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Le stalinisme, oeuvre méthodique de destruction du communisme

lundi 23 juillet 2012, par Robert Paris

Extraits de « Le grand jeu » de Leopold Trepper

En route pour Moscou, je m’arrêtai quelques jours à Berlin.

Les militants de gauche que je rencontrai dans la capitale allemande sous-estimaient le danger nazi. Communistes et socialistes, raisonnant uniquement en termes électoraux et parlementaires, affirmaient que jamais le parti d’Hitler n’aurait la majorité au Reichstag. Lorsque j’objectais que les nazis risquaient de prendre le pouvoir par la force et qu’ils étaient beaucoup mieux préparés à cette éventualité que tous les partis ouvriers, mes interlocuteurs ne me suivaient pas.

Les Sections d’Assaut, pourtant, martelaient avec de plus en plus d’insistance les pavés du bruit de leurs bottes. Les batailles de rue étaient quotidiennes, les groupes de choc hitlériens n’hésitaient pas à s’attaquer aux militants de gauche.

Pendant ce temps, le parti socialiste et le parti communiste, qui réunissaient à eux deux plus de quatorze millions d’électeurs, refusaient de former un front unique. « L’arbre nazi, selon le mot célèbre de Thaelmann, secrétaire général du parti communiste allemand, ne devait pas cacher la forêt social-démocrate. » Six mois plus tard, l’arbre nazi étendait son ombre sur l’ensemble de l’Allemagne…

(…) Je quittai Berlin, convaincu de l’imminence de la catastrophe. Dans le train qui m’emmenait vers Moscou, les voyageurs étaient rares. Aux approches de la frontière russe, j’étais seul, non seulement dans le compartiment, mais dans tout le wagon. L’union soviétique constituait encore, pour le reste du monde, une énigme. Cauchemar des possédants de tous les continents, elle représentait pour moi la patrie des travailleurs.

Quand je vis apparaître l’immense panneau qui marquait l’entrée en territoire soviétique, portant le fameux appel de Marx : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », l’émotion me saisit. Mon cœur débordait de fierté de participer à la construction de ce monde nouveau où les hommes, brisant leurs chaînes, faisaient table rase du passé. J’avais rêvé de la patrie du socialisme. J’y étais.

A la gare frontière, j’étais attendu. Je poursuivis ma route dans un wagon aménagé en compartiments de deux personnes. Deux ou trois heures plus tard, un officier de l’Armée Rouge entra. Il était très heureux de rencontrer un communiste étranger et, en mélangeant le russe, le polonais et l’allemand, nous nous mîmes à bavarder. En arrivant près de Moscou, il fit de l’ordre dans ses bagages. Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je vis que ses deux immenses valises étaient remplies de morceaux de pain sec… Il me dit en refermant ses bagages : « Vous voyez, j’apporte des cadeaux à ma famille qui habite la campagne ! »

A Moscou, je fus saisi par un spectacle étonnant. La gare et les environs étaient occupés par des milliers et des milliers de paysans qui, avec leurs familles, attendaient, prostrés, serrant leurs sacs contre eux, l’arrivée de leur train. Je me demandais : « Mais où vont-ils ? » Chassés de leur village, ils s’en allaient très loin vers l’est, vers la Sibérie où ne manquait pas la terre vierge à remuer. (…)

Le lendemain, je me rendis à Woronzowe-Pole où étaient logés les émigrés politiques. C’est, près du centre de la ville, une grande demeure bourdonnante d’agitation. De vieux militants de tous les pays, des Polonais, des Hongrois, des Lituaniens, des Yougoslaves, des Japonais même, contraints de quitter leur pays, habitaient là. Comme ils attendaient plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant de recevoir un emploi, ils passaient le plus clair de leur temps à discuter. Les uns approuvaient la collectivisation, les autres rétorquaient qu’elle avait provoqué la famine en Ukraine – j’appris ainsi qu’on crevait de faim dans cette région. L’âpreté et la liberté des propos me rappelaient ces réunions de Paris où nous discutions à perte de vue et d’arguments avec les militants socialistes et trotskystes. On me donna une chambre que je partageai avec deux camarades. (…)

A cette époque, il existait à Moscou quatre universités communistes. La première, l’école Lénine, était réservée aux militants qui avaient acquis une grande pratique mais n’avaient pas eu la possibilité de suivre des études. Par cette université passaient les futurs dirigeants des partis communistes. Tito y étudiait alors. La deuxième université, celle où j’étais inscrit, était l’université Marchlevski, du nom de son premier recteur. Elle était réservée aux minorités nationales, mais on y trouvait en fait près de vingt sections : polonaise, allemande, hongroise, bulgare, etc. A chacune était rattaché un groupe spécialisé de militants appartenant à la minorité nationale de ce pays. (…) Nous participions également aux soirées organisées par la Société des vieux bolcheviks, qui fut tolérée jusqu’en mai 1935. De prestigieux militants appartenant déjà à l’histoire, ou qui continuaient de la faire. Radek, Zinoviev, Kamenev animaient les débats. Zinoviev me faisait une impression bizarre qui provenait sans doute de la distorsion entre ses propos, toujours enflammés, violents, et le timbre de sa voix aigre et aigüe, qu’il ne parvenait pas à poser. (…) Boukharine me fascinait. Excellent orateur, brillant, très cultivé, il avait déserté la politique pour se consacrer à la littérature. Il recevait régulièrement, à la fin de son exposé, une véritable ovation qu’il accueillait toujours le visage fermé. Un jour, le regard triste tourné vers la salle qui l’acclamait, il laissa échapper : « Chacun de ces applaudissements me rapproche de la mort ! »

Lucide, Radek l’était, lui aussi, mais il se réfugiait derrière une ironie grinçante et cynique. Il approuvait toujours les changements politiques et écrivait, sans en croire un mot, de longs articles pour expliquer la ligne officielle. Mais personne n’était dupe.

Excédé par ses plaisanteries qui faisaient le tour de Moscou, Staline le convoqua : « Il est injuste, rétorqua Radek, de m’accuser d’être l’auteur des anecdotes antisoviétiques. Il y en a d’autres… »

(…) Quelques mois après mon arrivée, nous apprîmes le « suicide » de la femme de Staline. Les étudiants des université qui participèrent aux funérailles se chuchotaient d’une oreille à l’autre dans le cortège : « S’est-elle suicidée ou a-t-elle été abattue par Staline ? » (…)

Les horizons que j’apercevais alors n’étaient pas sans nuages… loin de là.

Ainsi, lorsque j’arrivai en Union soviétique, la collectivisation était considérée dans le parti comme une affaire résolue ; les vieux militants toutefois continuaient d’en parler, tant l’expérience les avait traumatisés. A l’origine, Staline avait décidé d’anéantir les koulaks en tant que classe. Très vite, cette notion avait évolué. En effet, en mars 1930, alors que la campagne de collectivisation battait son plein, parut un article de Staline, « le vertige du succès », où il condamnait le principe de l’intégration volontaire dans les kolkhozes. Désormais les paysans s’intégreraient aux kolkhozes, à coups de canon s’il le fallait. Nous, jeunes étudiants qui avions lu Lénine, nous savions que la collectivisation n’avait de chances de réussir que par l’éducation et la persuasion des paysans. En outre, elle n’était possible qu’à partir d’un certain niveau de développement industriel qui permettrait de fournir aux campagnes l’infrastructure matérielle nécessaire. Dans les universités circulait la rumeur que la collectivisation avait fait cinq millions de victimes. On racontait que des populations entières avaient été déportées, décimées. Le 1er mai 1934, je dirigeai une délégation de communistes étrangers dans le Kazakhstan… A Karaganda, nous fûmes reçus par le dirigeant du parti qui nous fit visiter la ville. Arrivés à la périphérie, il nous montra en contrebas un vaste camp : « Vous voyez là-bas, c’est un camp d’anciens koulaks, dit-il. On les a amenés ici avec leurs familles pour les faire travailler dans les mines. » Et, avec un cynisme d’un parfait naturel : « Les responsables de l’installation du campement ont pensé à tout, sauf à l’arrivée d’eau. Alors une épidémie de typhus s’est déclarée, et il y a eu plusieurs milliers de victimes. Ceux que vous voyez maintenant, c’est la deuxième vague ! »

Une grande soirée fut organisée. Nous étions assis en compagnie du secrétaire du parti et d’un colonel du NKVD. Celui-ci nous désigna quatre hommes, très bien habillés qui appartenaient à la génération d’avant la Révolution : « Ce sont nos ingénieurs qui dirigent l’exploitation du charbon qui fera de Karaganda le deuxième centre minier d’Union soviétique ! »

Les quatre ingénieurs se présentent et, immédiatement, leurs noms me font sursauter : en 1928, onze ingénieurs avaient été accusés de sabotage et exécutés après un procès qui avait fait sensation en Union soviétique. Et voici que plusieurs n’entre eux sont devant moi ! Je me tourne vers le colonel du NKVD et je lui dit : « Ecoutez, j’ai l’impression que ce sont les principaux accusés du procès Chuchty !

- Vous avez raison, c’est bien eux…
- Mais, ils avaient été condamnés à mort, et nous croyions qu’ils avaient été passés par les armes… »

Mon interlocuteur marqua une pause, puis : « Fusiller quelqu’un, vous savez, ça ne coûte pas très cher, mais comme ils étaient particulièrement compétents et que nous pensions pouvoir les utiliser, nous les avons amenés ici et nous leur avons dit : « Sous vos pieds gisent d’énormes réserves de charbon… Après le Donbass, cette région de Karaganda peut et doit devenir le deuxième centre houiller d’Union soviétique. A vous de prendre la direction des opérations et de deux choses l’une : ou vous réussissez et vous aurez la vie sauve, ou bien… » Ils sont là depuis le lendemain de leur condamnation, ajouta l’homme du NKVD, ils sont libres et ils ont fait venir leurs familles… » Nous étions stupéfaits par cette révélation : si les onze ingénieurs avaient effectivement commis les fautes dont ils étaient accusés, ils méritaient cent fois la mort, et le marchandage auquel on s’était livré auprès d’eux était inconcevable. L’une des personnes présentes nous éclaira :

« Les ingénieurs en question, nous expliqua-t-elle, n’étaient pas des fanatiques du régime, il faut le dire bien franchement. Or, dans la région du Donbass où ils étaient chargés de l’exploitation, la production marchait au ralenti. Des inondations s’étaient produites dans les galeries, dues certainement à des accidents naturels. Peut-être quelques tentatives de sabotage jouèrent-elles un rôle… Toujours est-il que, vraies ou fausses, on organisa autour d’elles un grand battage et un procès pour expliquer devant le pays la faiblesse de la production. Nous n’avions aucune crainte et nous savions pertinemment qu’ils étaient capables de diriger l’exploitation de cette région… »

A des ingénieurs condamnés à mort pour « sabotage », on confiait l’exploitation de la seconde région minière d’Union soviétique. On avait transformé en mineurs d’anciens koulaks qui mouraient du typhus dans des camps sans hygiène ! Communistes et étudiants, nous voyions d’un coup se creuser, entre la théorie que diffusait notre université et la réalité, des abîmes insoupçonnés. (…)

C’est à cette époque que je pris connaissance du « Testament de Lénine » dont un exemplaire dactylographié circulait seulement parmi les étudiants en qui la Direction avait une confiance particulière. Cette lecture me fit l’effet d’une révélation : « Staline, écrivait Vladimir Ilitch, est excessivement brutal, et ce travers, qui peut être toléré entre nous et dans les contacts entre communistes, devient un défaut intolérable pour celui qui occupe le poste de secrétaire général. De ce fait, je propose que les camarades étudient la possibilité d’écarter Staline de ce poste… »

Lénine, par contre, soulignait les éminentes qualités de Trotsky tout en lui reconnaissant des défauts. (…)

Je me souviens avoir constaté que la naissance du culte de Staline avait commencé précisément en 1929, l’année de son cinquantième anniversaire.

C’est alors qu’apparurent dans les journaux les qualificatifs de « génial », « grand chef », « continuateur de Lénine », « guide infaillible ». Ceux qui recouraient sans mesure à ces épithètes et signaient les articles de la Pravda ou des Isvestia étaient les anciens chefs de l’opposition ! Zinoviev, Kamenev, Radek, Piatakov rivalisaient de zèle louangeur pour mieux faire oublier qu’ils avaient eu l’audace de s’opposer à Staline. En 1929, les fractions dans le parti n’existaient plus. Les oppositions avaient été défaites… et leurs dirigeants retrouvaient des postes de responsabilité. Boukharine était rédacteur en chef des Isvestia ; Radek devint l’un des principaux rédacteurs de la Pravda et conseiller de Staline pour la politique étrangère.

Une maladie très grave, la duplicité, se développa dans le parti. Du vivant de Lénine, la vie politique dans le parti bolchevique fut toujours très animée. Aux congrès, dans les plénums, aux réunions du Comité central, les militants disaient franchement ce qu’ils pensaient. Cette confrontation démocratique, souvent âpre, donnait sa cohésion et sa vitalité au parti. A partir du moment où Staline étendit son pouvoir sur l’appareil, les vieux bolcheviks eux-mêmes n’osèrent plus s’opposer aux décisions ou simplement les discuter. Certains se taisaient, déchirés, d’autres se retirèrent de la vie politique active. (…) Les militants devaient choisir entre leur responsabilité, voire leur sécurité personnelle, et leur conscience révolutionnaire. Beaucoup se turent, courbèrent l’échine et acceptèrent. Donner son avis sur les questions du jour devenait un acte de bravoure. On ne parlait à cœur ouvert qu’à ses amis sûrs, et encore ! Aux autres, il fallait réciter les litanies officielles de la Pravda.

A partir de 1930, il n’y eut à la direction du parti que des gens qui étaient toujours d’accord sans réticence avec Staline sur n’importe quelle question, y compris sur des points où il aurait été tout à fait normal, même souhaitable, que différents avis s’expriment. Les exceptions furent rares : quelques dirigeants, des vieux communistes qui n’acceptaient pas de voir le parti de Lénine se transformer en ordre religieux ont eu parfois le courage de dire non. (…)

En même temps que le culte de Staline se développa le culte du parti. Le parti ne peut pas se tromper, le parti ne commet jamais d’erreurs… On ne peut pas avoir raison contre le parti. Le parti est sacré. Ce que dit le parti – par la bouche de son secrétaire général – est parole d’évangile. Désapprouver, contester est sacrilège. Hors du parti, point de salut. Si l’on n’est pas avec le parti, on est contre lui… Telles étaient les vérités intangibles que l’on assenait aux sceptiques ; quant aux hérétiques, ils ne méritaient pas l’ombre d’une absolution : on les vouait à l’excommunication ! (…)

Au mois de mars 1934, lors du dix-septième congrès du parti et pour la première fois, aucune résolution n’avait été votée. Les délégués approuvèrent à main levée une motion qui les invitait « à se laisser guider dans leur travail par les thèses et les objectifs proposés dans les discours du camarade Staline ». C’était la consécration de la mainmise complète sur le parti par son secrétaire général. Mais chaque médaille a son revers. Ce pouvoir absolu, despotique et déjà tyrannique, qui s’était imposé lentement au cours de la décennie écoulée, effraya une partie des délégués. L’élection à bulletin secret des membres du comité central fut l’occasion d’un dernier sursaut. Les résultats officiels proclamés du haut de la tribune mettaient en tête Staline et Kirov, qui avaient reçu les voix de tous les délégués, à l’exception de trois. La réalité était bien différente : deux cent soixante délégués, soit plus du quart, avaient rayé le nom de Staline. Terrifié, l’organisateur du congrès, Kaganovitch, décida de brûler les bulletins de vote et d’annoncer pour Staline le même résultat que celui réellement obtenu par Kirov. Naturellement, cette transaction de coulisse n’échappa pas à Staline : le vote déclencha le sanglant processus qui devait conduire aux grandes purges. (…) Pour déclencher la purge, il fallait un prétexte, et quand les prétextes n’existent pas, on peut toujours les inventer. Le 1er décembre 1934, Kirov était assassiné. (…)

Le 18 janvier 1935, la direction du parti communiste envoya à tous les dirigeants locaux la directive de « mobiliser les forces pour détruire les éléments hostiles ». Avec ce vocable vague d’ « éléments hostiles », le NKVD avait la voie libre. Pour les débusquer, on suscita la suspicion et la délation ; la presse aux ordres réclama des coupables, des centaines d’articles invitèrent les citoyens soviétiques à tenir le langage de la « vérité », c’est-à-dire que le voisin de palier, le camarade de travail, le voyage de l’autobus, le piéton pressé se transformèrent en suspects. Observer, surveiller, dénoncer : l’espionnite s’abattit sur tout le pays. (…)

Vinrent les procès. Les vieux bolcheviks, compagnons de Lénine, accusés de l’invraisemblable, devenus espions, anglais, français, polonais, qu’importe le pays ! Les preuves ? Fabriquées, grossières. A chaque procès, on énumérait les membres du bureau politique qui avaient failli être assassinés par les accusés. La liste variait. On retrouvait parfois au procès suivant, dans le box, ceux qui, « menacés » quelques mois plus tôt par quelque complot, étaient à leur tour accusés de terrorisme. Ce tragique spectacle, dont la grossière mise en scène aurait dû ouvrir les yeux les plus fermés, était destiné à développer chez les citoyens soviétiques une formidable terreur. Une incroyable psychose collective, entretenue par tous les rouages de l’Etat, s’empara du pays. La démesure et l’irrationnel submergèrent tout. Pourquoi des communistes comme Kamenev, Zinoviev et Boukharine avouèrent-ils ? La question, pour des millions de personnes dans le monde, resta sans réponse pendant très longtemps. En Union soviétique même, l’épais voile de mensonges et de falsification ne fut que très tardivement et partiellement levé. En 1964, pendant le très bref dégel, parut le neuvième volume de l’histoire de l’URSS, publié par l’Académie des sciences. On y lit :

« Après le meurtre de Kirov eurent lieu quatre procès d’anciens membres de groupes de l’opposition, en janvier 1935, août 1936, janvier 1937 et mars 1938. Trois d’entre eux se déroulèrent publiquement. On accusa tous les inculpés de trahison, d’espionnage, d’actes de terrorisme contre Staline et Molotov, du meurtre de Gorki et d’autres personnalités. L’analyse des sources montre que l’instruction des causes se fit en violation flagrante des normes légales et, cela, même dans les procès publics. Les accusations se fondent sur les aveux des accusés, ce qui contredit directement le principe de l’innocence présumée des accusés. Karl Radek déclara, pendant le procès, que celui-ci reposait tout entier sur la déposition de deux personnes, Piatakov et lui-même. Il demanda ironiquement à Vychinski (le procureur) comment on pouvait considérer leur déposition comme des preuves, alors qu’ils étaient des bandits et des espions. » (…) Tel était, en 1964, le point de vue officiel du pouvoir. Or nous sommes loin de la vérité. Il faudrait encore raconter les tortures physiques et morales, le chantage systématique sur la famille des inculpés. Le sort inique réservé aux quelques dizaines de victimes des procès ne doit pas nous faire perdre de vue que la répression toucha des millions de citoyens soviétiques : pour eux, il n’était pas besoin d’aveux ! (…)

Le cas Piatnitski illustre parfaitement cette répression en « jeu de quilles » : Piatnitski était un vieux bolchevik, proche collaborateur de Lénine. Après la création du Komintern, il devint l’un de ses principaux dirigeants. Grand organisateur, il avait été nommé chef de la section des cadres. Un jour, au début de 1937, il fut arrêté et jugé comme espion allemand. (…)

Spectateurs privilégiés, les communistes étrangers virent déferler la vague. Loin de résister, les dirigeants des partis communistes, qui siégeaient à la tête du Komintern, laissaient faire ou encourageaient des pratiques qui n’avaient plus rien à voir avec le socialisme.

Les partis communistes du monde entier se solidarisèrent sans réserve avec la politique stalinienne. (…) Les dirigeants des partis communistes, les responsables étrangers du Komintern voyaient chaque jour s’étendre la répression : comment auraient-ils pu l’ignorer, alors que disparaissaient en même temps les représentants des partis communistes étrangers qui étaient à Moscou ? Plusieurs milliers de communsites des autres pays qui militaient dans le Komintern, le Profintern, l’Internationale des paysans, l’internationale de la jeunesse, l’Organisation des femmes vivaient alors dans la capitale soviétique : quatre-vingt pour cent furent liquidés ! (…)

Un jour de printemps1937, Béla Kun arrive à une réunion du Comité exécutif du Komintern où il siège avec des militants qu’il connaît depuis des années. Autour de la table sont assis Dimitrov, Manouilski, Varga, Pieck, Togliatti et un dirigeant du PC français. Manouilski prend la parole et annonce qu’il a une importante déclaration à faire. D’après des documents transmis par le NKVD, il semble que Béla Kun soit un espion roumain depuis 1921. Tous les présents savaient qui était Béla Kun, connaissaient son dévouement à la cause du socialisme, et une heure auparavant lui serraient chaleureusement la main. Aucun ne proteste, ni même ne demande des éclaircissements. La séance est levée. A la sortie, une voiture du NKVD attend Béla Kun que l’on ne reverra jamais.

Quelques mois plus tard… Le décor n’a pas changé, les acteurs-accusateurs sont les mêmes. Autour de la table, deux places vides, celles des représentants du parti communiste polonais. L’inévitable Manouilski explique très sérieusement que tous les dirigeants du parti polonais sont des agents du dictateur Pilsudski depuis 1919…

En 1938, le parti polonais fut officiellement dissous par l’Internationale communiste sous le prétexte qu’il était un repaire favori du contre-espionnage des revanchards nationalistes. Grossier subterfuge : Staline préparait le rapprochement avec l’Allemagne aux dépens de la Pologne. Au même moment et dans les mêmes conditions, furent dissous le parti ukrainien et le parti de la Biélorussie de l’ouest.

Ces décisions furent prises dans des réunions officielles de l’Internationale. Comment se fait-il qu’aucun dirigeant des grands partis d’Europe n’ait levé la main pour demander la création d’une commission d’enquête ? Comment ont-ils accepté de voir condamner sans preuves leurs camarades de combat ? Après le vingtième congrès, en 1956, tous ces dirigeants jouèrent la stupéfaction. A les entendre, le rapport de Kroutchev était une véritable révélation. Ils avaient été en réalité les complices conscients des liquidations, y compris des membres de leurs propres partis ? (…)

C’est seulement en 1938 que Staline put « nettoyer » Moscou de ses militants communistes. Les lueurs d’Octobre s’éteignaient dans les crépuscules carcellaires. La Révolution dégénérée avait donné naissance à un système de terreur et d’horreur où les idéaux du socialisme étaient bafoués au nom d’un dogme fossilisé que les bourreaux avaient encore le front d’appeler marxisme.

Et pourtant nous avons suivi, déchirés mais dociles, broyés par l’engrenage que nous avions mis en marche de nos propres mains. Rouages de l’appareil, terrorisés jusqu’à l’égarement, nous nous sommes faits les instruments de notre propre soumission. Tous ceux qui ne se sont pas dressés contre la machine stalinienne sont responsables, collectivement responsables. Je n’échappe pas à ce verdict.

Mais qui donc à cette époque protesta ? Qui se leva pour crier son dégoût ?

Les trotskystes peuvent revendiquer cet honneur. A l’instar de leur leader, qui paya son opiniâtreté d’un coup de piolet, ils combattirent totalement le stalinisme, et ils furent les seuls. A l’époque des grandes purges, ils ne pouvaient plus crier leur révolte que dans les immensités glacées où on les avait traînés pour mieux les exterminer. Dans les camps, leur conduite fut digne et même exemplaire. Mais leur voix se perdit dans la toundra.

Aujourd’hui, les trotskystes ont le droit d’accuser ceux qui jadis hurlèrent à la mort avec les loups. Qu’ils n’oublient pas toutefois qu’ils possédaient sur nous l’avantage immense d’avoir un système politique auquel ils pouvaient se raccrocher dans la détresse profonde de la Révolution trahie. Eux n’ « avouaient » pas, car ils savaient que leurs aveux ne servaient ni le parti ni le socialisme.

Le stalinisme en portrait / Quel rapport avec la politique de Lénine ?

Qu’est-ce que le stalinisme ?

Comment Lénine et Trotsky ont combattu Staline

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