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James Connolly et la solution prolétarienne, communiste et révolutionnaire de la question nationale en Irlande

mercredi 24 mars 2010, par Robert Paris

Extraits de « James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais » de Roger Faligot

En mars 1897, à vingt-neuf ans, Connolly publia sa première oeuvre majeure, « Erin’s Hope », qui constitua l’embryon de son « Mouvement ouvrier dans l’histoire irlandaise ». Se situant résolument dans une perspective socialiste, Connolly y expliquait comment le système des clans gaéliques, qui aurait garanti la propriété collective des terres, fut détruit par les envahisseurs anglais qui y substituèrent un régime féodal, et comment l’affrontement entre ces deux systèmes d’appropriation de la terre avait constitué le « pivot » de toutes les révoltes et de la résistance continue du peuple irlandais à la présence anglaise. La brochure portait en germe sa thèse sur la trahison constante de la bourgeoisie nationale dans la résistance moderne et sur le rôle de la classe ouvrière qui, en voulant réaliser son émancipation en tant que classe, libérerait la nation tout entière. (…) Le 13 août 1898, James Connolly sortait le premier numéro de « The Workers’ Republic » (La République des travailleurs) (…) se prononçant pour une République irlandaise, l’abolition du landlordisme (système des grands propriétaires terriens) et du salariat, pour l’organisation coopérative de l’industrie sous le contrôle de structures représentatives du gouvernement irlandais ». Le principe central du journal était ainsi défini : « Unir les ouvriers et enterrer dans une fosse commune les haines religieuses, les jalousies provinciales et la méfiance mutuelle sur lesquelles l’oppression a si longtemps assis sa force. » (…) Ce journal de huit pages était le premier à assumer la fonction d’organisateur collectif des luttes et outil d’éducation populaire (…) L’ISRP stagnait et Connolly écrivait : « Je crois fermement que le mouvement socialiste sera toujours numériquement faible, jusqu’à ce que l’heure de la révolution arrive. Alors, il sera facile de recruter des adhérents par milliers, comme nous en recrutons aujourd’hui quelques poignées. »

« Notre revendication la plus modérée : nous voulons le pouvoir sur la Terre entière. »

James Connolly, « Soyez modérés »

« Tout le mouvement ouvrier est impliqué dans le mot d’ordre de guerre à la guerre, impliqué à la hauteur de sa force et de son influence. (…) N’est-il pas clair comme la vie que nulle insurrection de la classe ouvrière, nulle grève générale, nul soulèvement généralisé de la classe ouvrière européenne n’occasionnerait ou n’entraînerait un plus grand massacre de socialistes que ne le fera leur participation comme soldats aux campagnes des armées de leurs pays respectifs. Chaque obus qui explose au milieu d’un bataillon allemand tuera des socialistes ; chaque charge de cavalerie autrichienne laissera sur le sol les corps tordus d’agonie de socialistes serbes ou russes ; chaque navire russe, autrichien ou allemand envoyé par le fond ou explosé jusqu’au ciel signifie chagrin et deuil dans les foyers de camarades socialistes. Si ces hommes doivent mourir, ne vaudrait-il pas mieux qu’ils meurent dans leur pays en combattant pour la liberté de leur classe, et pour l’abolition de la guerre, que d’aller dans des pays étrangers mourir en massacrant et massacré par ses frères pour que puissent vivre des tyrans et des profiteurs ? »

James Connoly, lors de la déclaration de la première guerre mondiale, « Une révolution à l’échelle d’un continent », 15 août 1914

« La prise de conscience féminine du fait que la société moderne reposait sur la force et l’injustice, que les honneurs les plus élevés de la société n’avaient aucun lien avec les mérites des récipiendaires, et que les penchants humains à la violence étaient plus une entrave qu’un soutien dans le monde, fut un phénomène consécutif au développement de l’industrialisation et à la lutte sans merci pour l’existence qu’il impose. Pour les femmes, qui étaient les éléments les plus faibles physiquement et la main d’œuvre la moins formée professionnellement, cette lutte fut inévitablement la plus cruelle ; il faut remercier chaudement les femmes les plus instruites de s’être révoltées contre cette anomalie : forcées de supporter les pires difficultés dans la lutte, elles se sont vues refuser jusqu’aux quelques droits dont jouissaient leurs compagnons de misère masculins. Si la précieuse égalité politique avait été accordée aussi facilement que la sagesse politique le dictait, il est probable que la valeur révolutionnaire de l’affranchissement de la femme aurait été largement amoindrie. Mais les obstacles, la déloyauté des politiciens à l’égard des femmes, déloyauté dont tous les partis étaient également coupables, la lutte de longue haleine, la vague croissante du martyre des femmes militantes de Grande-Bretagne et d’Irlande, et le cheminement de l’idée dans les esprits actifs du mouvement ouvrier de la réalité du désir de liberté des femmes, ainsi que du courage déployé pour la gagner, ont exercé une influence inestimable sur les relations entre les deux mouvements. En Irlande, la cause des femmes est ressentie par tous les travailleurs, hommes et femmes, comme la leur ; la cause du Travail n’a pas de partisans plus sincères et plus ardents que les femmes militantes. La révolte, même en pensée, amena une ambiance intellectuelle particulière ; cette ambiance ouvrit les yeux des femmes et conduisit leur esprit à comprendre les effets sur leur sexe d’un système social dans lequel les plus faibles doivent inévitablement être écrasés ; et quand une étude plus approfondie du système capitaliste leur apprit que le terme “les plus faibles” signifie concrètement les plus scrupuleux, les plus gentils, les plus humains, les plus aimants et charitables, les plus honorables, et les plus sympathiques, alors les militantes ne purent pas manquer de voir que le capitalisme pénalisait, chez les êtres humains, justement ces traits de caractère que les femmes reconnaissaient elles-mêmes incarner le plus complètement. »

James Connolly, « Femmes »

« Comme nous l’avons répété si souvent, la question irlandaise est une question sociale. Toute la lutte ancestrale du peuple irlandais contre ses oppresseurs se résume en dernière analyse à une lutte pour la domination des moyens de subsistance et de production du pays. Qui détiendrait la propriété et la maîtrise du sol ? Le peuple ou les envahisseurs ? Et quel groupe d’envahisseurs ? Le flot le plus récent de voleurs de terre ou les enfants des voleurs d’une génération antérieure ? Voilà quelles étaient les questions de fond de la vie politique irlandaise. Toutes les autres questions n’intervenaient que dans la mesure où elles pouvaient servir les intérêts de l’une des factions, une fois qu’elle avait pris position dans cette lutte sur les droits de propriété. Sans cette clé pour atteindre le sens des événements, sans ce fil directeur pour interpréter les actions des « grands hommes », l’histoire de l’Irlande n’est qu’un imbroglio de faits sans relations, un chaos désespérant d’éclats sporadiques, de trahisons, d’intrigues, de massacres, d’assassinats et de guerres sans raison. Grâce à cette clé, on peut tout comprendre et remonter jusqu’aux origines. Sans cette clé, les occasions que l’Irlande a perdues sont si nombreuses qu’elles feraient monter le rouge au front des travailleurs irlandais ; grâce à elle, l’expérience historique éclaire leur marche dans les sentiers tumultueux d’aujourd’hui. »

James Connolly, « La classe laborieuse dans l’histoire de l’Irlande »

« Si l’histoire était ce qu’elle devrait être, un récit qui propose un reflet exact de l’époque qu’il prétend évoquer, les pages d’histoire seraient presque exclusivement composées de la liste des malheurs et des luttes des travailleurs, qui forment, depuis toujours, la grande masse de l’humanité. Mais en général l’histoire traite la classe ouvrière comme un politicien retors traite le travailleur, c’est-à-dire par le mépris lorsqu’il demeure passif, et par la moquerie, la haine, la falsification, lorsque d’aventure il ose manifester le désir de secouer le joug de sa servitude politique et sociale. L’Irlande ne fait pas exception à cette règle. L’histoire irlandaise a toujours été écrite par la classe dirigeante, et dans l’intérêt de la classe dirigeante. »

James Connolly, « La classe laborieuse dans l’histoire irlandaise »

« Quand un fantassin français vide le chargeur de son fusil meurtrier dans les rangs de la ligne d’attaque allemande, pourra-t-il se réconforter de la probabilité que ses balles tuent et mutilent des camarades qui encore l’année dernière se rassemblaient dans les « hourras ! » et les « bravo ! » pour l’éloquent Jaurès, venu à Berlin pour plaider en faveur de la solidarité internationale ? (…) N’est-il pas limpide comme une chose naturelle de la vie qu’aucune insurrection de la classe ouvrière, aucune grève générale, aucun soulèvement des forces du mouvement ouvrier en Europe, ne pourrait impliquer et susciter un plus grand massacre de socialistes que ne le fera leur participation en tant que soldats aux campagnes des armées de leur pays respectifs ? (…) Croyant, comme je le fais, que serait justifiée toute action qui mettrait fin à ce crime colossal que l’on perpètre aujourd’hui, je me sens obligé d’exprimer l’espoir qu’avant peu nous pourrons lire que les services de transport auront été paralysés sur le continent, même si cette paralysie nécessite l’érection de barricades socialistes et de mutineries des soldats et des marins socialistes, comme cela s’est produit en Russie en 1905. Même une tentative sans succès de révolution sociale par la force des armes, entraînant la paralysie de la vie économique du militarisme, serait moins désastreuse pour la cause socialiste que le fait que des socialistes se permettent d’être utilisés dans le massacre de leurs frères pourtant engagés dans une cause commune. » James Connolly, dans le journal Forward, 15 août 1914.

Cités par James Connolly :

« C’est un système qui, jusque dans ses aspects les moins révoltants, contraint des milliers, voire des dizaines de milliers de gens à travailler comme des bêtes, à vivre et à mourir le ventre creux, déguenillés et misérables, pour permettre à quelques parasites de se complaire dans l’aisance et le luxe. » Irish People, 9 juillet 1864.

« C’est une injustice intolérable d’admettre qu’une petite classe d’hommes, étrangers ou non au pays, s’arroge un monopole sur les terres ; lorsque ce monopole se poursuit, cela devient un vol pur et simple de ce que les pauvres ont péniblement gagné par leur labeur. »

Irish People (Organe de la Fenian Brotherhood), 30 juillet 1864

Après avoir organisé et entraîné ses hommes dans son organisation révolutionnaire secrète, la Fraternité Républicaine Irlandaise, et ses organisations armées, les Volontaires d’Irlande et l’Armée des Citoyens Irlandais, après avoir patiemment perfectionné sa discipline, et attendu résolument le moment opportun pour se révéler, elle saisit l’instant où, soutenue par ses enfants exilés en Amérique et ses courageux alliés en Europe, mais comptant avant tout sur ses propres forces, elle frappe avec la certitude de vaincre. Nous proclamons le droit du peuple d’Irlande à la propriété de l’Irlande et au contrôle sans entraves de sa destinée, son droit à être souverain et indivisible. La longue usurpation de ce droit par un peuple et un gouvernement étranger n’a pas supprimé ce droit, car il ne peut disparaître que par la destruction du peuple irlandais. A chaque génération, les Irlandais ont affirmé leur droit à la liberté et à la souveraineté nationale ; six fois durant les trois derniers siècles ils l’ont affirmé par les armes. En nous appuyant sur ce droit fondamental et en l’affirmant de nouveau par les armes à la face du monde, nous proclamons la République d’Irlande, Etat souverain et indépendant, et nous engageons nos vies et celles de nos compagnons d’armes à la cause de sa liberté, de son bien-être, et de sa fierté parmi les nations. La République d’Irlande est en droit d’attendre et requiert l’allégeance de tous les Irlandais et Irlandaises. La République garantit la liberté civile et religieuse, des droits égaux et l’égalité des chances pour tous ses citoyens et déclare être résolue à rechercher le bonheur et la prospérité de la nation entière et de toutes ses composantes, avec une égale sollicitude pour tous les enfants de la nation, oublieuse des différences soigneusement entretenues par un gouvernement étranger qui a séparé dans le passé une minorité de la majorité….

Signé au nom du Gouvernement Provisoire : THOMAS J. CLARKE, SEAN McDIARMADA, THOMAS McDONAGH, P. H. PEARSE, EAMONN CEANNT, JAMES CONNOLLY, JOSEPH PLUNKETT

« If you strike at, imprison, or kill us, out of our prisons or graves we will still evoke a spirit that will thwart you, and perhaps, raise a force that will destroy you ! We defy you ! Do your worst ! »

« The worker is the slave of capitalist society, the female worker is the slave of that slave. »

« Just as it is true that a stream cannot rise above its source, so it is true that a national literature cannot rise above the moral level of the social conditions of the people from whom it derives its inspiration. »

« There can be no perfect Europe in which Ireland is denied even the least of its national rights. »

« Without the power of the Industrial Union behind it, Democracy can only enter the State as the victim enters the gullet of the Serpent. »

James Connolly

James Connolly et le soulèvement de Dublin de 1916 : Entre socialisme et nationalisme

Pâques 1916. L’Irlande, sous le joug du capitalisme anglais depuis le 17ème siècle, se soulève contre l’oppresseur. Le 24 avril à Dublin, capitale de la colonie anglaise, James Connolly, membre de l’Internationale Socialiste et à la tête de la Irish Republican Brotherhood (“Fraternité républicaine irlandaise”), proclame la République.

Une semaine plus tard, le centre de Dublin est en ruines, écrasé par la puissante armée de l’impérialisme britannique. Les dirigeants du mouvement, dont Connolly, sont arrêtés. Dans les autres villes qui se sont soulevées, les républicains acceptent la réalité de la victoire britannique et se rendent.

12 jours plus tard, Connolly, blessé et ligoté à une chaise, sera exécuté par un peloton britannique. L’ordre régnait à Dublin.

Pour Lénine, cet événement, malgré la défaite que les masses irlandaises essuyèrent, fut la “pierre de touche” de la position révolutionnaire sur la question nationale. En ceci, il s’opposa vigoureusement à ceux qui, au sein du mouvement socialiste, critiquèrent le soulèvement comme un “putsch” :

“On ne peut parler de ‘putsch’, au sens scientifique du terme, que lorsque la tentative d’insurrection n’a rien révélé d’autre qu’un cercle de conspirateurs ou d’absurdes maniaques, et qu’elle n’a trouvé aucun écho dans les masses. Le mouvement national irlandais, qui a derrière lui des siècles d’existence (...) s’est traduit par des batailles de rue auxquelles prirent part une partie de la petite bourgeoisie des villes ainsi qu’une partie des ouvriers, après un long effort de propagande au sein des masses, après des manifestations, des interdictions de journaux, etc. Quiconque qualifie de putsch pareille insurrection est, ou bien le pire des réactionnaires, ou bien un doctrinaire absolument incapable de se représenter la révolution sociale comme un phénomène vivant.”

L’héroïque insurrection de Pâques, peu connue en France, reste un événement important dans l’histoire du mouvement ouvrier. Connolly en particulier est une figure emblématique de la gauche irlandaise et du mouvement républicain. Aujourd’hui, il est encore plus important de tracer une voie ouvrière à l’unification de l’Irlande et à la fin de la domination impérialiste, les militants de l’Irish Republican Army (IRA — Armée républicaine irlandaise), qui se veulent les héritiers de Connolly et de 1916, ayant recommencé leur campagne d’attentats contre l’impérialisme britannique.

Connolly et la guerre

Comme la révolution bolchévique, le soulèvement de Pâques 1916 a été déclenché par une combinaison de deux facteurs : d’une part, les conditions sociales des masses, fortement opprimées et exploitées, d’autre part la guerre mondiale.

En Russie, le rôle de la guerre fut prédominant à cause du fait qu’elle renforça toutes les contradictions dans la société russe et qu’elle révéla l’incapacité du tsarisme de faire autre chose que mener le pays à la catastrophe.

C’est cette situation qui poussa les masses à la révolution de février et, ensuite, à la prise de pouvoir bolchévique.

En Irlande, les conséquences de la guerre furent toutes autres. En 1912, face au licenciement de plus de 2.000 catholiques provoqué par l’Ulster Volunteer Force (UVF — “Forces des volontaires d’Ulster”), organisation créée afin de mobiliser les masses des travailleurs protestants en défense de leurs privilèges et de l’union avec la Grande-Bretagne, les masses catholiques — largement majoritaires — s’armèrent et créèrent des milices — les Irish National Volunteers (INV — “Volontaires nationaux irlandais”) pour se défendre contre les bandes protestantes.

La situation devint de plus en plus tendue. Le gouvernement britannique, qui n’était pas convaincu de la nécessité stratégique du maintien de sa domination politique en Irlande, se lança dans une politique de “décolonisation” à la va-vite, et promulgua en 1914 un projet de loi sur le “Home Rule”.

La guerre mit fin aux espoirs d’indépendance. L’Irlande, avec sa position stratégique à la fois sur la rive orientale de l’Atlantique et sur les côtes anglaises, devait rester sous la tutelle de Londres, au moins pour la durée de la guerre. Les impérialistes soulignèrent clairement leur refus de céder la région industrialisée du Nord — qui comprenait notamment plusieurs chantiers navals — en avançant l’idée de la partition de l’île pour la fin de la guerre.

Montrant son intransigeance face à la pression indépendantiste dans le nouveau contexte de la guerre mondiale, le gouvernement britannique réussit son coup : les Irish National Volunteers scissionnèrent, le dirigeant bourgeois Redmond appuyant la guerre des britanniques et mettant des troupes — 200.000 hommes — dans la balance.

Dégoûtée par la trahison de Redmond, une fraction plus conséquente politiquement du mouvement indépendantiste bourgeois créa les Irish Volunteers qui, eux, n’étaient forts que de 12.000 hommes. Les bases du soulèvement de Pâques étaient jetées.

Si la guerre joua un rôle fondamental dans la préparation des révolutions russe et irlandaise, les réponses des révolutionnaires de ces deux pays furent très différentes.

Pour Lénine, la guerre constituait une confrontation entre pays impérialistes, fruit logique du système capitaliste mondial, et la tâche des révolutionnaires était donc de combattre la paix sociale et l’union sacrée et pour la continuation de la lutte des classes, même si celle-ci conduisait à la défaite.

Il s’agissait d’utiliser les conditions soulevées par la guerre afin de poursuivre l’objectif de la révolution socialiste : “Transformer la guerre impérialiste en guerre civile” disait Lénine.

Le principal marxiste irlandais fut James Connolly. Dirigeant syndicaliste, il avait joué un rôle fondamental dans la création du mouvement ouvrier irlandais. Membre de l’aile gauche de l’Internationale Socialiste, Connolly avait passé une partie importante de sa vie militante à l’étranger — notamment en Écosse et aux USA.

Si en 1908 et en 1912 Connolly et Lénine s’étaient rejoints au sein de l’Internationale pour appuyer des positions de gauche sur la question de la guerre, une fois le conflit commencé, leurs positions furent très différentes, à la fois dans leur méthode et dans leurs conclusions programmatiques.

Pour Connolly, la guerre était la faute de l’impérialisme britannique particulièrement rapace. Celui-ci voulait à tout prix maintenir son contrôle des mers face à un capitalisme en voie de développement — celui de l’Allemagne — cherchant ainsi à garder sa mainmise sur le développement capitaliste mondial.

Dans ces circonstances, disait Connolly, une défaite militaire de la Grande-Bretagne ouvrirait une période de paix mondiale et de développement capitaliste dans laquelle les forces encore embryonnaires du syndicalisme pourraient se développer, ouvrant ainsi la voie au socialisme.

Comme il l’a dit en 1915, “chaque socialiste attend avec impatience le plein développement du système capitaliste qui, seul, rend possible le socialisme, mais qui ne peut avoir lieu qu’en conséquence des efforts des capitalistes, inspirés par des raisons égoïstes.”

Cette position est totalement fausse. Elle mélange tout ce qu’il y a de passif et d’objectiviste dans les analyses les plus mécanistes de l’Internationale — l’inéluctabilité du socialisme et le rôle progressiste du capitalisme — avec des illusions très fortes dans la possibilité qu’une politique purement syndicale puisse conduire les masses à la victoire.

Malgré ces graves erreurs, la position de Connolly après que la guerre eut éclaté fut très différente de celle d’autres dirigeants syndicalistes — notamment en France — qui, bien qu’ils aient appuyé en 1912 l’appel utopiste de l’Internationale à une grève générale illimitée et internationale en cas de guerre, se sont rués dans les bras des impérialistes pour fêter l’union sacrée et le massacre à venir.

Connolly, lui, sut garder l’indépendance de classe face à la bourgeoisie impérialiste dans la guerre. La tragédie de 1916, c’est qu’il n’a pas su faire de même face à sa propre bourgeoisie lors de l’insurrection.

Du syndicalisme au nationalisme ?

Jusqu’en 1914, Connolly considérait que l’indépendance serait le résultat inévitable du développement de l’impérialisme britannique, et la construction du mouvement syndical serait l’arme principale des socialistes. Il était bien placé pour le savoir. Il avait joué un rôle fondamental dans la création du mouvement ouvrier irlandais qui, malgré le fait que l’Irlande soit partie intégrante de la Grande-Bretagne, avait des structures et des organisations complètement séparées de celles du pays impérialiste.

La première centrale syndicale irlandaise, l’Irish Trade Union Congress n’avait été créée qu’en 1894, presque 30 ans après son homologue britannique, et sans liens réels avec ce dernier. Le Parti travailliste, créé en Grande-Bretagne en 1900 par les syndicats, ne tenta jamais de s’implanter en Irlande (même aujourd’hui, il est complètement absent du Nord).

Néanmoins, la classe ouvrière existait bel et bien en Irlande. Dans le nord, fortement industrialisé, il y avait notamment une industrie métallurgique et des chantiers navals (le “Titanic” y fut construit...). Partout dans l’île, des usines produisaient du tissu, et les marins et les dockers jouaient un rôle fondamental dans le maintien des contacts commerciaux avec la Grande-Bretagne et l’Empire britannique.

C’est dans ce contexte que Connolly, après avoir dirigé sa propre petite organisation au début des années 1890, revient en Irlande en 1910 après avoir séjourné en Écosse et aux USA, ayant appris son marxisme dans le premier pays, son syndicalisme dans le deuxième.

En effet, pendant son séjour en Amérique, il avait participé à l’IWW (International Workers of the World — Travailleurs Internationaux du Monde), connu sous le surnom “les Wobblies”, organisation syndicaliste révolutionnaire. Au début, c’est ce genre d’organisation qu’il chercha à créer en Irlande à son retour, notamment par sa participation à la direction du syndicat “général », l’IGTWU. Son objectif était donc de fournir les bases ouvrières d’un futur mouvement nationaliste qui serait, obligatoirement, aussi socialiste (voir encadré).

Mais l’échec de la politique du “Home Rule” et l’éclatement du mouvement nationaliste après le début de la guerre l’obligea à repenser sa stratégie.

Il adopta l’idée que, face au militarisme, il fallait se servir de méthodes militaristes, en particulier de l’insurrection, tradition bien enracinée dans le mouvement indépendantiste irlandais et à ne pas confondre avec révolution ouvrière. Il s’orienta de plus en plus vers l’aile anti-guerre du mouvement républicain petit-bourgeois, en partie ceux des Irish National Volunteers qui avaient refusé d’appuyer la guerre, mais plus particulièrement vers l’Irish Republican Brotherhood (IRB).

Républicains armés

L’IRB, fondée en 1907, était une organisation clandestine et conspiratrice dont l’objectif était une insurrection en vue d’arracher l’indépendance et qui perpétuait les traditions d’utilisation de la « force physique” des indépendantistes du 19ème et du 18ème siècles. L’IRB n’avançait aucun programme social, n’allant pas plus loin qu’une proclamation en faveur de l’égalité de “tous les enfants de la nation” similaire à celle de la révolution américaine de 1776 ou de la révolution française de 1789.

L’organisation de Connolly, l’Irish Citizen Army (ICA — Armée citoyenne irlandaise) ne comptait pas plus de 200 militants. Créée comme une véritable milice pour défendre les grévistes contre les attaques des nervis des patrons lors du grand lock-out de 1913, une fois la grève retombée, son activité principale devint l’entraînement militaire des adhérents, comme noyau de la future armée populaire.

Néanmoins, au niveau organisationnel, l’ICA fut calquée sur n’importe quelle armée bourgeoise : accent mis sur le pouvoir des officiers et sur la discipline et la propreté, discussion politique minimale.

L’idée d’une fusion entre l’ICA et l’IRB était donc tout à fait logique. Connolly, le socialiste, était prêt à faire un front unique avec les nationalistes révolutionnaires de l’IRB afin de battre l’impérialisme britannique.

Son raisonnement était le suivant : il ne fallait pas perdre un seul jour dans la préparation de l’insurrection anti-britannique, pour empêcher une victoire britannique. Pour Connolly, les conditions de la guerre étaient de loin les meilleures possibles pour gagner l’indépendance. Pendant l’année 1915, Connolly multiplia des appels à l’insurrection. A tel point que son impatience a même fait peur à l’IRB : il semble qu’au début de 1916 il fut “enlevé” pendant quelques jours pour empêcher toute action intempestive de sa part et le convaincre d’attendre le soulèvement programmé pour le mois d’avril.

Connolly accepta et devint membre du Conseil militaire de l’IRB, dont la tâche était de planifier l’insurrection. Une “usine à bombes” fut créée dans le local du syndicat dirigé par Connolly et, sept jours avant le soulèvement, Connolly hissa le drapeau vert — symbole traditionnel des républicains irlandais — au dessus du bâtiment et expliqua aux militants de son Irish Citizen Army que les combats allaient bientôt commencer.

Pendant ce temps, l’élément spécifiquement socialiste de la politique de Connolly devint de plus en plus faible. Certes, il continuait à dénoncer le capitalisme et à conspuer les réformistes. Mais, sur le fond, il s’adapta à ses nouveaux alliés, les nationalistes révolutionnaires de l’IRB : il prit la défense de l’industrie irlandaise et avança une ligne peu matérialiste sur la religion. Il écrivit un article qui finissait par une prière en l’honneur de Saint Patrick (saint patron de l’Irlande), “l’apôtre irlandais” qui, selon Connolly, “typifia la conception spirituelle à laquelle la race irlandaise aspira en vain.”

De même, il fit une série d’adaptations aux impérialistes allemands qui, intéressés par tout ce qui pourrait affaiblir leurs adversaires, avaient décidé d’appuyer financièrement et militairement le soulèvement des Irlandais.

Ainsi son journal couvrit la trahison des dirigeants du SPD allemand, qui appuyaient la guerre impérialiste du Kaiser, prétendant qu’ils ne soutenaient qu’une “guerre défensive” et donna une image radieuse d’une Allemagne où tout le monde mangeait à sa faim, grâce à la prétendue destruction des grands propriétés terriennes par les socialistes. Les différences avec la politique de Lénine ne pouvaient être plus flagrantes.

Lénine, aussi, allait recevoir de l’aide des impérialistes allemands — les fameux “trains sous scellés”, bondés de révolutionnaires russes, qui traversèrent l’Allemagne après la révolution de février 1917 afin de ramener non seulement Lénine, comme voudraient trop souvent nous faire croire les anticommunistes, mais des représentants de tous les courants anti-tsaristes.

Comme en Irlande, l’objectif des Allemands était clair : ils voulaient affaiblir leur ennemi. Tout le monde le comprenait, y compris Lénine et Connolly. Mais Lénine, à la différence de Connolly, ne fit aucun compromis politique avec les impérialistes allemands, et n’arrêta jamais de chanter les louanges des socialistes qui furent emprisonnés pour leur opposition à la guerre, tels que Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht.

La supériorité de la position de Lénine découlait de sa méthode politique, et non d’une quelconque supériorité de l’homme. Lénine avait cherché à renouer avec les éléments fondamentaux de la méthode marxiste, notamment sur les questions de la guerre, de l’Etat, de la question nationale et de l’impérialisme. Connolly, par contre, s’est satisfait d’un mélange de syndicalisme révolutionnaire, d’insurrectionnisme à la Blanqui et d’une historiographie mythique de la nation irlandaise (voir encadré).

Lénine s’est concentré sur la création d’un parti de militants, porteur d’un programme d’action et ayant des racines profondes dans la classe ouvrière. Connolly, par contre, oscillant entre une vision purement syndicaliste et une politique insurrectionnelle, n’arriva pas à réunir plus que quelques centaines de militants autour de lui.

L’insurrection est lancée

La plan de l’insurrection fut soigneusement établie : les 16.000 militants des Volontaires Irlandais que les conspirateurs espéraient rallier seraient armés de 20.000 fusils qui seraient fournis par un navire allemand, l’Aud. Les bâtiments-clés de Dublin seraient pris par les rebelles et un gouvernement provisoire serait établi.

Connolly, avec le dirigeant nationaliste Padraig Pearse, l’un des principaux architectes du soulèvement, estima que le soulèvement devrait pouvoir tenir bon. En effet, il n’y avait que 6. 000 soldats britanniques et 9.500 policiers dans tout le pays.

Mais le plan échoua. D’abord l’Aud fut prise par la marine britannique et le capitaine la saborda, les fusils disparaissant au fond de la mer. Ensuite, une manoeuvre conspiratrice par l’IRB, impliquant un faux document dont l’objectif était de provoquer la participation des Volontaires, fut dénoncée, et la direction des Volontaires abandonna la mobilisation. En même temps, les autorités britanniques étaient mises au courant de tout et s’apprêtaient à arrêter les dirigeants.

Les conspirateurs n’avaient que peu de choix : soit ils allaient à l’aventure dans l’espoir de rallier les masses à leur drapeau, malgré le manque de préparation, soit ils attendaient l’arrivée des militaires... et des bourreaux.

Le soulèvement fut repoussé d’un seul jour. Le lundi de Pâques, Connolly prit le titre de commandant en chef des forces républicaines à Dublin et lança l’insurrection. La Poste centrale fut le quartier général du soulèvement, qui devint rapidement très populaire. Néanmoins, le mouvement resta dans l’optique d’une insurrection blanquiste, celle d’une minorité agissante au nom de la majorité. Ainsi il ne mobilisa pas plus de 1.300 militants, dont 150 de l’ICA de Connolly. Dans leur écrasante majorité, les masses ne furent ni mobilisées ni armées lors du soulèvement.

Un exemple militaire en dit long sur la politique de Connolly à cette époque. Au troisième jour du soulèvement, les troupes britanniques arrivèrent à la gare d’Amiens Street. Connolly et Pearse décidèrent d’envoyer dix militants de l’ICA, dirigés par un Volontaire, afin de construire et défendre une barricade contre l’avancée anglaise. Des badauds voulurent participer à la construction et se joindre aux insurgés, mais l’officier Volontaire envoyé sur place refusa ces propositions « parce que les ordres étaient sans appel : seuls des Volontaires Irlandais et des soldats de l’Armée étaient admis à participer aux opérations ».

En tant que dirigeant de l’IGTWU, Connolly avait joué un rôle important dans le mouvement syndical irlandais, y compris lors de la grève des marins de Dublin, lancée en automne 1915, qui avait duré jusqu’à la veille de l’insurrection de 1916. Mais il ne semble pas avoir considéré que les deux aspects de sa vie politique — préparation d’une insurrection d’une part, intervention dans le mouvement syndical de l’autre — devait aller de pair.

Ceci est encore plus étonnant étant donné qu’en 1915 et 1916, Connolly chercha consciemment à tirer les leçons des combats historiques des masses, notamment des événements de Moscou à la fin de 1905 et de Paris en 1830. Dans une série d’articles étudiant ces événements, il conclut que la leçon principale était qu’il fallait impliquer les masses populaires :

“Chaque difficulté qui existe pour le fonctionnement des troupes régulières en terrain montagneux est centuplée dans une ville. Et les difficultés vécues par une force populaire en montagne sont résolues lorsqu’elle descend dans la rue, à cause du soutien populaire.”

Mais il n’en fut pas ainsi à Dublin en avril 1916.

Ou plutôt si. C’est justement de “soutien populaire” qu’ont joui les insurgés, — mais seulement — ce qui n’était pas assez. Ce qu’il fallait, mais cela aurait exigé une toute autre politique, c’était la mobilisation de la population des principales grandes villes d’Irlande dans des conseils ouvriers, la création d’une véritable milice ouvrière et de masse, l’organisation de comités dans les principales usines, le tout lié à un programme de fraternisation avec les troupes anglaises.

Mais cette politique-là Connolly ne pouvait la concevoir.

Ce qui devait se passer se passa : après 10 jours d’âpres combats, qui coûtèrent la vie à 318 civils et détruisirent le centre de Dublin, les impérialistes déchirèrent le drapeau vert et le remplacèrent par le drapeau de l’Union, symbole de l’exploitation et de l’oppression.

3.500 militants furent emprisonnés, 92 furent condamnés à mort. La répression sévit à la campagne comme dans les villes. L’un après l’autre, les principaux dirigeants de l’insurrection furent exécutés, le dernier étant Connolly, le 12 mai. Le soulèvement avait été maté.

Le legs du soulèvement

Les britanniques souhaitaient que ce soit la fin de l’histoire. Il n’en fut rien. L’insurrection et son écrasement renforcèrent les sentiments nationalistes parmi les masses et coupèrent de plus en plus ces dernières des dirigeants pro-impérialistes. Les principaux gagnants furent Sinn Féin (“Nous seuls”), tendance nationaliste bourgeoise fondée à la fin du 19ème siècle qui s’était opposée à l’écrasement de l’insurrection de Pâques.

Après une victoire écrasante aux élections législatives de 1918, Sinn Féin créa un parlement indépendant, un gouvernement et une armée en janvier 1919. Craignant la contagion indépendantiste ailleurs dans leur empire, les impérialistes britanniques envoyèrent 40.000 soldats afin d’écraser la résistance. Une véritable guerre civile éclata et se poursuivit jusqu’en juillet 1921, quand les pourparlers commencèrent.

Mais Sinn Féin, nationaliste et bourgeois, trahit le mouvement indépendantiste en acceptant le traité de Partition de 1922, qui partageait l’île entre le nord-est industriel et protestant, demeurant sous contrôle britannique et le sud rural et catholique, qui devenait la République d’Irlande.

Le combat lancé par Connolly et 1916 s’acheva non pas par une victoire des travailleurs mais par un demi-échec à la fois pour les impérialistes et les indépendantistes, et par le renforcement des divisions politiques, économiques et religieuses entre le Nord et le Sud, divisions qui existent toujours et qui constituent la toile de fond des combats actuels.

Lénine comprit l’importance d’une politique juste face à la question nationale quand, analysant l’insurrection de 1916, il attaqua tous ceux qui repoussaient l’idée même que les questions nationales et sociales puissent s’entremêler dans la révolution ouvrière :

“Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite-bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement de masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc. — c’est répudier la révolution sociale. (...) Quiconque attend une révolution sociale ‘pure’ ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution.”

Le legs de Connolly est important, parce qu’il a refusé de plier le genou face à l’impérialisme et parce qu’il a cherché à trouver une réponse ouvrière à l’oppression du peuple irlandais. Et, comme l’avait souligné Lénine, l’exemple irlandais s’est fait sentir partout dans le monde. Loin d’être un exemple isolé, le soulèvement de 1916 n’a constitué que l’étincelle la plus brillante des rébellions des peuples opprimés contre l’impérialisme pendant la première guerre mondiale, toutes malheureusement peu connues, de l’Afrique au Vietnam, en passant par Singapour.

La tragédie de Connolly, c’est que, à la différence de Lénine, il ne comprit pas l’échec fondamental de la Deuxième Internationale et de ses deux piliers principaux, le syndicalisme et le programme confus et fortement objectiviste avancé par l’écrasante majorité des dirigeants.

Lénine avança le besoin d’une nouvelle Internationale, et, enfin, dans le mouvement révolutionnaire de 1917, d’un nouveau programme, afin de mener à bien l’insurrection ouvrière.

Connolly appuya une collaboration de classe blanquiste avec des éléments de la bourgeoisie révolutionnaire. Son manque de clarté sur les questions-clés du programme et du parti, son refus de mobiliser les masses et son incapacité à rompre avec les méthodes conspiratrices l’ont condamné à l’échec.

Néanmoins, son courage et son dévouement à la cause des exploités et des opprimés n’ont jamais flanché, et il faut saluer sa mémoire pour son espoir, exprimé au plus sombre moment de la guerre, qu’une insurrection en Irlande contre l’impérialisme britannique pourrait aller encore plus loin :

“En commençant ainsi, l’Irlande pourrait encore mettre feu à une conflagration européenne qui ne s’éteindra que lorsque le dernier trône et la dernière action capitaliste seront consommés sur le bûcher funéraire du dernier seigneur de la guerre.”

Connolly, Trotsky et la révolution permanente

Certains ont suggéré que Connolly avançait une idée similaire à celle de la révolution permanente de Trotsky, parce qu’il soutenait que tout combat pour l’autodétermination en Irlande serait, inévitablement, un combat contre le capitalisme et la propriété privée.

Il résuma son hypothèse par la phrase, bien connu de la gauche irlandaise : “La cause de l’Irlande est la cause du Travail ; la cause du Travail est la cause de l’Irlande.” En fait — et les événements de 1916 le confirment — les positions de Connolly et de Trotsky furent très éloignées l’une de l’autre.

Pour Trotsky, l’époque des révolutions bourgeoises était passée ; la bourgeoisie n’était plus capable de lutter de façon efficace pour “ses” propres revendications telles que l’autodétermination, contre le despotisme aristocratique etc.

Dans ces circonstances, pour réussir, les luttes pour les libertés démocratiques doivent être menées par les travailleurs et les masses populaires. Ces forces-là ne sauraient s’arrêter aux simples revendications démocratiques bourgeoises et iraient plus loin, vers la seule résolution possible à de tels problèmes à cette époque : la révolution ouvrière et la destruction du capitalisme.

Pour Connolly, par contre, le rapport entre lutte nationale et lutte ouvrière n’était nullement lié au changement d’époque et à la faiblesse de la bourgeoisie révolutionnaire, mais plutôt à la spécificité de l’histoire pré-coloniale de l’Irlande.

Connolly, fortement influencé par les historiens nationalistes irlandais, prétendait que, jusqu’à l’occupation de l’Irlande par les bourgeois anglais, l’île avait été l’arène d’une société démocratique basée sur une propriété communale — une espèce de « communisme primitif”. Retrouver la nation irlandaise impliquait aussi retrouver ses prétendues formes de propriété originelles :

“Il n’existe qu’une seule solution à l’esclavage de la classe ouvrière ; cette solution c’est la république socialiste, un système de société où la terre et toutes les maisons, les chemins de fer, les canaux, les ateliers et tout ce qui est nécessaire au travail sera possédé et contrôlé comme propriété commune, comme la terre de l’Irlande fut possédée par les clans de l’Irlande avant que l’Angleterre n’introduise le système capitaliste parmi nous, à la pointe de l’épée.”

Connolly avait deux fois tort. D’abord, comme Marx l’a expliqué, l’Irlande n’était nullement l’exception à la règle générale du développement économique européen. Loin d’être un système de “communisme primitif” (caractéristique des sociétés avant le moindre développement des classes), l’Irlande d’avant l’invasion anglaise constituait une forme particulière de féodalité.

Mais le problème fondamental dans sa position n’était pas d’ordre académique et historique, mais plutôt d’ordre politique, au niveau du programme qui découlait de son analyse.

La position de Connolly (partagée par Rosa Luxemburg) selon laquelle le marché capitaliste avait rencontré ses limites et ne pouvait plus s’étendre l’amenait à la conclusion qu’une Irlande indépendante ne pouvait se développer que sur les bases du socialisme. Ainsi, il sous-estimait la question fondamentale du rôle traître de la bourgeoisie coloniale dans le combat national, et eut une forte tendance à attendre la résolution spontanée de la question.

Son rôle lors de l’insurrection de 1916 montra que de toute évidence il comprenait le rôle d’une direction, mais de façon purement militaire. Croyant que l’Irlande indépendante serait obligatoirement socialiste, il ne comprit pas le danger de se lier totalement à la bourgeoisie nationaliste et ne fit rien pour organiser les travailleurs de façon indépendante.

Ainsi, malgré son courage et sa volonté, Connolly n’arriva pas à surmonter, dans les faits, le legs objectiviste, et au bout du compte passif, du centrisme de la Deuxième Internationale.

Sa méthode donc peut être rapprochée de celle de Trotsky, mais avec les trois précisions suivantes :

En aucun sens Connolly n’avait la compréhension dialectique et léniniste du Trotsky de 1917.

Pour autant que Connolly comprit le lien entre le combat pour l’indépendance et celui pour le socialisme, ce fut de façon purement spontanée et objectiviste, en un mot centriste, comme le Trotsky de 1905.

Pour autant que Connolly comprit le rôle d’une direction, ce fut de façon blanquiste, pour la seule tâche de l’insurrection, qui ne serait nullement l’action des masses organisées en conseils et dans un parti, mais comme minorité agissante, capable d’arracher le pouvoir pour et à la place des masses.

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