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La révolution anglaise de 1640 vue par les historiens français de la Restauration, Guizot et Thierry : une lutte des classes

jeudi 22 juillet 2010

La révolution anglaise de 1640 vue par les historiens français de la Restauration, Guizot et Thierry : une lutte des classes

La révolution anglaise de 1640-1660 aboutit, comme la révolution française de 1789 à la condamnation à mort du roi Charles 1er, exécuté le 9 février 1649 .

Elle fut le résultat d’une effervescence politique, sociale qui débuta bien avant la date de 1640 qui en marque le début avec la réunion du « Long Parlement » et durera bien après sa fin qu’on peut dater de 1660, date du retour sur le trône de l’héritier Charles II.

Sans entrer dans le détail des événements, on peut avant tout se poser la question : Quelles étaient les causes, la nature (démocratique, bourgeoise, religieuse, anti-féodale, nationaliste) de cette révolution ? Les partis en présence (les presbytériens, les niveleurs, les indépendants) s’exprimaient souvent en termes religieux.

Mais ces querelles religieuses cachaient des intérêts de classe. Lorsqu’on s’exprime ainsi aujourd’hui et qu’on qualifie cette révolution de révolution bourgeoise on est vite taxé, à juste titre, de marxiste, qu’on accuse (à tort) de simplifier la « complexité » de la réalité.

Or l’explication de l’histoire par la lutte des classes, qui a été achevée par Marx et Engels, a d’abord été élaborée par des historiens très bourgeois. Marx et Engels ont souvent mentionné l’influence qu’ont eu les historiens dits de la Restauration (Guizot, Mignet, Thierry) sur la formation de leurs conceptions.

Les trois textes suivants illustrent l’avancée thérorique qu’ont apportée ces historiens, en s’opposant aux explications par les actions des grands hommes, la religion. Et ceci à propos d’une révolution qui fut très religieuse, et vit s’illustrer des « grands hommes » comme Olivier Cromwell qui organisait l’armée, Hampden et Pym qui furent les leaders de l’opposition parlementaire.

A notre époque ou les explications des événements par la « guerre des civilisations » (islam contre chrétienté, Afrique contre Occident etc) occupent un grand espace médiatique et politique même chez les travailleurs, il est bon de revenir à ces textes.

Thierry explique ce qui se cache derrière des formules ampoulées comme « l’intérêt national. » Dans une société divisée en classes(vainqueurs et sujets dans son langage), il ne peut y en avoir.

Guizot parle explicitement de classes sociales :Les partis politiques et religieux n’étaient pas seuls aux prises. Leur lutte couvrait une question sociale, la lutte des classes diverses pour l’influence et le pouvoir Il décrit le décalage entre ce que Marx appellera plus tard la structure de l’économie, et les superstructures politiques, juridiques. C’est ce décalage qui lorsqu’il est trop grand aboutit à la rupture, à la révolution. Guizot illustre la conception de la révolution que Marx énoncera en ces termes :

A un certain stade de leur développement les forces productives de la société entrent en contradiction avec les rapports de produc­tion existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété à l’inté­rieur desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes évolutives des forces productives qu’ils étaient, ces rapports deviennent des entraves de ces forces. Alors s’ouvre une ère de révolution sociale

Plekhanov donne d’autres extraits des ouvrages de ces historiens, sur la révolution anglaise entre autres, et explique leur conséquences théoriques.

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Augustin Thierry

(1634) Il était dans les besoins de l’armée campée en Angleterre d’entretenir des flottes pour ses expéditions et sa défense. L’argent que ces dépenses exigeaient était levé sur les habitants des cotes et des ports, sous le nom de taxe des vaisseaux. Le roi fit porter cette taxe sur tous les hommes du pays à la fois , et il décréta une mesure nouvelle au nom de la sûreté et de l’honneur national.

L’honneur national, la sûreté nationale ... que voulaient dire ces mots adressés aux sujets qu’il était de leur avantage que ceux qui occupaient le pays fussent assurés par des forces navales de n’être point chassés de leurs possessions, et de pouvoir gagner au contraire des possessions au-delà de la mer ? Les sujets n’eurent pas besoin de longues reflexions pour sentir que cet intérêt pouvait bien regarder la nation des vainqueurs, mais qu’il ne les regardait en rien. Leur sûreté nationale c’était de ne plus être exploitée ; leur honneur national ; c’était de réussir dans ce dessin qu’ils poursuivaient : il n’y avait pas besoin de vaisseaux pour cela.

Le roi, voulant par tous les moyens possibles décourager l’opposition, fit aux légistes de la cour cette demande : Si, dans les cas de nécessité, pour la défense du royaume, il n’était plus en son pouvoir d’imposer à son gré des taxes, et s’il n’était pas seul juge de la nécessité ? les légistes furent pour l’affirmative. Mais, malgré la volonté prononcée du roi, malgré cette déclaration qui donnait à sa volonté une espèce de fondement logique, les esprits courageux ne cédèrent point. C’est alors que Hambden apparut : il refusa de se soumettre à l’impôt. Il fut accusé et condamné.

A cette condamnation, les sujets se soulevèrent tous.

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Guizot

Les partis politiques et religieux n’étaient pas seuls aux prises. Leur lutte couvrait une question sociale, la lutte des classes diverses pour l’influence et le pouvoir. non que ces classes fussent, en Angleterre, profondément séparées et hostiles entre elles, comme elles l’ont été ailleurs. Les grands barons avaient soutenus les libertés populaires avec leurs propres libertés, et le peuple ne l’oubliait point. Les gentilshommes de campagne et les bourgeois des villes siégeaient ensemble depuis trois siècles, au nom des communes d’Angleterre, dans le parlement.

Mais, depuis un siècle, de grands changements étaient survenus dans la force relative des classes diverses au sein de la société, sans que des changements analogues se fussent opérés dans le gouvernement.

L’activité commerciale et l’ardeur religieuse avaient imprimé, dans les classes moyennes, aux richesses et aux idées, un prodigieux élan. On remarquait avec surprise, dans l’un des premiers parlements du règne de Charles 1er, que la chambre des communes était trois fois plus riche que la chjmbre des lords.

La haute aristocratie ne possédait plus, et n’apportait plus à la royauté, qu’elle continuait d’entourer, la même prépondérance dans la nation.

Les bourgeois, les gentilshommes de comté, les fermiers et les propriétaires de campagne, alors fort nombreux, n’exerçaient pas, , sur les affaires publiques, une influence proportionnée à leur importance dans le pays. Ils avaient grandi plus qu’ils ne s’étaient élevés. De là, parmi eux et dans les rangs au-dessous d’eux, un fier et puissant esprit d’ambition, prêt à saisir toutes les occasions d’éclater.

La guerre civile ouvrait un vaste champs à leur énergie et à leurs espérances. Elle n’offrit point à son début l’aspect d’une classification sociale exclusive et haineuse. Beaucoup de gentilshommes de campagnes, et parmi les grands seigneurs eux-mêmes, plusieurs des plus considérables, marchaient à la tête du parti populaire. Cependant la noblesse d’une part, , la bourgeoisie et le peuple de l’autre, se rangeaient en masse, les uns autour de la couronne, les autres autour du parlement ; et des symptômes certains révélaient déjà un grand mouvement social au sein d’une grande lutte politique et l’effervescence d’une démocratie ascendante se frayant un chemin à travers les rangs d’une aristocratie affaiblie et divisée.

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Plekhanov :La conception de l’histoire chez les historiens français de la Renaissance (Guizot, Thieryy et Mignet

(...) Vous vous rappelez, je suppose, ce que je vous ai dit d’Holbach et qui concernait l’histoire du peu­ple juif. Cette histoire était, pour Holbach, l’œu­vre d’un seul homme. Moïse, qui a façonné le caractè­re des Juifs et qui leur a donné leur constitution sociale et politique, ainsi que leur religion. Et chaque peuple, ajoutait Holbach, a eu son Moïse. La philosophie historique du -dix-huitième siècle ne con­naissait que l’individu, les grands hommes. La masse, le peuple comme tel, n’existait presque point pour elle. La philosophie historique d’Augustin Thierry est, sous ce rapport, juste le contraire de ce qu’était celle du dix-huitième siècle. "C’est une chose bien simple, dit-il, dans ses Lettres sur l’histoire de France, que l’obstination des historiens à n’at­tribuer jamais aucune spontanéité, aucune conception aux masses d’hommes. Si tout un peuple émigre et se fait un nouveau domicile, c’est, au dire des annalis­tes et des poètes, quelque héros, qui pour son nom s’avise de fonder un empire, si des nouvel­les coutumes s’établissent, c’est quelque législateur qui les imagine et les impose, si une cité s’organi­se, c’est quelque prince qui lui donne l’être, et toujours le peuple et les citoyens sont de l’étoffe pour la pensée d’un seul homme. " (Dix ans, p. 346).

La Révolution a été l’œuvre des masses populai­res et cette révolution dont le souvenir était si frais au temps de la Restauration ne permettait plus d’envisager le mouvement historique comme l’œuvre d’individus plus ou moins sages et plus ou moins ver­tueux. Au lieu de s’occuper des faits et gestes des grands hommes, les historiens voulaient dorénavant s’occuper de 1’histoire des peuples. C’est déjà très important et cela vaut bien la peine d’être retenu dans la mémoire.

Allons plus loin. Ce sont les grandes masses qui font l’histoire. Soit. Mais pourquoi la font-elles ? En d’autres termes, quand les masses agissent, dans quel but agissent-elles ? Dans le but de garantir leurs intérêts, répond Augustin Thierry. " Voulez-vous dit-il, savoir au juste qui a créé cette institution, qui a conçu une entreprise sociale ? Cherchez quels sont ceux qui en ont véritablement besoin, à ceux-là doit appartenir la pensée première, la volonté d’agir et tout au moins la plus grande part dans l’exécu­tion, is fecit cui prodest : l’axiome vaut en his­toire comme en droit. " (Dix ans , p. 348).

La masse agit donc dans son intérêt, l’intérêt est la source, le mobile de toute création sociale. Il est donc facile de comprendre que lorsqu’une ins­titution devient opposée à l’intérêt de la masse, la masse commence une lutte contre cette institution. Et comme uns institution nuisible à la masse du peuple est souvent utile à la classe privilégiée, la lutte contre cette institution devient une lutte contre la classe privilégiée. La lutte de classes d’hommes et d’intérêts opposés joue un grand rôle dans la philo­sophie historique d’Augustin Thierry. Cette lutte a rempli, par exemple, l’histoire de l’Angleterre de­puis la conquête normande jusqu’à la révolution qui renversa la dynastie des Stuarts. Dans la révolution anglaise du XVII° siècle luttaient deux classes d’hommes : les vainqueurs (la noblesse), les vaincus (la masse du peuple, bourgeoisie comprise). "Chaque personnage, dit notre historien, dont les aïeux s’é­taient trouvés enrôlés dans la grande armée d’inva­sion, quittait son château pour aller dans le camp royal prendre le commandement que son titre lui assi­gnait. Les habitants des villes et des ports se ren­daient en foule au camp opposé. On pouvait dire que le cri de ralliement des deux armées était, d’un côté oisiveté et pouvoir, de l’autre travail et liberté ; car les désœuvrés, les gens qui ns voulaient d’autre occupation dans la vie que celle de jouir sans peine, de quelque caste qu’ils fussent, s’enrôlaient dans les troupes royales où ils allaient défendre des in­térêts conformes aux leurs, tandis que les familles de la caste des anciens vainqueurs, que l’industrie avait gagnés, s’unissaient au parti des Communes. " (Ibid., p. 543).

Cette lutte des deux classes, ce n’est pas seu­lement dans le domaine social et politique qu’elle déterminait le mouvement. On voit son influence dans le domaine des idées. Les opinions religieuses des Anglais du XVII° siècle étaient, suivant Thierry, fa­çonnées par leur position sociale . "C’était pour des intérêts positifs que la guerre se soutenait de part et d’autre. Le reste n’était qu’apparence ou prétex­te. Ceux qui s’engageaient dans la cause des sujets, étaient, pour la plupart, presbytériens, c’est à dire que, même en religion, ils ne voulaient aucun joug. Ceux qui soutenaient la cause contraire étaient épiscopaux ou papistes, c’est à dire qu’ils aimaient à trouver, jusque dans les formes du culte, du pouvoir à exercer, des impôts à lever sur les hommes ." (Ibid., p. 54).

Nous voici encore plus loin de la philosophie historique du XVIII° siècle. Au XVIII° siècle, l’opi­nion gouverne le monde. Ici, l’opinion, dans le domaine de la religion, est déterminée, gouvernée, par la lutte des classes.

Et notez bien que l’historien dont je viens de parler n’est pas le seul à croire ainsi. Sa philoso­phie historique est celle de tous les historiens re­marquables du temps de la Restauration. Un contempo­rain d’Augustin Thierry, Mignet se tient au même point de vue. Dans son remarquable ouvrage De la féo­dalité, il envisage l’évolution sociale de la façon suivante : "Les intérêts qui dominent décident du mouvement social. Ce mouvement arrive à son but à travers des oppositions, cesse quand il l’a atteint, est remplacé par un autre, qui ne s’aperçoit pas lorsqu’il commence, et qui ne se fait connaître que lorsqu’il est le plus fort. Telle a été la marche de la féodalité. Elle était dans les besoins avant d’être dans le fait, première époque, et elle a été ensuite dans le fait en cessant d’être dans les be­soins, seconde époque, ce qui a fini par la faire sortir du fait ." (La Féodalité , pp. 77-78).

Ici nous nous trouvons de nouveau très loin de la philosophie du XVIII° siècle. Helvétius reprochait à Montesquieu d’étudier avec trop d’attention les lois féodales. Le système féodal était pour lui le chef-d’œuvre de l’absurdité et comme tel, ne valait pas la peine d’être étudié. Mignet admet au contraire qu’il fut un temps, le Moyen-Age, où le système féo­dal était dans les besoins, où il était donc utile à la société, il dit que c’est justement cette utilité qui l’a fait naître. Mignet répète souvent que ce ne sont pas les hommes qui mènent les choses, mais les choses qui mènent les hommes. Et c’est de ce point de vue-là qu’il considère les événements dans son His­toire de la Révolution Française. En parlant de l’As­semblée Constituante, il dit : "Les classes aristo­cratiques avaient les intérêts contraires à ceux du parti national. Aussi la noblesse et le haut clergé, qui formèrent la droite de l’Assemblée, furent en op­position constante avec lui, excepté dans certains jours d’entraînement. Ces mécontents de la révolution qui ne surent ni l’empêcher par leurs sacrifices, ni l’arrêter par leur adhésion, combattirent d’une ma­nière systématique toutes ses réformes ." (Histoire de la Rév. Franc ., Vol. I, p. 105).

Ainsi les groupements politiques sont déterminés par les intérêts de classes. Et ce sont les mêmes intérêts qui donnent naissance à des considérations po­litiques. Mignet nous dit que la Constitution de 1791 "était l’œuvre de la classe moyenne, qui se trouvait alors la plus forte, car, comme on le sait, la force qui domine s’empare toujours des institutions". "La journée du Dix Août fut l’insurrection de la multitu­de contre la classe moyenne et contre le trône constitutionnel, comme le 14 Juillet avait été l’insur­rection de la classe moyenne contre les classes pri­vilégiées et le pouvoir, absolu de la couronne." (Ibid., p. 210 ; p. 290).

Comme Thierry, Mignet est le représentant con­vaincu de la classe moyenne. Tant qu’il s’agit de ju­ger l’action politique de cette classe, Mignet va jusqu’à préconiser les moyens violents, "On n’ob­tient le droit que par la force" .

Chez Guizot nous retrouvons les mêmes tendances, les mêmes sympathies et le même point de vue. Mais, chez lui, ces tendances et ces sympathies sont plus prononcées et ce point de vue est mieux précisé. Déjà dans ses Essais sur l’Histoire de France , qui paru­rent en 1821, il dit avec beaucoup de clarté quelle est, selon lui, la base de l’édifice social. "C’est par l’étude des institutions politiques que la plu­part des écrivains, érudits historiens ou publicistes ont cherché à connaître l’état de la Société, le de­gré ou le genre de sa civilisation. Il eût été plus sage d’étudier d’abord la société elle-même pour con­naître et comprendre ses institutions politiques. Avant de devenir cause, les institutions sont effet, la société les produit avant d’en être modifiée, et au lieu de chercher dans le système ou les formes du gouvernement quel a été l’état du peuple, c’est l’état du peuple qu’il faut examiner avant tout pour savoir quel a dû, quel a pu être le gouvernement ". (Essais sur l’Histoire de France , 12° édition, p. 73.)

On pourrait trouver des textes de même sens dans les ouvrages de Guizot , d’Armand Carrel et de Tocqueville . Aussi je crois bien avoir le droit de dire qu’au commence­ment du XIX° siècle, les sociologues, les historiens et les critiques nous renvoient tous à l’état social comme à la base la plus profonde des phénomènes de la société humaine. Nous savons ce que c’est que cet état, c’est "l’état des personnes " comme dit Guizot, c’est l’état des pro­priétés . Mais d’où vient-il cet état, duquel tout dépend dans la société ? Dès que nous aurons une réponse nette et précise à cette question, nous pourrons nous expliquer le mouvement historique et le progrès du genre humain. Mais cette grande question, cette question des questions, les historiens la laissent sans réponse.

Ainsi nous sommes devant cette contradiction : les idées, les sentiments, l’opinion sont déterminés par l’état social, et l’état social est déterminé par l’opinion. A est la cause de B, et B est la cause de A.

Lire ici : La révolution anglaise

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