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En quoi Marx, Engels, Lénine et Trotsky seraient-ils responsables politiquement ou idéologiquement du stalinisme et du maoïsme ?

vendredi 13 mai 2011, par Robert Paris

Ceux qui ont dit que le stalinisme est l’héritier direct du léninisme et du marxisme sont légion : toute la bourgeoisie, tous les courants staliniens, toute la social-démocratie, tous les porte-plumes de la bourgeoisie de gauche comme de droite et même certains courants dits trotskystes...

Pourtant, c’est l’exact inverse de la réalité historique comme nous entendons le montrer.

Certes, Staline a, en un sens, succédé à Lénine... Sauf que Lénine n’avait jamais été secrétaire général du Parti, sauf que le secrétariat n’avait jamais eu un tel rôle avant Staline, sauf que Lénine était tout sauf un tyran dans le parti comme dans l’Etat, sauf que Lénine n’avait rien du nationalisme réactionnaire style « socialisme dans un seul pays » de Staline, etc, etc...

Quelques citations montent parfaitement que jamais Lénine et Trotsky n’ont cultivé les mensonges qui seront ceux du stalinisme.

Trotsky exprime ainsi en quoi l’Etat ouvrier russe n’exprime que les possibilités historiques offertes au prolétariat dont la révolution a été isolée et non les perspectives socialiste dans toute leur plénitude : "Le Bolchévisme lui-même, en tout cas, ne s’est jamais identifié ni à la révolution d’octobre, ni à l’État qui en est sorti. Le bolchévisme se considérait comme un des facteurs de l’histoire, son facteur conscient, facteur très important, mais nullement décisif. Nous voyons le facteur décisif -sur la base donnée des forces productives- dans la lutte des classes et, non seulement à l’échelle nationale, mais internationale." "Le Bolchévisme se distinguait en ceci qu’il avait subordonné son but subjectif - la défense des intérêts des masses populaires- aux lois de la révolution considérée comme un processus objectivement conditionné. La déduction scientifique de ces lois, avant tout de celles qui gouvernent les masses populaires, constituait la base de la stratégie bolchéviste. Dans leur lutte, les travailleurs se guident non seulement sur leurs besoins, mais sur leur expérience de la vie. Le bolchévisme était absolument étranger au mépris aristocratique de l’expérience spontanée des masses. Au contraire, les bolchéviques partaient de cette expérience et bâtissaient sur elle. En cela était un de leurs grands avantages." Trotsky explique également dans La Révolution trahie : « Le jeune Marx écrivait deux ans avant le Manifeste Communiste : "...le développement des forces productives est pratiquement la condition première absolument nécessaire (du communisme) pour cette raison encore que l’on socialiserait sans lui l’indigence et que l’indigence ferait recommencer la lutte pour le nécessaire et par conséquent ressusciter tout le vieux fatras...". » Quant à la bureaucratie, tout l’édifice de Staline reposait dessus, organisationnellement comme politiquement et socialement alors que Lénine avait, notamment depuis 1922, au XIème Congrès du parti bolchévique, dénoncé les progrès de la bureaucratie dans les rangs du parti et défendait une perspective totalement inverse de celle nationale et réactionnaire de la bureaucratie.

Trotsky répond à ces accusations :

Est-il vrai pourtant que le stalinisme représente le produit légitime du bolchevisme, comme le croit toute la réaction, comme l’affirme Staline lui-même, comme le pensent les mencheviks, les anarchistes et quelques doctrinaires de gauche qui se jugent marxiste ? "Nous l’avions toujours prédit, disent-ils, ayant commencé avec l’interdiction des autres partis socialistes, avec l’écrasement des anarchistes, avec l’établissement de la dictature des bolcheviks dans les soviets, la Révolution d’Octobre ne pouvait manquer de conduire à la dictature de la bureaucratie. Le stalinisme est, à la fois, la continuation et la faillite du léninisme".

LE BOLCHEVISME EST-IL RESPONSABLE DU STALINISME ?

L’erreur de ce raisonnement commence avec l’identification tacite du bolchevisme, de la Révolution d’Octobre et de l’Union Soviétique. Le processus historique, qui consiste dans la lutte des forces hostiles, est remplacé par l’évolution du bolchevisme dans le vide. Cependant le bolchevisme est seulement un courant politique, certes étroitement lié à la classe ouvrière, mais non identique à elle. Et, outre la classe ouvrière, il existe en U.R.S.S. plus de cent millions de paysans, de nationalités diverses, un héritage d’oppression, de misère et d’ignorance.

L’Etat créé par les bolcheviks reflète, non seulement la pensée et la volonté des bolcheviks, mais aussi le niveau culturel du pays, la composition sociale de la population, la pression du passé barbare et de l’impérialisme mondial, non moins barbare. Représenter le processus de dégénérescence de l’Etat Soviétique comme l’évolution du bolchevisme pur, c’est ignorer la réalité sociale au nom d’un seul de ses éléments isolé d’une manière purement logique. Il suffit au fond de nommer cette erreur élémentaire par son nom pour qu’il n’en reste pas trace.

Le bolchevisme lui-même, en tout cas, ne s’est jamais identifié ni à la Révolution d’Octobre, ni à l’Etat Soviétique qui en est sorti. Le bolchevisme se considérait comme un des facteurs de l’histoire, son facteur "conscient", facteur très important mais nullement décisif. Nous voyons le facteur décisif —sur la base donnée des forces productives - dans la lutte des classes, et non seulement à l’échelle national, mais aussi internationale.

Quand les bolcheviks faisaient des concessions aux tendances petites-bourgeoises des paysans, qu’ils établissaient des règles strictes pour l’entrée dans le parti, qu’ils épuraient le parti des éléments qui lui étaient étrangers, qu’ils interdisaient les autres partis, qu’ils introduisaient la N.E.P., qu’ils en venaient à céder des entreprises sous forme de concessions ou qu’ils concluaient des accords diplomatiques avec des gouvernements impérialistes, eux, bolcheviks, tiraient des conclusions particulières de ce fait fondamental qui leur était clair théoriquement depuis le début même ; à savoir que la conquête du pouvoir, quelque importante qu’elle soit en elle-même, ne fait nullement du parti le maître tout-puissant du processus historique. Certes, après s’être emparé de l’Etat, le parti reçoit la possibilité d’agir avec une force sans précédent sur le développement de la société ; mais en revanche lui-même est soumis à une action décuplée de la part de tous les autres membres de cette société. Il peut être rejeté du pouvoir par les coups directs des forces hostiles. Avec des rythmes plus lents de l’évolution, il peut, tout en se maintenant au pouvoir, dégénérer intérieurement. C’est précisément cette dialectique du processus historique que ne comprennent pas les raisonneurs sectaires qui tentent de trouver dans la putréfaction de la bureaucratie staliniste un argument définitif contre le bolchevisme. Au fond, ces Messieurs disent ceci : mauvais est le parti révolutionnaire qui ne renferme pas en lui-même de garanties contre sa dégénérescence.

En face d’un pareil critère, le bolchevisme est évidemment condamné ; il ne possède aucun talisman. Mais ce critère lui-même est faux. La pensée scientifique exige une analyse concrète : comment et pourquoi le parti s’est-il décomposé ? Jusqu’à maintenant personne n’a donné cette analyse, sinon les bolcheviks eux-mêmes. Ils n’ont nullement eu besoin pour cela de rompre avec le bolchevisme. Au contraire, c’est dans l’arsenal de celui-ci qu’ils ont trouvé tout le nécessaire pour expliquer son sort. La conclusion à laquelle nous arrivons est celle-ci : évidemment le stalinisme est sorti du bolchevisme ; mais il en est sorti d’une façon non pas logique, mais dialectique ; non pas comme son affirmation révolutionnaire, mais comme sa négation thermidorienne. Ce n’est nullement une seule et même chose.

LE PRONOSTIC FONDAMENTAL DU BOLCHEVISME

Cependant, les bolcheviks n’ont pas eu besoin des Procès de Moscou pour expliquer, après coup, les causes de la décomposition du parti dirigeant de l’U.R.S.S. Ils avaient prévu depuis longtemps la possibilité d’une telle variante de l’évolution, et, d’avance, s’étaient exprimés sur elle. Rappelons le pronostic que les bolcheviks avaient déjà fait, non seulement à la veille de la Révolution d’Octobre, mais déjà un certain nombre d’année auparavant. Le groupement fondamental des forces à l’échelle nationale et internationale ouvre pour le prolétariat la possibilité d’arriver, pour la première fois, au pouvoir dans un pays aussi arriéré que la Russie. Mais le même groupement des forces donne, par avance, la certitude que sans victoire plus ou moins prompte du prolétariat dans les pays avancés, l’Etat ouvrier ne se maintiendra pas en Russie. Le régime soviétique laissé a lui-même tombera ou dégénérera. Plus exactement il dégénérera pour tomber ensuite. Il m’est arrivé personnellement d’écrire plusieurs fois là-dessus, à commencer dès 1905. Dans mon Histoire de la Révolution Russe (cf. l’appendice du dernier tome, "Socialisme dans un seul pays"), il a été rassemblé ce qu’ont dit les chefs du bolchevisme à ce sujet de 1917 à 1923. Tout se réduit à une seule chose : sans révolution en Occident, le bolchevisme sera liquidé, soit par la contre-révolution interne, soit par l’intervention étrangère, soit par leur combinaison. En particulier, Lénine a indiqué, plus d’une fois, que la bureaucratisation du régime soviétique est, non pas une question technique ou organisationnelle, mais le commencement possible d’une dégénérescence de l’Etat ouvrier.

Au XIe Congrès du parti, en mars 1922, Lénine parla sur le soutien qu’au moment de la N.E.P., quelques politiciens bourgeois, en particulier le professeur libéral Oustrialov, s’étaient décidés à offrir à la Russie Soviétique. "Je suis pour le soutien du pouvoir soviétique en Russie, dit Oustrialov, —quoi qu’il soit un cadet, un bourgeois— parce qu’il est entré dans une voie dans laquelle il deviendra un pouvoir bourgeois ordinaire". Lénine préfère la voix cynique de l’ennemi aux "douces roucoulades communistes". C’est avec une rude sobriété qu’il averti le parti du danger : "Des choses telles que celles dont parle Oustrialov sont possibles. Il faut le dire carrément. L’histoire connaît des transformations de toutes sortes, se reposer sur la conviction, le dévouement et autres excellentes qualités morales, c’est une chose nullement sérieuse en politique. D’excellentes qualités morales existent chez un nombre infime de gens, et ce sont des masses gigantesques qui décident de l’issue historique, masses qui traitent avec fort peu de politesse ce nombre infime de gens, si ces gens ne leur plaisent pas. En un mot le Parti n’est pas l’unique facteur de l’évolution et, à une grande échelle historique, il n’est pas le facteur décisif".

"Il arrive qu’une nation conquière une autre nation, continue Lénine au même congrès, le dernier qui se fit avec sa participation... C’est très simple et compréhensif à quiconque. Mais qu’arrive-t-il avec la civilisation de ces nations ? Ici, ce n’est pas aussi simple. Si la nation, qui a fait la conquête, a une civilisation supérieure à la nation vaincue, elle lui impose sa civilisation ; mais si c’est le contraire, il arrive que le vaincu impose sa civilisation au conquérant. N’est-il pas arrivé quelque chose de semblable dans la capitale de la R.S.F.S.R. et n’en est-il pas résulté que 4.700 communistes (presque toute une division, et les meilleurs des meilleurs) se sont trouvés soumis à une civilisation étrangère ?" Ceci fut dit au commencement de 1922, et d’ailleurs pas pour la première fois. L’histoire n’est pas faite par quelques hommes, seraient-ils les "meilleurs des meilleurs" ; et, qui plus est, ces "meilleurs" peuvent dégénérer dans le sens d’une civilisation "étrangère" c’est-à-dire bourgeoise. Non seulement l’Etat soviétique peut sortir de la voie socialiste, mais le parti bolchevik aussi peut, dans des conditions historiques défavorables, perdre son bolchevisme.

C’est de la claire compréhension de ce danger qu’est née l’Opposition de gauche, définitivement formée en 1923. Enregistrant de jour en jour des symptômes de dégénérescence, elle s’efforça d’opposer au Thermidor menaçant la volonté consciente de l’avant-garde prolétarienne. Cependant ce facteur subjectif s’est trouvé insuffisant. Les "masses gigantesques" qui, selon Lénine, décident de l’issue de la lutte, étaient harassées par les privations dans leur pays et par une trop longue attente de la Révolution Mondiale. Les masses ont perdu courage. La bureaucratie a pris le dessus. Elle maîtrisa l’avant-garde prolétarienne, foula aux pieds le marxisme, prostitua le parti bolcheviste. Le stalinisme fut victorieux. Sous la forme de l’Opposition de gauche, le bolchevisme rompit avec la bureaucratie soviétique et son Komintern. Telle fut la véritable marche de l’évolution.

Certes, dans le sens formel, le stalinisme est sorti du bolchevisme. Aujourd’hui encore, la bureaucratie de Moscou continue à se nommer parti bolchevik. Elle utilise simplement la vieille étiquette du bolchevisme pour mieux tromper les masses. D’autant plus pitoyables sont les théoriciens qui prennent l’écorce pour le noyau, l’apparence pour la réalité. En identifiant stalinisme et bolchevisme, ils rendent le meilleur service aux thermidoriens et, par là, jouent un rôle manifestement réactionnaire.

Avec l’élimination de tous les autres partis de l’arène politique, les intérêts et les tendances contradictoires des diverses couches de la population devaient, à tel ou tel degré, trouver leur expression dans le parti dirigeant. Au fur et à mesure que le centre de gravité politique se déplaçait de l’avant-garde prolétarienne vers la bureaucratie, le parti se modifiait aussi bien par sa composition sociale que par son idéologie. Grâce à la marche impétueuse de l’évolution, il a subi, au cours des quinze dernières années, une dégénérescence beaucoup plus radicale que la social-démocratie pendant un demi-siècle. L’épuration actuelle trace entre le bolchevisme et le stalinisme, non pas un simple trait de sang, mais tout un fleuve de sang. L’extermination de toute la vieille génération des bolcheviks, d’une partie importante de la génération intermédiaire qui avait participé à la guerre civile et aussi de la partie de la jeunesse qui avait repris le plus au sérieux les traditions bolchevistes, démontre l’incompatibilité, non seulement politique, mais aussi directement physique du stalinisme et du bolchevisme. Comment donc peut-on ne pas voir cela ?

STALINISME ET "SOCIALISME ETATIQUE"

Les anarchistes, de leur côté, tentent de voir dans le stalinisme le produit organique, non seulement du bolchevisme et du marxisme, mais du "socialisme étatique" en général. Ils consentent à remplacer la patriarcale "fédération des communes libres" de Bakounine par une fédération plus moderne des Soviets libres. Mais ils sont avant tout contre l’Etat centralisé. En effet, une branche du marxisme "étatique", la social-démocratie, une fois arrivée au pouvoir, est devenue une agence déclarée du capital.

Une autre a engendré une nouvelle caste de privilégiés. C’est clair, la source du mal est dans l’Etat. Considéré dans une large perspective historique, on peut trouver un grain de vérité dans ce raisonnement. L’Etat, en tant qu’appareil de contrainte, est incontestablement une source d’infection politique et morale. Cela concerne aussi, comme le montre expérience, l’Etat Ouvrier. Par conséquent, on peut dire que le stalinisme est un produit d’une étape de la société où l’on n’a pas encore pu arracher la camisole de force de l’Etat. Mais cette situation, sans rien donner qui permette d’apprécier le bolchevisme ou le marxisme, caractérise seulement le niveau général de la civilisation humaine, et avant tout le rapport des forces entre le prolétariat et la bourgeoisie. Après nous être mis d’accord avec les anarchistes que l’Etat, même ouvrier, est engendré par la barbarie des classes et que la véritable histoire de l’humanité commencera avec l’abolition de l’Etat, il reste devant nous, dans toute sa force, la question suivante quelles sont les voies et les méthodes qui sont capables de conduire, à la fin des fins, à l’abolition de l’Etat ? L’expérience récente témoigne que ce ne sont pas, en tout cas, les méthodes de l’anarchisme.

Les chefs de la C.N.T. espagnole, la seule organisation anarchiste notable sur la terre, se sont changés, à l’heure critique, en ministres de la bourgeoisie. Ils expliquent leur trahison ouverte de la théorie anarchiste par la pression des "circonstances exceptionnelles". Mais n’est-ce pas le même argument qu’ont avancé, en leur temps, les chefs de la social-démocratie allemande ? Assurément, la guerre civile n’est nullement une circonstance pacifique et ordinaire, mais plutôt une "circonstance exceptionnelle". Mais c’est précisément pour de telles "circonstances exceptionnelles" que se prépare toute organisation révolutionnaire sérieuse. L’expérience de l’Espagne a démontré, une fois de plus, qu’on peut nier l’Etat dans des brochures éditées dans des "circonstances normales", avec la permission de l’Etat bourgeois, mais que les conditions de la révolution ne laissent aucune place pour la négation de l’Etat et en exigent la conquête. Nous n’avons nullement l’intention d’accuser les anarchistes espagnols de ne pas avoir liquidé l’Etat d’un simple trait de plume. Un parti révolutionnaire, même une fois qu’il s’est emparé du pouvoir (ce que les chefs anarchistes espagnols n’ont pas su faire malgré l’héroïsme des ouvriers anarchistes) n’est nullement encore le maître tout-puissant de la société. Mais d’autant plus âprement accusons-nous la théorie anarchiste qui s’est trouvée convenir pleinement pour une période pacifique mais à laquelle il a fallu renoncer en hâte dès que sont apparues les "circonstances exceptionnelles" de la révolution. Dans l’ancien temps on rencontrait des généraux (il s’en trouve sans doute encore maintenant) qui pensaient que ce qui abîme le plus l’armée, c’est la guerre. Les révolutionnaires qui se plaignent que la révolution renverse leur doctrine ne valent guère mieux.

Les marxistes sont pleinement d’accord avec les anarchistes quant au but final, la liquidation de l’Etat. Le marxisme reste "étatique" uniquement dans la mesure où la liquidation de l’Etat ne peut être atteinte en se contentant d’ignorer tout simplement cet Etat. L’expérience du stalinisme ne renverse nullement l’enseignement du marxisme, mais le confirme par la méthode inverse. Une doctrine révolutionnaire, qui enseigne au prolétariat à s’orienter correctement dans une situation et à l’utiliser activement, ne renferme pas en soi, bien entendu, de garantie automatique de sa victoire. Mais, par contre, la victoire n’est possible que grâce à cette doctrine. Il est en outre impossible de se représenter cette victoire sous la forme d’un acte unique. Il faut prendre la question dans la perspective d’une large époque. Le premier état ouvrier, sur une base économique peu développée et dans l’anneau de l’impérialisme, s’est transformée en gendarmerie du stalinisme. Mais le véritable bolchevisme a déclaré à cette gendarmerie une lutte sans merci. Pour se maintenir, le stalinisme est contraint de mener maintenant une guerre civile ouverte contre le bolchevisme qualifié de "trotskysme", non seulement en U.R.S.S., mais aussi en Espagne. Le vieux parti bolcheviste est mort, mais le bolchevisme relève partout la tête.

Faire procéder le stalinisme du bolchevisme ou du marxisme, est exactement la même chose que faire procéder la contre-révolution de la révolution. C’est sur ce schéma que s’est toujours modelée la pensée des conservateurs que sont les libéraux et ensuite la pensée réformiste.

Les révolutions par suite de la structure de classes de la société, ont toujours engendré des contre-révolutions. Cela ne montre-t-il pas, demande le raisonneur, que dans la méthode révolutionnaire il y a quelque vice interne ? Pourtant, jusqu’à maintenant, ni les libéraux, ni les réformistes n’ont su inventer des méthodes "plus économiques".

Mais s’il n’est pas facile de rationaliser un processus historique vivant, il n’est, par contre, nullement difficile d’interpréter, d’une façon rationaliste, la succession de ces vagues, en faisant procéder logiquement le stalinisme du "socialisme étatique", le fascisme du marxisme, la réaction de la révolution, en un mot l’antithèse de la thèse. Dans ce domaine, comme dans de nombreux autres, la pensée anarchiste reste prisonnière du rationalisme libéral. La pensée véritablement révolutionnaire est impossible sans dialectique.

L’argumentation des rationalistes prend parfois, du moins extérieurement, un caractère plus concret. Le stalinisme procède, pour eux, non pas du bolchevisme dans son ensemble, mais de ses péchés politiques [Un des représentants les plus typiques de ce genre de pensées est l’auteur français d’un livre sur Staline, Boris Souvarine. Les côtés matériel et documentaire de l’oeuvre de Souvarine représentent le produit d’une longue et consciencieuse recherche. Cependant, la philosophie historique de l’auteur étonne par sa vulgarité. Pour expliquer toutes les mésaventures historiques ultérieures, il recherche les voies internes contenus dans le bolchevisme. L’influence sur le bolchevisme des conditions réelles du processus historique n’existe pas pour lui. M. Taine lui-même, avec sa théorie du "milieu" est plus proche de Marx que Souvarine.]. Les bolcheviks, nous disent Gorter, Pannekoek, les "spartakistes" allemands, etc., ont remplacé la dictature du prolétariat par la dictature du parti. Staline a remplacé la dictature du parti par la dictature de la bureaucratie. Les bolcheviks ont anéanti tous les partis sauf le leur ; Staline a étranglé le parti bolcheviste dans l’intérêt de la clique bonapartiste. Les bolcheviks en sont venus à des compromis avec la bourgeoisie ; Staline est devenu son allié et son soutien. Les bolcheviks ont reconnu la nécessité de participer aux vieux syndicats et au parlement bourgeois ; Staline s’est lié d’amitié avec la bureaucratie syndicale et avec la démocratie bourgeoise. On peut poursuivre de semblables rapprochements aussi longtemps que l’on veut. Malgré l’effet qu’ils peuvent produire extérieurement, ils sont absolument vides.

Le prolétariat ne peut arriver au pouvoir qu’à travers son avant-garde. La nécessité même d’un pouvoir étatique découle du niveau culturel insuffisant des masses et leur hétérogénéité. Dans l’avant-garde révolutionnaire organisée en parti se cristallise la tendance des masses à parvenir à leur affranchissement. Sans la confiance de la classe dans l’avant-garde, sans soutien de l’avant-garde par la classe, il ne peut être question de la conquête du pouvoir. C’est dans ce sens que la révolution prolétarienne et la dictature sont la cause de toute la classe, mais pas autrement que sous la direction de l’avant-garde. Les soviets ne sont que la liaison organisée de l’avant-garde avec la classe.

Le contenu révolutionnaire de cette forme ne peut être donné que par le parti. Cela est démontré par l’expérience positive de la Révolution d’Octobre et par l’expérience négative des autres pays (Allemagne, Autriche, Espagne), enfin personne non seulement n’a montré pratiquement, mais n’a même tenté d’expliquer précisément sur le papier comment le prolétariat peut s’emparer du pouvoir sans la direction politique d’un parti qui sait ce qu’il veut. Si le parti soumet politiquement les soviets à sa direction, en lui-même, ce fait change aussi peu le système soviétique que la domination d’une majorité conservatrice change le système du parlementarisme britannique.

Quant à l’interdiction des autres partis soviétiques, elle ne découlait nullement de quelque "théorie" bolcheviste, mais fut une mesure de défense de la dictature dans un pays arriéré et épuisé, entouré d’ennemis de toutes parts. Il était clair pour les bolcheviks, dès le début même, que cette mesure, complétée ensuite par l’interdiction des fractions à l’intérieur du parti dirigeant lui-même, contenait les plus grands dangers. Cependant, la source du danger n’était pas dans la doctrine ou la tactique, mais dans la faiblesse matérielle de la dictature dans les difficultés de la situation intérieure et extérieure. Si la révolution avait vaincu, ne fût-ce qu’en Allemagne, du même coup le besoin de l’interdiction des autres partis soviétiques aurait disparu. Que la domination d’un seul parti ait juridiquement servi de point de départ au régime totalitaire staliniste, c’est absolument indiscutable. Mais la cause d’une telle évolution n’est pas dans le bolchevisme, ni même dans l’interdiction des autres partis, comme mesure militaire temporaire, mais dans la série des défaites du prolétariat en Europe et en Asie.

Il en est de même avec la lutte contre l’anarchisme. A l’époque héroïque de la révolution, les bolcheviks marchèrent la main dans la main avec les anarchistes véritablement révolutionnaires. Le parti absorba beaucoup d’entre eux dans ses rangs. L’auteur de ces lignes a, plus d’une fois, examiné, avec Lénine, la question de la possibilité de laisser aux anarchistes certaines parties du territoire pour qu’ils y mènent avec le consentement de la population, leurs expériences de suppression immédiate de l’Etat. Mais les conditions de la guerre civile, du blocus et de la famine laissèrent trop peu d’aisance pour de pareils plans. L’insurrection de Kronstadt ? Mais le gouvernement révolutionnaire ne pouvait, bien entendu, "faire cadeau" aux marins insurgés d’une forteresse qui commandait la capitale, uniquement parce qu’à la rébellion des soldats paysans s’étaient joints quelques anarchistes douteux. L’analyse historique concrète des événements ne laisse aucune place pour les légendes qui furent créées par l’ignorance et le sentimentalisme autour de Kronstadt, de Makno et d’autres épisodes de la révolution.

Il reste seulement le fait que les bolcheviks, dès le début même, employèrent non seulement la conviction mais aussi la coercition, parfois sous une forme assez rude. Il est incontestable aussi que la bureaucratie sortie de la révolution a monopolisé dans ses mains le système de coercition. Chaque étape de l’évolution, même quand il s’agit d’étapes aussi catastrophiques que la révolution et la contre-révolution, sort de l’étape précédente, a en elle ses racines et porte certains de ses traits.

Les libéraux, y compris le couple Webb, ont toujours affirmé que la dictature bolcheviste représente une nouvelle édition du tsarisme. Par là, ils ferment les yeux sur les détails tels que l’abolition de la monarchie et de la noblesse, la remise de la terre aux paysans, l’expropriation du capital, l’introduction de l’économie planifiée, l’éducation athéiste, etc. Exactement de même, la pensée libérale anarchiste ferme les yeux sur le fait que la révolution bolcheviste, avec toutes ses mesures de répression, signifiait la subversion des rapports sociaux dans l’intérêt des masses, alors que le coup d’Etat de Staline accompagne le remaniement de la société soviétique dans l’intérêt d’une minorité privilégiée. Il est clair que dans les identifications du stalinisme au bolchevisme, il n’y a pas une trace de critère socialiste.

QUESTIONS DE THEORIE

Un des principaux traits du bolchevisme est son attitude stricte et exigeante, même pointilleuse, à l’égard des questions de doctrine. Les 27 tomes de Lénine resteront pour toujours le modèle d’une attitude suprêmement scrupuleuse envers la théorie. Sans cette qualité fondamentale, le bolchevisme n’aurait jamais rempli son rôle historique. C’est une opposition complète que le stalinisme grossier et ignorant, absolument empirique, présente sous ce rapport aussi.

Il y a plus de dix ans, l’opposition déclarait dans sa plateforme :

"Depuis la mort de Lénine, il s’est créé toute une série de nouvelles "théories" dont le seul sens est de justifier théoriquement l’écart du groupe staliniste hors de la voie de la révolution prolétarienne internationale". Tout dernièrement, le socialiste américain Liston Oak, qui a participé de près à la révolution espagnole, a écrit : "En fait, les stalinistes sont maintenant les révisionnistes les plus extrêmes de Marx et de Lénine. Bernstein n’avait pas osé faire la moitié du chemin que Staline a fait dans la révision de Marx". C’est absolument juste. Il faut ajouter seulement que chez Bernstein, il y avait des besoins réellement théoriques : il tentait consciencieusement d’établir une conformité entre la pratique réformiste de la social-démocratie et son programme. La bureaucratie staliniste, non seulement n’a rien de commun avec le marxisme, elle est encore étrangère à quelque programme, doctrine ou système que ce soit. Son idéologie est imprégnée d’un subjectivisme absolument policier, sa pratique, d’un empirisme de pure violence. Par le fond même de ses intérêts, la caste des usurpateurs est hostile à la théorie : ni à elle même, ni à autrui, elle ne peut rendre compte de son rôle social. Staline révise Marx et Lénine, non par la plume des théoriciens, mais avec les bottes de la Guépéou.

QUESTIONS DE MORALE

C’est de "l’amoralité" du bolchevisme qu’ont surtout coutume de se plaindre les fanfarons insignifiants à qui le bolchevisme a arraché le masque. Dans les milieux petits-bourgeois, intellectuels démocrates, "socialistes", littéraires, parlementaires et autres, il existe des valeurs conventionnelles ou un langage conventionnel pour couvrir l’absence de valeurs. Cette large et bigarrée société où règne une complicité réciproque ("Vis et laisse vivre les autres") ne supporte nullement le contact de sa peau sensible avec la lancette marxiste.

Les théoriciens qui oscillent entre les deux camps, les écrivains et les moralistes pensaient et pensent que les bolcheviks exagèrent malintentionnellement les désaccords, sont incapables d’une collaboration "loyale" et que, par leurs "intrigues", ils brisent l’unité du mouvement ouvrier. Le centriste sensible et susceptible croit, avant tout, que les bolcheviks le "calomnient" (uniquement parce qu’ils vont jusqu’au bout de ses moitiés de pensées, ce qu’il est absolument incapable de faire lui-même). Cependant, c’est seulement cette qualité précieuse, l’intolérance pour tout ce qui est hybride et évasif, qui est capable d’éduquer un parti révolutionnaire que des "circonstances exceptionnelles" ne peuvent prendre à l’improviste.

La morale de tout parti découle, en fin de compte, des intérêts historiques qu’il représente. La morale du bolchevisme, qui contient en elle le dévouement, le désintéressement, le courage, le mépris pour tout ce qui est clinquant et mensonge, les meilleures qualités de la nature humaine, découlait de son intransigeance révolutionnaire au service des opprimés. La bureaucratie staliniste, dans ce domaine aussi, imite les paroles et les gestes du bolchevisme. Mais quand "l’intransigeance" et "l’inflexibilité" se réalisent par l’entremise d’un appareil policier qui est au service d’une minorité privilégiée, ils deviennent une source de démoralisation et de gangstérisme. On ne peut avoir que du mépris pour des messieurs qui identifient l’héroïsme révolutionnaire des bolcheviks au cynisme bureaucratique des thermidoriens.

Même encore maintenant, malgré les faits dramatiques de la dernière période, le philistin moyen continue à penser que, dans la lutte entre bolchevisme (trotskysme) et stalinisme, il s’agit d’un conflit d’ambitions personnelles, ou, dans le meilleur des cas, de la lutte de deux "nuances" dans le bolchevisme. L’expression la plus crûe de ce point de vue est donnée par Norman Thomas, leader du parti socialiste américain : "Il y a peu de raisons de croire, écrit-il (Socialist Review, septembre 1937, page 6), que si Trotsky l’avait emporté (!) au lieu de Staline, il y aurait eu une fin aux intrigues, aux complots et au règne de la crainte en Russie". Et cet homme se croit... marxiste ! Avec autant de fondement on pourrait dire : "Il y a peu de raisons de croire que si, au lieu de Pie XI, sur le trône de Rome, on avait mis Norman Ier, l’église catholique se serait transformée en un rempart du socialisme". Thomas ne comprend pas qu’il s’agit, non pas d’un match entre Staline et Trotsky, mais d’un antagonisme entre la bureaucratie et le prolétariat. Certes, en U.R.S.S., la couche dirigeante est encore contrainte aujourd’hui de s’adapter à l’héritage pas complètement liquidé de la révolution en préparant, en même temps, par une guerre civile déclarée (l’épuration sanglante, l’extermination des mécontents), le changement du régime social. Mais en Espagne, la clique staliniste apparaît, dès aujourd’hui, comme le rempart de l’ordre bourgeois contre le socialisme. Sa lutte contre la bureaucratie bonapartiste se change, sous nos yeux, en lutte de classes ; deux mondes, deux programmes, deux morales. Si Thomas pense que la victoire du prolétariat socialiste sur la caste abjecte des oppresseurs ne régénèrera pas le régime soviétique politiquement et moralement, il montre seulement par là que, malgré toutes ses réserves, ses tergiversations et ses soupirs pieux, il est beaucoup plus proche de la bureaucratie staliniste que des ouvriers révolutionnaires. Comme les autres dénonciateurs de "l’amoralisme bolcheviste", Thomas n’est tout simplement pas parvenu jusqu’à la morale révolutionnaire.

LES TRADITIONS DU BOLCHEVISME ET LA QUATRIEME INTERNATIONALE

Chez ces "gauchistes" qui tentent de revenir au marxisme ignorant le bolchevisme, tout se réduit ordinairement à quelques panacées isolées : boycotter les vieux syndicats, boycotter le parlement, créer de "véritables" soviets. Tout cela pouvait sembler extraordinairement profond dans la fièvre des premiers jours après la guerre. Mais maintenant, à la lumière de l’expérience faite, ces "maladies infantiles" ont perdu tout intérêt de curiosité. Les hollandais Gorter et Pannekoek, les "spartakistes" allemands, les bordiguistes italiens ont manifesté leur indépendance à l’égard du bolchevisme uniquement en opposant un de ses traits, artificiellement grossi, aux autres. De ces tendances de "gauche", il n’est rien resté ni pratiquement, ni théoriquement : preuve indirecte mais importante que le bolchevisme est la seule forme du marxisme pour notre époque. Le parti bolchevique a montré, dans la réalité, une combinaison d’audace révolutionnaire suprême et de réalisme politique. Il a, pour la première, fois, établi entre l’avant-garde et la classe le rapport qui, seul, est capable d’assurer la victoire. Il a montré par l’expérience que l’union du prolétariat avec les masses opprimées de la petite-bourgeoisie du village et de la ville est possible uniquement par le renversement politique des partis traditionnels de la petite-bourgeoisie. Le parti bolcheviste a montré au monde entier comment s’accomplissent l’insurrection armée et la prise du pouvoir. Ceux qui opposent une abstraction de soviets à la dictature du parti devraient comprendre que c’est seulement grâce à la direction des bolcheviks que les soviets se sont élevés du marais réformiste au rôle de forme étatique du prolétariat. Le parti bolcheviste a réalisé une juste combinaison de l’art militaire avec la politique marxiste dans la guerre civile. Même si la bureaucratie staliniste réussissait à ruiner les bases économiques de la société nouvelle, l’expérience de l’économie planifiée, faite sous la direction du parti bolchevik entrerait pour toujours dans l’histoire comme une école supérieure pour toute l’humanité. Seuls, ne peuvent voir tout cela les sectaires qui, offensés par les coups qu’ils ont reçus, ont tourné le dos au processus historique.

Mais ce n’est pas tout. Le parti bolchevik a pu faire un travail "pratique" aussi grandiose uniquement parce que chacun de ses pas était éclairé par la lumière de la théorie. Le bolchevisme ne l’a pas créée, elle avait été apportée par le marxisme. Mais le marxisme est la théorie du mouvement et non du repos. Seules des actions d’une échelle historique grandiose pouvaient enrichir la théorie elle-même. Le bolchevisme a apporté une contribution précieuse au marxisme par son analyse de l’époque impérialiste comme époque de guerre et de révolutions ; de la démocratie bourgeoise à l’époque du capitalisme pourrissant ; de la relation entre la grève générale et l’insurrection ; du rôle du parti, des soviets et des syndicats à l’époque de la révolution prolétarienne ; de la théorie de l’Etat Soviétique ; de l’économie de transition ; du fascisme et du bonapartisme à l’époque du déclin capitaliste ; enfin par son analyse des conditions de la dégénérescence du parti bolcheviste lui-même et de l’Etat Soviétique. Qu’on nous nomme une autre tendance qui aurait ajouté quelque chose d’essentiel aux conclusions et aux généralisations du bolchevisme. Vandervelde, de Brouckère, Hilferding, Otto Bauer, Léon Blum, Zyromsky, sans même parler du major Attlee et de Norman Thomas, vivent théoriquement et politiquement de débris usés du passé.

La dégénérescence du Komintern s’est exprimée de la façon la plus brutale dans le fait qu’il est tombé théoriquement au niveau de la IIe Internationale. Les groupes intermédiaires de tout genre (Independent Labour Party d’Angleterre, POUM, et leurs semblables) adaptent de nouveau chaque semaine des bribes de Marx et de Lénine à leurs besoins du moment. Les ouvriers n’apprendront rien chez ces gens-là.

Seuls, les constructeurs de la IVe Internationale, en s’appropriant les traditions de Marx et de Lénine, ont fait leur une attitude sérieuse envers la théorie. Que les philistins se moquent du fait que, vingt ans après la Révolution d’octobre, les révolutionnaires soient rejetés de nouveau sur les positions d’une modeste préparation propagandiste. Dans cette question, comme dans les autres, le grand capital est beaucoup plus perspicace que les philistins petits-bourgeois qui se considèrent comme des "socialistes" ou des "communistes" : ce n’est pas pour rien que la question de la Quatrième Internationale ne disparaît pas des colonnes de la presse mondiale. Le besoin historique brûlant d’une direction révolutionnaire assure à la IVe Internationale des rythmes exceptionnellement rapides de développement. La plus importante garantie de ces succès futurs est le fait qu’elle ne s’est pas formée en dehors de la grande voie de l’histoire, mais qu’elle est organiquement sortie du bolchevisme.

29 août 1937.

Donnons la parole à quelques auteurs de cette thèse mensongère...

Nous ne souscrivons en rien aux affirmations de Paul Mattick qui suivent, extraites de "Lénine et sa légende"que nous ne citons que pour la faire connaitre et la discuter ce que nous ferons en dessous du texte de Mattick :

Le pouvoir, rien que le pouvoir ; c’est à cela que se réduit en fin de compte toute la sagesse politique de Lénine. Que le chemin suivi et les moyens utilisés pour atteindre ce but déterminent à leur tour la façon dont ce pouvoir est appliqué, voilà qui ne le préoccupait guère. Le socialisme pour lui n’était, en dernière analyse, qu’une sorte de capitalisme d’État sur le » modèle des postes allemandes » [2]. Et il devait dépasser ce capitalisme postal sur sa lancée, puisque, en fait, il n’y avait rien d’autre à dépasser. Il s’agissait uniquement de savoir qui bénéficierait du capitalisme d’État, et personne ne sut égaler Lénine en ce domaine. George Bernard Shaw, retour de Russie, n’avait pas tort de déclarer dans une conférence à la Société Fabienne de Londres que » le communisme russe n’est rien d’autre que la mise en pratique du programme fabien que nous soutenons depuis quarante an" .

Et pourtant, personne n’a jusqu’à présent soupçonné les fabiens de constituer une force révolutionnaire à l’échelle mondiale. Alors que Lénine est avant tout acclamé comme un révolutionnaire, en dépit du fait que le gouvernement russe actuel, chargé d’administrer son » domaine « , publie des démentis vigoureux chaque fois que la presse parle de toasts portés par des Russes à la révolution mondiale – comme ce fut le cas récemment à propos d’un article du New York Times sur le Congrès des soviets russes. La légende qui veut que Lénine symbolise la révolution mondiale s’est établie à partir de la politique internationale conséquente qu’il a poursuivi pendant la Première Guerre mondiale. A l’époque, Lénine ne pouvait concevoir que la révolution russe n’aurait pas de répercussions et qu’elle serait abandonnée à elle-même. Et ceci pour deux raisons : la première étant qu’une telle conception aurait été en contradiction avec la situation objective qui résultait de la Première Guerre mondiale ; la seconde qu’il supposait que l’attaque des nations impérialistes contre les bolcheviks aurait raison de la Révolution russe si le prolétariat d’Europe occidentale ne venait à sa rescousse. L’appel de Lénine à la révolution mondiale était un appel au soutien et au maintien du pouvoir bolchevique. La preuve en est son inconsistance sur la question suivante : en même temps qu’il réclamait la révolution mondiale, il demandait le » droit d’auto-détermination de tous les peuples opprimés » pour leur libération nationale. Il espérait avec ces deux slogans affaiblir les forces d’intervention des pays capitalistes dans les affaires russes, en détournant leur attention sur leurs propres territoires et colonies. Les bolcheviks pouvaient ainsi souffler et, pour prolonger autant que possible cette trêve, ils firent usage de leur Internationale. Celle-ci se fixa une double tâche : d’une part, soumettre les travailleurs d’Europe occidentale et d’Amérique aux décisions de Moscou ; d’autre part, renforcer l’influence du Kremlin sur les peuples d’Asie orientale. La politique internationale reproduisait le cours de la Révolution russe. Le but visé était d’unir les intérêts des ouvriers et des paysans à l’échelle mondiale et de les contrôler à travers l’organe bolchevique, l’Internationale communiste. Le pouvoir bolchevique russe serait soutenu dans cette voie au moins ; et au cas où la révolution mondiale se propagerait vraiment, les bolcheviks pourraient dominer le monde. Si le premier dessein fut couronné de succès, il n’en fut pas de même du second. La révolution mondiale ne put progresser en tant qu’imitation de la révolution russe, et les limitations nationales de la victoire en Russie firent nécessairement apparaître les bolcheviks comme une force contre-révolutionnaire à l’échelle internationale. L’exigence d’une » révolution mondiale » se transforma donc en une théorie de » la construction du socialisme dans un seul pays « . Ceci n’est pas un travestissement de la pensée de Lénine – comme l’affirme aujourd’hui Trotsky – mais bien la conséquence directe de la pseudo-politique de révolution mondiale que poursuivit Lénine lui-même.

Il était évident à l’époque, même pour de nombreux bolcheviks, que si la révolution ne dépassait pas la Russie, elle aurait pour effet d’entraver la révolution mondiale. Dans son ouvrage, Les problèmes économiques de la dictature du prolétariat, publié en 1921 par l’Internationale communiste, Eugène Varga écrivait par exemple : » Il est à craindre que la Russie ne puisse plus être la force motrice de la révolution internationale… Il y a des communistes en Russie qui sont fatigués d’attendre la révolution européenne et qui souhaitent tirer le meilleur parti possible de leur isolement national… Avec une Russie qui se désintéresserait de la révolution sociale des autres pays, les nations capitalistes feraient bon voisinage. Je suis loin de penser qu’un tel engorgement de la Russie révolutionnaire suffirait à arrêter le progrès de la révolution mondiale. Mais sa marche en avant en serait ralentie. » A la même époque, l’accentuation des crises internes en Russie devait amener la grande majorité des communistes à penser de même. En fait, bien avant déjà, en 1920, Lénine et Trotsky avaient fait de leur mieux pour endiguer les forces révolutionnaires d’Europe. La paix mondiale était indispensable à l’établissement d’un capitalisme d’État en Russie, sous les auspices des bolcheviks. Il n’était guère souhaitable que cette paix soit troublée par des guerres ou par de nouvelles révolutions, car dans chaque cas, un pays comme la Russie serait nécessairement impliqué. C’est ainsi que Lénine, par des scissions et des intrigues, décida d’imposer aux mouvements ouvriers d’Europe occidentale la voie néo-réformiste qui devait conduire à leur désintégration. Soutenu par Lénine, Trotsky devait ainsi s’adresser sévèrement aux insurgés du centre de l’Allemagne (1921) : » Nous dirons tout simplement aux ouvriers allemands que nous considérons cette tactique de l’offensive comme des plus dangereuses, et son application pratique comme le plus grand crime politique. » Toujours avec l’approbation de Lénine et à propos d’une autre situation révolutionnaire, Trotsky déclarait, en 1923, au correspondant du Manchester Guardian : » Nous nous intéressons bien entendu à la victoire des classes travailleuses, mais il ne serait pas du tout de notre intérêt de voir une révolution éclater dans une Europe exsangue et de voir le prolétariat ne recevoir que des ruines des mains de la bourgeoisie. Nous voulons pour l’instant maintenir la paix. » Dix ans plus tard, l’Internationale communiste n’opposa pas la moindre résistance à la prise du pouvoir par Hitler. Trotsky n’a pas seulement tort, mais il doit aussi avoir perdu la mémoire – sans doute parce qu’il a perdu son uniforme – lorsqu’il décrit le refus de Staline de soutenir les communistes allemands comme étant une trahison des principes du léninisme. Alors que ce genre de trahison a été constamment pratiquée aussi bien par Trotsky que par Lénine. Mais une des maximes de Trotsky n’était-elle pas que ce qui compte n’est pas ce que l’on fait, mais qui le fait ? Dans son attitude envers le fascisme allemand, Staline s’est en fait illustré comme le meilleur disciple de Lénine. Les bolcheviks eux-mêmes n’auraient pas hésité à contracter des alliances avec la Turquie et à soutenir politiquement et économiquement les gouvernements de ce pays, même à une époque où les communistes y étaient sévèrement réprimés et parfois plus sauvagement que ne le fit jamais Hitler. Si l’on considère que l’Internationale communiste, dans la mesure où elle continue d’exister, n’est rien d’autre que le bureau de tourisme russe, et si l’on considère l’échec de tous les mouvements communistes dirigés depuis Moscou, il est bien évident que la légende de Lénine, ce révolutionnaire international, est à ce point affaiblie que l’on peut espérer qu’elle n’aura plus cours dans un proche avenir. Déjà aujourd’hui les nostalgiques de l’Internationale communiste ne se servent plus du concept de révolution mondiale, mais parlent plutôt de » Patrie des travailleurs « , formule dont ils tirent leur enthousiasme aussi longtemps qu’ils n’ont pas à y vivre en tant qu’ouvriers. Ceux qui persistent à faire de Lénine un révolutionnaire international ne cherchent en fait qu’à réveiller les vieux rêves léninistes de domination du monde, rêves que la lumière du jour a réduit en poussière.

Aucun personnage de l’histoire moderne n’a été aussi mal interprété et autant défiguré que ne l’a été Lénine. Nous avons montré que l’on ne peut lui attribuer le succès de la révolution russe, et que sa théorie et sa pratique n’avaient pas la portée internationale que l’on a voulu trop souvent leur donner. De même qu’il n’a pas, en dépit de toutes les affirmations contraires, élargi ni enrichi le marxisme. Dans l’ouvrage de Thomas B. Brameld, A Philosophical Approach to Communism récemment publié par l’université de Chicago, le communisme est encore défini comme » une synthèse des doctrines de Marx, d’Engels et de Lénine « . Et ce n’est pas uniquement dans ce livre, mais aussi dans toute la littérature du parti communiste, que Lénine est ainsi situé. Staline a décrit le léninisme comme » le marxisme de la période impérialiste « . Mais un tel jugement ne se justifie que par une surestimation sans fondement de Lénine. Car Lénine n’a pas ajouté au marxisme le moindre élément qui puisse être qualifié de nouveau et d’original. Sa position philosophique n’est autre que le matérialisme dialectique tel qu’il a été développé par Marx, Engels et Plékhanov. Et c’est à lui qu’il se réfère pour tout problème important – qu’il brandit comme critère universel, comme arme de la dernière heure. Dans son principal ouvrage philosophique, Marxisme et empirio-criticisme, il s’est borné à répéter Engels en opposant les différentes conceptions philosophiques et en terminant par l’opposition entre matérialisme et idéalisme. Le matérialisme affirmant la primauté de la nature sur l’esprit, l’idéalisme partant de la démarche inverse. Lénine a repris à son compte cette définition en l’étayant d’éléments empruntés à diverses sources ; il n’a apporté aucun enrichissement majeur à la dialectique marxienne et il est impossible, dans le domaine philosophique, de parler d’une école léniniste.

Pour ce qui est de l’économie, l’œuvre de Lénine reste bien en deçà de ce que l’on a voulu y voir. Certes, ses écrits économiques sont davantage marxistes que ceux de ses contemporains, mais ils ne sont que l’application brillante de doctrines existantes basées sur le marxisme. Du reste, Lénine n’avait aucunement l’intention de s’ériger en théoricien économique original, puisqu’il estimait que Marx avait déjà tout dit en ce domaine. Convaincu qu’il était impossible de dépasser Marx, il devait se borner à prouver que les postulats marxistes concordaient avec la situation existante. Son principal ouvrage d’économie, Le Développement du capitalisme eu Russie en dit long sur ce point. Lénine n’a jamais voulu être autre chose que le disciple de Marx et seule la légende peut parler d’une théorie du » léninisme" .

Lénine se voulait avant tout un politicien pratique. Ses ouvrages théoriques sont presque exclusivement de nature polémique. Il s’y attaque aux ennemis théoriques et autres du marxisme, avec lequel il s’identifie. Pour le marxisme, la pratique décide de la justesse d’une théorie. En tant que praticien au service de la pensée de Marx, Lénine a peut être rendu un immense service au marxisme. Toutefois, chaque pratique est, pour le marxisme, une pratique sociale que les individus ne peuvent modifier ou influencer que dans une faible mesure, et sur laquelle ils ne peuvent jamais avoir d’action décisive. On ne peut nier que l’union de la théorie et de la pratique, du but final envisagé et des problèmes concrets qui se posent dans l’instant – préoccupations constantes de Lénine – ne soit une grande réussite. Mais cette réussite ne peut se mesurer que par le succès qui l’accompagne, et ce succès, nous l’avons déjà dit, fut refusé à Lénine. Non seulement son oeuvre s’est avérée incapable de faire avancer le mouvement révolutionnaire mondial, mais elle n’a pas su établir les conditions préalables à la construction d’une véritable société socialiste eu Russie. Les succès qu’il a pu remporter, loin de le rapprocher de son but, l’en ont éloigné.

La situation qui existe aujourd’hui en Russie et la condition des travailleurs à travers le monde devraient suffire à prouver à tout observateur communiste que la politique » léniniste » actuelle est l’exact opposé de la phraséologie qu’elle emploie. Cette contradiction finira bien par détruire la légende artificielle de Lénine et l’histoire pourra enfin remettre Lénine à sa véritable place.

Paul Mattick

Notes

[1] La bourgeoisie. [2] L’État et la révolution, Ed. de Moscou p. 66.

Et le même Paul Mattick dans "Stalinisme et bolchevisme" :

Le bolchevisme de Lénine et Trotsky diffère tout autant du stalinisme que la peste brune hitlérienne de l’année 1933 diffère du national-socialisme de la deuxième guerre mondiale. Mais, vient-on à examiner les écrits de Lénine et Trotsky antérieurs à la naissance du stalinisme, et on découvre que tout ce qui se trouve dans l’ »arsenal » stalinien a son correspondant chez les deux autres. Trotsky, par exemple, a, tout comme Staline, présenté le travail forcé comme l’application d’un « principe socialiste ». Il croyait dur comme fer qu’un socialiste sérieux ne pouvait contester à l’Etat ouvrier le droit de faire sentir la puissance de sa dextre à tout ouvrier qui refuserait de mettre à sa disposition la force de travail qu’il représente. Et c’est le même Trotsky qui se dépêcha d’attribuer un « caractère socialiste » à l’inégalité, arguant que « tout travailleur qui en fait plus qu’un autre pour l’intérêt général a, en conséquence, droit à une part plus grande du produit social que le paresseux, le négligeant ou le saboteur ». C’est toujours Trotsky qui s’affirmait convaincu que « tout doit être fait pour encourager le développement de l’émulation dans la sphère de la production ». Il va de soi que, chaque fois, ces affirmations étaient présentées comme autant de « principes socialistes » valables pour la période de transition. C’étaient, tout simplement, les difficultés objectives qui se dressaient sur la route de la socialisation complète, qui contraignaient à recourir à ces méthodes. Ce n’était pas par goût, mais par nécessité, qu’il fallait renforcer la dictature du Parti à un point tel qu’on en venait à supprimer toute liberté d’action, alors que celle-ci, sous une forme ou sous une autre, est autorisée dans les Etats bourgeois. Et Staline est tout autant fondé à évoquer la « nécessité » comme excuse.

Ne voulant pas avancer contre le stalinisme que des arguments qui, en fin de compte, apparaissent comme l’expression d’une antipathie personnelle contre un concurrent dans les luttes du Parti, Trotsky s’est trouvé obligé de découvrir des différences politiques entre Staline et lui-même, mais aussi entre Staline et Lénine. Ce faisant, il pense pouvoir étayer l’affirmation qu’en Russie comme ailleurs, les choses auraient évolué tout autrement sans Staline.

Mais il ne peut guère exister de différences « théoriques » entre Lénine et Staline puisque le seul ouvrage théorique qui soit signé de ce dernier a en fait été directement inspiré par Lénine et écrit sous son contrôle direct. Si, d’autre part, on admet que la « nature » de Staline « exigeait » la machine centralisée du Parti, il ne faut pas oublier que c’est Lénine qui lui a construit un appareil si parfait. Là encore on ne voit guère de différence entre les deux. En réalité, Staline ne fut guère gênant pour Lénine, tant que celui-ci fut actif, quelque désagréable qu’il ait pu être pour le « numéro deux du bolchevisme ».

Pourtant il faut bien qu’il y ait une différence entre léninisme et stalinisme si l’on veut comprendre ce que Trotsky appelle le « thermidor soviétique », à condition, bien entendu, d’admettre qu’il y a bien eu un tel thermidor. Remarquons déjà que Trotsky donne quatre estimations différentes de l’époque où ce thermidor a eu lieu. Dans sa biographie de Staline, il élude cette question. Il se borne simplement à constater que le thermidor soviétique est lié à la « croissance des privilèges de la bureaucratie ». Mais voilà : cette constatation nous ramène à des périodes de la dictature bolchevique antérieures au stalinisme, celles où justement Lénine et Trotsky, l’un comme l’autre, se sont trouvés jouer un rôle dans la création de la bureaucratie d’Etat, augmentant les privilèges de celle-ci dans le but de faire croître son efficacité. La lutte pour le pouvoir

Lorsqu’on examine ce qui s’est passé en réalité, c’est-à-dire la lutte acharnée pour le pouvoir qui ne s’est manifestée au grand jour qu’après la mort de Lénine, on en vient à soupçonner tout autre chose qu’un thermidor soviétique. Car il apparaît clairement qu’à cette époque l’Etat bolchevique était déjà suffisamment fort, ou à tout le moins se trouvait dans une situation telle qu’il pouvait, jusqu’à un certain point ne pas tenir compte des exigences des masses russes ni de celles de la bourgeoisie internationale. La bureaucratie montante commençait à se sentir suffisamment maîtresse de la Russie : la lutte pour les « Rosines » [*] de la Révolution entrait dans sa phase la plus générale et la plus aiguë.

Tous ceux qui participaient à cette lutte ne manquaient jamais de rappeler avec insistance qu’il fallait bien recourir à la dictature pour faire face aux contradictions non résolues entre « ouvriers » et « paysans », aux problèmes posés par l’arriération économique du pays, et au danger, sans cesse renouvelé, d’une attaque venue de l’extérieur. Et, pour justifier la dictature, on eut recours à toutes sortes d’arguments.

La lutte pour le pouvoir qui se déroulait au sein de la classe dominante se traduisit ainsi en programmes politiques : pour ou contre les intérêts des paysans, pour ou contre l’affaiblissement des conseils d’entreprise, pour ou contre une offensive politique sur la scène internationale. On échaffauda des théories pompeuses pour se concilier la bienveillance de la paysannerie, pour traiter des rapports entre bureaucratie et révolution, de la question du Parti, etc. Le summum fut atteint lors de la controverse Trotsky – Staline sur la « révolution permanente » et sur la théorie du « socialisme dans un seul pays ».

1 Message

  • LE BOLCHEVISME EST-IL RESPONSABLE DU STALINISME ?

    L’erreur de ce raisonnement commence avec l’identification tacite du bolchevisme, de la Révolution d’Octobre et de l’Union Soviétique. Le processus historique, qui consiste dans la lutte des forces hostiles, est remplacé par l’évolution du bolchevisme dans le vide. Cependant le bolchevisme est seulement un courant politique, certes étroitement lié à la classe ouvrière, mais non identique à elle. Et, outre la classe ouvrière, il existe en U.R.S.S. plus de cent millions de paysans, de nationalités diverses, un héritage d’oppression, de misère et d’ignorance.

    L’Etat créé par les bolcheviks reflète, non seulement la pensée et la volonté des bolcheviks, mais aussi le niveau culturel du pays, la composition sociale de la population, la pression du passé barbare et de l’impérialisme mondial, non moins barbare. Représenter le processus de dégénérescence de l’Etat Soviétique comme l’évolution du bolchevisme pur, c’est ignorer la réalité sociale au nom d’un seul de ses éléments isolé d’une manière purement logique. Il suffit au fond de nommer cette erreur élémentaire par son nom pour qu’il n’en reste pas trace.

    Le bolchevisme lui-même, en tout cas, ne s’est jamais identifié ni à la Révolution d’Octobre, ni à l’Etat Soviétique qui en est sorti. Le bolchevisme se considérait comme un des facteurs de l’histoire, son facteur "conscient", facteur très important mais nullement décisif. Nous voyons le facteur décisif —sur la base donnée des forces productives - dans la lutte des classes, et non seulement à l’échelle national, mais aussi internationale.

    Quand les bolcheviks faisaient des concessions aux tendances petites-bourgeoises des paysans, qu’ils établissaient des règles strictes pour l’entrée dans le parti, qu’ils épuraient le parti des éléments qui lui étaient étrangers, qu’ils interdisaient les autres partis, qu’ils introduisaient la N.E.P., qu’ils en venaient à céder des entreprises sous forme de concessions ou qu’ils concluaient des accords diplomatiques avec des gouvernements impérialistes, eux, bolcheviks, tiraient des conclusions particulières de ce fait fondamental qui leur était clair théoriquement depuis le début même ; à savoir que la conquête du pouvoir, quelque importante qu’elle soit en elle-même, ne fait nullement du parti le maître tout-puissant du processus historique. Certes, après s’être emparé de l’Etat, le parti reçoit la possibilité d’agir avec une force sans précédent sur le développement de la société ; mais en revanche lui-même est soumis à une action décuplée de la part de tous les autres membres de cette société. Il peut être rejeté du pouvoir par les coups directs des forces hostiles. Avec des rythmes plus lents de l’évolution, il peut, tout en se maintenant au pouvoir, dégénérer intérieurement. C’est précisément cette dialectique du processus historique que ne comprennent pas les raisonneurs sectaires qui tentent de trouver dans la putréfaction de la bureaucratie staliniste un argument définitif contre le bolchevisme. Au fond, ces Messieurs disent ceci : mauvais est le parti révolutionnaire qui ne renferme pas en lui-même de garanties contre sa dégénérescence.

    En face d’un pareil critère, le bolchevisme est évidemment condamné ; il ne possède aucun talisman. Mais ce critère lui-même est faux. La pensée scientifique exige une analyse concrète : comment et pourquoi le parti s’est-il décomposé ? Jusqu’à maintenant personne n’a donné cette analyse, sinon les bolcheviks eux-mêmes. Ils n’ont nullement eu besoin pour cela de rompre avec le bolchevisme. Au contraire, c’est dans l’arsenal de celui-ci qu’ils ont trouvé tout le nécessaire pour expliquer son sort. La conclusion à laquelle nous arrivons est celle-ci : évidemment le stalinisme est sorti du bolchevisme ; mais il en est sorti d’une façon non pas logique, mais dialectique ; non pas comme son affirmation révolutionnaire, mais comme sa négation thermidorienne. Ce n’est nullement une seule et même chose.

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