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Au Maghreb et au Moyen Orient, réformes politiques de pure forme ou révolution sociale des prolétaires ?

mardi 22 février 2011, par Robert Paris

Prétendre éviter la violence révolutionnaire en période de crise, c’est tomber dans la violence contre-révolutionnaire

Karl Marx dans « Contribution à la critique de philosophie du droit de Hegel » : « Ce qui est (…) un rêve utopique, ce n’est pas la révolution radicale, l’émancipation générale et humaine, c’est plutôt la révolution partielle, simplement politique, la révolution qui laisse debout les piliers de la maison. »

C’est un immense complexe de bâtiments rouillés et de chemins en terre battue, traversés par un ballet incessant de camions. L’usine Coke de Tabbin, à une trentaine de kilomètres au sud du Caire, a été construite sous le président Gamal Abdel Nasser, dans les années soixante, et n’a pas beaucoup changé depuis.

En grève la semaine dernière, les ouvriers de cette fabrique spécialisée dans la transformation de charbon en produits chimiques (savon, naphtaline...) veulent reprendre le mouvement dimanche après avoir brièvement retrouvé le chemin du travail. "Nous n’avons encore aucune réponse à nos revendications", explique un agent de sécurité de l’usine qui avoue un salaire de 600 livres par mois (environ 85 euros). Sobhi Bideir, ouvrier et meneur de grève, les énumère rapidement : "Nous exigeons une augmentation des salaires, davantage de mesures de sécurité pour les employés et des tickets de rationnement pour les aliments de base, comme la farine, le lait et le sucre."

La révolution touche aussi les cols blancs

Presque tous les secteurs sont touchés par les mouvements de grève, malgré les appels répétés à reprendre le travail du Conseil militaire, qui a repris les rênes du pays depuis la démission de Hosni Moubarak. Employés de l’État et du secteur privé, ouvriers, techniciens, chauffeurs de bus, postiers, mais aussi infirmières et secrétaires se découvrent soudain le droit à une vie meilleure. Tout en fêtant la victoire populaire sur l’ancien régime - ils étaient deux millions place Tahrir aujourd’hui à brandir des slogans tels que "La révolution continue !" -, les Égyptiens se sont mis en vacances : les écoles et les universités restent fermées, la Bourse du Caire n’a toujours pas ouvert ses portes. La révolution touche aussi les cols blancs, avec un léger parfum d’épuration : les responsables de grandes banques et de compagnies d’assurances, réputés proches du Parti national démocratique moribond de Hosni Moubarak et soupçonnés de corruption, ont été poussés à la démission par leurs employés.

"Déjà, quand les paysans et les ouvriers se sont joints aux manifestants de la place Tahrir, juste avant la démission de Moubarak, ils ont transformé les revendications politiques des jeunes et des étudiants en revendications sociales. Cela fait peur au gouvernement, tout comme à l’armée, qui était partie prenante de l’ancien régime", remarque Kamal Saber Ibrahim, avocat au Centre de la terre pour les droits de l’homme, une organisation de soutien aux paysans et aux ouvriers.

La revue Rébellion :

L’impérialisme occidental destabilisé

Ceux qui pensaient que le capital était définitivement conforté dans la stabilité en sont désormais pour leurs frais. A le tempête financière suivie de la spoliation des peuples et de l’application de plans d’austérité répond un peu partout dans le monde la colère des "damnés de la terre". A la montée des luttes ouvrières en Europe, font écho des soulèvements populaires là où on les attendait le moins : dans le monde arabe. La propagande habituelle met en avant le déficit de démocratie dans lequel ces pays sont depuis longtemps enlisés. Les manifestants combattraient au nom des idéaux droits-de-l’hommistes. Point de vue faussée sur la réalité ; il ne peut même plus y avoir de démocratie classique, si tant que celle-ci ait jamais été adéquate à son concept dans le monde réel, dans une situation historique où le fossé entre les classes sociales est constitué d’un abîme. Cet abîme qui est en train de se creuser sous nos pieds également en Europe.

La bourgeoisie est devenue une oligarchie parasitant le corps social à l’échelle planétaire et totalement coupée des classes populaires. Le ploutogérontokleptocrate Ben Ali n’en était que l’expression dans le miroir grossissant et caricatural propre aux pays vivant en marge du coeur des puissances dominantes et où la politique prend souvent des aspects tragiques et ubuesques. Que sont en réalité les fameuses "classes moyennes" se révoltant dans les pays arabes au nom de la démocratie, en Tunisie par exemple ? L’arbre qui cache la forêt de la paupérisation de l’immense majorité. Ce n’est pas parce que nombre de ces manifestants sont des diplômés ayant un bon niveau culturel qu’ils constituent en majorité une "classe moyenne". Ils sont tout simplement prolétarisés, sans espoir de promotion sociale quelconque significative, végétant au chômage, sans ressources financières. Seule une minorité peut espérer tirer son épingle du jeu, quand bien même des réformes politiques "démocratiques" interviendraient.

Pour s’immoler, il faut vraiment être dans une impasse absolue. Lorsque les médias ont bien voulu leur donner la parole, des manifestants ont bien dit que derrière le sentiment de ne plus pouvoir supporter la répression de toute forme de liberté, il y avait la terrible nécessité matérielle qui les poussait dans la rue. Ce fut le cas également en Algérie où le FIS ne fait plus recette. Il existe un début de processus révolutionnaire dans le monde arabe, telle est notre thèse, mais pas encore des révolutions. La vague de mécontentement a également touché la Jordanie et le Yémen avant que l’Egypte ne s’embrase. Le pouvoir politique est remis en question car les contradictions sociales sont exacerbées ; les gouvernements fantoches soutenus par l’impérialisme occidental sont dépassés, le fossé est définitivement creusé entre l’oligarchie affairiste et des masses déshéritées.

Personne ne peut faire de prédiction quant à l’avenir mais la leçon qui nous paraît devoir être tirée dans l’immédiat et qui a une portée historique considérable est que l’impérialisme étasunien avec ses valets atlantistes ne maîtrisent plus la situation mondiale, en particulier dans leurs zones d’influence directe où les "gouvernements" collaborateurs du néocolonialisme sont en train de tomber ou d’être ébranlés les uns après les autres. . La théorie du maillon faible du capitalisme devient en ce début du 21° siècle, la théorie des maillons faibles, des failles géopolitiques en train de s’ouvrir et de s’approfondir et que les puissances impérialistes ne pourront plus bientôt colmater. Les interventions militaires au Moyen Orient sont des échecs retentissants, tous les plans de recomposition de la région ne débouchent que sur le chaos duquel les Etats-Unis ne pourront pas à long terme tirer profit.

Au Liban, le Hezbollah devient majoritaire donnant un écho à la la voix de l’Iran. Quant au Maghreb et à l’Egypte, les Etats-Unis n’avaient rien vu venir (1), ils ont pris le train en marche pensant pouvoir amortir la radicalisation du mouvement de contestation en soutenant des solutions réformistes mitigées s’il le faut d’un soupçon d’islamisme fondamentaliste toujours instrumentalisable. Le recours à l’utilisation de l’armée tunisienne pour écraser la rébellion eût été contreproductif - radicalisant la colère des masses du monde arabe - pour un retour à l’ordre dans une région moins sensible stratégiquement que le Proche-Orient. Washington lâcha donc Ben Ali afin de tenter d’endiguer le processus révolutionnaire. La situation est plus délicate en Egypte où l’armée est au pouvoir et où sa présence est renforcée par les dernières nominations ministérielles prises par Moubarak. La clique militaro-capitaliste joue son existence de classe parasite financée depuis longtemps par les Etats-Unis, ceux-ci hésitent à la lâcher pour des raisons géostratégiques évidentes ; la solution El Baradeï ne s’impose pas d’elle-même sur ce plan-là pas plus que dans une perspective de consensus sociétal et politique. Obama en demandant de façon voilée et assez rapidement à Moubarak de laisser sa place a essayé de sauver ce qui pouvait encore l’être du fragile équilibre de la région.

Le rapport de forces et son évolution au sein de la "révolution" égyptienne sont difficilement prévisibles mais d’ores et déjà il apparaît que les Etats-Unis lâchèrent Moubarak presqu’explicitement à partir du 4 février pour tenter de s’appuyer sur Souleimane et les éléments les plus fiables de la haute hiérarchie de l’armée afin de maintenir l’équilibre géopolitique leur étant favorable ainsi qu’à Israël. L’armée elle-même doit être parcourue de contradictions, certains rares éléments y étant relativement plus proches du peuple que les autres. Au fil des jours les manifestants encadrés par l’armée ont en un sens échappé en partie à la répression de la police qui avait fait au début de la révolution de très nombreux morts, donnant à la situation un aspect insurrectionnel. Néanmoins, sous l’aile protectrice de l’encadrement militaire étrangement inefficace lorsque les éléments pro Moubarak intervinrent violemment - ramassis de policiers des services secrets et de représentants du lumpenproletariat - le mouvement à partir du 4 février commença à tourner un peu en rond. Ceci est en grande partie causé par le caractère double du processus révolutionnaire à la dimension à la fois sociale, s’enracinant dans les luttes ouvrières récentes, en particulier celles de 2008 - expressions de la misère dans laquelle survit difficilement presque la moitié de la population - et à la fois politique de réaction contre le blocage de la confiscation du pouvoir entre les mains d’une oligarchie au service des puissances impérialistes (Etats-Unis et Israël principalement). L’armée qui est la clef de voûte du système égyptien en tant que premier entrepreneur capitaliste national (foncier, immobilier, industriel) se trouve confrontée à l’émergence de cette contestation à deux instances que nous venons d’évoquer. Sa stratégie est de tenter d’atténuer la virulence de celle-ci. La politique de libéralisation économique conduite par l’ex-premier ministre Ahmed Nazif à partir de 2004 a accru les inégalités sociales, approfondi le pouvoir des affairistes ; le haut niveau de corruption du régime suscitant l’approfondissement de la misère et le décrochage des couches moyennes de la société. L’armée s’est inquiétée de la réaction de ces dernières, ce qui peut expliquer sa relative sollicitude à l’égard des manifestants jusqu’à maintenant et son désir de pousser Moubarak vers la porte de sortie ainsi que dans son sillage, le fils de ce dernier, Gamal, très lié aux technocrates mondialistes montés en puissance ces dernières années à l’occasion de ces orientations économiques libérales. C’est donc plutôt vers une redistribution des cartes et des rôles au sein de la classe dominante à laquelle nous devrions assister qu’à une authentique révolution populaire réussie. Ajoutons que l’armée lors des récentes négociations en vue d’une transition politique a soigneusement choisi ses interlocuteurs parmi les Frères Musulmans. Il n’y a là aucun symptôme d’une montée de l’islamisme radical comme feignent de s’en indigner actuellement certains soutiens de la politique sioniste. L’armée afin de sauver son pouvoir se doit de composer avec certaines forces et de les recomposer également. Cette ouverture envers les Frères Musulmans a pour fonction de diviser la puissance de la contestation.

En conclusion, les récents soubresauts du soulèvement populaire auront constitué un banc d’essai pour les fractions les plus avancées, les plus conscientes, des peuples arabes en ébullition. Nous avons assisté aux prodromes de changements qui vont affecter le monde arabe, le statu quo ne peut plus y être maintenu. Désormais s’esquisse probablement un renouveau du nationalisme arabe, un nationalisme arabe ayant l’intelligence de s’articuler à la critique du monde unipolaire. Corrélativement s’ébauche la disparition des régimes de marionnettes, soutenus par les Etats-Unis. Les nations arabes exigeront d’être traitées en égales par l’Occident, en particulier par Israël. La stratégie du diktat impérialiste est en train de vaciller. Une faille géopolitique s’est ouverte dans l’espace d’influence de l’impérialisme atlantiste comme nous le soulignions précédemment. Pour le cas de l’Egypte, il va devenir de plus en plus difficile d’asphyxier la bande de Gaza (asphyxie mise en oeuvre par Souleimane !) et le Hamas. Voilà de quoi inquiéter les faucons israéliens... Pour le capital, il va falloir compter avec la colère des plus déhérités. Nous nous associons à celle-ci.

7 février 2011.

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