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Trois classes ou la guerre civile

mercredi 8 janvier 2014, par Robert Paris

Trois classes ou la guerre civile

Pour bien des commentateurs, le marxisme se limite à l’opposition entre exploiteurs et exploités, entre prolétaires et capitalistes, entre possesseurs de capitaux et possesseurs de leur force de travail. S’il est vrai que ce sont aujourd’hui les deux forces sociales ayant des perspectives historiques à défendre, il n’est pas exact, ni approximativement exact, que la société se divise seulement en deux classes aux intérêts diamétralement opposés. Ce n’est là que la première étape de l’analyse marxiste mais, immédiatement après, Marx, Lénine et Trotsky ont toujours affirmé qu’une autre question était déterminante : la situation et la position de la classe intermédiaire, de la petite bourgeoisie.

Ce point n’est pas propre à la société bourgeoise. Toute l’Histoire de la lutte des classes démontre la même importance de l’existence et de la stabilité d’une classe moyenne, critère déterminant de la stabilité de la société de classe. Les formes de division en classes ont considérablement varié au cours de l’Histoire et suivant les régions mais toujours cette règle a été déterminante : tant que la classe intermédiaire ne chute pas dans la classe inférieure, la société d’exploitation conserve sa stabilité. L’existence des trois classes est un critère de durabilité et de conservation du système.

Une erreur classique consiste à considérer la révolution sociale comme un affrontement entre seulement deux classes : classe exploitée et classe exploiteuse alors qu’il y a toujours eu un enjeu politique et social : qui influencera la classe intermédiaire quand le soutien de celle-ci à la classe dirigeante est déstabilisé par la crise économique et sociale. Tel a été par exemple l’enjeu politique et social du prolétariat dans la révolution russe, consciemment assumé par Lénine et Trotsky. Mais cela a aussi été l’enjeu de la Révolution bourgeoise, par exemple en France en 1789-1793 et l’enjeu du pouvoir napoléonien, enjeu que l’on peut résumer au soutien de la petite paysannerie nouvellement propriétaire à la révolution bourgeoise. La classe exploitée ne peut menacer la classe dirigeante que si la classe moyenne est en bascule, si son soutien à l’ordre établi est déstabilisé. Il ne suffit pas que les exploités soient révoltés pour qu’ils puissent réussir une révolution sociale. Il faut encore que les conditions soient mures et l’une des conditions de la crise révolutionnaire est justement l’effondrement du soutien de la classe moyenne à la classe dirigeante.

L’effondrement de ce soutien de la classe moyenne ne signifie nullement que la classe moyenne va tomber automatiquement et à pieds joints dans le camp des exploités. Au contraire, sans une politique spécifique du prolétariat organisé par des révolutionnaires conscients, une telle politique n’est pas plus spontanée aux exploités que n’est spontanée à la classe moyenne de réaliser que les exploités sont la seule perspective pour se battre contre la classe dirigeante. Il est plus facile, en cas de crise, de monter les classes moyennes de manière violente contre les exploités.

Déjà la société pharaonique des origines, l’Ancien Empire, comme la société mésopotamienne ou grecque ou le capitalisme, avaient trois classes sociales.

Sylvan Hoffman expose ainsi : « Trois classes composent la société égyptienne. (...) La classe dominante est la noblesse. Lorsque le pharaon est faible, les nobles terriens et les gouverneurs de province ont le rôle politique essentiel (...) Lorsque celui-ci est fort, le pouvoir de la noblesse s’en trouve notablement restreint. (...) La noblesse dans son ensemble n’en demeure pas moins la classe dominante et la puissance politique essentielle de la nation. A l’autre extrémité de l’échelle, infiniment plus nombreux que les nobles, le peuple des travailleurs (plutôt serfs qu’esclaves) cultive la terre, construit des édifices neufs, (...) a une existence misérable et (...) vit dans des taudis une existence rude, brutale, parfois d’une dégradante immoralité. (...) Entre la noblesse relativement restreinte et l’immense classe laborieuse se trouve un groupe intermédiaire assez nombreux composé des fonctionnaires du gouvernement royal, des prêtres, des soldats, des scribes, des propriétaires roturiers. » On dispose de nombreux documents sur le vie des paysans ou des ouvriers. Ceux-ci protestent, se battent, se révoltent, tentent de s’organiser. Il y a même des grèves, par exemple une grande grève des mines. Les monuments aux morts (mastaba) sont couverts de dessins, montrant des domaines agricoles dans lesquels les intendants et les scribes bastonnent les paysans qui ne fournissent pas des produits suffisamment nombreux. Les hiéroglyphes d’un mastaba du musée du Louvre indiquent sous un dessin de paysan courbé sous le joug du fonctionnaire : « il faut bien contrôler le paysan ». Un papyrus mentionne : « Le scribe de la comptabilité Hat-Nakhtou (...) a écouté ce qui se dit chez les manouvriers… ’’Nous sommes sans vêtements, nous sommes sans boissons, nous sommes sans poissons nous nous adressons au gouverneur notre supérieur pour qu’il nous donne les moyens de vivre ! ’’ » (extrait du carnet d’un surveillant de la nécropole de Thèbes – musée de Turin). Sous le long règne de Pépi 1er, il y a déjà eu plusieurs dissidences de nomarques (gouverneurs de nomes – régions administratives) s’appuyant sur la classe moyenne. Le pharaon Pépi II qui lui succède n’osera pas s’attaquer à ces conspirateurs. Son pouvoir, affaibli, est renversé en moins 2250 avant J.-C par le peuple soulevé uni aux classes moyennes.

Voici comment était décrite l’Egypte de l’époque de Diodore de Sicile et d’Hérodote :

« Toute la portion de la population libre qui n’appartenait ni au corps sacerdotal ni au corps militaire composait en Égypte comme un troisième ordre de l’État, qui lui-même se subdivisait en plusieurs classes, dont le nombre et les attributions sont assez mal déterminés par les historiens anciens. C’est en effet sur ce chapitre que portent les divergences entre Hérodote et Diodore de Sicile. Le premier répartit le peuple en cinq catégories ; le second n’en admet que trois : les pasteurs, les agriculteurs et les artisans. Sur certains points il semble assez facile de faire cesser le désaccord. Ainsi les artisans, les marchands, les interprètes, dont Hérodote fait autant de catégories, appartenaient vraisemblablement à la même classe, dont ils ne formaient que des subdivisions ; les bouviers et les porchers, que le même auteur distingue, rentraient aussi sans doute dans une seule classe, les pasteurs. Mais il reste toujours une différence importante entre Hérodote et Diodore de Sicile, le second admettant une classe particulière d’agriculteurs que le premier ne connaît pas : Heeren croît qu’ils sont désignés par Hérodote sous le nom de κάπηλοι, hommes de métier, et alors il faudrait comprendre les agriculteurs parmi les artisans. La nature même de la propriété territoriale en Égypte autorise cette interprétation. En effet, ainsi que le raconte Diodore et que le confirment les monuments, le tout sol de l’Égypte était entre les mains des rois, des prêtres et des guerriers, elles agriculteurs n’étaient pas autre chose que des colons attachés, à la glèbe, qui cultivaient, moyennant une redevance, les domaines, possédés par les classes privilégiées. Ils étaient tenus à se l’aire inscrire périodiquement sur des registres tenus à cet effet par des scribes gouvernementaux, registres qui portaient non seulement leurs noms,et leur état civil, mais leur signalement très détaillé, et des remarques sur leur bonne ou leur mauvaise conduite’. On les cédait avec la propriété du sol ; ils ne pouvaient pas sortir du territoire sans la permission du gouvernement, et même il leur fallait obtenir un passeport pour circuler dans l’intérieur de l’Égypte. Le régime des corvées pour les travaux publics pesait sur eux dans toute sa rigueur. Leur position était à peu près semblable à celle des modernes fellahs, qui n’ont pas de propriété à eux et qui exploitent le sol de l’Égypte pour le compte du souverain. D’après Diodore on comptait dans la même classe que les agriculteurs, les chasseurs et les mariniers. Il y avait des chasseurs attachés à toutes les grandes maisons pour les approvisionner de gibier et pour accompagner le maître quand il voulait se livrer à ce plaisir. Il y en avait aussi dans les principales fermes, dont le service était analogue à celui de la louveterie de nos jours, et qui s’occupaient à détruire les animaux féroces menaçant la sécurité des troupeaux et des hommes eux-mêmes. Entre temps, ils tuaient aussi du gibier, et le produit de celui qu’ils vendaient au marché entrait dans le revenu de la propriété dont ils dépendaient. Certains chasseurs avaient la spécialité de prendre au filet les oiseaux d’eau sur les canaux et les marais ; ce sont surtout les lacs du Delta qui étaient le théâtre où s’exerçait leur activité. D’autres parcouraient le désert pour y atteindre les antilopes et les autruches, dont les œufs et les plumes étaient des objets d’un commerce fort lucratif. La corporation des mariniers et pilotes se composait d’individus voués à la navigation du Nil. L’inondation qui transformait périodiquement l’Égypte en un vaste lac rendait leurs services indispensables. D’ailleurs il y avait ordinairement sur le Nil et sur les nombreux canaux qui sillonnaient le pays un grand mouvement de bâtiments de toute espèce ; car le transport des marchandises et des matériaux nécessaires aux constructions se faisait par eau. Le fleuve était la principale et presque unique voie du commerce intérieur. Les Égyptiens regardaient la mer comme impure et avaient horreur de s’y aventurer ; aussi est-ce une question fort douteuse que celle de savoir s’ils eurent jamais de véritables marins pris parmi eux, et si, dans le temps où les Pharaons entretinrent des flottes considérables sur la Méditerranée et sur la mer Rouge, elles furent montées par d’autres matelots que des Phéniciens. Diodore de Sicile range dans sa classe des artisans et gens de métier les marchands, les taverniers et les musiciens. Ouvriers et marchands étaient organisés par corporations très spécialisées, avec des degrés rigoureux de maîtrise. L’État entretenait sur les marchés des peseurs publics, qui vérifiaient officiellement, pour tous ceux qui en faisaient la demande, le poids des denrées vendues et en délivrait un certificat faisant foi. Ils étaient, nous dit-on, comptés dans la même classe que les marchands. Quant aux interprètes, dont Hérodote fait une classe à part, ils devaient appartenir aussi au même degré de la hiérarchie sociale. Ces interprètes étaient indispensables aux besoins du commerce, mais ils .ne paraissent avoir été organisés en corporation que sous les rois Saïtes, lorsque les relations avec les étrangers eurent pris un développement, et une activité qu’elles n’avaient encore jamais eues. Comme au Japon de nos jours, ces interprètes étaient généralement en Égypte de naissance mixte. On les recrutait parmi les enfants issus des unions plus ou moins régulières des étrangers avec des femmes du pays, et on leur donnait dès l’enfance une éducation spéciale, en vue du métier qu’ils étaient appelés à remplir. La classe des pasteurs, inférieure a celle des cultivateurs, comprenait naturellement tous ceux qui faisaient de l’élève du bétail leur principale occupation. Le sol de l’Égypte était très favorable au développement de cette branche de l’industrie agricole. On y élevait de nombreux troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres et d’ânes, confiés à des bergers spéciaux, qui dépendaient du fermier et étaient tenus comme d’une condition plus humble que les laboureurs. Les scènes de la vie des champs, retracées sur les parois des tombeaux, nous montrent souvent ces pasteurs donnant leurs soins aux bestiaux, les conduisant au pâturage, leur appliquant avec un fer rouge la marque du propriétaire, ou bien en amenant les troupeaux devant les intendants qui en enregistrent le compte. Après le labourage et les semailles, au lieu de herser les champs, on y lâchait des moulons qui, en piétinant la terre humide, y enfouissaient le grain. Il y avait aussi des bergers spécialement préposés aux nombreuses bandes d’oies et de canards qu’on élevait sur les canaux. Il ne faut pas, du reste, confondre les bergers proprement égyptiens de race, qui habitaient les villages et s’occupaient des troupeaux dans l’intérieur du pays, avec les pasteurs nomades répandus sur les frontières. Ceux-ci étaient généralement odieux aux Égyptiens ; la Bible et Hérodote l’attestent. Cette antipathie, qui remontait aux temps les plus anciens de la monarchie et qui a toujours existé dans l’Orient entre les habitants sédentaires et les nomades ou Bédouins, s’appliquait aussi aux tribus étrangères établies dans les marécages du Delta et dont une grande partie descendait des Pasteurs de Hâ-ouar. Ces tribus avaient bien adopté les mœurs égyptiennes ; mais, restées h moitié barbares, elles se livraient au brigandage et entretenaient par leurs déprédations la vieille haine qui animait contre elles les autres classes de la société. La corporation des porchers, qu’Hérodote distingue expressément des autres bergers, était méprisée et regardée comme impure. Elle se composait de gens auxquels on interdisait non seulement l’accès des temples, mais encore tout mélange avec les autres classes. Le porc était aux yeux des Égyptiens, comme aux yeux des Juifs, un animal immonde. Cependant, d’après un ancien usage, il y avait un jour de l’année où l’on immolait à Set un animal de cette espèce, et où l’on mangeait la chair de cette victime. Le reste du temps, c’étaient les étrangers seuls qui se nourrissaient de porc. Les pêcheurs étaient groupés à côté des porchers et tenus également pour impurs. »

Dès les débuts du néolithique, la division en classes comprend trois groupes. Catherine Louboutin écrit : « La nécropole de Varna (néolithque) est divisée en plusieurs secteurs, dont l’un regroupe les plus riches tombes. Trois catégories de sépultures y sont bien différenciées : d’un côté des tombes pauvres, dépourvues ou presque de toute offrande, d’une autre des tombes riches, voire très riches, (...) troisièmement des tombes symboliques, sortes de cénotaphes, contiennent seulement un visage modelé dans de l’argile et paré de bijoux en or. (...) Cette nécropole est contemporaine des mystérieuses enceintes et des plus impressionnants tombeaux mégalithiques d’Occident, réservés à des privilégiés. »

La société grecque antique est divisée en classes dirigeantes, en périèques et en hilotes. Par exemple, Sparte est constituée en trois classes : spartiates, périèques et hilotes. Là encore exploiteurs et exploités et une classe moyenne.

Dans l’Athènes antique, une institution, attribuée à Thésée, fut la répartition de tout le peuple, sans considération de gens, phratrie ou tribu, en trois classes : les eupatrides ou nobles, les géomores ou agriculteurs et les démiurges ou artisans, et l’attribution à la noblesse du droit exclusif aux fonctions publiques. Elle montre encore que la division du travail entre les cultivateurs et les artisans était déjà assez marquée pour disputer le premier rang en importance sociale à l’ancien classement par gentes et par tribus.

Sous Solon, la division de la société athénienne comprenait encore trois classes : riches commerçants, eupatrides et pauvres.

Dans la Mésopotamie antique, le Code d’Hamourabi précise que trois groupes existent, les hommes libres, les subalternes et les esclaves.

Au Pérou, sous le régime incas, le pays était habité par deux races superposées. Les Incas, la race conquérante, ainsi que toutes les aristocraties, conservaient les coutumes du passé et vivaient sous le régime du communisme du génos, tandis qu’il semble que les nations vaincues de ce vaste empire évoluaient vers la propriété patriarcale. Tous les ans, les terres cultivées de chaque localité étaient divisées en 3 parts : l’une était morcelée en autant de parcelles que de familles ; l´autre était attribuée aux Incas et la troisième était réservée au Soleil, le Dieu des Péruviens. Les terres du Soleil étaient cultivées en commun par toute la population, et leurs récoltes, après avoir défrayé les dépenses du culte, étaient distribuées entre les familles du village. Cette répartition des terres en trois parts indique trois classes sociales.

Dans les coutumes crétoises, les récoltes et les produits des troupeaux sont divisés en trois parts : une pour les citoyens, une pour les esclaves et la troisième pour les artisans, les métèques et les étrangers. Cette dernière part est seule mise dans le commerce ; les deux autres sont consommées en commun dans des réfectoires par les citoyens accompagnés de leurs femmes et enfants.

La vieille société esclavagiste (du type de celle de Grèce ou de Rome) était constituée d’esclaves, de propriétaires d’esclaves mais aussi d’hommes libres non propriétaires d’esclaves. La société égyptienne pharaonique ne possédait pas d’esclaves mais des paysans serfs, des classes dirigeantes (liées à l’Etat pharaonique) et une classe moyenne de bourgeois et d’artisans libres. Quand cette classe a été ruinée, le régime pharaonique est tombé.

Quand les hommes libres, ruinés, tombaient en masse dans l’esclavage, la société a cessé d’être stable et a été la proie des révolutions sociales, de la Chine à la Grèce, partout dans le monde, dans toutes les conditions sociales et nationales. C’est ce qui est arrivé dans les sociétés esclavagistes d’Amérique du sud et d’Amérique centrale. C’est ce qui est arrivé dans les sociétés coloniales.

Dans l’Inde hindouiste, les Codes des lois de Manu dans « L’art de gouverner » (Artha-Sastra) stipulent d’abord une division de la société en grandes classes sociales supérieures, les castes :

aux "Brahmanes", le Créateur assigna d’enseigner et d’étudier, de sacrifier pour eux-mêmes et pour les autres (comme officiants), de donner et de recevoir des dons ; * aux "Ksatriyas", de protéger les créatures, de donner, de sacrifier pour eux-mêmes et d’étudier, ainsi que de ne pas s’attacher aux objets des sens ; * aux "Vaisyas", il enseigna de protéger le bétail, de donner, de sacrifier et d’étudier, de faire commerce, du prêt à intérêt et de cultiver la terre

Pour stabiliser le colonialisme, le colonisateur avait constitué une classe intermédiaire : par exemple les Indiens en Afrique anglophone, les Européens et les Juifs en Algérie, le milieu cosmopolite en Egypte, les métis en Amérique centrale, etc, etc…

Dans des textes irlandais du VIIIe siècle, on retrouve la division en trois classes : les gebedmen formée par les druides et prêtres, les fyrdmen formés par l’aristocratie militaire et les weorcmen, hommes libres pour le travail. Dans l’Empire Romain chrétien, on trouve les sacerdotes, les nobiles et les pauperes.

Dans l’Ancien Régime, on se souvient de la division en trois états : noblesse, clergé et tiers état.

La France d’après la Révolution française a appuyé le nouveau régime bourgeois sur une classe moyenne faite de petits bourgeois et de petits paysans propriétaires. Ils ont été les piliers de la stabilité de la nouvelle société bourgeoise.

De nombreux contresens prêtent aux fondateurs du marxisme une analyse binaire, se contentant d’opposer exploiteurs et exploités.

En fait, Engels étudie en 1845 la situation des trois classes caractéristiques de la nouvelle époque capitaliste (classe possédante, petite bourgeoisie et prolétariat dans son ouvrage « La situation de la classe laborieuse en Angleterre). Voir ici

Karl Marx, dans les Luttes de classes en France, étudie la période de 1848 à 1850 et montre que les événements proviennent du combat de trois groupes : les classes possédantes (divisées en noblesse et grande bourgeoisie), la petite bourgeoisie et le prolétariat.

Ceux qui ont retenu du « Manifeste communiste » de Marx et Engels l’opposition de deux classes n’ont pas bien lu. Certes ils écrivent :

« La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. »

Mais ils rajoutent :

« Dans les pays où s’épanouit la civilisation moderne, il s’est formé une nouvelle classe de petits bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie ; fraction complémentaire de la société bourgeoise, elle se reconstitue sans cesse ; mais, par suite de la concurrence, les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de la grande industrie, ils voient approcher l’heure où ils disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l’agriculture par des contremaîtres et des employés. (…) La suprématie industrielle et politique de la grande bourgeoisie menace cette petite bourgeoisie de déchéance certaine, par suite de la concentration des capitaux, d’une part, et de l’apparition d’un prolétariat révolutionnaire, d’autre part. » Dans sa Préface à la « Critique de l’Economie Politique », Karl Marx écrit :

« J’étudie les conditions d’existence économiques des trois grandes classes en lesquelles se divise la société bourgeoise moderne. »

Dans son plan de cet ouvrage (voir ici), il spécifiait : « Les trois grandes classes sociales. »

Dans l’introduction générale de 1857 où Marx dessine le plan de son étude, on peut lire : « Les catégories qui constituent la structure interne de la société bourgeoise et sur lesquelles reposent les classes fondamentales. Capital, travail salarié, propriété foncière.

Dans le texte de l’ouvrage, il écrit qu’ « il y a trois grands groupes sociaux, dont les membres…. vivent respectivement de leurs salaires, de leurs profits ou de la rente foncière. » C’est-à-dire le prolétariat, la bourgeoisie et les propriétaires terriens.

A la question « Comment les travailleurs salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers viennent-ils de trois grandes classes de la société ? », il répond : « À première vue, c’est à cause de l’identité de leurs revenus et des sources de leurs revenus : voici trois grands groupes sociaux dont les membres individuels vivent respectivement du salaire, du profit et de la rente, c’est-à-dire de la mise en valeur de leur force de travail, de leur capital, de leur terre ».

Il faut remarquer qu’avant Marx, Smith désigne déjà trois grandes classes (ceux qui vivent de rentes, ceux qui vivent de salaires et ceux qui vivent de profits) dans « Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations ».

Dans sa lettre à J. Weydemeyer du 5 mars 1852, Marx spécifie :

« Le produit de la terre, tout le profit que l’on peut tirer de sa surface par l’application conjuguée du travail, des machines et du capital se répartit entre trois classes de la société, à savoir : le propriétaire du sol, le possesseur des capitaux qu’exige sa culture et les travailleurs qui, par leur industrie, cultivent ce sol. »

Comme le rappelait Trotsky dans « Où va la France ? », « Se rapprocher des paysans et des petites gens des villes, les attirer de notre côté, c’est la condition nécessaire du succès de la lutte contre le fascisme, pour ne pas parler de la conquête du pouvoir. (…)La société contemporaine se compose de trois classes : la grande bourgeoisie, le prolétariat et les classes moyennes, ou petite bourgeoisie. Les relations entre ces trois classes déterminent en fin de compte la situation politique. Les classes fondamentales sont la grande bourgeoisie et le prolétariat. Seules ces deux classes peuvent avoir une politique indépendante, claire et conséquente. La petite bourgeoisie est caractérisée par sa dépendance économique et son hétérogénéité sociale. Sa couche supérieure touche directement la grande bourgeoisie. Sa couche inférieure se fond avec le prolétariat et tombe même dans le lumpen-prolétariat. Conformément à sa situation économique, la petite bourgeoisie ne peut avoir de politique indépendante. Elle oscille constamment entre les capitalistes et les ouvriers. Sa propre couche supérieure la pousse à droite ; ses couches inférieures, opprimées et exploitées sont capables, dans certaines conditions, de tourner brusquement à gauche. (…) La petite bourgeoisie, incarnée par les masses ruinées des villes et des campagnes, commence à perdre patience. Elle prend une attitude de plus en plus hostile à sa propre couche supérieure : elle se convainc en fait de l’inconsistance et de la perfidie de sa direction politique. Le paysan pauvre, l’artisan, le petit commerçant se convainquent qu’un abîme les sépare de tous ces maires, ces avocats, ces arrivistes politiques du genre Herriot, Daladier, Chautemps, qui, par leur mode de vie et leurs conceptions, sont de grands bourgeois. C’est précisément cette désillusion de la petite bourgeoisie, son impatience et son désespoir que le fascisme exploite. Ses agitateurs stigmatisent et maudissent la démocratie parlementaire qui épaule les carriéristes et les staviskrates, mais ne donne rien aux petits travailleurs. Ces démagogues brandissent le poing contre les banquiers, les gros commerçants, les capitalistes. Ces paroles et ces gestes répondent pleinement aux sentiments des petits propriétaires qui se sentent dans l’impasse. Les fascistes montrent de l’audace, descendent dans la rue, s’attaquent à la police, tentent de chasser le Parlement par la force. Cela en impose au petit bourgeois qui sombrait dans le désespoir. (…) C’est dans la révolte grandissante des couches inférieures de la petite bourgeoisie contre ses couches supérieures, "instruites", municipales, cantonales, parlementaires, que se trouve la source politique et socialiste principale du fascisme. Il faut y ajouter la haine de la jeunesse intellectuelle, écrasée par la crise, pour les avocats, les professeurs, les députés et les ministres parvenus : les intellectuels petits-bourgeois inférieurs se rebellent eux aussi contre leurs supérieurs. Cela signifie-t-il que le passage de la petite bourgeoisie sur la voie du fascisme soit inéluctable ? Non, une telle conclusion relèverait d’un honteux fatalisme. Ce qui est réellement inéluctable, c’est la fin du radicalisme et de tous les groupements politique qui lient leur sort au sien Dans les conditions de la décadence capitaliste, il ne reste plus de place pour un parti de réformes démocratiques et de progrès "pacifique". (…) La petite bourgeoisie est économiquement dépendante et politiquement morcelée. C’est pourquoi elle ne peut avoir une politique propre. Elle a besoin d’un "chef" qui lui inspire confiance. Ce chef, individuel ou collectif, individu ou parti, peut lui être donné par l’une ou l’autre des deux classes fondamentales, soit par la grande bourgeoisie, soit par le prolétariat. Le fascisme unit et arme les masses disséminées ; d’une "poussière humaine"-selon notre expression-il fait des détachements de combat. Il donne ainsi à la petite bourgeoisie l’illusion d’être une force indépendante. Elle commence à s’imaginer qu’elle commandera réellement à l’Etat. Rien d’étonnant à ce que ces espoirs et ces illusions lui montent à la tête. Mais la petite bourgeoisie peut aussi trouver son chef dans la personne du prolétariat. Elle l’a trouvé en Russie, partiellement en Espagne. Elle y tendit en Italie, en Allemagne et en Autriche. Malheureusement les partis du prolétariat ne s’y montrèrent pas à la hauteur de leur tâche historique. Pour gagner la petite bourgeoisie, le prolétariat doit conquérir sa confiance. Il faut pour cela qu’il ait lui-même confiance en sa propre force. Il lui faut un programme d’action clair et une détermination à lutter pour le pouvoir par tous les moyens. Soudé par son parti révolutionnaire, pour une lutte décisive et impitoyable, le prolétariat dit aux paysans et aux petites gens des villes : "Je lutte pour le pouvoir. Voici mon programme : je suis prêt à m’entendre avec vous pour en modifier tel ou tel point. Je n’emploierai la force que contre le grand capital et ses laquais ; avec vous, travailleurs, je veux conclure une alliance sur la base d’un programme donné." Un tel langage, le paysan le comprendra. Il suffit qu’il ait confiance dans la capacité du prolétariat de s’emparer du pouvoir. Mais il faut pour cela épurer le Front unique de toute équivoque, de toute indécision, de toutes les phrases creuses : il faut comprendre la situation et se mettre sérieusement sur la voie de la lutte révolutionnaire. »


Bien des gens et de nombreux auteurs prétendent que l’idée marxiste des trois classes est fausse ou inadaptée, affirmant soit une simple bipolarité ou une absence des classes sociales, par exemple en découvrant que les classes ne sont pas fixes, ne sont pas étanches, ne sont pas homogènes, ne sont pas la seule forme de division de la société, et autres sortes de découvertes de l’Amérique, comme si cela cassait l’idée même des classes sociales. Pour ces gens-là, n’existent que les choses figées et il leur suffit de prétendre que les classes ne sont pas figées pour affirmer qu’elles n’existent pas !

Conclusion :

L’existence des trois classes est donc la condition indispensable de la stabilité sociale. Cela signifie que lorsque la stabilité sociale n’existe plus, il devient urgent que la classe exploitée offre de nouvelles perspectives aux classes moyennes et à toute la société, faute de quoi on bascule dans l’horreur, dans les guerres, les guerres civiles, les génocides et les fascismes, les éléments révoltés des classes moyennes étant alors dressés contre les exploités ou contre d’autres peuples.

Des situations aussi diverses que la Saint-Barthélemy française, la Russie 1917, l’Algérie 1990, le Rwanda 1994, la guerre civile yougoslave ou la révolution arabe découlent de l’effondrement de la classe moyenne.

Les commentateurs sont souvent étonnés de trouver que les classes moyennes révoltées ont constitué les gros bataillons des masses mobilisées de la révolution arabe, de la révolte au Brésil ou en Israël. On remarque donc que cela n’a rien d’étonnant puisque la déstabilisation sociale est synonyme d’effondrement de la classe intermédiaire. Par contre, cette révolte n’a aucune perspective propre si la classe exploitée ne lui en offre pas. Si les travailleurs restent derrière les dirigeants réformistes qui pactisent avec le système, ils sont foutus car ils abandonnent les classes moyennes à leur révolte. Les syndicats CGT et CDFT et la gauche (ou la gauche de la gauche) en donnent actuellement une démonstration avec ces syndicats se mobilisant en Bretagne contre la révolte de la petite bourgeoisie dite des « bonnets rouges ». Et Mélenchon en donne aussi une démonstration en dénonçant cette petite bourgeoisie au lieu de pousser les travailleurs à prendre la tête de la révolte.

La question est d’autant plus importante qu’elle est d’une brulante actualité au moment où le capitalisme a atteint ses limites et fait chuter les classes moyennes.

Les classes dirigeantes ont peur de la capacité révolutionnaire des travailleurs, peur que ces derniers s’organisent par eux-mêmes en tant que classe et qu’ils prennent la tête de toutes les couches mécontentes de la population, des jeunes chômeurs sans avenir, des retraités aux pensions réduites, des paysans pauvres, des petits pêcheurs, des petits artisans menacés de faillite, de tous ceux que la crise va inévitablement frapper et auxquels la classe ouvrière doit s’adresser pour leur montrer qu’elle ne lutte pas de manière corporatiste mais pour défendre toutes les victimes du système.

2 Messages de forum

  • Trois classes ou la guerre civile 22 janvier 2015 06:47, par R.P.

    « Il y a trois classes dans la société.
    D’abord vient la ploutocratie, composée des riches banquiers, magnats des chemins de fer,
    directeurs de grandes compagnies et rois des trusts.
    Puis vient la classe moyenne, la vôtre, Messieurs, qui comprend les fermiers, les marchands,
    les petits industriels et les professions libérales.
    Enfin, troisième et dernière, vient ma classe à moi, le prolétariat, formée des travailleurs salariés. »

    Jack London, « Le talon de fer »

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  • Trois classes ou la guerre civile 24 décembre 2018 03:19

    Les classes dirigeantes ont peur de la capacité révolutionnaire des travailleurs, peur que ces derniers s’organisent par eux-mêmes en tant que classe et qu’ils prennent la tête de toutes les couches mécontentes de la population, des jeunes chômeurs sans avenir, des retraités aux pensions réduites, des paysans pauvres, des petits pêcheurs, des petits artisans menacés de faillite, de tous ceux que la crise va inévitablement frapper et auxquels la classe ouvrière doit s’adresser pour leur montrer qu’elle ne lutte pas de manière corporatiste mais pour défendre toutes les victimes du système.

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