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Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, Victor Serge

lundi 11 janvier 2010, par Robert Paris

"Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression". Victor Serge. "Ecrivain, né en Belgique de parents russes réfugiés. En 1910, il s’est installé à Paris et milite dans les rangs anarchistes. A ce titre, il côtoiera le groupe autour de Jules Bonnot et sera condamné à 5 ans de prison. A sa libération, il s’installe en Espagne. En 1917, il tente de rejoindre la Russie via la France mais est arrêté. Il n’arrivera à Moscou qu’en 1919 et rejoint immédiatement le Parti Communiste. Il est alors un proche collaborateur de Zinoviev à l’I.C. Lors du soulèvement de Cronstadt, Serge se prononce contre les excès de la Tchekha et en 1923, il est des fondateurs de la première opposition dirigée par Trotsky. C’est en 1928 qu’il est exclu du P.C. et il est incarcéré en 1933. Une campagne internationale initiée par Trotsky et l’Opposition de Gauche arrache sa libération en 1936. Mais il rompt rapidement avec Trotsky, en désaccord sur nombre de question - notamment son "sectarisme" vis-à-vis du P.O.U.M. espagnol. En 1940, il quitte l’Europe pour Mexico où il meurt dans la pauvreté. V. Serge laisse une œuvre prolifique : L’an I de la révolution russe, Mémoires d’un révolutionnaire, etc..." Biograhie extraite de Marxists.org, ici

Édité en 1925 par la Librairie du Travail, réédité en 1970 dans la Petite Collection Maspero (la présente copie reprend cette dernière édition).

"Introduction La victoire de la Révolution en Russie a fait tomber entre les mains des révolutionnaires tout le mécanisme de la police politique la plus moderne, la plus puissante, la plus aguerrie, formée par plus de cinquante années d’âpres luttes contre les élites d’un grand peuple. Connaître les méthodes et les procédés de cette police présente pour tout militant un intérêt pratique immédiat ; car la défense capitaliste emploie partout les mêmes moyens ; car toutes les polices, d’ailleurs solidaires, se ressemblent. La science des luttes révolutionnaires que les Russes acquirent en plus d’un demi-siècle d’immenses efforts et de sacrifices, les militants des pays où l’action se développe aujourd’hui vont devoir, dans les circonstances créées par la guerre, par les victoires du prolétariat russe et les défaites du prolétariat international - crise du capitalisme mondial, naissance de l’Internationale communiste, développement très net de la conscience de classe chez la bourgeoisie : fascisme, dictatures militaires, terreur blanche, lois scélérates - les militants vont devoir se l’assimiler en un laps de temps beaucoup plus court ; elle leur devient nécessaire dès aujourd’hui. S’ils sont bien avertis des moyens dont l’ennemi dispose, peut-être subiront-ils des pertes moindres... Il y a donc lieu, dans un but pratique, de bien étudier l’instrument principal de toutes les réactions et de toutes les répressions, cette machine à étrangler toutes saines révoltes qui s’appelle la police. Nous le pouvons, puisque l’arme perfectionnée que l’autocratie russe s’était forgée pour défendre son existence - l’Okhrana (la Défensive), Sûreté générale de l’Empire russe - est tombée entre nos mains. Cette étude, pour être poussée à fond, ce qui serait fort utile, exigerait des loisirs que n’a pas l’auteur de ces lignes. Les pages qu’on va lire n’ont pas la prétention d’y suppléer. Elles suffiront, je l’espère, à avertir les camarades et à dégager à leurs yeux une vérité importante qui me frappa dès la première visite aux archives de la police russe ; c’est qu’il n’est pas de force au monde qui puisse endiguer le flot révolutionnaire quand il monte, et que toutes les polices, quels que soient leur machiavélisme, leur science et leurs crimes, sont à peu près impuissantes... Ce travail, publié une première fois par le Bulletin communiste en novembre 1921, a été attentivement complété. Les problèmes pratiques et théoriques que l’étude du mécanisme d’une police ne peut manquer de soulever dans l’esprit du lecteur ouvrier, quelle que soit sa formation politique, ont été examinés dans deux essais nouveaux. Des Conseils au militant, de l’utilité desquels, malgré leur simplicité vraiment évidente, l’expérience ne permet pas de douter, esquissent les règles primordiales de la défense ouvrière contre la surveillance, le mouchardage et la provocation. Depuis la guerre et la révolution d’Octobre, la classe ouvrière ne peut plus se contenter d’accomplir une œuvre uniquement négative, destructive. L’ère des guerres civiles s’est ouverte. Que leur actualité soit précisément quotidienne ou reculée à « des années » d’échéance, les multiples questions de la prise du pouvoir ne s’en posent pas moins, dès aujourd’hui, à la plupart des partis communistes. Au début de 1923, l’ordre capitaliste de l’Europe pouvait paraître d’une stabilité propre à décourager les impatients. L’occupation « paisible » de la Ruhr allait pourtant, avant la fin de l’année, faire planer sur l’Allemagne, puissamment réel, le spectre de la révolution. Désormais, toute action tendant à la destruction des institutions capitalistes a besoin d’être complétée par une préparation, au moins théorique, à l’oeuvre créatrice de demain. « L’esprit destructeur, disait Bakounine, est aussi l’esprit créateur. » Cette profonde pensée, dont l’interprétation littérale a lamentablement égaré bien des révoltés, vient de devenir une vérité pratique. Le même esprit de lutte de classe porte aujourd’hui les communistes à détruire et créer simultanément. De même que l’antimilitarisme actuel a besoin d’être complété par la préparation de l’Armée rouge, le problème de la répression posé par la police et la justice bourgeoise a un aspect positif d’une grosse importance. J’ai cru devoir le définir à grands traits. Nous devons connaître les moyens de l’ennemi ; nous devons aussi connaître toute l’étendue de notre propre tâche. Mars 1925. V. S"

1. L’Okhrana russe I. LE POLICIER. SA PRÉSENTATION SPÉCIALE. L’Okhrana succéda, en 1881, à la fameuse 3e Section du ministère de l’Intérieur. Mais elle ne se développa vraiment qu’à partir de 1900, date à laquelle une nouvelle génération de gendarmes fut mise à sa tête. Les anciens officiers de gendarmerie, surtout dans les grades supérieurs, considéraient comme contraire à l’honneur militaire de se ravaler à certaines besognes policières. La nouvelle école fit litière de ces scrupules et entreprit d’organiser scientifiquement la police secrète, la provocation, la délation, la trahison dans les partis révolutionnaires. Elle devait produire des hommes d’érudition et de talent, comme ce colonel Spiridovitch, qui nous a laissé une volumineuse Histoire du Parti socialiste-révolutionnaire et une Histoire du Parti social-démocrate. Le recrutement, l’instruction et le dressage professionnel des officiers de cette gendarmerie faisaient l’objet de soins tout spéciaux. Chacun avait, à la Direction générale, sa fiche, document très complet où l’on trouve bien des détails amusants. Caractère, degré d’instruction, intelligence, états de service, tout y est noté dans un esprit d’utilité pratique. Un officier est, par exemple, qualifié « borné » - bon pour les emplois subalternes, n’exigeant que de la fermeté - et un autre noté comme « enclin à courtiser les femmes ». Au nombre des questions du formulaire, je remarque celle-ci : « Connaîtil bien le programme et les statuts des partis ? ? » Et je lis que notre ami des dames « connaît bien les idées socialistes-révolutionnaires et anarchistes - passablement le Parti social-démocrate - et superficiellement le Parti socialiste polonais ». Il y a là toute une érudition sagement graduée. Mais continuons l’examen de la même fiche. Notre policier « « Combien et dans quels partis a-til eu d’agents secrets ? Intellectuels ? ? » Car il va de soi que, pour informer ses limiers, l’Okhrana organisait des cours où l’on étudiait chaque parti, ses origines, son programme, ses méthodes et jusqu’à la biographie de ses militants connus. Notons ici que cette gendarmerie russe, dressée aux besognes les plus délicates de la police politique, n’avait plus rien de commun avec la maréchaussée des pays de l’Europe occidentale. Et qu’elle a certainement son équivalent dans les polices secrètes de tous les Etats capitalistes. II. LA SURVEILLANCE EXTÉRIEURE. FILATURES. Toute surveillance est d’abord extérieure. Il s’agit toujours de filer l’homme, de connaître ses faits et ses gestes, ses connexions et ensuite de pénétrer ses desseins. Aussi les services de filature sont-ils particulièrement développés dans toutes les polices et l’organisation russe nous donne-t-elle sans doute le prototype de tous les services semblables. Les « fileurs » russes (agents de surveillance extérieure) appartenaient, comme les « agents secrets » - en réalité mouchards et provocateurs - à l’Okhrana, ou Sûreté politique. Ils constituaient le service de recherches, qui ne pouvait arrêter que pour un mois ; d’une façon générale, le service de recherches transmettait d’ailleurs ses captures à la Direction de la gendarmerie qui continuait l’instruction. Le service de surveillance extérieure était le plus simple. Ses nombreux agents, dont nous possédons les photographies d’identité, payés 50 roubles par mois, avaient pour unique tâche de filer d’heure en heure, de nuit et de jour, sans interruption aucune, la personne qu’on leur désignait. Ils ne devaient connaître, en principe, ni son nom, ni le but de la filature, par précaution sans doute contre une maladresse ou contre une trahison. La personne à filer recevait un surnom : le Blond, la Ménagère, Vladimir, le Cocher, etc. Nous retrouvons ce surnom en tête des rapports quotidiens, reliés et formant de gros cahiers, où les fileurs ont consigné leurs observations. Ces rapports sont d’une précision minutieuse et ne doivent pas contenir de lacune. Le texte en est généralement rédigé à peu près comme suit : "Le 17 avril, à 9 h 54 du matin, la Ménagère est sortie de chez elle, a mis deux lettres à la poste au coin de la rue Pouchkine ; est entrée dans plusieurs magasins du boulevard X ; est entrée à 10 h 30 rue Z, n° 13, en est ressortie à 11 h 20, etc." Dans les cas les plus sérieux, deux agents filaient à la fois la même personne sans se connaître ; leurs rapports se contrôlaient et se complétaient. Ces rapports quotidiens étaient remis à la gendarmerie pour y être analysés par des spécialistes. Ces fonctionnaires - limiers en chambre - d’une dangereuse perspicacité, dressaient des tableaux synoptiques résumant les faits et les gestes d’une personne, le nombre de ses visites, leur régularité, leur durée, etc. ; par endroits, ces schémas permettaient d’apprécier l’importance des relations d’un militant et son influence probable. Le policier Zoubatov - qui, vers 1905, tenta de s’emparer du mouvement ouvrier dans les grands centres en y créant des syndicats - avait porté la filature au plus haut degré de perfection. Ses brigades spéciales pouvaient filer un homme par toute la Russie, voire par toute l’Europe, se déplaçant avec lui de ville en ville ou de pays en pays. Les fileurs au reste ne devaient jamais s’embarrasser de frais. Le carnet de dépenses de l’un d’entre eux, pour le mois de janvier 1903, nous donne un chiffre de frais généraux s’élevant à 637 roubles 35. Pour concevoir l’importance du crédit ouvert de la sorte à un très ordinaire mouchard, que l’on veuille bien se souvenir qu’à cette époque un étudiant vivait facilement de 25 roubles par mois. Vers 1911, la coutume naquit d’envoyer des fileurs à l’étranger pour y surveiller les émigrés et prendre contact avec les polices européennes. Les mouchards de S.M. impériale furent dès lors chez eux dans toutes les capitales du monde. L’Okhrana avait notamment pour mission constante de rechercher et de surveiller certains révolutionnaires jugés les plus dangereux, principalement terroristes ou membres du parti socialiste-révolutionnaire qui exerçaient le terrorisme. Ses agents devaient être constamment porteurs de carnets de photographies contenant 50 à 70 portraits parmi lesquels nous reconnaissons au hasard Savinkov, feu Nathanson, Argounov, Avksentieff (hélas !), Karéline, Ovssiannikov, Véra Figner, Pechkova (Mme Gorki), Fabrikant. Des reproductions du portrait de Karl Marx étaient aussi mises à leur disposition ; la présence de ce portrait dans un intérieur ou dans un livre constituait un indice. Détail amusant : la surveillance extérieure ne s’exerçait pas que sur les ennemis de l’ancien régime. Nous possédons des carnets attestant que les faits et gestes des ministres de l’Empire n’échappaient pas à la vigilance de la police. Un carnet de surveillance des conversations téléphoniques du ministère de la Guerre, en 1916, nous apprend par exemple combien de fois par jour différents personnages de la Cour s’enquéraient de la santé précaire de Mme Soukhomlinov !" III. LES ARCANES DE LA PROVOCATION. Le mécanisme le plus important de la police russe était à coup sûr son « agence secrète », nom décent du service de provocation dont les origines remontent aux premières luttes révolutionnaires et qui atteignit un développement tout à fait extraordinaire après la révolution de 1905. Des policiers (dits : officiers de gendarmerie) spécialement formés, instruits et triés, procédaient au recrutement des agents provocateurs. Leurs succès plus ou moins grands dans ce domaine les classaient et contribuaient à leur avancement. Des instructions précises prévoyaient les moindres détails de leurs relations avec les collaborateurs secrets. Des spécialistes hautement rétribués réunissaient enfin en un faisceau tous les renseignements fournis par la provocation, les étudiaient, formaient et tenaient des dossiers. Il y avait dans les bâtiments de l’Okhrana (Petrograd, Fontanka, 16) une chambre secrète où n’entraient jamais que le directeur de la police et le fonctionnaire chargé d’y classer les pièces. C’était celle de l’agence secrète. Elle contenait notamment l’armoire à fiches des provocateurs - où nous avons trouvé plus de 35 000 noms. Dans la plupart des cas, par un surcroît de précautions, le nom de « l’agent secret » est remplacé par un sobriquet, ce qui fait que le travail d’identification de certains misérables dont, après la révolution, les dossiers complets tombèrent entre les mains des camarades, fut singulièrement difficile. Le nom de provocateur ne devait être connu que du directeur de l’Okhrana et de l’officier de gendarmerie chargé d’entretenir avec lui des relations permanentes. Les reçus mêmes que signaient les provocateurs à chaque fin de mois - car ils émargeaient tout aussi paisiblement et normalement que les autres fonctionnaires, pour des sommes variant de 3, 10, 15 roubles par mois à 150 ou 200 roubles au maximum, - ne portaient généralement que leur sobriquet. Mais l’administration, défiante envers ses agents et craignant que ses officiers de gendarmerie n’imaginassent des collaborateurs fictifs, procédait assez fréquemment à des révisions minutieuses des différentes branches de son organisation. Un inspecteur muni de larges pouvoirs enquêtait lui-même sur les collaborateurs secrets, les voyait au besoin, les congédiait ou les augmentait. Ajoutons que leurs rapports étaient soigneusement vérifiés - autant que faire se pouvait - les uns par les autres. IV. UNE INSTRUCTION SUR LE RECRUTEMENT ET LE SERVICE DES AGENTS PROVOCATEURS. Ouvrons tout de suite un document que l’on peut considérer comme l’alpha et l’oméga de la provocation. Il s’agit de l’Instruction concernant l’agence secrète, brochure de 27 pages dactylographiées, petit format. Notre exemplaire (numéroté 35) porte à la fois, dans les deux coins du haut, ces trois mentions : « Très secrètes », « Ne doit être ni transmise ni montré », « Secret professionnel ». Que voilà d’insistance à recommander le mystère ! On comprendra bientôt pourquoi. Ce document, qui dénote des connaissances psychologiques et pratiques, un esprit méticuleusement prévoyant, un très curieux mélange de cynisme et d’hypocrisie morale officielle, intéressera quelque jour les psychologues. Cela débute par des indications générales : La Sûreté politique doit tendre à détruire les centres révolutionnaires au moment de leur plus grande activité et ne pas gâcher son travail en s’arrêtant à de moindres entreprises. Ainsi le principe est : laisser se développer le mouvement pour mieux le liquider ensuite. Les agents secrets reçoivent un traitement fixe proportionné aux services qu’ils rendent. La Sûreté doit éviter avec le plus grand soin de livrer ses collaborateurs. À cette fin, ne les arrêter et ne les libérer que lorsque d’autres membres d’égale importance appartenant aux mêmes organisations révolutionnaires pourront être arrêtés ou libérés. La Sûreté doit faciliter à ses collaborateurs l’acquisition de la confiance des militants. Suit un chapitre sur le recrutement. Le recrutement des agents secrets est le souci constant du directeur des Recherches et de ses collaborateurs. Ils ne doivent négliger aucune occasion, même donnant peu d’espoir, de se procurer des agents... Cette tâche est extrêmement délicate. Il importe, afin de l’accomplir, de rechercher les contacts avec les détenus politiques... Doivent être considérés comme prédisposés à prendre du service les révolutionnaires d’un caractère faible, déçus ou blessés par le parti, vivant dans la misère, évadés des lieux de déportation ou désignés pour la déportation. L’Instruction recommande d’étudier « avec soin » leurs faiblesses et de s’en servir ; de converser avec leurs amis et parents, etc. ; de multiplier « en toute occasion les contacts avec les ouvriers, avec les témoins, les parents, etc., sans jamais perdre de vue le but »... Étrange duplicité de l’âme humaine ! Je traduis littéralement trois lignes déconcertantes : On peut se servir des révolutionnaires dans la misère qui, sans renoncer à leurs convictions, consentent par besoin à fournir des renseignements... Il y en avait donc ? Mais continuons. Placer des moutons auprès des détenus est d’un usage excellent. Quand une personne paraît mûre pour prendre du service - c’est-à-dire quand, sachant un révolutionnaire aigri, matériellement gêné, ébranlé peut-être par ses mécomptes personnels, on possède en outre contre lui quelques chefs d’inculpation assez graves pour le bien tenir en main : Arrêter tout le groupe dont elle fait partie et conduire la personne en question chez le directeur de la police ; avoir contre elle des motifs de poursuites sérieux et se réserver pourtant la possibilité de la relâcher en même temps que les autres révolutionnaires incarcérés, sans provoquer d’étonnement. Interroger la personne en tête à tête. Tirer parti pour la convaincre des querelles de groupes, des fautes des militants, des blessures d’amour-propre. On croit entendre, en lisant ces lignes, le policier paterne s’apitoyer sur le sort de sa victime : Ah oui, pendant que vous irez aux travaux forcés pour vos idées, votre camarade X..., qui vous a joué de si bons tours, fera bonne chère à vos dépens. Que voulez-vous ? Les bons paient pour les mauvais ! Ça peut prendre - quand il s’agit d’un faible - ou d’un affolé que menacent des années de déportation... Autant que possible, avoir plusieurs collaborateurs dans chaque organisation. La Sûreté doit diriger ses collaborateurs et non les suivre. Les agents secrets ne doivent jamais avoir connaissance des renseignements fournis par leurs collègues. Et voici un passage que Machiavel n’eût pas désavoué : Un collaborateur travaillant obscurément dans un parti révolutionnaire peut être élevé dans son organisation par des arrestations de militants plus importants. Assurer le secret absolu de la provocation est naturellement l’un des plus grands soucis de la police. L’agent promet le secret absolu ; à son entrée en service, il ne doit modifier aucunement ses façons de vivre. Les relations avec lui sont entourées de précautions qu’il serait difficile de surpasser. Des rendez-vous peuvent être assignés à des collaborateurs dignes de toute confiance. Ils ont lieu dans des appartements clandestins, composés de plusieurs pièces ne communiquant pas directement entre elles, où l’on puisse en cas de nécessité isoler différents visiteurs. Le tenancier du logis doit être un employé civil. Il ne peut jamais recevoir de visites personnelles. Il ne doit ni connaître les agents secrets ni leur parler. Il est tenu de leur ouvrir lui-même et de s’assurer avant leur sortie que personne ne vient dans l’escalier. Les entretiens ont lieu dans des chambres fermées à clé. Aucun papier n’y doit traîner. Avoir soin de ne jamais faire asseoir le visiteur ni près d’une fenêtre, ni près d’un miroir. Au moindre indice suspect, changer d’appartement. Le provocateur ne peut en aucun cas venir à la Sûreté. Il ne peut accepter aucune mission importante sans le consentement de son chef. Les rendez-vous sont pris par signes convenus à l’avance. La correspondance est adressée à des adresses conventionnelles. Les lettres des collaborateurs secrets doivent être écrites d’une écriture méconnaissable et ne contenir que des expressions banales. Se servir du papier et des enveloppes correspondant au milieu social du destinataire. Employer les encres sympathiques. Le collaborateur poste lui-même ses lettres. Quand il en reçoit, il est tenu de les brûler aussitôt après les avoir lues. Les adresses conventionnelles ne doivent être inscrites nulle part. Un problème grave était celui de la libération des agents secrets arrêtés avec ceux qu’ils livraient. À ce sujet l’instruction déconseille le recours à l’évasion car : Les évasions attirent l’attention des révolutionnaires. Préalablement à toute liquidation d’une organisation, consulter les agents secrets sur les personnes à laisser en liberté en vue de ne pas trahir nos sources d’information.

V. UNE MONOGRAPHIE DE LA PROVOCATION A MOSCOU (1912). Une autre pièce choisie dans les archives de la provocation va nous éclairer sur l’étendue de celle-ci. Il s’agit d’une sorte de monographie de la provocation à Moscou en 1912. C’est le rapport d’un haut fonctionnaire, M. Vissarionov, qui fut chargé cette année-là d’une tournée d’inspection à l’agence secrète de Moscou. Ce M. Vissarionov remplit sa mission du 1er au 22 avril 1912. Son rapport forme un gros cahier dactylographié. À chaque provocateur, désigné bien entendu par un sobriquet, une notice détaillée est consacrée. Il en est de très curieuses. Au 6 avril 1912, il y avait à Moscou 55 agents provocateurs officiellement en fonction. Ils se répartissaient comme suit : Socialistes-révolutionnaires, 17 ; social-démocrates, 20 ; anarchistes, 3 ; étudiants (mouvements des écoles), 11 ; institutions philanthropiques, etc., 2 ; sociétés scientifiques, 1 ; zemstvos, 1. Et « l’agence secrète de Moscou surveille également la presse, les octobristes (parti K.D., constitutionnel démocrate), les agents de Bourtzev, les Arméniens, l’extrême-droite et les jésuites ». Les collaborateurs sont généralement caractérisés par de simples notices à peu près ainsi conçues : Parti social-démocrate. Fraction bolchevik. Portnoï (le Tailleur), tourneur sur bois, intelligent. En service depuis 1910. Reçoit 100 roubles par mois. Collaborateur très bien renseigné. Sera candidat à la Douma. A participé à la conférence bolchevik de Prague. Des 5 militants envoyés en Russie par cette conférence, 3 ont été arrêtés... D’ailleurs, revenant à la conférence bolchevik de Prague, notre haut fonctionnaire de police se félicite des résultats que les agents secrets y ont obtenus. Certains ont réussi à s’introduire dans le comité central, et c’est l’un d’entre eux, c’est un mouchard, qui a été chargé par le parti du transport de littérature en Russie. « Nous tenons ainsi tout le ravitaillement de la propagande », constate notre policier. Ici une parenthèse. - Eh oui, ils tenaient à ce moment-là le ravitaillement de la propagande bolchevik. L’efficacité de cette propagande en était-elle amoindrie ? La parole imprimée de Lénine perdait-elle quoi que ce soit de sa valeur, pour avoir passé par les mains sales des mouchards ? La parole révolutionnaire a toute sa force en elle-même : elle n’a besoin que d’être 12 entendue. Peu importe qui la transmet. Le succès de l’Okhrana n’aurait été vraiment décisif que si elle avait pu empêcher le ravitaillement des organisations bolchevik de Russie en littérature de provenance étrangère. Or, elle ne pouvait le faire que dans une certaine mesure, sous peine de démasquer ses batteries. VI. DOSSIERS D’AGENTS PROVOCATEURS. Qu’est-ce qu’un agent provocateur ? Nous avons des milliers de dossiers où nous trouverons sur la personne et les actes de ces misérables une documentation abondante. Parcourons-en quelques-uns. Dossier 378. - Julie Orestovna Serova (dite Pravdivy - le Véridique - et Oulianova). À une question du ministre sur les états de service de ce collaborateur congédié (parce que « brûlé »), le directeur de la police répond en énumérant ses hauts faits. La lettre tient quatre grandes pages. Je la résume, mais en termes à peu près textuels : Julie Orestovna Serova fut employée, de septembre 1907 à 1910, à la surveillance des organisations social-démocrates. Occupant des postes relativement importants dans le parti, elle put rendre de grands services, tant à Petrograd qu’en province. Toute une série d’arrestations ont été opérées d’après ses renseignements. En septembre 1907, elle fait arrêter le député à la Douma Serge Saltykov. Fin avril 1908, elle fait arrêter quatre militants : Rykov, Noguine, « Grégoire » et « Kamenev ». Le 9 mai 1908, elle fait arrêter toute une assemblée du parti. En automne 1908, elle fait arrêter « Innocent » Doubrovsky, membre du comité central. En février 1909, elle fait saisir le matériel d’une typographie clandestine et le bureau des passeports du parti. Le 1er mars 1905, elle fait arrêter tout le comité de Pétersbourg. Elle a, en outre, contribué à l’arrestation d’une bande d’expropriateurs (mai 1907), à la saisie de stocks de littérature et notamment du transport illégal de littérature par Vilna. En 1908, elle nous a tenus au courant de toutes les réunions du comité central et indiqué la composition des comités. En 1909, elle a participé à une conférence du parti à l’étranger, sur laquelle elle nous a informés. En 1909, elle a surveillé l’activité d’Alexis Rykov. Ce sont de beaux états de service. Mais Serova a fini par être brûlée. Son mari, député à la Douma, a publié dans les journaux de la capitale qu’il ne la considérait plus comme sa femme. On a compris. Comme elle ne pouvait plus rendre de services, ses supérieurs hiérarchiques l’ont remerciée. Elle est tombée dans la misère. Le dossier est rempli de ses lettres au directeur de la Sûreté : protestations de dévouement, rappels de services rendus, demandes de secours. Je ne sais rien de plus navrant que ces lettres tracées d’une écriture nerveuse et pressée d’intellectuelle. Le « provocateur en retraite », comme elle se qualifie quelque part elle-même, semble aux abois, harcelé par la misère, dans un total désarroi moral. Il faut vivre. Serova ne sait rien faire de ses mains. Son détraquement intérieur l’empêche de trouver une solution, un travail simple et raisonnable. Le 16 août 1912, elle écrit au directeur de la police : Mes deux enfants, dont l’aînée a cinq ans, n’ont ni vêtements, ni chaussures. Je n’ai plus de mobilier. Je suis trop mal vêtue pour trouver du travail. Si vous ne m’accordez pas un secours, je serai réduite au suicide... On lui accorde 150 roubles. Le 17 septembre, autre lettre, à laquelle est jointe une lettre pour son mari, que le directeur de la police voudra bien faire poster : Vous verrez, dans la dernière lettre que j’écris à mon mari, qu’à la veille d’en finir avec la vie je me défends encore d’avoir servi la police. J’ai décidé d’en finir. Ce n’est plus ni comédie, ni recherche d’effet. Je ne me crois plus capable de recommencer à vivre... Serova ne se tue cependant pas. Quelques jours plus tard, elle dénonce un vieux monsieur qui cache des armes. Ses lettres forment à la fin tout un gros livre. En voici une qui est touchante : quelques lignes d’adieu à l’homme qui fut son mari : J’ai souvent été coupable devant toi. Et maintenant encore je ne t’ai pas écrit. Mais oublie le mal, souviens-toi de notre vie commune, de notre travail commun et pardonne-moi. Je quitte la vie. Je suis fatiguée. Je sens que trop de choses se sont brisées en moi. Je ne voudrais maudire personne ; maudits soient pourtant les « camarades » ! Où commence, dans ces lettres, la sincérité ? Où finit la duplicité ? On ne sait. On est devant une âme complexe, mauvaise, douloureuse, polluée, prostituée, mise à nu. La Sûreté n’est cependant pas insensible à ses appels. Chacune des lettres de Serova, annotée à la main du chef de service, porte ensuite la résolution du directeur : « Verser 250 roubles », « Accorder 50 roubles ». L’ancienne collaboratrice annonce la mort d’un enfant. « Vérifier », écrit le directeur. Puis elle demande qu’on lui procure une machine à écrire pour apprendre à dactylographier. La Sûreté n’a pas de machines disponibles. À la fin, ses lettres se font de plus en plus pressantes. Au nom de mes enfants, écrit-elle le 14 décembre, je vous écris avec des larmes et du sang : accordez-moi un dernier secours de 300 roubles. Il me suffira à jamais. Et on le lui accorde, à la condition qu’elle quittera Petrograd. Au total, en 1911, Serova reçoit 743 roubles en trois fois ; en 1912, 788 roubles en six fois. C’était, à cette époque, assez considérable. Après un dernier secours délivré en février 1914, Serova reçoit un petit emploi dans l’administration des chemins de fer. Elle le perd bientôt pour avoir escroqué de petites sommes à ses camarades de travail. On note dans son dossier : « Coupable de chantage. Ne mérite plus aucune confiance. » Sous le nom de Petrova, elle réussit pourtant à prendre du service dans la police des chemins de fer qui, renseignée, la congédie. En 1915, elle sollicite encore un emploi d’indicatrice. Et le 28 janvier 1917, à la veille de la révolution, cette ancienne secrétaire d’un comité révolutionnaire écrivait à « Sa Haute Noblesse M. le Directeur de la Police », lui rappelait ses bons et loyaux services et lui proposait de l’informer sur l’activité du parti social-démocrate dans lequel elle peut faire entrer son second mari... À la veille des grands événements que l’on sent venir, je souffre de ne pouvoir vous être utile... Dossier 383. « Ossipov », Nicolas Nicolaevitch Veretzky, fils d’un pope. Etudiant. Collaborateur secret depuis 1903, pour la surveillance de l’organisation social-démocrate et de la jeunesse des écoles de Pavlograd. Envoyé à Pétersbourg par le parti en 1905, avec mission de faire entrer des armes en Finlande, se présente aussitôt à la direction de la police pour y recevoir des instructions. Soupçonné par ses camarades, est arrêté, passe trois mois à la section secrète de l’Okhrana et en sort pour être envoyé à l’étranger « afin de se réhabiliter aux yeux des militants ». Je cite textuellement la conclusion d’un rapport : Veretzky donne l’impression d’un jeune homme tout à fait intelligent, cultivé, d’une grande modestie, consciencieux et honnête ; signalons à sa louange qu’il dispose de la plus grande partie de son traitement (150 roubles) en faveur de ses vieux parents. En 1915, cet excellent jeune homme se retire du service et reçoit encore douze mensualités de 75 roubles. Dossier 317. « Le Malade ». Vladimir Ivanovitch Lorberg. Ouvrier. Écrit maladroitement. Travaille en usine et reçoit 10 roubles par mois. Un prolétaire de la provocation. Dossier 81. - Serge Vassilievitch Praotsev, fils d’un membre de la Narodnaia Volia, se flatte d’avoir grandi dans un milieu révolutionnaire et d’avoir de vastes et utiles relations... Nous avons des milliers de dossiers semblables. Car la bassesse et la misère de certaines âmes humaines sont insondables. Nous n’avons pas eu connaissance des dossiers de deux collaborateurs secrets dont les noms suivent. Ils doivent pourtant être mentionnés ici, comme des cas types : un intellectuel de grande valeur, un tribun... Stanislaw Brzozowski, écrivain polonais d’un talent apprécié, aimé des jeunes, auteur d’essais critiques sur Kant, Zola, Mikhailovsky, Avenarius, « héraut du socialisme en lequel il voyait la plus profonde synthèse de l’esprit humain et dont il voulait faire un système philosophique embrassant la nature et l’humanité » (Naprzod, 5 mai 1908), auteur d’un roman révolutionnaire, La Flamme, touchait à l’Okhrana de Varsovie, pour ses rapports sur les milieux révolutionnaires et « avancés », des appointements mensuels de 150 roubles. Le pope Gapone, l’âme, avant la révolution de 1905, de tout un mouvement ouvrier à Pétersbourg et Moscou, l’organisateur de la manifestation ouvrière de janvier 1905 ensanglantée, sous les fenêtres du Palais d’Hiver, par les feux de salves tirés sur une foule de suppliants conduite par deux prêtres portant le portrait du tsar, le pope Gapone, incarnation véritable d’un moment de la révolution russe, finit par se vendre à l’Okhrana et, convaincu de provocation, fut pendu par le socialiste-révolutionnaire Ruthenberg. VII. UN REVENANT. UNE PAGE D’HISTOIRE Aujourd’hui encore, tous les agents provocateurs de l’Okhrana, dont nous avons les dossiers, sont loin d’être identifiés. Il ne se passe pas de mois sans que les tribunaux révolutionnaires de l’Union soviétique n’aient à juger quelques-uns de ces hommes. On les retrouve, on les identifie par hasard. En 1924, un misérable nous est ainsi apparu, remontant vers nous d’un passé de cinquante années - comme dans un hoquet de dégoût -, qui était bien un revenant. Et ce revenant évoquait une page d’histoire, qu’il faut intercaler ici, ne serait-ce que pour projeter sur ces pages couleur de boue un peu du rayonnement de l’héroïsme révolutionnaire. Cet agent provocateur avait fourni 37 ans de bons services (de 1880 à 1917), et, vieillard chenu, déjoué pendant sept années les recherches de la Tcheka. … Vers 1879, l’étudiant de 20 ans, Okladsky, révolutionnaire depuis sa quinzième année, membre du parti de la Narodnaia Volia (la Volonté du peuple), terroriste, préparait avec Jeliabov un attentat contre le tsar Alexandre II. Le train impérial devait sauter. Il passa sur les mines sans encombre. La machine infernale n’avait pas fonctionné. Accident fortuit ? On le crut. Mais 16 révolutionnaires, dont Okladsky, eurent à répondre du « crime ». Okladsky fut condamné à mort. Sa brillante carrière commençait-elle ? Etait-elle déjà commencée ? La clémence de l’empereur lui accorda la vie dans un bagne, à perpétuité. Là commence en tout cas la série des inappréciables services que devait rendre Okladsky à la police du tsar. Dans la longue liste des révolutionnaires qu’il livra, il y a quatre des noms les plus beaux de notre Histoire : Barannikov, Jeliabov, Trigoni, Vera Figner. De ces quatre, Vera Nicolaevna Figner survit seule. Elle a passé vingt années à la forteresse de Schlusselbourg. Barannikov y est mort. Trigoni, après avoir souffert vingt ans à Schlusselbourg et passé quatre années en exil à Sakhaline, a vu avant de mourir, en juin 1917, s’effondrer l’autocratie. Jeliabov est mort sur l’échafaud. Tous ces vaillants appartenaient aux cadres de la Norodnaia Volia, premier parti révolutionnaire russe, qui, avant la naissance d’un mouvement prolétarien, déclara la guerre à l’autocratie. Son programme était celui d’une révolution libérale, dont l’accomplissement eût signifié pour la Russie un immense progrès. À une époque où nulle autre action n’était possible, il se servit du terrorisme, frappant sans relâche, à la tête, le tsarisme affolé par moments, décapité le 1er mars 1881. Dans cette lutte d’une poignée de héros contre toute une vieille société puissamment armée, se créèrent les moeurs, les traditions, les mentalités qui, perpétuées par le prolétariat, devaient tremper pour la victoire d’Octobre 1917 plusieurs générations de révolutionnaires. De tous ces héros, Alexandre Jeliabov fut peut-être le plus grand, et rendit, à coup sûr, les services les plus grands au parti qu’il avait contribué à fonder. Dénoncé par Okladsky, on l’arrêtait le 27 février 1881, dans un appartement du Nevsky, en compagnie d’un jeune avocat d’Odessa, Trigoni, également membre du mystérieux comité exécutif de la Narodnaia Volia. Deux jours plus tard, les bombes du parti déchiquetaient Alexandre II dans une rue de Saint-Pétersbourg. Le lendemain, les autorités judiciaires recevaient de Jeliabov, enfermé à Pierreet- Paul, une lettre stupéfiante. Rarement juges et monarque reçurent pareil soufflet. Rarement chef de parti sut accomplir avec telle fierté son dernier devoir. Cette lettre disait : Si le nouveau souverain, recevant le sceptre des mains de la révolution, a l’intention de s’en tenir à l’égard des régicides à l’ancien système ; si l’on a l’intention d’exécuter Ryssakov, l’injustice serait criante de me laisser la vie, à moi qui ai tant de fois attenté à la vie d’Alexandre II et qu’un hasard fortuit a empêché de participer à son exécution. Je me sens très inquiet à la pensée que le gouvernement pourrait accorder plus de prix à la justice formelle qu’à la justice réelle et orner la couronne du nouveau monarque du cadavre d’un jeune héros, uniquement à cause du manque de preuves formelles contre moi qui suis un vétéran de la révolution. De toutes les forces de mon âme, je proteste contre cette iniquité. Seule la lâcheté du gouvernement pourrait expliquer qu’on ne dressât qu’une potence au lieu de deux. Le nouveau tsar Alexandre III en dressa six pour les régicides. Au dernier moment, une jeune femme, Jessy Helfman, enceinte, fut graciée. Jeliabov mourut à côté de sa compagne Sophie Perovskaya, avec Ryssakov (qui avait inutilement trahi), Mikhailov et le chimiste Kibaltchiche. Mikhailov subit trois fois le supplice. Deux fois, la corde du bourreau se rompit. Deux fois, Mikhailov tomba, déjà roulé dans son linceul et encapuchonné pour se relever lui-même… … Le provocateur Okladsky, cependant, continuait ses services. Parmi la généreuse jeunesse qui « allait au peuple », à la pauvreté, à la prison, à l’exil, à la mort, inlassablement, pour frayer les chemins à la révolution, il était facile de faire des coupes sombres ! À peine Okladsky était-il à Kiev qu’il livrait, au policier Soudéikine, Vera Nikolaevna Figner. Puis il servit à Tiflis, professionnel habile de la trahison, expert dans l’art de se lier avec les hommes les meilleurs, de conquérir les sympathies, de partager l’enthousiasme, pour faire ensuite, quelque jour, d’un signe, ensevelir vivants ses camarades - et toucher les gratifications attendues. En 1889, la Sûreté impériale l’appelait à Saint-Pétersbourg. Le ministre Dournovo, purifiant Okladsky de tout passé indigne, en faisait le « citoyen honoraire » Petrovsky, toujours révolutionnaire, bien entendu, et confident de révolutionnaires. Il devait rester « en activité » jusqu ’à la révolution de mars 1917. Jusqu’à 1924, il réussit à n’être qu’un paisible habitant de Petrograd. Puis, enfermé à Leningrad, dans la prison même où plusieurs de ses victimes attendirent la mort, il consentit à écrire la confession de sa vie jusqu’à l’année 1890. Passé cette date, le vieil agent provocateur ne voulut dire mot. Il ne consentait à parler que d’une époque dont presque personne - d’entre les révolutionnaires - ne survit, mais qu’il a, lui, peuplée de morts et de martyrs… Le tribunal révolutionnaire de Leningrad jugea Okladsky dans la première quinzaine de janvier 1925. La révolution ne se venge pas. Ce revenant appartenait à un passé trop lointain et trop mort. Le procès, conduit par des vétérans de la révolution, prit figure d’un débat scientifique d’histoire et de psychologie. Ce fut l’étude du plus navrant des documents humains. Okladsky fut condamné à dix années d’emprisonnement.

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