus les étapes concrètes, c’est-à-dire objectivement déterminées dans l’évolution des masses, n’est qu’aventurisme politique. Tant que la majorité de la masse ouvrière a confiance dans la social démocratie, par exemple, ou dans les gens du Kuomintang ou des trade-unions, nous ne pouvons pas lui imposer comme tâche immédiate le renversement du pouvoir bourgeois. Il faut que les masses y soient préparées. Cette préparation peut constituer une très grande étape. Mais seul un suiveur peut affirmer que nous devons rester "avec les masses" dans le Kuomintang, ou maintenir notre union avec le jaune Purcell, jusqu’au moment "où ces masses auront perdu toute illusion quant à leurs chefs", à ces chefs que nous aurons soutenus par notre politique de coalition.

Radek n’a pourtant pas oublié que lorsque nous demandions que le parti communiste sorte du Kuomintang et qu’on rompe le comité anglo-russe, certains "dialecticiens" n’appelaient pas cela autre chose qu’un "saut" par-dessus les étapes, une rupture avec la paysannerie (en Chine) ou les masses ouvrières (en Angleterre). Radek doit se le rappeler d’autant mieux qu’il était lui-même du nombre de ces "dialecticiens" de triste mémoire. Il ne fait maintenant qu’approfondir et généraliser ses erreurs opportunistes.

En avril 1919, Lénine, dans un article-programme, "La III° Internationale et sa place dans l’histoire", écrivait :

Nous ne nous tromperions probablement pas si nous disions que précisément... la contradiction entre l’état arriéré de la Russie et son "saut" par-dessus la démocratie bourgeoise vers la plus haute forme de démocratie, vers la démocratie soviétique ou prolétarienne, a gêné et retardé la compréhension du rôle des soviets par l’Occident. (Lénine, tome XVI, p. 183.) Lénine dit ici, carrément, que la Russie a accompli "un saut par-dessus la démocratie bourgeoise". Evidemment, Lénine accompagne cette affirmation de toutes les réserves nécessaires : la dialectique ne consiste tout de même pas à énumérer de nouveau, chaque fois, toutes les conditions concrètes ; l’écrivain suppose que les lecteurs ont quelque chose dans la tête. Mais le saut par-dessus la démocratie bourgeoise demeure néanmoins et, selon la juste remarque de Lénine, empêche beaucoup d’esprits dogmatiques et schématiques de comprendre le rôle des soviets, en Orient comme en Occident.

Je disais, à ce propos, dans la même préface de 1905 qui a subitement éveillé une telle inquiétude chez Radek :

Les ouvriers de Petersbourg appelaient déjà en 1905 leur soviet le "gouvernement prolétarien". Cette dénomination était alors courante et correspondait parfaitement au programme de la lutte pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. En même temps, nous opposions au tsarisme le programme complet de la démocratie politique (suffrage universel, république, milice, etc.). Nous ne pouvions pas agir autrement. La démocratie politique est une étape nécessaire dans l’évolution des masses ouvrières, avec cette réserve fondamentale, cependant, que parfois elles mettent des dizaines d’années à franchir cette étape, tandis qu’une situation révolutionnaire leur permet de se libérer des préjugés de la démocratie politique avant que ses institutions ne soient effectivement réalisées. (1905, préface, p. 7.) Ces paroles, qui correspondent parfaitement à la pensée de Lénine mentionnée plus haut, expliquent, à mon avis, la nécessité d’opposer "le programme complet de la démocratie politique" à la dictature du Kuomintang. Mais c’est justement ici que Radek tourne à gauche. A l’époque de la montée révolutionnaire, il s’est opposé à ce que le parti communiste chinois quitte le Kuomintang. A l’époque de la dictature contre-révolutionnaire, il s’est opposé à la mobilisation des ouvriers chinois sous les mots d’ordre de la démocratie. Autant porter une pelisse en été et se promener tout nu en hiver.

Extrait de "La révolution permanente" de Léon Trotsky

2 Messages de forum

  • Le "saut" en période de révolution 15 octobre 2009 19:58, par MOSHE

    Je disais, à ce propos, dans la même préface de 1905 qui a subitement éveillé une telle inquiétude chez Radek :

    Les ouvriers de Petersbourg appelaient déjà en 1905 leur soviet le "gouvernement prolétarien".

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  • Le "saut" en période de révolution 28 octobre 2010 09:17, par Robert

    Dans son Histoire de la révolution russe, Trotsky r appelle :

    « La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnés conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution (...) Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais en éprouvant l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. C’est seulement le milieu dirigeant de leur classe qui possède un programme politique, lequel a pourtant besoin d’être vérifié par les événements et approuvé par les masses. Le processus politique essentiel d’une révolution réside précisément en ceci que la classe prend conscience des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s’orientent activement d’après la méthode des approximations successives. (...) C’est seulement par l’étude des processus politiques des masses que l’on peut comprendre le rôle des partis et des leaders que nous ne sommes pas le moins du monde enclin à ignorer. Ils constituent un élément non autonome, mais très important du processus. Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatiliserait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. Cependant le mouvement ne vient ni du cylindre ni du piston, mais de la vapeur. »

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