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Accueil du site > 13- Livre Treize : ART ET REVOLUTION > La révolution sociale, c’est complètement surréaliste ?

La révolution sociale, c’est complètement surréaliste ?

mercredi 26 mars 2014, par Robert Paris

Il n’y a pas de révolution sociale sans dépassement pensé du monde actuel, sans surréalisme... Pas pire crime contre la révolution que de manquer d’imagination ! Si on ne voit pas le caractère réel de cette virtualité des peuples travailleurs prenant leur destin en mains dans leurs propres mains, on ne peut pas voir une révolution, même celle du passé...

Le groupe surréaliste

Le marxisme (matérialisme dialectique) n’est pas une sous-branche du réalisme, qu’il soit philosophique ou politique (stalinien, social-démocrate, trade-unioniste ou d’autres tendances bourgeoises)

Contre le réalisme bourgeois, le réalisme social-démocrate (qui admet que la réalité sociale sera éternellement bourgeoise), le « réalisme socialiste » stalinien, le réalisme trade-unioniste (toujours composer avec les lois du marché et justifier la défense de « l’économie » et du pays), le réalisme scientifique anti-philosophique (l’empirisme et le pragmatisme), le réalisme philosophique antidialectique et contre les systèmes globaux (le matérialisme mécaniste et réductionniste), c’est l’affirmation que le monde n’est pas qu’actuel mais potentiel et que le potentiel s’explore par l’imagination, le rêve, la création artistique et psychologique, que l’avenir dépend des projets, des réflexions, de la conscience et de l’inconscient des hommes…

Pour le réalisme bourgeois (pour lequel la capacité de changer la société est illusoire), terre à terre du genre « je ne crois que ce que je vois », le monde existe indépendamment de nous, les hommes, qui observons ce monde. Ces réalistes se prétendent souvent libérés des philosophies et seulement préoccupés de trouver la bonne manière de décrire la réalité. On trouve ainsi des scientifiques qui refusent de considérer la science aussi comme un art, comme une philosophie, comme une création. On trouve aussi des militants politiques et syndicaux réalistes c’est-à-dire qui veulent nous rabaisser à l’état des choses et des consciences (« les gens n’en sont pas là », « les idées ont beaucoup reculé et il faut en tenir compte pour ne pas être trop en avant des masses », etc…) Pour le matérialisme dialectique, le monde ne peut pas exister indépendamment puisque nous faisons partie du monde (« Il n’y a qu’un seul monde dont l’homme fait partie ») et, du moment que nous existons, le monde c’est aussi nous, y compris nos capacités cérébrales, imaginatives, créatrices, permettant de fabriquer un monde nouveau. Le monde, c’est aussi nos créations sociales, relationnelles, intellectuelles, artistiques. Le monde n’est pas que l’actuel, c’est aussi le virtuel, le potentiel. Ce n’est pas que les briques élémentaires mais la construction complexifiée, l’émergence de structures nouvelles, la néguentropie…

Manifeste du Surréalisme (1924)

"Ce n’est pas la crainte de la folie qui nous forcera à laisser en berne le drapeau de l’imagination."

"Pourquoi n’accorderais-je pas au rêve ce que je refuse parfois à la réalité, soit cette valeur de certitude en elle-même, qui, dans son temps, n’est point exposée à mon désaveu ?"

« Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire. C ’est à sa conquête que je vais, certain de n’y pas parvenir mais trop insoucieux de ma mort pour ne pas supporter un peu les joies d’une telle possession. »

"Le surréalisme est le carrefour des enchantements… mais il est aussi le briseur de chaîne […] Le Réalisme, c’est émonder les arbres, le surréalisme, c’est émonder la vie."

" Surréalisme : Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée par la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale."

Le Manifeste de la Révolution surréaliste

La révolution surréaliste

« L’art véritable, c’est-à-dire celui qui ne se contente pas de variations sur des modèles tout faits mais s’efforce de donner une expression aux besoins intérieurs de l’homme et de l’humanité d’aujourd’hui, ne peut pas ne pas être révolutionnaire, c’est-à-dire ne pas aspirer à une reconstruction complète et radicale de la société, ne serait-ce que pour affranchir la création intellectuelle des chaînes qui l’entravent et permettre à toute l’humanité de s’élever à des hauteurs que seuls des génies isolés ont atteintes dans le passé. En même temps, nous reconnaissons que seule la révolution sociale peut frayer la voie à une nouvelle culture. Si, cependant, nous rejetons toute solidarité avec la caste actuellement dirigeante en URSS, c’est précisément parce qu’à nos yeux elle ne représente pas le communisme, mais en est l’ennemi le plus perfide et le plus dangereux. » écrivaient André Breton, Diego Rivera et Léon Trotsky dans l’appel « Pour un art révolutionnaire indépendant ».

André Breton :

« Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. »

Trotsky et Breton

Limites non-frontières du surréalisme

d’André Breton en 1937 (extraits)

« (…) L’exposition internationale du surréalisme s’ouvre et connaît un plein succès au moment même où les ouvriers de France, inaugurant un système de lutte totalement imprévu de leur part, procèdent à l’occupation forcée des usines et, par le seul effet de l’adoption simultanée d’une telle attitude, parviennent à faire triompher en masse leurs premières revendications. La spontanéité et la brusquerie de ce départ (dont aucun des partis politiques existants n’assume, à juste titre, la responsabilité), la propriété de l’action entreprise de faire tache d’huile, l’impression qu’elle donne que rien ne peut l’empêcher d’atteindre ses objectifs immédiats, l’éclatant démenti qu’elle inflige à ceux qui, depuis la guerre, n’ont cessé de nier la combativité du prolétariat français, le précédent enfin qu’elle crée – précédent appelé à convaincre concrètement la bourgeoisie qu’elle touche à la fin de son règne – sont pour faire penser aux plus clairvoyants que « la révolution française a commencé ». Voici dans quelles conditions, je le répète, s’ouvre notre exposition de Londres et, quand elle se ferme, c’est pour que nous découvrions une autre expression non moins agitante, non moins bouleversante, du visage de l’actualité : une offensive de la contre-révolution met en préil tout ce qui, par-delà les Pyrénées, vient seulement d’être arraché de bien-être, de liberté et d’espoir au haineux durcissement des siècles. Chacun se convainc qu’il y va d’une partie décisive dont l’enjeu dépasse grandement le sort de la jeune république espagnole. Il s’agit de savoir si l’homme est condamné à rester une proie pour l’homme, si ses efforts pour échapper à cette condition ne seront qu’une course de piège en piège ou si, au contraire, il est en son pouvoir, il dépend de son énergie, d’abord, puis de sa vigilance, que le nœud de l’hydre se desserre et que ses têtes ne repoussent plus. Si, sans doute, à l’heure où j’écris, la révolution française a commencé, il est certain que la révolution espagnole atteint son période le plus haut ; ainsi nous est-il loisible d’observer cette révolution, qui ne peut être dans son essence que la même, à deux stades différents et de retenir, en particulier, que si un croisement collectif des bras a pu avoir raison de certaines formes temporaires d’exploitation, il ne faut pas moins de l’armement des mêmes bras pour parer au retour de cette exploitation sous des formes infiniment plus osées et plus sinistres encore. Force a bien été de faire appel en cette dernière circonstance aux milices ouvrières, à ces mêmes milices dont une minorité révolutionnaire en France réclame seule la formation au grand émoi du gouvernement de Front Populaire qui ne se dissimule pas que l’entrée en scène de ces milices marque, comme on a pu dire de la guerre, « la continuation de la politique par d’autres moyens » et qui diffère autant que possible l’heure du dénouement de la crise sociale où il peut seulement avoir lieu, c’est-à-dire dans la rue. Je dis que le geste récent des ouvriers français et celui, combien plus pathétique encore, de l’avant-garde espagnole constituent deux temps nécessairement successifs d’un même mouvement, du mouvement qui doit porter tout entier le monde en avant. Il importe au plus haut point d’observer que ce mouvement obéit à un impératif des plus rigoureux, qui se joue des prévisions politiques et surmonte la contradiction des mots d’ordre des partis. Le surréalisme, en ce point particulier de son développement, ne saurait faire abstraction de telles conjectures sous peine de perdre de vue la tête de l’histoire. Par-delà les obligations que les hommes s’imposent pour servir par groupes mortels ce qu’ils croient être la vérité, la terre tourne sur ses gonds de soleil et de nuit. Rien ne peut faire qu’aux yeux du surréalisme le dernier regard des hommes et des femmes tombés en juillet 1936 devant Saragosse ne mire à lui seul tout l’avenir. Tout l’avenir, y compris ce que le surréalisme, en tant qu’unique effort intellectuel sans doute concerté et tendu à cette heure sur le plan international, peut engager d’espoir absolu de libération de l’esprit humain sous ce mot.

Dans une période si trouble, où l’Europe – qui sait, le monde – risque d’un instant à l’autre de ne plus faire qu’un seul brasier, il est trop aisé de comprendre que, pour beaucoup de ceux qui en jugent de l’extérieur, une exposition comme celle de Londres présente un côté « Bal des Ardents » et suscite une curiosité des plus suspectes. Aussi bien ne concluons-nous pas à sa pleine réussite du fait que cette curiosité se soit étendue à vingt-mille visiteurs, ni que la presse anglaise lui ait fait le plus tumultueux écho. Cette réussite est ailleurs : elle tient à la rigueur et à l’ampleur de la démonstration qu’elle a comportée, à savoir que le surréalisme tend à unifier aujourd’hui sur son nom les aspirations des écrivains et des artistes novateurs de tous les pays – les exposants ressortissaient, en effet, à quatorze nations différentes ; encore avait-il fallu renoncer à certaines collaborations particulièrement importantes, comme la collaboration japonaise – cette unification, loin d’être seulement une unification de style, répondant à une nouvelle prise de conscience commune de la vie. Rien n’a été épargné, qu’on m’en croie, depuis ses origines, pour ôter toute envie de s’en réclamer à ceux qui se rallieraient à un ensemble fondamental et indivisible de propositions, que je rappelle ici brièvement :

1°) Adhésion au matérialisme dialectique dont les surréalistes font leurs toutes les thèses : primat de la matière sur la pensée, adoption de la dialectique hégélienne comme science des lois générales du mouvement tant du monde extérieur que de la pensée humaine, conception matérialiste de l’histoire (« tous les rapports sociaux et politiques, tous les systèmes religieux et juridiques ne s’expliquent que par les conditions d’existence matérielle de l’époque en question ») ; nécessité de la révolution sociale comme terme à l’antagonisme qui se déclare, à une certaine étape de leur développement, entre les forces productives matérielles de la société et les rapports de production existants (lutte de classes).

2°) Au témoignage même de Marx et d’Engels, il est absurde de soutenir que le facteur économique est le « seul » déterminant dans l’histoire, le facteur déterminant étant, « en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle ». Puisque, de leur propre aveu, « les diverses parties de la superstructure… exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et en déterminent de façon prépondérante la forme dans beaucoup de cas », l’effort intellectuel ne peut être plus électivement appliqué qu’à l’enrichissement de cette superstructure, celle-ci ne devant lui livrer qu’à ce prix le secret de son élaboration. Il s’agit de montrer la route qui mène au cœur de ces « hasards » (pour garder la terminologie des mêmes acteurs) à travers la foule desquels se poursuivent « l’action et la réaction réciproques » des facteurs qui déterminent le mouvement de la vie. C’est cette route que le surréalisme prétend avoir creusée. Rien de moins arbitraire que la direction qu’elle emprunte, si on songe qu’elle ne peut être que l’aboutissement logique, nécessaire de tous les « chemins de grande aventure mentale » qui ont été parcourus ou indiqués jusqu’à nous. Je n’ai cessé, depuis la publication du Manifeste du Surréalisme en 1924, de désigner ces chemins, plus ou moins solitaires, plus ou moins accidentés, et d’attirer l’attention sur leur convergence. Tout récemment encore, je me suis efforcé de montrer comment, à un rationalisme ouvert qui définit la position actuelle des savants (par suite de la conception de la géométrie non-euclidienne, puis d’une géométrie généralisée, de la mécanique non-newtonienne, de la physique non-maxwellienne, etc.)

Ne pouvait manquer de correspondre à un réalisme ouvert ou surréalisme qui entraîne la ruine de l’édifice cartésien-kantien et bouleverse de fond en comble la sensibilité. C’est sans se concerter, ni même se connaître, qu’Isidore Ducasse et Arthur Rimbaud ouvrent à la poésie une voie toute nouvelle en défiant systématiquement toutes les manières habituelle de réagir au spectacle du monde et d’eux-mêmes, en se jetant à corps perdu dans le merveilleux. Il est remarquable qu’ils adoptent cette attitude aux environs immédiats de la guerre franco-allemande de 1870, donc de la grande ébauche de la révolution prolétarienne à quoi elle donne lieu. Ce fait peur paraître d’autant plus saisissant que c’est aussi aux environs immédiats d’une guerre, celle de 1914, que, dans le domaine de la peinture, vont se situer les interventions décisives de Picasso et de Chirico, à partir desquelles il faudra bien admettre que la représentation visuelle de l’homme a changé. Les magnifiques découvertes de Freud s’offrent en temps opportun pour nous éclairer, d’un jour cru, le fond de l’abîme ouvert par cette démission de la pensée logique, par cette suspicion à l’égard de la fidélité du témoignage sensoriel. Ce qu’elles nous révèlent de la nature des rapports humains met en péril les institutions considérées jusqu’alors comme les plus solides, à commencer par la famille et, sur les ruines d’une morale dérisoire, fait attendre la fondation d’une véritable science des mœurs. A ces divers courants qui se rejoignent pour former le surréalisme, il ne faut pas oublier d’adjoindre deux modes particuliers de sentir qui viennent, à coup sûr, de beaucoup plus loin et ne sont pas sans admettre de nombreux antécédents : l’un de ces modes a pour expression l’humour objectif, au sens hégélien de synthèse de l’imitation de la nature sous ses formes accidentelles, d’une part, et l’humour, d’autre part. L’humour, en tant que triomphe paradoxal du principe du plaisir sur les conditions réelles au moment où celles-ci sont jugées les plus défavorables, est naturellement appelé à prendre une valeur défensive à l’époque surchargée de menaces que nous vivons. (…)

De toute la force avec laquelle, nous référant à tant d’exemples illustres du passé, nous nions que l’art d’une époque puisse consister dans la pure et simple imitation des aspects que revêt cette époque, nous repoussons comme erronée la conception du réalisme socialiste » qui prétend imposer à l’artiste, à l’exclusion de toute autre, la peinture de la misère prolétarienne et de la lutte entreprise par le prolétariat pour sa libération. Cette dernière thèse est, d’ailleurs, en contradiction avec l’enseignement marxiste : « Plus les opinions (politiques) de l’auteur demeurent cachées, écrit en avril 1888 Engels à Miss Harkness, et mieux cela vaut pour l’œuvre d’art. » Nous contestons formellement qu’on puisse faire œuvre d’art, ni même, en dernière analyse, œuvre utile en s’attachant à exprimer que le contenu manifeste d’une époque. Ce que, par contre, le surréalisme se propose est l’expression de son contenu latent. (…) »

Le révolutionnaire, le peintre et le poète

Le réel n’est pas l’actuel

Le rationnel n’exclue pas l’irrationnel, ni le conscient l’inconscient, diamétralement mais ils se combattent dialectiquement

Le virtuel fait partie du réel

Matière et virtuel

Sciences et imagination

Conscient, inconscient et science

L’art et la révolution

Musique et inconscient

Contre l’éclectisme

Contre l’empirisme

« La nature et l’art ont fait la nique à tous ceux qui se complaisent à subdiviser le domaine du savoir et du sentir en forteresses voisines, séparées et hostiles. »

Benoît B. Mandelbrot dans la préface d’ « Universalités et fractales » de Bernard Sapoval

Le physicien Simon Diner, dans "Etat des lieux publics", écrit :

"Pouvoir séparément parler d’Art et parler de Science est la marque d’une époque qui vit des dichotomies profondes et des dualismes stériles."

Le physicien et biologiste Léo Szilard écrit : « Le scientifique créatif a beaucoup en commun avec l’artiste et le poète. Il doit faire preuve de pensée logique et de capacité d’analyse, mais c’est loin d’être suffisant pour faire un travail créatif. Les idées nouvelles qui ont conduit à de grandes percées n’ont pas été déduites logiquement des connaissances préexistantes : les processus créatifs, sur lesquels repose le progrès scientifique, opèrent à un niveau inconscient. »

L Szilard et W Lanouette dans « Genius in the shadows »

« L’histoire en général, et plus particulièrement l’histoire des révolutions, est toujours plus riche de contenu, plus variée, plus multiforme, plus vivante, « plus ingénieuse » que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées. Et cela se conçoit, puisque les meilleures avant-gardes expriment la conscience, la volonté, la passion, l’imagination de dizaines de milliers d’hommes, tandis que la révolution est … l’œuvre de la conscience, de la volonté, de la passion et de l’imagination de dizaines de millions d’hommes aiguillonnés par la plus âpre lutte des classes. » écrit Lénine dans « La maladie infantile du communisme »


LA RÉVOLUTION D’ABORD ET TOUJOURS !

Le monde est un entre-croisement de conflits qui, aux yeux de tout homme un peu averti, dépassent le cadre d’un simple débat politique ou social. Notre époque manque singulièrement de voyants. Mais il est impossible à qui n’est pas dépourvu de toute perspicacité de n’être pas tenté de supputer les conséquences humaines d’un état de choses absolument bouleversant.

Plus loin que le réveil de l’amour-propre de peuples longtemps asservis et qui sembleraient ne pas désirer autre chose que de reconquérir leur indépendance, ou que le conflit inapaisable des revendications ouvrières et sociales au sein des états qui tiennent encore en Europe, nous croyons à la fatalité d’une délivrance totale. Sous les coups de plus en plus durs qui lui sont assénés, il faudra bien que l’homme finisse par changer ses rapports.

Bien conscients de la nature des forces qui troublent actuellement le monde, nous voulons, avant même de nous compter et de nous mettre à l’œuvre, proclamer notre détachement absolu, et en quelque sorte notre purification, des idées qui sont à la base de la civilisation européenne encore toute proche et même de toute civilisation basée sur les insupportables principes de nécessité et de devoir.

Plus encore que le patriotisme qui est une hystérie comme une autre, mais plus creuse et plus mortelle qu’une autre, ce qui nous répugne c’est l’idée de Patrie qui est vraiment le concept le plus bestial, le moins philosophique dans lequel on essaie de faire entrer notre esprit [1].

Nous sommes certainement des Barbares puisqu’une certaine forme de civilisation nous écœure.

Partout où règne la civilisation occidentale toutes attaches humaines ont cessé à l’exception de celles qui avaient pour raison d’être l’intérêt, « le dur paiement au comptant ». Depuis plus d’un siècle la dignité humaine est ravalée au rang de valeur d’échange. Il est déjà injuste, il est monstrueux que qui ne possède pas soit asservi par qui possède, mais lorsque cette oppression dépasse le cadre d’un simple salaire à payer, et prend par exemple la forme de l’esclavage que la haute finance internationale fait peser sur les peuples, c’est une iniquité qu’aucun massacre ne parviendra à expier. Nous n’acceptons pas les lois de l’Économie ou de l’Échange, nous n’acceptons pas l’Esclavage du Travail, et dans un domaine encore plus large nous nous déclarons en insurrection contre l’Histoire. L’Histoire est régie par des lois que la lâcheté des individus conditionne et nous ne sommes certe pas des humanitaires, à quelque degré que ce soit.

C’est notre rejet de toute loi consentie, notre espoir en des forces neuves, souterraines et capables de bousculer l’Histoire, de rompre l’enchaînement dérisoire des faits, qui nous fait tourner les yeux vers l’Asie [2]. Car en définitive, nous avons besoin de la Liberté, mais d’une Liberté calquée sur nos nécessités spirituelles les plus profondes, sur les exigences les plus strictes et les plus humaines de nos chairs (en vérité ce sont toujours les autres qui auront peur). L’époque moderne a fait son temps. La stéréotypie des gestes, des actes, des mensonges de l’Europe a accompli le cycle du dégoût [3]. C’est au tour des Mongols de camper sur nos places. La violence à quoi nous nous engageons ici, il ne faut craindre à aucun moment qu’elle nous prenne au dépourvu, qu’elle nous dépasse. Pourtant, à notre gré, cela n’est pas suffisant encore, quoi qu’il puisse arriver. Il importe de ne voir dans notre démarche que la confiance absolue que nous faisons à tel sentiment qui nous est commun, et proprement au sentiment de la révolte, sur quoi se fondent les seules choses valables.

Plaçant au devant de toutes différences notre amour de la Révolution et notre décision d’efficace, dans le domaine encore tout restreint qui est pour l’instant le nôtre, nous : CLARTÉ, CORRESPONDANCE, PHILOSOPHIES, LA RÉVOLUTION SURRÉALISTE, etc., déclarons ce qui suit :

1° Le magnifique exemple d’un désarmement immédiat, intégral et sans contre-partie qui a été donné au monde en 1917 par LENINE à Brest-Litovsk, désarmement dont la valeur révolutionnaire est infinie, nous ne croyons pas votre France capable de le suivre jamais.

2° En tant que, pour la plupart, mobilisables et destinés officiellement à revêtir l’abjecte capote bleu-horizon, nous repoussons énergiquement et de toutes manières pour l’avenir l’idée d’un assujettissement de cet ordre, étant donné que pour nous la France n’existe pas.

3° Il va sans dire que, dans ces conditions, nous approuvons pleinement et contresignons le manifeste lancé par le Comité d’action contre la guerre du Maroc, et cela d’autant plus que ses auteurs sont sous le coup de poursuites judiciaires.

4° Prêtres, médecins, professeurs, littérateurs, poètes, philosophes, journalistes, juges avocats, policiers, académiciens de toutes sortes, vous tous, signataires de ce papier imbécile : "Les intellectuels aux côtés de la Patrie", nous vous dénoncerons et vous confondrons en toute occasion. Chiens dressés à bien profiter de la Patrie, la seule pensée de cet os à ronger vous anime.

5° Nous sommes la révolte de l’esprit ; nous considérons la Révolution sanglante comme la vengeance inéluctable de l’esprit humilié par vos œuvres. Nous ne sommes pas des utopistes : cette Révolution nous ne la concevons que sous sa forme sociale. S’il existe quelque part des hommes qui aient vu se dresser contre eux une coalition telle qu’il n’y ait personne qui ne les réprouve (traîtres à tout ce qui n’est pas la liberté, insoumis de toutes sortes, prisonniers de droit commun), qu’ils n’oublient pas que l’idée de Révolution est la sauvegarde la meilleure et la plus efficace de l’individu.

Signé :

GEORGES AUCOUTURIER, JEAN BERNIER, VICTOR CRASTRE, CAMILLE FÉGY, MARCEL FOURRIER, PAUL GUITARD. CAMILLE GOEMANS, PAUL NOUGÉ. ANDRE BARSALOU, GABRIEL BEAUROY, ÉMILE BENVENISTE, NORBERT GUTERMANN, HENRI JOURDAN, HENRI LEFEBVRE, PIERRE MORHANGE, MAURICE MULLER, GEORGES POLITZER, PAUL ZIMMERMANN. MAXIME ALEXANDRE, LOUIS ARAGON, ANTONIN ARTAUD, GEORGES BESSIÈRE, MONNY DE BOULLY, JOE BOUSQUET, ANDRE BRETON, JEAN CARRIVE, RENE CREVEL, ROBERT DESNOS, PAUL ÉLUARD, MAX ERNST, THEODORE FRÆNKEL, MICHEL LEIRIS, GEORGES LIMBOUR, MATHIAS LÜBECK, GEORGES MALKINE, ANDRE MASSON, DOUCHAN MATITCH, MAX MORISE, GEORGES NEVEUX, MARCEL NOLL, BENJAMIN PÉRET, PHILIPPE SOUPAULT, DEDE SUNBEAM, ROLAND TUAL, JACQUES VIOT. HERMANN CLOSSON. HENRI JEANSON. PIERRE DE MASSOT. RAYMOND QUENEAU. GEORGES RIBEMONT-DESSAIGNES.

1. Ceux mêmes qui reprochaient aux socialistes allemands de n’avoir pas « fraternisé » en 1914 s’indignent si quelqu’un engage ici les soldats à lâcher pied. L’appel à la désertion, simple délit d’opinion, est tenu à crime : « Nos soldats » ont le droit qu’on ne leur tire pas dans le dos. (Ils ont le droit aussi qu’on ne leur tire pas dans la poitrine).

2. Faisons justice de cette image. L’orient est partout. Il représente le conflit de la métaphysique et de ses ennemis, lesquels sont les ennemis de la liberté et de la contemplation. En Europe même qui peut dire où n’est pas l’Orient ? Dans la rue, l’homme que vous croisez le porte en lui : l’Orient est dans sa conscience.

3. Spinoza, Kant, Schelling, Proud’hon, Marx, Stirner, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Nietzcshe : cette seule énumération est le commencement de votre désastre.

Lire ici La Révolution Surréaliste (décembre 1924)

Lire ici La Révolution Surréaliste (janvier 1925)

Lire ici La Révolution Surréaliste (avril 1925)

Lire ici La Révolution Surréaliste (octobre 1925)

Pour un art révolutionnaire indépendant


Ci git Giorgio de Chirico

Tournesol

À Pierre Reverdy

La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l’été

Marchait sur la pointe des pieds

Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux

Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels

Que seule a respiré la marraine de Dieu

Les torpeurs se déployaient comme la buée

Au Chien qui fume

Où venaient d’entrer le pour et le contre

La jeune femme ne pouvait être vue d’eux que mal et de biais

Avais-je affaire à l’ambassadrice du salpêtre

Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée

Le bal des innocents battait son plein

Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers

La dame sans ombre s’agenouilla sur le Pont-au-Change

Rue Gît-le-Coeur les timbres n’étaient plus les mêmes

Les promesses des nuits étaient enfin tenues

Les pigeons voyageurs les baisers de secours

Se joignaient aux seins de la belle inconnue

Dardés sous le crêpe des significations parfaites

Une ferme prospérait en plein Paris

Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée

Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants

Des survenants qu’on sait plus dévoués que les revenants

Les uns comme cette femme ont l’air de nager

Et dans l’amour il entre un peu de leur substance

Elle les intériorise

Je ne suis le jouet d’aucune puissance sensorielle

Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendre

Un soir près de la statue d’Étienne Marcel

M’a jeté un coup d’œil d’intelligence

André Breton a-t-il dit passe

André Breton

« En art pas de consigne, jamais, quoiqu’il advienne !... le seul devoir du poète, de l’artiste, est d’opposer un non irréductible à toutes les formes disciplinaires. », André Breton, Seconde arche, 1947

« ‘Transformer le monde’ a dit Marx ; ‘Changer la vie’ a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. », André Breton Position politique du surréalisme, 1935

Tout un site consacré à André Breton, c’est complètement surréaliste !

Et in english, encore plus...

10 Messages de forum

  • « C’est l’univers qui doit être interrogé tout d’abord sur l’homme et non l’homme sur l’univers. »

    (André Breton, Le Surréalisme et la Peinture)

    Répondre à ce message

  • « L’homme, ce rêveur définitif... »

    (André Breton, Manifeste du surréalisme)

    Répondre à ce message

  • « C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs. »

    (André Breton, Manifeste du surréalisme)

    Répondre à ce message

  • « Les dons les plus précieux de l’esprit ne résistent pas à la perte d’une parcelle d’honneur. »

    (André Breton, Manifeste du surréalisme)

    Répondre à ce message

  • « Qu’est-ce que je n’aurais pas fait sur cette planète, bon Dieu ! Mais j’aime cette existence décousus ; décousue, oui, mais fertile aussi de sensations de toutes sortes ; le dilettantisme mis en pratique, si on peut dire. Toutefois, je me rends compte, en observant les autres, qu’il faut sans doute avoir une dose sérieuse de courage vrai, une faculté continuelle de se renouveler et de s’assimiler pour vivre ainsi, que tout le monde n’a pas… »

    Lettre de Georges Malkine à Claude-André Puget du 5 avril 1921

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  • André Breton :

    « Ont fait acte de surréalisme absolu MM. Aragon, Baron, Boiffard, Breton, Carrive, Crevel, Delteil, Desnos, Éluard, Gérard, Limbour, Malkine, Morise, Naville, Noll, Péret, Picon, Soupault, Vitrac ».

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  • Tract surréaliste : Il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté.

    Libre à vous !

    « Il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté. » Robespierre

    La liberté... après mille péripéties, de grands désordres, et l’échec de ses plus simples démarches vers elle, l’homme découragé se prend à hausser les épaules. Ce mot irrite comme le feu. Tu n’as pas deux paupières pour regarder la liberté en face. Sa dépendance, l’individu d’abord ne la soupçonne pas. Il sait évidemment qu’il peut étendre le bras s’il le veut. Tout lui est objet de volonté. Affaire de quelques siècles, le doute apparaît, se précise et la personne alors naît à l’absolu déterminisme où la voici enfin tombée. C’est ici que nous nous tenons, c’est à ce moment de la méditation humaine, et pourtant comment se pourrait-il que l’esprit ait en un seul endroit trouvé son terme, et là comme ailleurs se borne, mais paraît-il à bon droit, à un vague sentiment, élevé à la dignité d’idée ? Comment se pourrait-il qu’une croyance enraye le mouvement de l’esprit ? Du dogme déterministe ne va-t-il pas sortir une affirmation nouvelle de la liberté ? La liberté transfigurée par son contraire, au bord de cette eau troublée j’attends que ses traits divins transparaissent sous les rides élargies de l’inévitable, sous les chaînes relâchées qui dissimulaient son visage.

    La liberté aux grands yeux, comme une fille des rues qu’elle revienne. Ce ne sera plus la liberté d’autrefois maintenant : qu’elle a connu Saint.-Lazare. Ses poignets meurtris... comment avez-vous pu croire qu’un seul acte mental pouvait anéantir une idée ? Le mot, même déshonoré à vos frontons publics, est resté dans votre bouche alors que vous le disiez follement banni de votre coeur. Et ainsi niée, la liberté enfin existe. Elle sort : de la nuit où la causalité sans cesse la rejette, enrichie de la notion du déterminé et toute enveloppée d’elle. Qu’est-ce alors qui résout les contradictions de la liberté ? Qu’est-ce qui est parfaitement libre, et dans le même temps, déterminé, nécessaire ? Qu’est-ce qui tire de sa nécessité le principe de sa liberté ? Un tel être qui n’a de volonté que son devenir, qui est soumis au développement de l’idée, et ne saurait imaginer que fui, s’identifie à l’idée, dépasse la personne, il est l’être moral, que je conçois à sa limite, qui ne veut rien que ce qui doit être, et qui libre dans son être devient nécessairement le développement de cet être libre. Ainsi la liberté apparaît comme le fondement véritable de la morale, et sa définition implique la nécessité même de la liberté. Il ne saurait y avoir de liberté dans aucun acte qui se retourne contre l’idée de liberté. On n’est pas libre d’agir contre elle, c’est-à-dire immoralement. Tout ce qui précède implique la condamnation des considérations métaphysiques dans le domaine de la sociologie. Cette égalité d’humeur devant les notions contraires qui passe en politique pour la largeur d’esprit, qui permet cette continuelle conciliation des inconciliables par quoi la vie sociale abusivement se perpétue, n’est due qu’à une erreur primaire sur la portée et la signification de la dialectique transcendantale. Que la liberté de chacun se définisse par cette frontière la liberté de tous, voilà une formule qui a fait son chemin sans que l’on songe à en discuter les absurdes termes. C’est à cette fausse liberté qu’en réfèrent nos philosophes de gouvernement. Elle est à la base de tous les modérantismes. O modérés de toutes sortes, comment pouvez-vous vous tenir dans ce vague moral, dans ce flou où vous vous plaisez ? Je ne sais laquelle admirer le plus, de votre impartialité ou de votre sottise. La moralité, la liberté, sont de votre vocabulaire. Mais vainement on chercherait à vous en tirer les définitions. .C’est : qu’il n’y a de moralité que la moralité de la Terreur, de liberté que l’implacable liberté dominatrice : le monde est comme une femme dans mes bras. Il y aura des fers pour les ennemis de la liberté. L’homme est libre, mais non pas les hommes. Il n’y a pas de limites à la liberté de l’un, il n’y a pas de liberté de tous. Tous est une notion vide, une maladroite abstraction, que l’un retrouve enfin son indépendance perdue. Ici finit l’histoire sociale de l’humanité. Pêcheurs en eau trouble, vos sophismes ne prévaudront pas : le mouvement de l’esprit n’est pas indifférent, n’est pas indifféremment dirigé. Il y a une droite et une gauche dans l’esprit. Et c’est la liberté qui entraîne l’aiguille de la boussole vers ce nord magnétique, qui est du côté du coeur. Rien, ni les catastrophes, ni la considération dérisoire des personnes, ne saurait entraver l’accomplissement du devenir. L’esprit balaye tout. Au centre de cette grande plaine où l’homme habite, où dans les mares asséchées se sont éteints plusieurs soleils, l’un après l’autre, que ce grand vent : du ciel sévisse, que l’idée au-dessus des champs se lève et renverse tout. Il y a tout à gagner de la plus grande perte. L’esprit vit du désastre et de la mort. Ceux qui modérément meurent pour la patrie... ceux qui modérément donnent le long du jour... ceux qui modérément, et voilà pourtant bien votre cas, radicaux, ramènent les écarts de pensée à de simples délits sans force, ces maîtres de maison courtois, et tolérants, ces dilettantes de la morale, ces farceurs, ces badins sceptiques, seront-ils longtemps nos maîtres, pratiqueront-ils toujours l’oppression par le sourire ? Il est inconcevable qu’on exalte en l’homme ses facultés mineures, par exemple la sociabilité, aux dépens de ses facultés majeures, comme la faculté de tuer. Il suffira d’un sursaut de la conscience de ce tigre auquel on a fait prendre pour une prison les rayures annelées de sa robe pour qu’il s’élève à la notion morale de sa liberté, et qu’il reconnaisse alors les ennemis de la morale. Alors, ô modérés, il n’y aura plus pour vous de refuge dans les rues, dans les maisons, dans les édifices du culte, dans les bordels, dans l’innocence des enfants, ni dans les larmes bleues des femmes, alors la liberté tyrannique vous clouera tout à coup à vos portes, alors elle jettera son nom à l’univers avec un grand éclat de rire, et l’univers ira disant que la liberté maintenant se nomme la Révolution perpétuelle.

    Louis Aragon, 1925 (Quand Aragon était révolutionnaire… avant de devenir contre-révolutionnaire stalinien !!!)

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