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90 ème anniversaire du parti communiste en France mais du parti fondé par Lénine et Trotsky et pas du parti stalinien devenu réformiste bourgeois

vendredi 25 décembre 2015, par Robert Paris

A lire "90 ans après le Congrès de Tours" dont une partie du texte est extrait

Alfred Rosmer, l’un des fondateurs du communisme en France, présente le groupe des communistes de France attirés par la révolution russe de Lénine et Trotsky

Il y a 90 ans naissait le parti le plus révolutionnaire qui ait existé en France mais, de ces fondements révolutionnaires et internationalistes, le stalinisme n’a pas laissé subsister une miette et ce qui reste est un parti réformiste bourgeois qui, malgré des militants honnêtes et proches des travailleurs parfois, n’a plus rien d’un parti de transformation sociale révolutionnaire.

Congrès de Tours

La résolution adoptée au Congrès de Tours en décembre 1920

Si une majorité du Parti socialiste a décidé d’adhérer à l’Internationale de Lénine et de la révolution russe, cela ne suffisait pas à faire d’un parti social-démocrate dirigé par des politiciens un parti révolutionnaire internationaliste. Le temps a manqué pour le réaliser car le stalinisme est vite venu y faire entrave...

Rosmer (à gauche de Trotsky) en 1919

Dans sa préface à la première édition de Moscou sous Lénine, Albert Camus écrivait : « Rosmer, en ces temps tortueux, a suivi la voie droite, à égale distance du désespoir qui finit par vouloir sa propre servitude et du découragement qui tolère la servitude d’autrui. C’est ainsi qu’il n’a rien renié de ce qu’il a toujours cru. »

Cette voie droite, Alfred Rosmer l’emprunta très jeune et ne s’en écarta pas. Alfred Griot, qui choisit pour nom de plume « Rosmer » emprunté à un personnage du dramaturge suédois Ibsen, naquit en 1877 aux Etats-Unis, où son père exerçait la profession d’artisan coiffeur. Rosmer avait huit ans lorsque son père décida de revenir en France pour y ouvrir un salon de coiffure à Montrouge, dans la banlieue parisienne.

Le jeune Rosmer passa par la suite un concours lui permettant de devenir employé aux écritures à la mairie de Paris, et s’engagea vite dans l’activité militante. Dans un premier temps, il s’intéressa aux idées anarchistes, puis se rapprocha du courant syndicaliste révolutionnaire, alors majoritaire au sein de la CGT. Il fut l’un des collaborateurs de la Vie ouvrière fondée en 1909 par Pierre Monatte. Rosmer fut chargé de la rubrique concernant l’international, car il parlait couramment l’anglais. Il se mit à l’apprentissage des langues, et en apprit plusieurs, notamment le russe et l’italien. Sa curiosité et sa culture étaient considérables, constamment au service de ses idées, sans aucune ambition de « carrière ».

Dans la tourmente qui accompagna la marche à la première guerre mondiale, puis lors de son déclenchement en 1914, Rosmer montra à quel point ses convictions étaient solidement enracinées. La déclaration de guerre avait en effet provoqué un véritable cataclysme au sein du mouvement ouvrier. Dans tous les pays belligérants, la majorité des dirigeants des partis socialistes, mais aussi les dirigeants anarchistes et syndicalistes, retournèrent leur veste, piétinant sans vergogne les déclarations contre la guerre qu’ils avaient faite quelques semaines, voire quelques jours auparavant, et se rangèrent derrière la fraction la plus va-t-en guerre dans chaque camp. Certains socialistes devinrent ministres, d’autres mirent, avec zèle, leur plume et leur réputation au service de la propagande belliciste. Bien peu résistèrent à la vague de chauvinisme qui submergea le mouvement ouvrier international. En France Alfred Rosmer fut de ceux-là avec le noyau de responsables de la Vie ouvrière, dont Pierre Monatte.

Pendant la guerre, il continua ses activités militantes, animant des petits groupes internationalistes, participant aux tentatives de regroupements, comme celui qui se créa après la conférence de Zimmerwald (septembre 1915). Ce fut à cette époque qu’il rencontra nombre de militants pacifistes ou révolutionnaires qui, eux aussi, avaient tenu face au chauvinisme et au nationalisme. Parmi eux, il y avait les militants russes Léon Trotsky et Martov, qui publiaient à Paris et en russe le journal Nache Slovo (Notre parole). De ces rencontres, naîtra une solide amitié entre Rosmer et Trotsky.

Après la révolution russe d’octobre 1917, c’est tout naturellement qu’Alfred Rosmer s’engagea dans le mouvement communiste. Il participa, en tant que délégué au second congrès de la Troisième internationale - l’Internationale communiste - qui se tint en Russie en juillet 1920, et fut élu à la direction de l’Internationale. Pendant dix-sept mois, il participa à ses travaux. Il y retourna également à plusieurs reprises entre 1922 et 1924.

A son retour en France, en octobre 1921, il adhéra au Parti communiste qui s’était constitué quelques mois plus tôt. Il en fut l’un des dirigeants, faisant partie de son aile gauche. Il fut, durant une courte période, à la direction de son quotidien l’Humanité. Mais le Parti communiste en France, tout comme les différents partis affiliés à l’Internationale communiste, subissait les répercussions de la main mise de la bureaucratie en URSS, sur la direction du Parti soviétique, puis sur celle de l’Internationale communiste et de L’Etat soviétique. En octobre 1924. Alfred Rosmer, Pierre Monatte et quelques-autres furent exclus du Bureau politique, puis du Parti communiste lui-même.

Dès lors, Rosmer mena le combat contre la dégénérescence qui gagnait à la fois le Parti communiste et l’Etat soviétique et qui allait aboutir à la victoire de Staline et de ses partisans. Il s’opposa sans relâche et sans défaillance au stalinisme qu’il considérait comme une perversion criminelle de l’idéal communiste. En 1925, il collabora à la création et à la rédaction de la revue de son ami Pierre Monatte, la Révolution Prolétarienne, qui se voulait hors de tout parti et regroupait des marxistes, des syndicalistes révolutionnaires et des anarchistes.

Partageant les idées de Trotsky et son analyse de la situation, il rejoignit son combat. Il fut à ses côtés, le soutenant pour affronter les embûches et les traquenards mis en place par Staline et ses hommes de main, l’aidant personnellement, lui et sa famille à de multiples reprises. Toutefois, s’il fut présent dans le mouvement trotskyste à la fin des années 20, il s’en tint à l’écart au milieu des années 1930. C’est ainsi qu’il mit, en 1938, à la disposition des partisans de la IVème Internationale sa maison de Perrigny, dans la région parisienne, pour permettre la réunion de la conférence qui décida de sa fondation. Mais il ne participa pas à cette réunion.

Pendant cette période, il s’attela à la rédaction d’une monumentale « Histoire du mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale » dont le premier tome vit le jour en 1935. En 1937, Alfred Rosmer participa activement aux travaux du comité mis en place aux USA pour rétablir la vérité sur les procès de Moscou, afin de mettre bas l’échafaudage de mensonges et de calomnies dressé contre Trotsky et ses partisans par la machine de propagande stalinienne. Trotsky avait choisi Rosmer comme tuteur de son petit-fils qui se trouvait en France. En 1939, Rosmer et sa compagne Marguerite amenèrent ce petit-fils à Mexico, rencontrèrent Trotsky quelque temps avant son assassinat, puis se rendirent aux Etats-Unis où ils furent contraints de séjourner pendant toute la guerre.

Alfred Rosmer, représentant l’Internationale, à l’enterrement de Kropotkine

Rosmer rapporte dans "Moscou sous Lénine" : "Au Parti communiste et à l’Humanité, la plupart des dirigeants et rédacteurs étaient restés au Parti non par conviction mais par calcul ; on se plaignait - dans le privé - de “ Moscou ”, on trouvait ses rappels insupportables ; on rusait avec l’Internationale communiste au lieu de s’expliquer franchement. Des 21 conditions d’admission et des décisions du 2e congrès, celles qu’on avait le plus volontiers acceptées c’étaient ce qui concernait la participation aux élections et à l’activité parlementaire ; un siège de député était convoité, non en tant que poste de combat, aussi exposé que d’autres, mais parce que c’était une position confortable, aux avantages multiples ; le vieux parti socialiste, trop souvent, continuait. On complotait dans les coins, quand on se savait entre compères et qu’on parlait à cœur ouvert ; on s’ingéniait à trouver les moyens de “ paraître ” être d’accord avec les décisions de l’Internationale communiste. Là aussi l’hypocrisie était de règle. Car la masse, elle, restait attachée à la Révolution russe et à l’Internationale communiste. Elle résistait à la critique incessante qu’en faisaient les agents de la contre-révolution, les journaux de la bourgeoisie, les leaders réformistes de la C.G.T. ; des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires installés maintenant à Paris s’efforçaient, par une information tronquée et truquée de tromper les ouvriers, de les détourner des soviets. Mais les critiques, les récits, les insinuations venant de syndicalistes et d’anarchistes la troublaient, l’inquiétaient. (...) La politique de front unique (préconisée par l’IC) mit le parti en état de crise. La quasi-totalité de sa direction le déclara inacceptable ; elle vit là une occasion de se dresser ouvertement contre la direction de l’Internationale communiste. Le parti incontestablement le moins communiste se montrait le plus exigeant. L’examen de la composition de sa direction permettait de déceler aisément ce que cachait ce paradoxe. Elle comprenait surtout des journalistes, des députés, plusieurs d’entre eux venant du vieux parti ; elle était faiblement liée au mouvement syndical ; chez les plus sincères il y avait beaucoup de verbalisme ; la grande majorité de ses membres supportait mal les critiques de l’Internationale communiste. La tactique allait leur permettre, pensaient-ils, de prendre une aisée revanche, dans un débat où ce seraient eux qui dénonceraient l’ “ opportunisme ” et l’incohérence de la direction de l’Internationale communiste. La presse du parti chargea à fond ; nul exposé honnête de la tactique mais des critiques de tout genre, ironiques ou indignées. Le Comité directeur se réunit pour en discuter. La résolution adoptée ne se bornait pas à déclarer “ impossible ” l’application de la tactique en France ; elle “ estimait ” qu’elle présentait pour l’Internationale des “ dangers contre lesquels des garanties devaient être prises ”. Assuré ainsi de recevoir une large approbation, le secrétaire du parti, Frossard, convoqua une conférence extraordinaire des secrétaires fédéraux. Elle se tint à Paris le 22 janvier 1922.

Il y avait dans le parti une tendance de gauche, comprenant surtout les nouvelles recrues, sincèrement attachée et dévouée à la Révolution russe ; c’est elle qui avait imposé l’adhésion à l’Internationale communiste, et elle était toujours disposée à approuver ses décisions ; cette fois elle le fit sans enthousiasme. Cependant un de ses membres monta à la tribune pour défendre la tactique que, l’un après l’autre, les secrétaires fédéraux condamnaient (46) ou approuvaient (12) mollement. Il le fit de telle façon que son intervention fut une véritable catastrophe. C’est lui, qui en cette occasion, lança la formule destinée à devenir célèbre : “ plumer la volaille ”. Il ne comprenait pas que le front unique provoquât tant d’émoi ; ce n’était expliquait-il qu’une habile manœuvre permettant de dépouiller les partis socialistes et les syndicats réformistes de leurs adhérents qu’on arracherait un à un comme les plumes d’un poulet. Comme on peut l’imaginer, la “ volaille ” ainsi prévenue, s’agita, railla, cria, pour la plus grande joie de la galerie et la consternation des amis du candide "plumeur".

Devant ce désarroi provoqué par l’incompréhension, réelle ou feinte, une discussion générale s’imposait. La direction de l’Internationale communiste avait, par avance, décidé de réunir un Comité exécutif élargi. Ces Comités élargis qui devinrent de pratique courante, étaient, en fait, de petits congrès. Aux membres réguliers du Comité exécutif se joignaient les délégations spécialement envoyées par les sections ; cela faisait une centaine de participants. Celui-ci tint séance du 21 février au 4 mars 1922, au Kremlin, dans la salle Mitrofanovsky, celle où s’était réuni le premier congrès qui, en mars 1919, avait proclamé la 3e Internationale. Les débats furent très intéressants ; le cadre et le caractère en excluaient toute rhétorique, tout bavardage ; il fallait être précis et capable d’avancer des arguments sérieux pour justifier les positions prises, les interprétations formulées, surtout les accusations lancées. Les Français, qui avaient été particulièrement agressifs, ne tardèrent pas à s’en apercevoir. Ceux d’entre eux qui étaient le plus disposés à une conciliation, au moins de forme, soutinrent la thèse que la tactique du front unique était, pour la France, sans objet. Ils affirmaient que les “ dissidents ” - c’étaient ceux qui avaient quitté le parti après le vote d’adhésion à la 3e Internationale - n’étaient plus qu’un groupe minuscule ; ils n’avaient réussi qu’à emmener avec eux la grande majorité des députés ; leur journal n’avait qu’un faible tirage, “ tandis que nous, avec l’Humanité, nous touchons toute la classe ouvrière ” ; et il en est de même dans les syndicats : la scission, voulue par les chefs réformistes, leur a été funeste.

Il y avait quelque chose de vrai dans ces affirmations, mais le tableau était quand même bien trop optimiste. La scission syndicale, devenue définitive au début de l’année, avait pleinement démontré que Jouhaux et ses amis ne s’étaient maintenus à la direction de la Confédération générale du Travail qu’au moyen de manœuvres et de fraudes. Ils ne gardaient avec eux qu’un effectif restreint, non négligeable cependant. Et l’unité du front prolétarien n’en restait pas moins nécessaire car elle permettait, de surcroît, de ramener au syndicat et dans l’action les ouvriers qui, impatientés et découragés, avaient quitté les organisations syndicales ; on en comptait déjà plus d’un million.

Les irréductibles formaient un groupe hétéroclite qui manifestait un gauchisme inconsistant, surtout verbal. Ils furent bien embarrassés quand Trotsky - c’est lui qui avait été chargé du rapport - montra, par des citations prises dans leurs articles, écrits à Paris mais qu’ils n’avaient pas le courage de reprendre à leur compte à Moscou, que leur soi-disant intransigeance révolutionnaire ne révélait rien d’autre que leur détachement - volontaire ou non - du mouvement ouvrier, une interprétation erronée de la tactique proposée, et une hostilité foncière à l’égard de l’Internationale communiste. (...) L’ancien parti socialiste avait voté l’adhésion à l’Internationale communiste à une énorme majorité, ainsi que nous l’avons vu, au Congrès de Tours, fin décembre 1920. Le Parti communiste se trouva donc formé d’une très grande portion de l’ancien parti, les “ dissidents ” ayant gardé surtout avec eux la majorité des parlementaires et une partie des cadres - “ la parure du Parti ”, disait Jean Longuet. La base, une base saine, ardente, comprenant des éléments nouveaux, les jeunes, les anciens combattants, des syndicalistes et un faible contingent d’anarchistes, allaient au communisme avec enthousiasme [37].

Nous avons vu cependant que les délégations envoyées à Moscou en juillet de l’année suivante, au congrès de l’Internationale communiste et à celui de l’Internationale syndicale rouge, eurent une attitude singulière. Le premier congrès du Parti, tenu à Marseille en décembre 1921 avait révélé quelque chose de trouble, d’inquiétant, dans le fonctionnement du Parti, de déplaisantes manœuvres souterraines. Sans une discussion préalable qui aurait pu le justifier ou l’expliquer, Boris Souvarine, alors à Moscou, délégué du Parti au Comité exécutif de l’Internationale, n’avait pas été réélu au Comité directeur. Là-dessus ses camarades de tendance avaient donné, séance tenante, leur démission. Première crise. L’Internationale communiste blâma les démissionnaires pour s’être retirés ; elle blâma davantage la direction pour sa manœuvre et exigea la réintégration des démissionnaires.

Vint alors la tactique du front unique. J’ai montré comment elle fut accueillie. Cependant au Comité exécutif élargi les opposants avaient déclaré se soumettre aux décisions de l’Internationale, et quelques mois plus tard, Frossard, qui cette fois avait consenti à faire le voyage de Moscou, déclara en conclusion de la discussion : “ C’est... pour ces raisons... que la délégation de la majorité du Parti français s’engage à rapporter au Parti les résolutions qui vont être prises, à les expliquer, à les commenter, à les défendre, à faire en sorte que, dans le plus court délai, elles soient pourvues de leur sanction pratique, et j’espère, vous me permettrez de finir par là, j’espère qu’au 4e Congrès de l’Internationale communiste ce ne sera pas la question française qui retiendra plus particulièrement l’attention de l’Internationale. ” Et il rentra à Paris avec une motion pour le prochain congrès du Parti signée Frossard-Souvarine. C’est donc l’accord entre gauche et centre, le pivot de la combinaison sur laquelle le Parti communiste français a été édifié.

Le 2e Congrès du Parti doit se réunir à Paris le 15 octobre, peu avant le 4e Congrès de l’Internationale communiste qui, selon l’espoir exprimé par Frossard, n’aura plus à s’occuper de la sempiternelle question française. L’envoyé de l’Internationale est Manouilsky. Pour sceller définitivement l’accord, il organise des entrevues avec les représentants des deux tendances. Il propose l’égalité de représentation des tendances centre et gauche au Comité directeur, le délégué de l’Internationale devant aider à résoudre les conflits qui pourraient se produire quand les membres des deux tendances resteraient intransigeants et figés sur leurs positions. Le centre refuse : le Parti communiste ne serait plus indépendant, dit-il ; c’est le représentant de l’Internationale qui deviendrait l’arbitre et déciderait. La gauche revendique la majorité. Le prestige et l’autorité de Manouilsky sont si faibles que le congrès s’ouvre sans qu’il ait pu obtenir un accord.

Après les premiers débats, le scandale éclate. L’adjoint de Frossard au secrétariat, Ker, est à la tribune pour son rapport. C’est un bon travailleur, capable, sympathique, conciliant. À la stupeur générale, il se lance dans un violent réquisitoire contre la gauche, caractérisant les pourparlers avec le délégué de l’Internationale comme un complot ourdi dans la coulisse. C’est une déclaration de guerre, mais que ce soit lui qui en ait été chargé, c’est là surtout ce qui étonne. Tous les débats vont être dominés par cette offensive. Que veut le centre ? C’est lui qui occupe les postes de commande ; Frossard est au secrétariat ; Cachin à la direction de l’Humanité ; la grande majorité du Comité directeur lui appartient. Mais l’adhésion à l’Internationale communiste lui pèse ; il est constamment en désaccord avec ses décisions. Cependant il se garde de se dresser ouvertement contre l’Internationale ; tout au contraire, après avoir manifesté des velléités de résistance, il s’incline, proteste humblement de son inaltérable fidélité. Aujourd’hui veut-il aller plus loin ? En conclusion des débats, il recueille la majorité des mandats, une majorité très faible : 1.698 contre 1.516 à la gauche ; beaucoup s’abstiennent, 814, marquant ainsi leur mécontentement. Néanmoins le centre revendique tout le pouvoir. Il gouvernera seul “ en accord avec l’Internationale ” - bien qu’il soit en désaccord ici avec l’homme qui la représente [38].

Que signifie exactement ce jeu compliqué ? Point n’est besoin d’être dans les secrets de la direction pour imaginer ce qui s’y passe. On connaît les hommes qui supportent mal l’autorité de l’Internationale ; quelques-uns, d’ailleurs, l’avouent. Mais celui qui prépare et dirige toutes ces manœuvres, maître en faux-fuyants et en dérobades, c’est le secrétaire du Parti lui-même, Frossard. Il n’a pas quarante ans, mais c’est déjà un vieux routier du Parti ; pendant la guerre, il s’est approché de la tendance zimmerwaldienne. Merrheim qui avait eu l’occasion de le bien connaître le considérait comme un compagnon peu sûr ; il se hâta d’ailleurs de passer chez Longuet dès que celui-ci eut organisé sa tendance minoritaire dans le Parti socialiste ; il y avait là beaucoup de députés ; on critiquait la politique de guerre du gouvernement, mais on votait les crédits pour la guerre ; c’était une position sans danger et sans risques et qui devint profitable quand les minoritaires l’emportèrent et disposèrent des postes. Cachin reçut la direction du quotidien ; Frossard le secrétariat du Parti.

Je les avais rencontrés tous deux à Moscou, lors du 2e Congrès de l’Internationale quand ils y avaient été envoyés “ pour information ”. Frossard se tenait derrière Cachin qu’il laissait s’exposer seul aux rebuffades. Par la suite, le même jeu continua, lorsque l’Exécutif les mandait à Moscou. Tous deux commençaient par refuser énergiquement de faire le voyage. Quand les messages se faisaient insistants, Frossard laissait Cachin se débattre, sachant qu’il céderait et qu’ainsi il pourrait, lui, se dérober. En effet, Cachin, après avoir protesté, crié qu’il n’irait pas, se mettait en route préparant déjà, pour apitoyer ses critiques, des tirades sentimentales qu’il appuierait d’une larme à l’œil.

C’est Frossard qui, par hasard, me révéla sa technique. Au cours du seul voyage qu’il fit à Moscou comme secrétaire du Parti, il avait pris un engagement ferme au sujet du congrès constitutif de la Confédération Générale du Travail Unitaire qui allait se tenir à Saint-Étienne : il réunirait les délégués appartenant au Parti avant le congrès pour élaborer ensemble programme et tactique, et interviendrait lui-même au congrès. Il fit tout cela, prudemment comme toujours, mais il le fit. Les débats étaient assez durs. Sachant qu’ils n’obtiendraient pas la majorité, les anarchistes et les “ syndicalistes purs ” qui, par suite de circonstances fortuites, dominaient le secrétariat et la commission exécutive de la C.G.T.U., étaient agressifs, attaquaient le Parti communiste et ses membres. L’un de ceux-ci, secrétaire d’une Union départementale importante, leur tenait tête mais assez maladroitement. Tandis qu’il parlait, Frossard vint près de moi et me dit : “ Je l’ai trop remonté, le frère ! ” Sur le moment, sa confidence - que j’étais surpris qu’il me fît car il n’y avait aucune espèce d’intimité entre nous - m’amusa. Mais plus tard, jugeant d’ensemble le développement du Parti communiste français, sous tant d’aspects si décevant, et même lamentable, elle me fournit la clé des incidents répétés, des crises successives : Frossard, restant dans la coulisse, “ remontait les frères ”. Il les avait remontés pour le 3e Congrès de l’Internationale communiste et pour le premier congrès de l’Internationale syndicale rouge ; il avait “ remonté ” le trop docile Ker pour le congrès de Paris ; surtout il “ remontait ” les nouveaux dirigeants de la C.G.T.U., sympathisants communistes et désireux d’adhérer à l’Internationale syndicale rouge mais qu’il était facile de troubler et d’inquiéter avec les “ oukases ” de Moscou ; c’était là son gros atout ; une C.G.T.U. hostile rendrait difficile la formation d’un véritable parti communiste [39].

Cette fois la crise revêtait un caractère si aigu qu’il devenait nécessaire d’en finir avec des manœuvres et des dérobades qui créaient une situation insupportable. Pour préparer les débats du congrès, une commission d’une importance exceptionnelle par le nombre et par le choix des délégués fut formée : les délégations y étaient représentées par leurs membres les plus qualifiés, la délégation russe ayant donné l’exemple en désignant Lénine, Trotsky, Zinoviev et Boukharine. Lénine n’y vint pas, mais il suivit de près ses débats. C’est dans son sein que se régla le sort du Parti communiste français. Il se présentait devant elle en morceaux : le centre, avec sa prétention de gouverner seul, formulée mollement à Paris et déjà mal assurée à Moscou ; la gauche, profondément attachée à l’Internationale communiste, mais trop faible pour s’emparer de la direction comme l’avaient fait les Italiens ; enfin cette “ droite ” dont j’ai déjà, à propos de la discussion sur le front unique, signalé le gauchisme verbal, non moins hostile que le centre à l’Internationale et, en fait, marchant avec lui. N’ayant adhéré au Parti qu’après mon retour en France, dans les derniers mois de 1921, je pouvais juger les uns et les autres avec assez de détachement ; les dangers de la méthode adoptée en 1920 pour former les partis communistes apparaissaient clairement ; même Zinoviev les voyait et les signalait, écrivant dans son rapport : “ Nous avons dans notre parti d’autant plus de centrisme, de social-démocratie, que nous avons accueilli de plus nombreuses fractions de l’ancien mouvement social-démocrate. ” Le Parti communiste français n’était donc pas le seul dans son cas mais ce qui le caractérisait fâcheusement, c’était l’hypocrisie de nombre de ses dirigeants [40]. Le jour où je devais parler devant la commission nous venions de recevoir le plus récent numéro du Bulletin communiste où, en ce moment même, on avait l’impudence de reprendre les critiques anciennes de la tactique de l’Internationale. Ceci me fournit une entrée en matière qui, du coup, liquida les droitiers ; pendant la lecture, ils baissaient la tête, sentant la réprobation unanime de la commission. Aux représentants du centre, je posai la question : “ Vous prétendez exercer seuls la direction et en accord avec l’Internationale. Mais qui peut avoir confiance en vos déclarations ? ” Ici, quelques-uns d’entre eux grognèrent. Parlant en fin de séance, Trotsky prit à partie, nommément, Ker, dont il venait d’apprendre qu’il était franc-maçon - ce que beaucoup d’entre nous ignoraient. Comment peut-on être communiste et franc-maçon ? demanda Trotsky ; pour lui, c’était absolument incompatible.

La discussion se poursuivit durant plusieurs séances. Je ne signalerai qu’un accident, bref mais important, qui marqua la dernière. La délégation du centre était, en fait assez hétérogène. À côté des vieux routiers de la politique et du Parti, il y avait des éléments nouveaux, venus au socialisme après la guerre et à cause de la guerre. Le plus remarquable d’entre eux était Renaud Jean ; il s’efforçait d’ailleurs, de rester hors tendance. Parti à la guerre paysan, immobilisé par une grave blessure ; il avait beaucoup lu et appris pendant sa convalescence. Il écrivait bien, exprimant avec forces les colères des hommes qui avaient souffert dans les tranchées et en étaient revenus résolus à chasser les gouvernants et à renverser le régime responsable de l’inutile massacre. Ses origines paysannes le portaient, en partie à son insu, à opposer les paysans qui avaient fait la guerre dans les tranchées aux ouvriers des usines, bénéficiaires de sursis d’appel. Le fait qu’il prétendait à une position personnelle, indépendante, montrait clairement qu’il ne donnait pas au communisme et à l’Internationale une adhésion sans réserve. Enfin, il voulait être, avec ostentation, le militant irréprochable. Tous ces détails sont nécessaires pour l’intelligence de l’incident qui éclata en fin d’une longue séance. L’ordre du jour était épuisé quand un délégué des Jeunesses communistes demanda la permission de poser une question. “ Notre Fédération, dit-il, reçoit des subsides de l’Internationale des Jeunesses communistes ; il nous apparaît normal qu’une section de l’Internationale soit aidée par le centre ou par d’autres sections. Or, certains camarades, et en particulier le camarade Renaud Jean, nous attaquent à ce sujet. Je demande que, dans cette commission, des voix autorisées lui rappellent qu’il s’agit là d’une manifestation de solidarité toute naturelle dans une organisation internationale. ” A peine cette demande a-t-elle été formulée que Renaud Jean se lève, s’avance vers la table où siège le bureau, commence une explication embrouillée que Trotsky interrompt un peu rudement en disant que l’Internationale communiste n’a rien de commun avec une foire où les paysans madrés se livrent à leurs marchandages. Interloqué, Renaud Jean se retire. La séance est levée dans une certaine gêne. Sans doute Trotsky aurait pu expliquer plus posément - comme il le fit le lendemain dans un entretien particulier. Mais il était deux heures du matin, un mouvement d’impatience pouvait se comprendre, on avait hâte de se séparer. Le moment était aussi mal choisi que possible pour soulever une question qui n’était certes pas sans importance et méritait d’être discutée. Renaud Jean n’était pas seul à penser que, dans ce domaine, l’Internationale communiste devait agir avec discernement et surveiller de près l’emploi des fonds mis à la disposition des sections. Il montra, d’ailleurs, beaucoup moins de scrupules par la suite, car il ratifia toutes les sottises et tous les crimes de la direction de l’Internationale, d’abord zinoviéviste puis stalinienne, les “ tournants ”, les “ procès de Moscou ”, les purges, la famine provoquée pour réduire les paysans ukrainiens, les meurtres des tueurs. Peut-être trouvait-il parfois la dose trop forte car de temps à autre le bruit se répandait que Renaud Jean avait quitté le Parti ; mais il n’en était rien, la résistance de Renaud Jean s’était bornée à quelques grimaces avant d’avaler l’amer breuvage.

En séance publique, Trotsky fit son rapport. Il ne cherchait pas à minimiser les difficultés de la tâche devant laquelle se trouvait l’Internationale. “ Nous avons maintenant devant nous, dit-il, une question importante et bien difficile. ” Étudiant les luttes intérieures du Parti, la polémique des fractions, il s’est reporté au discours prononcé par lui, dix-huit mois auparavant, à l’Exécutif élargi ; rien n’a changé ; le fait le plus frappant c’est que “ nous piétinons toujours sur la même place ”. Et à son tour il était amené à constater que trop du vieux Parti socialiste était resté dans le jeune Parti communiste. “ Nous avons entraîné avec nous, à Tours, beaucoup d’habitudes, de mœurs qui ne veulent pas céder la place aux attitudes et aux mœurs de l’action communiste. ”

Un problème particulièrement difficile c’était celui du rapport du Parti avec les syndicats. Le syndicalisme révolutionnaire avait de profondes racines dans le mouvement ouvrier français ; il avait fallu la Révolution d’Octobre et la création de l’Internationale communiste pour faire disparaître l’hostilité de principe des syndicalistes à l’égard des partis politiques. Cependant si l’hostilité avait disparu, une certaine méfiance subsistait que la politique de la direction du Parti n’était pas faite pour dissiper ; bien au contraire. Aussi, même chez les syndicalistes qui avaient adhéré au Parti restait-on réservé quand à l’intervention du Parti dans les grèves. D’autre part, si les grèves et l’action ouvrière devaient se dérouler sans la participation du Parti, celui-ci ne pourrait jamais devenir un parti communiste. Pour des raisons diverses, la direction du Parti suivait ici la ligne de moindre résistance, c’est-à-dire qu’elle s’effaçait complètement devant les syndicats. Ce ne pouvait être une solution. Que le problème fût particulièrement ardu, nul ne le savait mieux que moi ; je voyais les syndicalistes les mieux disposés à l’égard du Parti s’en écarter quand ils constataient que trop souvent il se comportait comme l’ancien parti socialiste, quand ils remarquaient que de jeunes militants délaissaient le travail syndical pour une activité électoraliste qui leur vaudrait un siège au Parlement.

La politique du Parti n’était pas seulement passive ; loin de chercher à atténuer les divergences, à rapprocher les points de vue, à trouver les bases d’une entente pour une action commune, elle les entretenait, les avivait pour pouvoir faire pression sur Moscou. Cependant on ne pouvait pas prétendre que, grâce à cette division du travail entre parti et syndicats, tout allait pour le mieux dans le mouvement ouvrier français. Trotsky énuméra des exemples de grèves perdues, de lourds échecs qu’il aurait été possible d’éviter.

Après de longues délibérations au cours desquelles furent examinées et discutées l’activité du Parti, les particularités du mouvement ouvrier, les luttes des fractions, la presse, la question paysanne, la politique coloniale, la commission élabora un programme d’action. Elle reconnut unanimement que les membres du Parti adhérant à la franc-maçonnerie et à la Ligue des droits de l’homme devaient immédiatement abandonner “ ces machines de la bourgeoisie créées pour endormir la conscience de classe des prolétaires ”. Exceptionnellement, et pour permettre au Parti de sortir de l’impasse où il s’était enfoncé, elle proposait que le Comité directeur fût constitué selon la proportionnelle sur la base des votes du congrès de Paris, les titulaires devant être désignés par les délégations elles-mêmes. Les représentants des trois tendances déclarèrent alors accepter la résolution sans réserve ; tous protestèrent de leur attachement et de leur dévouement à l’Internationale communiste.

Notes

[37] À la fin de la guerre, le Parti socialiste, réduit à 34.000 adhérents au lieu de 100.000 en 1914, connut une période de fiévreuse croissance. En quelques mois il reçut 150.000 nouveaux membres.

[38] C’est Cachin qui vint le dire à la tribune : “ Au nom du centre, je déclare que nous prendrons seuls la direction du Parti. ”

[39] Dans un article sur le congrès de Paris publié par le Bulletin communiste du 9 novembre 1922, M. Chambelland écrivait : “ Je me suis souvenu qu’avant Saint-Étienne, Monmousseau n’avait pas de mots assez durs pour qualifier Frossard qui, par personnage interposé, essayait de dresser, pour les besoins de sa politique, le mouvement syndical contre Moscou, et je me suis demandé si Monmousseau et ses amis allaient consentir à jouer, sous la même influence, le même rôle ici et à Moscou. ”

[40] “ La tendance du centre en France est une survivance de l’ancienne mentalité social-démocrate, mais elle s’affuble d’un masque en acceptant tout ce qu’on lui demande. ” (Discours de Boukharine à la commission.)"

L’acceptation des 21 conditions de la IIIe Internationale et la nouvelle dénomination de « Communiste » n’ont pas changé d’emblée la nature de la direction du Parti. Quelques mois après, le IIIe Congrès de l’IC accuse les dirigeants français d’être de « détestables opportunistes ». L’intervention de Paul Faure, l’un des dirigeants de la minorité au Congrès de Tours, montre à quel point le « bolchevisme » néophyte de ses adversaires ne lui faisait pas peur : « Laissez-moi vous dire que vous n’êtes pas des inconnus pour moi : je vous connais assez bien pour vous avoir fréquentés souvent. Et quand je vous vois vous instituer, à une heure fixe, communistes éprouvés, je souris et je passe ». Il faut dire que Paul Faure était à même de juger ses anciens amis Marcel Crachin, Frossard et Cie, qui sont passés par les mêmes écoles du réformisme et du social-patriotisme pendant la guerre, que lui-même.

Frossard, premier secrétaire général du nouveau parti, devait déclarer ultérieurement à quel point même les exigences draconiennes des « 21 conditions » étaient sans prise sur l’opportunisme congénital des dirigeants nouvellement communistes. « Nous ne parvenions pas à prendre au sérieux les 21 conditions ».

En fait, les dirigeants de l’Internationale Communiste n’ignoraient pas cette triste réalité. Lénine qui avait l’habitude de dire qu’on n’attrape pas un opportuniste avec des formules, savait parfaitement qu’aucune condition, si draconienne soit-elle, n’écarterait d’emblée tous les réformistes de l’Internationale. Mais dans l’esprit des bolcheviks, la scission du Congrès de Tours, n’était pas l’aboutissement de la lutte pour un parti révolutionnaire en France, elle n’en était que le commencement.

Le nouveau PC dans son ensemble, et ses dirigeants en particulier, héritaient des lourdes tares du long passé social-démocrate réformiste du PSU. Il fallait une transformation profonde des mours, des pratiques, de la politique du Parti, transformation qui signifiait combat, combat de longue haleine.

Vous ne connaitrez jamais le parti de Monatte et Rosmer, car ces noms sont effacés de sa biographie. De même que vous ne verrez plus un parti dont la direction était en prison pour avoir combattu des interventions militaires impérialistes dans la Ruhr et au Maroc. Celui qui se dit aujourd’hui communiste vise à participer au gouvernement bourgeois et signe le rapport Quilès selon lequel la France n’est en rien responsable du massacre génocidaire du Rwanda (signature de Buffet). Il a, au gouvernement, cautionné toutes les politiques d’austérité contre les travailleurs et bien des politiques impérialistes sans même les dénoncer verbalement... Bien entendu, ses militants ne ressemblent en rien aux militants de l’UMP. Mais, justement, ses militants servent de caution à une politique bourgeoise qui ne s’oppose que formellement à celle des autres partis bourgeois.

Il faut rappeler que le stalinisme naissant a été dénoncé dès les années 1920 par des militants communistes, qui furent pour cela exclus par la bureaucratie. La dictature capitaliste d’État exercée en URSS contre les travailleurs a été critiquée comme telle par de nombreux communistes, par des fondateurs du parti comme Loriot, Souvarine et Monatte, par des communistes anti-staliniens de tous pays, par des luxemburgistes, des conseillistes, d’autres marxistes, des socialistes révolutionnaires, des communistes démocratiques, etc.

À l’inverse, le parti stalinien a eu des positions opposées aux intérêts des travailleurs et opposées aux principes du communisme, en particulier en renonçant à toute perspective révolutionnaire (comme on l’a vu en 1936, 1945 et 1968), en soutenant le pacte Hitler-Staline au début de la Seconde guerre mondiale, en votant les pleins pouvoirs au « socialiste » Guy Mollet pour écraser la révolte algérienne dans les années cinquante, pour finir par adhérer au Programme commun de gestion du capitalisme avec le PS dans les années 1970, jusqu’au gouvernement Jospin. Même après la fin de l’URSS en 1991, en l’absence d’un bilan de fond et d’une véritable remise en cause politique et historique, il n’y a pas eu de retour possible du PCF vers le communisme qui était porté par ses véritables fondateurs, les militants du Comité de la 3e Internationale. Il ne reste donc pour ainsi dire rien du Congrès de Tours.

Mais l’objectif d’auto-émancipation des travailleurs, d’un monde libéré du capitalisme, de l’exploitation par le travail salarié et des États, reste pleinement d’actualité : à l’opposé du stalinisme, le projet communiste reste celui d’une communauté humaine mondiale, d’« une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Pour y arriver, « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », et non celle d’un parti autoritaire, séparé des masses par la professionnalisation et la confiscation des tâches politiques.

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Comment séparer le bon grain de l’ivraie

L’Internationale communiste et la naissance du parti communiste en France (SFIC section française de l’Internationale et pas pari "français" !!!)

Le programme du parti communiste en France

Pour gagner les bons éléments syndicalistes au nouveau parti

"Ainsi finit le drame, le vrai drame de la révolution, la tragédie politique de la classe ouvrière française, tragédie de tout son passé et avertissement pour l’avenir. Aucun autre prolétariat n’est aussi riche en souvenirs historiques, car aucun n’a eu une destinée aussi dramatique que le prolétariat français. Mais ce passé pèse sur lui comme une terrible menace pour l’avenir. Les morts se cramponnent aux vivants. Chaque étape a légué, avec son expérience, ses préjugés, ses formules vidées de leur contenu, ses sectes qui ne veulent pas mourir. "

Léon Trotsky - 1922

Bilan d’une période

25 mars 1923

Léon Trotsky

La France impérialiste est, en ce moment, la puissance dirigeante du continent européen et, en dehors de ce continent même, d’une très appréciable grandeur. Ce seul fait confère une haute importance au prolétariat français et à son parti. La révolution européenne n’aura vaincu sans retour que lorsqu’elle sera maitresse de Paris [1]. Et la victoire du prolétariat sur le continent décidera à peu près automatiquement du sort du capital anglais. Enfin, l’Europe révolutionnaire, à laquelle se joindront tout de suite les peuples opprimé de l’Asie et de l’Afrique, saura tenir à l’oligarchie capitaliste qui règne sur l’Amérique un langage laconique et persuasif. La clef de la situation européenne et, dans une large mesure mondiale, est donc entre les mains de la classe ouvrière française.

L’Internationale communiste a suivi avec une attention concentrée la vie intérieure du parti français, précisément parce qu’elle assignait à ce parti un rôle historique considérable. L’ouvrier français a été, le long du chemin de l’histoire, trompé plus que n’importe quel autre ; le parti communiste français doit être d’autant plus sévère et intransigeant envers lui-même. A cet égard, de grands succès ont déjà été obtenus, que l’on peut, en un certain sens, qualifier de définitifs. Sous l’aspect de la lutte des fractions, et des cénacles, sous l’aspect des scissions et des exclusions, c’est en réalité l’armement révolutionnaire du parti français qui s’est lente. ment accompli au cours des deux dernières années. Et le parti doit s’attaquer, avec ses armes, au métal de l’Etat militariste le plus puissant. Les succès acquis dans cette voie, qui n’est encore que celle des préliminaires, se concrétisent en quelque sorte dans le départ de Frossard et les adhésions de Monatte et de Barbusse.

L’ancien secrétaire général du parti et, dans une certaine mesure, son inspirateur, l’inspirateur en tout cas de sa politique officielle, Frossard, représentait les éléments du passé parlementaire du parti qui tentaient de s’adapter au nouveau coup de barre à gauche, décisif, de l’avant‑garde prolétarienne. Pourvu d’une certaine souplesse et d’une certaine mobilité de pensée, inventif, ingénieux, éloquent ‑ doué de qualités précieuses, utiles à tout le monde et notamment aux révolutionnaires, mais qui, pour la politique parlementaire, se suffisent à elles‑mêmes ‑, Frossard semble s’être sérieusement imaginé qu’il pourrait, grâce à elles, louvoyer jusqu’à la fin des temps entre l’Internationale communiste et les ennemis de celle‑ci, bénéficier devant la classe ouvrière de l’autorité du communisme et la préserver des « exagérations » de Moscou. Opposant ses improvisations diplomatiques, habiles dans le sens de l’équivoque, de la réticence, du double jeu, à la ligne de conduite principielle de l’Internationale communiste, Frossard ne pouvait pas ne pas aboutir dès ses premiers pas à la confusion. Sa position est le mieux caractérisée par ce fait que, quelques heures avant de démissionner du parti communiste, il ne savait pas encore lui‑même s’il se rendrait à Moscou pour y participer en qualité de membre de l’Exécutif à la direction de l’Internationale communiste ou s’il allait passer aux ennemis de cette Internationale.

Mais la physionomie personnelle de Frossard ne doit pas nous faire perdre de vue ce qu’a de typique le frossardisme. Nous avons eu en Italie un conflit avec le camarade Serrati qui s’est mis, pour un temps assez long, avec sa fraction, en dehors de l’Internationale communiste. Le développement politique si orageux de l’Italie a de nouveau poussé aujourd’hui les maximalistes et leur leader vers l’Internationale communiste. Nous espérons que la fusion sera, cette fois, solide. En Allemagne, nous avons eu un épisode classique avec Paul Lévi. Lévi s’insurgea contre la tactique, évidemment erronée, suivie en mars 1921 [2] par le parti communiste allemand, et réussit à prouver en quelques semaines qu’il ne lui manquait, pour se placer parmi les ennemis de la révolution prolétarienne, qu’un bon prétexte. Nous avons observé des faits semblables, quoique moins achevés, moins saisissants, dans les partis tchécoslovaque et norvégien.

Une chose est frappante au premier abord : c’est qu’on trouve dans tous ces conflits, en tête des scissionnistes ou des hésitants, les chefs les plus renommés, c’est‑à‑dire des hommes qui ‑ tout au moins en apparence ‑ ont dirigé le mouvement pour Moscou et pour la III° Internationale. Serrati fut le leader incontesté du parti italien jusqu’en septembre 1919 ; Paul Lévi fut le président du parti communiste allemand ; et son imitateur Friesland, le secrétaire général de ce parti ; Frossard, le secrétaire général du parti français [3]. Ces répétitions de faits attestent que nous ne sommes pas en présence de hasards, mais d’une règle, qu’il n’est pas, en fin de compte, si difficile d’expliquer.

Dans les pays de vieux capitalisme ayant d’anciennes traditions social‑démocrates, la formation d’un parti communiste équivalait à la rupture avec un long passé réformiste, nationaliste, parlementaire. Mais les milieux socialistes dirigeants, les grands noms, les autorités, appartenaient entièrement à ce passé. Et même les socialistes qui, avant la guerre, ou pendant la guerre, se situaient à l’extrême-gauche de leurs partis, c’est‑à‑dire dans l’opposition à la politique social‑démocrate officielle, étaient en grande majorité les prisonniers de ce passé. Leur opposition aux Scheidemann et aux Renaudel était oratoire, littéraire, formelle, verbale, mais n’était ni effective, ni révolutionnaire. Lorsqu’après la guerre un mouvement invincible entraîna les masses prolétariennes à gauche, vers le combat avec la bourgeoisie, les éléments socialistes d’opposition pensèrent que leur heure était venue, que la masse approuvait leurs critiques et se préparait à suivre leurs instructions. En réalité, leur situation et leur politique rappelaient fortement celles des libéraux modérés dans les révolutions. Le premier sursaut populaire parait toujours aux libéraux prouver leur raison et leur force ; mais dès le lendemain ils constatent avec horreur que les masses, tout au moins les masses révolutionnaires, ne font pas grande différence, entre les maîtres d’hier et les adversaires modérés de ces derniers. Alors les libéraux se jettent dans les bras de la réaction.

Si les équivoques leaders de l’opposition social‑démocrate se trouvèrent à la tête des partis communistes, c’est que la fraction réellement révolutionnaire de la classe ouvrière n’avait pu éduquer et former en quelques mois de nouveaux chefs. Et il faut bien reconnaître que, dans les premières années de l’Internationale communiste, nous avons eu à la tète de plusieurs de nos partis tantôt des révolutionnaires ne possédant pas toujours une suffisante maîtrise d’eux-­mêmes, tantôt des demi‑révolutionnaires toujours hésitants, mais jouissant d’une certaine autorité et en possession des routines politiques. De là dérivaient et dérivent encore, en partie ‑ quoique la situation se soit sensiblement améliorée ‑, les difficultés intérieures, les frottements et les conflits au sein de l’I.C. Les leaders à demi centristes craignaient par‑dessus tout d’être poussés hors de l’ornière ‑ dissimulée par un radicalisme apparent ‑ de la légalité. Aussi se refusaient‑ils à poser révolutionnairement les questions et à appliquer les méthodes effectives de préparation à l’insurrection prolétarienne. Ils invoquaient l’« autonomie nationale ». Pourtant l’analogie qualitative de la politique de Paul Lévi, de Frossard et de quelques autres montre qu’il ne s’agissait pas de particularités des situations nationales ‑ dont nous devons, naturellement, tenir le plus grand compte ‑ mais d’une tendance parfaitement internationale, d’un centrisme de gauche, tout disposé à s’assimiler le rituel de l’Internationale communiste et à avaler, sans broncher, vingt et une conditions et plus ‑ à la seule condition réelle que rien ne changeât par ailleurs. Frossard était le représentant achevé de cet esprit. C’est pourquoi sa démission du parti et le départ de ses amis posent un jalon important dans la voie de la création du parti révolutionnaire du prolétariat français.

Si Frossard n’est aucunement, nous l’avons vu, l’incarnation d’une particularité nationale, la raison pour laquelle il a réussi pendant si longtemps à tromper les autres et à se tromper lui-même sur sa mission politique doit être pourtant recherchée dans les particularités de la situation politique en France. Au contraire de l’Allemagne vaincue et de l’Italie à demi vaincue, la France victorieuse a traversé les années les plus critiques de l’après‑guerre sans connaître de grands ébranlements politiques. Et quoique les forces principales qui mènent les pays à la révolution soient les mêmes en France qu’en Allemagne ou qu’en Italie, leur manifestation y est moins brutale, moins orageuse, plus voilée. La formation de l’avant‑garde prolétarienne en France s’est donc effectuée lentement, jusqu’à ces derniers mois. L’impression était, de l’extérieur, que l’ancien parti socialiste évoluait peu à peu vers le communisme, après s’être débarrassé à Tours de son lest le plus compromettant. Mais, en réalité, à Tours, Renaudel et Longuet avaient été abandonnés par quantité de leurs amis et disciples qui, le cœur navré, espéraient acheter par leur sacrifice des emplois dirigeants dans le parti communiste et contraindre ce parti à respecter, par reconnaissance, leur bonne vieille routine. Par suite de la lenteur des mouvements politiques en France et du conservatisme de l’après‑guerre, la gauche même du socialisme français, telle qu’elle s’était formée au comité de la III° Internationale, dans le sein du parti, était encore remarquablement amorphe et disparate. Et ce fait, qui n’a pas été également compris par tous les camarades, a souvent empêché l’Internationale d’adopter contre la politique de Frossard et de ses amis une attitude plus énergique. Dès 1921 et dès la première moitié de 1922, le groupe Frossard donnait de bonnes raisons pour que l’on rompit avec lui. Mais, à l’époque, la rupture n’eût pas été comprise par la grande majorité des membres du parti, la nouvelle scission se fût accomplie au hasard et, enfin, l’Internationale eut rassemblé dans la gauche un groupe assez disparate ayant lui‑même besoin d’une épuration intérieure [4]. Il fallait donc, d’abord, donner aux éléments de gauche le temps d’envisager nettement leurs tâches, d’acquérir une cohésion idéologique, de rassembler autour d’eux un grand nombre de membres du parti ‑ et c’est seulement ensuite que ce travail idéologique, critique et éducatif, de l’Internationale, pouvait être achevé par de grandes mesures énergiques d’organisation, d’un caractère « chirurgical ».

A cet égard, la lenteur du développement politique de la France a eu pour le parti communiste un côté positif. La gauche ne s’est pas trouvée en présence de grandes épreuves politiques avant d’avoir pu s’y préparer sérieusement. En Italie, le moment de la scission du parti socialiste ne fut pas choisi en vertu de considérations tactiques, mais déterminé par la terrible capitulation des dirigeants du parti au cours des événements de septembre 1920 [5]. En France, le moment de la rupture dépendait dans une large mesure de l’Internationale communiste. Il est vrai que certains camarades, dans le parti français même, voulaient forcer les événements, trouvant trop irrésolue, trop patiente et même erronée la tactique de l’Exécutif dans la question française. Y eut‑il des fautes partielles de notre part ? Il y en eut sans doute, mais nous pouvons, aujourd’hui, jetant un coup d’œil sur la période écoulée, dire en toute certitude que la tactique de l’Exécutif a été juste dans son ensemble, dans ses méthodes et dans son application ralentie correspondant au rythme du développement intérieur de l’avant‑garde prolétarienne en France. C’est pourquoi notre parti français, après une profonde crise intérieure, après s’être débarrassé d’éléments étrangers, a conservé l’écrasante majorité de ses effectifs, toute son organisation et son organe central, l’Humanité, dont l’importance est en France beaucoup plus grande que dans beaucoup d’autres pays. Il faut noter ici que le parti français et l’Internationale doivent beaucoup à Marcel Cachin, qui eut des malentendus avec l’Internationale, mais se plaça résolument, au moment décisif, du côté de la révolution [6].

L’opération chirurgicale entreprise par le parti français était certainement difficile et paraissait à quelques camarades trop risquée. Il s’agissait d’une rupture définitive et simultanée du parti avec l’opinion publique bourgeoise et ses institutions les plus équivoques, franc‑maçonnerie, Ligue des droits de l’homme, presse radicale, etc. L’opération chirurgicale tirant à sa fin, Frossard, qui hésitait encore, jeta un coup d’œil autour de lui et se convainquit qu’il n’avait rien à faire dans ce parti. Et, par la porte même par laquelle il venait de sortir, avec les francs‑maçons et les ligueurs des droits de l’homme, deux hommes entrèrent ‑ Monatte et Barbusse.

L’adhésion de Monatte est aussi peu un épisode personnel que le départ de Frossard. Monatte a représenté pendant et depuis la guerre, avec plus d’intransigeance et de force que quiconque, les traditions du syndicalisme révolutionnaire à l’époque de son apogée. La méfiance à l’égard de la politique et des partis tenait une grande place dans ses traditions. Méfiance qui ne manquait pas de raisons historiques. Au cours des dernières années, Monatte avait été l’ami fidèle de la révolution russe, inébranlable dans les moments les plus difficiles. Il observait pourtant le parti communiste français avec une défiance aiguë et demeurait à l’écart. Et ce n’est que lorsque le parti eut montré qu’il ne reculerait pas devant les mesures les plus rigoureuses pour affermir son caractère prolétarien et révolutionnaire que Monatte prit sa carte. C’était plus qu’un geste personnel. Ce geste signifiait que le parti a surmonté la défiance de toute une catégorie de travailleurs révolutionnaires français. Il y aura vraisemblablement encore dans le parti, qui comprend des éléments d’une éducation politique différente, des frottements intérieurs ; mais le caractère vraiment prolétarien du parti est désormais assuré, ce qui veut dire que son avenir révolutionnaire l’est aussi.

L’adhésion de Barbusse a un caractère plus individuel. Barbusse ne représente pas de traditions révolutionnaires d’avant‑guerre. En revanche, il incarne mieux que personne la conscience indignée de la génération de la guerre. Président de l’Association républicaine des anciens combattants, Barbusse avait conservé, jusqu’à ces derniers temps son indépendance formelle à l’égard du parti communiste, exprimant par là l’indignation profondément révolutionnaire, mais politiquement imprécise, des masses ouvrières et paysannes d’après‑guerre. Mais, quand les rapports politiques se précisèrent, quand les rhéteurs pacifistes et les dilettantes de la révolution revinrent à leurs origines bourgeoises, Barbusse franchit le seuil du parti en disant : « Me voici ! » Il attestait ainsi que, pour tout ce qui pense et s’indigne, pour tout ce qui reste de la génération de la guerre, il n’y a pas d’issue spirituelle en dehors du parti communiste. On sent dans le lyrisme contenu de la lettre de Barbusse à l’Humanité une véritable passion révolutionnaire. Nous félicitons le parti français d’avoir fait cette conquête.

A peine Frossard et ceux qui le suivent étaient‑ils apparus de l’autre côté des frontières du parti que les événements connexes à l’occupation de la Ruhr mettaient le parti communiste français en présence de sérieuses épreuves politiques. Et le parti montrait que, débarrassé d’éléments inassimilables, il s’était affermi, il avait grandi par là même. La répression n’a fait qu’accroître sa cohésion morale. Les plus grandes difficultés l’attendent encore, mais on peut déjà dire avec confiance, en toute certitude, qu’un parti communiste authentique existe, vit et grandit en France.

Notes

[1] Les dirigeants de I’I.C, après la guerre, comptaient que l’Allemagne serait la plaque tournante de la révolution européenne. Mais la révolution française était bien entendu nécessaire pour compléter cette victoire sur le continent.

[2] Trotsky exprime ici l’opinion, qui était également celle de Lénine, que Paul Levi avait raison sur le fond dans les critiques qu’il faisait de l’action de mars. Les souvenirs sur Lénine de Clara Zetkin attestent que Lénine, au lendemain du 3° congrès de l’I.C. , espérait encore regagner Levi qu’il avait en haute estime, et qu’il fit tous ses efforts pour que la porte du parti allemand et de l’I.C. lui restât ouverte après son exclusion pour indiscipline.

[3] En réalité, le parallèle établi ici par Trotsky entre Serrati, Paul Levi, Friesland et Frossard est difficilement soutenable. On sait que Serrati, vétéran socialiste, revint au communisme peu avant sa mort. Levi retourna à la social-démocratie, y soutint en 1923 la nécessité de la dictature du prolétariat, et jusqu’à sa mort, en 1930, fut l’inspirateur de son aile gauche. Frossard, lui, revint à la S.F.I.O., qu’il quitta sur la droite en 1935 pour rallier les « néos » : il fut nommé conseiller national par Vichy en 1940. De même, s’il est possible de considérer avec Trotsky que Frossard ne fut qu’« en apparence » un dirigeant du mouvement pour la III° Internationale, cette affirmation est très contestable pour Serrati et fausse pour Levi qui s’était prononcé dès 1917 pour la scission de la social­démocratie et qui fut l’artisan du ralliement des indépendants à l’I.C. Lénine, qui le connut en Suisse en 1916, affirmait, après son exclusion de l’I.C., qu’il était, à cette époque, un « véritable bolchevik ». Le cas de Friesland, dans ce cadre, est unique : c’est comme prisonnier de guerre en Russie en 1917 qu’il vint « à la politique » et au communisme, c’est comme candidat de l’aile gauche, irréductible adversaire de Levi, qu’il devint secrétaire général du P.C.A. en août 1921. Après sa rupture, en décembre de la même année, il allait revenir à la social‑démocratie et fut, après la deuxième guerre mondiale, bourgmestre de Berlin‑Ouest sous son nom d’Ernst Reuter.

[4] Trotsky donne ici très clairement les raisons pour lesquelIes les dirigeants de l’I.C. se sont efforcés d’éviter que ne se produise, en France, un « nouveau Livourne ». Elles sont également exposées sans ambiguïté dans les documents publiés par Jules Humbert‑Droz dans L’Œil de Moscou à Paris.

[5] Les dirigeants du P.S.I. de Serrati s’étaient refusés à engager la lutte pour le pouvoir au moment des grandes grèves des métallos de Turin en septembre 1920. C’est leur attitude à cette époque qui a déterminé la direction de l’I.C., Lénine autant que Zinoviev, à adopter une attitude dure et à cautionner, à Livourne, la scission sur une frontière passant entre la « gauche » et le « centre », alors qu’en France, au même moment, elle passait entre la « droite » et une fraction du « centre ». Trotsky justifie ici de son mieux une décision qui coûta fort cher au mouvement italien.

[6] Trotsky ne devait plus jamais écrire ‑ ni vraisemblablement penser - que Cachin, pour lequel il avait un profond mépris, avait été, à un moment quelconque de se carrière, « du côté de la révolution ».

Le Congrès de Tours Antonio Gramsci 4 janvier 1921

On ne peut comprendre le sens et la portée du congrès de Tours si l’on ne replace pas la lutte des tendances au sein du Parti socialiste dans le cadre général du mouvement ouvrier et paysan en France. Le congrès de Tours est étroitement lié à la grève du I° mai dernier, ses résultats témoignent des dispositions des masses populaires envers les organismes directeurs du mouvement syndical, qui, à l’occasion de la grève et face à ses conséquences immédiates, réagirent de la façon et dans les formes que l’on sait. Le Comité de la III° Internationale dont les deux secrétaires, Loriot et Souvarine, sont en prison depuis le mois de mai sous l’inculpation de complot contre la sûreté de l’État, a vu la très grande majorité des mandats se porter en faveur de sa motion. Le Comité de la III° Internationale, qui représente le solide noyau fondamental du nouveau Parti communiste, n’a pas hésité un instant à prendre une position nette et claire contre les fonctionnaires cégétistes et les députés socialistes qui, durant la grève de mai, ont trahi la classe ouvrière française. La politique communiste de la III° Internationale a eu la vertu d’apaiser les dissensions entre “syndicalistes” et “socialistes” ; purgés de leur idéologie syndicaliste, les leaders révolutionnaires de la C.G.T. entreprirent un travail assidu et systématique d’organisation et de propagande qui ne tarda pas à porter des fruits d’autant plus rapides à mûrir et d’autant plus nombreux, que la politique opportuniste et traîtresse du Comité confédéral avait réduit les effectifs syndicaux de deux millions et demi d’adhérents à six cent mille, et avait ainsi donné plus d’importance à la masse des ouvriers et des paysans les plus conscients, ceux qui étaient inscrits également au parti politique. La victoire de Tours est la victoire du Comité de la III° Internationale et elle prélude à la victoire que les révolutionnaires obtiendront au sein de la C.G.T. dès avant le Congrès, et qui les conduira par la suite à la conquête des Bourses du Travail et des Unions départementales.

Le congrès de Tours a une portée profonde, non seulement pour la classe ouvrière, mais aussi pour la classe paysanne. Le fait que la majorité des sections rurales ait voté en faveur de la III° Internationale et pour un parti plus homogène et doté d’un centralisme révolutionnaire plus fort, ne peut être interprété comme une manifestation d’impulsivité que par ceux qui se refusent à voir l’ampleur de la crise qui décompose la vieille structure de la société française. La légende de la France pays de petits propriétaires n’a plus aucune consistance. Dès avant la guerre, la désagrégation des vieilles formes économiques avait atteint une phase aiguë et les agitations fréquentes et massives de la classe paysanne en étaient la preuve. Les chiffres que voici, qui concernent l’année 1913, apportent des précisions sur les conditions de répartition de la propriété en France, conditions qui ont été énormément aggravées par la guerre, dans la mesure où la guerre a provoqué un drainage de la richesse vers les coffres-forts d’une minorité : pour 1913, en représentant la richesse globale française par le chiffre 1000, et le nombre de citoyens juridiquement capables d’être propriétaires par le même chiffre 1000, on avait la répartition suivante : 470 Français, soit 47 %, de la population, sans aucune propriété, 406 Français propriétaires de 120 unités, soit 40%, de très petits propriétaires, 85 Français, soit 8,5% de la population propriétaires de 400 unités et 4 Français soit 4% de la population propriétaires de 470 unités. L’aggravation de la condition économique générale explique suffisamment l’élan révolutionnaire des classes rurales qui s’est révélé lors du congrès de Tours.

Mais le congrès de Tours, outre sa signification générale dans le cadre du mouvement révolutionnaire français, a une signification très importante dans le cadre du mouvement révolutionnaire représenté par l’organisation de l’Internationale communiste.

Pour porter un jugement exact sur les résultats du Congrès, il importe de tenir compte du fait que la majorité du Congrès n’a encore aucun lien officiel avec l’Internationale communiste, que le nouveau Parti n’est pas encore admis dans l’organisation de Moscou. Le nouveau Parti demande à être admis, après s’être séparé des réformistes et des centristes : la coupure est si radicale que Longuet reste hors du nouveau Parti, de même que Paul Faure qui s’était pourtant rendu à Imola en 1919, après le congrès de Bologne, et avait filé le parfait amour de l’internationalisme communiste avec quelques-uns des plus grands représentants de l’actuel unitarisme italien.

Ce qui est le plus important, dans le congrès de Tours, c’est précisément que le Parti favorable à l’adhésion ait atteint un degré d’homogénéité tout à fait remarquable, et que dans son sein, le noyau originairement communiste, le noyau représenté par l’organisation centralisée au sein du Comité de la Ille Internationale, ait acquis une prépondérance décisive.

C’est pourquoi le vote de Tours n’est pas la victoire de Cachin ou celle de Frossard ; c’est la victoire des communistes, c’est la victoire de la classe révolutionnaire des ouvriers et des paysans de France, qui sont en train de démembrer la bureaucratie syndicale, opportuniste et félonne, et qui, en se détachant des plus populaires porte-parole de la démagogie parlementaire, ont prouvé qu’ils étaient résolument décidés à faire leur entrée sur le terrain de la lutte pour la révolution mondiale.

Ce qu’est devenu le PCF stalinien

6 Messages de forum

  • Les mots de révolution ou de prolétariat provoquent le ricanement du cynique et le sourire condescendant de celui qui est revenu de tout, mais aussi leur content de haine et de mépris. Car le feu couve sous la cendre, et la question sociale en suspens n’en finit pas de troubler le sommeil des gestionnaires, quoiqu’ils en disent. Quant aux courants critiques et libertaires du mouvement ouvrier, l’amnésie règne encore. Pourtant, si l’on se penche sur les origines du Parti Communiste Français, on y découvrira les tendances syndicalistes révolutionnaires étouffées par les scories de la social-démocratie et la prétendue "bolchevisation". Et ce retour au source sera nécessairement profitable. Car l’extrême urgence de dessiner à grands traits un projet de transformation sociale adapté à notre temps ne saurait nous dispenser de réfuter les mensonges déconcertants qui obscurcissent l’histoire tragique de l’émancipation ouvrière au XXème siècle.

    Alors que la quasi-totalité des dirigeants syndicalistes français se rallient à « l’union sacrée », une poignée de militants fidèles à l’internationalisme prolétarien résistent à la marée patriotique et saluent avec espoir la conférence de Zimmerwald qui tente de réveiller l’esprit de solidarité par delà des frontières pour s’opposer à la boucherie impérialiste. En 1917, ils prennent fait et cause pour la révolution d’octobre qui semble réaliser l’idéal pour lequel ils ont toujours combattu. Et malgré leurs divergences avec les bolcheviks et les nouvelles inquiétantes qui commencent à circuler concernant la répression des opposants, les atteintes aux libertés ouvrières et la liquidation des formes originales de la démocratie soviétique, ils gardent leur confiance dans certains des dirigeants de l’Internationale et adhèrent au jeune Parti Communiste Français où ils prennent rapidement des responsabilités. Rosmer entre au Bureau politique, Monatte, Chambelland, et quelques autres, se retrouvent au comité directeur et à la rédaction de l’Humanité. Mais cette collaboration sera de courte durée. L’évolution de l’Internationale Communiste après la mort de Lenine aggrave la crise interne et les luttes de fraction, la domination d’un clan aux ordres des nouveaux maîtres de Moscou rend tout débat impossible. Objets de critiques incessantes, les syndicalistes révolutionnaires démissionnent en 1924 de toutes leurs fonctions, dénonçant l’arrivisme, l’électoralisme et les méthodes autocratiques de l’équipe en place, l’obéissance aveugle aux mots d’ordre et la « mentalité de chambrée » qui s’installe dans l’organisation. Et progressivement, exclus ou démissionnaires, tous vont quitter le Parti.

    Actualité de La Révolution Prolétarienne

    François Lonchampt, 2002

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  • Les « 21 conditions »

    Les dirigeants bolcheviks ne nourrissaient pas de grandes illusions sur le parcours politique de dirigeants du type de Cachin et Frossard. Mais ils ne pouvaient pas simplement leur tourner le dos, car derrière eux se tenait la masse des militants sincères qui s’orientaient vers l’Internationale Communiste. Aussi les dirigeants de l’Internationale firent-ils adopter, lors de son IIe Congrès, les célèbres « 21 conditions d’admission des Partis Communistes à la IIIe Internationale ». Les dirigeants qui voulaient adhérer à la IIIe Internationale devaient s’engager à s’y conformer – puis passer des engagements aux actes.

    Ces 21 conditions résumaient, dans des termes extrêmement clairs, une série de principes fondamentaux du marxisme en matière de programme, de propagande, de politique syndicale, de politique internationale et d’organisation. Contrairement à ce qu’affirment des légendes bourgeoises et réformistes, les 21 conditions n’étaient pas destinées à soumettre les sections de l’Internationale à la « dictature centrale » de Moscou. Elles avaient pour but de donner à l’Internationale un socle politique et organisationnel commun, à un moment où, comme le disait le préambule aux 21 conditions, « l’Internationale Communiste est, d’une certaine façon, à la mode ». Il s’agissait de tenir à l’écart de l’Internationale tous les anciens dirigeants pacifistes et chauvins qui voulaient y rentrer sans rien renier de leur passé. Il s’agissait également de rompre avec les pratiques funestes de la IIe Internationale, dans laquelle les dirigeants de chaque section fermaient les yeux sur les erreurs et trahisons des dirigeants des autres sections. Comme l’écrivait Trotsky en juillet 1920 : « les éléments qui s’insurgent qu’on pose, "du dehors", des conditions à leur entrée, démontrent par là leur complète incompréhension des principes et des méthodes d’action de la IIIe Internationale. […] L’Internationale Communiste n’est pas un rassemblement de partis ouvriers nationaux. Elle est le parti communiste du prolétariat international. […] Les communistes russes ont le droit et le devoir, en examinant la question de l’admission dans la IIIe Internationale des socio-démocrates indépendants d’Allemagne ou des socialistes français, de poser les conditions qui, de leur point de vue, puissent garantir notre parti international contre la liquéfaction et la décomposition. Mais toute organisation qui entre dans l’Internationale communiste acquiert à son tour le droit et la possibilité d’exercer une influence active sur la théorie et les pratiques des bolcheviks russes, des spartakistes allemands et des autres. »

    Le Congrès de Tours

    Quels étaient la nature et le rapport de force des différentes tendances de la SFIO, lors du Congrès de Tours ? Très minoritaire à la base du parti, l’opposition ouverte à l’adhésion à l’Internationale Communiste était menée par l’aile droite, dont Renaudel, Sembat et Blum. Ces « social-patriotes » – suivant l’expression de Lénine – s’inclinaient poliment devant la révolution d’Octobre, mais accablaient les communistes russes de toutes sortes de prétendues « déviations » théoriques et organisationnelles. Ils assumaient entièrement leur attitude pendant la guerre. Ils étaient, au fond, d’irréductibles réformistes et des adversaires résolus du bolchevisme.

    Le « centre » du parti était lui-même divisé en deux tendances : la droite, emmenée par Jean Longuet et Paul Faure, proposait d’adhérer à la IIIe Internationale « sous réserves » et en refusant de s’engager sur l’application des « 21 conditions ». Le long discours de Paul Faure, à Tours, montre que ce courant rejetait non pas le « principe » ou la « méthode » des 21 conditions, mais bien leur contenu révolutionnaire. Politiquement, Faure et Longuet étaient beaucoup plus proches de Sembat et Blum que de la IIIe Internationale. Aussi le Comité exécutif de l’Internationale prit-il fermement position contre l’intégration de ce courant dans le futur Parti Communiste Français. Signé par tous les membres de l’Exécutif – y compris, donc, par Lénine et Trotsky –, le célèbre « télégramme de Zinoviev » [1] fut lu aux délégués de Tours le 28 décembre 1920. L’Exécutif expliquait : « De la révolution mondiale, de la dictature du prolétariat [2], du système soviétique, Longuet et ses amis préfèrent, ou bien ne rien dire du tout, ou bien dire les plus banales ambiguïtés […] Nous sommes profondément convaincus que la majorité des ouvriers conscients de France n’admettra pas un compromis aussi ruineux avec les réformistes et qu’elle créera enfin à Tours le vrai Parti communiste un et puissant, libéré des éléments réformistes et semi-réformistes. »

    Cette prise de position avait notamment pour objectif d’empêcher la « gauche du centre » – emmenée par Frossard et Cachin, qui acceptaient, en parole, les « conditions d’adhésion » – de conclure un compromis avec le courant de Longuet et Faure. Les dirigeants de l’Internationale n’ignoraient pas que Frossard, Cachin et leurs amis manquaient de fermeté politique et pouvaient être tentés par un tel compromis. Le Congrès de Tours le confirma. Mais Longuet et ses partisans repoussèrent les perches qui leur furent tendues. Cela conforta le courant minoritaire de gauche, dirigé par Loriot et Souvarine, qui refusait tout accord avec Faure et Longuet. Des lors, le rapport de force était clair. Les deux courants de gauche – la gauche de Loriot/Souvarine et la « gauche du centre » de Frossard/Cachin – détenaient ensemble une nette majorité, dans le parti : environ 70 % des mandats. La scission était inévitable et salutaire. Le PCF, d’abord appelé SFIC (Section Française de l’Internationale Communiste), était né. L.O Frossard en fut le premier secrétaire général.

    Crise larvée

    Les dirigeants bolcheviks savaient parfaitement qu’en elle-même, la scission de Tours ne suffisait pas à passer, comme le disait Lénine, du « vieux type de parti européen parlementaire » au « nouveau type de parti, vraiment communiste » dont les travailleurs français avaient besoin. Le Congrès de Tours était un pas très important dans cette direction, mais un pas seulement. Il fallait rapidement s’atteler à corriger les carences politiques et organisationnelles héritées de la SFIO. Léon Trotsky, qui avait vécu en France plusieurs années et connaissait bien son mouvement ouvrier, fut chargé par l’Internationale d’aider le PCF à accomplir sa transformation en un parti authentiquement révolutionnaire. Ses nombreux courriers, articles, discours et résolutions sur le PCF, entre 1921 et 1923, constituent un matériel incontournable pour comprendre ce que furent les premières années du parti. [3]

    L’une des questions qui inquiétait le plus Lénine et Trotsky était la conception erronée de la direction du PCF sur ses tâches au sein du mouvement syndical. Au nom de la prétendue « autonomie syndicale », les dirigeants du PCF refusaient d’organiser un travail systématique et « à drapeau déployé » dans la CGT. Au nom de la même théorie, ils renonçaient à critiquer les dirigeants syndicaux réformistes du type de Léon Jouhaux. Dans un courrier de juillet 1921 à Frossard et Cachin, Trotsky explique : « Le parti doit s’assigner pour tâche de conquérir les syndicats de l’intérieur. Il ne s’agit pas de priver les syndicats de leur autonomie et de les soumettre au parti ; ce serait une absurdité. Il s’agit que les communistes deviennent au sein des syndicats les meilleurs travailleurs syndicaux, qu’ils gagnent la confiance des masses et acquièrent une influence décisive dans les syndicats. » La nature ne tolère pas le vide. Si les syndicats échappent à l’influence des communistes, ils tombent sous une autre influence : celle des réformistes et de la bourgeoisie. La prétendue « indépendance syndicale » se traduit, dans les faits, par une indépendance à l’égard des révolutionnaires – et par une dépendance à l’égard des réformistes. 90 ans plus tard, ces idées méritent d’être méditées par tous les militants communistes et syndicaux. Aujourd’hui comme à l’époque, l’opposition entre « politique » et « syndicalisme » est un leurre qui profite toujours au courant le plus modéré du mouvement ouvrier.

    Trotsky et l’Exécutif de l’Internationale soulevèrent d’autres problèmes : la composition sociale de la direction du parti, insuffisamment ouvrière ; la nécessité d’un contrôle plus strict des élus, des journalistes et de la presse du parti ; le double jeu de nombreux dirigeants – dont Frossard – à l’égard des décisions de l’Internationale ; la phraséologie « pacifiste », « républicaine » et « patriotique » qui marquait de nombreux articles de l’Humanité. A partir de 1922, alors que le capitalisme s’était stabilisé et que la bourgeoisie reprenait l’offensive, Trotsky s’efforça de convaincre la direction du PCF de la nécessité d’appliquer la stratégie du « Front Unique », qui impliquait de proposer aux dirigeants et militants de la SFIO une lutte commune pour défendre les conditions de vie et de travail des masses. Face aux résistances de la direction et à la crise larvée dont le parti ne parvenait pas à sortir, l’Internationale Communiste mit la « question française » à l’ordre du jour de son IVe Congrès (novembre 1922). Trotsky, Zinoviev, Boukharine et Lénine lui-même siégèrent à la commission chargée de discuter du PCF, ce qui prouve que la situation était jugée sérieuse.

    Rédigés par Trotsky, les documents de congrès sur le PCF reprenaient les idées et propositions qu’il avait développées à maintes reprises, depuis le Congrès de Tours. A cette occasion, l’Internationale exigea d’en finir avec un véritable scandale : l’appartenance de militants et de dirigeants du PCF – dont Frossard – à la Franc-maçonnerie : « l’appartenance d’un nombre considérable de communistes français aux loges maçonniques est le témoignage le plus manifeste et le plus pitoyable que notre Parti français a conservé, non seulement l’héritage psychologique de l’époque du réformisme, du parlementarisme et du patriotisme, mais aussi des liaisons tout à fait concrètes, extrêmement compromettantes, avec les institutions secrètes, politiques et carriéristes de la bourgeoisie radicale. » L’Internationale sommait les communistes français de choisir entre la Franc-maçonnerie et le PCF. Frossard quitta le parti – avant de poursuivre sa carrière dans la SFIO.

    L’émergence et les conséquences du stalinisme

    Les pressions et les conseils de l’Internationale ne furent pas vains. L’Internationale s’appuyait sur la bonne volonté et l’instinct révolutionnaire des militants de la base du parti. Le départ de Frossard et d’autres dirigeants opportunistes était un signe sûr que le parti avançait dans la bonne direction. Cependant, ces développements furent interrompus par les conséquences d’événements qui se déroulaient à des milliers de kilomètres de Paris. La crise qui s’accentuait au sein du Parti russe, à partir de 1923-24, eut des répercussions dans les sections de l’Internationale. Après la défaite de la révolution allemande, l’isolement de la révolution russe et l’arriération économique de la Russie déterminèrent l’émergence d’une caste bureaucratique qui luttait pour ses propres intérêts et privilèges. Dès 1924, l’offensive de la « troika » – Zinoviev, Kamenev et Staline – contre « l’opposition de gauche », dirigée par Trotsky, commençait à se répercuter au sein du PCF. Les syndicalistes révolutionnaires Rosmer et Monatte – que l’Internationale était si fière d’avoir gagnés – furent exclus du parti, de même que Boris Souvarine et bien d’autres. Malade, Loriot protesta lors du congrès de janvier 1925. Puis, écoeuré, il quitta le parti.

    La dégénérescence bureaucratique de l’Internationale Communiste, que Staline transforma en un instrument servile de sa politique étrangère, est souvent interprétée comme la réalisation de la « prophétie » de Léon Blum et de tous ceux qui, au Congrès de Tours, annonçaient la soumission des sections de l’Internationale aux dictats de Moscou. Il s’agit en fait d’un énorme contresens historique. Sur les plans politique et organisationnel, le stalinisme fut une rupture complète – accomplie dans le sang – avec les quatre premiers Congrès de l’Internationale Communiste. A l’époque du Congrès de Tours, l’Internationale était une organisation vivante et démocratique, dans laquelle chaque militant avait le droit de défendre librement son point de vue. Les idées et les méthodes policières du stalinisme ne « découlaient » pas des 21 conditions : elles en étaient une monstrueuse caricature.

    La stalinisation de l’Internationale Communiste eut des conséquences graves sur la politique et les méthodes du PCF. Cependant, malgré les erreurs et, parfois, les trahisons de ses directions successives, le lien qui unissait le PCF aux meilleurs éléments de la jeunesse et de la classe ouvrière ne s’est jamais rompu. Aujourd’hui, ce lien est certes affaibli, mais il est toujours bel et bien vivant. C’est ce qui explique l’hostilité persistante de la classe dirigeante française à l’égard du PCF, qu’elle rêve d’enterrer. 90 ans après sa création, le PCF peut – et, selon nous, doit – devenir un pôle d’attraction pour tous ceux qui veulent en finir avec le capitalisme en crise. En cet anniversaire du Congrès de Tours, le mouvement communiste doit renouer avec les grandes idées et traditions révolutionnaires des quatre premiers Congrès de l’Internationale Communiste. Les documents de ces congrès sont, aux côtés du Manifeste de Marx et Engels, les textes fondateurs de notre mouvement. Ils sont plus que jamais d’actualité.

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  • En 1920, une majorité des militants socialistes décide d’adhérer à la 3ème Internationale. Mais dans la décennie qui suit, le parti est stalinisé et épuré selon les intérêts de la bureaucratie qui confisque le pouvoir en URSS.

    D’où le paradoxe : pendant des décennies, le PCF a organisé des dizaines de milliers de travailleurs combatifs, luttant contre l’exploitation capitaliste et se réclamant du socialisme. C’est leur dévouement qui lui a donné un crédit politique dans de larges couches de la classe ouvrière, et lui a permis de le garder malgré bien des revirements. Mais chaque fois qu’il a partagé le pouvoir ça a été pour servir les intérêts de la bourgeoisie.
    Juin 36 : il faut savoir terminer une grève

    En 1935, le PCF constitue, avec la SFIO et le Parti radical, le Front Populaire sous l’injonction de Staline qui veut, face à l’Allemagne nazie, s’entendre avec les « démocraties » et favoriser des gouvernements bourgeois bienveillants à son égard.

    Les élections sont favorables à la gauche mais le PCF renonce à tout ministère, moins pour ne pas se compromettre que pour ne pas effrayer la bourgeoisie. Pourtant une vague de grèves éclate juste après les élections. Pour ramener l’ordre, Blum, le chef socialiste du gouvernement fait lâcher au patronat les congés payés et la semaine de 40 heures. Mais c’est l’intervention du PCF qui est décisive pour faire reprendre le travail, souvent difficilement d’ailleurs. Thorez lance alors son fameux : « Il faut savoir terminer une grève ».

    Juin 36 est une victoire, provisoire, de la classe ouvrière. Mais pour la première fois le PCF a permis à la bourgeoisie de limiter les dégâts et ainsi d’être en mesure de reprendre bien vite ce qu’elle avait concédé.
    1944-1947 : il faut retrousser les manches

    Dès 1943, De Gaulle fait entrer dans le gouvernement provisoire qu’il préside à Alger des représentants du PCF. Pour s’assurer que la population ne présentera pas la facture de toutes les souffrances subies pendant la guerre, il a besoin du PCF, à nouveau disponible pour cette tâche puisque l’URSS est une alliée.

    Le PCF remporte 27% des voix en octobre 45. Il n’a jamais eu autant de poids politique. Il va l’utiliser pour imposer des sacrifices à la population : des conditions de travail très dures, des salaires rognés par l’inflation, le rationnement. Le PCF, ministres en tête, se lance dans « la bataille de la production ». Thorez déclare : « il faut produire et encore produire » et « la grève, c’est l’arme des trusts ».
    En quarantaine mais responsable

    De 44 à 47, le PCF a joué le rôle d’un parti social-démocrate, directement au service de la bourgeoisie et associé au pouvoir. Mais il n’est pas un parti social-démocrate, justement. Ses dirigeants restent sensibles, malgré tout, à la base ouvrière, ne serait-ce que parce que de leur influence sur elle dépend de se faire accepter par la bourgeoisie. Et ils sont encore bien plus sensibles... aux intérêts de la bureaucratie soviétique. Deux bonnes raisons, pour la bourgeoisie, de ne les utiliser que si elle en a véritablement besoin.

    En 1947, des grèves éclatent malgré l’opposition de la CGT, à Renault par exemple, sérieux avertissement pour le PCF qui peut craindre pour son monopole politique sur la classe ouvrière. En mai, il demande quelques concessions au gouvernement qui les refuse et le renvoie dans l’opposition. Il y sera maintenu pendant 35 ans : au même moment a commencé la « guerre froide » entre l’URSS et les grandes puissances impérialistes.

    Pendant tout ce temps pourtant, s’il reprend un langage plus radical, il ne va jamais cesser de signaler par de nombreux gestes politiques qu’il se veut toujours un parti de gouvernement, « responsable ». Ses députés votent les « pleins pouvoirs » à Guy Mollet, en 1956, qui permettront d’intensifier la guerre en Algérie et d’y envoyer le contingent. Et il joue à nouveau le rôle de l’éteignoir durant la vague de grèves de 1968, que ses militants ont pourtant aussi contribué à déclencher.
    1981 : la caution de l’austérité

    Quand Mitterrand est élu en 1981, le PS dispose d’une majorité absolue qui lui permettrait de se passer des députés communistes. Le PCF a pris un coup, un certain nombre de ses électeurs lui ont préféré le PS qu’il avait pendant près de 10 ans présenté comme l’allié indispensable. Il obtient cependant quatre postes ministériels. En fait ce qui lui reste de liens avec Moscou n’a plus guère d’importance aux yeux de la bourgeoisie française. Et Mitterrand qui s’est donné pour but d’affaiblir le PCF juge que le compromettre au gouvernement est encore la meilleure façon de le faire.

    Car au gouvernement le PCF n’a d’autres choix que de contribuer à faire avaler des pilules amères aux travailleurs : l’explosion du chômage, les licenciements massifs, notamment dans les mines, la sidérurgie, l’automobile, le blocage des salaires dès 1982.

    Et conformément aux vœux de Mitterrand le PCF va le payer cher. Son déclin électoral continue. Dès 84 il est si bien usé après 3 ans de ministères qu’il renonce à entrer dans le nouveau gouvernement Fabius.

    La suite a montré que ce n’était un renoncement ni à soutenir de nouveaux gouvernements anti-ouvriers, ni à se faire accepter définitivement par la bourgeoisie.

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  • L’exemple de Renault Flins : 25 ans d’histoire syndicale, ou l’évolution parallèle de la CGT et du PCF

    Mis en ligne le 1er août 2002

    La direction du PCF, jusqu’à sa "mutation" sous la direction de Robert Hue, se devait d’avoir des liens privilégiés avec le milieu ouvrier. Renault Flins faisait partie de la dizaine de grosses entreprises industrielles avec lesquelles elle était en lien direct. Elle y maintenait le contact avec quelques militants parfaitement fiables, court-circuitant les structures du parti, dans les deux sens. Ces liens CGT-PC font qu’on ne peut comprendre l’évolution et les virages de la CGT qu’en les mettant en parallèle avec la politique du PCF.

    Avant 1968, le PCF faisait systématiquement exclure de la CGT les militants révolutionnaires. Dans les années qui ont suivi, une politique plus subtile consista à intégrer à l’appareil syndical, le plus souvent avec succès, ceux des militants gagnés à la contestation par la vague de 68.

    Les purges des années 70

    Pourtant dès 1974, avec les accords de l’union de la gauche derrière Mitterrand, le PCF s’est de nouveau soucié du danger que pourraient constituer des "gauchistes" tenant des positions dans des syndicats de grosses entreprises. A Flins l’affrontement était quasi permanent entre la direction de l’usine, assurée par un directeur ex-chef du personnel à SIMCA, et les ouvriers et les syndicats ouvriers. Mais pour dure que soit la vie syndicale, elle était réelle. La CGT avait alors 1100 adhérents payant une moyenne de sept timbres par an. A partir de 1975, dans les ateliers de tôlerie et presses, un petit journal syndical ronéoté paraissait chaque semaine.

    L’appareil CGT a déclenché la purge en février 1976 à l’occasion des élections de délégués du personnel pour éliminer des listes tout ce qui ressemblait à des contestataires potentiels de la politique d’Union de la Gauche à venir. La CGT a perdu 2000 voix ; mais la bureaucratie a gardé la mainmise. A l’époque, un appel à un nouveau congrès fut lancé par 24 délégués et militants connus pour essayer de sauver le syndicat, mais rien n’y fit ; tous furent éliminés. Moins de trois ans après, en mai 1979, une nouvelle vague d’exclusions eut lieu, malgré les protestations de sections syndicales entières (peinture, mécanique...). Le PCF voulait être bien sûr qu’il ne restait personne qui puisse servir de point de ralliement à une opposition à la politique qu’il allait devoir faire mener à la CGT.

    Le syndicat ne s’en est jamais remis : l’équipe militante a été brisée, les journaux syndicaux et comptes rendus d’activité ont été arrêtés, le nombre de syndiqués a dégringolé en flèche. Mais l’appareil du PC gardait le contrôle absolu de la situation. Et quand deux ans après le gouvernement d’Union de la gauche avec ministres PC est arrivé, la CGT Flins était normalisée et bien aux ordres.
    La CGT contre les grèves

    En 1982 et 83, ce fut la grève des chaînes de mécanique et des ouvriers d’entretien outillage, puis des caristes, puis des peintres… L’usine fut arrêtée pendant presque deux mois. Mauroy, premier ministre, parla de "grèves dirigées par les intégristes chiites". Le PC poussa l’appareil syndical à faire pression sur les militants CGT impliqués dans les grèves. Au sein du syndicat on disait que les grèves étaient "fomentées par la droite pour barrer la route au gouvernement de gauche". Le résultat le plus tangible fut le désarroi des militants d’atelier ne sachant plus quoi faire. Et aux élections suivantes la CFDT s’est retrouvée majoritaire avec une image de combativité et la réputation que dans les grèves, elle ne se dégonflait pas alors que la CGT avait le cul entre deux chaises.

    Lors de la grève Talbot, fin 1983, ce sont les militants de l’appareil de Flins qui sont allés faire le coup de poing contre la CFDT. Il fallait sauver le gouvernement !

    Dans cette période 81-84 la CGT Renault signa des accords et laissa passer sans rien dire ce qui se mettait en place : entre autres l’ordonnance de 1982 sur les horaires spéciaux de fin de semaine et les lois Auroux qui permettaient les dérogations au code du travail en matière d’horaires. Un nouveau virage se produisit pourtant en 1984, quand les ministres PC quittèrent le gouvernement. La CGT Flins, jusqu’à aujourd’hui, n’a plus signé aucun accord, même si elle ne s’est jamais donné les moyens réels de les combattre jusqu’à l’annulation.

    Et il a fallu que la CFDT Flins effectue son "recentrage" dans les années 1985-90 pour que la CGT, redevenue plus revendicative aux yeux de la masse des travailleurs de l’usine, redevienne majoritaire sur l’usine, alors que la CFDT signait des accords (sur la troisième équipe notamment) et excluait massivement, elle aussi, ses contestataires... dont une bonne partie des militants exclus de la CGT en 76-79 qui s’étaient reconvertis quelques années après à la CFDT.
    La fonte des effectifs syndiqués

    Toutes ces trahisons et ces revirements ont profondément marqué les travailleurs à Flins. La plus grande partie de ceux-ci qui ont vécu ces 25 dernières années à l’usine, ont été syndiqués à un moment ou à un autre soit à la CGT soit à la CFDT ; puis ont laissé tomber, déçus, voire écœurés.

    Il serait faux de croire que c’est par absence de combativité, même si entre 1983 et 1995 où il n’y a pas eu de grande lutte. En 1995, la grève a paralysé l’usine trois semaines, mais ni dans le cours de la grève ni après il n’y a eu d’adhésions aux syndicats ; quelques petites dizaines tout au plus, tous syndicats confondus.

    En 25 ans, les effectifs syndiqués ont fondu. Vers 1985, ça a été le lancement de la politique "une carte, un timbre = un syndiqué". Les patrons avaient inventé le 0,2 % de la masse salariale pour subventionner les organisations syndicales qui assuraient par là leur vie matérielle, les cotisations ne devenant qu’un complément plus ou moins accessoire.

    Il n’est un secret pour personne que le syndicat CGT (et c’est pire pour les autres) a bien moins de 200 cotisants réguliers, et encore par le biais des prélèvements automatiques (il s’est avéré nécessaire de le rendre obligatoire pour les mandatés). Pour afficher 7 à 800 syndiqués, il faut compter les "une carte, un timbre".

    Après l’épisode 1981-84, le discours dans le syndicat a été qu’il ne faudrait jamais recommencer. Promis, juré, on ne se ferait plus avoir. Pourtant avec le gouvernement Jospin et la nouvelle participation des ministres PCF, rebelote. Mais dans l’équipe syndicale actuelle, bien que considérablement affaiblie, ça ne passe pas.

    Car ces dernières années, l’influence du PC sur les militants n’est plus ce qu’elle était. Même parmi ceux qui ont toujours suivi le PC, Hue n’est pas une référence et ce que dit le PC est suspect. "Discipline de parti" connaît plus. Personne de Flins n’était sur la pelouse de la fête de L’Humanité en 1997 quand Hue s’est fait siffler ; mais pas mal de militants d’ici regrettent de n’en avoir pas été. Et quasi tous les militants du syndicat sont en hostilité déclarée à la loi Aubry... en mettant dans le même sac la nouvelle ligne syndicale tracée par Thibault.

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