English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 02 - Livre Deux : SCIENCES > Formation et filiation de l’homme > Notre cerveau de chasseur-cueilleur

Notre cerveau de chasseur-cueilleur

samedi 30 août 2014, par Robert Paris

Avertissement : ce texte n’a nullement pour but de cultiver l’idée réactionnaire que nous devrions revenir à l’état d’esprit des chasseurs-cueilleurs, thèse que l’on trouve dans une certaine presse de type fasciste actuelle appelée le survivalisme. Elle discute d’une question scientifique tout autre : la part d’acquis liée à l’évolution de notre cerveau et qui provient de la plus longue époque de notre histoire d’hommes.


Notre cerveau de chasseur-cueilleur

Nous avions déjà développé l’idée de l’importance de nos origines de chasseur-cueilleurs dans l’hominisation : voir ici et aussi ici

Nous y écrivions notamment :

L’activité des chasseurs-cueilleurs a non seulement fabriqué un cerveau capable de réaliser cette activité mais elle a permis de fabriquer un cerveau capable de réaliser toutes nos activités actuelles. En effet, le temps écoulé n’a pas été suffisant pour que nous ayons un cerveau des agriculteurs sans parler d’un cerveau de l’époque de l’industrie capitaliste. Notre cerveau est donc tel que nous l’a légué le chasseur-cueilleur.

Ce n’est pas en soi la chasse, ni en soi la consommation de viande qui ont donné l’humanité mais le développement intellectuel lié à cette activité et surtout la sociabilisation que ces activités ont entraîné avec le partage du gros gibier, les stratégies de chasse en commun, le développement de la mémorisation des sites, des outils et des techniques de chasse, le langage pour échanger entre ses acteurs, les récits de chasse, le développement de l’imaginaire lié à la suppression d’une vie animale, le choc psychologique causé par le meurtre, les prières envers les esprits animaux, le parallèle entre familles animales et famille humaine, les représentations d’animaux et de chasse sur bois, sur os, sur les parois des grottes, les partages collectifs de nourriture et récits autour du feu. L’économie de partage a nécessité des relations inter-humaines de coexistence collective, de cohabitation, de « commerce » au sens relations humaines de plus en plus développées où le groupe a primé sur l’individu. Le développement des capacités du cerveau, permises par les modifications génétiques et physiologiques, a pris son ampleur grâce au changement des mœurs, des modes de vie liés au changement de mode de travail et de partage, c’est-à-dire de l’activité de survie devenue pleinement une activité sociale et collective. Même si la pensée cartésienne fondée sur l’opposition diamétrale de la dualité corps-esprit a encore malheureusement cours, il nous faut raisonner autrement pour comprendre ce qui a permis l’émergence de l’homme. Ce n’est pas soit du niveau génétique-physiologique, soit (au sens exclusif) du niveau culturel-social. Les deux domaines sont interactifs et composés. Ce sont des opposés dialectiques. Les potentialités humaines, ouvertes par la génétique, par la station debout, par la main humaine, par le cerveau ont été activées et sont entrées en résonance avec les activités productives de l’homme, avec son mode d’organisation sociale. La chasse a modifié totalement le fonctionnement de leur cerveau, les zones actives, leurs fonctions comme la conception des hominidés de la vie, de la mort, leur imaginaire, leurs capacités intellectuelles et leurs relations entre eux. Le développement de la chasse signifie inévitablement la coopération et la division du travail puisqu’en même temps une partie du groupe s’occupe de la cueillette.

Si la révolution néolithique a produit notre société actuelle ou ses bases (un univers créé par l’homme, culture et élevage permettant une domination sur la nature, une assurance de survivre, habitat fixe, propriété privée, écriture, Etat, échanges économiques, argent, etc.), la révolution du paléolithique (avec le développement des techniques de chasse et de pêche et notamment le développement d’outils liés à ces activités) a produit quelque chose d’encore plus essentiel sans lequel le stade néolithique n’aurait pas été possible : notre propension à vivre en société et notre capacité sociale et intellectuelle, notamment nos échanges, notre langage, notre goût des autres être humains, notre volonté de partager avec eux. Si nous sommes humains, nous ne le devons pas à l’agriculture mais nous le devons à l’activité sociale des chasseurs-cueilleurs et au développement du goût du partage qui est découlée des modifications de toutes sortes liées à cette activité.

Nous voudrions maintenant souligner l’importance de cette phase de l’histoire des hommes dans la formation de notre cerveau.

« Il faut se rappeler que notre cerveau a évolué en vue d’un usage social, celui des chasseurs cueilleurs, et que c’est ce même cerveau que nous utilisons aujourd’hui », souligne Philippe Stenstrom, doctorant en psychologie. Nous n’avons plus la même activité mais depuis assez longtemps pour que cela ait suffisamment marqué l’activité du cerveau… Joël Monzée, professeur et chercheur, nous rappelle que « génétiquement, l’Homme du 21 ème siècle est toujours un chasseur-cueilleur » ! Le génome humain n’a quasiment pas évolué depuis l’ère paléolithique.

Nous savons que le mode d’existence de chasseur-cueilleur est celui qui a duré de loin le plus longtemps et nous savons aussi que le mode d’existence ne peut agir sur l’évolution d’une espèce en termes physiologiques et en particulier cérébraux que si ce mode d’existence a duré un très grand nombre d’années. Du coup, notre cerveau ne peut pas être celui de l’homme éleveur, cultivateur, agriculteur, artisan, commerçant, capitaliste ni prolétaire. Physiologiquement, dans la mesure où notre cerveau a été modifié par notre activité économique, nous avons un cerveau qui est toujours un cerveau chasseur-cueilleur.

Nous avons depuis longtemps quitté les activités de chasseurs-cueilleurs, du moins comme activité principale, et pourtant notre cerveau n’a pas pu enregistrer des changements évolutifs des systèmes sociaux et activités économiques qui ont suivi : élevage, culture agricoles, artisanat, industrie, systèmes modernes de communications et de robotisation. Il n’y a pas de cerveau de l’homme moderne parce qu’il faut beaucoup plus de temps pour enregistrer des modifications dans les mécanismes cérébraux que pour transformer les techniques de production, de transport et de communication.

Bien des modes de fonctionnement du cerveau de l’homme actuel nous semblent appartenir à l’homme-espèce et non à une étape de l’évolution appelée « hominisation ». Mais ce n’est pas nécessairement le cas. Il se peut que ces modes de fonctionnements rapportent au mode de vie des chasseurs-cueilleurs.

Par exemple, notre manière de ne jamais dormir très longtemps de manière profonde ressemble beaucoup au mode de sommeil des animaux chasseurs ou qui ont eu un passé chasseur. Notre système de veille, de rêve, de phase de sommeil profond relativement courte semble bien appartenir à ce type de cas : un mode de fonctionnement parfaitement adapté à un homme qui doit se protéger, qui doit rester sur le qui-vive, non seulement par sécurité du fait des animaux sauvages, mais pour s’assurer qu’il ne manque pas le passage d’animaux qu’il voudrait chasser. La phase de « sommeil paradoxal » dans laquelle l’homme rêve pourrait servir à la mémorisation des situations de chasse ou de cueillette en récapitulant les lieux et situations vécues pendant la journée, et servir aussi à imaginer des situations et à mimer les réactions possibles. L’homme aurait, au travers du rêve, le moyen de se préparer à réagir à toutes sortes de situations, lorsqu’il est attaqué, lorsqu’il doit se retrouver, lorsqu’il doit chasser, mémoriser les réactions des animaux chassés ou que le chassent.

Interpréter notre mode de fonctionnement du cerveau comme celui d’un homme au stade chasseur-cueilleur peut nous permettre de donner des interprétations nouvelles également dans le domaine de relations humaines et notamment de la sexualité. Si on essaie de réfléchir à nos fonctionnements cérébraux en reconnaissant que ceux-ci ne sont pas faits pour résoudre les problèmes de l’homme moderne mais ceux de l’homme chasseur-cueilleur, on peut se demander quels types de fonctionnements cérébraux peuvent ainsi trouver une interprétation, qui resterait ensuite à vérifier et confirmer en trouvant d’autres moyens de les étayer…

Par exemple, notre tendance à nomadiser, qui trouve un support dans les déplacements de vacances, ne provient ni de notre époque agricultrice (les agriculteurs n’ont pas tendance à bouger) ni de notre vie sédentaire, a des racines plus anciennes dans le fait que nous aimons exercer nos capacités d’observation et de repérage dans la nature.

Nous savons, autre exemple, que les hommes et les femmes n’ont pas la même cartographie des lieux parcourus dans la tête et il se pourrait que cela réfère à une époque où l’homme était chasseur et la femme cueilleuse, du moins en activité principale puisque les deux pouvaient changer en partie d’activité. Cette activité principale des chasseurs-cueilleurs divisée suivant les sexes peut avoir déterminé les autres différences entre cerveau masculin et cerveau féminin : par exemple, il y a une différence dans les processus cérébraux lorsqu’il s’agit de s’orienter, il y aussi des différences dans l’agressivité, dans le goût de la vitesse, du combat et du risque, des différences aussi dans la vision latérale, permettant d’embrasser rapidement l’ensemble du paysage…

Le système nerveux qui produit nos comportement individuels est non seulement le fruit de notre histoire personnelle mais aussi, et surtout, de l’histoire évolutive de notre espèce. Or notre espèce n’a pas évolué dans nos villes modernes ni même dans des villages. On estime que 99% de l’histoire évolutive de Homos sapiens s’est déroulée dans un environnement ressemblant à l’actuelle savane africaine. Durant toute cette période de plus de deux millions d’années, nos ancêtres vivaient en petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades. C’est seulement il y a 10 000 ans que certains ont commencé à devenir sédentaires et à pratiquer l’agriculture.

Née à la fin des années 1980 comme une évolution de la sociobiologie, la psychologie évolutive veut réexaminer les comportements humains à la lumière de la sélection naturelle et de la sélection sexuelle.

Cette approche s’appuie sur le fait que les premiers ancêtres du genre humain (comme Homo habilis, apparus il y a environ 2,5 millions d’années), ont évolué pendant des milliers d’années dans un environnement bien différent du nôtre. Les anglo-saxons parlent de « Environment of Evolutionary Adaptedness » (EEA) pour désigner ces différentes contraintes subies par nos ancêtres chasseurs-cueilleurs dans les savanes.

En plus des caractéristiques anatomiques les mieux adaptées, les mécanismes psychiques les plus "payants" dans ces situations sociales ancestrales, essentiellement celles des chasseurs-cueilleurs, furent aussi sélectionnés.

Par conséquent, notre cerveau n’a pas été "sélectionné" pour vivre dans l’environnement technologique et urbain que l’on connaît aujourd’hui. Pour certaines fonctions cela n’aura aucun impact. Mais pour d’autres, comme l’activation chronique du système d’alarme du cerveau, cela peut avoir des conséquences désastreuses pour l’organisme. Le corollaire de ceci pourrait être l’effet d’apaisement que retrouvent les citadins en allant à la campagne, un environnement beaucoup plus proche de celui dans lequel ils ont évolué.

Damien Vandembroucq écrit :

Toutes les prouesses humaines (littérature, poésie, mathématiques…) ont été réalisées avec le même outil (le cerveau humain) que celui des chasseurs-cueilleurs d’il y a 30 000 ans. Comment est-ce possible ? Pour additionner ou soustraire des nombres nous utiliserions les mêmes circuits neuronaux que pour faire bouger les yeux vers la droite ou vers la gauche respectivement. Cet étrange résultat, publié il y a quelques temps dans le magazine Science, a été obtenu par une équipe française via des expériences d’imagerie du cerveau. Ce travail s’inscrit en fait dans le cadre plus large d’un programme de recherche lancé il y a maintenant plus d’une dizaine d’années par Stanislas Dehaene (aujourd’hui professeur au collège de France). La problématique est simple : le développement de l’écriture comme du calcul ou des mathématiques est bien trop récent (quelques milliers d’années) pour correspondre à une évolution quelconque du cerveau humain ; la littérature, la poésie, les mathématiques ou l’économie ont été développées avec un cerveau identique à celui des chasseurs-cueilleurs d’il y a 30 000 ans. Comment Diable toutes les prouesses humaines ont-elles pu être réalisées avec un outil (le cerveau humain) en aucune façon préparé à cela ?

L’hypothèse de Dehaene, largement décrite dans ses livres grand public (La bosse des maths, Les neurones de la lecture) est profondément Darwinienne, c’est celle du bricolage évolutif, en d’autres termes, du recyclage de fonctions et de circuits neuronaux. Contrairement aux idées de Piaget, le cerveau du nourrisson n’est pas une simple page blanche qu’un environnement favorable suffirait à remplir ; il s’agit d’un organe déjà extraordinairement performant et spécialisé, possédant même (à l’instar de la plupart des mammifères) une zone spécialement dédiée à une forme de dénombrement archaïque (un, deux, trois, beaucoup…). Dehaene montre de façon très convainvante comment à partir de compétences de calcul a priori limitées, le cerveau humain a recyclé des zones spécialisées notamment dans le repérage et l’orientation spatiale pour les utiliser au profit du déchiffrement des chiffres et des lettres. Si l’on peut regretter que dans son enthousiasme l’auteur veuille parfois tirer trop rapidement de ses travaux des conclusions trop péremptoires sur l’enseignement de la lecture et du calcul, il n’en reste pas moins que ses deux ouvrages, publiés à dix ans d’intervalles proposent un scénario extraordinairement séduisant du développement de l’esprit humain.

8 Messages de forum

  • Notre cerveau de chasseur-cueilleur 16 septembre 2014 15:08, par Robert Paris

    Albert Meynard écrit dans « Le sexe du cerveau » :

    « Chez l’Australopithèque, la taille de la femelle variait entre la moitié et les trois quarts de la taille du mâle. La division des tâches était de fait influencée par ce dimorphisme, Cueillette d’un côté, chasse de l’autre, aide réciproque aux moments cruciaux, la dichotomie s’imposait d’elle-même. »

    Le dimorphisme physiologique disparaît avec l’homo sapiens sapiens…

    Répondre à ce message

  • Notre cerveau de chasseur-cueilleur 8 mai 2015 07:25, par R.P.

    On dit souvent que la couleur verte est apaisante pour les êtres humains et on peut remarquer que ce n’est pas n’importe quel vert, seulement celui qui correspond aux couleurs des arbres et des plantes. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est le rappel des forêts qui nous apaise dans notre monde de béton mais il est aussi possible que ce soit une réminiscence de notre époque de chasseur-cueilleurs…

    Répondre à ce message

  • Notre cerveau de chasseur-cueilleur 26 mars 11:18, par Julien

    Le fascisme érige en principes centraux l’existence d’un état-nation et un contrôle contraignant des activités individuelles par cet état.
    Le survivalisme consiste en une préparation de quelques individus dispersés à un effondrement de civilisation : donc aucune notion d’état et aucune démarche de contrôle des activités des autres (c’est même plutôt la marginalité et l’indépendance qui sont recherchées).
    Aucun rapport entre les deux.

    Répondre à ce message

  • « Notre cerveau a été façonné par la sélection naturelle, non pas en vue des mathématiques, mais pour nous favoriser dans la chasse et la cueillette, la guerre, les relations sociales... »

    « Hasard et chaos » (1991), David Ruelle

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0