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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Lénine a été empoisonné par Staline....

Lénine a été empoisonné par Staline....

mercredi 4 mai 2011, par Robert Paris

Lire ici les derniers mots de Lénine

Reprenant la thèse classique des historiens, celle de Staline, Wikipedia écrit : "La santé de Lénine est déjà sérieusement menacée par les contraintes de la révolution et de la guerre. La tentative d’assassinat de 1918 vient s’ajouter à ses problèmes de santé. La balle est toujours logée dans son cou, trop proche de la colonne vertébrale pour qu’on puisse tenter une opération avec les techniques médicales de l’époque. Lénine connaît sa première attaque en mai 1922. Elle le laisse partiellement paralysé (de son côté droit) et son rôle dans le gouvernement diminue. Suite à une deuxième attaque, en décembre de la même année, il doit se résigner à abandonner toute activité politique. En mars 1923, la troisième attaque le cloue au lit et le prive de la parole. Lénine meurt le 21 janvier 1924 à 18 H 50"

La thèse officielle est que Lénine serait mort "naturellement" sans l’aide de Staline mais les causes naturelles sont un peu trop nombreuses pour qu’on ne se pose pas quelques questions : artériosclérose, balle dans le cou, paralysie progressive, maladie nerveuse, syphilis et on en passe...

Un site d’histoire écrit par exemple : "La plupart des historiens s’accordent pour considérer que la cause de mort la plus probable est l’attaque provoquée par la balle logée dans sa nuque suite à la tentative d’assassinat. La cause officielle de sa mort est une artériosclérose ou une quatrième attaque mais, des 27 médecins qui interviennent pour le soigner, huit seulement souscrivent à cette conclusion sur le rapport d’autopsie. Cela laisse de la place pour des doutes et des théories alternatives."

Mais il y a bien plus que des doutes...

En réalité, Staline avait un motif : Lénine avait affirmé vouloir le débarquer de la direction du Parti bolchevique et de tous ses postes de direction comme l’Inspection ouvrière et paysanne et le discréditer publiquement.

Il avait aussi les moyens : il s’était fait voter d’être le seul à diriger les médecins de Lénine et il avait le contact avec le médecin spécialiste des poisons, le futur empoisonneur en chef du Kremlin.

Il a fait la preuve par la suite de ses capacités d’empoisonner ses opposants.

Il a préparé le terrain en annonçant à la direction du parti que Lénine voulait se suicider au poison...

L’attentat censé avoir causé la mort lente de Lénine a eu lieu sur les marches du Kremlin de la part d’une militante Socialiste-Révolutionnaire de gauche. Lénine reçut 2 balles dont une fut accusée d’avoir provoqué sa lente agonie jusqu’en janvier 1924. La momification de Lénine" sur sa momie que ne voulait ni l’intéressé, ni sa veuve, mais que Staline imposa..a eu comme seule utilité politique, ne servait qu’à cela : empêcher l’identification des causes de la mort.

Durant sa maladie, sa femme déclare : "Les médecins se perdent en conjectures..." En mars 1921, il eut des maux de tête de plus en plus forts. Cependant les médecins ne découvrirent aucune lésion organique et prescrivirent un repos prolongé. Au cours de sa maladie, il ne semble pas que la balle dans le cou ait été évoquée ce qui laisse entendre que cette explication a été celle de Staline..."

Ce qui est certain, c’est que Lénine est tombé gravement malade à un moment où il comptait démissionner Staline de son poste de secrétaire général et le discréditer publiquement devant le parti bolchevik comme le montre le texte suivant.. Et Staline le savait. Mais il était loin d’être le seul à craindre un retour de Lénine, malade, aux affaires. Toute la haute bureaucratie le craignait.

Ce qui est également certain c’est que Staline était tout à fait en état de pratiquer un assassinat de Lénine et avait déjà suffisamment de pouvoir pour le réaliser... Et il avait aussi les moyens technique puisqu’il connaissait bien le spécialiste des poisons Grigori Moïssevitch, un militant géorgien comme Staline et qui est médecin...

Chacun sait que Staline a fait tuer Trotsky, Zinoviev, Kaménev et Boukharine, et tout le comité central de la révolution d’octobre ainsi que toute l’avant garde révolutionnaire en Russie et dans le monde. Mais le cas de Lénine est moins connu...

Quels moyens de vérifier une telle thèse ? Assez peu depuis la momification de Lénine, voulue bien sûr par Staline...

Cependant, les écrits parlent. Et notamment les fameuses notes dictées par Lénine dans ses derniers moments.

Nous citons ici l’analyse de Moshé Lewin, l’auteur de "Le dernier combat de Lénine", également auteur de "Les derniers mois de la vie de Lénine d’après le journal de ses secrétaires"

Dans son livre « Staline », Trotski écrit : « Quel fut le rôle réel de Staline au temps de la maladie de Lénine ? Le ’disciple’ ne fit-il rien pour hâter la mort de son ’maître’ ? (...) Seule la mort de Lénine pouvait laisser la voie libre pour Staline. (...) Je suis fermement convaincu que Staline n’aurait pu attendre passivement alors que son destin était enjeu. »

Ian Grey écrit :

« Le journal que les secrétaires de Lénine ont tenu du 21 novembre 1922 au 6 mars 1923 contient jour après jour les détails de son travail, de ses visites, de sa santé et, après le 13 décembre, il contient ses moindres actions. Lénine, la jambe et le bras droits paralysés, devait alors rester au lit, coupé des affaires gouvernementales et, en fait, du monde extérieur. Les médecins interdisaient qu’on le dérange. Incapable de renoncer aux habitudes du pouvoir, Lénine se battait pour obtenir les dossiers qu’il voulait. Il s’appuyait sur sa femme, Kroupskaïa, sa soeur, Maria Ilyichna et trois ou quatre secrétaires. »

« Au milieu de décembre 1922, la santé de Lénine empira de nouveau. Staline agit immédiatement pour tirer profit de la situation en cachant à Lénine une grande partie des informations centralisées au secrétariat du Parti. Il s’efforçait de l’isoler. Kroupskaïa faisait tout ce qu’elle pouvait pour défendre le malade contre ces manoeuvres hostiles. » (Trotski, Ma vie)

Lénine écrit :

« Staline est trop brutal et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l’est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place une autre personne qui n’aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu’un seul avantage, celui d’être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d’humeur moins capricieuse, etc. Ces traits peuvent sembler n’être qu’un infime détail. Mais, à mon sens, pour nous préserver de la scission et en tenant compte de ce que j’ai écrit plus haut sur les rapports de Staline et de Trotski, ce n’est pas un détail, ou bien c’en est un qui peut prendre une importance décisive. »

Comme Kroupskaïa lui téléphonait une fois encore pour obtenir de lui quelque information, Staline lui répondit dans un langage outrageant. Kroupskaïa, tout en larmes, alla immédiatement se plaindre à Lénine. Celui-ci, dont les nerfs étaient déjà tendus au plus haut point, ne put se contenir plus longtemps. » (Trotski, « Staline »)

Le 5 mars, Lénine dicta une nouvelle note : « Respecté camarade Staline. Vous avez eu la rudesse de convoquer ma femme au téléphone pour la réprimander. Je n’ai pas l’intention d’oublier aussi vite ce qui est fait contre moi, et inutile de souligner que je considère que ce qui est fait contre ma femme est fait aussi contre moi. Pour cette raison, je demande que vous pesiez sérieusement si vous acceptez de retirer ce que vous avez dit et de présenter vos excuses, ou si vous préférez rompre les relations entre nous. Lénine. »

Staline déclare : « Les opposants ont soulevé ici une grande clameur et ils ont prétendu que le Comité central du Parti a ’caché’ le ’Testament’ de Lénine. Cette question a été traitée plusieurs fois lors des plénums du Comité central et de la Commission centrale de contrôle. (Une voix : ’Des milliers de fois !’) Il a été prouvé et encore prouvé que personne ne cache quoi que ce soit, que ce ’testament’ de Lénine fut adressé au XIIIe Congrès, que ce ’Testament’ a été lu à ce Congrès (Une voix : ’Absolument’) et que le Parti a décidé à l’unanimité de ne pas le publier, entre autres parce que Lénine lui-même ne l’avait pas voulu et souhaité. » On dit que, dans ce ’Testament’, Lénine a proposé qu’on discute, au vu de la ’grossièreté’ de Staline, si on ne pouvait pas remplacer Staline comme secrétaire général par un autre camarade. Cela est tout à fait exact. Oui, camarades, je suis grossier envers ceux qui brisent et divisent le Parti de façon grossière et traîtresse. Déjà lors de la première session du plénum du Comité central après le XIIIe Congrès, j’ai demandé que le plénum me décharge de ma fonction de secrétaire général. Le Congrès lui-même avait traité de cette question. Chaque délégation a traité cette question et toutes les délégations, parmi lesquelles Trotski, Zinoviev et Kaménev, ont obligé Staline à rester à son poste. Une année plus tard, j’ai adressé à nouveau une demande au plénum pour me décharger de ma fonction, mais on m’a obligé à nouveau de rester à mon poste. »

C’est Lénine qui a deviné le premier que ses médecins n’étaient pas - à part l’un d’eux - là pour le soigner ! On le voit au travers des notes qu’il a dictées à ses secrétaires dans ses derniers jours...

Il a en effet appris que ses médecins étaient au courant de débats internes au comité central et dans lesquels Lénine avait pris parti pour Trotsky contre Staline !

D’autre part, Staline avait fait adopter par la direction du parti (résolution publiée) que ce soit lui et lui seul qui soit en contact avec les médecins pour soi-disant s’assurer que Lénine ne soit pas dérangé ce qui aurait nui à sa santé.

Quand on connait toute la liste des dirigeants bolcheviks qui ont été assassinés par Staline et son service d’empoinnements et de tortures, on s’étonnera moins que Staline se soit débarrassé du dirigeant révolutionnaire qui pouvait le plus l’entraver dans sa voie vers le pouvoir.

Trotsky n’a deviné cette page sombre que plus tard comme il le rapporte dans "Ma vie".

Moshe Lewin dans "Le dernier combat de Lénine" ainsi que Jean-Jacques Marie sont également d’accord pour penser que Staline-Caïn a aidé la maladie de Lénine.

On remarquera entre autres preuves (la seul définitive serait bien sûr l’autopsie) que Lénine avait des accès très graves tous les lendemains d’attaques contre Staline !!!

On remarquera aussi que, comme par hasard, à chaque attaque de la maladie les proches de Staline étaient informés mais pas Trotsky.

On remarquera aussi que Trotsky n’a pas été informé de la mort de Lénine au point qu’il n’a pas pu assister à l’enterrement !!!

la suite...

La défense est souvent la meilleure preuve de l’accusation. La pire défense de Staline contre l’accusation d’empoisonnement de Lénine est la lettre, dictée par Staline à la soeur de Lénine,Oulianova, pour le Présidium du Plénum du CC et CCC du PCR le 26 juillet 1926 dont voici un extrait :

« En hiver de 20-21,21-22 V. Ilyich se sentait malade. Il avait des maux de tête et était incapable de travailler - Lénine a été profondément dérangé. Je ne sais pas exactement quand, mais d’une façon ou d’une autre pendant cette période V. Ilyich a dit à Staline qu’il serait probablement frappé avec la paralysie et a fait promettre à Staline que dans cet événement il aiderait V. Ilyich pour obtenir du cyanure de potassium. Staline a promis. Pourquoi a-t-il fait appel à Staline avec cette demande ? Parce qu’il savait qu’il était un homme extrêmement fort exempt de n’importe quelle sentimentalité. V. Ilyich n’avait personne autre que Staline à approcher pour ce type de demande. En mai 1922 après sa première attaque il a fait appel à Staline avec la même demande. V. Ilyich avait alors décidé que tout était fini pour lui et a exigé que Staline lui en apporte immédiatement. Cette demande était si insistante que personne ne pouvait le contredire. Staline fut avec V. Ilyich pas plus que cinq minutes. Quand Staline est sorti il l’a dit à Bukharine et à moi que V. Ilyich lui avait demandé d’obtenir le poison. Le temps était venu pour accomplir sa promesse précédente. Staline a promis. V. Ilyich et Staline se sont embrassé et Staline a quitté la pièce. Mais plus tard après la discussion de la question ensemble nous avons décidé que l’humeur d’Ilyich devait être élevée. Staline est retourné chez Lénine et lui a dit qu’après la discussion de cela avec les docteurs il a été convaincu que tout n’était pas encore perdu et donc le temps pour l’accomplissement de sa promesse n’était pas venu. V. Ilyich a été remarquablement réconforté et a été d’accord. Il a dit à Staline, ‘vous avez été rusé ?’. En réponse Staline a dit ‘quand avez vous jamais su que j’étais rusé ?’ Ils se sont séparés et ne se sont pas vus jusqu’à ce que la condition d’Ilyich se soit améliorée. On ne lui a pas permis de rencontrer ses camarades. Pendant cette période Staline était un visiteur plus fréquent en comparaison aux autres. Il était le premier pour venir voir V. Ilyich. Ilyich l’a rencontré amicalement, a plaisanté, a ri et a exigé que je doive traiter Staline avec le vin etcetera. Dans cela et à d’autres réunions ils ont discuté de Trotsky et de leur conversation devant moi il était clair qu’ici Ilyich était avec Staline contre Trotsky. Une fois la question d’inviter Trotsky à visiter Ilyich a été discutée. Cela avait un caractère diplomatique. L’offre à Trotsky pour devenir le député d’Ilyich dans le Sovnarkom (Conseil des Commissaires Populaires - rédacteur. R.D.) a été faite avec le même motif. Dans cette période Kamenev et Boukharine sont venu pour rencontrer V. Ilyich, mais Zinoviev n’est pas venu même une fois. Et autant que je savais V. Ilyich n’a jamais exprimé aucun empressement de le rencontrer. Après son retour pour travailler, en automne de 1922, V. Ilyich rencontrait fréquemment Kamenev, Zinoviev et Staline en soirée dans son bureau privé. De temps à autre, j’ai essayé de les envoyer, leur rappelant que les docteurs lui avaient interdit d’être assis pendant longtemps dans le travail. Ils ont plaisanté et ont expliqué que leurs réunions étaient des discussions simples et pas de conversation officielle. »

Le seul fait que Staline estime nécessaire de se justifier par la voix de la veuve de Lénine sur l’accusation d’empoisonnement en dit long sur ce que pouvaient penser les dirigeants russes de la capacité de Staline à assassiner quiconque était sur son passage…

Léon Trotsky écrit :

Le peuple géorgien, presque entièrement paysan ou petit-bourgeois en sa composition, résista vigoureusement à la soviétisation de son pays. Mais les grandes difficultés qui en découlaient furent considérablement aggravées par l’arbitraire militariste, ses procédés et ses méthodes, auquel la Géorgie fut soumise. Dans ces conditions, le parti dirigeant devait être deux fois plus prudent à l’égard des masses géorgiennes. C’est précisément là qu’il faut trouver la cause du profond désaccord qui se développa entre Lénine, qui insistait sur une politique extrêmement souple, circonspecte, patiente à l’égard de la Géorgie et en Transcaucasie particulièrement, et Staline, qui considérait que, puisque l’appareil de l’Etat était entre ses mains, notre position était assurée. L’agent de Staline au Caucase était Ordjonikidzé, le conquérant impatient de la Géorgie, qui considérait toute velléité de résistance comme un affront personnel. Staline semblait avoir oublié qu’il n’y avait pas si longtemps que nous avions reconnu l’indépendance de la Géorgie et avions signé un traité avec elle. C’était le 7 mai 1920. Mais le 11 février 1921, des détachements de l’Armée rouge avaient envahi la Géorgie, sur les ordres de Staline, et nous avaient mis devant le fait accompli. L’ami d’enfance de Staline, Irémachvili, écrit à ce propos :

Staline était opposé au traité. Il ne voulait pas que son pays natal reste en dehors de l’Etat russe et vive sous le libre gouvernement des menchéviks qu’il détestait. Son ambition le poussa vers la domination de la Géorgie, où la population paisible et sensible résistait à sa propagande destructrice avec une froide obstination... L’esprit de vengeance envers les dirigeants menchéviks, qui avaient toujours refusé d’approuver ses plans utopiques et l’avaient expulsé de leurs rangs, ne lui laissait pas de repos. Contre la volonté de Lénine, sur sa propre initiative vaniteuse, Staline acheva la bolchévisation, ou stalinisation, de sa terre natale... Staline organisa de Moscou l’expédition sur la Géorgie et la dirigea de là-bas. Au milieu de juin 1921, il entrait à Tiflis en conquérant.

Staline visita la Géorgie en 1921 ; il le fit avec une autorité bien différente de celle à laquelle on était accoutumé dans son pays, quand il était Sosso, et plus tard Koba. Maintenant, il était le représentant du gouvernement, de l’omnipotent Bureau politique, du Comité central. Cependant personne en Géorgie ne vit en lui un dirigeant, spécialement dans le tiers supérieur du Parti, où on l’accueillait non comme Staline, mais comme un membre de la plus haute instance du Parti, c’est-à-dire non en vertu de sa personnalité, mais sur la base de sa fonction. Ses anciens camarades dans le travail illégal se considéraient au moins aussi compétents que lui dans les affaires de Géorgie ; ils exprimaient librement leurs désaccords avec lui et, quand ils étaient contraints de se soumettre, ils ne le faisaient qu’à contrecœur, n’épargnant pas les critiques acerbes, et menaçant de demander au Bureau politique de reprendre l’examen de l’entier problème. Staline n’était pas encore un dirigeant, même dans son propre pays. Il en était profondément affecté. Il s’estimait mieux informé que tous les autres membres du Comité central sur les questions qui touchaient la Géorgie. Si, à Moscou, il prenait son autorité dans le fait qu’il était un Géorgien familier avec les conditions locales, en Géorgie, où il apparaissait comme le représentant de Moscou libre de préjugés nationaux et de sympathies locales, il essayait de se comporter comme s’il n’était pas un Géorgien, mais un bolchévik délégué par Moscou, le commissaire aux nationalités, et comme si, pour lui, les Géorgiens étaient tout juste une des minorités nationales. Il assumait une attitude d’ignorant en ce qui concernait les particularités nationales de la Géorgie, sorte de compensation pour les sentiments fortement nationaux de sa propre jeunesse. [Il se comportait comme un Grand-Russien, piétinant les droits de son propre peuple comme nation.] C’était là ce que Lénine entendait par « étrangers russifiants » - ce qui se rapportait aussi bien à Staline qu’à Dzerjinsky, un Polonais devenu « russificateur ». D’après Irémachvili qui évidemment exagère : « Les bolchéviks géorgiens qui, au début, étaient impliqués dans l’invasion russe staliniste, considéraient comme leur but l’indépendance d’une République soviétique de Géorgie, qui n’aurait rien de commun avec la Russie, excepté les conceptions bolchévistes et l’amitié politique. Il restait des Géorgiens pour qui l’indépendance de leur pays était plus importante que toute autre chose... Mais alors vint la déclaration de guerre de Staline, qui trouva un appui loyal parmi les gardes rouges russes et la tchéka qu’il envoya en Géorgie. »

Irémachvili nous dit ensuite que Staline se heurta à l’hostilité générale à Tiflis. Au cours d’un meeting au théâtre convoqué par les socialistes de Tiflis, Staline fut l’objet d’une démonstration hostile. Il paraît vraisemblable que le vieux menchévik Irémachvili domina le meeting et accusa Staline ouvertement. On nous dit aussi que d’autres orateurs attaquèrent Staline de la même façon. Malheureusement aucun compte rendu sténographique de ces discours n’a été conservé et on n’est pas forcé de prendre trop littéralement cette partie des souvenirs d’Irémachvili : « Pendant des heures Staline fut obligé d’écouter ses adversaires en silence et d’encaisser leurs accusations. Jamais auparavant et jamais par la suite Staline ne devait être contraint d’endurer une telle indignation ouverte, courageuse. »

Les développements ultérieurs peuvent être relatés brièvement. Staline trahit encore une fois la confiance de Lénine. Afin de se créer pour lui-même un solide appui politique en Géorgie, il y provoqua, derrière le dos de Lénine et du Comité central, avec l’aide d’Ordjonikidzé et non sans l’appui de Dzerjinsky, une « révolution » véritable contre les meilleurs membres du Parti, en se couvrant abusivement de l’autorité du Comité central. Prenant avantage du fait que les réunions avec les camarades géorgiens n’étaient pas accessibles à Lénine, Staline s’efforça de le circonvenir au moyen d’informations fausses. Lénine se douta de quelque chose et demanda à son secrétaire personnel de rassembler une documentation complète sur la question géorgienne ; c’est après l’avoir étudiée qu’il décida d’engager ouvertement la lutte. Il est difficile de dire ce qui le choqua le plus : la déloyauté personnelle de Staline ou son incapacité chronique de saisir l’essence de la politique bolchéviste sur la question nationale vraisemblablement un mélange des deux.

Allant à tâtons vers la vérité, Lénine, alité, entreprit de dicter sous forme de lettre un programme qui fixerait sa position fondamentale sur la question nationale, afin qu’il ne puisse y avoir de malentendu parmi ses camarades quant à sa propre position sur les questions en cours de discussion. Le 30 décembre, il dictait la note suivante : « Je pense que l’impulsivité administrative et brutale de Staline a joué un rôle funeste, et aussi son mépris du nationalisme social. Généralement, le mépris joue, en politique, le plus détestable des rôles. » Et le jour suivant, il ajoutait ces mots à la lettre programme : « Il est naturellement nécessaire de tenir Staline et Dzerjinsky pour responsables de toute cette campagne nationaliste grand-russienne. »

Lénine était sur la bonne voie. S’il réalisait pleinement le sérieux de la situation, la caractérisation atténuée qu’il en donnait était singulière, car ce qui se passait derrière son dos, comme Trotsky l’indiqua huit années plus tard, c’était que la fraction de Staline écrasa la fraction de Lénine au Caucase. C’était la première victoire des réactionnaires dans le Parti. Elle ouvrit le second chapitre de la Révolution - la contre révolution stalinienne.

Lénine fut finalement contraint d’écrire aux oppositionnels géorgiens, le 6 mars 1923 :

Aux camarades Mdivani, Makharadzé et autres, (copie aux camarades Trotsky et Kaménev ). Chers camarades. Je suis avec vous dans cette affaire de tout mon cœur. Je suis scandalisé par l’arrogance d’Ordjonikidzé et la connivence de Staline et Dzerjinsky. Je prépare des notes et un discours en votre faveur. Lénine.

Le jour précédent, il avait dicté pour moi la note suivante :

Cher camarade Trotsky, Je vous demande instamment de vous charger de la défense de l’affaire géorgienne au Comité central du Parti. Elle est maintenant « poursuivie » par Staline et Dzerjinsky, de sorte que je ne peux pas compter sur leur impartialité. En vérité, c’est tout le contraire ! Si vous acceptez de vous charger de cette défense, je serai tranquille. Si pour quelque raison, vous n’acceptiez pas, veuillez me retourner le dossier. Je considérerai cela comme la marque de votre désaccord. Avec mes meilleurs saluts de camarade. Lénine.

Lénine envoya ensuite deux de ses secrétaires personnelles, Glasser et Fotiéva, porter à Trotsky une note dans laquelle il lui demandait, entre autres de suivre la question géorgienne au douzième congrès du Parti qui allait se réunir. Glasser ajouta : « Quand Vladimir Ilitch a lu notre correspondance avec vous, son front s’est éclairé. Eh bien ! maintenant c’est une autre affaire ! Et il m’a chargé de vous remettre tous les manuscrits qui devaient entrer dans la fabrication de sa « bombe » pour le douzième congrès. » Kaménev m’avait informé que Lénine venait justement d’écrire une lettre par laquelle il rompait toutes relations de camarade avec Staline, de sorte que je suggérai que, puisque Kaménev devait partir ce jour même pour la Géorgie pour assister à une conférence du Parti, il pourrait être bon de lui montrer la lettre sur la question nationale afin qu’il soit en mesure de faire tout le nécessaire. Fotiéva répondit : « Je ne sais pas. Vladimir Ilitch ne m’a pas chargée de communiquer la lettre au camarade Kaménev, mais je puis le lui demander. » Quelques minutes plus tard, elle revenait et dit : « Absolument pas. Lénine dit que Kaménev montrerait la lettre à Staline, qui chercherait alors à conclure un compromis pourri afin de nous duper plus tard. - Ainsi donc, les choses sont allées si loin que Lénine n’estime plus possible de conclure compromis avec Staline même sur une ligne juste ? Oui, Ilitch n’a pas confiance en Staline ; il veut se prononcer ouvertement contre lui devant tout le Parti. Il prépare une bombe. »

Les intentions de Lénine devenaient parfaitement claires. Prenant la politique de Staline comme exemple, il voulait dénoncer devant le Parti (et le faire sans ménagement) le danger de la transformation bureaucratique de la dictature. Fotiéva revint peu après avec un autre message de Vladimir Ilitch qui, dit­-elle, avait décidé d’agir immédiatement et avait écrit la note - citée ci-dessus - à Mdivani et Makharadzé. « Comment expliquez-vous ce changement ? demandai-je à Fotiéva.
- Son état s’aggrave d’heure en heure, répondit-elle et il est impatient de faire encore tout ce qu’il peut. »

[Deux jours plus tard, Lénine avait sa troisième attaque.]

La maladie de Lénine

Je pris mon premier congé avant le IIe congrès de l’Internationale communiste, au printemps de 1920. Je passai environ deux mois dans la banlieue de Moscou. Mon temps se partageait entre le traitement médical que je suivais, —vers ce temps-là j’entrepris de me soigner sérieusement,— entre l’élaboration minutieuse du Manifeste qui devait tenir lieu de programme à l’Internationale communiste pour les plus proches années, et enfin la chasse. Le besoin de repos était grand après des années d’extrême tension. Mais je n’avais pas l’habitude du repos. Les promenades n’étaient pas un repos pour moi et ne le sont pas jusqu’à présent. Ce qu’il y a de séduisant dans la chasse, c’est qu’elle agit sur la conscience comme un sinapisme sur un endroit malade...

Un dimanche, au début de mai 1922, je pêchais au filet dans le vieux bras de la Moskova. Il pleuvait, l’herbe était mouillée, je glissai sur une pente, tombai et me fis une entorse. Cela n’avait rien de sérieux, je n’avais qu’à passer quelques jours au lit. Le surlendemain, Boukharine vint me voir.

— Vous aussi, couché ! s’écria-t-il épouvanté.

— Mais qui donc encore ? demandai-je.

— Ilitch va très mal ; un coup de sang ! Incapable de marcher, de parler ! Les médecins se perdent en conjectures...

Lénine veillait de près sur la santé de ses collaborateurs et il se rappelait fréquemment ce qui avait été dit par je ne sais quel émigré. « Les anciens mourront les uns après les autres et les jeunes abandonneront l’héritage. »

— Y en a-t-il beaucoup, disait-il, parmi nous, qui sachent ce que c’est que l’Europe, quel est le mouvement ouvrier mondial ? Tant que nous resterons seuls avec notre révolution, répétait-il, rien ne saurait remplacer l’expérience internationale du groupe dirigeant de notre parti.

Lénine était considéré comme un homme robuste et sa santé semblait être une des bases indestructibles de la révolution. Invariablement, il se montrait actif, vigilant, égal d’humeur, gai. Ce n’est qu’à de rares reprises que je notai des symptômes alarmants. Dans la période du IIe congrès de l’Internationale communiste, il m’avait frappé par son air fatigué, sa voix inégale, son sourire de malade. Je lui avais dit plus d’une fois qu’il se dépensait trop dans des affaires d’intérêt secondaire. Il en convenait, mais ne pouvait faire autrement. Il se plaignait parfois —toujours évasivement, d’un ton quelque peu gêné— d’avoir des maux de tête. Mais il lui suffisait de deux ou trois semaines de repos pour se rétablir. Il semblait que Lénine fût inusable.

A la fin de 1921 son état empira. Le 7 décembre, il avertit par un billet les membres du bureau politique :

« Je pars aujourd’hui. Bien que j’aie diminué ma portion de travail et augmenté ma portion de repos, ces derniers jours, mes insomnies se sont diablement renforcées. Je crains de n’être pas en état de faire le rapport ni à la conférence du parti, ni au congrès des soviets. »

Dès alors, il passa une bonne partie de son temps dans un village aux environs de Moscou. Mais, de là, il suivait avec la plus extrême attention la marche des affaires. On en était à la préparation de la conférence de Gênes. Lénine écrit, le 23 janvier 1922, aux membres du bureau politique :

« Je viens de recevoir deux lettres de Tchitchérine du 20 et du 22. Il demande s’il ne conviendrait pas de consentir, contre une compensation convenable, à de petites modifications dans notre constitution, c’est-à-dire d’admettre que les éléments parasitaires soient représentés dans les soviets. On ferait cela pour complaire aux Américains. Cette proposition de Tchitchérine, à mon avis, montre qu’il faut l’expédier immédiatement dans un sanatorium ; tout relâchement à cet égard, tout atermoiement, etc., présenteraient, selon moi, un très grand danger pour tous les pourparlers. »

Dans chaque mot de ce billet, où l’intransigeance politique s’accompagne d’une bonhomie malicieuse, on sent vivre et respirer Lénine.

Son état de santé s’aggravait encore. En mars, il eut des maux de tête de plus en plus forts. Cependant les médecins ne découvrirent aucune lésion organique et prescrivirent un repos prolongé. Lénine s’établit dans un village de banlieue d’où il ne sortait plus. C’est là qu’au début de mai il eut sa première attaque.

Il était tombé malade, comme je l’appris, deux jours avant moi. Pourquoi ne me l’avait-on pas dit tout de suite ? A cette époque-là, aucun soupçon ne me venait à l’esprit.

— On n’a pas voulu vous inquiéter, me répondit Boukharine ; on attendait de voir comment tournerait la chose.

Boukharine parlait tout à fait sincèrement, répétant ce qui lui avait été suggéré par « les supérieurs ». En cette période, il m’était attaché par un penchant tout à fait « boukharinien », c’est-à-dire à demi hystérique, à demi puéril. Comme il finissait de me raconter ce qui était arrivé à Lénine, il se jeta sur mon lit et m’étreignant à travers la couverture, se mit à pousser des lamentations :

— Ne soyez pas malade, je vous en supplie, ne soyez pas malade... Il y a deux hommes dont je ne puis me représenter la mort sans épouvante... Ilitch et vous !...

Je lui fis amicalement honte pour lui rendre son équilibre. Il était gênant : j’avais besoin de concentrer mes réflexions sur la nouvelle alarmante qu’il m’avait apportée. Le coup était étourdissant. Il semblait que la révolution elle-même retînt sa respiration.

N. I. Sédova dit dans ses Mémoires :

« Les premiers bruits concernant la maladie de Lénine étaient transmis par chuchotements. On eût dit que personne n’aurait jamais imaginé que Lénine pût tomber malade. Nombreux étaient ceux qui savaient que Lénine veillait soigneusement à l’état de santé d’autrui, mais il paraissait incapable de tomber malade lui-même. Dans presque toute la génération aînée des révolutionnaires, le coeur flanchait, fatigué d’un trop long effort. Les médecins s’en plaignaient : « Les moteurs ont des à-coups chez presque tous. » Le professeur Guétier disait à Lev Davidovitch : « Il n’y a que deux coeurs qui fonctionnent bien : celui de Vladimir Ilitch et le vôtre. Quand on a le coeur aussi solide, on peut vivre cent ans. » Un examen fait par des médecins étrangers confirma que, de tous ceux qu’ils avaient auscultés à Moscou, deux coeurs en effet fonctionnaient au mieux : celui de Lénine et celui de Trotsky. Quand un changement brusque et inattendu pour les larges cercles se produisit dans la santé de Lénine, ce fut considéré comme un bouleversement dans la révolution même. Etait-il possible que Lénine pût tomber malade comme tout le monde et mourir ? On ne pouvait se faire à cette idée que Lénine avait perdu la faculté de bouger et de parler. Et l’on croyait, fortement, qu’il surmonterait tout, qu’il se relèverait et guérirait... »

Tel était l’état d’esprit de tout le parti.

Beaucoup plus tard, en me reportant au passé, je me rappelai avec un tout nouvel étonnement que la maladie de Lénine ne m’avait été annoncée que le surlendemain. Je ne m’y étais pas arrêté d’abord. Mais ce ne pouvait être un effet du hasard. Ceux qui, depuis longtemps, se préparaient à devenir mes adversaires, et Staline en tête, tâchaient de gagner du temps. La maladie de Lénine était telle qu’elle eût pu amener immédiatement un dénouement tragique. Dès le lendemain, ou même dans la journée, toutes les questions de direction pouvaient être posées nettement. Mes adversaires jugeaient important de gagner au moins une journée pour se préparer. Ils chuchotaient entre eux, cherchant à tâtons les voies et les moyens de lutte. C’est alors que probablement déjà se formait l’idée de la « troïka » Staline, Zinoviev, Kaménev, que l’on comptait m’opposer. Mais Lénine se rétablit. Son organisme, stimulé par une volonté inflexible, fit un gigantesque effort. Son cerveau épuisé d’anémie, devenu incapable de lier les sons et de discerner les lettres, s’était brusquement ranimé.

A la fin de mai, j’allai à la pêche à quatre-vingts verstes de Moscou. Il y avait là un sanatorium pour enfants qui portait le nom de Lénine. Les petits m’accompagnaient le long du lac, me questionnaient sur la santé de Vladimir Ilitch, lui envoyèrent par mon intermédiaire des fleurs des champs et une lettre. Lénine n’écrivait pas encore lui-même. Il dicta quelques lignes à son secrétaire :

« Vladimir Ilitch m’a chargé de vous écrire qu’il approuve chaleureusement votre idée d’envoyer en son nom un cadeau aux enfants du sanatorium de la station Podsolnetchnaïa. Vladimir Ilitch vous prie également de dire aux enfançons qu’il les remercie beaucoup de leur lettre cordiale et de leurs fleurs et qu’il regrette de ne pouvoir profiter de leur invitation ; il ne doute pas que, parmi eux, il guérirait sûrement. »

En juillet, Lénine était déjà sur pied et, sans revenir officiellement à son travail jusqu’à octobre, il suivit tout ce qui se faisait, entrant dans toutes choses. Au cours de ces mois de convalescence, le procès des socialistes révolutionnaires, parmi bien d’autres faits, occupa beaucoup son attention. Des socialistes révolutionnaires avaient assassiné Volodarsky, avaient assassiné Ouritsky, avaient dangereusement blessé Lénine, avaient tenté à deux reprises de faire sauter mon train. Nous ne pouvions prendre cela à la légère. Bien que ne partant pas du point de vue idéaliste qui était celui de nos ennemis, nous étions capables d’apprécier « le rôle de l’individu dans l’histoire ». Nous ne pouvions fermer les yeux sur le danger qui menaçait la révolution dans le cas où nous laisserions nos ennemis assassiner les uns après les autres tous nos dirigeants.

Certains de nos amis humanitaires, de l’espèce qui n’est ni chaude ni froide, nous ont expliqué plus d’une fois qu’ils pouvaient encore comprendre la nécessité fatale de la répression en général ; mais fusiller un ennemi que l’on tient déjà, c’est aller au delà des limites de la légitime défense. Ils nous demandaient de faire preuve de « magnanimité ». Clara Zetkin et d’autres communistes européens qui, alors, avaient encore le courage —contre Lénine et contre moi— de dire ce qu’ils pensaient, insistaient pour que la vie des accusés fût épargnée. Ils nous proposèrent de nous borner à des peines d’emprisonnement. Cela semblait le plus simple. Mais la question de la répression individuelle dans une époque révolutionnaire prend un caractère tout à fait particulier, d’où s’écartent, avec impuissance, les lieux communs humanitaires. La bataille est livrée directement pour la possession du pouvoir, il est question, dans cette lutte, de vie ou de mort, c’est en cela que consiste la révolution ; en de telles conditions, de quel effet peut être une incarcération pour des gens qui espèrent s’emparer du pouvoir en quelques semaines et emprisonner à leur tour ou exterminer ceux qui sont au gouvernail ? Du point de vue de ce qu’on appelle la valeur absolue de l’existence humaine, la révolution doit être « condamnée », de même que la guerre, de même que toute l’histoire de l’humanité. Cependant, la notion même de la personnalité humaine n’a été élaborée qu’en résultat de nombreuses révolutions, et le processus est encore fort loin de son achèvement. Pour que la notion de la personnalité devienne réelle et que la notion à demi péjorative de « la masse » cesse d’être l’antithèse de la notion de « l’individu » telle qu’on la voit dans une philosophie de privilégiés, il faut que la masse elle-même, aidée du cric de la révolution, ou plus justement, d’une série de révolutions, s’élève à un degré supérieur dans l’histoire. Que cette voie soit bonne ou mauvaise du point de vue de la philosophie normative, je ne sais et j’avoue que cela ne m’intéresse pas. En revanche, je sais bien que c’est là la seule voie que l’humanité ait connue jusqu’à présent.

Ces réflexions n’ont aucunement pour objet de « justifier » la terreur révolutionnaire. Si l’on essayait de la justifier, c’est donc que l’on tiendrait compte de l’opinion des accusateurs. Mais qui sont-ils ? Les organisateurs et les exploitants de la grande boucherie mondiale ? Les nouveaux riches qui, en l’honneur du « soldat inconnu » brûlent l’encens de leurs cigares d’après-dîner ? Les pacifistes qui ont combattu la guerre tant qu’elle n’était pas déclarée et qui sont disposés à recommencer leur odieuse mascarade ? Lloyd George, Wilson et Poincaré qui, pour les crimes commis par le Hohenzollern (et par eux-mêmes) se croyaient en droit de faire mourir de faim les enfants allemands ? Les conservateurs anglais ou les républicains français qui ont attisé sournoisement la guerre civile en Russie et qui, sans courir le moindre danger, ont essayé de battre monnaie à leur profit avec le sang russe ? Et cette énumération pourrait devenir interminable. Il ne s’agit pas pour moi d’une justification philosophique, mais d’une explication politique. La révolution est la révolution parce qu’elle ramène toutes les contradictions de son développement à une alternative : la vie ou la mort. Peut-on croire que des gens qui, tous les cinquante ans, remettent en discussion la question de l’Alsace-Lorraine, en édifiant pour cela de véritables montagnes de cadavres, soient capables de modifier leur situation sociale avec l’aide simplement de la ventriloquie parlementaire ? En tout cas, personne ne nous a encore montré comment cela pourrait se faire. Nous avons brisé la résistance des roches primitives en nous servant de l’acier et de la dynamite. Et lorsque l’ennemi tirait sur nous, le plus souvent avec des fusils empruntés aux nations les plus civilisées et démocratiques, nous lui répondions de la même façon. Voyant cela, Bernard Shaw secouait sa barbe, d’un air de reproche à l’adresse des uns et des autres. Mais personne ne s’est aperçu de cette manifestation sacramentelle.

Pendant l’été de 1922, la question de la répression prit une forme d’autant plus grave qu’il s’agissait cette fois des leaders d’un parti qui, autrefois, avait mené, avec nous la lutte révolutionnaire contre le tsarisme et qui, après la révolution d’Octobre, avait tourné l’arme de la terreur contre nous. Des transfuges du camp des socialistes révolutionnaires nous découvrirent que les actes de terrorisme les plus graves avaient été organisés non pas par des individus isolés, comme nous étions disposés à le croire au début, mais par le parti lui-même qui ne se décidait pourtant pas à prendre officiellement la responsabilité des assassinats qu’il commettait. Du côté du tribunal, une condamnation à mort était inévitable. Mais la mise à exécution aurait soulevé fatalement une vague de représailles. Se borner à des peines de détention, même pour de longues années, c’eût été simplement encourager les terroristes, car ils ne croyaient pas du tout à la durée du pouvoir soviétique. Il ne restait pas d’autre issue que de subordonner l’exécution de la sentence à la conduite du parti socialiste révolutionnaire, selon qu’il continuerait ou abandonnerait la lutte par de tels moyens. En d’autres termes, les leaders de ce parti seraient des otages.

Ma première entrevue avec Lénine, quand il fut guéri, eut justement lieu pendant le procès des socialistes révolutionnaires. Il adopta immédiatement et avec soulagement la solution que je proposais :

— C’est juste, il n’y a pas d’autre issue.

Lénine était visiblement réconforté par sa guérison. Mais il restait en lui une certaine anxiété.

— Vous comprenez, me disait-il, d’un air déconcerté, je ne pouvais plus parler, ni écrire... Il a fallu que je rapprenne...

Et il jetait sur moi un regard vif comme pour me sonder.

En octobre, Lénine revenait déjà officiellement à son travail, prenait la présidence du bureau politique et du conseil des commissaires du peuple, et en novembre, prononçait des discours-programmes qui, selon toute apparence, coûtèrent cher à son système artériel.

Lénine sentait qu’à l’occasion de sa maladie, on tissait déjà les fils encore imperceptibles d’un complot, derrière son dos et derrière le mien. Les épigones n’avaient pas encore brûlé leurs vaisseaux et n’avaient pas fait sauter les ponts. Mais déjà, en certains endroits, ils sciaient les poutres et glissaient imperceptiblement des cartouches de pyroxyline. En toute occasion favorable, ils se prononçaient contre mes propositions, comme pour s’exercer à l’indépendance, préparant avec soin chaque manifestation de cette sorte. En revenant au travail, observant avec une inquiétude croissante ce qui s’était passé en dix mois, Lénine tardait à désigner hautement les épigones pour ne pas aggraver les relations. Mais il se disposait à rembarrer la « troïka » et il commença à le faire sur des questions de détail.

Parmi une dizaine de tâches que je dirigeais sur le plan du parti, c’est-à-dire en quelque sorte incognito et non officiellement, il y avait la propagande antireligieuse à laquelle Lénine s’intéressait extrêmement. Il me pria plus d’une fois avec insistance de ne pas perdre de vue ce domaine. Au cours de sa convalescence, il lui fut rapporté que Staline manoeuvrait aussi sur ce point contre moi, en remaniant l’appareil de la propagande antireligieuse et en m’en écartant. Lénine envoya du village au bureau politique une lettre dans laquelle, sans nécessité apparente à première vue, il citait mon livre contre Kautsky, ajoutant de grands éloges pour l’auteur qu’il ne nommait d’ailleurs pas plus qu’il ne désignait le titre du livre. J’avoue que je ne devinai pas tout de suite que c’était là un moyen détourné de Lénine pour condamner les manoeuvres dirigées contre moi par Staline. Cependant, on plaçait à la direction de la propagande antireligieuse Iaroslavsky, je crois, comme mon adjoint. Revenu à son travail et ayant appris cela, Lénine, dans une séance du bureau politique, tomba avec fureur sur Molotov, c’est-à-dire, en réalité, sur Staline.

— Ia-ro-slav-sky ? Mais ne savez-vous pas ce que c’est qu’Iaro-slav-sky ? C’est un homme qui ferait rire les poules. Comment pourra-t-il se tirer de cette tâche ? —etc.

La vivacité de Lénine pouvait sembler excessive à des profanes. Mais il ne s’agissait pas d’Iaroslavsky, que Lénine, à vrai dire, supportait mal ; il s’agissait de la direction du parti. Il y eut plus d’un incident de ce genre.

En somme, Staline, depuis qu’il était en contact plus permanent avec Lénine, c’est-à-dire surtout depuis le coup d’Etat d’Octobre, ne se relâchait pas d’une opposition sourde, impuissante, mais d’autant plus rageuse à son égard. D’une ambition sans borne, plein d’envie, il ne pouvait pas ne point sentir à chaque pas son infériorité intellectuelle et morale. Il tenta, apparemment, de se rapprocher de moi. C’est seulement plus tard que je me rendis compte des tentatives qu’il avait faites pour créer entre nous quelque chose comme de la familiarité. Mais il me répugnait par les traits de caractère qui ont fait ensuite sa force dans la vague de décadence : étroitesse des intérêts, empirisme, psychologie grossière, un singulier cynisme de provincial que le marxisme a émancipé de bien des préjugés sans les remplacer, cependant, par une philosophie générale profondément méditée et moralement assimilée. D’après certaines observations qu’il fit quelquefois et qui me semblèrent, à l’époque, tout occasionnelles, mais qui ne devaient guère l’être en réalité, Staline essayait de trouver en moi un appui contre le contrôle de Lénine qui lui était insupportable. A chaque tentative de ce genre, je faisais instinctivement un pas en arrière et je passais. Je pense que c’est là qu’il faut chercher les origines de l’hostilité froide de Staline à mon égard, hostilité peureuse dans les premiers temps et profondément perfide. Méthodiquement, il rassemblait autour de lui des hommes de son espèce, des naïfs enclins à vivre sans y chercher malice, ou enfin des offensés. Les premiers, les deuxièmes et les troisièmes étaient assez nombreux.

Il est hors de doute que, pour les affaires courantes, Lénine, en bien des cas, trouvait plus commode de s’en remettre à Staline, à Zinoviev ou à Kaménev qu’à moi. Préoccupé constamment de ménager son temps et celui des autres, Lénine s’efforçait de réduire au minimum la dépense d’énergie quand il s’agissait de surmonter des difficultés intérieures. J’avais mes idées à moi, mes méthodes de travail, mes procédés pour réaliser des décisions déjà adoptées. Lénine le savait assez et savait l’apprécier. Précisément pour cela, il comprenait trop bien que je ne valais rien pour faire des commissions. Quand il avait besoin de commissionnaires pour ses tâches journalières, il s’adressait à d’autres. Cela put, en certaines périodes, surtout lorsque j’étais en désaccord avec Lénine, donner à ses aides l’idée de leur particulière familiarité avec Lénine. C’est ainsi que Lénine nomma comme ses remplaçants à la présidence du conseil des commissaires du peuple d’abord Rykov et Tsiouroupa, et ensuite leur adjoignit Kaménev. J’estimais que ce choix était juste. Lénine avait besoin, dans la pratique, d’adjoints dociles ; dans ce rôle, je ne valais rien. Et je ne pouvais qu’être reconnaissant à Lénine de ce qu’il ne m’eût pas proposé de le remplacer. En cela je voyais non pas du tout un manque de confiance à mon égard, mais, au contraire, une appréciation nette et nullement offensante pour moi de mon caractère et de nos rapports mutuels.

J’eus plus tard la possibilité de m’en convaincre trop clairement. Dans l’intervalle entre sa première et sa deuxième crise, Lénine ne put travailler qu’en donnant la moitié de son énergie d’autrefois. Constamment, son système artériel subissait des secousses peu graves en apparence, mais menaçantes. A une des séances du bureau politique, comme il se levait pour envoyer à quelqu’un un billet (Lénine procédait ainsi pour accélérer le travail), il chancela légèrement. Je m’en aperçus seulement parce que Lénine eut aussitôt le visage tout défait. C’était encore un des nombreux avertissements que lui envoyaient les centres vitaux.

Lénine ne se faisait pas d’illusions à ce sujet. Il y pensait, cherchant à voir, sous tous les aspects, comment marcherait le travail sans lui et après lui. A cette époque se formait déjà dans sa tête le document qui, dans la suite, est devenu bien connu sous le titre de Testament.

Dans la même période, quelques semaines avant la deuxième crise, Lénine eut avec moi une grande conversation sur mes travaux ultérieurs. En raison de l’importance politique de l’entretien, j’en fis part dès alors à plusieurs personnes (Rakovsky, I.-N. Smirnov, Sosnovsky, Préobrajensky et d’autres). C’est grâce à cela que notre causerie est restée nettement marquée dans ma mémoire.

Voici comment les choses se passèrent :

Le comité central du syndicat des travailleurs de l’enseignement envoya une délégation à Lénine et à moi, demandant que je prisse, par surcroît, le commissariat de l’Instruction publique, de même que, pendant un an, j’avais dirigé le commissariat des Voies de Communication. Lénine me demanda mon avis. Je répondis qu’en matière d’instruction publique, la difficulté viendrait, comme en toute autre affaire, de l’appareil.

— Oui, le bureaucratisme, chez nous, est monstrueux, s’écria Lénine. J’en ai été épouvanté lorsque je suis revenu au travail... Mais c’est précisément pour cela qu’à mon avis il ne vous convient pas de vous enfoncer dans les affaires d’autres commissariats en plus de celui de la Guerre.

Avec chaleur, avec insistance, visiblement ému, Lénine exposait son plan. Les forces qu’il pouvait donner à la direction étaient limitées. Il avait trois remplaçants.

— Vous les connaissez. Kaménev, certainement, est un homme politique intelligent, mais que vaut-il comme administrateur ? Tsiouroupa est malade. Quant à Rykov, mettons que ce soit un administrateur, mais il faudra le rendre au conseil supérieur de l’économie nationale. Il est indispensable que vous deveniez mon adjoint. La situation est telle que nous avons besoin d’un regroupement radical du personnel.

J’alléguai de nouveau que « l’appareil » me gênait de plus en plus dans mon travail, même au commissariat de la Guerre.

— Eh bien, vous pourrez secouer l’appareil, reprit vivement Lénine, faisant allusion à une expression que j’avais naguère employée.

Je répondis que j’avais en vue non seulement le bureaucratisme de l’Etat, mais celui du parti ; que le fond de toutes ces difficultés était dans la combinaison des deux appareils et dans la complicité mutuelle des groupes influents qui se formaient autour d’une hiérarchie de secrétaires du parti. Lénine écoutait avec une extrême attention et confirmait mes idées de ce ton partant du creux de la poitrine qu’il prenait lorsque, sûr d’être compris jusqu’au bout par son interlocuteur et rejetant les formes nécessairement conventionnelles d’un entretien, il en venait ouvertement aux choses les plus importantes et les plus alarmantes.

Après un instant de réflexion, Lénine posa la question nettement :

— Ainsi, vous proposez d’ouvrir la lutte non seulement contre le bureaucratisme de l’Etat, mais contre le bureau d’organisation du comité central ?

Je me mis à rire, tellement c’était inattendu. Le bureau d’organisation du comité central était le centre même de l’appareil de Staline.

— Mettons qu’il en soit ainsi.

— Eh bien, continua Lénine, visiblement satisfait de ce que nous avions donné à la question sa vraie formule, je vous propose de faire bloc avec vous : contre le bureaucratisme en général, contre le bureau d’organisation en particulier.

— Il est flatteur, répondis-je de faire un bloc honnête avec un honnête homme.

Nous convînmes de nous revoir dans quelque temps. Lénine me proposa de réfléchir aux questions d’organisation. Il préconisait la création, près le comité central, d’une commission pour la lutte contre le bureaucratisme. Nous devions en faire partie tous les deux. Dans le fond, cette commission devait servir de levier pour la destruction de la fraction stalinienne, épine dorsale de la bureaucratie, et pour la création dans le parti de conditions qui m’auraient donné la possibilité de devenir remplaçant de Lénine ; dans sa pensée : d’être son successeur au poste de président du conseil des commissaires du peuple.

C’est seulement quand on connaît ces choses que l’on arrive à comprendre nettement et intégralement le sens de ce qu’on appelle le Testament. Dans ce document, Lénine ne nomme que six personnes et les caractérise en pesant chaque mot. L’incontestable but du testament est de me faciliter le travail de direction. Lénine veut y arriver, bien entendu, en provoquant le moins possible de frottements personnels. Il parle de tous avec la plus grande circonspection. Il donne une nuance de douceur à des jugements qui sont écrasants dans le fond. En même temps, il atténue par des réserves ma désignation trop nette au premier poste. C’est seulement dans l’appréciation de Staline qu’apparaît un autre ton, lequel, dans un texte ajouté quelque temps plus tard au testament, devient tout simplement accablant. De Zinoviev et de Kaménev, Lénine dit, comme sans avoir l’air d’y toucher, que leur capitulation, en 1917, ne fut pas « fortuite » ; en d’autres termes qu’ils avaient cela dans le sang. Il est clair que de tels hommes ne peuvent diriger une révolution. Cependant, on ne peut leur reprocher leur passé. Boukharine n’est pas un marxiste, mais un scoliaste ; en revanche, très sympathique. Piatakov est un administrateur capable, mais il ne vaut rien en politique. Il se peut, toutefois, que tous deux, Boukharine et Piatakov, réussissent encore à se former. Le plus capable est Trotsky ; son défaut est dans un excès de confiance en lui-même. Staline est brutal, déloyal, capable d’abuser du pouvoir que lui donne l’appareil du parti. il faut éliminer Staline pour éviter une scission. Tel est le fond du testament. Il complète et explique la proposition qui m’avait été faite par Lénine dans le dernier entretien.

Lénine, en somme, ne connut bien Staline qu’après Octobre. Il appréciait en lui de la fermeté, un esprit pratique qui était pour les trois quarts de la ruse. En même temps Lénine constatait à chaque pas l’ignorance de Staline, l’extrême étroitesse de ses vues politiques, une exceptionnelle grossièreté morale, un absolu manque de scrupules. Staline avait été élu secrétaire général du parti contre la volonté de Lénine qui se résignait à le voir à ce poste tant que lui-même fut à la tête du parti. Mais quand, après sa première crise, Lénine revint au travail, avec une santé débilitée, il se posa le problème de la direction dans son ensemble. De là son entretien avec moi. De là le Testament. Les dernières lignes en furent écrites le 4 janvier ; ensuite deux mois s’écoulèrent pendant lesquels la situation se fixa définitivement, Lénine ne préparait plus seulement l’élimination de Staline du poste de secrétaire général ; il voulait le disqualifier devant le parti. Sur la question du monopole du commerce extérieur, sur la question nationale, sur la question du régime intérieur au parti, sur l’inspection ouvrière et paysanne et sur la commission de contrôle, Lénine, systématiquement et avec persévérance, vise à porter, au XIIe congrès, dans la personne de Staline, le coup le plus terrible au bureaucratisme, à la solidarité de complices des fonctionnaires, aux abus de pouvoir, à l’arbitraire et à la brutalité. Lénine aurait-il pu réussir le regroupement qu’il méditait dans la direction du parti ? A ce moment-là, sans aucun doute. Les précédents de cette sorte avaient été nombreux ; Il y en avait un tout récent et très caractéristique. Alors que Lénine, en convalescence, vivait encore à la campagne et que j’étais absent de Moscou, le comité central avait adopté à l’unanimité, en novembre 1922, une décision qui portait un coup irréparable au monopole du commerce extérieur. Lénine et moi, indépendamment l’un de l’autre, donnâmes l’alarme ; ensuite nous nous entendîmes par des échanges de lettres et nous nous accordâmes sur les démarches à faire. Quelques semaines plus tard, le comité central revenait avec autant d’unanimité sur sa décision qu’il en avait eu à la prendre.

Le 21, décembre, Lénine, triomphant, m’écrivait :

« Camarade Trotsky, il semble que l’on ait réussi à prendre la position sans tirer un seul coup de fusil, par une simple manoeuvre. Je propose de ne pas s’en tenir là et de continuer l’offensive... »

Notre action commune contre le comité central, si elle avait eu lieu au début de 1923, nous aurait assuré certainement la victoire. Bien plus. Si j’avais agi à la veille du XIIe congrès dans l’esprit du « bloc » Lénine-Trotsky contre le bureaucratisme stalinien, je ne doute pas que j’aurais remporté la victoire, même sans l’assistance directe de Lénine dans la lutte. Dans quelle mesure cette victoire aurait-elle été durable, c’est une autre question. Pour la résoudre, il est indispensable de se rendre compte d’un certain nombre de processus objectifs qui eurent lieu dans le pays, dans la classe ouvrière et dans le parti lui-même. Thème tout particulier et très vaste. Kroupskaïa disait un jour, en 1927, que si Lénine vivait encore, il serait probablement déjà dans une des prisons de Staline. Je pense qu’elle avait raison. Car il ne s’agit pas de Staline lui-même, mais des forces que Staline exprime sans les comprendre. Cependant, en 1922-1923, il était encore tout à fait possible de s’emparer de la principale position stratégique en menant une offensive ouverte contre la fraction qui se formait rapidement des fonctionnaires nationalo-socialistes, des usurpateurs de l’appareil, des captateurs de l’héritage d’Octobre, des épigones du bolchevisme. Le principal obstacle dans cette voie était, cependant, l’état de santé de Lénine. On s’attendait à le voir se relever comme après la première crise et participer au XIIe congrès comme il avait participé au XIe. Lui-même y comptait bien. Les médecins parlaient d’un ton encourageant, quoique de moins en moins ferme. L’idée du « bloc Lénine et Trotsky » contre les gens de l’appareil et les bureaucrates n’était, à ce moment-là, entièrement connue que de Lénine et de moi ; les autres membres du bureau politique la devinaient vaguement. Les lettres de Lénine sur la question nationale, de même que son testament, n’étaient connues de personne. Mon action pouvait être comprise ou, plus exactement, représentée, comme une lutte personnelle pour prendre la place de Lénine dans le parti et dans l’Etat. Je ne pouvais songer à cela sans frémir. J’estimais que cela pourrait causer dans nos rangs une démoralisation qu’il aurait fallu ensuite payer cher, même en cas de victoire. Dans tous les plans et les calculs, il y avait un élément décisif : l’incertitude ou j’étais à l’égard de Lénine à cause de son état de santé. Pourrait-il se prononcer ? En aurait-il le temps ? Le parti comprendra-t-il qu’il y avait lutte de Lénine et de Trotsky pour l’avenir de la révolution, et non pas lutte de Trotsky pour prendre la place de Lénine malade ? En raison de la situation particulière que Lénine occupait dans le parti, l’incertitude où l’on était sur son état devint de la perplexité sur la condition même de tout le parti. Le provisoire s’éternisait, et c’était tout à l’avantage des épigones, dans la mesure où Staline, en tant que secrétaire général, devenait naturellement le majordome de l’appareil pour toute la durée de l’« interrègne ».

* **

On était aux premiers jours de mars 1923. Lénine était alité dans sa chambre du grand palais des institutions judiciaires. La deuxième crise approchait, annoncée par une série de malaises. Moi-même, je fus cloué au lit quelques semaines par un lumbago. J’étais couché dans le bâtiment dit des Chevaliers, où se trouvait notre logement ; ainsi étions-nous séparés de Lénine par l’immense cour du Kremlin. Ni Lénine ni moi ne pouvions même faire un pas jusqu’au téléphone ; au surplus, les médecins avaient sévèrement interdit à Vladimir Ilitch de prendre la communication. Les deux secrétaires de Lénine, Fotiéva et Glasser font la liaison. Voici ce qu’elles me transmettent : Vladimir Ilitch est inquiet au plus haut degré des préparatifs que fait Staline pour le prochain congrès du parti, et surtout en raison des machinations fractionnelles auxquelles il se livre en Géorgie.

— Vladimir Ilitch prépare une vraie bombe contre Staline, pour le congrès.

Ainsi parla littéralement Fotiéva. Le mot de « bombe » était de Lénine et non pas d’elle.

— Vladimir Ilitch vous prie de prendre en main l’affaire de la Géorgie ; il sera alors plus tranquille. Le 5 mars, Lénine dicte un billet à mon adresse :

« Cher camarade Trotsky, je vous prie très instamment de vous charger de défendre la cause géorgienne au comité central du parti. Cette affaire est actuellement l’objet des « poursuites » de Staline et de Dzerjinsky et je ne puis me fier à leur impartialité. Même, c’est bien le contraire. Si vous consentiez à prendre la défense de cette cause, je pourrais être tranquille. Si, pour une raison ou pour une autre, vous n’acceptez pas, renvoyez-moi tout le dossier. J’en conclurai que cela ne vous convient pas. Avec mes meilleures salutations de camarade. Lénine. »

Mais pourquoi la question avait-elle pris tant d’acuité ? demandai-je. Il se trouva que Staline avait encore trompé la confiance de Lénine : pour se ménager un appui en Géorgie il avait organisé, à l’insu de Lénine et de tout le comité central, avec l’aide d’Ordjonikidzé et non sans le soutien de Dzerjinsky, un coup d’Etat contre les meilleurs éléments du parti, en alléguant mensongèrement l’autorité du comité central. Profitant de ce que Lénine malade ne pouvait avoir d’entrevues avec les camarades, Staline essayait de l’entourer de fausses informations.

Lénine avait chargé son secrétariat de réunir un dossier complet sur la question géorgienne et était résolu à se prononcer ouvertement. Il est difficile de dire ce qui l’avait le plus ému de la déloyauté de Staline ou de sa politique brutalement bureaucratique dans la question nationale. Probablement, la combinaison de l’une et de l’autre. Lénine se préparait à la lutte, mais il craignait de ne pouvoir parler lui-même au congrès, et cela le tourmentait.

— Si l’on s’entendait avec Zinoviev et Kaménev ? lui suggèrent ses secrétaires.

Mais Lénine fait un geste de contrariété. Il prévoit nettement que, dans le cas où il devrait abandonner le travail, Zinoviev et Kaménev constitueront avec Staline une « troïka » contre moi et que, par conséquent, ils le trahiront.

— Mais ne savez-vous pas ce que pense Trotsky de la question géorgienne ? demande Lénine.

— Trotsky au plenum [Assemblée plénière du comité central. —N.d.T.] s’est prononcé tout à fait dans votre esprit, répond Glasser qui avait été secrétaire au plenum.

— Vous ne vous trompez pas ?

— Non, Trotsky a accusé Ordjonikidzé, Vorochilov et Kalinine de ne pas comprendre la question nationale.

— Vérifiez cela encore une fois ! réclame Lénine.

Le lendemain, Glasser me remet à la séance du comité central qui se tenait dans mon logement, un billet où elle a résumé mon discours de la veille et elle termine par cette question :

— Vous ai-je bien compris ?

— Pourquoi avez-vous besoin de ça ? demandai-je.

— Pour Vladimir Ilitch, répond Glasser.

— Le résumé est juste.

Cependant, Staline suivait avec inquiétude nos échanges de billets. Mais, à ce moment-là, je ne devinais pas encore de quoi il s’agissait...

Glasser me communiqua ensuite ceci :

« Quand Vladimir Ilitch a lu les papiers que nous avions échangés, son front s’est éclairé : —Eh bien, maintenant, c’est une autre affaire ! —Et il m’a chargée de vous remettre tous les manuscrits qui devaient entrer dans la fabrication de sa bombe pour le XIIe congrès. »

Les intentions de Lénine étaient dès lors parfaitement claires pour moi : prenant exemple de la politique de Staline, il voulait dénoncer devant le parti, et sans rien ménager, le péril d’une dégénérescence bureaucratique de la dictature.

— Kaménev, dis-je à Fotiéva, part demain pour la Géorgie, il se rend à la conférence du parti. Je puis lui donner communication des manuscrits de Lénine pour l’engager à agir là-bas dans l’esprit qui convient. Demandez à Ilitch s’il faut le faire. Un quart d’heure après, Fotiéva revient, essoufflée :

— En aucun cas !

— Pourquoi cela ?

Vladimir Ilitch dit ceci : « Kamenev s’empressera de tout montrer à Staline et celui-ci cherchera un compromis frelaté pour nous tromper. »

— Ainsi donc, on en est arrivé si loin qu’Ilitch n’estime plus possible de conclure un compromis avec Staline, même sur une ligne juste ?

— Oui, Ilitch n’a pas confiance en Staline, il veut se prononcer ouvertement contre lui devant tout le parti. Il prépare une bombe.

Environ une heure après cet entretien, Fotiéva revint, m’apportant un billet de Lénine adressé au vieux révolutionnaire Mdivani et autres adversaires de la politique de Staline en Géorgie. Lénine leur écrivait :

« De toute mon âme, je m’intéresse à votre cause. Je suis indigné de la brutalité d’Ordjonikidzé et des connivences de Staline et Dzerjinsky. Je prépare pour vous des notes et un discours. »

Une copie de ces lignes m’était adressée, mais il y en avait une autre pour Kaménev. Cela m’étonna.

— Vladimir Ilitch a donc changé d’avis ? demandai-je.

— Oui, son état s’aggrave d’heure en heure. Il ne faut pas se fier aux déclarations rassurantes des médecins ; Ilitch a déjà du mal à s’exprimer... La question de la Géorgie le tourmente extrêmement ; il craint de se trouver au plus mal avant d’avoir pu rien entreprendre. En me remettant le billet, il a dit :

« Pour ne pas arriver trop tard, il faut agir ouvertement avant le temps. »

— Mais cela signifie que je puis maintenant causer avec Kaménev ?

— Evidemment.

— Dites-lui de venir me voir.

Kaménev arriva une heure après. Il était complètement désorienté. L’idée de la « troïka » Staline-Zinoviev-Kaménev était prête depuis longtemps. La pointe du triangle était dirigée contre moi. Le problème pour les conjurés était seulement de préparer une base d’organisation suffisante pour arriver au couronnement du groupe qui se serait déclaré l’héritier légitime de Lénine. Un tout petit billet suffisait pour crever ce plan. Kaménev ne savait quelle contenance prendre et il me l’avoua assez franchement.

Je lui donnai à lire les manuscrits de Lénine. Kaménev avait assez d’expérience comme homme politique pour comprendre immédiatement qu’aux yeux de Lénine il s’agissait non seulement de la Géorgie mais de tout le rôle joué par Staline dans le parti. Kaménev me donna des renseignements complémentaires. Il revenait justement de chez Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa qui l’avait fait appeler. Très émue, elle lui avait dit :

— Vladimir vient de dicter à la sténo une lettre pour Staline dans laquelle il déclare qu’il rompt toutes relations avec lui.

Le motif immédiat avait un caractère à demi personnel. Staline faisait tout pour isoler Lénine des sources d’informations et manifestait, à cet égard, une grossièreté exceptionnelle à l’égard de Nadejda Konstantinovna.

— Mais vous connaissez Ilitch, avait ajouté Kroupskaïa : il ne serait jamais allé jusqu’à une rupture des rapports personnels s’il n’avait pas estimé qu’il faut démolir Staline en politique.

Kaménev était fort ému et blême. Il sentait le sol se dérober sous lui. Il ne savait sur quel pied danser, de quel côté se tourner. Peut-être avait-il tout simplement peur que je n’agisse contre lui avec malveillance. Je lui exposai mon point de vue sur la situation.

— Parfois, lui dis-je, devant un péril imaginaire, on prend peur et on s’attire une menace réelle.

Dites-vous bien et dites aux autres que je n’ai pas la moindre intention d’engager au congrès la lutte pour arriver à des modifications d’organisation. Je suis d’avis de maintenir le statu quo. Si Lénine, avant le congrès peut se relever, ce qui n’est malheureusement pas probable, nous procéderons ensemble à un nouvel examen de cette question. Je ne suis pas d’avis d’en finir avec Staline, ni d’exclure Ordjonikidzé, ni d’écarter Dzerjinsky des Voies de Communication. Mais je suis d’accord avec Lénine sur le fond. Je veux que la politique nationale soit radicalement modifiée, que la répression exercée en Géorgie contre les adversaires de Staline cesse immédiatement, que l’on en finisse avec la pression administrative du parti, que l’on s’oriente plus fermement vers l’industrialisation et qu’il y ait une collaboration honnête dans les sphères dirigeantes. La résolution de Staline sur la question nationale ne vaut absolument rien. La pression brutale et insolente d’une grande puissance s’y trouve située sur le même plan que la protestation et la résistance des petites nationalités faibles et arriérées. J’ai donné à ma résolution la forme d’amendements apportés à celle de Staline, pour lui faciliter l’indispensable changement de direction. Mais il faut que ce changement soit immédiat et net. En outre, il est indispensable que Staline écrive immédiatement à Kroupskaïa une lettre d’excuses pour ses grossièretés et qu’il change effectivement de conduite. Qu’il ne cherche pas à se dérober. Il ne faut plus d’intrigues. Il faut une collaboration honnête. Quant à vous, déclarai-je à Kaménev, vous devez, à la conférence de Tiflis, viser à obtenir un complet changement d’attitude à l’égard des partisans géorgiens de la politique nationale de Lénine.

Kaménev eut un soupir de soulagement. Il accepta toutes mes propositions. Il craignait seulement que Staline ne s’entêtât :

— Il est grossier et capricieux, dit-il.

— Non, répondis-je, je ne pense pas qu’il s’entête, car il n’a à présent pas d’autre issue.

Tard dans la nuit, Kaménev me fit savoir qu’il s’était rendu chez Staline, à la campagne, et que celui-ci avait accepté toutes les conditions. Kroupskaïa avait déjà reçu de lui une lettre d’excuses. Mais elle n’avait pu montrer la lettre à Lénine, dont l’état avait empiré.

Il me sembla cependant que le ton de Kaménev n’était déjà plus celui qu’il avait en me quittant, quelques heures auparavant. C’est seulement plus tard que je vis d’où venait ce changement : il tenait à l’aggravation de la maladie de Lénine. En cours de route ou bien dès son arrivée à Tiflis, Kaménev reçut un télégramme chiffré de Staline lui annonçant que Lénine était de nouveau paralysé : incapable de parler et d’écrire. A la conférence géorgienne, Kaménev défendit la politique de Staline contre Lénine. Fortifiée par une félonie, la « troïka » existait dès lors.

L’offensive de Lénine était dirigée non seulement contre la personne de Staline, mais contre tout son état-major, et avant tout contre ceux qui l’aidaient, Dzerjinsky et Ordjonikidzé. Ces deux noms reviennent constamment dans la correspondance de Lénine au sujet de la Géorgie.

Dzerjinsky était un homme de passion fortement explosive. Son énergie était entretenue sous pression par de continuelles décharges électriques. A propos de chaque question, même secondaire, il s’enflammait, ses minces narines frémissaient, ses yeux lançaient des éclairs, sa voix montait et fréquemment en venait à se briser. En dépit de cette extrême tension nerveuse, Dzerjinsky ne connut jamais de périodes de défaillance ou d’apathie. Il semblait se trouver toujours en pleine mobilisation. Lénine l’avait un jour comparé à un pur sang des plus ardents. Dzerjinsky s’éprenait d’un amour éperdu pour toute tâche qu’il entreprenait, défendant ses collaborateurs contre les interventions et la critique avec une passion, une intransigeance, un fanatisme dans lesquels, cependant, il n’y avait rien d’un intérêt personnel : Dzerjinsky se dissolvait dans la cause sans laisser de trace.

Mais il n’avait pas de pensée à lui. Lui-même ne se considérait pas comme un homme politique, du moins du temps de Lénine. En diverses occasions, il me dit plus d’une fois :

— Je ne suis peut-être pas un mauvais révolutionnaire, mais je ne suis pas un leader, un homme d’Etat, un politique.

Ce n’était pas seulement de la modestie. Le jugement était juste dans le fond. Au point de vue politique, Dzerjinsky a toujours eu besoin de la direction immédiate de quelqu’un. Pendant de longues années, il a suivi Rosa Luxembourg et a mené la lutte qu’elle voulait non seulement avec un certain patriotisme polonais, mais avec des sentiments de bolchevik. En 1917 il adhéra au bolchevisme. Lénine me disait de lui avec enthousiasme :

— Il n’est resté aucune trace de la lutte d’autrefois.

Pendant deux ou trois années, il fut particulièrement porté vers moi. Dans ses dernières années, il soutint Staline. Dans le travail économique il l’emportait par son tempérament : exhortant, poussant, entraînant. Il n’avait pas de conception réfléchie du développement économique. Il partagea toutes les erreurs de Staline et les défendit avec toute la passion dont il était capable. Il mourut pour ainsi dire debout ; il avait à peine eu le temps de quitter la tribune d’où il avait attaqué avec violence l’opposition. Quant à l’autre allié de Staline, Ordjonikidzé, Lénine estimait indispensable de l’exclure du parti pour l’arbitraire bureaucratique dont il s’était rendu coupable au Caucase. Je faisais des objections. Lénine me répondait par l’intermédiaire de sa secrétaire : « Au moins pour deux ans. » Combien alors il était loin de penser qu’Ordjonikidzé prendrait la tête de la commission de contrôle que Lénine destinait à combattre le bureaucratisme stalinien et qui devait incarner la conscience même du parti !

Outre les problèmes de politique générale, la campagne ouverte par Lénine avait pour but immédiat de créer les conditions les plus favorables à mon travail de direction, soit près de lui s’il pouvait se remettre, soit à sa place si la maladie le terrassait. Mais cette lutte n’ayant pu être menée jusqu’au bout, ni même jusqu’à moitié, donna des résultats tout à fait contraires. Lénine n’eut en somme que tout juste le temps de déclarer la guerre à Staline et à ses alliés, et encore le fait ne parvint-il à la connaissance que des intéressés, non pas à celle du parti. La fraction de Staline —qui n’était encore que la fraction de la « troïka »— se resserra davantage après le premier avertissement. La situation provisoire se maintint. Staline gardait le manche de l’appareil. La sélection artificielle des dirigeants fut poussée furieusement. Plus la « troïka » se sentait faible idéologiquement, plus elle me craignait (ayant peur de moi précisément parce qu’elle voulait me renverser) et plus elle était obligée de serrer tous les boulons du régime dans le parti et l’Etat. Beaucoup plus tard, en 1925, Boukharine, dans une conversation particulière, comme je lui faisais la critique de l’oppression exercée dans le parti, me répliqua :

— Il n’y a pas chez nous de démocratie parce que nous avons peur de vous.

— Tâchez donc, lui dis-je, en manière de conseil, de ne plus avoir peur et essayons de faire ensemble du bon travail.

Mais cet avis ne fut d’aucune utilité.

1923 fut la première année d’une lutte acharnée, mais encore sans bruit, pour l’étouffement et la démolition du parti bolchevique. Lénine se débattait avec une maladie terrible. La « troïka » combattait le parti. L’ambiance était d’une tension pénible qui, vers l’automne, aboutit à la « discussion » contre l’opposition. Le chapitre II de la révolution s’ouvrait : la lutte contre le trotskysme. Au fond, c’était une lutte contre la succession idéologique de Lénine.

C’était dans les premières semaines de 1923. Le XIIe congrès approchait. Il ne restait presque aucun espoir d’y voir Lénine. On en vint à se demander qui ferait le rapport sur la politique générale. Staline dit, en séance du bureau politique :

— Bien entendu, Trotsky !

Kalinine et Rykov acquiescèrent aussitôt, ainsi que Kaménev, celui-ci visiblement de mauvais gré. Je fis des objections. Le parti se sentirait choqué si l’un d’entre nous essayait, en quelque sorte personnellement, de se substituer à Lénine malade. Il fallait se passer, cette fois-ci, d’un rapport d’introduction. On dirait ce qui devait être dit sur chacun des points de l’ordre du jour. En outre, ajoutai-je, nous sommes en désaccord avec vous sur certaines questions économiques.

— De quels désaccords s’agit-il ? s’exclama Staline.

Kalinine ajouta :

— Au bureau politique, sur presque toutes les questions, on adopte toujours vos solutions.

Zinoviev était en congé au Caucase. On ne prit pas de décision. En tout cas, je me chargeai du rapport sur l’industrie.

Staline savait qu’un orage le menaçait du côté de Lénine, et il cherchait par tous les moyens à me flatter. Il répétait que le rapport politique devait être fait par le membre du comité central le plus influent et le plus populaire après Lénine, c’est-à-dire par Trotsky, que le parti n’attendait pas autre chose et ne comprendrait pas. Quand il se livrait à ces manifestations de fausse amitié, il m’inspirait encore plus d’aversion que lorsqu’il montrait ouvertement sa haine, d’autant plus que ses mobiles apparaissaient trop évidents.

Zinoviev revint du Caucase. Derrière mon dos avaient lieu d’incessantes consultations des fractions qui, en ce temps-là, étaient encore très fortement unies. Zinoviev demandait à faire le rapport politique. Kaménev questionnait les plus sûrs des « vieux bolcheviks », qui, en majorité, avaient abandonné le parti pendant dix ou quinze années :

— Tolérerons-nous que Trotsky devienne l’unique dirigeant du parti et de l’Etat ?

De plus en plus souvent, dans les coins, on fouilla le passé, évoquant les démêlés que j’avais eus jadis avec Lénine. Ce devint la spécialité de Zinoviev.

Cependant, l’état de santé de Lénine s’était très sérieusement aggravé et, de ce côté-là, il n’y avait aucun « danger ». La « troïka » décida que le rapport politique serait fait par Zinoviev. Je n’objectai rien lorsque la question, après la préparation qu’il fallait dans la coulisse, fut portée au bureau politique. Tout portait le cachet de la situation provisoire. Il n’y avait pas de dissentiments affirmés, étant donné que la « troïka » n’avait pas de ligne à elle. Mes thèses sur l’industrie furent d’abord adoptées sans débats. Mais quand on sut à coup sûr qu’il n’y avait aucun espoir de voir Lénine revenir à son travail, la « troïka » évolua brusquement, craignant que le congrès du parti ne fût préparé trop pacifiquement. Dès alors, elle chercha la possibilité de s’opposer à moi dans la sphère dirigeante du parti. A la dernière minute qui précéda le congrès, Kaménev apporta à ma résolution qui avait déjà été approuvée, une addition concernant la classe paysanne. Il n’y aurait aucune utilité à insister ici sur le fond même de cet amendement qui n’avait aucune signification théorique ou politique, qui était simplement fait pour la provocation. Ce texte devait servir à m’accuser, pour l’instant encore dans les coulisses, d’avoir « sous-estimé » la classe paysanne. Trois ans après sa rupture avec Staline, Kaménev, du ton de bonhomie cynique qui le caractérise, me confessa comment avait été cuisinée cette accusation que, bien entendu, aucun des auteurs ne prenait au sérieux.

On sait qu’il serait vain d’opérer en politique avec des critères de morale abstraite. La morale politique procède de la politique même, elle en est une des fonctions. Seule, une politique mise au service d’une grande cause historique, peut s’assurer des méthodes d’action moralement irréprochables. Par contre, quand le niveau des tâches politiques s’abaisse, on en arrive inévitablement à une chute morale. Figaro, comme on sait, se refusait en général à faire une distinction entre la politique et l’intrigue. Et pourtant il vivait avant l’ère du parlementarisme. Lorsque les moralistes de la démocratie bourgeoise prétendent voir dans la dictature révolutionnaire, en tant que telle, la source des mauvaises moeurs politiques, on ne peut que hausser les épaules et s’apitoyer. Il serait très instructif de prendre un film du parlementarisme contemporain, ne serait-ce que pour une année. Seulement, il ne faudrait pas établir l’appareil de prise de vues à côté du fauteuil du président de la Chambre des Députés, au moment où l’on proclame une résolution patriotique ; il faudrait le mettre en de tous autres endroits : dans des bureaux de banquiers et d’industriels, dans des coins discrets de rédaction, chez les princes de l’Eglise, dans les salons des dames qui s’occupent de politique, dans les ministères ; et, en même temps, on prendrait des photographies de la correspondance secrète des leaders des partis... Mais, d’autre part, il sera tout à fait juste de dire qu’à l’égard des moeurs politiques d’une dictature révolutionnaire, on doive formuler des exigences très différentes de celles que l’on a pour les moeurs du parlementarisme. Les instruments et les méthodes de la dictature étant très affilés, il faut veiller de près à leur antisepsie. On n’a rien à craindre d’une pantoufle sale. Un rasoir mal tenu est très dangereux. Les méthodes de la « troïka » marquaient d’elles-mêmes, à mes yeux, un glissement politique.

La principale difficulté pour les conspirateurs était d’agir ouvertement contre moi devant les masses. Les ouvriers connaissaient Zinoviev et Kaménev et les écoutaient volontiers. Cependant, la conduite de ces derniers en 1917 était encore trop nettement marquée dans toutes les mémoires. Ils n’avaient pas d’autorité morale dans le parti. Quant à Staline, au delà du cercle restreint des vieux bolcheviks, on ne le connaissait absolument pas. Certains de mes amis disaient : « Ils n’oseront jamais agir ouvertement contre vous. Dans la conscience du peuple, votre nom est trop indissolublement lié à celui de Lénine. On ne peut effacer d’un trait de plume ni la révolution d’Octobre, ni l’Armée rouge, ni la guerre civile. » Je n’étais pas du même avis. Les autorités individuelles en politique, surtout dans une politique révolutionnaire, jouent un grand rôle, et même un rôle gigantesque, mais qui n’est pourtant pas décisif. Des processus plus profonds, des processus de masses déterminent en fin de compte le sort des autorités individuelles. La calomnie dirigée contre les leaders du bolchevisme lors de la montée de la révolution ne pouvait que fortifier les bolcheviks. La calomnie contre les mêmes personnes au moment où la révolution était en décroissance pouvait devenir un instrument de victoire entre les mains de la réaction thermidorienne.

Ce qui se passait, objectivement, dans le pays et sur l’arène mondiale profitait à mes adversaires. Cependant leur tâche n’était pas si facile. La littérature du parti, la presse, les propagandistes, vivaient encore des impressions de la veille, reçues sous le signe de Lénine et de Trotsky. Il fallait imprimer à tout cela un tour de cent quatre-vingts degrés, non pas d’un seul coup, bien entendu, mais en s’y reprenant à plusieurs fois. Pour montrer quelle fut la grandeur de cette conversion, il est indispensable de donner ici quelques textes qui montrent le ton dominant dont on se servit dans la presse du parti pour parler des dirigeants de la révolution.

Le 14 octobre 1922, c’est-à-dire quand Lénine, après sa première crise, était revenu à son travail, Radek écrivait dans la Pravda :

« Si l’on peut dire du camarade Lénine qu’il est la raison de la révolution, la régissant par la transmission de la volonté, on peut caractériser le camarade Trotsky comme une volonté d’acier refrénée par la raison. La parole de Trotsky retentissait comme l’appel d’une cloche au travail. Toute la signification de cette voix, tout son sens et le sens même de notre travail des prochaines années en deviennent parfaitement clairs... » etc. Il est vrai que le caractère expansif de Radek est devenu proverbial ; il peut faire ainsi, mais il peut autrement. Ce qui importe beaucoup plus, c’est que ces lignes ont été imprimées dans l’organe central du parti, du vivant de Lénine, et que personne ne les a prises pour une dissonance.

En 1923, comme le complot de la « troïka » existait déjà, Lounatcharsky fut un des premiers à faire valoir l’autorité de Zinoviev. Mais comment lui fallut-il entamer cette entreprise ?

« Bien entendu, écrivait-il dans son portrait de Zinoviev, Lénine et Trotsky sont devenus les personnalités les plus populaires en amour ou en haine de notre époque, à peu près pour tout le globe terrestre. Zinoviev reste un peu en arrière, mais il faut remarquer que Lénine et Trotsky étaient comptés depuis longtemps dans nos rangs comme des hommes d’un talent si exceptionnel, comme des leaders si incontestables que leur montée prodigieuse pendant la révolution n’a pu éveiller en personne un particulier étonnement. »

Si je cite ces pompeux panégyriques d’un goût douteux, c’est seulement parce que j’en ai besoin comme d’éléments pour l’ensemble du tableau, ou bien, si l’on veut, comme de témoignages dans un procès.

C’est avec un véritable dégoût que je dois encore citer un troisième témoin, Iaroslavsky, dont les louanges sont, à vrai dire, plus intolérables que les diatribes. Cet homme joue actuellement un rôle très important dans le parti, donnant, par l’insignifiance de sa valeur spirituelle, la mesure de la chute des dirigeants. Iaroslavsky ne s’est élevé à jouer son rôle actuel que par les degrés des calomnies qu’il a dressées contre moi. En qualité de falsificateur officiel de l’histoire du parti, il représente le passé comme une lutte incessante de Trotsky contre Lénine. Inutile de dire que Trotsky a « sous-estimé », « ignoré » la classe paysanne, qu’il ne l’a pas « remarquée ». Pourtant, en février 1923, à un moment où Iaroslavsky devait déjà connaître suffisamment bien mes rapports avec Lénine et mon opinion sur la classe paysanne, il caractérisait dans les termes suivants mon passé, mes premiers pas dans l’action littéraire (1900-1902) par un grand article :

« La brillante activité de littérateur-publiciste du camarade Trotsky lui a fait un nom mondial de « roi des pamphlétaires » : c’est ainsi que le nomme l’écrivain anglais Bernard Shaw. Quiconque, depuis un quart de siècle, a été au courant de cette activité doit se persuader que ce talent particulièrement éclatant... » etc., etc.

« Nombreux, probablement, sont ceux qui ont vu une photographie de Trotsky adolescent, laquelle est assez répandue, etc. ; sous ce front haut, bouillonnait alors déjà un torrent d’images, de pensées, de sentiments qui parfois entraînèrent le camarade Trotsky un peu à l’écart de la grand’route historique, qui le forcèrent parfois à choisir soit des détours trop accentués, soit un chemin trop témérairement brusqué vers un point que l’on ne pouvait atteindre. Mais, dans toutes ces recherches, nous voyons un homme profondément dévoué à la révolution, qui a grandi pour jouer le rôle de tribun, dont le langage extrêmement acerbe, et souple comme l’acier, brise l’adversaire... » etc., etc.

Iaroslavsky continue, ivre de mots, ainsi :

« Les Sibériens lisaient avec enthousiasme ces brillants articles et en attendaient d’autres avec impatience. Peu nombreux étaient ceux qui en connaissaient l’auteur, et ceux qui connaissaient Trotsky ne pensaient pas le moins du monde alors qu’il serait un des dirigeants reconnus de l’armée la plus révolutionnaire et de la plus grande révolution dans le monde. »

Il en va encore plus mal, si possible, avec Iaroslavsky quand il prétend que j’ai voulu « ignorer » la classe paysanne. Le début de mon activité littéraire fut consacré aux campagnes. Voici ce qu’en dit Iaroslavsky :

« Trotsky ne put passer un certain temps dans un village de Sibérie sans entrer dans tous les détails de sa vie. Et, avant tout, son attention se porte sur l’appareil administratif du village sibérien. Dans une série de correspondances, il donne une brillante caractéristique de cet appareil... » Plus loin : « Trotsky ne voyait autour de lui que le village. Il souffrait à voir de tels besoins. Il se sentait écrasé par l’impuissance des ruraux, par les dénis de droit qui les atteignaient. »

Iaroslavsky demandait alors que mes articles sur la vie des campagnes fussent inclus dans une chrestomathie. Tout cela en 1923, en février, dans le mois où fut créée la légende d’après laquelle je ne me préoccupais nullement des ruraux. Mais Iaroslavsky se trouvait en Sibérie et, par. suite, n’était pas encore au courant du « léninisme ».

Le dernier exemple que je veuille donner concerne Staline.

Dès le premier anniversaire de la révolution d’Octobre, il avait écrit un article dirigé, d’une façon déguisée, contre moi. Pour expliquer cela, il faut rappeler que, dans la période de la préparation d’Octobre, Lénine se cachait en Finlande, que Kaménev, Zinoviev, Rykov, Kalinine s’opposaient à l’insurrection et que personne ne savait rien de Staline. Il en résulta que le parti rattachait le coup d’Etat d’Octobre surtout à mon nom. Au premier anniversaire d’Octobre, Staline essaya d’atténuer cette impression, remontrant contre moi qu’il y avait en une direction générale du comité central. Mais, pour que son exposé fût plus ou moins acceptable, il fut forcé d’écrire ceci :

« Tout le travail d’organisation pratique de l’insurrection se fit sous la direction immédiate de Trotsky, président du soviet de Pétrograd. On peut dire en toute assurance que le parti doit avant tout et surtout au camarade Trotsky la rapide adhésion de la garnison du soviet et l’habile organisation du comité de guerre révolutionnaire. »

Si Staline écrivait ainsi, c’est parce que, en cette période, il était impossible, même pour lui, d’écrire autrement. Il a fallu des années d’attaques effrénées avant que Staline eût l’audace de dire à haute voix :

« Le camarade Trotsky n’a joué et ne pouvait jouer aucun rôle particulier ni dans le parti, ni dans la révolution d’Octobre. »

Quand on lui fit remarquer qu’il se contredisait, il répliqua en redoublant de grossièretés, simplement. La « troïka » ne pouvait, en aucun cas, s’opposer à moi. Elle ne pouvait que m’opposer Lénine. Mais, pour cela, il eût fallu que Lénine eût perdu toute possibilité de s’opposer à la « troïka ». En d’autres termes, pour le succès de la campagne de la « troïka », il fallait ou bien que Lénine fût malade sans espoir de guérison, ou bien que son cadavre embaumé reposât dans un mausolée. Et encore cela ne suffisait-il pas. Il fallait que, pendant que l’on mènerait la campagne, je fusse sorti des rangs. C’est ce qui arriva pendant l’automne de 1923.

Je ne m’occupe pas ici d’une philosophie de l’histoire ; je montre quelle a été ma vie sur le fond des événements auxquels elle s’est attachée. Mais il est impossible de ne pas noter en passant comment le hasard vient à propos à l’aide de ce qui est la règle juste. A en parler plus largement, tout le processus historique est le prisme de la règle juste vue à travers le fortuit. Si nous nous servons du langage de la biologie, on peut dire que la règle rationnelle de l’histoire se réalise par une sélection naturelle des faits accidentels. C’est sur cette base que se développe l’activité humaine consciente qui soumet l’accidentel à une sélection artificielle...

* **

Mais ici, je dois interrompre mon exposé pour parler de mon ami Ivan Vassiliévitch Zaïtsev, du village de Kalochino, qui se trouve sur la rivière Doubna. La région s’appelle Zabolotié et, comme l’indique son nom, est riche en gibier d’eau. La rivière de la Doubna, en cet endroit, déborde sur de grandes étendues. Les marais, les lacs, les petites mares, encadrés de roseaux, forment un large ruban qui s’étend presque sur quarante kilomètres. Au printemps, il y a des vols d’oies sauvages, de grues, de canards de toutes espèces, de bécasses, de bécassines et bécassons, toute la confrérie qui hante les marécages. A deux kilomètres, dans des fourrés, parmi des plaques de mousse, sur l’airelle rouge, les coqs de bruyère font leur toc-toc. Ivan Vassiliévitch fait avancer avec une seule rame courte son léger esquif creusé dans un tronc, par un étroit canal entre les bords marécageux. Le passage a été ouvert on ne sait quand, il y a peut-être deux ou trois cents ans ou plus, et l’on est obligé, chaque année, de le draguer pour qu’il ne s’envase pas. Il faut partir de Kalochino à minuit pour arriver à temps à la hutte, avant l’aube. La tourbière, à chaque pas que l’on fait, soulève son ventre onduleux. Autrefois, cela me faisait peur. Mais Ivan Vassiliévitch, dès ma première visite, me dit :

— Vas-y hardiment. Il est arrivé qu’on se noie dans le lac, mais personne ne s’est jamais perdu dans le marais.

Notre bateau est si léger et instable qu’il vaut mieux s’y tenir couché sur le dos, sans bouger, surtout quand il y a du vent. Les nautonniers, d’ordinaire, se mettent à genoux pour plus de sécurité. Seul, Ivan Vassiliévitch, bien qu’il soit boiteux, se dresse de toute sa taille, il est le grand maître de la chasse aux canards en ces lieux. Son père, son grand-père, et son bisaïeul étaient des spécialistes du canard. Il faut croire que leur ancêtre fournissait des canards, des oies et des cygnes à la table d’Ivan le Terrible. Zaïtsev ne s’intéresse pas à la chasse du coq de bruyère, du tétras, de la bécasse.

— Ça n’est pas dans ma partie, dit-il brièvement.

En revanche, il connaît à fond le canard, sa plume, sa voix, son âme. Debout dans notre nacelle, Ivan Vassiliévitch relève sur l’eau, de temps à autre, une plume, une autre, l’examine et dit :

— On va aller avec toi du côté de Gouchtchino ; hiarsoir, le canard, i’ s’est posé là...

— Et comment le sais-tu ?

— La plume, tu vois, e’ s’tient sur l’eau, elle est pas mouillée ; c’est de la plume fraîche, elle a volé hiarsoir, et ça ne pouvait pas voler d’un autre côté que sur Gouchtchino.

Et voici les résultats : tandis que d’autres chercheurs ne rapportent qu’une paire ou deux de canards, nous en rapportions, Ivan Vassiliévitch et moi, une dizaine, quelquefois même quinze. A lui le mérite, à moi l’honneur. Il en est souvent ainsi dans la vie. Dans la hutte de roseau, Ivan Vassiliévitch porte à ses lèvres une paume caleuse et il cancane si tendrement de la part de la femelle que le plus prudent des mâles, même après avoir essuyé bien d’autres coups de feu, ne peut résister à cette séduction et vient décrire un cercle autour de la hutte, ou bien même se pose sur l’eau à cinq pas, si près que l’on a comme honte de tirer. Zaïtsev remarque tout, sait tout, flaire tout.

— Prépare-toi, me chuchote-t-il. En v’là un qui vient droit sur toi.

Je vois au loin, au-dessus d’un bois, les deux virgules des ailes, mais je ne saurais deviner que ce mâle est de l’espèce nommée par Ivan Vassiliévitch ; non, lui seul, grand maître de la confrérie canardière, en est capable. Cependant l’oiseau vient directement à moi. Si je le manque, Ivan Vassiliévitch émet un très léger grognement, imperceptible, poli. Mais mieux vaudrait n’être jamais né que d’entendre derrière soi ce son grinçant.

Avant la guerre, Zaïtsev travaillait dans une manufacture textile. Maintenant encore, il va passer l’hiver à Moscou, pour travailler tantôt dans une chaufferie, tantôt dans une centrale d’électricité. Au cours des premières années qui suivirent la révolution, des combats furent livrés dans le pays d’Ivan Vassiliévitch ; les bois et les tourbières brûlaient ; les champs restaient nus ; les canards ne venaient plus. Et Zaïtsev doutait du nouveau régime. Mais à partir de 1920, les canards reparurent, ou plus exactement parlant, arrivèrent en masse, et Ivan Vassiliévitch reconnut sans réserve le pouvoir des soviets.

Pendant tout une année, il y eut, à deux kilomètres de chez lui, une petite manufacture soviétique de mèches de lampes. Le directeur était l’ancien chauffeur de mon train militaire. La femme et la fille de Zaïtsev rapportaient chacune de la fabrique trente roubles par mois. C’était une opulence inouïe. Mais bientôt, la fabrique ayant fourni des mèches de lampes à tout le district, dut fermer. Et alors c’est le canard qui redevint la base du bien-être familial.

Le 1er mai, Ivan Vassiliévitch eut une place au grand théâtre de Moscou, dans une baignoire donnant sur la scène, là où l’on place les hôtes d’honneur. Il était assis au premier rang, ramenant sous lui sa jambe boiteuse, un peu troublé, mais gardant, comme toujours, sa dignité, et il m’écoutait faire mon rapport. C’était Mouralov qui l’avait amené, Mouralov avec qui, habituellement, nous partagions les joies et les désagréments de la chasse. Ivan Vassiliévitch fut content du rapport ; il avait absolument tout compris et il en fit un exposé à sa manière à Kalochino. Cela consolida encore notre amitié à tous trois. Il faut dire que les vieux veneurs, surtout ceux des environs de Moscou, sont un peuple dépravé ; ils se sont frottés de trop près aux seigneurs, ils s’entendent à flatter, à déformer la vérité, à se vanter. Mais Ivan Vassiliévitch n’est pas de ceux-là. Il y a en lui beaucoup de simplicité, une grande capacité d’observation et de la dignité personnelle. C’est parce que, dans l’âme, il n’est pas un industriel, mais un artiste de sa profession.

Lénine, lui aussi, allait à la chasse chez Zaïtsev, et Ivan Vassiliévitch montrait toujours l’endroit, dans un hangar en bois, où Lénine avait couché sur le foin. Lénine était un passionné chasseur, mais il chassait rarement. Il apportait à cet exercice trop de fougue, bien qu’il fût extrêmement mesuré dans les grandes affaires. Il arrive que de grands stratèges soient d’ordinaire de mauvais joueurs d’échecs ; de même, des hommes qui ont le génie du point de mire politique peuvent être des chasseurs médiocres. Je me rappelle que c’est presque avec du désespoir, comme s’il avait commis quelque chose à jamais irréparable, que Lénine se plaignit à moi d’avoir raté, dans une battue, un renard à vingt-cinq pas. Je le comprenais et mon coeur se remplissait de sympathie pour lui.

Je n’eus pas une seule fois l’occasion de chasser avec Lénine ; pourtant, nous en étions convenus bien des fois et nous avions pris les dernières dispositions. Dans les premières années qui suivirent la révolution, nous n’avions guère le temps de nous occuper de cela. Lénine ne sortait que rarement de Moscou pour gagner le large ; quant à moi, je ne connaissais guère que mon wagon, les états-majors, l’automobile, et je n’eus pas une seule occasion de prendre un fusil de chasse. Mais dans les dernières années, quand la guerre civile fut finie, il y eut toujours quelques circonstances imprévues qui nous empêchaient l’un ou l’autre, d’aller à la chasse ensemble. Ensuite Lénine tomba malade. Peu de temps avant qu’il s’alitât, nous étions convenus de nous rencontrer sur la rivière Chocha, dans le gouvernement de Tver. Mais l’auto de Lénine eut une panne sur un chemin de traverse et ne put me rejoindre. Lorsque Lénine se guérit de sa première attaque, il insista beaucoup pour qu’on lui permît de chasser. A la fin des fins, les médecins cédèrent, en posant cette condition qu’il ne se fatiguerait pas.

Au cours d’une conférence, agronomique je crois, Lénine alla s’asseoir à côté de Mouralov :

— Vous allez à la chasse assez souvent avec Trotsky ?

— Ça arrive.

— Et alors, ça marche ?

— Des fois.

— Emmenez-moi, hein ?

— Mais, pouvez-vous ? demande Mouralov prudemment.

— Oui, oui, on m’a permis... Alors vous me prenez ?

— Comment ne pas vous prendre, Vladimir Ilitch ?

— Comme ça, je ferai le coup de feu, hein ?

— On verra.

Cependant, Ilitch ne devait pas tirer son coup de fusil. Ce fut la maladie qui tira sur lui une deuxième fois. Ensuite vint le coup mortel.

Toute cette digression m’était nécessaire pour expliquer comment et pourquoi, un dimanche d’octobre 1923, je me trouvai à Zabolotié, sur le marais, au milieu des roseaux. C’était la nuit, il gelait un peu et, dans la hutte, j’étais assis, chaussé de bottes de feutre. Mais, le matin, le soleil donna une bonne chaleur, la glace du marais fondit. Un peu plus haut, l’automobile attendait. Le chauffeur Davydov, avec qui nous avions passé, coude à coude, à travers la guerre civile, brûlait comme toujours de l’impatience de savoir quel serait notre but. Du bateau à l’automobile, il n’y avait que cent pas à faire, pas plus. Mais à peine avais-je plongé mes bottes dans le marais que mes jambes se trouvèrent dans l’eau froide. Tandis que, sautillant, je courais jusqu’à la voiture, elles devinrent tout à fait glacées. Je m’assis à côté de Davydov et, me déchaussant, je me chauffai les pieds à la chaleur du moteur. Cependant le rhume l’emporta. Je dus m’aliter. Après l’influenza se déclara une fièvre pernicieuse. Les médecins m’interdirent de me lever. C’est ainsi que je restai couché tout le reste de l’automne et l’hiver. Il en résulta que je fus malade pendant toute la discussion de 1923 contre le « trotskysme ». On peut prévoir une révolution, une guerre, mais il est impossible de prévoir les conséquences d’une chasse au canard en automne.

* **

Lénine était couché à Gorki ; moi au Kremlin. Les épigones élargissaient les cercles du complot. Dans les premiers temps, ils agirent avec circonspection, sournoisement, mêlant à leurs éloges des doses de plus en plus fortes de poison. Zinoviev même, le plus impatient d’entre eux, enveloppait la calomnie de maintes réserves.

« L’autorité du camarade Trotsky est connue de tous, —disait-il, le 15 décembre 1923, dans une réunion du parti à Pétrograd,— de même que nous connaissons ses mérites. Dans notre milieu, on peut ne pas s’étendre là-dessus. Cependant, les fautes sont des fautes. Lorsqu’il m’est arrivé de me tromper, le parti m’a secoué assez sérieusement... »

Et ainsi de suite, dans le même ton d’offensive froussarde qui fut longtemps celui des conspirateurs. C’est seulement dans la mesure où ils avaient tâté le terrain et saisi des positions qu’ils devenaient plus hardis.

Toute une science nouvelle fut créée : fabrication de réputations artificielles, rédaction de biographies fantaisistes, de réclames pour des leaders désignés d’avance. Une discipline d’ordre spécial et de moindre importance fut instituée pour l’étude de la question d’un presidium honoraire. Depuis Octobre il était d’usage, dans d’innombrables assemblées, d’élire Lénine et Trotsky membres honoraires du bureau. Ces deux noms étaient d’ordinaire cités ensemble dans les conversations, dans les articles, dans les poèmes et les tchastouchki. Il s’agissait maintenant de séparer les deux noms, ne fût-ce que mécaniquement, pour les opposer ensuite l’un à l’autre sur le plan politique. On inscrivit d’abord comme membres des bureaux de présidence tous les membres du bureau politique. Ensuite, on établit les listes dans l’ordre alphabétique. Plus tard cette distribution fut modifiée au profit de la nouvelle hiérarchie de leaders. On mit Zinoviev en tête de liste. L’exemple fut donné par Pétrograd. Et quelque temps après, les membres d’honneur des presidiums ne comptaient plus Trotsky parmi eux. Des protestations véhémentes s’élevaient toujours dans les rangs des assemblées. Fréquemment, le président du bureau se trouvait forcé d’expliquer par un malentendu l’omission de mon nom. Mais le compte rendu de la presse n’en disait mot, bien entendu. Ensuite on donna la première place dans les listes à Staline. Quand un président d’assemblée avait ômis de faire ce que l’on attendait de lui, sa négligence était invariablement réparée par le compte rendu de presse. Des carrières s’édifiaient ou étaient brisées selon que les listes des bureaux d’honneur avaient été plus ou moins bien établies. Ce travail qui était, de tous, le plus persévérant et le plus systématique, était motivé par la nécessité de combattre « le culte des leaders ». A la conférence de Moscou, en janvier 1924, Préobrajensky dit aux épigones : « Oui, nous sommes contre le culte des leaders, mais nous ne voulons pas non plus qu’au lieu du culte d’un seul chef, on pratique celui de plusieurs autres de moindre envergure. »

« Ce furent de dures journées, —dit ma femme dans ses Mémoires,— des journées de lutte acharnée de L. D. au sein du bureau politique, contre ses membres. L. D. était seul contre tous et il était malade. A cause de son état de santé, les séances avaient lieu dans notre logement, je me tenais à côté, dans la chambre à coucher et j’entendais ce qu’il disait. Il parlait de toute son âme ; il semblait qu’à chaque discours il perdît une partie de ses forces, tant il y mettait « de son sang ». Et j’entendais, en réponse, de froides répliques indifférentes. Car tout avait été décidé d’avance. Pourquoi se serait-on ému ? Après chacune de ces séances, L. D. faisait de la température, il sortait de son cabinet trempé jusqu’aux os, se déshabillait et se couchait. Il fallait faire sécher son linge et ses vêtements comme s’il avait été pris sous une averse. Les séances étaient alors fréquentes, dans la chambre de L. D., dont le vieux tapis aux teintes fanées m’apparaissait, toutes les nuits, en rêve comme une panthère vivante : les séances tenues le jour devenaient des cauchemars nocturnes. Telle fut la première étape de la lutte avant qu’elle éclatât au dehors... »

Lorsque, plus tard, Zinoviev et Kaménev combattirent Staline, les secrets de cette première période furent révélés par les complices mêmes du complot. Car c’était bien un complot. Un bureau politique secret (la Sémiorka) fut créé, dont firent partie tous les membres du bureau politique officiel, sauf moi, mais avec, en plus, Kouïbychev, actuellement président du conseil supérieur de l’économie publique. Toutes les questions étaient résolues dans ce centre secret dont les participants étaient liés par une responsabilité mutuelle. Ils s’étaient engagés à ne pas polémiser entre eux et, en même temps, à chercher des occasions d’agir contre moi. Dans les organisations inférieures il existait des centres secrets du même genre, qui étaient rattachés à la « sémiorka » de Moscou par une sévère discipline. Pour la correspondance, ils avaient des chiffres particuliers. C’était une organisation illégale solidement constituée à l’intérieur du parti et qui, au début, n’était dirigée que contre un seul homme. Les responsables, dans le parti et dans l’Etat, étaient systématiquement choisis d’après un seul critère : « contre Trotsky ». Pendant le long « interrègne » que causa la maladie de Lénine, ce travail se fit infatigablement, mais, en même temps, avec prudence, sous le masque, afin de pouvoir conserver, dans le cas où Lénine reviendrait à la santé, les ponts que l’on avait minés. Les conspirateurs agissaient par allusions. On exigeait des candidats à telle ou telle fonction qu’ils devinassent ce qu’on attendait d’eux. Celui qui avait bien « deviné » obtenait de l’avancement. C’est ainsi que fut déterminé un certain genre de « carriérisme » qui plus tard s’appela ouvertement « l’anti-trotskysme ». Il fallut la mort de Lénine pour laisser les mains libres à cette conspiration et lui permettre de se manifester au grand jour. Le processus de la sélection du personnel gagna les degrés subalternes. Il ne fut plus possible d’occuper un poste de directeur d’usine, de secrétaire d’une cellule corporative, de président d’un comité exécutif de canton, de comptable, de dactylo, si l’on ne se recommandait pas de l’anti-trotskysme.

Les membres du parti qui élevaient la voix contre cette cabale devenaient victimes d’attaques perfides, motivées par des arguments complètement étrangers à la cause et fréquemment inventés. En revanche, les éléments d’un moral peu sûr qui, dans les cinq premières années du pouvoir soviétique avaient été implacablement expulsés du parti, s’assuraient maintenant au moyen d’une seule réplique lancée quelque part contre Trotsky.

Le même travail se fit, depuis la fin de 1923, dans toutes les sections de l’Internationale communiste : des leaders furent destitués, d’autres occupèrent leurs places, selon l’attitude qu’ils avaient pu prendre à l’égard de Trotsky. On procédait intensivement à une sélection artificielle des travailleurs, prenant non les meilleurs, mais les plus adaptés. Le courant général fut de remplacer les hommes indépendants et doués de talent par des médiocrités qui ne devaient leur situation qu’au bon plaisir de l’appareil.

L’expression la plus éminente de la médiocrité dans l’appareil, ce fut alors Staline qui montait.

La mort de Lénine et le déplacement du pouvoir

On m’a demandé plus d’une fois, on me demande encore : Comment avez-vous pu perdre le pouvoir ? Le plus souvent, cette question montre que l’interlocuteur se représente assez naïvement le pouvoir comme un objet matériel qu’on aurait laissé tomber, comme une montre ou un carnet qu’on aurait perdu. En réalité, lorsque des révolutionnaires qui ont dirigé la conquête du pouvoir arrivent à le perdre « sans combat » ou par catastrophe à une certaine étape, cela signifie que l’influence de certaines idées et de certains états d’âme est décroissante dans la sphère dirigeante de la révolution, ou bien que la décadence de l’esprit révolutionnaire a lieu dans les masses mêmes, ou bien enfin que l’un et l’autre milieu sont à leur déclin.

Les cadres dirigeants de ce parti sortis de l’action clandestine étaient animés par des tendances révolutionnaires que les leaders de la première période de la révolution formulèrent le plus clairement et le mieux, qu’ils mirent en pratique le plus complètement et avec le plus de succès. C’est cela qui, précisément, fit d’eux les leaders du parti, et par l’intermédiaire du parti, les leaders de la classe ouvrière et, par la classe ouvrière, les conducteurs du pays. C’est par cette voie que certains hommes concentrèrent le pouvoir entre leurs mains.

Mais les idées de la première période de la révolution perdaient insensiblement de leur influence sur les esprits de la sphère du parti qui possédaient le pouvoir immédiat pour gouverner le pays. Dans le pays même, des processus avaient lieu que l’on peut englober sous le terme général de réaction. Ces processus atteignirent plus ou moins la classe ouvrière, et notamment, les éléments ouvriers du parti. La sphère qui composait l’appareil du pouvoir eut alors des desseins nouveaux, distincts, auxquels elle s’efforça de subordonner la révolution. Entre les leaders qui traçaient la ligne historique de la classe et qui savaient voir par-dessus l’appareil, et cet appareil lui-même —énorme, lourd à manier, de composition hétérogène, qui absorbe facilement le communiste moyen,— une disjonction commença à s’esquisser. D’abord elle fut de caractère plus psychologique que politique. Les journées de la veille étaient encore trop récentes. Les mots d’ordre d’Octobre ne s’étaient pas encore effacés dans les mémoires. L’autorité personnelle des leaders de la première période était grande. Mais, sous le couvert des formes traditionnelles, une nouvelle psychologie se formait. Les perspectives internationales s’estompaient. Le travail quotidien absorbait totalement les hommes. De nouvelles méthodes, qui devaient servir à atteindre les buts fixés naguère, créaient de nouveaux desseins et, avant tout, une nouvelle psychologie. Pour nombre et nombre de gens, une situation temporaire apparut comme une station terminus. Un type nouveau se forma.

Les révolutionnaires, en fin de compte, sont faits de la même matière sociale que tous les autres hommes. Mais ils doivent avoir certaines particularités personnelles saillantes qui ont permis au processus historique de les distinguer des autres et de les grouper séparément. La vie commune, le travail théorique, la lutte sous un certain drapeau, la discipline collective, la trempe acquise sous le feu des dangers forment peu à peu le type révolutionnaire. On a pleinement le droit de parler du type psychologique du bolchevik pour l’opposer, par exemple, à celui du menchévik. Avec une suffisante expérience, on distingue même, à vue d’oeil, un bolchevik d’un menchévik, et le pourcentage des erreurs n’est pas élevé.

Cela ne signifie pourtant pas que, dans un bolchevik, tout ait toujours été du bolchevisme.

Transformer une certaine conception du monde en chair et en os, lui subordonner tous les aspects de sa conscience et combiner avec elle un monde de sentiments personnels —cela n’est pas donné à tous, c’est plutôt le privilège d’un petit nombre. Dans la masse ouvrière, cela est compensé par l’instinct de classe qui, dans les époques critiques, atteint à une grande subtilité.

Il y a, cependant, dans le parti et dans l’Etat, un grand nombre de révolutionnaires qui, quoique sortis en majorité de la masse, se sont depuis longtemps détachés d’elle et qui, par leur situation, s’opposent à elle. L’instinct de classe, en eux, s’est déjà évaporé. D’autre part, il leur manque une stabilité théorique et la largeur de vue pour embrasser le processus dans son ensemble. Dans leur psychologie, il subsiste un bon nombre d’endroits non défendus, à travers lesquels —lorsque la situation change— pénètrent librement des influences idéologiques hétérogènes et hostiles.

Dans les périodes de lutte clandestine, de soulèvements, de guerre civile, les éléments de cette sorte n’étaient que des soldats du parti. Dans leur conscience, une seule corde résonnait, et elle était au diapason du parti. Mais lorsque la tension fut moindre, lorsque les nomades de la révolution en vinrent à se fixer sur place, en eux se réveillèrent, s’animèrent et se développèrent les traits de caractère de l’homme du commun, les sympathies et les goûts de fonctionnaires contents d’eux-mêmes.

Fréquemment, certaines observations qui échappaient à Kalinine, à Vorochilov, à Staline, à Rykov, donnèrent de l’inquiétude. D’où cela vient-il ? me demandai-je. De quel trou cela sort-il ? Arrivant à telle ou telle séance, je trouvais des groupes en conversations qui cessaient souvent en ma présence. Dans ces causeries il n’y avait rien qui fût dirigé contre moi. Il n’y avait rien de contraire aux principes du parti. Mais l’état d’esprit était celui d’une tranquillisation morale, de la satisfaction de soi-même, d’un contentement trivial. Les gens éprouvaient tout à coup le besoin de se confesser entre eux de ce nouvel état d’esprit, et il est à propos de dire que les bavardages malveillants prenaient là leur large place. Auparavant, ces hommes en auraient éprouvé de la gêne non seulement devant Lénine et moi, mais devant eux-mêmes. Quand la vulgarité se révélait, par exemple dans une parole de Staline, Lénine, sans relever sa tête penchée très bas sur un papier, promenait de côté et d’autre un regard en-dessous, comme pour voir si quelqu’un d’autre que lui avait compris à quel point le propos de Staline était intolérable. En de tels cas, il suffisait d’un bref coup d’oeil ou d’une intonation pour que notre solidarité à Lénine et à moi nous apparût incontestable dans ces jugements psychologiques. Si je n’ai pas pris part aux distractions qui entraient de plus en plus dans les moeurs de la nouvelle sphère dirigeante, ce n’est pas par moralité ; c’est simplement parce que je n’avais pas envie de subir les épreuves du pire ennui. Aller en visite les uns chez les autres, être assidu à des représentations de ballets, assister à des beuveries collectives dans lesquelles on médisait des absents, cela ne me séduisait pas du tout. La nouvelle sphère supérieure sentait que ce genre de vie ne me convenait pas. Elle ne tâchait même pas de m’y engager. C’est pour cette même raison que bien des causeries de groupes cessaient dès que j’apparaissais et que les causeurs se séparaient, un peu confus pour eux-mêmes, avec une certaine hostilité à mon égard. Et cela marqua, si l’on veut, que je commençais à perdre le pouvoir.

Je me borne ici au côté psychologique de l’affaire, laissant à part les dessous sociaux, c’est-à-dire les modifications anatomiques de la société révolutionnaire. En fin de compte, ce sont, bien entendu, ces modifications qui décident. Mais on est obligé de prendre un contact immédiat avec leurs reflets psychologiques. Les événements internes se développaient relativement lentement, facilitant les processus moléculaires de la dégénérescence de la sphère supérieure et ne laissant presque pas de place pour que les deux positions inconciliables pussent s’affronter devant les masses. A cela, il faut encore ajouter que le nouvel état d’esprit resta longtemps et reste encore masqué par des formules traditionnelles. Il n’en était que plus difficile de déterminer jusqu’à quelle profondeur allait le processus de dégénérescence. Le complot de Thermidor, à la fin du XVIIIe siècle, préparé par la marche même de la révolution, avait éclaté d’un seul coup et avait pris la forme d’un dénouement sanglant. Notre Thermidor à nous traîna en longueur. La guillotine fut remplacée, du moins pour un laps de temps qu’on ne saurait déterminer, par le mensonge. La falsification du passé, systématique, organisée selon la méthode de la « chaîne », devint l’instrument d’une transformation de l’armement idéologique du parti officiel. La maladie de Lénine, et l’expectative où l’on se tenait pour le cas où il reviendrait à la direction, créèrent une situation provisoire indéterminée qui dura, avec un intervalle, près de deux ans. Si le mouvement révolutionnaire avait été en période ascendante, les atermoiements auraient profité à l’opposition. Mais la révolution essuyait alors, dans le plan international, défaites sur défaites, et les ajournements profitèrent au réformisme national, fortifiant automatiquement la bureaucratie de Staline contre moi et mes amis politiques. La campagne engagée contre la théorie de la révolution permanente, campagne due à de vrais philistins, à des ignorants, persécution tout simplement bête, provint précisément de ces sources psychologiques. Jacassant devant une bouteille ou revenant d’un spectacle de ballets, tel fonctionnaire content de lui-même, disait à tel autre non moins satisfait : « Trotsky n’a en tête que la révolution permanente. » A cela se rattachent les accusations qui ont été portées contre moi de n’avoir pas le sentiment de l’équipe, d’être un individualiste, un aristocrate. « On ne peut pas tout faire et agir tout le temps pour la révolution ; il faut aussi songer à soi »— cet état d’esprit se traduisait ainsi : « A bas la révolution permanente ! » La protestation élevée contre les exigences théoriques du marxisme et les exigences politiques de la révolution prenaient graduellement, pour ces gens-là, la. forme d’une lutte contre le « trotskysme ». Sous cette enseigne, le petit bourgeois se dégageait dans le bolchevik. Voilà en quoi consista la perte par moi du pouvoir, et ce qui détermina les formes dans lesquelles cette perte eut lieu.

J’ai raconté comment, sur son lit de mort, Lénine avait dirigé son coup contre Staline et ses alliés, Dzerjinsky et Ordjonikidzé. Lénine appréciait hautement Dzerjinsky. Il y eut entre eux un refroidissement lorsque Dzerjinsky comprit que Lénine ne le jugeait pas capable de diriger un travail d’économie. C’est précisément ce qui poussa Dzerjinsky dans la direction de Staline. Alors, Lénine estima nécessaire de frapper sur Dzerjinsky comme sur l’appui de Staline. Quant à Ordjonikidzé, Lénine voulait l’exclure du parti pour avoir démontré des qualités de général-gouverneur. Le billet dans lequel Lénine promettait aux bolcheviks de Géorgie de les soutenir sans réserves contre Staline, Dzerjinsky et Ordjonikidzé, était adressé à Mdivani. Le sort de ces quatre montre le plus clairement quel revirement a été fait par la fraction stalinienne dans le parti. Après la mort de Lénine, Dzerjinsky fut placé à la tête du conseil supérieur de l’économie publique, c’est-à-dire à la tête de toute l’industrie d’Etat. Ordjonikidzé, que Lénine voulait exclure du parti, fut mis à la tête de la commission centrale de contrôle. Staline ne resta pas seulement, malgré Lénine, secrétaire général du parti, mais il obtint de l’appareil des pouvoirs inouïs. Enfin, Boudou Mdivani, avec qui Lénine se solidarisait contre Staline, est actuellement enfermé dans la prison de Tobolsk. Le même « regroupement » a été fait dans toute la direction du parti, du haut en bas. Bien plus : dans tous les partis de l’Internationale sans exception. Entre l’époque des épigones et celle de Lénine, il n’y a pas seulement un abîme idéologique, il y a aussi un changement d’organisation très achevé.

Staline a été l’instrument principal de cette transformation. Il a du sens pratique, de la persévérance, de l’insistance dans la poursuite des buts qu’il s’est assignés. L’étendue de ses vues politiques est extrêmement limitée. Son niveau théorique est tout à fait primitif. Son ouvrage de compilateur, Les Bases du Léninisme, dans lequel il a essayé de payer son tribut aux traditions théoriques du parti, foisonne en erreurs d’écolier. Comme il ne connaît pas les langues étrangères, il est forcé de suivre la vie politique des autres pays uniquement d’après ce qui lui en est rapporté. Par sa formation d’esprit, cet empirique entêté manque d’imagination créatrice. Pour la sphère supérieure du parti (dans les cercles plus larges, on ne le connaissait pas en général) il a toujours paru créé pour jouer des rôles de deuxième et de troisième ordre. Et le fait qu’il joue maintenant le premier rôle est caractéristique, non pas tant pour lui que pour la période transitoire du glissement politique. Déjà Helvétius disait : « Toute époque a ses grands hommes, et, quand elle ne les a pas, elle les invente. » Le stalinisme est, avant tout, le travail automatique d’un appareil sans personnalité au déclin de la révolution.

* **

Lénine expira le 21 janvier 1924. La mort ne fut pour lui qu’une délivrance de ses douleurs physiques et morales. Il n’a pu ressentir son impuissance, avant tout la privation de la parole alors qu’il était en pleine conscience, que comme une humiliation intolérable. Déjà, il ne pouvait plus supporter les médecins, leur ton protecteur, leurs petites plaisanteries banales, les phrases mensongères qu’ils prononçaient pour donner de l’espoir. Tant qu’il fut capable de parler, il posait, d’un air indifférent, des questions aux docteurs pour vérifier ; il les surprenait sans qu’ils s’en aperçussent, dans leurs contradictions, obtenait de plus amples explications et jetait lui-même un coup d’oeil dans les livres de médecine. Comme en toute autre affaire, il s’efforçait d’arriver avant tout à la clarté. Le seul des médecins qu’il tolérait bien était Fédor Alexandrovitch Guétier. C’était un bon médecin, absolument dépourvu de l’esprit de courtisanerie ; il avait pour Lénine et Kroupskaïa une véritable affection d’homme à homme. En cette période, alors que Lénine n’admettait pas auprès de lui d’autres docteurs, Guétier ne trouvait aucun obstacle quand il venait le voir. Guétier fut aussi l’ami intime et le médecin de notre famille pendant toutes les années de la révolution. Grâce à quoi nous eûmes toujours les rapports les plus consciencieux et les plus réfléchis sur l’état de santé de Vladimir Ilitch, rapports qui complétaient et corrigeaient les ternes bulletins officiels.

J’ai demandé plus d’une fois à Guétier si, dans le cas où Lénine guérirait, ses facultés mentales conserveraient leur vigueur. Guétier répondait à peu près ainsi : la tendance à la fatigue sera plus grande, la netteté du travail ne sera pas celle d’autrefois, mais le virtuose restera un virtuose. Dans l’intervalle entre la première et la deuxième crise, ce diagnostic fut entièrement confirmé. A la fin des séances du bureau politique, Lénine donnait l’impression d’un homme absolument épuisé. Tous les muscles du visage étaient relâchés, l’éclat des yeux s’éteignait et même son front puissant se ternissait, ses épaules tombaient lourdement ; —l’expression de son visage et de tout son corps pouvait se résumer en un seul mot : lassitude. En ces minutes inquiétantes, Lénine me semblait condamné. Mais quand il avait passé une bonne nuit, il retrouvait toute sa force de pensée. Les articles qu’il a écrits d’une crise à l’autre sont au niveau de ses meilleurs écrits. La lymphe qui nourrissait la source était la même, mais elle se raréfiait. Cependant, même après la deuxième crise, Guétier ne nous ôtait pas le dernier espoir. Mais ses appréciations devenaient de plus en plus attristantes. La maladie se prolongeait. Sans haine mais sans pitié, les forces aveugles de la nature enfonçaient le grand malade dans une impuissance sans issue. Lénine ne pouvait pas et ne devait pas vivre en invalide. Pourtant, tous, nous ne perdions pas l’espoir de le voir guérir.

Son mauvais état de santé se prolongeait cependant.

« Sur les instances des médecins, écrit N. I. Sédova, on transféra L. D. à la campagne. Là, Guétier le visitait souvent, le traitant avec des soins et une tendresse sincères. Guétier ne s’intéressait pas à la politique, mais il souffrait profondément pour nous, ne sachant comment exprimer sa sympathie. La persécution engagée contre nous le prit à l’improviste. Il ne comprenait pas, attendait et se tourmentait. A Arkhanguelskoïé il me parla avec émotion de la nécessité d’emmener L. D. à Soukhoum. A la fin des fins, nous nous y décidâmes. C’est un long voyage, par Bakou, Tiflis, Batoum ; il fut encore plus long parce que la voie ferrée était encombrée de neige. Mais le voyage agissait plutôt comme un calmant. A mesure que nous nous éloignions de Moscou, nous nous détachions un peu des circonstances pénibles que nous avions vécues dans les derniers temps. Cependant, mon sentiment était d’emmener un grand malade. J’étais dans une incertitude accablante, me demandant quelle serait notre vie à Soukhoum, si ceux qui nous entoureraient seraient des amis ou des ennemis ? » Le 21 janvier nous trouva en gare de Tiflis, en route vers Soukhoum. J’étais avec ma femme dans le compartiment de travail de mon wagon et, comme toujours, en cette période, j’avais de la fièvre. Après avoir frappé, mon fidèle collaborateur Sermux, qui m’accompagnait jusqu’à Soukhoum, entra. A sa façon d’entrer, à sa face d’un gris verdâtre, à ses yeux vitreux qui m’évitaient, à la façon dont il me tendit un papier, je pressentis une catastrophe. C’était un télégramme déchiffré de Staline, m’annonçant la mort de Lénine. Je passai le papier à ma femme qui avait déjà eu le temps de comprendre tout... Les autorités de Tiflis reçurent bientôt le même télégramme. La nouvelle de la mort de Lénine se répandait rapidement par ondes. J’obtins la liaison par fil direct avec le Kremlin. J’eus cette réponse : « Funérailles samedi, de toutes façons n’arriverez pas, conseillons suivre traitement. » Il n’y avait donc plus à choisir. En réalité, les obsèques n’eurent lieu que le dimanche et j’aurais pu parfaitement arriver à temps à Moscou. Si invraisemblable que cela puisse paraître, on me trompa sur la date des funérailles. Les conspirateurs avaient justement calculé qu’il ne me viendrait pas à l’idée de vérifier leurs dires et que, plus tard, on pourrait toujours inventer une explication. Je rappelle que je ne fus informé de la première crise de maladie de Lénine que le surlendemain. C’était une méthode. Le but était de gagner du temps.

Les camarades de Tiflis me demandaient de dire immédiatement mon mot sur la mort de Lénine. Mais je n’avais plus qu’un seul besoin : celui de rester seul. Je ne pouvais prendre la plume en main. Le texte bref du télégramme de Moscou bourdonnait dans ma tête. Les camarades qui s’étaient réunis attendaient, cependant, un écho. Ils avaient raison. J’écrivis des lignes d’adieu : Lénine est mort. Lénine n’est plus... Je transmis par fil direct ces quelques lignes écrites à la main.

« Nous arrivâmes tout à fait épuisés écrit ma femme. C’était la première fois que nous voyions Soukhoum. Les mimosas étaient en fleurs, ils étaient nombreux. Des palmiers superbes. Des camélias. Nous étions en janvier et, à Moscou régnaient les gelées les plus dures. Les habitants de l’Abkhazie nous accueillirent très amicalement. Dans le réfectoire de la maison de repos, deux portraits étaient suspendus l’un à côté de l’autre, l’un enveloppé d’un crêpe, celui de Vladimir Ilitch, l’autre étant celui de L. D. Nous avions envie d’enlever ce dernier, mais nous ne nous y décidâmes pas, craignant de faire quelque chose dans le genre d’une manifestation. »

A Soukhoum, je restai couché de longues journées, sur un balcon, face à la mer. Bien que ce fût le mois de janvier, le soleil brillait clair et chaud au ciel. Entre le balcon et la mer étincelante s’élevaient des palmiers. La sensation constante de la fièvre s’ajoutait à la pensée bourdonnante de la mort de Lénine. Je revoyais en esprit les étapes de ma vie, mes rencontres avec Lénine, les dissentiments, les polémiques, les rapprochements, le travail commun. Certains épisodes revenaient, d’une clarté fantastique. Peu à peu, tout l’ensemble se dessina avec une netteté de plus en plus grande. Je me représentai bien plus clairement les « disciples » qui avaient été fidèles au maître dans les petites choses mais non dans les grandes. Avec le souffle de la mer, de tout mon être, je me pénétrai de l’assurance en la justesse de mes vues historiques contre les épigones...

27 janvier 1924. Au-dessus des palmiers, au-dessus de la mer, un calme régnait sous la voûte bleue. Tout à coup des salves éclatèrent. Le tir pressé venait de quelque part d’en bas, du côté de la mer. C’était le salut de Soukhoum au chef dont on célébrait les obsèques à cette heure. Je pensais à lui, et à celle qui avait été sa compagne pendant de longues années et qui s’était assimilé le monde entier à travers lui ; maintenant, elle l’ensevelissait et ne pouvait pas se sentir autrement que très seule parmi les millions d’hommes qui s’affligeaient autour d’elle, mais autrement qu’elle, non comme elle. Oui, je pensais à Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa. J’avais envie de lui dire, de l’endroit où j’étais, un mot de salutation affectueuse, de sympathie, un mot caressant. Mais je ne m’y décidai pas. Toute parole semblait trop légère devant le poids de l’événement. Je craignais que cela n’eût un ton conventionnel. Je fus ému au plus profond, d’un sentiment de gratitude, lorsque, quelques jours plus tard, sans m’y attendre, je reçus de Nadejda Konstantinovna, la lettre suivante :

« Cher Lev Davidovitch,

« Je vous écris pour vous raconter qu’environ un mois avant sa mort, parcourant votre livre, Vladimir Ilitch s’arrêta au passage où vous donnez une caractéristique de Marx et de Lénine, et me pria de lui relire encore une fois ces lignes, et les écouta très attentivement, et ensuite voulut les revoir encore une fois de ses yeux.

« Et voici ce que je veux encore vous dire : les sentiments que Vladimir Ilitch a conçus pour vous lorsque vous êtes venu chez nous à Londres, arrivant de Sibérie, n’ont pas changé jusqu’à sa mort. « Je vous souhaite, Lev Davidovitch, de garder vos forces et votre santé et je vous embrasse bien fort. N. Kroupskaïa. »

Dans le petit livre que Vladimir Ilitch examina un mois avant sa mort, j’établissais un parallèle entre Lénine et Marx. Je connaissais trop bien l’attitude de Lénine à l’égard de Marx, attitude toute pleine de l’affection reconnaissante du disciple et —de fougue dans le sentiment de la distance. Les rapports du maître à l’élève devinrent, par la marche de l’histoire, ceux du théoricien précurseur au premier praticien. Dans mon article, je modifiais ce qu’il y avait de traditionnel dans le sentiment de la distance. Marx et Lénine, qui sont, historiquement, si étroitement liés et, en même temps, si différents, furent pour moi deux sommets de la puissance spirituelle de l’homme. Et je fus heureux d’apprendre que Lénine, peu avant sa fin, avait lu avec attention, peut-être avec émotion, ce que j ’avais écrit de lui, car les dimensions de Marx étaient à ses yeux celles d’un Titan quand il s’agissait de mesurer une personnalité.

Ce n’était pas avec une moindre émotion que je lisais la lettre de Kroupskaïa. Elle évoquait deux points extrêmes de ma liaison avec Lénine : la journée d’octobre 1902 où, après mon évasion de Sibérie, de grand matin, je tirai Lénine de son dur petit lit de Londres, et la fin de décembre 1923, quand Lénine, par deux fois, lut mon appréciation sur l’oeuvre de sa vie. Entre ces deux extrémités, vingt années s’étaient écoulées, d’abord de travail en commun, puis d’une lutte acharnée de fractions, puis encore de travail commun sur une base historique plus élevée. Selon Hegel : thèse, antithèse, synthèse. Et Kroupskaïa certifiait que l’attitude de Lénine à mon égard, malgré une période prolongée d’antithèse, restait ce qu’elle avait été à Londres : c’est-à-dire un soutien chaleureux, un attachement amical. Mais, déjà, sur une base historique plus haute. Même s’il n’existait aucun autre document, tous les volumes entassés par les falsificateurs ne l’emporteraient pas devant le jugement de l’histoire sur le petit billet que m’écrivit Kroupskaïa quelques jours après la mort de Lénine.

Je trouve encore ceci dans les notes de ma femme :

« Les journaux nous arrivèrent avec des retards considérables à cause des encombrements de neige, et ils nous apportaient des discours de deuil, des articles nécrologiques. Les amis attendaient L. D. à Moscou, pensaient qu’il reviendrait sur ses pas ; il ne vint à l’idée de personne que Staline, par son télégramme, lui avait coupé le chemin du retour. Je me souviens d’une lettre de mon fils que nous reçûmes à Soukhoum. Il avait été tout secoué par la mort de Lénine ; enrhumé, avec 40° de fièvre, il était allé, couvert d’une veste qui n’était pas du tout chaude, à la Salle des Colonnes faire ses adieux et il avait attendu, attendu sans fin, dans l’impatience de nous voir arriver. On sentait, dans sa lettre, de l’étonnement, de l’amertume et un certain ton de reproche. »

Une délégation du comité central, composée de Tomsky, de Frounzé, de Piatakov et de Goussev, vint me trouver à Soukhoum pour s’entendre avec moi sur certaines modifications dans le personnel du commissariat de la Guerre. Au fond, ce n’était plus que pure comédie. Le renouvellement du personnel de la Guerre s’était fait depuis longtemps, à toute vapeur, derrière moi, et il ne s’agissait que de garder un certain décorum.

Le premier coup porté à l’intérieur du commissariat de la Guerre tomba sur Skliansky. C’est avant tout sur lui que Staline se dédommagea de ses insuccès sous Tsaritsyne, de son échec sur le front du Midi, de son aventure sous Lvov. L’hydre de la chicane releva la tête. Pour saper les positions sous Skliansky, et l’on avait en vue les miennes, on avait placé au commissariat de la Guerre, quelques mois auparavant, Unschlicht, un intrigant ambitieux et dénué de talent. Skliansky fut déplacé. On lui substitua Frounzé qui, jusqu’alors, avait commandé les troupes en Ukraine. Frounzé était un caractère sérieux, son autorité dans le parti, par suite des années de bagne qu’il avait faites autrefois, était plus grande que la toute jeune autorité de Skliansky. En outre, pendant la guerre, Frounzé avait manifesté des qualités incontestables de capitaine de guerre. Comme administrateur militaire, il était incomparablement plus faible que Skliansky. Il se laissait entraîner par des schémas abstraits, il comprenait mal les hommes et tombait facilement sous l’influence des spécialistes, principalement sous celle des spécialistes de deuxième ordre.

Mais je voudrais dire ce que je sais encore de Skliansky. On le renvoya brutalement aux travaux d’économie —brutalement, c’est-à-dire dans la manière stalinienne toute pure, sans même l’avoir entendu. Dzerjinsky, qui était heureux de se défaire d’Unschlicht, son adjoint à la Guépéou et d’acquérir pour l’industrie un administrateur de première classe tel que Skliansky, mit ce dernier à la tête du trust du drap. Skliansky haussa les épaules tout simplement et entra, tête baissée, dans sa nouvelle tâche. Quelques mois après, il décida d’aller faire une tournée aux Etats-Unis pour voir, s’instruire et acheter des machines. Avant son départ, il vint chez moi faire ses adieux et me demander des conseils. Nous avions travaillé coude à coude pendant les années de la guerre civile. Mais nous avions beaucoup plus parlé des compagnies de marche, des statuts militaires, des promotions accélérées du commandement, des réserves de cuivre et d’aluminium pour les usines de guerre, des vestes militaires et de l’assaisonnement des plats de l’armée que de questions concernant uniquement le parti. Nous n’avions pas assez de temps, l’un et l’autre. Lorsque Lénine tomba malade, lorsque l’intrigue des épigones allongea ses tentacules jusqu’au commissariat de la Guerre, j’évitai les conversations sur les thèmes qui intéressaient le parti, particulièrement avec les travailleurs du dit commissariat. La situation était trop peu définie, les dissentiments étaient encore trop peu marqués, la création de fractions dans l’armée comportait de trop grands dangers. Ensuite je fus malade. Au cours de l’entrevue que j’eus avec Skliansky, pendant l’été de 1925, alors que je n’étais plus à la tête du commissariat de la Guerre, nous parlâmes de bien des choses, sinon de tout.

— Dites-moi, me demanda Skliansky, qu’est-ce que c’est que Staline ?

— Skliansky connaissait par lui-même suffisamment Staline. Il voulait obtenir de moi une définition de cette personnalité et l’explication de ses succès. Je réfléchis.

— Staline, dis-je, est la plus éminente médiocrité de notre parti.

Cette définition, pour la première fois, au cours de cette conversation, m’apparut dans toute sa signification non seulement psychologique mais sociale. A la mine de Skliansky, je vis tout de suite que j’avais aidé mon interlocuteur à percevoir quelque chose d’important.

— Savez-vous, me dit-il, ce qui est frappant dans la dernière période, c’est de voir, dans tous les domaines, surgir la médiocrité dorée et satisfaite d’elle-même. Et, tout cela trouve son chef en Staline. D’où vient cela ?

— C’est une réaction après la grande tension sociale et psychologique des premières années de la révolution. La contre-révolution victorieuse peut avoir ses grands hommes. Mais à son premier degré, Thermidor, elle a besoin de médiocrités qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Leur force est dans leur aveuglement politique, elle est celle du cheval de moulin qui croit monter alors qu’en réalité il ne fait que tourner la meule de haut en bas. Un cheval qui n’a pas d’oeillères est incapable de ce travail.

Dans cette conversation, j’arrivai pour la première fois avec une entière clarté, je dirais même avec une certitude toute physique, au problème de Thermidor. Nous nous entendîmes avec Skliansky pour reprendre notre conversation quand il rentrerait d’Amérique. Quelques semaines s’écoulèrent et l’on reçut un télégramme annonçant que Skliansky, au cours d’une promenade en barque, s’était noyé dans un lac, en Amérique. La vie est inépuisable en méchantes inventions.

L’urne qui contenait les cendres de Skliansky fut apportée à Moscou. Personne ne doutait qu’elle ne fût placée dans la muraille du Kremlin, sur la Place Rouge qui est devenue le Panthéon de la révolution. Mais le secrétariat du comité central décida de la déposer dans un cimetière de banlieue. Ainsi, l’on n’avait pas oublié la visite d’adieux que m’avait faite Skliansky et l’on en tenait compte. La haine s’était reportée sur l’urne funéraire. En outre, il entrait dans le plan de la lutte générale menée contre la direction qui avait assuré la victoire dans la guerre civile de diminuer l’importance de Skliansky. Je ne pense pas que Skliansky, durant sa vie, se soit demandé où il serait enterré. Mais la décision du comité central prit un caractère de vilenie politique et personnelle. Surmontant ma répugnance, je donnai un coup de téléphone à Molotov. Cependant, la consigne fut maintenue implacablement. L’histoire reviendra à sa manière sur cette question comme sur d’autres.

* **

La fièvre me revint pendant l’automne de 1924. Vers ce temps-là, la discussion reprit avec une nouvelle vigueur. Cette fois elle était provoquée d’en haut, d’après un plan élaboré d’avance. A Léningrad, à Moscou, en province, il y eut des centaines et des milliers de conférences secrètes pour préparer ce que l’on appelait « la discussion », c’est-à-dire pour engager systématiquement et méthodiquement une persécution qui, dès ce moment-là, visait non plus l’opposition mais moi-même en personne. Lorsque le travail clandestin de préparation fut terminé, sur un signal donné par la Pravda, la campagne contre le trotskysme s’ouvrit simultanément sur tous les points du territoire, du haut de toutes les tribunes, à toutes les pages et dans toutes les colonnes de la presse, dans tous les coins, dans les moindres fissures. Ce fut, en son genre, un spectacle imposant. La calomnie prit des apparences d’éruption volcanique. La large masse du parti fut ébranlée. Je gisais, en proie à la fièvre, et je me taisais. La presse et les orateurs ne faisaient pas autre chose que de dénoncer le trotskysme. Personne ne pouvait dire exactement ce que ce mot signifiait. De jour en jour, on évoquait des épisodes du passé, on citait des articles de polémique de Lénine qui avaient été écrits vingt ans auparavant, embrouillant, déformant et altérant les textes, et surtout les présentant comme s’ils dataient de la veille. Personne n’y comprenait rien. Si tout cela avait été de la réalité, Lénine aurait pourtant dû en savoir quelque chose. La révolution d’Octobre ne s’était-elle pas produite après tout cela ? Et après notre coup d’Etat, n’y avait-il pas eu la guerre civile ? Trotsky n’avait-il pas été avec Lénine le fondateur de l’Internationale communiste ? Et les portraits de Trotsky ne figuraient-ils pas partout à côté de ceux de Lénine ? Et tant d’autres, tant d’autres questions... Cependant la calomnie se déversait comme une lave froide. Mécaniquement, elle pesait sur les consciences et d’une façon encore plus accablante sur les volontés.

On cessa de considérer Lénine comme un leader révolutionnaire pour ne plus voir en lui que le chef d’une hiérarchie ecclésiastique. On édifia, sur la Place Rouge, en dépit de mes protestations, un mausolée indigne et offensant pour la conscience révolutionnaire. Les livres officiels publiés sur Lénine devinrent autant de mausolées. Sa pensée fut découpée en citations destinées à la prédication du mensonge. A l’aide du cadavre embaumé, on combattit le vivant Lénine et on combattit Trotsky. La masse en fut étourdie, abasourdie, terrorisée. Ce que cuisinèrent les ignorants fut servi en telle abondance que, par la quantité, cela acquit une certaine valeur politique. Cela assourdissait, cela écrasait, cela démoralisait. Le parti se vit condamné au silence. Un régime de pure dictature sur le parti fut instauré. En d’autres termes le parti cessa d’être un parti.

Le matin, on m’apportait au lit les journaux. Je parcourais les télégrammes, les titres d’articles, je jetais un coup d’oeil sur les signatures. Je connaissais suffisamment bien ces gens-là, je savais ce qu’ils pensaient d’eux-mêmes, ce qu’ils étaient capables de dire et ce qu’ils avaient l’ordre de dire. En majorité, c’étaient des hommes que la révolution avait déjà complètement épuisés.

Il y avait parmi eux des fanatiques bornés qui se laissaient tromper. Il y avait des jeunes gens qui, désireux de faire carrière, se hâtaient de prouver qu’ils étaient indispensables. Tous se contredisaient entre eux et se contredisaient eux-mêmes. Mais la calomnie n’arrêtait pas de rugir furieusement dans les journaux, de hurler avec rage, couvrant ainsi ses contradictions et son inanité. Elle l’emportait par la puissance du nombre.

« Le deuxième accès de la maladie de L. D. —écrit N. I. Sédova— coïncide avec la monstrueuse persécution qui fut engagée contre lui et que nous vécûmes comme la maladie la plus terrible. Les pages de la Pravda semblaient immenses, interminables ; chaque ligne, chaque lettre de ce journal apportaient un mensonge. L. D. se taisait. Mais combien lui coûtait ce silence ! Des amis venaient le voir pendant la journée et, parfois, la nuit. Je me rappelle que quelqu’un demanda à L. D. s’il n’avait pas lu le journal du matin. Il répondit qu’en général il ne lisait pas les journaux. En effet, il les prenait entre les mains, y jetait un coup d’oeil distrait et les rejetait. Il semblait qu’il lui fût suffisant de les regarder pour connaître leur contenu. Il connaissait trop bien les cuisiniers qui préparaient ce plat, lequel était d’ailleurs toujours le même, chaque jour. Lire un journal de cette période, disait-il, c’était comme si l’on avait voulu « se fourrer dans la gorge une brosse à nettoyer les verres de lampe ». Cet effort aurait pu être fait si L. D. s’était décidé à répondre. Mais il se taisait. Sa bronchite se prolongeait à cause de son état de pénible nervosité. Il avait fortement maigri et pâli. En famille, nous évitions de parler de la persécution, mais nous étions aussi incapables de parler d’autre chose. Je me rappelle dans quel sentiment j’allais chaque jour à mon travail au commissariat de l’Instruction publique. C’était comme si j’avais dû passer sous les verges. Cependant, pas une fois on ne se permit à mon adresse une attaque ou une allusion désagréable : Si je rencontrais le silence hostile d’un petit nombre d’autorités supérieures, j’avais sans aucun doute les sympathies de la majorité des travailleurs de l’endroit. Dans le parti, il y avait comme deux existences distinctes : une vie intérieure, dissimulée, et une autre toute en apparences, en démonstrations, qui était en complète contradiction avec la première. Rares étaient ceux qui avaient l’audace de manifester ce que sentait et pensait l’écrasante majorité, laquelle cachait ses sympathies sous des votes monolithiques. »

A cette même période se rattache la publication d’une lettre que j’avais adressée à Tchkhéidzé contre Lénine. Cet épisode se rapporte à avril 1913 : il fut provoqué par ce fait que le journal bolchevique légal qui paraissait à Pétersbourg s’appropria le titre de mon périodique de Vienne : Pravda, rabotchaia gazeta. Cela nous amena à un des conflits aigus dont est si riche la vie de l’émigration. J’écrivis à Tchkhéidzé, qui, pendant un certain temps, avait occupé une situation intermédiaire entre les mencheviks et les bolcheviks, une lettre dans laquelle je donnais cours à mon indignation contre le centre bolchevique et contre Lénine. Deux ou trois semaines plus tard, j’aurais sans aucun doute censuré moi-même ma lettre qui, un an ou deux après, n’était plus pour moi qu’une simple curiosité. Mais cette lettre eut son sort. Le département de la police l’intercepta. Mon épître resta dans les archives de la police jusqu’à la révolution d’Octobre. Après notre coup d’Etat, elle fut transmise aux archives de l’Institut d’Histoire du Parti. Lénine était parfaitement au courant de cette lettre. Pour lui comme pour moi, c’était de la neige d’antan, et rien de plus. En avait-on assez écrit, de toutes sortes de lettres, pendant les années de l’émigration ! En 1924, les épigones tirèrent ce document des archives et le jetèrent à la tête du parti, lequel, à cette époque, se composait aux trois quarts de nouveaux venus. Ce n’est pas par hasard que l’on choisit, pour le faire, les mois qui suivirent immédiatement la mort de Lénine. Cette condition était indispensable pour deux raisons : en premier lieu, Lénine ne pouvait plus se relever pour donner à ces messieurs les noms qu’ils méritaient ; en second lieu, les masses populaires étaient toutes pleines de l’affliction que leur avait causée la mort du chef. N’ayant aucune notion du passé du parti, les masses lurent les déclarations hostiles de Trotsky à l’égard de Lénine. Elles en furent abasourdies. Il est vrai que cela datait de douze ans, mais la chronologie n’était plus rien devant des citations détachées de leur contexte. L’usage qui fut fait par les épigones de ma lettre à Tchkhéidzé constitue une des plus grandes tromperies qu’on ait notées dans l’histoire. Les documents apocryphes qu’établirent les réactionnaires français pendant l’affaire Dreyfus ne sont rien en comparaison de ce faux politique dont se rendirent coupables Staline et ses complices.

La calomnie ne peut être une force que si elle correspond à un besoin historique. Je me disais en moi-même : il y a donc quelque chose de changé dans les rapports sociaux ou dans les opinions politiques si la calomnie trouve de si formidables débouchés. Il faut analyser à fond le contenu de la calomnie. Etant alité, j’en avais suffisamment le temps. D’où venait que l’on accusât Trotsky de chercher à « dépouiller le moujik » —formule que les agrariens réactionnaires, les socialistes-chrétiens et les fascistes dirigent toujours contre les socialistes et, d’autant plus, contre les communistes ? D’où venait cette persécution furieuse contre l’idée marxiste de la révolution permanente ? D’où venait cette fanfaronnade nationaliste, la promesse d’édifier le socialisme dans un seul pays ? Quelles étaient les couches de la population qui réclamaient de telles fadaises réactionnaires ? Enfin, d’où venait, et pourquoi, cet abaissement du niveau théorique, cet abêtissement politique ? Je feuillette dans mon lit mes articles d’autrefois et je tombe sur les lignes suivantes, écrites par moi, en 1909, lorsque la réaction stolypinienne battait son plein :

« Lorsque la courbe du développement historique est ascendante, l’opinion publique devient plus pénétrante, plus hardie, plus intelligente. Elle saisit au vol les faits et c’est au vol qu’elle les rattache par le fil de la généralisation... Mais lorsque la courbe politique est en décroissance, la sottise s’empare de l’opinion. Le précieux talent de la généralisation politique disparaît on ne sait où, sans laisser de traces. La sottise devient insolente, montre les dents et se moque de toute tentative de généralisation. Sentant qu’elle a du champ derrière elle, elle commence à instrumenter par ses propres moyens. » Un des principaux moyens qu’elle emploie, c’est la calomnie.

Je me dis : nous passons par une période de réaction. Ce qui a lieu, c’est un déplacement politique des classes, c’est une modification dans la conscience des classes. Après la grande tension, il y a reflux. Jusqu’à quel point ira-t-il ? En tout cas, il n’ira pas jusqu’à l’extrême. Mais nul ne saurait indiquer d’avance la limite. Elle sera déterminée dans la lutte des forces intérieures. Il importe avant tout de comprendre ce qui se passe. Les profonds processus moléculaires de la réaction se font jour. Ils essaient de liquider ou du moins d’affaiblir l’état de dépendance de l’opinion publique à l’égard des idées, des mots d’ordre et des figures vivantes d’Octobre. Voilà le sens de ce qui se passe. Ne tombons pas dans le subjectivisme. Ne faisons pas les capricieux, ne nous vexons pas à constater que l’histoire mène son affaire par des voies compliquées et embrouillées. Comprendre ce qui se passe, c’est déjà assurer à moitié la victoire. Rira bien qui rira le dernier.

Trotsky écrit dans "Staline" :

Maintenant, je vais présenter des faits plutôt exceptionnels, ainsi que des pensées et suspicions qui s’y rattachent, sur ce sujet-ci : comment un révolutionnaire provincial est devenu le dictateur d’un grand pays. Ces pensées et suspicions ne me sont pas venues d’un coup. Elles ont mûri lentement, et toutes les fois qu’elles me venaient à l’esprit dans le passé, je les rejetais comme le produit d’une méfiance excessive. Mais les « procès de Moscou » - qui révélèrent un diabolique essaim d’intrigues, de faux, de falsifications, d’empoisonnements et de meurtres, issu du dictateur du Kremlin - ont projeté une lueur sinistre sur les années antérieures. Je commençais alors à me demander avec une insistance croissante : « Quel fut le rôle réel de Staline au temps de la maladie de Lénine ? Le "disciple" ne fit-il rien pour "hâter" la mort de son "maître" ? »

Je me rends compte mieux que quiconque de la monstruosité d’un tel soupçon. Mais qu’y faire, quand il découle de circonstances, de faits, et du caractère de Staline lui-même ? En 1922, l’appréhension de Lénine l’avait conduit à donner cet avertissement : « Ce cuisinier ne nous préparera que des plats épicés. » Ils se trouvèrent être non seulement épicés, mais empoisonnés, et pas seulement au sens figuré mais littéralement. En 1937, je notai par écrit, pour la première fois, des faits, qui, en leur temps (1923-1924), ne furent connus que de sept ou huit personnes, et alors seulement partiellement. De ce nombre, en dehors de moi-même, seuls Staline et Molotov sont encore parmi les vivants. Mais ces deux derniers - en accordant que Molotov fût parmi les initiés, ce dont je ne suis pas certain - n’ont aucune raison de confesser ce que je vais exposer maintenant. Je dois ajouter que chaque fait mentionné par moi, chaque référence et citation, peuvent être confirmés, soit par des publications soviétiques officielles, soit par des documents conservés dans mes archives. J’eus l’occasion de fournir des explications orales et écrites devant la commission d’enquête sur les « procès de Moscou » présidée par John Dewey, et pas une seule des centaines de ces références et citations que j’ai présentées n’a jamais été contestée.

L’iconographie, riche en quantité (pour ne rien dire de sa qualité), constituée durant les dernières années, montre invariablement Lénine en compagnie de Staline. Ils sont assis côte à côte, prennent conseil l’un du l’autre, se regardent amicalement. Cet encombrant motif répété en peinture, en sculpture, sur l’écran, est dicté par le désir de faire oublier le fait que la dernière période de la vie de Lénine fut dominée par un violent conflit entre Staline et lui, conflit qui s’acheva par une rupture totale. Comme toujours, il n’y avait absolument rien de personnel dans l’hostilité de Lénine à l’égard de Staline. Il est certain qu’il appréciait hautement certains traits de Staline, sa fermeté de caractère, son opiniâtreté, même sa dureté et sa ruse, attributs indispensables dans les batailles, et par suite utiles au quartier général du Parti. Mais, avec le temps, Staline profita de plus en plus des occasions que son poste offrait pour recruter des hommes dévoués à lui personnellement, et pour se venger de ses adversaires. Ayant reçu en 1919 la direction du commissariat de l’Inspection ouvrière et paysanne, Staline la transforma progressivement en un instrument de favoritisme et d’intrigues. Il fit du secrétariat général du Parti une source inépuisable de faveurs et de prébendes. Il avait mésusé de la même façon, pour des fins personnelles, de sa position de membre du Bureau d’organisation et du Bureau politique. Un motif personnel pouvait être discerné dans toutes ses actions. Peu à peu Lénine devint convaincu que certains traits de Staline, multipliés par l’appareil du Parti, étaient directement nuisibles. C’est ainsi que mûrit sa décision d’écarter Staline de l’appareil et de le replacer dans la situation de simple membre du Comité central du Parti. Les lettres de Lénine de cette époque sont ce qu’il y a de plus inaccessible dans l’Union soviétique d’aujourd’hui. Heureusement, des copies dactylographiées et des photocopies d’un certain nombre d’entre elles sont dans mes archives, j’en ai déjà publié quelques-unes.

La santé de Lénine s’aggrava soudainement vers la fin 1921. La première attaque le frappa en mai de l’année suivante. Pendant deux mois, il fut incapable de se mouvoir, de parler ou d’écrire. Il entra lentement en convalescence au commencement de juillet. Quand il put retourner au Kremlin, en octobre, et reprendre son travail, il fut littéralement effrayé par le développement de la bureaucratie, de l’arbitraire et des intrigues dans les institutions du Parti et du gouvernement. En décembre, il ouvrit le feu contre Staline à propos des persécutions exercées à l’égard des nationalités, spécialement contre la politique qu’il imposait en Géorgie, où l’autorité du secrétaire général était ouvertement défiée Il attaqua Staline sur la question du monopole du commerce extérieur, et préparait pour le prochain congrès du Parti un discours que ses secrétaires, citant ses propres mots, désignaient comme « une bombe contre Staline ». Le 23 janvier, au grand effroi du secrétaire général, il soumit un projet de création d’une commission ouvrière de contrôle qui devrait mettre un terme à la toute-puissance de la bureaucratie. « Parlons franchement, écrivait Lénine le 2 mars, le commissariat de l’Inspection ouvrière et paysanne ne jouit pas aujourd’hui de la plus légère autorité... Il n’y a pas de pire institution, chez nous, que notre commissariat de l’Inspection. » Or, Staline était à la tête de cette Inspection. Il comprit ce que signifiait un tel langage.

Au milieu de décembre 1922, la santé de Lénine empira de nouveau. Il dut s’abstenir d’assister aux conférences, restant cependant en contact avec le Comité central au moyen de notes et de messages téléphonés. Staline agit immédiatement pour tirer profit de la situation en cachant à Lénine une grande partie des informations centralisées au secrétariat du Parti. Il s’efforçait de l’isoler, d’écarter ceux qui lui étaient le plus proches, tandis que Kroupskaïa faisait tout ce qu’elle pouvait pour défendre le malade contre ces manœuvres hostiles. Mais Lénine était capable de reconstituer une vue d’ensemble de la situation sur la base d’indications fortuites à peine perceptibles. « Protégez-le contre tout souci », insistaient les médecins. C’était plus facile à dire qu’à faire. Immobilisé dans son lit, isolé du monde extérieur, Lénine était en proie à l’inquiétude et à l’indignation. La cause principale en était Staline, dont la conduite devint plus impudente à mesure que les bulletins de santé des médecins devinrent moins favorables. En ces jours, Staline était sombre, la pipe serrée entre les dents, une lueur sinistre dans ses yeux jaunes, grognant au lieu de répondre. Son destin était en jeu. Il était résolu à surmonter tous les obstacles. Ce fut alors que la rupture finale eut lieu entre Lénine et lui.

L’ancien diplomate Dmitriévsky, toujours très amical à l’égard de Staline, rapporte ce qu’on disait dans l’entourage du secrétaire général au sujet de ce dramatique épisode : « Comme Kroupskaïa, dont les constants tourments l’agaçaient, lui téléphonait une fois encore pour obtenir de lui quelque information, Staline... lui répondit dans un langage outrageant. Kroupskaïa, toute en larmes, alla immédiatement se plaindre à Lénine. Celui-ci, dont les nerfs étaient déjà tendus au plus haut point par les intrigues, ne put se contenir plus longtemps. Kroupskaïa envoya aussitôt la lettre de rupture à Staline... "Mais vous connaissez Vladimir Ilitch, dit triomphalement Kroupskaïa à Kaménev, il ne serait jamais allé jusqu’à rompre des relations personnelles, s’il n’avait pensé nécessaire d’écraser Staline politiquement." »

Kroupskaïa dit réellement ce qui est ici rapporté, mais pas du tout sur un ton de triomphe ; au contraire, cette femme toujours sincère et sensible était pleine d’appréhension craintive et de souci. Il n’est pas vrai qu’elle se « plaignit » de Staline ; elle était toujours disposée, dans la mesure où elle le pouvait, à jouer le rôle de tampon. Mais, en réponse aux questions pressantes de Lénine, elle ne pouvait lui en dire plus que ce que le secrétariat voulait bien lui communiquer, et Staline dissimulait les informations les plus importantes. La lettre de rupture, ou plutôt la note de quelques lignes dictée le 6 mars à une sténographe de confiance, annonçait sèchement la rupture de toute « relation personnelle et de camarade avec Staline ». Cette note, le dernier texte de Lénine, est en même temps la conclusion définitive de ses relations avec Staline. L’attaque la plus sévère de toutes surgit alors et avec elle la perte de la parole.

Une année plus tard, quand Lénine était déjà embaumé dans son mausolée, la responsabilité de la rupture, comme il apparaît nettement du récit de Dmîtriévsky, était ouvertement attribuée à Kroupskaïa. Staline l’accusait d’ « intrigues » contre lui. Iaroslavsky, qui faisait habituellement les commissions douteuses de Staline, dit en juillet 1926, à une séance du Comité central : « Ils tombèrent si bas qu’ils osèrent tourmenter Lénine malade avec leurs jérémiades, se plaignant d’avoir été blessés par Staline. Quelle honte d’avoir mêlé des affaires personnelles à des questions politiques de la plus haute importance ! » - « Ils », c’était Kroupskaïa. On se vengeait ainsi contre elle des affronts que Staline avait dû subir de la part de Lénine. De son côté, Kroupskaïa me parla à diverses reprises de la profonde méfiance de Lénine à l’égard de Staline durant les derniers mois de sa vie. « Volodya me disait : "Il" (Kroupskaïa ne le désignait pas par son nom, mais inclinait la tête dans la direction de l’appartement de Staline) est dépourvu de l’honnêteté la plus élémentaire, de la plus simple honnêteté humaine... »

Le « Testament » de Lénine - c’est-à-dire ses ultimes conseils sur l’aménagement de la direction du Parti fut écrit en deux fois durant sa seconde maladie : le 25 décembre 1922 et le 4 janvier 1923. « Staline, devenu secrétaire général, déclare, le Testament, a concentré dans ses mains un pouvoir immense et je ne suis pas convaincu qu’il puisse toujours en user avec suffisamment de prudence. » Dix jours plus tard, cette formule réservée sembla insuffisante à Lénine, et il ajouta un post-scriptum : « Je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue du camarade Staline par une supériorité, c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. » Lénine s’efforçait d’exprimer son appréciation de Staline en termes aussi peu offensants que possible, mais il insistait sur la nécessité de l’éloigner du seul poste qui pouvait lui donner son exceptionnel pouvoir,

Après ce qui s’était passé durant les mois précédents, le « Testament » ne pouvait être une surprise pour Staline. Il le ressentit néanmoins comme un coup cruel. Quand il lut le texte pour la première fois - Kroupskaïa le lui avait transmis pour le congrès du Parti qui allait se réunir - en présence de son secrétaire, Mekhlis, plus tard chef politique de l’Armée rouge, et du dirigeant soviétique Syrtsov, qui a depuis disparu de la scène, il éclata en exclamations grossières et vulgaires qui donnaient la mesure de ses vrais sentiments à l’égard de son « maître ». Bajanov, un autre ex-secrétaire de Staline, a décrit la séance du Comité central à laquelle Kaménev lut le « Testament » : « Une génie terrible paralysa tous ceux qui étaient présents. Staline, assis sur les marches de la tribune, se sentait petit et misérable. Je l’examinai attentivement ; malgré son sang-froid et son affectation de calme, il était évident qu’il sentait que son destin était en jeu... » Radek, assis près de moi à cette séance mémorable, se pencha vers moi et dit : « Maintenant, ils n’oseront plus rien contre vous. » Il songeait à deux passages du Testament : l’un qui me caractérisait comme « l’homme le plus capable du présent Comité central », et l’autre qui demandait l’éloignement de Staline de son poste de secrétaire à cause de sa grossièreté, de sa déloyauté et de sa tendance à abuser du pouvoir. Je répondis à Radek : « Au contraire, ils voudront maintenant aller jusqu’au bout et aussi rapidement que possible. » En fait, non seulement le Testament ne réussit pas à mettre fin à la lutte intérieure - ce qu’avait voulu Lénine, - mais il l’intensifia au suprême degré. Staline ne pouvait plus douter que le retour de Lénine à l’activité signifierait la mort politique du secrétaire général. Et inversement, seule la mort de Lénine pouvait laisser la voie libre pour Staline.

Durant la seconde maladie de Lénine, vers la fin de février, 1923, à une réunion du Bureau politique à laquelle assistaient Zinoviev, Kaménev et l’auteur de ces lignes, Staline nous informa, après le départ du secrétaire, que Lénine l’avait fait soudainement appeler et lui avait demandé du poison. Lénine avait perdu une fois encore l’usage de la parole, il considérait son état désespéré, prévoyait proche une nouvelle attaque n’avait pas confiance en ses médecins, dont il avait remarqué les contradictions. Son esprit était parfaitement clair, mais ses souffrances étaient intolérables. J’étais en mesure de suivre le développement de la maladie de Lénine jour par jour grâce au D’ Guétier, notre commun médecin, qui était aussi un ami de notre famille.

« Est-ce possible que ce soit la fin, Fiodor Alexandrovitch ? demandions-nous, anxieusement.

- Absolument impossible de le dire. Il peut encore s’en sauver, il a une puissante constitution.

- Et ses facultés mentales ?

- Essentiellement, elles resteront intactes. Chaque note n’aura peut-être pas sa pureté antérieure, mais le virtuose restera un virtuose. »

Nous continuions à espérer et, tout d’un coup, je me trouvais inopinément en présence de la révélation que Lénine, incarnation même de la volonté de vivre, cherchait du poison pour lui-même. Par quelles luttes intérieures avait-il dû passer !

Je me souviens à quel point l’expression du visage de Staline me sembla extraordinaire, énigmatique, peu en accord avec les circonstances. La requête qu’il nous transmettait était tragique ; pourtant un sourire malsain errait sur son visage comme sur un masque. Nous n’ignorions pas la contradiction qu’il pouvait y avoir entre ses traits et ses paroles. Mais, cette fois, c’était absolument insupportable, le côté odieux en était accru par le fait que Staline s’abstenait de formuler son opinion comme s’il attendait de savoir ce que les autres diraient : voulait-il voir d’abord quelle serait notre réaction, sans s’engager lui-même ? ou avait-il quelques pensées cachées, à lui ? ... Je vois devant moi Kaménev, pâle et silencieux, il aimait sincèrement Lénine, et Zinoviev, égaré comme toujours dans les moments difficiles. Savaient-ils quelque chose avant la séance ? Ou Staline lançait-il sa sinistre information comme une surprise sur ses alliés du triumvirat aussi bien que sur moi ?

« Naturellement, nous ne pouvons pas même songer à accueillir cette requête ! m’exclamai-je. Guétier n’a pas perdu l’espoir. Lénine peut encore se rétablir.

- Je lui ai dit tout cela, répondit Staline, non sans une marque d’ennui, mais il ne voulait rien entendre. Le Vieux souffre. Il doit avoir le poison à portée de la main... Il ne l’utiliserait que lorsqu’il serait convaincu que son état est désespéré.

- En tout cas, c’est absolument hors de question, insistai-je, et je crois que, cette fois, Zinoviev m’appuya. Il pourrait succomber à une crise passagère et prendre la décision irrévocable.

- Le Vieux souffre », répéta Staline, le regard vague, au delà de nous et, comme précédemment, ne disant rien dans un sens ou dans l’autre. Sa pensée suivait visiblement une ligne parallèle à la conversation, mais pas entièrement en accord avec elle.

Il est possible, sans doute, que des événements ultérieurs aient influencé certains détails de mes souvenirs, bien que, en général, je sais pouvoir me fier à ma mémoire. Cependant, cette scène, est de celles qui ont laissé en moi une empreinte indélébile. A mon retour chez moi, je la décrivis en détail à ma femme. Et toujours, depuis, chaque fois que je la revois en pensée, je ne puis m’empêcher de me dire : la conduite de Staline, toute son attitude étaient déconcertantes et sinistres. Que voulait cet homme ? Et pourquoi gardait-il toujours cet insidieux sourire sur son visage ? ... On ne décida rien, puisqu’il s’agissait d’une conversation privée hors séance, mais nous nous séparâmes dans l’accord implicite que nous ne pouvions pas même retenir l’idée d’envoyer du poison à Lénine.

Ici, naturellement, une question se pose : comment et pourquoi Lénine, qui à ce moment se méfiait extrêmement de Staline, s’adressa-t-il à lui pour une telle requête, qui en soi présupposait le plus haut degré de confiance personnelle ? Un mois auparavant, Lénine avait écrit l’impitoyable post-scriptum à son Testament. Et c’est quelques jours après qu’il rompit toute relation personnelle avec lui. Staline n’avait pu manquer de se poser à lui-même la question : pourquoi est-ce justement à moi que Lénine s’adresse ? La réponse est simple : Lénine voyait en Staline le seul homme capable de lui apporter du poison parce qu’il avait un intérêt direct à le faire. Avec son instinct infaillible, le malade devinait ce qui se passait au Kremlin et hors de ses murs, et il connaissait les sentiments réels de Staline à son égard. Lénine n’avait pas même besoin de faire le tour de ses camarades les plus proches pour se convaincre que pas un, sauf Staline, voudrait lui consentir cette « faveur ». En même temps, il est possible qu’il ait voulu éprouver Staline : savoir à quel point ce « cuisinier de plats épicés » serait avide de profiter de cette occasion ? En ces jours, Lénine ne songeait pas seulement à sa mort mais au destin du Parti ; son nerf révolutionnaire était incontestablement le dernier à se rendre.

Quand il était encore un très jeune homme, en prison, Koba excitait hypocritement des Caucasiens fougueux contre ses adversaires : cela finissait habituellement par un pugilat, et une fois même par un meurtre. Avec le temps, il perfectionna sa technique. L’appareil tout-puissant du Parti, combiné avec la machine totalitaire de l’Etat, lui ouvrit des possibilités que même tel de ses prédécesseurs comme César Borgia n’aurait pu imaginer. Le bureau dans lequel les juges d’instruction du Guépéou procèdent à leurs interrogatoires inquisitoriaux est relié par un microphone au bureau de Staline.

L’invisible Joseph Djougachvili, la pipe entre ses dents, suit avidement le dialogue préparé par lui-même, se frotte les mains et rit silencieusement. Plus de dix ans avant les désormais célèbres « procès de Moscou », il avait confessé à Kaménev et à Dzerjinsky, dans une brève conversation, un soir d’été, en vacances, que sa plus grande joie dans la vie était de choisir un ennemi, de tout préparer minutieusement, d’assouvir une vengeance implacable, et ensuite d’aller se coucher. Il devait se venger plus tard de toute une génération de bolchéviks ! Il est inutile de revenir ici sur les complots policiers et judiciaires de Moscou ; le jugement qu’on a porté sur eux en leur temps fut à la fois autorisé et définitif [1]. Mais afin de comprendre le vrai Staline et sa conduite durant les jours de la maladie et de la mort de Lénine, il est nécessaire d’éclairer certains épisodes du dernier de ces grands procès, monté en mars 1938.

Une place spéciale au banc des accusés était occupée par Henri Iagoda, il avait travaillé à la Tchéka et au Guépéou pendant seize ans en qualité d’abord de chef-adjoint, puis de chef, toujours en étroit contact avec le secrétaire général, qui eut en lui le plus sûr de ses aides dans la lutte contre l’opposition. Le système de confession de crimes jamais commis, c’est le travail de Iagoda, même si la conception ne lui en revient pas. En 1933, Staline le récompensa en le décorant de l’ordre de Lénine et, en 1935, il l’élevait au rang de commissaire général à la défense de l’Etat, c’est-à-dire maréchal de la police politique, deux jours seulement après que le brillant Toukhatchevsky avait été promu au rang de maréchal de l’Armée rouge. En la personne de Iagoda, une médiocrité avait été récompensée, connue de tous comme telle et méprisée par tous ; les vieux révolutionnaires ont dû alors échanger des regards d’indignation. Même au sein du docile Bureau politique, une tentative fut faite de s’y opposer. Mais Staline était lié à Iagoda par quelques secrets, et, semblait-il, pour toujours, Pourtant ce lien mystérieux avait été mystérieusement brisé. Durant la grande épuration, Staline décida du liquider en même temps son complice : il en savait trop. En avril 1937, Iagoda fut arrêté. Comme toujours Staline s’assurait ainsi plusieurs profits supplémentaires : par la promesse d’un pardon, Iagoda assuma au procès la responsabilité personnelle de crimes que la rumeur publique avait attribués à Staline. Naturellement, la promesse ne fut pas tenue : Iagoda fut exécuté pour donner la meilleure preuve de l’incompatibilité foncière entre Staline et la morale. Mais des circonstances au plus haut degré révélatrices furent rendue publiques à ce procès. D’après le témoignage de son secrétaire et confident, Boulanov, Iagoda avait un armoire spéciale pour des poisons, de laquelle, quand c’était nécessaire, il extrayait des fioles précieuses et les confiait à ses agents avec des instructions appropriées. Le chef du Guépéou, qui était justement pharmacien par profession, témoignait d’un intérêt exceptionnel pour les poisons, il avait à sa disposition plusieurs toxicologistes pour lesquels il avait organisé un laboratoire spécial, disposant de moyens exceptionnels illimités et sans contrôle. Il est naturellement hors de question que Iagoda ait pu fonder une telle entreprise pour ses seuls besoins personnels. Loin de là ; dans ce cas comme dans les autres, Il exerçait ses fonctions officielles. En temps qu’empoisonneur, il était simplement instrumentum regni, de même que Locuste, la vieille empoisonneuse à la cour de Néron avec cette différence qu’il surpassait de beaucoup son ignorant prédécesseur en matière de technique.

Aux côtés de Iagoda, sur le banc des accusés, il y avait quatre médecins du Kremlin, accusés du meurtre de Maxime Gorki et de deux ministres soviétiques. « Je confesse que... j’ai ordonné des drogues contre-indiquées pour une maladie donnée... Ainsi, j’étais resonsable de la mort prématurée de Maxime Gorki et de Koulbychev. » Durant les jours du procès, dont le fond consistait en mensonges, les accusations comme les confessions d’avoir empoisonné l’écrivain âgé et malade, tout cela me sembla fantastique. Des informations ultérieures et une analyse plus attentive des circonstances m’obligèrent à modifier ce jugement. Tout n’était pas mensonge dans ces procès. Il y avait bien des empoisonnés et des empoisonneurs, et tous les empoisonneurs n’étaient pas sur le banc des accusés. Le principal conduisait le procès par téléphone.

Gorki n’était ni un conspirateur ni un politicien ; c’était un vieil homme tendre, un défenseur des faibles, un protestataire sentimental. Tel avait été son rôle dans les premiers jours de la Révolution d’Octobre. Pendant la famine du premier et du second plan quinquennal, le mécontentement était extrême et les répressions passèrent toute limite. Les courtisans protestaient. Même la femme de Staline, Allilouïéva, protesta. Dans une telle atmosphère, Gorki constituait un sérieux danger. Il correspondait avec des écrivains européens, des étrangers le visitaient, les victimes venaient vers lui, il façonnait l’opinion publique. Mais ce qui dominait tout, c’était qu’il lui aurait été impossible de consentir à l’extermination, que préparait Staline, des vieux bolchéviks, qu’il avait intimement connus pendant de nombreuses années. Une protestation publique de Gorki contre les « complots » policiers aurait immédiatement rompu le « charme » de la justice de Staline aux yeux du monde entier.

Le réduire alors au silence, on n’y pouvait songer, l’arrêter, l’exiler, pour ne rien dire de l’exécuter, c’était encore moins concevable. La pensée de hâter sa fin par l’intermédiaire de Iagoda, « sans verser du sang », dut apparaître au dictateur du Kremlin comme la seule issue possible dans les circonstances présentes. L’esprit de Staline est ainsi constitué que de telles décisions lui sont imposées par la force de simples réflexes. Ayant accepté la tâche, Iagoda se tourna vers ses « propres » médecins. Il ne risquait rien. Un refus, selon les mots mêmes du Dr. Lévine, « signifiait la ruine pour moi et ma famille. En outre, complètement impossible d’échapper à Iagoda. C’est un homme qui ne recule devant rien, il vous trouverait même si vous vous cachiez sous terre ».

Mais pourquoi les médecins autorisés et respectés du Kremlin ne se plaignaient-ils pas aux membres du gouvernement qu’ils connaissaient tous très bien puisqu’ils étaient leurs propres clients ? Sur la liste du seul Dr. Lévine figuraient vingt-quatre officiels de haut rang, comprenant des membres du Bureau politique et du Conseil des commissaires du peuple. La réponse est que le Dr. Lévine savait parfaitement - comme tout familier du Kremlin - de qui Iagoda était l’agent. Le Dr. Lévine se soumettait à Iagoda parce qu’il était impuissant devant Staline :

Quant au mécontentement de Gorki, à ses efforts pour aller à l’étranger, au refus de Staline de lui accorder un passeport - on le savait et on en discutait à voix basse. Immédiatement après la mort du grand écrivain, on se demanda si Staline n’avait pas quelque peu aidé les forces destructrices de la nature. Une des raisons du procès de Iagoda était de dégager nettement Staline de cette suspicion. De là, les déclarations répétées de Iagoda, des médecins et des autres accusés que Gorki était « un ami intime de Staline », « un ami sûr », « un staliniste », qu’il approuvait pleinement la politique du « chef », parlait « avec un enthousiasme exceptionnel » du rôle de Staline. Si seulement la moitié de ceci eût été vrai, Iagoda n’aurait pas pris sur lui d’assassiner Gorki et encore moins aurait-il osé charger d’une telle opération un médecin du Kremlin qui aurait pu se débarrasser de lui simplement en téléphonant à Staline.

C’est là un simple « détail » pris dans un seul procès. Il y eut beaucoup de procès et de multiples « détails ». Tous portent l’empreinte ineffaçable de Staline. L’œuvre est fondamentalement la sienne. Allant et venant dans son bureau, il étudie minutieusement divers plans au moyen desquels il pourra réduire quiconque lui déplaît au plus bas degré de l’humiliation, aux dénonciations mensongères de ses amis les plus chers, à la plus horrible trahison de soi-même. Pour celui qui résiste en dépit de tout, il y a toujours une petite fiole. C’est seulement Iagoda qui a disparu ; son armoire aux poisons reste.

Au procès de 1938, Staline accusa Boukharine, comme en passant, d’avoir préparé en 1918 un attentat contre la vie de Lénine. Le naïf et ardent Boukharine vénérait Lénine, l’aimait de l’amour d’un enfant pour sa mère et, quand il polémiquait avec lui, gardait toujours l’attitude déférente d’un disciple. Boukharine, « malléable comme cire », pour reprendre l’expression de Lénine, n’avait pas et ne pouvait avoir eu d’ambitieuses visées personnelles. Si, avant l’ère stalinienne, quelqu’un avait prédit qu’un jour viendrait où Boukharine serait accusé d’un attentat contre la vie de Lénine, chacun de nous, et Lénine plus que quiconque, aurait éclaté de rire et aurait conseillé d’envoyer un tel prophète dans un asile d’aliénés. Pourquoi alors Staline a-t-il recours à une accusation aussi évidemment absurde ? La supposition la plus vraisemblable est que c’était là sa réponse aux soupçons de Boukharine, imprudemment exprimés, en référence à Staline lui-même. D’une manière générale, toutes les accusations sont taillées sur ce modèle. Les éléments essentiels des complots policiers de Staline ne sont pas les produits de la pure fantaisie ; ils sont empruntés à la réalité - le plus souvent à des actes ou à des desseins du « cuisinier » lui-même. Le même « réflexe stalinien » de défensive-offensive, révélé si clairement dans le cas de la mort de Gorki, se montre également dans toute sa force dans le cas de la mort de Lénine. Dans le premier cas, Iagoda paya de sa vie ; dans le second - Boukharine.

J’imagine que les choses se passèrent à peu près de la sorte. Lénine demanda du poison à la fin de février 1923. Au début de mars, il était encore paralysé. Le diagnostic médical était à ce moment prudemment défavorable. Se sentant plus sûr de lui-même, Staline commença à agir comme si Lénine était déjà mort. Mais le malade le trompa ; son organisme puissant, soutenu par sa volonté inflexible, l’emporta. Vers l’hiver, l’état de Lénine commença à s’améliorer lentement, lui permit de se mouvoir plus librement, d’écouter des lectures et de lire lui-même, l’usage de la parole revenait. Les observations des médecins devinrent progressivement plus encourageantes. Le rétablissement de Lénine n’aurait pu, naturellement, empêcher la réaction bureaucratique de supplanter la Révolution, Kroupskaïa avait de bonnes raisons pour dire, en 1926, « si Volodya était vivant, il serait maintenant en prison ».

Pour Staline, il n’était pas question du cours général la Révolution, mais plutôt de son propre destin : ou il pourrait manœuvrer tout de suite, ce jour même, pour devenir le maître de l’appareil politique, et par là du Parti et du pays, ou bien il serait relégué à un rôle de troisième plan pour le reste de sa vie. Staline voulait le pouvoir, tout le pouvoir, quoi qu’il arrive. Il le tenait déjà d’une main ferme ; le but était proche, mais le danger émanant de Lénine était plus proche encore. En ces jours, Staline dut prendre la résolution qu’il était impératif d’agir sans délai. Il avait partout des complices dont le destin était entièrement lié au sien. A côté de lui , il y avait le pharmacien Iagoda. Si Staline envoya le poison à Lénine après que les médecins aient laissé entendre à demi-mot qu’il n’y avait plus d’espoir, ou s’il eut recours à des moyens plus directs, je l’ignore. Mais suis fermement convaincu que Staline n’aurait pu attendre passivement quand son destin était en jeu et que la décision dépendait d’un petit, d’un très petit mouvement de sa main.

Quelques jours après la mi-janvier 1924, je partis pour Soukhoum, au Caucase, pour essayer de me débarrasser d’une mystérieuse et tenace infection, dont la nature resta un mystère pour mes médecins. La nouvelle de la mort de Lénine m’atteignit en cours de route. Selon une version très répandue, j’ai perdu le pouvoir parce que je n’étais pas présent aux funérailles de Lénine. Cette explication peut à peine être retenue sérieusement. Mais le fait de mon absence à ces cérémonies provoqua chez beaucoup de mes amis de graves pressentiments. Dans la lettre de mon fils aîné - il allait vers ses dix-huit ans - il y avait une note de juvénile désespoir : j’aurais dû venir à tout prix ! Telles étaient bien mes intentions. Le télégramme chiffré annonçant la mort de Lénine nous trouva, ma femme et moi, en gare de Tiflis.

J’envoyai immédiatement une note chiffrée au Kremlin : « J’estime nécessaire de rentrer à Moscou. Quand auront lieu les funérailles ? » La réponse de Moscou me parvint une heure plus tard : « Les funérailles auront lieu samedi ; vous ne pourriez revenir à temps. Le Bureau politique estime qu’à cause de l’état de votre santé vous devez poursuivre votre voyage à Soukhoum. - Staline. » Je ne crus pas devoir demander l’ajournement des funérailles pour ma seule convenance. Ce n’est qu’à Soukhoum, enveloppé de couvertures sous la véranda d’un sanatorium, que j’appris que les funérailles avaient été reportées au dimanche. Les circonstances en liaison avec l’arrangement des funérailles et le changement ultérieur de leur date sont si compliquées qu’elle ne peuvent être clarifiées en quelques lignes. Staline manœuvra, non seulement me trompant, mais, ainsi qu’il apparaît, trompant aussi ses alliés du triumvirat. A la différence de Zinoviev, qui considérait chaque question du point de vue de son efficacité immédiate pour l’agitation, Staline était guidé dans ses manœuvres risquées par des considérations plus tangibles. Il put avoir redouté que je rapprocherais la mort de Lénine de la conversation de l’an passé sur le poison, interrogerais les docteurs pour savoir s’il pouvait être question d’un empoisonnement, et demanderais une autopsie spéciale. Il était par conséquent plus sûr, à tous les points de vue, de me tenir éloigné jusqu’après l’embaumement du corps, les viscères brûlés, un examen post mortem n’étant alors plus possible.

Quand je questionnai plus tard les médecins, à Moscou, sur la cause immédiate de la mort de Lénine, qui les prit par surprise, ils ne savaient que dire à ce sujet. Je ne voulus pas tourmenter Kroupskaïa, qui m’avait écrit une lettre très chaleureuse à Soukhoum, avec des questions sur ce sujet. Je ne renouai des relations personnelles avec Zinoviev et Kaménev que deux ans plus tard, après qu’ils eurent rompu avec Staline. Ils évitaient ostensiblement toute discussion concernant les circonstances de la mort de Lénine, répondant par monosyllabes et évitant mon regard. Savaient-ils quelque chose ou n’avaient-ils que des soupçons ? En tout cas, ils avaient été si intimement liés à Staline durant les trois précédentes années qu’ils ne pouvaient s’empêcher d’être inquiets, craignant que l’ombre du soupçon ne tombât également sur eux.

Devant le cercueil de Lénine, Staline lut, écrit sur une feuille de papier, son serment de fidélité aux commandements de son maître, rédigé dans le style des homélies qu’il avait étudiées au séminaire théologique de Tiflis. Ce serment fut, à l’époque, à peine remarqué ; aujourd’hui, il est dans tous les manuels scolaires, ayant remplacé les Dix Commandements.

Les noms de Néron et de César Borgia ont été mentionnés plus d’une fois à l’occasion des « procès de Moscou » et des récents événements sur la scène internationale. Puisque ces anciens fantômes ont été évoqués, il convient, me semble-t-il, de parler désormais d’un super-Néron et d’un super-Borgia, si modestes et presque naïfs nous apparaissent aujourd’hui les crimes de ces époques en comparaison avec les exploits de notre temps. Il est cependant possible de discerner une signification historique plus profonde dans ces analogies purement personnelles. Les coutumes de l’Empire romain à son déclin s’établirent durant la transition de l’esclavage au féodalisme, du paganisme à la chrétienté. L’époque de la Renaissance marqua la transition de la société féodale à la société bourgeoise, du catholicisme au protestantisme et au libéralisme. Dans les deux cas, l’ancienne morale s’était dissipée avant que la nouvelle se soit formée.

Nous vivons de nouveau durant la transition d’un système à un autre, dans une époque d’exceptionnelle crise sociale, qui, comme toujours, s’accompagne d’une crise dans le domaine de la morale. L’ancienne a été ébranlée jusque dans ses fondements. La nouvelle commence à peine à émerger. Quand le toit s’est effondré, que les portes et les fenêtres sont sorties de leurs gonds, la maison est triste et la vie y est dure. Aujourd’hui, des rafales balayent l’entière planète. Tous les principes traditionnels de moralité sont de plus en plus avilis et non seulement ceux que bafouent les pratiques staliniennes.

Mais une explication historique n’est pas une justification. Néron, lui aussi, fut un produit de son temps. Néanmoins, après qu’il eut disparu, ses statues furent brisées et son nom partout effacé. La vengeance de l’histoire est plus terrible que celle du secrétaire général le plus puissant. J’ose penser que c’est consolant.

Voici ce que Staline a obligé la soeur de Lénine à écrire dans les Isvestia pour le blanchir :

En été de 1922, pendant la première maladie de V. Ilyich, quand je restais avec lui constamment presque sans absence, j’étais capable d’observer étroitement sa relation avec les camarades avec qui il a travaillé étroitement et avec les membres du politbureau.

À ce temps j’ai entendu quelque chose de l’insatisfaction d’Ilyich envers Staline. On m’a dit que quand V. Ilyich est venu à savoir au sujet de la maladie de Martov, il a demandé à Staline de lui envoyer de l’argent. En réponse Staline lui a dit ‘je dois dépenser de l’argent pour l’ennemi des ouvriers ! Trouvez-vous un autre secrétaire pour cela’. V. Ilyich a été très déçu et s’est fâché contre Staline. Y avait-il d’autres raisons aussi pour que V. Ilyich soit inassouvi. Cela semble qu’il y en avait. Shkolovski relate d’une lettre que V. Ilyich lui avait envoyée, à Berlin, quand il était là. De cela il devient clair que quelqu’un minait V. Ilyich. Qui et comment - cela est resté un secret.

En hiver de 20-21,21-22 V. Ilyich se sentait malade. Il avait des maux de tête et était incapable de travailler - Lénine a été profondément dérangé. Je ne sais pas exactement quand, mais d’une façon ou d’une autre pendant cette période V. Ilyich a dit à Staline qu’il serait probablement frappé avec la paralysie et a fait promettre à Staline que dans cet événement il aiderait V. Ilyich pour obtenir du cyanure de potassium. Staline a promis. Pourquoi a-t-il fait appel à Staline avec cette demande ? Parce qu’il savait qu’il était un homme extrêmement fort exempt de n’importe quelle sentimentalité. V. Ilyich n’avait personne autre que Staline à approcher pour ce type de demande.

En mai 1922 après sa première attaque il a fait appel à Staline avec la même demande. V. Ilyich avait alors décidé que tout était fini pour lui et a exigé que Staline lui en apporte immédiatement. Cette demande était si insistante que personne ne pouvait le contredire. Staline fut avec V. Ilyich pas plus que cinq minutes. Quand Staline est sorti il l’a dit à Bukharine et à moi que V. Ilyich lui avait demandé d’obtenir le poison. Le temps était venu pour accomplir sa promesse précédente. Staline a promis. V. Ilyich et Staline se sont embrassé et Staline a quitté la pièce.

Mais plus tard après la discussion de la question ensemble nous avons décidé que l’humeur d’Ilyich devait être élevée. Staline est retourné chez Lénine et lui a dit qu’après la discussion de cela avec les docteurs il a été convaincu que tout n’était pas encore perdu et donc le temps pour l’accomplissement de sa promesse n’était pas venu. V. Ilyich a été remarquablement réconforté et a été d’accord. Il a dit à Staline, ‘vous avez été rusé ?’. En réponse Staline a dit ‘quand avez vous jamais su que j’étais rusé ?’ Ils se sont séparés et ne se sont pas vus jusqu’à ce que la condition d’Ilyich se soit améliorée. On ne lui a pas permis de rencontrer ses camarades.

Pendant cette période Staline était un visiteur plus fréquent en comparaison aux autres. Il était le premier pour venir voir V. Ilyich. Ilyich l’a rencontré amicalement, a plaisanté, a ri et a exigé que je doive traiter Staline avec le vin etcetera. Dans cela et à d’autres réunions ils ont discuté de Trotsky et de leur conversation devant moi il était clair qu’ici Ilyich était avec Staline contre Trotsky. Une fois la question d’inviter Trotsky à visiter Ilyich a été discutée. Cela avait un caractère diplomatique. L’offre à Trotsky pour devenir le député d’Ilyich dans le Sovnarkom (Conseil des Commissaires Populaires - rédacteur. R.D.) a été faite avec le même motif. Dans cette période Kamenev et Boukharine sont venu pour rencontrer V. Ilyich, mais Zinoviev n’est pas venu même une fois. Et autant que je savais V. Ilyich n’a jamais exprimé aucun empressement de le rencontrer.

Après son retour pour travailler, en automne de 1922, V. Ilyich rencontrait fréquemment Kamenev, Zinoviev et Staline en soirée dans son bureau privé. De temps à autre, j’ai essayé de les envoyer, leur rappelant que les docteurs lui avaient interdit d’être assis pendant longtemps dans le travail. Ils ont plaisanté et ont expliqué que leurs réunions étaient des discussions simples et pas de conversation officielle.

V. Ilyich a été plus ennuyé avec Staline sur la question nationale, la question du Caucase. On sait cela de sa correspondance avec Trotsky quant à cette question. Il est clair que V. Ilyich a été complètement outragé par Staline, Ordjonikidze et Dzerzhinsky. Pendant cette nouvelle période de sa maladie, cette question le torturerait fortement.

À cela un autre conflit a été aussi ajouté et qui a été provoqué par la lettre de V. ’Ilyich à Staline le 5.3.23 et que je vais citer ci-dessous. C’était comme cela. Les docteurs ont insisté que V. Ilyich ne doit pas être informé sur rien concernant le travail. La crainte maximale venait de Nadezhda Konstantinovna qui discutait de tout avec V. Ilyich. Elle était si habituée à discuter de tout avec lui que parfois complètement involontairement et à contre cœur elle pouvait dire à brûle-pourpoint des choses. Le politbureau a donné à Staline la charge de monter la garde pour que les instructions des docteurs soient maintenues. Il semble, qu’un jour venant à connaître certaines conversations entre N.K. et V.I., Staline l’a appelée au téléphone et lui a parlé tout à fait brusquement pensant que cela n’atteindrait pas V. Ilyich. Il l’a avertie qu’elle ne doit pas discuter le travail avec V.I. ou cela peut la traîner à la Commission Centrale du Contrôle du parti. Cette discussion a profondément dérangé N.K. Elle a complètement perdu le contrôle - elle a sangloté et s’est roulée sur le plancher. Après quelques jours elle a parlé à V.I. de cet incident et a ajouté qu’ils étaient déjà réconciliés. Avant cela il semble que Staline l’avait en réalité appelée pour amoindrir la réaction négative que sa menace et son avertissement avaient créé sur elle. Elle a dit à Kamenev et Zinoviev que Staline lui avait crié au téléphone et il semble qu’elle a mentionné la question du Caucase.

Le matin suivant Staline m’a invité au bureau d’Ilyich. Il a semblé vexé et offensé. Il m’a dit ‘je n’ai pas dormi la nuit entière. Qu’est ce qu’Ilyich pense de moi, comment il me considère, comme un traître, je l’aime avec tout mon cœur. S’il vous plaît, dites-lui d’une façon ou d’une autre cela. ‘J’ai plaint Staline. Il m’a semblé qu’il a été sincèrement affligé. Ilyich m’a appelé pour quelque chose et au milieu je lui ai dit que les camarades lui envoyaient les respects ’Oh’ - a objecté V.I. ‘Et Staline m’a demandé de vous dire, qu’il vous aime’. Ilyich a froncé les sourcils et s’est tenu tranquille. ’Alors quoi’ – j’ai demandé ‘doit je lui transmettre vos salutations ?’ ’Transmettez-leur’ a répondu Ilyich tout à fait froidement. Mais j’ai continué ‘Volodia il est toujours intelligent Staline’. ’Il n’est absolument pas intelligent’ Ilyich fronçant les sourcils a répondu résolument.

Je n’ai pas continué la discussion et après quelques jours. V.I. est venu à savoir que Staline avait été grossier avec N.K. et Kamenev et Zinoviev le savaient. Le matin très affligé Lénine a demandé de lui envoyer le sténographe. Avant cela il a demandé si N.K. était déjà partie pour Narkompros (Commissariat Populaire d’Éclaircissement - rédacteur. R.D.) auquel il a reçu une réponse positive. Quand Volodicheva est venu V.I. a dicté la lettre suivante à Staline :

’Absolument secret. personnel. Camarade Respecté Staline ! Vous avez été assez grossier d’appeler ma femme au téléphone et l’insulter. Bien qu’elle vous ait exprimé son empressement d’oublier l’incident, mais même alors ce fait est venu par être connu par elle par Zinoviev et Kamenev. Je ne suis pas prêt à oublier si facilement ce qui a été fait contre moi et ce qui est fait contre ma femme je le considère comme ayant été fait contre moi

Donc je vous demande de m’informer si vous êtes prêts à rétracter ce que vous avez dit et faire des excuses ou si vous préférez cesser notre relation.

Avec respect Lénine. Écrit par M.V. 5/111-23’.

V.I. a demandé à Volodicheva de l’envoyer à Staline sans le dire à N.K. et mettre une copie de la lettre dans une enveloppe scellée et me la donner.

Après son retour à la maison et voyant V.I. affligé N.K. a compris que quelque chose était arrivée, Elle a demandé à Volodicheva de ne pas envoyer la lettre. Elle parlerait personnellement à Staline et lui demanderait de faire des excuses. C’est ce que N.K. dit maintenant, mais j’estime qu’elle n’a pas vu cette lettre et elle a été envoyée à Staline comme V.I. avait voulu. La réponse de Staline n’a pas été remise immédiatement et ensuite il a été décidé probablement par les docteurs et N.K. de ne pas la donner à V.I. sa condition ayant empirée. Et ainsi V.I. n’a jamais connu la réponse de Staline dans laquelle il faisait des excuses.

Bien que Lénine cependant fut irrité contre Staline il y a une chose que je peux dire avec une conviction complète, ses mots que Staline n’était pas du tout ‘intelligent’ ont été dits sans aucune irritation. C’était son opinion sur lui - décidé et complexe et qu’il m’a dite. Cet avis n’a pas réfuté le fait que V.I. estimait Staline comme un ouvrier pratique. Il a considéré cela absolument essentiel qu’il doive y avoir quelque contrôle initial de ses moyens et particularités, sur la valeur de que V.I. a considéré que Staline devait être enlevé du poste de secrétaire général. Il a parlé de cela très décisivement dans sa volonté politique, dans sa description d’un groupe de camarades qu’il a donnée avant sa mort. Mais ces documents n’ont jamais atteint le parti. Mais à propos de cela en quelque autre temps.

12 Messages de forum

  • Un jour, fin février 1923, après une réunion du Politburo Trotski, Zinoviev, Kamenev et Staline demeurèrent seuls. Staline annonça que Lénine avait demandé qu’on lui apportât du poison. Trotski savait que le Dr Guetier avait déclaré quelques jours plu tôt : "Vladimir Ilitch est de nouveau sur pied. Il a une fort, constitution. Pour Trotski, Lénine incarnait la volonté de vivre. "Nous ne pouvons naturellement pas souscrire à cette requête s’exclama-t-il. Guetier n’a pas perdu l’espoir. Lénine peut se rétablir."
    Trotski fut frappé par le sourire énigmatique qui, dans de telles circonstances, fendait le visage de Staline. "Je le lui ai déjà dit, répliqua celui-ci avec quelque impatience, mais il n’a pa voulu m’écouter. Le vieil homme souffre. Il veut avoir du poison à portée de main [...]. Il ne s’en servira que lorsque son état sera désespéré. " Trotski, Zinoviev et Kamenev étaient déjà familiers de la discordance entre l’expression de Staline et ses propos mais cette fois, Trotski la trouva insoutenable. Kamenev, qui portait une réelle dévotion à Lénine, se tenait debout, pâle et silencieux. Zinoviev paraissait stupéfait.
    Trotski ignorait si les deux alliés de Staline étaient au fait de la requête de Lénine ou s’ils venaient de l’apprendre. " Quoi qu’il en soit, reprit-il, c’est hors de question. Il pourrait céder à une dépression passagère et prendre une décision fatale. " Zinoviev parut se ranger à cet avis mais Staline répéta en lançant un regard vague aux trois hommes "Le vieil homme souffre. " L’entretien était informel, aucune décision ne fut donc mise au vote et Trotski supposa qu’on ne déférerait pas au vœu de Lénine ; mais il retira néanmoins une impression déconcertante de l’attitude de Staline.

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    • Lénine a été empoisonné par Staline.... 20 février 2013 12:41, par Micheline Bertin

      Bonjour,
      Voilà je viens de lire intégralement "cette page d’histoire". Je n’en suis pas étonnée, je dirai plutôt bouleversée. J’écris actuellement une saga, un peu comme un roman mais me basant sur des dates et faits réels. A un moment , je décris une page de l’histoire de mon grand-père né en 1894 et communiste inconditionnel pour qui Staline était "Dieu". D’ailleurs il vendait l’Humanité Dimanche, faisait des meetings avec M.THOREZ, J.DUCLOS etc... Utilisé comme des milliers d’autres croyant en un avenir meilleur ... grâce à ces hommes qui s’engraissaient sur le dos des militants.
      A l’époque ces hommes, d’origine souvent rurale, nés dans des provinces françaises pauvres luttaient pour leur gagne-pain, je dirai que je le comprends complètement. Toutes ces années d’après la grande guerre les avaient laissé blessés, sans le sou et haineux contre une hiérarchie militaire, politique et âpre aux honneurs et il va de soi à l’argent. Dans les années 60, combien de fois ai-je eu de discussions avec lui. J’aimais De Gaulle, je votais pour ses idées et mon grand-père avait Staline, Khrouchtchev en adoration.... Je vois que mon instinct ne me trahissait pas, je dirai qu’à la lecture de vos pages, cela me donne un sentiment de gâchis, je ne peux expliquer... Combien de millions de personnes, comme mon grand-père courageux, aux idées , crurent en ces idéologies. Jusqu’à sa mort il ne voulut jamais croire ce que l’on découvrait petit à petit sur l’U.R.S.S. Marchais avait la plus grande écoute de sa part, alors que lui non plus n’était pas blanc-bleu. Je pense que jusqu’à sa mort il a voulu y croire, il ne pouvait penser s’être trompé pendant toute sa vie.
      Donc par vos écrits je comprends que LENINE fût le vrai révolutionnaire, aimant le peuple, faisant des erreurs comme tous mais dans l’idée d’apporter un mieux. STALINE " Le petit père du Peuple" quelle utopie. Manigancer, mentir, assassiner pour sa propre personne et éliminer les gêneurs dans les goulags, tel était donc ce "Grand Staline" !
      Alors aujourd’hui, comment peut-il y avoir des gens pour croire à un parti communisme" humanitaire", ayant toutes les recettes pour les Peuples et se référant encore au bolchévisme ?
      M’autorisez-vous à citer quelques passages en vous citant bien entendu ?
      Cordialement,
      Micheline Bertin

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  • a ce jour la these officielle est lenine serait mort des suites de plusieurs attaques cerebrales ,a peu d ’intervalles officiellement toujours du aux sequelles de l ’attentat du 30 aout 1918 ,la balle aurait bloqué la carotide , provoquant des troubles de circulation dans la boite cranienne ,toujours est il que la derniere année de sa vie ,incapable de proferer un mot ou d’effectuer l ’operation arithmetique la plus simple ,il etait reduit au mugissement ,or ce que peu de monde savait c ’est que staline etait le createur depuis 1921 d’un laboratoire de produits
    toxiques absolument secret (dont l ’objectif etait l ’elimination des opposants )avec a sa tete grigori marianowski,surnomé le docteur la mort qui testait des poisons mortels et douloureux ,sur des cobayes humains .
    selon les historiens ,staline qui etait agacé de voir que l ’etat de lenine ne s’ameliorait pas a certainement eu recours au cabinet special par l ’intermediaire de piotr pakaln ,le chef des gardiens qui assuraient la securité de lenine qui aurait pris part au meurtre ,d ’ailleurs il connut bientot le meme sort .

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  • Les médecins de Staline s’étaient toujours demandé pourquoi Staline interdisait qu’on lui prescrive des piqures alors qu’il avait soutenu qu’on devait faire des piqures à … Lénine quand il était malade….

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  • Lénine a été empoisonné par Staline.... 15 juillet 2014 07:57, par R.P.

    En avril 1925, je fus relevé du poste de commissaire à la Guerre. Mon successeur, Frounzé, était un vieux révolutionnaire qui avait passé de nombreuses années aux travaux forcés en Sibérie. Il n’était pas destiné à occuper longtemps ce poste, seulement sept mois. En novembre 1925, il mourut sous le bistouri d’un chirurgien. Durant les mois précédents, il avait manifesté trop d’indépendance dans la défense de l’armée contre la surveillance de la Guépéou ; c’est le crime pour lequel, douze ans plus tard, Toukhatchevsky fut fusillé. Bajanov a suggéré que Frounzé était au centre d’une conspiration militaire ; c’est une sottise fantastique. Dans le conflit qui dressait Zinoviev et Kaménev contre Staline, Frounzé était contre Staline. L’opposition du nouveau commissaire à la Guerre était pleine d’énormes risques pour le dictateur. Vorochilov, docile et d’esprit borné, lui semblait devoir être un instrument bien plus sûr. Des rumeurs se répandirent dans le Parti que la disparition de Frounzé était nécessaire à Staline : d’où sa mort soudaine.

    Sur la base des données dont on peut disposer, les choses se seraient passées de la sorte : Frounzé souffrait d’ulcères à l’estomac ; mais, comme ses médecins personnels étaient convaincus que son cœur ne supporterait pas les effets du chloroforme, Frounzé était résolument hostile à une opération. Staline chargea alors un médecin du Comité central, c’est-à-dire un homme à lui, de réunir des médecins pour une consultation, lesquels conclurent naturellement à l’intervention chirurgicale ; le Bureau politique confirma cette décision. Frounzé dut se soumettre, c’est-à-dire aller mourir sous le narcotique.

    Les circonstances de la mort de Frounzé eurent un écho dans la littérature. [Boris Pilniak : Histoire de la lune non éteinte. Staline ordonna la confiscation immédiate de la revue, et son auteur connut la défaveur officielle. Pilniak dut, plus tard, reconnaître publiquement son « erreur ». En outre Staline considéra nécessaire de faire publier des documents propres à établir indirectement son innocence. Il est difficile de dire ce qui se passa exactement, mais le fait même de la suspicion est significatif. Il montre qu’à la fin de 1925 le pouvoir de Staline était déjà si grand qu’il pouvait compter sur un groupe de médecins dociles disposant de chloroforme et d’un bistouri de chirurgien. Pourtant, à cette époque, à peine un Russe sur cent connaissait son nom. - rapporté par Léon Trotsky

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  • Lénine a été empoisonné par Staline.... 23 mars 2015 11:10, par Robert Paris

    Lire aussi sur le « testament » de Lénine : ici

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  • En effet ! Un phénomène dérange le Dr Vinters, la survenue de convulsions rapprochées dans les jours qui ont précédés la mort de Lénine. Car les convulsions sont de survenue très rares chez un patient faisant un accident vasculaire cérébral. En revanche, de nombreux types de poisons peuvent provoquer des convulsions…

    C’est une des hypothèses retenues par le Dr. Lurie, pour qui un poison est la plus probable cause immédiate de la mort de Lénine, un poison administré sur ordre de Staline dans le but d’éliminer le dernier obstacle à sa prise de pouvoir totale de l’Union Soviétique.

    Lénine était-il un danger pour Staline. Il est vrai qu’en secret il planifie une attaque politique contre Staline, explique le Dr Lurie. Staline, totalement au courant des intentions de Lénine, envoie en 1923 une note au Politburo expliquant que Lénine lui-même réclame qu’on l’aide à en finir avec son état misérable. Voici ce que dit la note présentée par le Dr Lurie : “Le samedi 17 mars, dans le plus grand secret, le Camarade Krupskaya m’a fait part de la requête de Vladimir Ilyich à Staline, où il expliquait que Staline devrait prendre la responsabilité de trouver et d’administrer à Lénine une dose de cyanure de potassium. J’ai senti qu’il était impossible de lui refuser ce souhait et j’ai déclaré « Je voudrais que Vladimir Ilyitch soit rassuré et soit assuré que, quand cela sera nécessaire je remplirais cette demande sans aucune hésitation ». Staline ajoutait cependant qu’il n’avait jamais eu la force de remplir cette demande de Lénine. Selon Lurie, ce dénie de Staline ne signifie pas pour autant une absence d’action. Le testament politique de Lénine témoigna de cette méfiance et de cette volonté d’écartement de Staline, mais il était trop tard. Lénine écrit dans ces notes qui constituent son testament politique « Le camarade Staline en devenant secrétaire général a concentré un pouvoir immense entre ses mains et je ne suis pas sûr qu’il sache toujours en user avec suffisamment de prudence », ajoutant en post-scriptum « Post-scriptum. Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de Staline par une supériorité – c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. » Lénine vivant et actif, Staline aurait donc été écarté du pouvoir. La troïka qui s’était approprié le pouvoir au décès de Lénine tentèrent d‘étouffer ce testament. Cependant son existence fut rapidement connue à l’intérieur puis à l’extérieur de l’URSS et il fut même publié aux Etats-Unis. La troïka niait sont existence prétendant que les documents publiée étaient des faux. L’authenticité du document fut néanmoins ultérieurement confirmée par Staline dans un discours prononcé à la séance plénière d’octobre du Comité central et de la Commission centrale de contrôle du Parti communiste de l’Union soviétique, il déclara : “ On prétend que Lénine, dans ce Testament, proposait au Congrès du Parti d’examiner la question du remplacement de Staline au poste de secrétaire général du Parti par un autre camarade. C’est exact. ”

    L’hypothèse d’un empoisonnement persiste. Curieusement, alors que des tests toxicologiques étaient fréquemment pratiqués en Russie, les médecins ayant pratiqué l’autopsie de Lénine reçurent l’ordre de n’en effectuer aucune.

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  • « Ce cuisinier nous prépare des plats épicés ! »

    Lénine (à propos de Staline)

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    • Lénine a été empoisonné par Staline.... 30 mars 10:01, par Skevin

      Sur l’histoire des plats épicés, lire les Amalgames de Trotsky de Gorver Furr, ed. Delga, 2016. C’est une déclaration que seul Trotsky a "entendue" et qu’il a répétée des dizaines de fois. Il semble que Trotsky faisait feu de tout bois pour sa propagande il nie par exemple en 1925 l’existence d’un testament de Lénine" puis dans les années 30 dans "Ma vie", Trotsky clame le contraire.
      Les mensonges de Trotsky semblent avoir été nombreux, et l’ouverture de ses archives en 1980 l’a confirmé. Il a également porté des accusations baties sur des intuitions très minces : « Quel fut le rôle réel de Staline au temps de la maladie de Lénine ? Le ‘disciple’ ne fit-il rien pour hâter la mort de son ‘maître’ ? (…) Seule la mort de Lénine pouvait laisser la voie libre pour Staline. (…) Je suis fermement convaincu que Staline n’aurait pu attendre passivement alors que son destin était enjeu. » (Trotski, Staline)
      « Vers la fin de février 1923, à une réunion du bureau politique, Staline nous informa que Lénine l’avait fait soudainement appeler et lui avait demandé du poison. Il considérait son état désespéré, prévoyait une nouvelle attaque, n’avait pas confiance en ses médecins. Ses souffrances étaient intolérables. »
      « L’expression du visage de Staline me sembla extraordinairement énigmatique. Un sourire malsain errait sur son visage comme sur un masque. »
      Digne de "Détective" mais indigne d’une analyse historique ou politique.

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      • Lénine a été empoisonné par Staline.... 30 mars 14:10, par Robert Paris

        Cher lecteur,
        votre soutien à Staline est lui-même bien épicé... On se demande si vous pensez que le testament de Lénine serait un faux et, sinon, a-t-il raison dans son estimation sur le personnage de Staline ? Cela suffira à montrer que vos avis sur Trotsky sont peu fiables. A se mander d’ailleurs, de votre point de vue, pourquoi Lénine tenait à le proposer comme chef du gouvernement et comment il a été président du soviet de Pétrograd et chef de l’armée rouge ? Les mensonges staliniens affirment que les opposants à la bureaucratie sont des menteurs : l’incendiaire se prétend toujours pompier !

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  • Lénine a été empoisonné par Staline.... 30 mars 14:41, par Robert Paris

    Pour vous faire une opinion sur celle de Lénine à propos de Staline et pas seulement dans son testament : lire ici

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