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Déclaration sur un « testament » de Trotsky par Natalia Sedova

mercredi 5 février 2014, par Robert Paris

Dans son numéro du 21 mars de cette année, l’hebdomadaire français France-Dimanche a présenté a ses lecteurs un testament qui aurait été rédigé par Trotsky le 20 mai 1940. Ce testament politique attribue à Trotsky la perte de confiance en ce qui concerne la révolution socialiste et la classe ouvrière. Les éditeurs du journal s’empressent d’affirmer leur complète objectivité en publiant ce « document sensationnel ». Mais ils ne se sont pas inquiétés de m’interroger à ce sujet. Ils ont trouvé plus objectif de se référer à leur interview du 8 décembre 1946 de l’assassin « Jacson-Mornard », qu’ils qualifient, répétant ainsi le mensonge du Guépéou, de collaborateur de Trotsky. Ce seul fait suffit à les stigmatiser de stipendiés de l’appareil de Staline. Les gangsters sans scrupules de la plume citent le gangster du piolet et du couteau.

L’interview du prétendu « Mornard » complété par ses « confessions » concernant le crime commis par lui huit années auparavant donnent une nouvelle version du meurtre. Le « document sensationnel » n’est que la continuation d’une longue chaîne de faux dénoncés par la commission Dewey en 1937. Le testament qui a été complètement fabriqué porte la marque inepte et maladroite d’un esprit policier borné. Il n’y a pas lieu d’être surpris que France-Dimanche, disposant de la confiance totale de l’assassin, se trouve également dans les confidences de ses maîtres de Moscou.

L’origine du document est tout aussi mythique que le document lui-même. Selon France-Dimanche, le testament aurait été rédigé en juillet 1940 et, dans ce même mois, un agent soviétique aurait réussi à s’en procurer une copie et à l’envoyer à Moscou. Quelle vitesse dans une question aussi délicate ! Une deuxième copie parvint aux mains des éditeurs de France-Dimanche il y a peu de temps, paraît-il, par l’intermédiaire de Victor Serge (Kilbatchiche) récemment décédé. Dans ce cas, le Guépéou manifesta une lenteur incroyable. Il s’assura d’une copie de manière à confirmer par elle, en cas de besoin, l’existence du document de France-Dimanche. Ainsi huit années d’un silence significatif furent, interrompues dans la presse vénale. L’appareil stalinien fabriqua non seulement le document, mais aussi l’occasion appropriée pour sa révélation.

L’agent soviétique se serait procuré une copie à la fin de juillet d’un « ami intime » de Trotsky, France-Dimanche situe de manière erronée la date de l’assassinat au 20 juillet 1940 de sorte que le document, selon ce calendrier, aurait été dérobé peu après l’assassinat. Mais Trotsky a été tué un mois plus tard. Il faut maintenant expliquer comment le vol resta inaperçu pendant tout un mois. Ni moi ni aucun des amis et collaborateurs de Trotsky avons jamais vu un tel testament ou entendu quoi que ce soit à son sujet. Mais d’une façon ou d’une autre, trois copies seraient parvenues en possession de l’écrivain Victor Serge. Comment Victor Serge quitta Paris en mai 1940 avant l’entrée des Allemands à Paris et, pendant des mois, il se déplaça dans le midi de la France sans avoir un domicile permanent. Serge n’émigra au Mexique qu’en septembre 1941, treize mois après la mort de Trotsky. Mais les maîtres-faussaires se moquent de l’exactitude. La logique leur est étrangère ; ils suivent fermement la maxime d’Hitler : « plus le mensonge est grand, plus aisément on le croira ».

En outre, Trotsky avait rompu politiquement avec Serge en 1937 et l’avait vivement critiqué dans plusieurs de ses articles. Serge qui respectait beaucoup Trotsky, s’éloigna du marxisme révolutionnaire, pour autant qu’il fut jamais un véritable marxiste révolutionnaire. Pourquoi donc Serge aurait-il caché l’existence d’un document aussi important, particulièrement puisque celui-ci semblait être destiné à constituer une « déclaration ouverte aux ouvriers du monde » ? Conformément au modèle établi dans les procès de Moscou par le Guépéou, tout tourne autour d’un témoin qu’on ne peut jamais appeler à témoigner. Victor Serge est mort.

Quel est le but poursuivi par le Guépéou en fabricant ce testament de Trotsky ? On n’a pas besoin de chercher loin. On ne devait pas seulement s’attendre à des efforts en ce sens ; on les avait prédits au moment du procès des grands criminels nazis à Nuremberg. Le procureur stalinien présent à ce procès n’osa pas relever le défi constitué par de multiples pétitions envoyées au juge-président demandant que des questions soient posées à Hess et autres pour vérifier l’exactitude des témoignages des procès de Moscou en ce qui concerne la prétendue liaison entre Trotsky et les nazis. Le silence frappant, le manque total de présentation d’un seul document qui put, même de fort loin, soutenir les machinations du Guépéou, conduisaient par avance à la conclusion que de nouveaux mensonges seraient inventés, non à la lumière du jour, mais dans des circonstances plus favorables à la fraude stalinienne. Le faux testament ne sera pas le dernier plat empoisonné cuisiné par le Guépéou. Chaque grand mensonge en exige de nouveaux, plus grands encore.

Il est évident qu’une nouvelle campagne de calomnies est mise en route, tout d’abord en France. La France est aujourd’hui le terrain d’épreuve critique du prolétariat. Ce n’est pas par hasard qu’avec le faux testament ait paru en français le livre guépéoutiste des partisans staliniens Kahn et Sayers « La grande conspiration ». Le faux testament et le livre de mensonges ont pour objet de faire diversion quant au véritable testament de Trotsky. Tout ce que celui-ci a écrit est à la disposition de la classe ouvrière mondiale à qui tout était destiné. Lorsque le pic de l’assassin entra dans le cerveau de Trotsky, son sang gicla sur son dernier ouvrage. C’était le manuscrit sur Staline. Cet ouvrage est sur le point de paraître en France. Les staliniens ont toute raison de craindre l’influence de ce livre sur les ouvriers et sur l’opinion publique. La biographie est une partie du véritable testament de Trotsky. Les derniers mots prononcés par Trotsky sur son lit de mort, en ma présence, montrent combien l’esprit révolutionnaire de cet homme était Indomptable. C’est une réponse complète à la nouvelle calomnie. « Dites à nos amis que je suis sûr de la victoire de la IVe Internationale. En avant ! »

Ce message fut immédiatement transmis par la radio et par la presse dans toutes les parties du monde. C’est le sens de ce message, renforcé par toutes les pensées vivantes du trotskysme, qui ne laisse pas les staliniens en paix. Les mensonges dans leur croissance monstrueuse où l’un nie l’autre, mais dont la fabrication cependant se poursuit fiévreusement, sont un tribut à la force des véritables idées de Trotsky. Staline voudrait bien fermer la porte du trotskysme aux ouvriers, en leur faisant penser qu’il conduit au désespoir et à la faillite. Mais c’est la porte du stalinisme qui mène à cela ! C’est précisément dans l’héritage de l’enseignement marxiste invincible, inspiré par la ferveur révolutionnaire de Trotsky que la classe ouvrière retrouvera sa confiance et sa force unifiée.

C’est en vain que les fossoyeurs staliniens de la révolution utilisent leur puissance temporaire pour enterrer la pensée gigantesque contenue dans la révolution d’Octobre. Tous les mensonges du régime totalitaire effrayant qui sévit à présent en Russie s’écrouleront avec le régime lui-même, c’est inévitable. Le trotskysme trouvera sa propre place avec la venue d’un tournant brusque vers une nouvelle montée révolutionnaire. Le trotskysme reste le seul continuateur des grandes traditions révolutionnaires de Marx, d’Engels et de Lénine. Telle est l’essence du véritable testament de Léon Trotsky.

Natalie SEDOVA-TROTSKY, Coyoacán, Mexico. Avril 1948.

Note. — L’auteur de cette déclaration a engagé des poursuites pour faux et usage de faux au sujet de la publication de ce prétendu « testament ».

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