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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > La révolution du 19 juillet 1936 en Espagne

La révolution du 19 juillet 1936 en Espagne

jeudi 27 janvier 2011, par Robert Paris

Révolution et contre-révolution en Espagne (1936-1938)

Felix Morrow

ch. III – La révolution du 19 juillet

Le prolétariat de Barcelone empêcha la capitulation de la République devant le fascisme. Le 19 juillet, presque à mains nues, il prit d’assaut victorieusement les premières casernes. Le jour suivant, à 14 heures, il était maître de la ville.

L’honneur d’ouvrir la lutte armée contre le fascisme n’était pas revenu par accident au prolétariat de Barcelone. Port de mer et principal centre industriel de l’Espagne, Barcelone, qui concentrait dans ses murs et dans les villes industrielles catalanes voisines près de la moitié de la classe ouvrière espagnole, a toujours été à l’avant-garde de la révolution. Le réformisme parlementaire de l’U.G.T., dirigée par les socialistes, n’avait jamais pu s’y implanter. Les partis socialiste et stalinien (le P.S.U.C.) réunis ne regroupaient pas, le 19 juillet, autant de membres que le P.O.U.M. Les travailleurs étaient presque tous organisés par la C.N.T., dont les souffrances et les persécutions, tant sous la monarchie que sous la République, avaient imprégné sa base d’une tradition militante anticapitaliste, bien que sa philosophie anarchiste ne l’ait pas dotée d’une direction systématique. Mais, avant que cette philosophie n’aie pu révéler sa tragique caducité, la C.N.T. atteignait des sommets historiques dans sa lutte victorieuse contre les forces du général Goded.

Le gouvernement catalan, comme à Madrid, refusa d’armer les travailleurs. Les émissaires de la C.N.T. et du P.O.U.M., qui, venus réclamer des armes, furent informés, avec le sourire, qu’ils pouvaient prendre celles que les Gardes d’assaut blessés abandonnaient.

Mais, dans l’après-midi du 18, les travailleurs de la C.N.T. et du P.O.U.M. organisèrent des raids dans les magasins d’articles de chasse pour prendre des fusils, dans les chantiers pour s’emparer de bâtons de dynamite, et dans les demeures fascistes où étaient cachées des armes. Avec l’aide de quelques gardes d’assaut amis, ils s’étaient emparés de plusieurs râteliers de fusils gouvernementaux. (Depuis 1934, les travailleurs révolutionnaires avaient rassemblé à grand peine quelques fusils et pistolets.) C’était là avec autant de véhicules à moteur qu’ils purent en trouver, tout ce dont les travailleurs disposaient, quand le 19, à cinq heures du matin, les officiers fascistes commencèrent à faire sortir leurs détachements des casernes.

Des heurts isolés devant des barricades de pavés conduisirent dans l’après-midi à un affrontement généralisé. Et là, les armes politiques firent mieux que suppléer à l’infériorité de l’armement face aux fascistes. Des travailleurs héroïques s’avançaient hors des lignes pour interpeller les soldats et leur demander pourquoi ils tiraient sur leurs compagnons de travail. Ils tombaient sous le feu des fusils et des mitrailleuses, mais d’autres surgissaient à leur place. Ici ou là, un soldat commençait à tirer dans le vide. Puis d’autres, plus audacieux, se tournèrent contre leurs officiers. Quelque génie militaire inconnu – peut-être mourut-il alors – profita de l’occasion pour permettre à l’a masse des travailleurs de quitter ses positions retranchées et d’aller de l’avant. Les premières casernes furent prises. Dans l’après-midi, on captura le général Goded. Les ouvriers nettoyèrent Barcelone avec les armes des arsenaux. En quelques jours, toute la Catalogne fut entre leurs mains.

Dans le même temps, le prolétariat madrilène se mobilisait. Les socialistes de gauche distribuaient leurs maigres stocks d’armes, sauvés d’octobre 1934. On éleva des barricades dans les rues principales et autour des casernes de Montana. Des groupes d’ouvriers guettaient les dirigeants réactionnaires. Le 19, à l’aube, les premières patrouilles de la milice se mirent en place. A minuit, on échangea les premiers coups de feu avec les casernes. Mais ce ne fut que le jour suivant, quand les grandes nouvelles parvinrent de Barcelone, qu’on les prit d’assaut.

Valence aussi fut rapidement arrachée des mains des fascistes. Le gouverneur nommé par Azaña, ayant refusé de les armer, les travailleurs se préparèrent à affronter la troupe avec que la simple " défense de la République ", les démocrates staliniens ont encore à expliquer pourquoi tout ceci est arrivé.

En Catalogne en particulier, une semaine après le 19 juillet let, les transports et l’industrie étaient presque entièrement aux mains des comités ouvriers de la C.N.T., et les travailleurs s’étaient regroupés dans les deux comités C.N.T.-U.G.T. réunis. Les comités syndicaux reprirent systématiquement en mains la production, la remirent en ordre et l’accélérèrent pour les besoins de la guerre. Par le biais des industries nationales de Barcelone, le même processus s’étendit à Madrid, Valence, Alicante, Almeria et Malaga, sans prendre toutefois le caractère généralisé qu’il avait en Catalogne. Néanmoins, dans les provinces basques, la grande bourgeoisie, qui s’était prononcée en faveur de la république démocratique, resta maîtresse de ses usines. Un comité U.G.T.-C.N.T. prit en charge la totalité des transports de l’Espagne. Des délégations d’entreprises ne tardèrent pas à partir à l’étranger pour déterminer les importations et les exportations.

Les paysans n’eurent pas besoin qu’on les presse de prendre la terre. Ils essayaient de le faire depuis 1931 ; on honorait les noms des villages de Casas Viejas, Castilblanco, Yeste où les troupes d’Azaña avaient massacré ceux qui s’étaient emparés de la terre. Maintenant, Azaña n’était plus en mesure de les en empêcher. Dès que les nouvelles arrivèrent des villes, les paysans se jetèrent sur les terres. Tout officier du gouvernement, tout propriétaire républicain assez stupide pour leur barrer le chemin, se heurtait à leurs faux et à leurs haches. En de nombreux endroits, pénétrés des enseignements des anarchistes et des socialistes de gauche, ils s’organisèrent directement en collectivités. Des comités paysans s’occupèrent de nourrir les milices et les villes, en donnant ou vendant leurs produits directement aux comités d’approvisionnement, aux colonnes de la milice et aux syndicats.

Partout, les structures gouvernementales existantes et les organisations ouvrières se montrèrent incapables d’organiser la guerre et la révolution. Chaque district, ville ou village créa son comité de la milice pour armer les masses et les entraîner. Les comités d’usines U.G.T.-C.N.T. qui dirigeaient tous les ouvriers, y compris ceux qui n’avaient jamais été organisés auparavant, se développèrent plus largement que les organisations syndicales traditionnelles. Les vieilles administrations municipales disparurent, remplacées généralement par des comités unitaires où tous les partis et syndicats antifascistes étaient représentés. Toutefois l’Esquerra et la Gauche républicaine n’y apparurent que rarement. Ils remplacèrent des ouvriers et des paysans qui, bien que toujours membres des partis républicains, suivaient les travailleurs les plus avancés et siégeaient avec eux, le " Comité central des milices antifascistes de Catalogne ", créé le 21 juillet, était le plus important de ces nouveaux organes de pouvoir. Cinq de ses quinze membres étaient des anarchistes de la C.N.T. et de la F.A.I., et ils le dominaient. L’U.G.T. avait trois représentants, en dépit de sa faiblesse numérique en Catalogne, mais les anarchistes espéraient par ce biais susciter ailleurs la construction de comités analogues. Le P.O.U.M. avait un représentant au Comité central, de même que l’Union paysanne (Rabassaires) et les staliniens (P.S.U.C.). Les partis bourgeois en avaient quatre.

A l’inverse d’une coalition gouvernementale qui repose en fait sur le vieil appareil d’Etat, le Comité central, dominé par les anarchistes, s’appuyait sur les organisations ouvrières et les milices. L’Esquerra et ceux qui en étaient le plus proche les staliniens et l’U.G.T. – ne faisaient pour l’instant que suivre. Les décrets du Comité central constituaient la seule loi en Catalogne., Companys obéissait sans question à ses ordres de réquisitions ou à ses demandes d’argent. Censé avoir été mis en place comme centre d’organisation des milices, il lui fallut de plus en plus assumer des fonctions gouvernementales. Il organisa bientôt un département de police ouvrière, puis un département chargé de l’approvisionnement dont les décrets avaient force de loi dans les usines et dans les ports.

Les campagnes militaires du Comité central, durant ses mois d’existence, furent inextricablement liées à des activités révolutionnaires. Il en fut ainsi pendant les campagnes de l’Aragon, que les milices catalanes investirent en cinq jours et qu’elles conquirent en tant qu’armée de libération sociale. On créa des comités antifascistes de villages, auxquels on remit toutes les grandes propriétés, les moissons, les approvisionnements, le bétail, les outils, etc., qui appartenaient aux grands propriétaires et aux réactionnaires. A partir de là, le comité de village organisa la production sur de nouvelles bases, généralement collectives, et créa une milice villageoise pour promouvoir la socialisation et combattre la réaction. Les réactionnaires capturés passèrent en procès devant l’assemblée générale du village. Tous les titres de propriété, les hypothèques, les reconnaissances de dettes des registres officiels furent voués au feu de joie. Le monde du village ainsi transformé, les colonnes catalanes pouvaient aller de l’avant, certaines que tout village ainsi organisé constituait une forteresse de la révolution.

Les staliniens ont fait une grande propagande calomniatrice sur la prétendue faiblesse des activités militaires des anarchistes. La création hâtive des milices, l’organisation de l’industrie de guerre étaient inévitablement hasardeuses dans des mains inexpertes. Mais, pendant ces premiers mois, les anarchistes secondés par le P.O.U.M. compensèrent largement leur inexpérience militaire par l’audace de leur politique sociale. Dans la guerre civile, l’arme décisive est la politique. En prenant l’initiative, en s’emparant des usines, en encourageant la paysannerie à prendre la terre, les masses de la C.N.T. écrasèrent les garnisons établies en Catalogne. En marchant sur l’Aragon en tant que libératrices sociales, elles firent se dresser la paysannerie, ce qui paralysa les forces fascistes. Selon les plans des généraux, Saragosse, siège de l’Ecole de guerre, et peut-être la plus importante des garnisons de l’armée, aurait dû être pour l’Espagne orientale ce que Burgos devint pour l’Ouest. Elle fut au contraire immobilisée dès les premiers jours.

Des multitudes de comités d’usines, de villages, d’approvisionnement, de ravitaillement, de police, etc., qui réunissaient les diverses organisations antifascistes et détenaient en réalité une autorité supérieure à celle de leurs composantes se ralliaient au Comité central des milices. Certes, après le premier raz-de-marée révolutionnaire, les comités révélèrent leur faiblesse fondamentale . ils étaient fondés sur l’accord mutuel des organisations dont les membres composaient la base, et les premières semaines passées, l’Esquerra, appuyée par les staliniens, reprit courage et avança son propre programme. Les dirigeants de la C.N.T. commencèrent à faire des concessions au détriment de la révolution. Dans ce cadre, les comités n’auraient pu fonctionner qu’en abandonnant progressivement la méthode de l’accord mutuel et en adoptant celle des décisions majoritaires par le biais de délégués de milices ou d’usines démocratiquement élus.

Les régions de Valence et de Madrid avaient également tissé un réseau de comités unitaires de milices antifascistes, de patrouilles ouvrières, de comités d’usines et de districts pour balayer les réactionnaires des villes et envoyer la milice au front.

Ainsi à côté des gouvernements officiels de Madrid et de la Catalogne avaient surgi des organes de pouvoir contrôlés essentiellement par les travailleurs et par le biais desquels les masses organisaient la lutte contre le fascisme. Pour l’essentiel, la lutte militaire, économique et politique se faisait indépendamment du gouvernement, et même malgré lui.

Comment caractériser un tel régime ? Par essence, il était identique à celui de la Russie de février à novembre 1917 : un régime de double pouvoir. L’un d’eux, celui d’Azaña et de Companys, sans armée, sans police ou autres forces armées à ses ordres, était déjà trop faible pour contester l’existence de l’autre. L’autre, celui du prolétariat en armes, n’était pas encore assez conscient de la nécessité de se passer du pouvoir d’Azaña et Companys. Ce phénomène de double pouvoir a accompagné toutes les révolutions prolétariennes. Il signifie que la lutte des classes est toute proche du moment ou l’un ou l’autre doit devenir le maître incontesté. C’est un balancement critique d’alternatives sur une lame de rasoir. Une longue période d’équilibre est hors de question ; l’un ou l’autre doit l’emporter rapidement. La révolution du 19 juillet était inachevée, mais le fait qu’elle ait suscité un régime de double pouvoir atteste qu’il s’agissait bien d’une révolution.

ch. IV – Vers une coalition avec la bourgeoisie

Dans toutes les périodes de double pouvoir – la Russie de février à novembre 1917 et l’Allemagne de 1918-1919 ayant été les plus importantes – le gouvernement bourgeois ne continue d’exister qu’en admettant en son sein des représentants des organisations ouvrières réformistes, qui deviennent de ce fait le principal soutien de la bourgeoisie. Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires ne défendaient pas seulement le gouvernement provisoire au sein des soviets, ils siégeaient aussi à ce gouvernement avec les ministres bourgeois. Ebert et Scheidemann détenaient la majorité dans les conseils d’ouvriers et de soldats mais, en même temps, siégeaient au gouvernement. En Espagne, toutefois, pendant sept semaines critiques, aucun représentant ouvrier n’entra au gouvernement.

Non que la bourgeoisie n’en ait pas voulu, ou que les dirigeants ouvriers ne l’aient pas souhaité et désiré ! Le 19 juillet au soir, quand la confirmation définitive de la conquête de Barcelone par les ouvriers lui parvint, Azaña finit par abandonner sa tentative de former un "cabinet de paix" avec Barrio. Giral devint Premier ministre. Azaña et Giral demandèrent à Prieto et Caballero d’entrer au cabinet. Prieto le souhaitait vivement. Mais Caballero refusa la proposition de Giral, et Prieto n’osa pas y entrer sans lui.

En Catalogne, pendant les derniers jours de juillet, Companys prit trois dirigeants staliniens dans son cabinet. Mais ceux-ci furent contraints de démissionner dans les trois jours, à la demande des anarchistes qui dénonçaient leur entrée au gouvernement comme incompatible avec le rôle dirigeant du Comité central des milices.

Ainsi, pendant sept semaines, les gouvernements bourgeois restèrent coupés des masses, sans la protection de ministres réformistes. La conduite des républicains ne rehaussa pas non plus leur prestige. Les fonctionnaires les plus couards s’enfuirent à Paris. Solidaridad Obrera, organe de la C.N.T., publia quotidiennement une " galerie des hommes illustres ", celle des républicains qui avaient fui. Le gouvernement possédait l’une des plus importantes réserves d’or – mis à part celles des grandes puissances impérialistes – plus de six cents millions de dollars. Il ne fit cependant aucun effort pendant les deux premiers mois pour acquérir des armes à l’étranger. Il fit l’éloge de la tentative française d’organiser la " non-intervention ". Il s’éleva contre la prise des usines par les ouvriers et l’organisation de l’économie de guerre. Il dénonça les comités de districts et les patrouilles ouvrières qui nettoyaient l’arrière-garde des réactionnaires.

Le régime bourgeois catalan, dirigé par l’astucieux Companys (qui avait été autrefois l’avocat de la C.N.T. et connaissait donc fort bien le mouvement ouvrier), en présence d’un soulèvement révolutionnaire autrement plus intense qu’à Madrid, se conduisit beaucoup plus habilement qu’Azaña-Giral. Lors des premières semaines rouges, il approuva sans discussion tous les pas franchis par les ouvriers. Mais il était bien plus isolé à Barcelone que le cabinet de Madrid.

Il manquait aux gouvernements de Madrid et de Barcelone l’instrument indispensable de la souveraineté : la force armée. L’armée régulière s’était ralliée à Franco. La police régulière n’avait plus de réelle indépendance, ayant été submergée par le flot des ouvriers armés. La bourgeoisie madrilène, privée elle-même de sa police, dont la plupart des membres s’étaient soit portés volontaires soit avaient été envoyés au front sous la pression des travailleurs, voyait cependant d’un mauvais œil le statut officiel concédé à la direction ouvrière des milices par le gouvernement catalan. L’explication discrète donnée par Jaime Miravittles, leader de l’Esquerra, en dit long :

"Le Comité central des milices naquit deux ou trois jours après le Mouvement (subversif), en l’absence de toute force publique régulière, alors qu’il n’y avait pas d’armée à Barcelone. D’autre part, il n’y avait plus aucun garde-civil ou d’assaut, car tous s’étaient battus avec une telle ardeur, unis avec les forces populaires, qu’ils faisaient maintenant partie de la même masse à laquelle ils étaient restés mêlé. Dans ces circonstances, les semaines passèrent sans qu’il fut possible de réunir et de regrouper les forces dispersé des gardes-civils ou d’assaut."

(Heraldo de Madrid, 4 septembre 1936.)

Il n’en demeure pas moins qu’en dépit de l’apparition du double pouvoir, en dépit de l’étendue du pouvoir du prolétariat dans les milices et de son contrôle sur la vie économique, l’Etat ouvrier resta embryonnaire, atomisé, éparpillé dans les diverses milices, comités d’usines, comités locaux de défense antifascistes constitués conjointement par les diverses organisations. Il ne se centralisa jamais sous forme de conseils ouvriers et soldats à l’échelle de la nation, comme dans la Russie de 1917, et l’Allemagne de 1918-1919. Ce n’est que lorsque le double pouvoir atteint de telles proportions organisationnelles que le choix entre le régime antérieur et le nouvel ordre révolutionnaire dont les conseils deviennent l’instance étatique est mis à l’ordre du jour. La révolution espagnole ne s’éleva jamais jusque-là, bien que le pouvoir réel des travailleurs ait été bien supérieur à celui que les ouvriers avaient détenu pendant la révolution allemande et même dans la Russie d’avant novembre 1917. Localement, et dans chaque colonne de la milice, les travailleurs tenaient les rênes. Mais au sommet, il n’y avait que le gouvernement ! Ce paradoxe s’explique simplement : il n’existait pas de parti révolutionnaire en Espagne, prêt à impulser avec audace et détermination l’organisation des soviets.

Mais, de l’impuissance dans la création des organes nécessaires au renversement de la bourgeoisie à l’acceptation de la collaboration avec elle, n’y a-t-il pas un abîme ? Pas du tout ! En période révolutionnaire, l’alternative repose sur une lame de rasoir. L’un ou l’autre terme doit l’emporter. Chaque jour qui passe vaut une décade du temps de paix. Le "réalisme " d’aujourd’hui sera demain l’avenue conduisant à la collaboration avec la bourgeoisie. La guerre civile fait rage. La bourgeoisie libérale offre de participer au combat contre les fascistes. Il est évident que les travailleurs accepteront son aide. Quelles sont les limites d’une telle coopération ? Dans la lutte contre Kornilov, les bolcheviks " sectaires " les définirent très clairement : par dessus tout concentrer le pouvoir entre les mains des soviets.

Au plus fort de la lutte contre la contre-révolution de Kornilov, en septembre 1917, lorsque Kérensky et les autres ministres bourgeois proclamaient qu’il fallait écraser Kornilov, aussi fort sans doute qu’Azaña et Companys déclamaient contre Franco, les bolcheviks avertirent les ouvriers que le gouvernement provisoire était impuissant et que seuls les soviets pourraient défaire l’ennemi. Dans une lettre spéciale au Comité central des bolcheviks, Lénine fustigeait ceux qui faisaient "des phrases à propos de la défense du pays, du soutien au gouvernement provisoire ". " Nous combattrons, nous combattons aujourd’hui Kornilov, en même temps que les troupes de Kérensky. Mais nous ne soutenons pas Kérensky, disait Lénine. Au contraire, nous dévoilons sa faiblesse. Telle est la différence. C’est une différence assez subtile, mais elle est tout à fait essentielle et nul ne doit l’oublier." Et l’on ne songea pas le moins du monde à attendre que la lutte contre Kornilov soit achevée pour prendre le pouvoir d’Etat. Au contraire, déclarait Lénine, "dès demain, les événements peuvent nous donner le pouvoir, et alors nous n’y renoncerons pas." (&Oelig;uvres, vol. XXI, t. 1). Lénine était prêt à collaborer avec Kérensky lui-même dans une alliance militaire et technique. Mais en posant comme condition préalable l’organisation des masses en structures de classe, démocratiquement élues, où les bolcheviks pourraient lutter pour gagner la majorité.

S’ils ne créaient pas des soviets – des conseils ouvriers les anarchistes et le P.O.U.M. eux-mêmes glisseraient inévitablement vers la collaboration gouvernementale avec la bourgeoisie. Car, en pratique, que signifie le refus de construire des soviets en pleine guerre civile ? C’est reconnaître le droit à la bourgeoisie libérale de diriger la lutte, c’est-à-dire à en dicter les limites sociales et politiques.

C’est ainsi que toutes les organisations ouvrières, sans exception, dérivèrent de plus en plus vers la bourgeoisie libérale. Au fil des semaines, Azaña et Companys reprirent du nerf, quand ils virent que les empiétements des ouvriers sur le pouvoir d’Etat n’aboutiraient pas à son renversement. Azaña rassembla tous les officiers qui, coincés derrière les lignes, se prononçaient pour la République. Au début, les officiers ne pouvaient traiter avec les milices qu’au travers de leurs comités. Mais la méthode bolchevique qui consiste à employer les connaissances techniques des officiers sans leur donner aucun pouvoir sur les soldats ne peut être utilisée qu’à l’apogée de la transition du double pouvoir vers l’Etat ouvrier, ou par un régime soviétique. Peu à peu, les officiers se frayèrent la voie vers le commandement direct.

Le contrôle du gouvernement sur le trésor et les banques car les ouvriers, y compris les anarchistes, s’étaient arrêtés à leurs portes, se contentant d’instituer une forme de contrôle ouvrier qui ne faisait guère qu’empêcher la distribution des fonds aux fascistes et encourager les prêts de capitaux aux usines collectivisées – lui donnait un moyen puissant d’encourager le grand nombre d’entreprises étrangères qui n’avaient pas été saisies, de placer des représentants du gouvernement dans les usines, d’intervenir dans le commerce extérieur, de permettre aux petites entreprises, boutiques et commerces épargnés par la collectivisation de s’accroître rapidement. Madrid, qui contrôlait les réserves d’or, s’en servit en Catalogne comme d’un argument massue dans des circonstances où Companys se montrait impuissant. Dans le capitalisme contemporain, le capital financier domine l’industrie et les transports. Cette loi économique ne fut pas abrogée parce que les ouvriers s’étaient emparés des usines et des voies ferrées. Tout ce que les travailleurs avaient fait en prenant les usines, c’était de les transformer en coopératives de producteurs, toujours soumises aux lois de l’économie capitaliste. Pour s’en affranchir, il faudrait que toutes les industries et la terre, avec le capital financier et les réserves d’or et d’argent, deviennent la propriété de l’Etat ouvrier. Mais ceci implique le renversement de l’Etat bourgeois. La manipulation du capital financier pour briser le mouvement ouvrier constitue une phase de la guerre d’Espagne qu’il faudra étudier très soigneusement et en détail, et qui fournira sans aucun doute des éclairages nouveaux sur la nature de l’Etat bourgeois. Cette arme ne fut pleinement effective que plus tard, mais même dans les sept premières semaines, le gouvernement put reprendre, grâce à elle, beaucoup du terrain perdu.

Dans les toutes premières semaines, le gouvernement qui cherchait sa voie se remit à user de l’un des instruments du pouvoir d’Etat les plus haïs des ouvriers : la censure de la presse. Elle était particulièrement détestée parce que le gouvernement l’avait employée pendant les jours qui précédèrent l’insurrection fasciste, où l’on cacha les avertissements des socialistes et des anarchistes concernant l’imminence de la guerre civile. Azaña se hâta d’assurer à la presse que la censure serait limitée aux nouvelles militaires, mais ce n’était qu’un pont vers la censure générale. Soutiens inconditionnels sans un murmure. Le journal stalinien du 20 août fut interdit pour un article jugé répréhensible. La Claridad de Caballero accepta en grommelant. Les anarchistes et le P.O.U.M. suivirent. Seul l’organe de la Jeunesse anarchiste de Madrid interdit son entrée au censeur. Mais la censure n’était pas un problème isolé –. elle serait inévitablement la prérogative du pouvoir d’Etat.

En août, la C.N.T. entra dans la " Junte de défense " basque, qui n’était pas du tout une organisation militaire, mais un gouvernement régional au sein duquel le parti grand-bourgeois basque détenait les postes des finances et de l’industrie. La presse anarchiste rapporta ce fait – la première participation des anarchistes à un gouvernement de l’histoire – sans explications. Une excellente occasion était donnée au P.O.U.M. de gagner les travailleurs de la C.N.T. à la lutte pour l’Etat ouvrier, mais il ne fit aucun commentaire sur le gouvernement basque – car il avait fait la même chose à Valence.

" L’exécutif populaire ", avec participation bourgeoise, s’était constitué à Valence en gouvernement régional, et le P.O.U.M. y était entré. A ce moment-là, l’organe central du P.O.U.M., La Batalla, appelait à la constitution d’un gouvernement entièrement ouvrier à Madrid et Barcelone. La contradiction entre ce mot d’ordre et la situation à Valence fut assumée sans commentaires !

Formé dans les deux jours du soulèvement en tant que centre militaire, le Comité central des milices catalanes commença aussi à collaborer avec la bourgeoisie, dans la sphère économique. La transformation du Comité central en un corps démocratiquement élu de délégués des usines et des colonnes de la milice lui aurait donné plus de pouvoir et d’autorité, et aurait réduit le rôle de la bourgeoisie à sa force effective dans les usines et les milices. C’était la seule issue au dilemme. Mais la C.N.T. était aveugle devant ce problème, et le P.O.U.M. muet.

Finalement, le 11 octobre, le Conseil de l’économie fut formé à l’initiative de Companys pour centraliser l’activité économique. Il s’agissait là, malgré l’appât d’un programme économique radical, d’une simple structure de collaboration socio-économique sous hégémonie bourgeoise. Cependant la C.N.T. et le P.O.U.M. y entrèrent.

Ainsi, dans tous les domaines, la bourgeoisie se frayait la voie vers un retour en arrière. Les ouvriers furent ainsi amenés, peu à peu, à une coalition gouvernementale avec la bourgeoisie.

Pour comprendre clairement ce processus, il nous faut maintenant examiner de plus près les conceptions politiques des organisations ouvrières.

ch.V – Les positions politiques de la classe ouvrière espagnole

Les socialistes de droite

Prieto, Negrin, Besteiro adhéraient fermement à la théorie selon laquelle l’Espagne avait devant elle une longue période de développement capitaliste. Besteiro et d’autres s’étaient déshonorés en dénonçant le recours aux armes des ouvriers en 1934. Mais Prieto, Negrin et leurs principaux associés s’étaient comportés au moins aussi bien que Caballero pendant la bataille des Asturies et la grève générale, sans pour autant changer de perspective politique. Ils avaient entraîné le parti, en dépit de l’opposition de l’aile gauche, dans la coalition électorale de février 1936. Les socialistes de gauche avaient toutefois empêché l’entrée de Prieto dans le cabinet. Ce dernier avait clairement laissé entendre que, si l’aile gauche l’emportait et prenait le contrôle du parti, il était prêt à entrer dans la Gauche républicaine d’Azaña. Il était allé jusqu’à dénoncer avec ce dernier l’épidémie de grève des mois qui précédèrent la guerre civile. D’après ses conceptions politiques, l’aile droite des socialistes se composait à l’évidence de républicains petits-bourgeois qui, dans la lutte contre la monarchie, avaient estimé à juste titre qu’il n’était possible d’avoir une base de masse qu’avec une coloration socialiste. Dans l’arène républicaine ouverte en 1931, ils s’étaient révélés frères de sang d’Azaña dès la première épreuve.

El Liberal, journal de Prieto (lui-même industriel basque à la tête d’une fortune considérable) était l’un des organes les plus influents au sein de la bourgeoisie. Des décennies de collaboration de classe lui avaient fourni la confiance totale de la bourgeoisie basque. Plus que tout autres Prieto faisait Office d’intermédiaire entre les capitalistes basques catholiques et bornés, les intellectuels cosmopolites et cyniques d’Azaña et les forces staliniennes. Dur, impitoyable, capable, Prieto n’éprouvait aucune des craintes subjectives des dirigeants des partis sociaux-démocrates scandinaves et britanniques. Il reconnut la signification pleine et entière de la politique de Staline au début de la guerre civile et, par la suite, il accueillit les porte-parole staliniens comme des frères idéologiques.

Les staliniens

En 1926, le programme politique du stalinisme semblait rien moins qu’ultra-gauchiste, comme le dénonçaient Azaña, Prieto, Caballero ; ou encore fasciste et social-fasciste selon les anarchistes en 1931. Mais la base politique restait la même. Les staliniens ne voulaient pas plus d’une révolution prolétarienne en Espagne en 1936 qu’en 1931.

Walter Duranty, apologiste officieux du Kremlin, décrivait ainsi son attitude, en 1931 :

"Dans 1’éditorial qui ouvre la Pravda d’aujourd’hui, on trouve le premier commentaire soviétique sur les événements d’Espagne, mais l’organe du Parti communiste russe ne semble guère enthousiaste sur les perspectives de la lutte révolutionnaire qui suivra la chute d’Alphonse XIII, qu’il prévoit clairement. " Le ton pessimiste inattendu de la Pravda s’explique peut-être par la crainte soviétique que les événements d’Espagne troublent la paix européenne pendant la période critique actuelle du plan quinquennal. A juste titre ou non, on croit là-bas que la paix en Europe tient littéralement à un fil, que l’accumulation d’armements et de haines nationales est bien plus grande qu’avant la guerre et rend la situation aussi dangereuse qu’au printemps 1914, et que des feux d’artifice espagnols pourraient aisément provoquer une conflagration générale."

(New York Times, 17 mai 1931.)

"Assez paradoxalement, il apparaît que Moscou n’est guère enchanté de la situation – il faut plutôt dire en fait que si la révolution espagnole " tourne à gauche comme on s’y attend aujourd’hui, Moscou sera plus embarrassé que ravie [... ] Car, en premier lieu, l’Union soviétique a grand peur, et peut-être à tort, d’un danger de guerre, et " voit avec angoisse " tout événement qui pourrait renverser le statu quo européen, où que ce soit. Deuxièmement, la politique du Kremlin aujourd’hui repose plus sur la construction du socialisme en Russie que sur la révolution mondiale."

(New York Times, 18 mai 1931.)

En 1931, le Kremlin avait atteint son but par une politique de non-collaboration avec les autres partis ouvriers. Les communistes s’étaient coupés du mouvement de masse par les scissions syndicales, l’absence de front unique d’organisations, les attaques contre les autres meetings ouvriers, etc. En 1931, le Kremlin avait pour seul but le maintien du statu quo en Europe. Toutefois en 1936, lors du septième Congrès, le Komintern changea de perspective. Le cours nouveau consistait à maintenir le statu quo aussi longtemps que possible, non seulement cette fois en empêchant les révolutions, mais en collaborant activement avec la bourgeoisie des " pays démocratiques ". Cette collaboration était destinée, au cas où la guerre éclaterait, à assurer à la Russie l’alliance de la France et de l’Angleterre. Pour prix de l’alliance avec l’impérialisme anglo-français, la Russie offrait la subordination du prolétariat à la bourgeoisie. Le " socialisme dans un seul pays " révélait sa véritable signification :" le socialisme nulle part ailleurs ".

Lénine et les bolcheviks avaient été assez réalistes pour permettre à l’Etat soviétique d’utiliser les conflits entre les divers pays capitalistes, jusqu’à jouer l’un contre l’autre dans le cours de la guerre. Mais la doctrine selon laquelle, quelles que soient les alliances militaires soviétiques, le prolétariat de tous les pays avait le devoir de s’opposer à. sa.. propre bourgeoisie pendant la guerre, de la renverser et de la remplacer par un gouvernement révolutionnaire des travailleurs, seul allié réel possible de l’Union soviétique, était cependant bien pars fondamentale pour leur politique révolutionnaire.

Le septième Congrès du Komintern répudia ce principe de base du marxisme. Le Parti communiste français proclamait d’ores et déjà qu’il était prêt à soutenir sa bourgeoisie dans la future guerre. En dépit de cela, l’hostilité de l’Angleterre avait largement invalidé le pacte franco-soviétique. Sous Blum lui-même, ce pacte n’avait pas encore conduit à des conférences entre les deux états-majors. La guerre civile espagnole fournissait au Kremlin une occasion de prouver une fois pour toutes aux impérialismes français et anglais que non seulement il n’avait pas l’intention d’encourager la révolution, mais qu’il était prêt à prendre la direction de l’écrasement d’une révolution déjà commencée.

Apparemment, les correspondants staliniens étrangers à Barcelone ne se rendirent pas tous compte, dans les premiers jours de la guerre civile, que le Komintern s’était effectivement donné pour tâche de défaire cette révolution presque achevée. Le 22 juillet, l’article principal du Daily Worker de Londres disait ceci : " En Espagne, socialistes et communistes ont combattu au coude à coude dans la lutte armée pour défendre les libertés démocratiques, afin de pouvoir aller vers une république soviétique espagnole. " Et le même jour, le correspondant de ce journal à Barcelone, Frank Pitcairn, câblait :

"La milice rouge écrase les fascistes. Triomphe à Barcelone. Les forces ouvrières unies ont déjà pris l’avantage. Les rues sont parcourues de voitures pleines d’ouvriers armés qui font respecter l’ordre et la discipline. Les préparatifs pour l’organisation d’une milice ouvrière permanente avancent"

Toutefois, les staliniens espagnols se joignirent à Prieto et Azaña pour appeler les travailleurs à ne pas toucher à la propriété. Les staliniens furent les premiers à soumettre leur presse à la censure. Ils furent les premiers à demander la liquidation des milices ouvrières, à remettre leurs miliciens entre les mains des officiers d’Azaña. La guerre civile ne durait pas depuis deux mois quand ils entamèrent une campagne criminelle contre le P.O.U.M. et la Jeunesse anarchiste, chose que le gouvernement n’osera pas faire avant près d’un an. Les staliniens n’exigeaient pas seulement la subordination à la bourgeoisie pour le temps de la guerre civile, mais aussi pour après :

"Il est absolument faux, déclarait Jesus Hernandez, éditeur de Mundo Obrero, que le mouvement actuel des travailleurs ait pour but l’établissement d’une dictature du prolétariat lorsque la guerre sera finie. On ne peut pas dire que nous participons à la guerre pour une raison sociale. Nous, communistes, sommes les premiers à nier une telle supposition. Nous sommes exclusivement motivés par le désir de défendre la république démocratique."

Au début d’août, l’Humanité, journal du Parti communiste français, publia la déclaration suivante :

"Le Comité central du Parti communiste espagnol nous demande d’informer l’opinion publique, en réponse aux nouvelles fantastiques et tendancieuses publiées par certains journaux, de ce que le peuple espagnol ne lutte pas pour l’établissement de la dictature du prolétariat, mais n’a qu’un seul but : la défense de l’ordre républicain, dans le respect de la propriété."

Au fil des mois, les staliniens adoptèrent une position plus ferme encore à l’égard de tout ce que l’on veut sauf le système capitaliste. José Diaz, " dirigeant bien-aimé " du parti espagnol, déclare le 5 mars 1937, lors d’une session plénière du Comité central :

"Si, au début, les diverses tentatives prématurées de "socialisation" et de "collectivisation ", résultats d’une mauvaise compréhension du caractère de la lutte actuelle, pouvaient se justifier par le fait que les gros propriétaires fonciers et capitalistes avaient déserté leurs terres et leurs usines, alors qu’il fallait à tout prix que la production continue, aujourd’hui au contraire elles ne se justifient plus du tout. A l’heure actuelle, alors qu’il existe un gouvernement de Front populaire dans lequel toutes les forces engagées dans la lutte contre le fascisme sont représentées, de telles choses ne sont pas seulement inopportunes, mais absolument intolérables."

(Communist International, mai 1937.)

Reconnaissant que le danger d’une révolution prolétarienne venait en premier lieu de Catalogne, les staliniens concentrèrent d’énormes forces à Barcelone. Ne disposant là d’aucune organisation propre, pour ainsi dire, ils recrutèrent à leur service les dirigeants travaillistes conservateurs et les politiciens petits-bourgeois, en fusionnant le Parti communiste de Catalogne avec la section catalane du Parti socialiste, l’Union socialiste (organisation nationaliste limitée à la Catalogne), et Catala Prolétari, une scission de l’Esquerra bourgeoise. Le produit de cette fusion, le Parti socialiste unifié de Catalogne (P.S.U.C.), s’affilia au Komintern. Il avait à peine mille membres au début de la guerre civile, mais il possédait des fonds illimités et l’aide des hordes de fonctionnaires du Komintern. Il absorba la section catalane moribonde de l’U.G.T., et quand la Generalidad décréta la syndicalisation forcée de tous les employés. il recruta les ouvriers et employés les plus arriérés qui préféraient cette institution respectable à la radicale C.N.T. Mais la base de masse des staliniens en Catalogne était une fédération de commerçants, petits hommes d’affaires et industriels, les Federaciones de Gremios y Entiadades de Pequeños Comerciantes y Industriales (G.E.P.C.I.), qui fut déclarée syndicat et affiliée à I’U.G.T. catalane en juillet. La dite section catalane opérait tout à fait indépendamment de l’exécutif national de l’U.G.T. contrôlé par Caballero. Désormais, défenseur principal et le plus ardent de la bourgeoisie, le P.S.U.C. recruta massivement dans l’Esquerra catalane.

Dans le reste de l’Espagne, les staliniens suivirent une voie semblable. Dès le début, le syndicat agricole de la C.N.T. et la Fédération des paysans et salariés agricoles de l’U.G.T. qui soutenaient la collectivisation des terres – accusèrent les staliniens d’organiser des " syndicats " autonomes de paysans plus riches, opposés à la collectivisation. Le parti stalinien s’accrut plus vite que toute autre organisation, car ses portes étaient grandes ouvertes. Des éléments bourgeois douteux accourraient en foule se mettre sous sa protection. Dès le 19 et le 20 août 1936, le journal de Caballero, Claridad, accusa l’Alliance des écrivains antifascistes, stalinienne, de cacher des réactionnaires [1].

Lorsque les premiers avions et canons soviétiques finirent par arriver, dans la troisième semaine d’octobre, après trois mois de boycott, le Parti communiste, jusqu’ici sur la défensive, incapable de contrer l’âpre critique du P.O.U.M. sur le refus de Staline d’envoyer des armes, reçut une terrible impulsion. Dès lors, ses propositions furent inextricablement liées à la menace que Staline n’envoie plus d’avions ni d’armes. L’ambassadeur Rosenberg à Madrid et à Valence, le consul général Antonov Ovséenko à Barcelone firent des discours politiques qui indiquaient pleinement leurs préférences. Lorsque, Ovséenko, pendant la célébration à Barcelone, en novembre, de l’anniversaire de la révolution russe (une parade à laquelle participaient, tous les partis bourgeois !) termina son discours par : " Longue vie au peuple catalan et à son héros, le président Companys ", les travailleurs n’eurent plus de doute au sujet de la classe que le Kremlin soutenait [2].

Nous n’avons fait qu’esquisser la politique stalinienne, juste assez pour la situer dans ce tableau d’ensemble. Nous la verrons devenir plus ouvertement, plus brutalement, contre-révolutionnaire l’année suivante.

Caballero : les socialistes de gauche et l’U.G.T.

Largo Caballero appartenait à la même génération que Prieto. Tous deux avaient atteint l’âge mûr sous la monarchie et pris les sociaux-démocrates allemands de droite pour modèles. A la tête de l’U.G.T., Caballero avait accepté sans mot dire l’interdiction de la C.N.T. anarchiste par Primo de Rivera. Pis, il l’avait cautionnée en acceptant du dictateur un poste de conseiller d’Etat. En 1931-1933, il avait rejoint le cabinet de coalition en tant que ministre du Travail, et avait .parrainé une loi qui faisait suite aux conseils d’arbitrages mixtes de Rivera pour arrêter les grèves. " Nous introduisons l’arbitrage forcé. Les organisations ouvrières qui ne s’y soumettront pas seront déclarées hors la loi ", affirma-t-il le 23 juillet 1931. Sous son ministère, il était illégal de faire grève pour motifs politiques, ou sans un préavis écrit de dix jours à l’employeur. Aucune réunion syndicale ou autre meeting ouvrier ne pouvait se tenir sans la présence d’un témoin de la police. Aux côtés de Prieto, Caballero avait soutenu la répression des paysans affamés, les milliers d’arrestations politiques.

Après l’effondrement de la coalition de 1931-1933, une forte aile gauche se développa, tout d’abord au sein de la Jeunesse socialiste qui demandait une nouvelle orientation du parti. En 1934, de manière inattendue, Caballero s’y déclara favorable. Après avoir été chassé du gouvernement, il avait lu Marx et Lénine pour la première fois, dirent ses amis. Toutefois, le groupe de Caballero ne prépara pas sérieusement l’insurrection d’octobre 1934. A Madrid, son fief principal, l’insurrection ne dépassa pas le stade de la grève générale. En procès pour incitation à l’insurrection – il fut acquitté – Caballero nia l’accusation.

S’étant prononcé formellement contre les coalitions et en faveur de la révolution prolétarienne, Caballero approuva néanmoins la coalition électorale de février 1936 et soutint le cabinet d’Azaña aux Cortes sur tous les problèmes fondamentaux. En fait, sa position consistait non pas en la répétition du rôle de ministre du Travail qu’il avait tenu dans la coalition de 1931-1933, mais à soutenir Azaña de l’extérieur, restant libre, par là même, de le critiquer. Ceci ne ressemblait guère à l’inconciliabilité révolutionnaire. C’était simplement une forme de loyalisme critique, sans danger pour le régime bourgeois. Pendant la vague de grèves de février-juillet 1936, Caballero s’attira de vives critiques tant de la part de C.N.T. que de ses partisans, pour avoir désapprouvé celle-ci. Avocat ardent de la fusion des partis communiste et socialiste, il fut le principal artisan de celle des jeunesses socialiste et stalinienne. Toutefois, il avait regagné sa position dans l’aile gauche du parti en dirigeant le combat pour empêcher Prieto d’accepter le poste de premier ministre. Dans la lutte qui s’en suivit, l’exécutif de Prieto mit hors la loi Claridad, le journal de Caballero, réorganisa les districts qui lui étaient acquis, et repoussa indéfiniment le congrès du parti. Une scission en serait issue, mais la guerre civile survint, et les forces de Caballero concédèrent à Prieto la direction nationale catalane du parti, afin, de donner à celui-ci une apparence d’harmonie.

Au plus fort du combat des travailleurs, pendant les premières semaines de la guerre civile, Caballero s’était violemment heurté au bloc Azaña-Prieto-staliniens. Aussi longtemps que la discipline dans les casernes, la gestion de l’approvisionnement, du logement, des feuilles de paie étaient assurées par les organisations ouvrières, aussi longtemps que les milices organisaient librement des discussions sur les problèmes politiques, la caste militaire bourgeoise n’avait aucun espoir de s’assurer une suprématie réelle. De ce fait, à titre de ballon d’essai, le gouvernement appela 10 000 soldats de réserve à s’enrôler dans une force spéciale sous son contrôle direct. Les staliniens soutinrent cette proposition. " Quelques camarades ont voulu voir dans la création de la nouvelle armée de volontaires une sorte de menace contre les milices ", déclarait le Mundo Obrero du 21 août, Les staliniens en niaient la possibilité même, et concluaient. : " Notre mot d’ordre, aujourd’hui comme hier, est le même sur ce problème Tout pour le Front populaire, et tout par le Front populaire

Cette position totalement réactionnaire fut dénoncée vivement par le journal de l’U.G.T., Claridad :

"Penser qu’un autre type d’armée doit être substitué à ceux qui combattent véritablement, et contrôlent d’une certaine manière leur propre action révolutionnaire, c’est penser en termes contre-révolutionnaires. C’est ce que disait Lénine (I’Etat et la révolution) . " Toute révolution, après la destruction de l’appareil d’Etat, nous montre comment la classe dominante essaie de restaurer des corps spéciaux d’hommes armés à son service, et comment la classe opprimés tente de créer une nouvelle organisation, d’un type susceptible de servir non les exploiteurs, mais les exploités." " Nous [... ] devons veiller à ce que les masses et la direction des forces armées qui doivent être avant tout le peuple en armes ne nous échappent pas."

(Claridad, 20 août 1936.)

Néanmoins, Caballero et les autres dirigeants socialistes de gauche se rapprochèrent Azaña, de Prieto et des staliniens pendant ces premières semaines critiques. Le double pouvoir s’avérait pesant et inadéquat pour organiser la lutte contre les forces fascistes. Une seule alternative se présentait inexorablement à eux : rejoindre le gouvernement de coalition, ou remplacer le pouvoir bourgeois dans sa totalité par un régime ouvrier.

C’est ici que les erreurs programmatiques révélèrent leurs terribles conséquences pratiques. En avril 1936, le groupe dirigeant des socialistes de gauche, l’organisation de Madrid, avait adopté un nouveau programme et se déclarait favorable à la dictature du prolétariat. Quelle forme organisationnelle prendrait-elle ? Luis Araquistain, le théoricien de Caballero, prétendait que l’Espagne n’avait pas besoin de soviets. Le programme d’avril avait par conséquent intégré la thèse selon laquelle " l’organe de la dictature du prolétariat serait le Parti socialiste ". Mais le report du congrès par Prieto avait empêché les socialistes de gauche d’assumer le contrôle formel du parti, et ceux-ci avaient renoncé à poursuivre la lutte sur ce point quand la guerre civile éclata. En outre, selon leur programme, il fallait attendre que le parti regroupe la majorité des ouvriers.

Ce programme rendait impossible l’unité d’action au sein de conseils ouvriers (soviets) dans lesquels socialistes, communistes, anarchistes, poumistes, etc., seraient rassemblés avec les couches les plus profondes des masses. Pour les socialistes de gauche, cette conception dénaturée des leçons de la révolution russe était l’erreur fatale à ne pas commettre, et tout spécialement en Espagne, pays de tradition anarchiste. Ils reprenaient à leur compte précisément la conception de la dictature du prolétariat que les dirigeants anarchistes attribuaient aux communistes et aux socialistes révolutionnaires.

Le chemin vers la dictature du prolétariat s’ouvrait clairement devant la classe ouvrière. Ce qu’il fallait faire, c’était donner aux comités d’usines, aux comités des milices, aux comités paysans un caractère démocratique, en les faisant élire, par tous les travailleurs, dans chaque unité. C’était rassembler ces délégués élus en comités de villages, de villes, de régions, qui à leur tour enverraient des délégués élus au congrès national. A vrai dire, la forme soviétique ne résoudrait pas le problème dans son intégralité. Une majorité réformiste dans le comité exécutif refuserait d’assumer le pouvoir d’Etat. Mais les ouvriers pourraient toujours trouver dans les soviets leurs organes naturels de lutte, jusqu’à ce que les éléments authentiquement révolutionnaires des différents partis se soient rassemblés pour gagner une majorité révolutionnaire au congrès, et instaurer un Etat ouvrier.

La voie s’ouvrait clairement devant le prolétariat, mais, – et ce n’était pas par accident – le programme qui l’indiquerait ne viendrait pas des socialistes de gauche. Caballero pouvait critiquer, grommeler, tergiverser, mais il n’offrirait pas d’alternative à la coalition avec la bourgeoisie. Il finirait par se mettre à sa tête.

C.N.T-F.A.I : la Confédération nationale du travail et la Fédération anarchiste ibérique

Les disciples de Baronnie avaient en Espagne des racines plus anciennes que les marxistes. La direction de la C.N.T. était anarchiste par tradition. Le flot de la révolution d’Octobre avait un court moment submergé la C.N.T. Elle avait envoyé un délégué au congrès du Komintern en 1921, les anarchistes avaient eu alors recours à un travail de fraction organisé et en avaient repris la direction. Dès lors, tout en continuant à gratifier les partis politiques de leurs épithètes coutumières, les anarchistes espagnols gardèrent le contrôle de la C.N.T. par le biais de l’appareil du parti hautement centralisé qu’était la F.A.I.

Persécutée férocement par Alphonse XIII et Primo de Rivera – au point qu’elle dut, à un moment donné, se dissoudre véritablement – la C.N.T. détenait depuis 1931 une majorité incontestée dans les centres industriels de Catalogne, et dirigeait ailleurs des mouvements importants. Après le début de la guerre civile, elle était sans aucun doute plus forte que l’U.G.T (dont certaines des sections les plus importantes se trouvaient en territoire fasciste).

Dans l’histoire de la classe ouvrière, l’anarchisme n’avait pas encore été confronté à une épreuve de grande échelle. Maintenant qu’il dirigeait de larges masses, il allait devoir accomplir une tâche significative.

En bonne logique, l’anarchisme avait refusé de distinguer l’Etat bourgeois de l’Etat ouvrier. Même du temps de Lénine et Trotsky, il dénonça l’Union soviétique comme un régime d’exploiteurs. C’est précisément cette incapacité à distinguer l’Etat bourgeois de l’Etat ouvrier qui avait déjà conduit la C.N.T., lors de la lune de miel de la révolution de 1931, à des erreurs opportunistes du même type que celles que commettent toujours les réformistes – qui à leur manière ne font pas, eux non plus, de distinction entre Etat bourgeois et Etat ouvrier. Intoxiquée par les " vapeurs de la révolution ", la C.N.T. avait salué avec bienveillance la république bourgeoise : " Sous un régime de liberté, une révolution sans effusion de sang est beaucoup plus concevable et facile que sous la monarchie. " (Solidaridad obrera, 25 avril 1931.) En octobre 1934, elle fit volte face vers l’autre extrême, également erroné, en refusant de se joindre aux républicains et aux socialistes dans la lutte armée contre Gil Robles (à l’exception de l’organisation régionale – et c’est tout à son honneur – des Asturies).

Aujourd’hui, dans les vapeurs beaucoup plus puissantes de la " révolution du 19 juillet ", qui avait provisoirement brouillé les frontières séparant la bourgeoisie du prolétariat, 1e refus traditionnel des anarchistes de distinguer l’Etat ouvrier de l’Etat bourgeois les conduisit lentement, mais sûrement, vers les ministères d’un Etat bourgeois.

Apparemment, les enseignements erronés de l’anarchisme sur la nature de l’Etat auraient dû les conduire logiquement à refuser toute espèce de participation au gouvernement., Toutefois, dirigeant déjà l’industrie catalane et les milices, les anarchistes se trouvaient dans la position intenable de devoir faire des objections à la coordination administrative et à la centralisation indispensable du travail qu’ils avaient commencé. Ils durent abandonner leur anti-étatisme " en soi ". Mais leur incapacité à distinguer l’Etat ouvrier de l’Etat bourgeois demeurait, ce qui était suffisant pour les conduire au désastre final.

En effet, la collaboration de classe se dissimule au cœur de la philosophie anarchiste. Pendant les périodes de reflux, la haine anarchiste de l’oppression capitaliste la cache. Mais dans une période révolutionnaire de double pouvoir, elle doit remonter en surface. Car alors le capitalisme offre en souriant de participer à la construction du monde nouveau. Et les anarchistes, opposés à "toutes les dictatures", y compris celle du prolétariat, se contenteront de demander au capitaliste de se défaire de son apparence de capitaliste – à quoi il consentira naturellement, pour mieux préparer l’écrasement des travailleurs.

Il existe un second principe fondamental de l’anarchisme qui va dans le même sens. Depuis Baronnie, les anarchistes ont accusé les marxistes de surestimer l’importance du pouvoir d’Etat, en quoi ils ont vu le reflet du souci d’intellectuels petit-bourgeois d’occuper des postes administratifs lucratifs. L’anarchisme appelle les travailleurs à tourner l’Etat, et à rechercher dans le contrôle des usines la source réelle du pouvoir. Les ultimes sources du pouvoir (les relations de propriété) étant assurées, le pouvoir d’Etat s’effondrera pour n’être jamais remplacé. Ainsi, les anarchistes espagnols ne comprirent pas que c’était simplement l’écroulement du pouvoir d’Etat et la défection de l’armée ralliée à Franco qui leur avait permis de prendre les usines, et que si l’on laissait à Companys et à ses alliés la possibilité de reconstruire l’Etat bourgeois, ils auraient tôt fait de les reprendre aux travailleurs. Intoxiqués par leur contrôle des usines et des milices, les anarchistes crurent que le capitalisme avait déjà disparu en Catalogne. Ils parlaient de " nouvelle économie sociale ", et Companys n’était que trop désireux de tenir le même langage dont, à leur différence, il n’était pas dupe.

Le P.O.U.M.

Une occasion rare était offerte à un parti révolutionnaire même petit. Les soviets ne se construisent pas par un décret. Ils ne peuvent être organisés qu’en période de double pouvoir, de bouleversement révolutionnaire. Mais, au moment où ils sont nécessaires, un parti révolutionnaire peut favoriser leur création, en dépit de l’opposition des partis réformistes les plus puissants. En Russie, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, surtout après juillet, cherchèrent sans succès, bien qu’ils y aient conservé la majorité, à mobiliser la force des soviets au profit du gouvernement, à contrecarrer leur fonctionnement ou leur multiplication. En Allemagne, la direction social-démocrate, grâce à la leçon toute fraîche de la Russie, chercha à empêcher la création de conseils ouvriers et de soldats avec beaucoup plus de détermination. En Espagne, l’hostilité ouverte des staliniens et de Prieto, l’opposition " théorique " de Caballero et des anarchistes n’auraient eu aucun impact, car les unités de base des soviets existaient déjà dans les comités d’usines, de milices ou de paysans, qui n’avaient besoin que de se démocratiser et de se coordonner par ville. Dans les villes industrielles contrôlées par le P.O.U.M., comme Lerida et Gerona, il aurait suffi d’un seul exemple d’élection de délégués dans chaque usine et chaque entreprise et qui se seraient joints à ceux des détachements ouvriers et des milices, pour créer un parlement ouvrier fonctionnant comme organe dirigeant de cette zone, pour électriser la Catalogne et lancer partout un processus identique.

Le P.O.U.M. était la seule organisation qui semblait apte à entreprendre la tâche de construire des soviets. Ses dirigeants avaient été les fondateurs du mouvement communiste en Espagne. Il avait toutefois des carences fondamentales : la majorité de ses membres venaient du Bloc ouvrier et paysan de Maurin, dont les cadres avaient collaboré avec Staline pendant la période 1924-1928 : en envoyant le Parti communiste chinois dans le " bloc des quatre classes " du Kuomintang bourgeois, en créant des partis de " deux classes " de " travailleurs et de fermiers " (nom fantaisiste pour un bloc avec la bourgeoisie libérale et les réformistes), ils avaient collaboré, pour tout dire, à l’intégralité du cours opportuniste désastreux de cette période. Maurin et ses partisans n’avaient pas rompu avec le Komintern sur ces questions, mais sur d’autres problèmes – la question nationale catalane, etc. – lorsqu’en 1929 le Komintern avait opté pour les théories du double syndicalisme [3], et du social-fascisme, etc. D’autre part la fusion des maurinistes avec l’ex-Gauche communiste (trotskyste), dirigée par Andres Nin et Juan Andrare (dont l’incapacité antérieure à se démarquer nettement de l’idéologie mauriste avait fourni le thème d’années de controverses avec l’opposition de Gauche internationale) n’était qu’un amalgame sans principes, dans lequel les éléments communistes de gauche avaient adopté un " programme commun " qui ne faisait que reprendre les vieilles conceptions de Maurin, dont Trotsky avait déjà déclaré en juin 1931 :

"Tout ce que j’ai écrit dans mon dernier travail, " la révolution espagnole en danger ", contre la politique officielle du Komintern dans la question espagnole s’applique entièrement à la Fédération catalane (Bloc ouvrier et paysan) [... ] elle représente le plus pur style " Kuomintang " transféré sur le sol espagnol. Les idées et les méthodes que 1"opposition de Gauche combattit implacablement lorsqu’il fut question de la politique chinoise du Kuomintang trouvent leur expression la plus désastreuse dans le programme de Maurin. [ ... ] Pendant une révolution, un point de départ erroné se traduit inévitablement dans le cours des événements par le langage de la défaite."

(The Mililant, 1" août 1931.)

Les premiers résultats de la fusion n’avaient guère été encourageants. Après des mois de campagne contre la coalition avec la bourgeoisie, le P.O.U.M. était entré du jour au lendemain dans la coalition électorale de février 1936. Bien qu’il l’abandonna après les élections, il appela, juste avant la guerre civile (la Batalla, du 17 juillet), à constituer " un authentique gouvernement de Front populaire, avec la participation directe (ministérielle) des partis socialiste et communiste comme un moyen de " compléter l’expérience démocratique des masses " et de hâter la révolution. Mot d’ordre absolument faux, qui n’avait rien à voir avec la manière bolchevique de démontrer la nécessité de l’Etat ouvrier et l’impossibilité de réformer l’Etat bourgeois, en contraignant les réformistes à assumer le pouvoir gouvernemental sans les ministres bourgeois.

Toutefois, beaucoup espéraient du P.O.U.M. qu’il prenne l’initiative d’organiser les soviets. Nin était maintenant à la tête du parti. Il avait été en Russie, pendant les premières années de la révolution, un dirigeant de l’Internationale syndicale rouge. N’était-il pas homme à résister au provincialisme des cadres maurinistes ? Les travailleurs du P.O.U.M., mieux formés politiquement que les anarchistes, jouèrent un grand rôle, parfaitement disproportionné à leurs forces, en s’emparant de la terre et des usines dans les premières semaines de la révolution. Comptant près de 8 000 membres à la veille de la guerre civile, le P.O.U.M. s’accrut rapidement, tout en demeurant principalement une organisation catalane. Dans les premiers mois, il quadrupla le nombre de ses membres. Son influence augmenta plus vite encore, comme en témoigne à l’évidence le recrutement de plus de 10 000 miliciens sous son drapeau.

Pourtant, le flot montant de l’esprit de coalition engloutit le P.O.Ù.M. Les conditions théoriques de cet engloutissement se trouvaient déjà dans l’idéologie mauriste, à laquelle Nin avait donné son aval en fusionnant. La direction du P.O.U.M. s’accrocha à la C.N.T. Au lieu de disputer audacieusement aux anarcho-réformistes la direction des masses, Nin rechercha une force illusoire en s’identifiant à eux. Le P.O.U.M. envoya ses militants dans l’U.G.T. catalane, plus petite et hétérogène, au lieu de lutter pour la direction des millions de membres de la C.N.T. Il organisa ses propres colonnes dans la milice, circonscrivant ainsi son influence, au lieu d’envoyer ses forces dans les énormes colonnes de la C.N.T., qui rassemblait déjà les sections décisives du prolétariat. La Batalla enregistra la tendance des syndicats C.N.T. à considérer la propriété collectivisée comme leur appartenant. Elle n’attaqua jamais les théories anarcho-syndicalistes qui fondaient cette vision des choses. L’année suivante elle ne lança pas une seule attaque de principe contre la direction anarcho-réformiste, même quand les anarchistes acceptèrent l’expulsion du P.O.U.M. de la Generalidad. Loin de conduire à l’unité d’action avec la C.N.T., ce cours erroné permit à la direction de la C.N.T.-F.A.I. de tourner le dos au P.O.U.M. sans dommage.

Plus d’une fois, du temps de Marx et d’Engels et dans les premières années du Komintern, une direction nationale faible s’était vue corrigée par ses collaborateurs internationaux. Mais les liens internationaux du P.O.U.M. se situaient à droite du parti espagnol. Le " Comité international de l’unité révolutionnaire socialiste ", principalement l’I.L.P. en Angleterre et le S.A.P. en Allemagne, publia le 17 août 1936 un manifeste au prolétariat espagnol qui ne contenait pas un seul mot de critique envers le Front populaire. Le S.A.P. devait bientôt se tourner lui-même vers le Front populaire, tandis que l’I.L.P. acceptait une campagne unitaire avec le Parti communiste. Tels étaient les confrères idéologiques pour lesquels Nin et Andrade avaient abandonné le " trotskysme ", le mouvement pour la IVe Internationale. Il est vrai que les partisans de la IV- Internationale constituaient de petites organisations, à côté des partis réformistes d’Europe. Mais ils offraient au P.O.U.M. la forme d’aide la plus précieuse et la plus rare : une analyse marxiste conséquente des événements espagnols et un programme révolutionnaire pour vaincre le fascisme. Nin était plus -" pratique ", et laissa ainsi passer l’occasion de diriger la révolution espagnole.

Notes

[1] H. N. Brailsford, socialiste britannique et partisan du Front populaire, dit : le Parti communiste "n’est désormais plus essentiellement un parti de travailleurs industriels, ni niéme un parti marxiste", et "ce processus sera permanent. Je fonde cette prédiction sur la composition sociale du P.C. en Catalogne comme en Espagne" (New Republic, 9 juin 1937).

[2] Un incident extraordinaire mérite d’être rapporté . le 27 novembre 1936, la Batalla était en mesure de démontrer que la C.N.T., l’U.G.T., le P.S., la Gauche républicaine étaient tous favorables à une représentation du P.O.U.M. dans la junte de défense de Madrid. Pourtant, il ne fut pas représenté. Comment fut-il- possible à la seule opposition stalinienne d’empêcher le P.O.U.M., avec ses colonnes de miliciens sur tous les fronts, d’être représenté ? Les staliniens seuls pouvaient-ils exercer un droit de veto ? La réponse, c’est l’intervention de l’ambassade soviétique. "Il est intolérable que, en échange de l’aide qu’ils nous fournissent, ils puissent tenter de nous imposer des normes politiques définies, des vetos définis, intervenir dans notre politique et même la diriger", se plaignait la Batalla. L’incident du Conseil de défense de Madrid, le discours d’Ovséenko en novembre, les discours de Rosenberg furent les incidents publics qui réveillèrent le P.O.U.M. Par l’intermédiaire de son poste au cabinet de la Generalidad, il avait connaissance de nombre d’incidents plus sérieux auxquels il ne pouvait faire référence, tant qu’il appartenait au gouvernement. La note de réponse au P.O.U.M. que le consul général Ovséenko adressa à la presse n’a sans doute pas d’équivalent dans toute l’histoire antérieure de la diplomatie. Elle parut en éditorial dans Mundo obrero, dénonçant les "manœuvres fascistes du P.O.U.M., [ ... ] ennemi de l’Union soviétique". Mais avant la fin de l’année, Ovséenko alla plus loin. Le 7 décembre, le P.O.U.M. fit appel à la Generalidad pour donner asile à Léon Trotsky. Avant même que la Generàlidad ait pu répondre, le consul général soviétique déclara à la presse (comme la Prensa le rapporta ici) que si l’on autorisait Trotsky à entrer en Catalogne, le gouvernement soviétique cesserait toute aide à l’Espagne. Véritablement, le despotisme bureaucratique ne pouvait aller plus loin.

[3] En anglais dual unionism.

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