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Comment Barcia-Hardy a construit le mythe fondateur de Lutte Ouvrière en présentant comme son oeuvre la grève Renault de 1947

mardi 21 octobre 2014, par Robert Paris

LE FAUX RÉCIT DE LO-HARDY LE VRAI RÉCIT DE BARTA-UCI Avertissement : l’article qui suit est une polémique avec l’organisation française Lutte Ouvrière fondée par Hardy-Barcia et il ne faudrait pas la confondre avec la campagne médiatique de calomnies contre Lutte Ouvrière ou contre Arlette Laguiller que nous ne soutenons nullement (même si elle se sert parfois de faiblesses réelles de ce groupe ou de ses défauts politiques ou organisationnels, notamment son image pseudo-clandestine, ses exclusions ou les méthodes contestables de son ancien dirigeant Hardy). Nous n’avons rien à voir avec la presse bourgeoise. Nous n’avons absolument pas les mêmes reproches qu’elle à faire à Lutte Ouvrière puisque c’est au nom de la démocratie bourgeoise et de sa morale hypocrite que ceux-ci réagissent et nous au nom des perspectives révolutionnaires communistes du prolétariat. En gros, la presse bourgeoise trouverait plutôt LO trop communiste et nous pas assez ! Nous critiquons ce groupe sur sa gauche, lui reprochant son opportunisme, notamment vis-à-vis des bureaucraties syndicales, et non sur sa droite, du point de vue bourgeois, de droite ou social-démocrate. Bien sûr, certains lecteurs, en particulier sympathisant de LO, pourrait considérer cela comme de l’hostilité à un groupe et à ses militants alors que c’est tout naturellement du combat politique. Nous ne pouvons que rappeler que la polémique publique est une tradition du courant révolutionnaire de Marx-Engels à Lénine-Trotsky. Les pro-LO diront sans doute que je règle des comptes avec le groupe Lutte Ouvrière auquel j’ai appartenu de longues années (27 ans en tout) et dont j’ai été exclu (exclusion qui a donné naissance à la Fraction de LO, elle-même exclue ensuite). J’étudie seulement, de manière publique parce qu’il n’y a rien à cacher, qu’il n’existe pas secrets diplomatiques, en politique révolutionnaire, et j’étudie ici la politique de LO que je connais bien, de l’intérieur. Je vais être amené à parler du rôle de Pierre Bois dans la grève de Renault de 1947. Or, il se trouve que j’ai été secrétaire de la cellule de Lutte Ouvrière chez Renault qui comprenait ses vieux militants dont Bois-Vic et que c’est même avec eux que je suis resté le plus longtemps dans ma vie militante au sein de LO. L’argument selon lequel ces polémiques ne serviront que nos adversaires ne me convainc nullement, étant donné que le prolétariat révolutionnaire a besoin de vérité. Les staliniens ont déjà maintes fois usé et abusé de cet argument contre les trotskystes. Nous considérons que l’intérêt des travailleurs ne peut pas être compatible avec le mensonge, le trafic avec la réalité, les méthodes de dissimulation au nom d’une soi-disant clandestinité, la cachoterie en politique n’ayant aucun sens pour des communistes révolutionnaires qui ne se fondent que sur la conscience des larges masses et pas sur l’action des minorités de secte. Ce préambule terminé, passons au sujet :

Qui était David Korner alias Barta, Albert ou Mathieu ?

Qui était Pierre Bois alias Vic ?

Cinq militants ouvriers de Renault

Qui est l’organisation Lutte Ouvrière ?

Comment Barcia-Hardy, fondateur de l’organisation française Lutte Ouvrière (ne pas confondre avec David Körner alias Barta, fondateur de l’Union Communiste Internationaliste – parfois appelée Union Communiste) a construit le mythe fondateur de son groupe en présentant comme son oeuvre la grève Renault de 1947

C’est autour de la grève Renault de 1947 que le groupe Lutte Ouvrière a bâti son image de marque, gagné et formé ses militants ouvriers comme ceux militant de l’extérieur, se fondant sur le fait que Pierre Bois, l’un des dirigeants de cette grande grève ouvrière de l’après-guerre, avait appartenu beaucoup plus tard, à la direction de Lutte Ouvrière. Cela ne signifie nullement que LO soit dans la droite ligne et descende des dirigeants de la grève de 1947. C’est pourtant exactement cela que la brochure sur la grève éditée par LO au nom de Pierre Bois (juste en son nom car elle n’est nullement écrite par lui, comme nous le verrons plus loin) voudrait faire croire, et elle qui conclue ainsi :

« La grève Renault d’avril-mai 47 est riche d’enseignements. La défense des salaires, la CGT en parlait mais ne faisait rien pour la faire aboutir. L’action des militants de l’Union Communiste chez Renault a été de mettre en évidence cette contradiction, en engageant cette lutte, de mettre en contradiction l’ensemble des travailleurs avec la politique d’inertie concertée du syndicat…. Le groupe de révolutionnaires qui a mené cette action était trop faible, trop jeune, trop peu connu pour pouvoir conduire l’expérience au-delà de ce qui a été fait chez Renault. Mais son mérite aura été de montrer concrètement, par une politique et un comportement justes au travers d’une action qui a eu des répercussions nationales, la direction du travail à entreprendre… C’est le rôle de l’avant-garde révolutionnaire aujourd’hui de remédier rapidement, le plus rapidement possible à cette absence. C’est la tâche que se sont fixés les militants de Lutte Ouvrière, et qu’ils accomplissent quotidiennement. Ce faisant, ils ont conscience de continuer le travail entrepris par les militants de l’Union Communiste, travail qui a permis en 1947 la première grande grève de l’après-guerre. »

L’organisation française Lutte Ouvrière a étayé sa revendication de la filiation avec le courant qui a eu la direction de cette grève au travers de la rédaction et de l’édition de cette brochure intitulée « La grève Renault d’avril-mai 1947 », brochure attribuée à Pierre Bois. Notre article entend exposer en quoi la revendication politique par LO de la direction de cette grève est mensongère et aussi en quoi le récit de la grève l’est également. Les mensonges politiques de cette brochure, qui a servi à former et gagner de nombreux militants, sont les suivants :

1°) Ceux qui l’ont rédigée n’ont nullement participé à cette grève ni au groupe politique qui a joué un rôle dans cette grève. Ce n’est pas Pierre Bois qui écrit : Pierre Bois a fait ceci, Pierre Bois a dit cela, etc… Ce ne sont pas les paroles de Pierre Bois. Ce n’est pas la couleur des idées de Pierre Bois. C’est la plume de Hardy. Ce sont les idées de Hardy. C’est Lutte Ouvrière qui écrit et pas le groupe UCI que dirigeait Barta. Et cela n’a rien à voir. Les faits et les buts ne sont pas les mêmes que ceux de Barta, le dirigeant politique et fondateur de l’Union Communiste, dont LO revendique la filiation et aussi le véritable dirigeant politique de cette action…

2°) Or, justement, le nom même de Barta ne figure pas dans cette brochure. Pas un des textes politiques écrits à l’époque par Barta n’y est mentionné alors que bien des textes de tracts ou de journaux y sont cités. Seuls des textes écrits par lui et non signés de son nom y figurent comme les tracts du comité de grève. Il faut savoir que tous les textes de l’époque, y compris ceux signés Pierre Bois, ont été écrits par Barta. Nous allons voir que Pierre Bois est un camarade qui a montré dans cette grève de grandes capacités personnelles sans lesquelles rien de tout cela n’aurait été possible, mais ce camarade n’aurait, du fait de son tout petit capital politique et de sa encore plus petite expérience ouvrière, aucunement eu les moyens de concevoir la politique qui a mené son action dans la grève. L’absence des écrits politiques de Barta dans cette brochure provient de la nécessité pour Lutte Ouvrière de présenter la grève dans une perspective politique tout à fait différente et même opposée à celle que défendait alors Barta, perspective, réformiste et opportuniste, qui est celle de Lutte Ouvrière, redresser les syndicats alors que Barta était dans celle, révolutionnaire, consistant à tâcher de renverser la bourgeoisie… Le but de LO est de se faire reconnaître dans le syndicat CGT, alors que celui de l’UCI avait été de renverser le pouvoir de la CGT-PCF sur la classe ouvrière.

3°) Nous allons examiner effectivement le sens révolutionnaire que Barta donnait à cette première grande grève ouvrière de l’après-guerre dans la remise en cause de l’union sacrée entre les organisations dites ouvrières et la bourgeoisie française et d’intégrer la grève de Renault dans une offensive ouvrière menant au travers de la grève générale en France à une action ouvrière insurrectionnelle dans un pays impérialiste qui se coordonnerait avec la révolution socialiste qui n’allait pas manquer de se développer dans les anciennes colonies. Cela n’a rien à voir avec le sens purement réformiste que la brochure de Lutte Ouvrière y donne, comme nous le montrerons plus avant et qui simplement celle d’une grève réussie pour des revendications économiques.

4°) Plusieurs participants, en plus du dirigeant politique Barta, sont éliminés du texte de Lutte Ouvrière, et il s’agit d’autres dirigeants de la grève. Là aussi cela a une signification politique que nous examinerons. Il s’agit de nier que d’autres courants révolutionnaires aient été associés à cette grève, même s’ils n’avaient pas joué un aussi grand rôle. On remarquera que la méthode consistant à s’approprier toute la direction de la grève est assez astucieusement menée. En effet, pour faire croire à une direction unique, celle de Bois, qui reviendra ensuite à affirmer que c’est celle de Lutte Ouvrière, on se débrouille quand ce n’est pas crédible de dire que c’est celle du groupe de l’Union Communiste, ou celle du groupe qui édite le journal « La Voix des Travailleurs de chez Renault », celle du comité de grève du secteur Colas ou du comité de grève de Renault. Or, dans le comité qui éditait la Voix des Travailleurs, il y avait des anarchistes comme Gil Devillard dit Cedar et dans le comité de grève de Renault également des anarchistes et d’autres trotskistes. Dans la direction de la grève, deux dirigeants importants à part Pierre Bois sont effacés de la brochure de LO comme nous le verrons : Goupi et Cedar…

Goupi

Cedar

5°) Dernier point, et non le moindre, le but de la brochure de Lutte Ouvrière sur la grève Renault de 1947 n’est pas seulement de rapporter une action historique du prolétariat, mais de faire croire que Lutte Ouvrière en serait l’auteur ou l’héritier au plan politique et que sa tradition comporterait donc la capacité de déborder les appareils syndicaux, d’organiser de manière autonome la classe ouvrière, au travers de comités de grève, en armant les travailleurs au point d’enlever le pouvoir de haute lutte aux appareils syndicaux. C’est ainsi que se bâtit une réputation usurpée. Le fait de l’avoir fait croire ne signifie pas que Hardy avait de telles capacités. Il ne suffit pas de voler une réputation pour la mériter et en être capable. La grève générale de mai 68 allait pleinement le démontrer. Si un de ses camarades, Nemours, allait jouer un rôle personnel dans l’usine pour lancer la grève avec un comité de grève, ce dernier n’allait nullement disposer auprès d’Hardy d’une politique permettant de donner une ampleur à cette action et empêcher la direction de la CGT de leur reprendre la direction alors que d’autres grèves se développaient en même temps, où la CGT était débordée par des militants de Lutte Ouvrière (comme à l’usine d’aviation Hispano-Suiza de Bois-Colombes ou à l’usine automobile Peugeot de Sochaux) ou par des militants d’autre courants d’extrême gauche comme ce qui allait devenir le POI. Il est à remarquer qu’en mai 1968, l’organisation d’Hardy, Voix Ouvrière puis Lutte Ouvrière n’allait nullement donner une stratégie d’action à ses militants, leur permettant de déborder la direction CGT-PCF, contrairement à ce qu’a fait Barta en 1947. Non, même s’il l’aurait souhaité, Hardy n’est pas l’héritier de Barta ni LO de l’UCI de 1947.

Nous allons développer dans la suite les arguments correspondants à chacun de ces points. Mais, auparavant, quelques remarques sur la manière dont l’organisation LO a formé ses militants et la place de cette grève de 1947 dans cette formation. Tout d’abord, on y trouve un premier mensonge qui est celui de la filiation de LO avec l’UCI de Barta, mensonge désormais écrit puisque Lutte Ouvrière a ensuite repris le nom UCI, Union Communiste Internationaliste, donnant ainsi corps au mensonge de départ. En effet, la filiation en question n’existe ni au plan historique, ni au plan organisationnel, ni au plan théorique, ni au plan historique. On peut déjà le montrer en rappelant que Lutte Ouvrière n’a nullement été le premier à éditer les œuvres de Barta. Ce sont les éditions de la LCR, la boutique concurrente, qui l’on fait. On peut y rajouter que Barta, comme la plupart des anciens de l’UCI qui continuaient à militer, n’ont jamais cessé de se démarquer de Lutte Ouvrière, lui reprochant en particulier un manque total de clarté dans sa démarcation par rapport à l’Etat bourgeois. J’ai pu les entendre moi-même exprimer cette critique de fond. Le principal militant ouvrier qui a finalement accepté d’intégrer un groupe Voix Ouvrière (ancêtre de Lutte Ouvrière), dirigé en commun par Hardy et Bois, le camarade Cedar que j’ai côtoyé, et qui a été de longues années le seul ouvrier de Renault, militant du groupe, n’a cessé de rappeler les critiques que les deux avaient fait de la manière dont Hardy avait quitté le groupe de Barta et la pitoyable estime qu’il avait en Hardy comme dirigeant de l’organisation et comme dirigeant politique. Barta, lui-même, a eu l’occasion de dire ce qu’il pensait de Hardy et de la brochure sur la grève Renault de 1947, examinant la manière cavalière par laquelle Hardy s’appropriait une histoire que ne lui appartenait d’aucune manière, nous aurons l’occasion d’y revenir.

L’importance, pour Lutte Ouvrière, de la brochure Renault 1947 doit être expliquée. Nous voulons seulement remarquer que le groupe Lutte Ouvrière s’est bien gardé de produire des écrits théoriques qui devaient le définir. Le niveau théorique, très insuffisant, de Barcia-Hardy ne lui permettant pas de rendre publiques de tels écrits théoriques, il affirmait à qui voulait l’entendre qu’il faisait de pauvreté vertu : « Nous ne sommes pas des théoriciens », « Nous ne voulons pas, contrairement aux autres groupes, singer Marx, Lénine ou Trotsky », « Nous nous refusons à écrire des livres et nous demandons à nos camarades de ne pas en écrire. », « Le bagage théorique du courant révolutionnaire ne pourra progresser que si ce courant parvient à se lier davantage à la classe ouvrière et à mener des luttes. » En somme, Hardy disait : nous ne ferons de théorie que quand nous aurons des succès pratiques, ce qui est particulièrement ridicule ! Quant à la pratique, il affirmait que la classe ouvrière manquait d’un parti révolutionnaire et que cela l’empêchait de mener des grandes luttes. Donc on ne pouvait que participer modestement aux actions dirigées par les syndicats puisque la classe ouvrière n’en était que là. « On ne peut pas péter plus haut que l’on a le c… », pouvait-il dire, avec un pragmatisme politique, qui passe pour de la sagesse bien que ce pragmatisme ait été combattu avec constance par Karl Marx notamment. Du coup, il fallait se placer discrètement, derrière les appareils syndicaux, attendant son heure pour, le grand jour, montrer à nouveau sa capacité prouvée glorieusement dans le passé… en 1947 !

Cependant, foin des promesses, Hardy-Barcia devait céder à l’envie de produire des ouvrages et écrire ou faire écrire une autobiographie personnelle, dont le titre indique qu’il s’agit de « la véritable histoire » de son organisation. On peut d’ailleurs voir là qu’il s’agit bien de « son » organisation puisque l’histoire du groupe est censée, dans cet ouvrage autobiographique, se confondre avec l’histoire de Hardy. Déjà un bel aveu ! L’histoire de l’organisation, selon lui, se confond entièrement avec sa propre histoire et c’est peut-être là l’origine du problème politique que représente LO…

Mais l’égocentrisme exacerbé est lié aussi à l’incompétence. Ainsi, dans ce même ouvrage, il la démontre pleinement. Pour ne prendre qu’un seul exemple, il y affirme qu’en 1923, le parti communiste a tenté de lancer une révolution alors qu’elle n’était pas mure. C’est aller contre, sans davantage d’argument, une position fermement défendue par Trotsky selon laquelle la révolution allemande était tout à fait mure en 1923 et le renoncement du parti et de l’internationale à cette révolution était une faute effroyable qui allait entraîner nombre de défaites dont l’isolement de la Russie et la démoralisation du prolétariat de Russie, ainsi que l’affermissement qui en résultait pour la mainmise de la bureaucratie sur la Russie, la démolition de la confiance en soi du parti communiste en Allemagne et sa conséquence, la démolition de la confiance en soi de l’internationale communiste qui allait faciliter la mainmise de la bureaucratie sur celle-ci, la section allemande étant la plus capable et la plus révolutionnaire de ses sections, et aussi le développement du fascisme. On ne sait même pas si Hardy se rendait compte en affirmant cela à quel point il contredisait celui qu’il prétendait être son maître à penser, Trotsky ! Ce n’est pas de la prétention mais de l’incompétence et même de l’inculture.

Et ce n’est là qu’un exemple. Si Hardy s’est distingué, verbalement puisqu’il ne se hasardait pas aux écrits théoriques, ce n’est pas pour avancer des thèses que l’histoire aura intérêt à conserver : étatisme, progressisme, hostilité à la psychanalyse, méfiance vis-à-vis du "conseillisme" de Rosa Luxemburg et même de la philosophie de Hegel sont entre autres les lubies d’origine stalinienne qu’Hardy défendait. Le caractère antidialectique des idées qu’il a développées sont marquées par ce caractère fondamentalement anti-dialectique : il oppose, diamétralement et de manière abstraite, nationalisme et internationalisme, réaction et progrès, guerre et paix, prolétariat et bourgeoisie, les périodes d’avancée et les périodes de recul, révolution et contre-révolution alors que, dans le concret, ces questions sont toujours dialectiquement liées et inséparables.

Hardy a toujours milité pour se donner l’allure et la carrure d’un dirigeant politique mais il ne suffit pas de faire semblant. On le voit au fait qu’il va essayer de faire croire, au travers de cette brochure sur la grève Renault de 1947, qu’il est porteur de la politique qui a mené cette grève alors qu’en réalité, il ne militait même pas dans le groupe au moment où elle a eu lieu. Il avait depuis longtemps démissionné du groupe de Barta, auquel il avait participé en croyant que c’était un groupe clandestin du PCF, voulant adhérer au PCF et pas au trotskysme. Ceux qui l’ont alors connu dans le groupe de Barta rapportent tous qu’il a rompu d’une manière méprisante. Cédar rappelait d’ailleurs à Bois qu’ils avaient dit à l’époque qu’ils ne remiliteraient plus avec lui, quand Hardy a proposé à Bois, des années après la division puis la dissolution du groupe de Barta, de reconstituer un groupe.

Ce n’est pas Pierre Bois qui a rédigé, comme je le disais plus haut, la brochure sur la grève Renault de 1947 mais Jackmer et Hardy. Ni l’un ni l’autre ne militaient à l’époque de la grève, ni ne participaient au groupe UCI qui y a joué un rôle dirigeant, ni à un autre groupe. Jackmer a seulement rédigé, sous le contrôle d’Hardy, à partir des documents écrits d’époque et de l’interview qu’elle avait réalisé de Bois préalablement. Qu’a pensé Bois de la brochure, on ne le sait pas. Par contre, des années après, je peux rapporter que, lorsque Jackmer a été amenée à rédiger une conférence du Cercle Léon Trotsky sur l’histoire de Renault Billancourt, Pierre Bois qui était alors dans la même cellule que Jackmer et moi (secrétaire de cette cellule à l’époque) a déclaré que ceux qui le voulaient pouvaient participer aux enregistrements mais que lui ne se prêterait plus à aucun interview car les interviewer ne respectaient jamais ceux qu’ils enregistraient dans les documents qu’ils sortaient ensuite ! C’est dire à quel point il se sentait représenté dans la brochure.

Il faut dire que Barta n’avait pas été sans réagir à la prétention de Lutte Ouvrière de se présenter ainsi comme l’héritier de la politique qui avait été menée à l’époque. A l’occasion de la sortie d’un ouvrage de Roussel sur le courant trotskyste en France, il avait publié une « Mise au point » qui en contestait nombre d’affirmations de LO et la revendication de ce groupe d’être l’héritier politique de l’ancienne UCI ainsi que la présentation de la grève de 47, ses buts, son optique politique ainsi que le fait de présenter Pierre Bois comme quelqu’un qui avait pu concevoir lui seul la politique menée à l’époque. Comme Bois appartenait à LO, c’était une manière de s’emparer de l’héritage et des lauriers ! Et la brochure allait jusqu’au bout de la démarche consistant à faire main basse sur l’héritage puisqu’elle effaçait tout à fait le rôle et même le nom de Barta de cette grève.

Dans la réalité, si Pierre Bois avait pleinement utilisé dans cette grève ses capacités politiques et humaines qui n’étaient déjà pas petites, il ne pouvait pas du fait d’une très courte expérience personnelle et d’un petit bagage politique, étant un très jeune et récent militant, concevoir par lui-même la stratégie politique qui avait conduit à mener cette action ouvrière d’envergure et de lui donner toute sa signification.

Pierre Bois est un militant ouvrier d’une qualité, d’une chaleur humaine et d’une intelligence politique exceptionnelle, tous ceux qui l’ont côtoyé le savent. Il a démontré, dans la grève, des capacités tout aussi exceptionnelles de gagner la confiance d’une équipe ouvrière et que cette confiance gagne de larges masses. Ce sont des qualités sans lesquelles la grève de Renault n’aurait jamais été ce qu’elle a été : un signal d’avertissement au mouvement stalinien, à la bourgeoisie et à l’Etat et un signal d’avertissement à toute la classe ouvrière, des quantités de grèves prenant un caractère explosif et insurrectionnel ayant lieu pendant plus d’un an à la suite de la grève Renault. Mais l’audace de contester ainsi la direction stalinienne au plus haut de celle-ci nécessitait une compréhension de la situation politique et sociale qui dépassait complètement du jeune ouvrier le mieux doué qu’il soit. De nombreuses fois, Barta a demandé à Bois d’aller au-delà de ce que lui dictait sa propre expérience. En se fondant sur la politique révolutionnaire au niveau où la comprenait Barta, en diffusant comme écrits de la grève les écrits de Barta, Bois a dépassé largement son propre niveau de compréhension et d’intervention et ce n’est pas la moindre de ses qualités. Mais, par la suite, Bois et Barta se sont opposés, notamment à propos de l’expérience de construction d’un syndicat opposé aux appareils syndicaux réformistes. Ce syndicat, le Syndicat Démocratique de Renault ou SDR, a eu un succès énorme à Renault Billancourt, au point d’être capable d’y contester le rôle dirigeant de la CGT. Barta ayant estimé que la direction d’un tel syndicat, dans les années suivantes, entraînait un poids vers le syndicalisme trop important pour un tout petit groupe d’extrême gauche, Bois a constitué autour de lui une scission de l’UCI.

Lorsque j’ai moi-même été amené à m’opposer à Hardy au sein de Lutte Ouvrière, Bois-Vic m’a expliqué que lui avait décidé de ne jamais agir ainsi. Je lui ai demandé pourquoi et il m’a dit qu’il avait réfléchi à l’époque où il s’était opposé à Barta et il estimait que c’était un épisode cuisant de sa propre existence. Il considérait qu’il avait eu entièrement tort et que cela n’avait eu que des conséquences très néfastes. Il m’a dit « je m’en suis mordu les doigts toute ma vie ». En somme, il n’a pas contesté Hardy parce qu’il avait regretté d’avoir contesté Barta !! Il est arrivé, sur bien des points, à Bois de s’engueuler avec Hardy mais, ensuite, il soutenait toujours Hardy. Lorsque Bois avait fait le choix de militer avec Hardy, il formait un tout petit groupe d’ouvriers de Renault Billancourt, groupe qui n’avait que très peu de moyens d’expression, n’ayant aucun militant extérieur ni aucun moyen organisationnel. Il était alors organisé avec Gil Devillard alias Cedar. Ce dernier lui avait rappelé que, lors de la démission d’Hardy de l’UCI, le partant ayant insulté tout le monde, ils s’étaient dits que jamais ils n’auraient envie de recommencer à militer avec lui. Bois avait répondu : Hardy a des jeunes extérieurs et le travail commun nous permettrait de sortir de notre isolement. C’est de ces débats qu’est sorti le groupe Voix Ouvrière (qui allait devenir Lutte Ouvrière en 1968).

Le choix de Bois et de Cedar, ainsi que d’un tout petit nombre d’anciens de l’UCI, de participer à construire VO-LO ne signifie pas que ce groupe soit héritier du capital de l’UCI. Et ce n’est pas LO-Hardy mais l’UCI-Barta qui a conduit la grève Renault de 1947. C’est cela que la brochure entend occulter et y parvient parfaitement, au prix de l’effacement complet du nom de Barta et de tous les textes de l’époque car tous ont été écrits par Barta, qu’ils soient signés Pierre Bois, Barta ou UCI. Alors que la brochure de LO cite la presse, la CGT, le PCF, elle se garde bien de citer les écrits de l’époque du groupe révolutionnaire trotskyste UCI et de citer la responsabilité politique de Barta (David Körner).

Car le but de la brochure est de construire un mythe fondateur pour l’organisation Lutte Ouvrière : à la fois faire croire de LO égale UCI. LO déclarera que Barta ayant abandonné le militantisme, il abandonnait du même coup son héritage et son drapeau et il appartenait donc à ceux qui voulaient s’en revendiquer de reprendre l’héritage.

En réponse à cette accusation, par Barta lui-même dans sa « Mise au point », Hardy-Barcia, accusé d’être un faussaire, répond avec du fiel dans le propos :

« Aujourd’hui un ancien militant – dont certains camarades, parmi les vieux, nous ont entendu parler sous le nom d’Albert (ou Mathieu, ou Barta) – à l’écart depuis bien plus longtemps, vient de publier une « Mise au point » concernant cet ouvrage (L’histoire du mouvement trotskiste en France de Roussel). La démangeaison historienne est semble-t-il un prurit fréquent de la retraite…L’auteur de la Mise au point fut en effet un des principaux dirigeants de notre tendance en une époque importante. Il en fut pratiquement le fondateur en 1939-40. Il cessa toute activité en 1951, quand il découvrit, dit-il que le prolétariat n’était décidément pas révolutionnaire… Alors pourquoi prendre la plume ? Pour communiquer sa propre démoralisation ? (…) Pour pouvoir écrire, dans un sursaut stérile : « J’ai écrit », « j’ai fait », « C’était moi » ! Eh oui, c’était ! Et s’il était encore l’homme qu’il fut, il n’aurait pas manqué de voir que ces qualificatifs qu’il nous décerne, et qui se veulent ironiques, s’appliquent intégralement, d’après son texte lui-même, à sa propre action passée. Si nos actions d’aujourd’hui sont des « simulacres révolutionnaires »… alors on ne peut que conclure que l’action de Barta n’était, elle aussi, qu’un simulacre révolutionnaire. Si un « jeune ouvrier » (pas même ouvrier de surcroît !) « sans expérience », avait quelques excuses à ne pas l’avoir vu à l’époque, que dire du militant dont la « largeur de vues » était « à l’échelle nationale et internationale ». On ne peut mieux cracher sur son passé. Nous dirons aussi, en ce qui concerne « l’héritage », qu’un passé auquel on renonce ne nous appartient plus…Lorsqu’Albert dit que ce qui le déterminait c’était la situation, révolutionnaire ou pas, et non les autres organisations trotskystes, il a raison bien sûr. Mais il a tort aussi. Non seulement tort par rapport à ce qu’il disait et écrivait à l’époque, mais tort aussi par rapport à ce qu’il faisait objectivement… Ajoutons qu’Albert n’est pas le mieux placé pour juger de son propre passé, y compris du sens même de ses actes. Il sait, peut-être, au maximum, s’il ne l’a pas oublié depuis, ce qu’il pensait alors. Mais les actions humaines n’ont pas que le sens et la portée que leur auteur leur prête ou leur souhaite. L’action de notre tendance de 1939 à 1949 s’inscrit objectivement dans un contexte plus vaste, qui commence bien avant et se prolongera encore loin dans l’avenir. L’action de Barta à la direction de cette tendance pendant cette période de dix ans le dépasse lui-même. Par bien des aspects. Le moindre est certainement que, bien après la démission de Barta devant ses propres idées, les gens qu’il avait contribué à éduquer et à former n’ont pas renoncé à ces idées. Idées que Barta avait reprises des mains de gens qui les avaient abandonnées, pour les transmettre à qui serait susceptible de les recevoir… Que nous reproche Albert à propos de notre brochure sur la grève de 1947 ? Cela se résume à ne pas avoir écrit que c’est lui qui dirigeait l’organisation à l’époque, et qui inspirait directement tous les actes de nos militants dans cette grève. Il considère que cette omission, volontaire, signifierait que nous nous attribuions, personnellement, les mérites de cette politique… Mais pourquoi dans une brochure publique parlerions-nous de Barta ? Qui est Barta maintenant ?... Lorsque nous apprenons à nos camarades à ne pas avoir d’amour propre d’auteur, à ne signer qu’avec détachement, souvent les uns pour les autres, nous leur apprenons à laisser à la porte l’individualisme et à n’avoir d’autre amour propre que de parti. Leçon que nous avions retenue d’Albert, justement. Mais lorsqu’on voit, vingt après, que ce nous pensions être, à l’époque, le fait d’un homme disparaissant dans son œuvre, est renié par le même homme, lorsqu’on voit qu’il souffre de ne pouvoir montrer sa signature partout (alors que personne ne la récuse, à part lui !) alors on voit vraiment qu’un militant n’est un homme véritable, fort heureux, que tant qu’il milite, au sein de son organisation. Sinon, en dehors, il n’est plus que lui-même. »

Voilà ce qu’écrivait Hardy sous la signature de Lutte Ouvrière en octobre 1972, pour justifier d’avoir effacé le nom de Barta de son œuvre, pour parler comme LO.

Non seulement, Barta n’avait jamais renié cette œuvre, non seulement il n’avait jamais renoncé à la révolution prolétarienne, mais il a commis le crime lèse-majesté d’affirmer qu’Hardy-Barcia n’avait pas l’envergure personnelles indispensable à un dirigeant révolutionnaire communiste, ce qui explique la méchanceté, ou du moins la tentative d’être méchant.

La conclusion d’Hardy est particulièrement remarquable et Karl Marx, qui a passé une grande partie de sa vie hors de toute organisation, n’aurait pas eu droit à autre chose qu’une accusation d’avoir rejeté la révolution prolétarienne !

Pour Hardy, hors de l’organisation pas de salut ! Heureux les révolutionnaires qui ne raisonnent pas ainsi même s’ils ne renoncent pas pour autant à la construction d’un parti révolutionnaire ! Tout par le groupe, tout pour le groupe, c’est le drapeau de gens qui ne pensent pas : tout par la politique communiste révolutionnaire et tout par le prolétariat lui-même !

Le 20 septembre 1976, Hardy faisait circuler dans et autour de Lutte Ouvrière une note « A propos de la mort de Barta » dans lequel il écrivait en conclusion : « Il ne nous paraît pas indispensable de publier une notice nécrologique qui ne pourrait être que du style de celle publiée par Rouge (journal de la LCR). »

Et pourtant, se ravisant, la direction de LO et Hardy décidait de publier cette « notice nécrologique » car elle estimait que c’était un meilleur moyen de revendiquer l’héritage pour elle seule…

Et Hardy écrivait dans ce texte du journal Lutte Ouvrière n°422 du 2 octobre 1976 :

« Barta a fait une œuvre profondément originale dans le mouvement trotskyste et, actuellement, bon nombre de militants trotskystes lui doivent, directement ou indirectement, une formation et un sens des responsabilités vis-à-vis de la classe ouvrière, en même temps car c’est lié, que des capacités à offrir une réponse à ses problèmes et à ses aspirations, qu’on ne trouve nulle part parmi les cadres formés dans les organisations qui prétendaient ou croyaient détenir la totalité de l’héritage du trotskysme. »

On remarquera qu’Hardy est sans cesse préoccupé de « qui détient l’héritage » et de prouver que c’est lui qui le détient contre les autres groupes et courants ! Beaucoup plus préoccupé que de développer une politique dans les luttes permettant à la classe ouvrière de jouer sont rôle révolutionnaire dans les événements !

Parler seulement de Pierre Bois, et pas de Barta, c’est effacer non seulement Barta mais les autres dirigeants politiques de l’Union communiste qui ne sont jamais cités. C’est refuser de discuter de la manière dont la grève a été débattue au sein de l’UC, par exemple lors du débat pourtant fondamental avec Goupi sur les buts et les perspectives de la grève. C’est aussi refuser de citer des militants d’extrême gauche qui ont joué un rôle central dans la grève comme Cedar et, à ses débuts, Goupi. Barta n’est pas le seul à être sciemment omis dans le compte-rendu de la grève par la brochure de Lutte Ouvrière. Dans le comité de grève de Renault en 1947, il y avait certes Pierre Bois qui s’était porté à son initiative et à sa direction, mais on ne peut pas effacer la présence de militants ou de sympathisants d’autres groupes, anarchistes, bordiguistes et d’autres trotskistes. Les « personnages oubliés » de la grève Renault de 1947 dans la brochure de Lutte Ouvrière, en plus de Barta dont le nom n’y figure même pas sous le prétexte qu’il aurait arrêté de militer (Barta celui qui l’a conçue de bout en bout, rédigeant tous ses tracts avec ses camarades de l’Union Communiste extérieurs à l’usine – la brochure ne citant que les militants et sympathisants de l’usine -, sont : André Claisse, dit Goupil (ou Goupi) qui a démarré le travail de l’UCI à Renault avant de quitter le groupe UCI du fait de divergences sur l’orientation de la grève et d’entrer dans le groupe Gauche communiste de France, avec d’autres militants de l’UCI extérieurs à Renault, et qui a été un court moment membre du comité de grève, Gil Devillard, dit Cédar qui était alors anarchiste et a fait partie du comité de grève en tant que représentant du département 49 de l’usine de Billancourt. Sont donc intervenus dans la grève toutes sortes de tendances d’extrême gauche et cela n’enlevait rien de son rôle central au groupe qui l’avait dirigé, celui de Barta, sauf pour Hardy-LO qui n’y comprenant rien, a préféré les supprimer de l’histoire... Ce n’est même pas de l’ignorance due au seul fait que Hardy avait démissionné depuis longtemps de l’UCI pour raison d’ « incompatibilité d’humeur » avait-il dit avec Barta, puisque Goupi, Barta l’avait cité dans ses écrits, et Cedar a milité avec Hardy et fondé avec lui le groupe Voix Ouvrière. Non, en bon stalinien, Hardy efface au fur et à mesure les personnages qui se sont opposés à lui ! On remarquera que Barta ne pratiquait pas ainsi, puisqu’après la scission de Goupi, il le cite encore, remarquant même le caractère politique de cette scission alors que le départ de Hardy du groupe UCI (où il a milité moins de deux ans) était sur des bases affirmées d’une mésentente personnelle (Hardy se disant hostile personnellement à Barta) ! Jamais la brochure ne cite les discussions politiques qui ont été nécessaires au sein de l’UCI pour donner cette direction à la grève. Et pour cause, Hardy ne connaît que ce qui a été édité par Barta et, même s’il voudrait faire croire le contraire, ne connaît pas personnellement la manière politique dont cette grève a été dirigée. Ainsi, la discussion initiée par Goupi sur la nécessité de s’adresser dès le début aux autres entreprises, sur le caractère politique ou revendicatif de la grève, tout cela la brochure de LO n’en fait pas mention, ni les arguments de Goupi, ni ceux de Barta. En parler redonnerait à Barta le rôle dirigeant qui a été le sien dans la politique de Bois et dans la grève Renault de 1947. Les militants et sympathisants de LO n’auront pas le droit de savoir cela, tout cela pour Hardy puisse dire en somme : « la grève 47, c’était nous LO »… Et c’est faux !

André Claisse (1918-2006) "Goupil" ou "Goupi" est surtout connu dans le milieu révolutionnaire pour son implication dans la grève Renault de 1947 qui servit de prétexte aux faux communistes pour se retirer du "gouvernement de collaboration de classes". Journalistes superficiels et petits plumitifs gauchistes se sont surtout focalisés sur Pierre Bois. Or, André Claisse était déjà sur des positions bien plus claires politiquement d’indépendance de classe du prolétariat. Lors de cette grève, dont il n’est pas au début l’initiateur, il n’est pas enthousiaste à l’idée d’engager un combat d’envergure dans la difficile période de reconstruction. Il sera un court moment membre du comité de grève mené par la petite poignée de trotskystes de l’U.C. dont il est encore membre. Mais rapidement, il ne veut plus participer à ce comité à cause de ses divergences sur l’orientation de la grève.(…) Dans le fascicule "Barta, lettres à un jeune camarade" (cf. Les publications du GET, BP 12 92262 Fontenay aux Roses) où l’on peut lire sous la plume de Barta :

"Toute l’organisation (ou l’essentiel) avait concentré son travail chez Renault (après Citroën), et avant Bois, un autre camarade ’Goupi’ était l’élément principal parmi quelques six militants (très dévoués et actifs) entrés dans l’usine" (...) Quelques semaines avant la grève Renault, un tiers environ (plutôt plus) de l’organisation avait fait faillite. Le camarade Goupi qui, avant Bois, était notre principal militant d’usine, a rompu (suivi de quelques militants extérieurs) avec nous en posant carrément la question de l’agitation dans les usines. Il voulait revenir en arrière, à l’époque où notre principale activité c’était des réunions de groupes étudiant la Révolution (en chambre !) et où l’action principale consistait à diffuser quelques numéros de "Lutte de classe" autour de soi ! (au moins Goupi a eu le mérite de poser la question politiquement)."

Ici une interview de Goupil sur la grève Renault de 1947

Une des préoccupations de Lutte Ouvrière dans sa brochure est d’effacer totalement les concurrents d’extrême gauche de tout rôle dans la grève. Ainsi, le PCI est ramené à un rôle de bavards autour de la grève alors que leur principal militant de Renault, Daniel Renard, s’il ne soutenait pas la stratégie conçue par Barta de militer en s’appuyant directement sur la classe ouvrière en se passant de l’appareil syndical, a soutenu cependant la grève et y a participé. Encore un dont le nom n’apparaît même pas dans la brochure de LO. Il faut reconnaître que le groupe de Daniel Renard, le PCI, est loin de faire mieux en prétendant que la grève n’est le fait que de son propre groupe…

Il y a mille moyens d’effacer des dirigeants de la grève dans un compte-rendu. Au lieu de dire, par exemple, que le porte de parole du comité de grève, quand ils ‘est élargi au-delà du secteur Colas de Pierre Bois, était Cedar, membre anarchiste de la CNT, il suffit de ne pas le mentionner ou, à d’autres endroits pour ne pas le citer, il suffit de dire que c’est l’action de travailleurs qui éditent le journal « La Voix des Travailleurs de chez Renault » puisque ce journal, édité par l’Union Communiste de Barta, accueille des militants et sympathisants d’autres courants révolutionnaires dont notamment le même Cedar ! C’est ainsi qu’on laisse croire, dans la brochure de Lutte Ouvrière, qu’on a abandonné tous les militants et sympathisants des autres groupes d’extrême gauche à leurs discussions stériles sur le comité d’action et qu’on a organisé seuls la classe ouvrière dans sa lutte, ce qui est faux. Tout cela pour démontrer que l’UC est seule dirigeant politique de la grève et que Lutte Ouvrière en est le seul héritier. Pas étonnant de la part d’un courant, celui de Hardy-Barcia, qui considère que tout ce qui compte ce n’est pas la construction d’une politique révolutionnaire, pas la construction de la lutte des travailleurs mais la construction du groupe. Hors du groupe pas de salut dira Hardy, jetant Barta à la poubelle de l’histoire parce qu’il n’a plus d’organisation !

Il faut remarquer que ces manières de faire de Hardy et de LO ne sont pas celles de Pierre Bois. Ce dernier n’a jamais défendu que tout est dans l’organisation politique, qu’il ne faut pas militer avec des militants d’autres origines politiques. Il affirmait même qu’on ne pouvait vraiment être communiste révolutionnaire que si on avait d’abord été rouge vif, par exemple vraiment radical ou anarchiste ! Et il ne considérait pas que l’autonomie de la classe ouvrière n’avait d’intérêt que sous la direction du parti ou du groupe révolutionnaire, ce qui caractérise les raisonnements d’Hardy. Donc la brochure de LO signée Pierre Bois ne reflète nullement les positions particulières de Pierre Bois !

La brochure « La grève Renault d’avril-mai 1947 » de Lutte Ouvrière fait donc partie de la construction d’un mythe : à la fois celui d’une filiation directe entre l’Union Communiste Internationaliste de Barta et Lutte Ouvrière (qui ira jusqu’à changer de nom d’organisation pour celui d’UCI, déclarant que Lutte Ouvrière n’est plus que le nom de son journal). Et aussi le mythe selon lequel Hardy et la direction de LO se seraient emparés des capacités politiques qui étaient celles du groupe UCI de Barta, et notamment la capacité de concevoir les voies et moyens de permettre aux luttes ouvrières de déborder le cadre étriqué des appareils syndicaux pour s’attaquer véritablement aux intérêts de la bourgeoisie et de l’Etat bourgeois. Si Barta en a été capable, Lutte Ouvrière a été très loin de démonter sa capacité en la matière, bien au contraire. La politique de ce groupe est très loin d’une indépendance vis-à-vis des appareils syndicaux et encore plus loin d’une capacité à concevoir en liaison avec la capacité de la classe ouvrière de se diriger de manière autonome. A aucun moment de son histoire, le groupe Lutte Ouvrière ne s’est révélé capable de produire une politique de direction des grèves à la hauteur de celle de l’UCI de l’époque et ce n’est pas parce que les événements sociaux auraient fait défaut. Notamment lors de la grève générale de mai 68 ou d’événements moins importants comme les mouvements de 1995 notamment, cette politique révolutionnaire indépendante des appareils syndicaux a totalement fait défaut malgré la présence de nombreux militants de LO dans les entreprises. On peut lire les brochures de lutte Ouvrière sur mai 68 et la grève générale. On y trouve des propositions à l’extrême gauche pour une unification mais absolument aucune proposition aux salariés pour déborder les staliniens de la CGT dans la grève générale. Et pourtant, LO dispose de militants nombreux et certains d’entre eux sont à l’initiative des grèves en 68 : par exemple à Renault avec le camarade Nemours qui y fonde un comité de grève qui y lance la grève, des camarades d’Hispano Suiza qui font de même ou encore de ceux de Peugeot Sochaux, des secteurs importants de la classe ouvrière. Jamais on ne pourra lire de tract de LO de l’époque qui soient un appel à déborder la grève dirigée par la CGT en 1968 !

Venons-en maintenant aux différences politiques entre la conception de Lutte Ouvrière (Hardy) sur la grève de 47 et à celle de Barta. Hardy reconnaît une telle différence mais il l’attribue soit à un manque de mémoire d’un Barta prétendument devenu non-révolutionnaire ou alors au fait que le Barta de l’époque ne savait pas lui-même à quel type d’action il participait ! Et c’est Hardy qui, lui, puisqu’il a repris l’héritage, le sait forcément !

Pour Hardy, la grève de Renault en 1947 est tout simplement une grève revendicative et syndicale classique qui se heurte à l’obstacle de la bureaucratie PCF-CGT, le PCF étant au gouvernement, et qui va avoir comme résultat et même comme succès final la sortie du PCF du gouvernement quand la CGT-PCF sera contrainte de soutenir, fut-ce à reculons, la grève pour les salaires !

On ne peut pas davantage trahir les événements et les politiques menées. Si c’est pour dire cela que Hardy tenait à se dire l’héritier de la politique de l’Union Communiste de l’époque, cela ne valait certainement pas le coup ! Toute la politique du groupe UCI dirigé par Barta suivait la perspective dressée par Léon Trotsky face à la deuxième guerre mondiale, consistant à préparer la vague révolutionnaire qui n’allait pas manquer de suivre la guerre mondiale. Il ne s’agissait pas de diriger une simple grève revendicative face à un appareil réformiste mais de faire chuter l’union sacrée entre staliniens et bourgeoisie impérialiste, alliance qui servait à détourner la révolution sociale à l’échelle mondiale. La grève en France se déroulait dans la perspective d’une grève générale insurrectionnelle qui elle-même s’intégrait dans la montée révolutionnaire dans les colonies de l’impérialisme. Non seulement cela n’était nullement une vue de l’esprit et une lubie mais les événements ont donné raison à Barta, même s’il n’a pas réussi à briser la barrière contre-révolutionnaire du stalinisme. Raison de penser que les développements dans les colonies étaient révolutionnaires : voir la révolution de 1945 en Algérie, les soviets en Corée et au Vietnam ou la révolution en Afrique. Raison aussi de penser que la grève ouvrière à Renault allait entraîner des grèves ouvrières insurrectionnelles en France. Par contre, en se retirant de l’union sacrée avec la bourgeoisie gouvernementale, le PCF a pu prendre la tête de ces grèves, reléguant les minorités révolutionnaires loin derrière et empêchant tout développement autonome du prolétariat.

En tout cas, dans les conceptions d’UCI-Barta on était très loin de celles de LO-Hardy sur la grève de 47 et Hardy n’est nullement capable de les concevoir, lui qui en reste à une simple grève revendicative menée malgré l’appareil syndicale, à un combat contre la mainmise du PCF sur le mouvement syndical, à un effort de faire une démonstration politique à l’égard du reste du courant trotskyste et à une volonté de construire un groupe révolutionnaire. Il s’agissait bel et bien d’aller vers la révolution en France et dans le monde mais Hardy n’en sait rien et LO n’en saura jamais rien… Il y a un fossé entre les calculs historiques d’un Barta et les petites combinaisons et calculs à la petite semaine d’un Hardy ! L’échec de 47 ne prouve nullement une erreur de Barta dans sa perspective. Le fait que le seul résultat de la grève ait été la victoire d’une revendication ouvrière ne prouve nullement qu’il ne fallait pas voir plus loin. Ça, c’est le mode de raisonnement du pragmatiste Hardy qui sait mieux que Barta ce que signifiait la grève de Renault qu’il n’a pas vécu en tant que militant de l’UC, ni en tant que militant du tout, puisqu’il avait abandonné le drapeau, l’organisation et tout militantisme, devant un zéro selon ses propres raisonnements…

L’article de Barta signé Pierre Bois sur la grève Renault dans « La Révolution prolétarienne » de mai 1947 La grève racontée par son dirigeant politique Barta

Le CLT de LO sur l’histoire de Renault Billancourt

La thèse de LO sur la grève Renault de 1947 (absence totale des enjeux de l’époque)

La « Mise au point » de Barta

La lettre de Barta à Pierre Bois, suivant la Mise au point : Cher camarade Bois, [...] j’ai vivement regretté, depuis, d’avoir omis d’intercaler à la note 3 de la Mise au point après "Dans sa récente brochure consacrée à la grève Renault 1947, P. Bois", les mots suivants "qui fut l’âme de cette grève", car cela est conforme à la stricte vérité historique. La grève n’aurait pas eu lieu à ce moment-là et à plus forte raison sous notre direction sans P. Bois. Il ne suffit pas, pour qu’une organisation joue un rôle dans les événements, qu’elle ait une stratégie juste, qu’elle fasse de la propagande et de l’agitation au moyen de "mots-d’ordre" justes (correspondant au rapport de forces et au niveau de conscience des masses). Il faut sur le terrain des hommes capables d’inspirer une entière confiance aux ouvriers du rang pour que ceux-ci passent à l’action ! Et le Bois de l’époque a été pleinement à la hauteur de la situation par son activité et son courage. Car le plus grand courage n’est pas comme on l’imagine celui des barricades ou des prisons. C’est celui d’aller ouvertement contre le courant, dans la vie de tous les jours, au milieu des camarades de travail, soumis non seulement à certaines violences, mais risquer d’être incompris sinon écharpé par ceux à qui on s’adresse. Une anecdote peut illustrer cette situation. Après la première réunion, que Bois mentionne dans sa brochure, il m’a posé la question suivante : "Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?" (sous-entendu : "on déclenche la grève ?"). Et ma réponse a été : "Le pire ce n’est pas de se trouver en prison pour une grève réussie. Le pire c’est d’appeler les ouvriers à faire grève et se retrouver à quelques-uns au milieu de la cour !" A la suite de quoi une deuxième réunion fut prévue... C’est en travaillant durement du matin au soir, soumis aux pressions et parfois aux violences des staliniens que nos camarades en usine et particulièrement P. Bois ont lutté contre le courant (incompréhension des ouvriers pendant la première phase de notre travail). Mais si la grève a été dirigée par l’organisation politiquement, c’est à Bois que reviennent toutes les initiatives pratiques dans l’usine, où il fallait, la grève déclenchée, se comporter comme un capitaine sur un bateau à voiles dans une tempête... Si son inexpérience nous a valu par la suite l’échec de la manifestation autour de la Chambre des députés et de la première élection de délégués et si sa myopie politique nous a menés en fin de compte à une scission que je considère comme humiliante fin 1949 (en raison des "arguments" employés) il reste acquis que P. Bois a joué un rôle historique décisif dans la grève Renault 1947, où il a tenu, pour l’organisation, le rôle le plus difficile, moralement. Bien amicalement Barta

Gil Devillard, dit Cédar, militant à la Fédération anarchiste de 1946 à 1952, ouvrier chez Renault, il a été l’animateur de la CNT à Boulogne-Billancourt, et membre du comité de grève pendant la lutte de 1947. Devillard explique : « Je faisais circuler les tracts de la Fédération anarchiste et aussi La Voix des travailleurs de chez Renault, qui a été publiée par l’Union communiste (UC) à partir de février 1947. Dès la fin du mois de février, il y a eu des réunions organisées par l’extrême gauche, avec les militants de l’UC, du PCI, de la FA et même quelques bordiguistes. Ces réunions pouvaient rassembler jusqu’à 60 personnes, et c’est là qu’on a décidé de reprendre le mot d’ordre d’augmentation de 10 francs du taux de base. Ces « 10 francs », c’était une revendication qui à l’origine avait été avancée par les staliniens et ensuite abandonnée, je ne sais plus trop pourquoi. Au bout de quelque temps la grève a éclaté dans le secteur Collas sous l’impulsion des militants de l’UC, sur le mot d’ordre « nos dix francs ». C’était le 25 avril. L’UC était très faible en effectifs, et la cheville ouvrière de cette grève magnifique, ça a été Pierre Bois. Sans lui, rien ! J’ai participé activement au mouvement, bien sûr. Déjà, en tant qu’anarchiste, j’étais présent aux réunions qui avaient préparé la grève. Le principal obstacle à la réussite du mouvement, c’était les responsables de la CGT et du PCF, qui étaient les mêmes en fait. La maîtrise, elle, s’écrasait. Deux chefs d’équipe de mon secteur ont même sympathisé avec moi et se sont prononcés pour la grève.

Au département 49, où la CNT était active, on s’est dirigés vers le secteur qui fabriquait des bielles. Notre objectif, c’était d’arrêter le moteur principal. C’était un moteur très important d’environ 1,5 mètre de diamètre, auquel étaient reliées tout un tas de poulies qui faisaient fonctionner toutes les machines. Nous y sommes parvenus et alors là c’était formidable : en arrêtant le moteur principal, tout s’immobilisait ! Les staliniens se sont précipités pour remettre le moteur en route. On s’est accrochés oralement et physiquement. « Faut relever la France ! » qu’ils disaient. Et nous : « La production augmente mais ça ne nous profite pas ! » Eux : « Ah, mais l’usine est nationalisée ! » Nous : « Ouais, mais que font vos ministres ? »

Au bout du compte, l’usine a été complètement arrêtée. On allait débrayer les autres secteurs en cortège de 50 ou 100 personnes. Il y avait de la bonne humeur, et un terrible climat d’enthousiasme parce qu’on sentait que le mouvement prenait une réelle ampleur.

Le comité central de grève avait été formé dans les départements 6 et 18, dans le secteur d’activité de Pierre Bois. J’ai alors été désigné par mes camarades de la chaîne pour les représenter au comité. Je n’ai pas été élu à bulletins secrets, ils m’ont simplement désigné parce que j’étais un des plus décidés. C’est toujours comme ça que ça se passe. J’ai donc participé activement au comité de grève. On couchait dans l’usine, l’ambiance était très fraternelle, très joyeuse.

À un moment j’ai été contacté par Maurice Joyeux, qui dirigeait le groupe Louise-Michel de la FA. Il voulait rencontrer le comité de grève, et je l’y ai introduit. Il est venu avec le produit d’une collecte organisée par son groupe en faveur des grévistes, et puis il a voulu donner des conseils au comité sur la façon de conduire la grève. Au bout de quelques instants les camarades du comité, qui avaient autre chose à faire, l’ont remercié et l’ont fait reconduire à la porte.

Bien entendu Joyeux n’a pas du tout raconté cet épisode dans ses Mémoires. Dans son livre, Sous les plis du drapeau noir, on peut lire au sujet de la grève de 1947 des récits tout à fait fabuleux, et totalement faux. Il raconte avoir pénétré « en voiture » (!) dans l’usine, « plusieurs soirs de suite » (!) pour y semer des tracts et des exemplaires du Libertaire sur les établis. Tout d’abord il était totalement impossible de pénétrer chez Renault, et surtout en voiture. Et à plusieurs reprises ! Pour qui connaît l’usine et surtout les staliniens, c’était inconcevable !

Trois ans plus tard j’ai été estomaqué quand, au congrès de Paris de la FA, il a commencé à nous raconter la grève de Renault comme s’il y avait été. Je l’ai interpellé : « Mais comment tu peux raconter ça, tu n’y étais pas toi, dans la grève, tu étais à Lyon à ce moment-là ! » Je crois bien qu’il m’en a toujours voulu de l’avoir ainsi pris en défaut devant tout le congrès !

J’ai quitté le groupe Sacco-et-Vanzetti de la FA fin 1948. Je reviens donc à Boulogne-Billancourt en janvier 1949, au département 12 (tôlerie). Et c’est là qu’avec quelques militants de la FA, nous créons le groupe Makhno à la Fédération anarchiste. En juillet 1952, je quitte la FA. J’ai été « pris en mains » par Pierre Bois, que j’avais connu dans le comité de grève en 1947. Lui aussi se retrouvait un peu seul, parce que son groupe, l’Union communiste, avait éclaté. Ensemble nous avons travaillé sur un petit journal de boîte, Le Travailleur émancipé. Ensuite, en 1954, nous avons participé à Tribune ouvrière, un journal créé par Raymond Hirzel et Daniel Mothé, de Socialisme ou Barbarie. Mais nous avons quitté Tribune ouvrière en 1956, à cause de conflits politiques et d’humeur avec Hirzel. Nous avons décidé, avec Pierre Bois et un groupe de camarades issus de l’UC, de lancer un nouveau bulletin trotskiste, Voix ouvrière. Le bulletin est sorti tous les quinze jours, la parution étant réglée sur les horaires de mon équipe. D’ailleurs, au départ, Voix ouvrière a été réalisée en commun par nous-mêmes et les militants de Renault du PCI lambertiste. Ainsi, au département 37 (outillage-carrosserie), où j’étais le seul militant de VO, je coopérais avec un militant du PCI qui s’appelait Georges Van Bever. Mais bon, avec les lambertistes, l’accord n’a tenu que six semaines ! Nous n’arrivions pas à nous entendre et nous avons mis fin à cette coopération.

En 1960, nous avons fini par adhérer à la CGT, avec les camarades de Voix ouvrière. Nous savions bien évidemment que ça ne serait pas une partie de plaisir. C’était pour répondre aux « vannes » que les staliniens nous envoyaient. Nous étions 9 camarades de VO – jusqu’à 11 à un moment. Nous obligions ainsi les staliniens à être présents à chaque réunion syndicale, tous les 15 jours. Ça les emmerdait bougrement. Les réunions syndicales n’étaient pas très peuplées mais nous, les 9, nous étions là. J’ai été exclu de la CGT quatre ans plus tard pour « fractionnisme ». Une pétition de protestation a circulé contre mon exclusion, mais ça n’a guère ébranlé les staliniens ! Je me syndiquerai de nouveau à la CFDT quatre ans plus tard, en 1968, et j’y resterai jusqu’à mon départ de Renault, en 1982.

En 1967, bien que non syndiqué (!), je dirigerai une grève dans le département 37. Grève à la suite de laquelle je serai muté dans un service technique, moins enclin à la subversion.

Étant un des fondateurs de Voix ouvrière je suis resté à sa direction jusqu’en 1968. Après Mai 68, Voix ouvrière a été dissoute par le gouvernement. L’organisation a changé de nom, et s’est rebaptisée Lutte ouvrière. Dans l’intervalle, nous avions publié le journal sous un autre nom, Le Porte-Voix, qui a eu seulement deux numéros.

J’ai quitté l’organisation dans cet intervalle, parce que rien n’allait plus. J’étais régulièrement en désaccord avec l’orientation politique, et en butte à Hardy, qui avait tendance à considérer les militants ouvriers comme des pions qu’on déplace. C’était des désaccords politiques, mais aussi sur les méthodes de direction. En fait, chaque fois que j’avais des heurts au sujet de mes positions « libertaires », on me disait que j’étais toujours resté libertaire. Je dois dire que cela me comblait d’aise ! Là je dois reconnaître qu’ils avaient certainement raison !

Propos recueillis en juin 2006 par Guillaume Davranche et Daniel Goude.

Le récit des anarchistes

Sur cette usine de 30 000 salarié-e-s, où la CGT revendique 17.000 cartes, les staliniens pensent que leur emprise est totale. Ils sous-estiment la capacité de nuisance des révolutionnaires qui s’agitent dans certains recoins. Ainsi l’Union communiste (UC, trotskiste) groupe une dizaine de membres actifs dans le « secteur Collas » : les départements 6 et 18 (fabrication de boîtes de vitesse, directions, pignons) ; la petite (une dizaine de personne) CNT anarcho-syndicaliste est animée par un militant de la FA, Gil Devillard, dans le département 49 (montage moteurs) ; le PCI dispose également de quelques militants. Tout commence à la fin du mois de février 1947. À l’initiative de l’UC, des réunions ouvertes s’efforcent de rassembler les « mécontents » du régime stalino-patronal. Ces réunions, auxquelles participent le PCI, la FA, la CNT et même quelques bordiguistes, rassemblent jusqu’à 60 personnes. On y décide bientôt de lancer une revendication rassembleuse, précédemment brandie puis abandonnée par la CGT : une augmentation de 10 francs sur le salaire de base. À partir de la mi-avril, la revendication commence à prendre dans le secteur Collas. À l’issue d’une AG improvisée, un comité de grève est constitué, dans lequel un militant de l’UC, Pierre Bois, commence à se faire connaître. Le vendredi 25 avril, dès 6 h 30, les ouvriers du secteur Collas débrayent, coupent l’électricité, mettent en place des piquets et lancent un appel à mobilisation au reste de l’usine. Le PCF et la CGT se précipitent aussitôt pour tuer le mouvement dans l’œuf. « Ce matin, une bande d’anarcho-hitléro-trotskystes a voulu faire sauter l’usine », s’écrie Plaisance, le secrétaire de la CGT, dans un discours improvisé à l’entrée de l’usine. Face à ces diverses calomnies la grève piétine jusqu’au lundi 28, puis elle se propage brusquement. Un meeting est convoqué à l’entrée de l’usine par le comité de grève. Lorsque Pierre Bois grimpe sur le kiosque à journaux de la place Nationale pour prendre la parole, l’assemblée qui écoute sa harangue est spectaculaire : 3.000 ouvriers ont répondu à l’appel. Alors que les bonzes de la CGT et du PCF boycottent le meeting, les dirigeants nationaux de certaines organisations comme la CNT, la tendance Front ouvrier de la CGT (en fait le PCI) et la CFTC, sont venus exprimer leur soutien. La voiture-micro a été amenée par les Jeunesses socialistes. Le lendemain, on compte plus de 10.000 grévistes, bientôt 12.000. Au département 49, les grévistes emmenés par la CNT courent arrêter le moteur principal, qui commande les chaînes de montage. On en vient aux mains avec les staliniens qui veulent les en empêcher. Le communiste libertaire Gil Devillard est désigné pour représenter le département au comité de grève. Alors que toute la presse fait écho à la grève chez Renault, le défilé du 1er mai est énorme. Les 100 000 exemplaires d’une édition spéciale du Libertaire sont intégralement vendus. Eugène Hénaff, secrétaire général de la Métallurgie CGT, qui est venu en personne à l’usine, s’est fait huer. La pression sur les staliniens est énorme, d’autant plus que la base de la CGT participe au mouvement. Au bout de quelques jours, elle n’a d’autre choix que de s’y rallier et en revendique aussitôt la direction. Le comité de grève ne fait finalement pas le poids face à la CGT, qui reprend peu à peu le contrôle de l’usine. Le 8 mai, le gouvernement accorde 3 francs d’augmentation. Le 9 mai, les staliniens font voter la reprise du travail aux deux tiers. Ne restent dans la lutte que les plus combatifs. Les départements 6, 18, 88, 31, 48 et 49 persistent ainsi dans une « grève bouchon » qui paralyse le reste de l’usine et ne cesse totalement que le 15 mai, une fois que le gouvernement a concédé une prime de 1.600 francs et une avance de 900 francs pour toutes et tous les salariés.

Le texte de Maurice Joyeux (Fédération Anarchiste) :

Ces années qui suivirent la Libération furent pour nous des années pleines. Les partis s’affrontaient, les grèves jaillissaient puis se résorbaient, les ministères tombaient comme des fruits mûrs, les formations issues de la Résistance essayaient de monnayer leur « gloire », les groupuscules d’extrême gauche faisaient du tapage. La Fédération anarchiste s’évertuait à trouver son point d’équilibre entre les luttes ouvrières auxquelles elle participait et ses principes révolutionnaires intransigeants. Je fus naturellement mêlé à un nombre incalculable de réunions, de rassemblements, de meetings, de grèves, de manifestations dirigées non seulement contre le patronat privé, contre l’État-patron, mais également contre la CGT devenue la courroie de transmission du gouvernement et qui jouait avec allégresse le rôle de briseuse de grèves.

C’est à cette époque, où sous l’impulsion du Parti communiste et de Thorez qui, par son zèle gouvernemental, essayait de faire oublier son passé de « glorieux » résistant à… Moscou, que toutes ces valeurs morales, qui avaient fait du prolétariat français un exemple de luttes depuis la Commune de Paris, se désagrégeaient. Les principes qui avaient constitué la richesse du mouvement ouvrier volèrent en éclats, la duplicité et le faux-semblant devinrent l’arme favorite de la bureaucratie syndicale, bientôt reprise par la « base » abrutie de slogans imbéciles. Baladant à la tête de cortèges carnavalesques le drapeau tricolore, braillant La Marseillaise, oubliant que c’était sous ces oripeaux que la République de monsieur Thiers avait assassiné la Commune. « Reprenons-leur La Marseillaise et le drapeau tricolore », hurlaient ces foules de manifestants que la flicaille dispersait à coups de trique au nom de La Marseillaise et sous les plis du drapeau tricolore !

Deux mouvements où nous fûmes présents définissent bien ce que fût, parmi d’autres, l’action des anarchistes dans le reclassement des luttes ouvrières tenté par l’extrême gauche révolutionnaire et syndicale. Le premier fut la grève avec occupation chez Renault au printemps 1947, le second, l’essai de regroupement des éléments pacifistes du pays, derrière un symbole de l’Amérique : Garry Davis. Renault passe pour être le pouls du mouvement ouvrier français. Ce fut vrai. Cela l’est moins de nos jours, mais au lendemain de la Libération il est exact que lorsque « Renault toussait, la France s’enrhumait ».

En ce temps-là, la conscience de classe était-elle plus affinée que de nos jours ? Disons que Renault jouissait d’une situation particulière que je connaissais bien pour l’avoir déjà rencontrée chez Berliet. Sa nationalisation en 1945 avait été ressentie par les ouvriers comme une victoire, une amorce de ce que serait un jour la socialisation de l’industrie. À travers la CGT, alors unique et qui pesait de tout le poids de ses cinq millions (?) d’adhérents, les partis de gauche et d’extrême gauche avaient essayé d’introduire à tous les échelons dans l’entreprise des militants sûrs ! Dans ce travail où ils étaient passés maîtres, les communistes avaient assez bien réussi sans parvenir à écarter leurs concurrents. Les socialistes appartenant à la gauche du parti se réclamant de Marceau Pivert avaient constitué des amicales socialistes qui faisaient le pendant aux cellules communistes. Les trotskistes de toutes obédiences avaient conquis des positions importantes, les anarchistes, plus disséminés et moins bien organisés que les partis marxistes, étaient cependant plus près que d’autres de cette révolte spontanée, qui allait éclater à la fois contre le gouvernement socialo-communiste et contre la dictature de la CGT.

Les raisons de cette insurrection de la base contre son appareil syndical sont simples. Dans le numéro du Libertaire qui relate l’affaire et qui sera vendu à cent mille exemplaires – chiffre jamais atteint par notre journal –, je résumais la situation en quelques phrases lapidaires qui, plus que de longs articles, exorcisent la situation économique du pays : « Aucune des déclarations, aucune des promesses des « guides aimés » du prolétariat n’ont pu prévaloir contre ces réalités palpables : pas de pain, pas de viande, pas de vin, sinon au marché noir à des prix dépassant les possibilités des salaires actuels, et par conséquent nécessité d’augmentation immédiate de la fraction du revenu national attribué au prolétariat. » Et j’ajoutai, lorsque le moment de faire le bilan de cette grève exemplaire fut venu : « Rien n’a été épargné pour abattre le mouvement : le mensonge et la calomnie ont été les armes dont se sont servis les bonzes de la CGT. Alors que ce magnifique mouvement groupait la presque unanimité des travailleurs, ils se sont essayés à l’œuvre de division déjà employée par eux au cours de la grève des PTT, de celle du Livre puis, aidés par des mercenaires venus de partout, ils se sont livrés à des manœuvres d’intimidation dont le but était de décourager les travailleurs. Les Hénaff, les Costes, les Croizat ne sont pas près d’oublier l’accueil qui fut fait à leur proposition… »

Ce fut cela, la grève Renault !

Un mouvement exemplaire à la fois contre le gouvernement, contre la direction de l’entreprise nationalisée et contre la CGT, courroie de transmission du Parti communiste alors au gouvernement. Au cours de cette période, les grèves furent nombreuses mais aucune ne prit ce caractère qui se rattachait aux plus pures traditions ouvrières.

Au cours de ces journées où l’usine fut entièrement dans les mains des ouvriers, nous fûmes présents grâce à une centaine de travailleurs qui sympathisaient avec nos idées, la plupart appartenant à la CNT et à l’émigration espagnole. Les réunions que j’organisais aux alentours des bâtiments de l’usine de Billancourt ne rassemblèrent jamais de grandes foules, mais elles me permirent de garder le contact avec ceux d’entre nous qui avaient une certaine influence dans les ateliers. Avec les militants du groupe Louise Michel, nous pénétrâmes en voiture plusieurs soirs de suite dans l’usine pour y semer des tracts et laisser des numéros du Libertaire sur les établis. Mais nous n’avions pas sur place de camarades suffisamment avertis pour orienter la bataille des travailleurs contre leur direction appuyée par les communistes, et tout le poids en retomba sur la gauche socialiste et sur les éléments trotskistes. La grève dura trois semaines. Pris à la gorge par les grévistes, les communistes furent contraints d’accepter les revendications du personnel, ce qui amena le socialiste Ramadier à les chasser de son gouvernement. Ce fut cette petite canaille de Duclos qui, donnant le signal du retrait, prononça cette parole historique : « Nous ne nous laisserons pas tourner à gauche ! » Sur la fin, la lassitude gagna les grévistes, et le poids du nombre jouant, les staliniens, auxquels leur départ du gouvernement avait donne une nouvelle virginité, retrouvèrent une partie de leur influence sur les travailleurs.

Pourtant cette grève, à laquelle une certaine presse nous accorda une influence disproportionnée pour la part que nous y prîmes réellement, étendit cette influence parmi la population, et c’est à partir de cette époque que la Fédération anarchiste fut considérée autrement que comme un groupuscule négligeable. Présents, nous l’avions été, c’était incontestable. J’étais intervenu plusieurs fois dans les ateliers, nous avions fait des réunions à la porte de l’entreprise, distribué des tracts aux bouches du métro. J’avais pris avec Bois, le militant trotskiste qui fut la cheville ouvrière de cette lutte, un contact épisodique sans grande chaleur, chacun redoutant de tirer les marrons du feu pour l’autre.

Cette grève exemplaire fut plus importante par ses répercussions sur la vie politique du pays que pour les avantages qu’en tirèrent les ouvriers de chez Renault. Ceux-ci furent cependant réels, car Ramadier céda sur une bonne partie des revendications concernant les salaires, mais ces avantages furent rapidement dévorés par l’augmentation des prix qui, à cette époque, avec les rémunérations se faisaient allègrement la courte échelle.

Cependant, pendant des années le Parti communiste va rester à l’écart de la vie politique officielle, ce qui conduira le Parti socialiste à rechercher le complément dont il avait besoin pour gouverner sur sa droite et à conclure des alliances contre-nature avec ce marais constitué, au centre de la représentation parlementaire, de ce qui restait des radicaux et de la démocratie chrétienne, qui avait alors la fâcheuse tendance à recouvrir la nudité des images pieuses par des écharpes rouges… disons roses, pour être plus exact. Maurice Joyeux

Extrait de Sous les plis du drapeau noir, Mémoires d’un anarchiste.

La grève des usines Renault racontée par Barta

La grève Renault racontée par Goupil

Sur le soi-disant abandon de Barta du combat révolutionnaire

Une preuve de la fiction selon laquelle Barta avait renoncé au combat révolutionnaire : l’appel aux anciens de l’UC, resté sans réponse, que lancèrent Barta et Irène (en décembre 1950) à une « collaboration, même en dehors de liens organisationnels » face au risque de déclenchements d’un nouveau conflit mondial (Lettre du 3 décembre 1950, Lettres à un jeune militant..., op. cit. p.24).

« Par la suite, en 1956, pendant la crise ouverte par Suez, j’ai essayé de publier un bulletin ronéotypé avec Hardy » écrit Barta. « Mais je me suis heurté aux mêmes difficultés qu’avant : le manque d’« horizon » socialiste véritable, disons-le, de culture (car il n’y a pas de dirigeants socialistes sans culture véritable) » (Lettre à J-P. B. 16 mars 1976, Lettres à un jeune… p.17).

Impossible, enfin, de ne pas citer l’impudente fin de non recevoir de VO-Hardy (via Bois) à Barta à qui, en 1965, il avait proposé une collaboration, semble-t-il sans l’aval de Hardy : « Après avoir rediscuté des dates de réunion du Comité de rédaction, nous n’avons pu trouver d’autre jour que le samedi matin qui puisse convenir à chacun. Je regrette beaucoup que ce détail important soit un obstacle à ta collaboration » (Pierre Bois à Barta, 2 mars 1965, Lettres à un jeune… p.36). « Je suis prêt à examiner toute proposition qui permettrait une collaboration efficace » répondit Barta, « Mais plutôt que des obstacles matériels, ce sont, je crois, des obstacles politiques qui empêchent cette collaboration » (Barta à P. Bois, 11 mars 1965, Lettre…, p.36). Courrier resté sans réponse.

Les courriers de Barta :

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Article publié sous la signature de Pierre Bois dans le numéro de mai 1947 de La Révolution Prolétarienne, la revue de Pierre Monatte

LA GRÈVE DES USINES RENAULT Pierre Bois Barta – Textes de l’UC 25 mai 1947 LA GRÈVE DES USINES RENAULT

Depuis des mois chez Renault, comme partout, le mécontentement des ouvriers augmentait en même temps qu’augmentaient les difficultés de la vie. Quelle est la situation chez Renault ? On a souvent dit que Renault était la boîte la plus mal payée de la région parisienne. Ce n’est pas tout à fait exact. En général, dans la métallurgie, les boîtes moyennes et surtout les petites boîtes payent davantage que les grosses entreprises genre Renault ou Citroën. Cela tient à ce que dans les petites boîtes la rationalisation est beaucoup moins poussée que dans les grosses. Les patrons ont intérêt à garder leur personnel qui se compose en grande partie d’ouvriers professionnels. Dans les grosses entreprises, du fait de la rationalisation, le personnel se compose en grande partie d’ouvriers spécialisés, facilement remplaçables. D’autre part, dans les grosses entreprises, le patronat a les reins plus solides pour résister à la pression ouvrière. S’il est vrai que les ouvriers des grosses boîtes sont moins payés que ceux des petites, les tarifs dans les grosses entreprises, comme Citroën et Renault, sont sensiblement les mêmes. Il est évident qu’on peut montrer des bulletins de paye de 42 francs et 34,30 frs. chez Renault, tandis qu’on montre des bulletins de 62 francs chez Citroën. Mais l’inverse est également vrai. Tout dépend des conditions de travail et du moment. Ainsi, dans l’ensemble, avant l’augmentation des 25%, les ouvriers de Renault étaient mieux payés que ceux de chez Citroën. Depuis que les ouvriers de chez Citroën se sont mis en grève et ont failli renverser la voiture de Hénaff (fin février 1947), la moyenne des salaires chez Citroën est sensiblement supérieure à celle de chez Renault. On a essayé d’expliquer la prétendue infériorité des salaires chez Renault par le fait des nationalisations. Au début de la grève, les ennemis des nationalisations —toute la presse de droite— ont tenté d’expliquer notre grève par la faillite des nationalisations. Et s’ils ont eu l’air d’appuyer notre mouvement au début, ils se sont immédiatement rétractés lorsqu’ils ont vu que le conflit devenait un problème gouvernemental. Les amis des nationalisations ont essayé de faire croire que notre mouvement était uniquement dirigé contre les nationalisations. Tout cela est faux. En réalité, dès 1945, dans de nombreuses boîtes, notamment chez Citroën, une forte opposition se manifesta, de très nombreuses grèves sporadiques eurent lieu et si elles ne donnèrent que des résultats insignifiants, c’est que la bureaucratie syndicale ne rencontrant pas une opposition organisée suffisamment forte fut à chaque fois en mesure de saboter les mouvements. C’est ainsi que plusieurs camarades, après un travail de quelques mois, furent mis à la porte ou durent prendre leur compte après les brimades conjuguées de la section syndicale et de la direction. Le mouvement de mécontentement chez Renault, qui a abouti à la grève, n’est pas d’aujourd’hui et il n’est pas non plus particulier à Renault. Chez Renault, comme partout ailleurs, la section syndicale était incapable d’interpréter ce mécontentement. Elle ne s’en souciait pas. Elle vivait en dehors ou au-dessus des ouvriers. Pourtant elle prétendait grouper 17.000 adhérents sur les 30.000 ouvriers. En réalité, la plupart ne payaient plus leurs cotisations. Il n’y avait plus de réunions syndicales et quand, par hasard, il y avait une assemblée, le nombre des présents était infime. Devant la carence de la section syndicale, les ouvriers devaient donc chercher un autre moyen de se défendre. Aussi nous disions dans le tract qui convoquait au meeting public du lundi 28 avril : "Les organisations dites ouvrières, non seulement ne nous défendent pas, mais encore s’opposent à notre lutte. C’est à nous qu’il appartient de défendre nous-mêmes nos revendications : 1º 10 francs de l’heure sur le taux de base ; 2º Paiement intégral des heures de grève. Seule l’action peut nous donner satisfaction". "Nous avons déclenché le mouvement. Nous appelons tous les ouvriers à se joindre à nous, à nommer des représentants qui viendront se joindre à notre comité de grève qui siège en permanence au Département 6 (secteur Collas)". Notre tract du 6 mai explique la cause du conflit : "En réalité ce sont les dépenses ruineuses de l’Etat qui provoquent l’inflation. M. Ramadier qui fait fonctionner la planche à billets pour couvrir, en partie, ces dépenses, veut en même temps en rendre responsable la classe ouvrière. La classe ouvrière, voilà l’ennemi pour ceux qui parlent au nom des capitalistes. La classe ouvrière doit non seulement supporter tous les sacrifices qu’on lui impose au nom de promesses non tenues ; mais dès qu’elle réclame les choses les plus indispensables pour vivre, on l’accuse, par-dessus le marché, de tous les maux qui sont les conséquences du fait que l"économie est dirigée par une poignée de capitalistes parasites. "Nous voulons la hausse des salaires par rapport aux profits des capitalistes. "Notre revendication : le minimum vital en fonction du coût de la vie, c’est à-dire garanti par l’échelle mobile, n’est pas une revendication particulière. C’est une revendication qui intéresse toute la classe ouvrière. "Contrairement à ce qu’on a tenté d’expliquer, la grève Renault na pas eu lieu parce que chez Renault on est plus mal payé que partout ailleurs. Si le tarif de chez Renault est actuellement un peu inférieur à Citroën ou à certaines petites boîtes, il est supérieur au tarif de boîtes même importantes comme le L.M.T., la Radiotechnique, l’Air liquide, etc. Lorsque nous sommes allés à la Commission du travail, M. Beugnez, le président de cette commission et député M.RP., nous a dît : "Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez Renault, mais je crois qu’il faut ramener le conflit à des proportions techniques." Pour ces gens-là il fallait limiter le conflit à des proportions techniques. Mais le conflit Renault n’était pas un conflit technique. C’était un conflit social. Les ouvriers de notre usine ont mené un combat d’avant-garde dans un mouvement général Et la meilleure preuve, c’est que la lutte pour la revalorisation des salaires, commencée chez Renault, s’est étendue à tout le pays." La montée de la grève Depuis quelques semaines, dans l’usine, se manifestaient divers mouvements qui avaient tous pour origine une revendication de salaire. Tandis que la production a augmenté de 150% en un an (66,5 véhicules en décembre 1945 et 166 en novembre 1946) notre salaire a été augmenté seulement de 22,5 tandis que l’indice officiel des prix a augmenté de 60 à 80%. Dans l’Ile, c’est pour une question de boni que les gars ont débrayé ; à l’Entretien, c’est pour clamer un salaire basé sur le rendement. Au Modelage Fonderie, les ouvriers ont fait une semaine de grève. Ils n’ont malheureusement rien fait pour faire connaître leur mouvement parce qu’ils pensaient que "tout seuls, ils avaient plus de chance d’aboutir". Au bout d’une semaine de grève, ils ont obtenu une augmentation de 4 francs, sauf pour les P1. A l’Artillerie aussi, il y a eu une grève. Ce sont les tourneurs qui ont débrayé les premiers, le jeudi 27 février, à la suite d’une descente des chronos. Les autres ouvriers du secteur se sont solidarisés avec le mouvement et une revendication générale d’augmentation de 10 flancs de l’heure ainsi que le réglage à 100% ont été mis en avant. Cela équivalait à la suppression du travail au rendement. Sous la pression de la C.G.T., le travail a repris. Finalement, les ouvriers n’ont rien obtenu, si ce n’est un rajustement du taux de la prime, ce qui leur fait 40 centimes de l’heure. A l’atelier 5 (trempe, secteur Collas), un débrayage aboutit à une augmentation de 2 francs. A l’atelier 17 (Matrices), les ouvriers, qui sont presque tous des professionnels, avaient revendiqué depuis trois mois l’augmentation des salaires. N’ayant aucune réponse, ils cessèrent spontanément le travail. Dans un autre secteur, les ouvriers lancent une pétition pour demander la réélection des délégués avec les résultats suivants : 121 abstentions, 42 bulletins nuls comportant des inscriptions significatives à l’égard de la direction syndicale, 172 au délégué C.G.T., 32 au délégué C.F.T.C. Au secteur Collas les ouvriers font circuler des listes de pétition contre la mauvaise répartition de la prime de rendement D’autres sections imitent cette manifestation de mécontentement, mais se heurtent à l’opposition systématique des dirigeants syndicaux. L’atelier 31, secteur Collas, qui avait cessé spontanément le travail par solidarité pour l’atelier 5, n’ayant pu entraîner le reste du département, a été brisé dans son élan par les délégués. On le voit, depuis plusieurs semaines, une agitation grandissante se manifestait Partout volonté d’en sortir, mais partout aussi sabotage systématique des dirigeants syndicaux et manque absolu de direction et de coordination. La première journée Le mercredi 23 avril, les ouvriers du secteur Collas (boîtes de vitesse, direction, pignons) élisent parmi eux, en réunion générale, un bureau avec mandat de préparer et de décider l’action dans les meilleures conditions. Le vendredi 25 avril, à 6 h.30, un piquet est à la porte et distribue un tract du Comité de grève, tandis que l’ordre de grève est affiché. Le courant a été coupé, chaque transfo est gardé par un piquer. Les portes d’entrée sont également gardées ; une affiche invite les ouvriers a assister à la réunion générale, à 8 heures, dans le hall. Un nouveau vote confirme la grève par une majorité d"environ 85% . Après plusieurs manoeuvres des cégétistes, l’atelier 5 (la Trempe) refuse de se joindre au mouvement. Quoique faisant partie du département 6, il restera toujours à l’écart du Comité de grève. Le secrétaire général Plaisance, ainsi que les délégués, tout en désapprouvant notre grève promettent de "s"incliner devant les décisions de la majorité". Une délégation se rend à la direction pour déposer la revendication. Pendant ce temps, exception faite des piquets qui restent à leur poste, l’ensemble des ouvriers se répand dans les divers ateliers pour les inviter à se joindre à nous. Les moteurs s’arrêtent ; les délégués syndicaux les remettent en route. Quoique certains ouvriers soient au courant du mouvement de grève, la majorité est surprise ; elle hésite devant l’hostilité farouche des délégués. A 13 heures, profitant de ce qu’il règne dans les autres secteurs une certaine confusion susceptible de démoraliser les ouvriers de Collas, les délégués syndicaux réclament un nouveau vote dans ce secteur. La réponse est ferme : "Nous ne sommes pas des enfants qui changent d’opinion toutes les cinq minutes." Ils refusent le vote. En fin de journée, la grève tient ferme à Collas. Dans les autres secteurs, la pression des éléments cégétistes a eu raison de l’hésitation des ouvriers. A part quelques secteurs isolés, le travail a repris. Le meeting de la Place Nationale Le samedi et le dimanche, peu d’ouvriers sont présents à l’usine, en dehors des piquets. Mais le Comité de grève travaille. II faut étendre la grève à toute l’usine. C’est la seule garantie du succès. Un tract est tiré invitant les ouvriers à se joindre au mouvement ; il sera distribué le lundi matin à toutes les entrées de l’usine. Un meeting est prévu pour le lundi à la place Nationale. II faut que le secteur Collas fasse la démonstration qu’il est décidé à lutter. Il lui faut convaincre les autres secteurs d’agir avec lui. Naturellement, le lundi matin, quand les tracts sont distribués, quelques accrochages ont lieu avec les P.C.F. au Bas-Meudon, à la place Nationale, mais sans gravité. Au meeting, le Comité de grève appelle les ouvriers à se joindre au mouvement- La revendication est commune, la lutte doit être commune. Les 10 francs intéressent tous les ouvriers ; il faut réaliser l’unité d’action. Les ouvriers, convaincus de la justesse des revendications, apprécient le sentiment de démocratie qui anime le Comité de grève qui les invite à venir s’exprimer. Ils ont compris que l’affaire est sérieuse. A peine le meeting est-il terminé qu’on vient nous chercher pour aller à l’usine O. Un cortège se forme. A notre arrivée, des chaînes entières quittent le travail. A la suite d’un second meeting, un comité de grève est formé à l’usine O. Pendant tout l’ après-midi le secteur Collas recevra des dizaines de délégations d’ouvriers représentant tantôt leur département, tantôt leur atelier, tantôt un petit groupe de camarades demandant des directives pour mener le combat. Mardi matin, environ 12.000 ouvriers sont en grève, malgré l’opposition des cégétistes. La direction syndicale se sent débordée. Pour essayer de reprendre le mouvement en main et de le contrôler, elle utilise une première "manoeuvre" en appelant elle-même à la grève générale, dune heure, pour soi-disant appuyer ses propres négociations avec la direction. Mais une fois en grève, les travailleurs de toute l’usine y restent, refusent de limiter le mouvement à une heure et suivent le secteur Collas dans la grève et dans ses revendications. L’attitude de la direction Les responsables cégétistes nous ont reproché d’avoir déclenché le mouvement juste au moment où le président-directeur de la régie, M. Lefaucheux, était absent. En fait, M. Lefaucheux est toujours absent. Et depuis plus d’un mois il était saisi de nos revendications. Le vendredi du déclenchement de la grève, les représentants de la direction se retranchent derrière des formalités légales pour refuser de discuter avec le Comité de grève "qu’ils ne connaissent pas’’. Cela n’empêchera pas les mêmes représentants patronaux de venir s’adresser au Comité de grève trois heures plus tard pour réclamer libre passage du matériel dans les départements en grève. Ce qui est évidemment refusé. Dès le samedi, on apprend que M. Lefaucheux est de retour. Le lundi matin, il discute avec... la section syndicale. Le mardi 29 avril, après un meeting du Comité de grève, 2.000 ouvriers environ se rendent à la direction. M. Lefaucheux est au ministère. Promesse est faite aux ouvriers que le Comité de grève sera reçu dans la soirée. Mais le soir, lorsque la masse des ouvriers est absente, il refuse, avec le plus grand mépris, de nous recevoir. Seule la complicité des responsables cégétistes a permis à la direction de refuser de recevoir les délégués du Comité de grève, mandatés par les ouvriers et de ne pas prendre en considération la volonté de ces derniers. La direction avait le plus grand intérêt à discuter avec les responsables cégétistes qui, sous couleur de représenter, eux, les ouvriers, négociaient et manœuvraient avec la direction pour la reprise du travail. Le lundi 12 mai, lorsque les ouvriers de Collas décideront de continuer seuls la lutte, M. Lefaucheux invitera les représentants du Comité de grève, en présence de deux délégués syndicaux- N’ayant pas obtenu la reprise du travail, il tentera le lendemain une manœuvre d’intimidation en venant lui-même s’adresser aux ouvriers, qui le feront déguerpir sous leurs huées parce qu’il refusera de répondre publiquement aux questions du Comité de grève La direction emploiera alors, sans plus de succès du reste, d’autres méthodes d’intimidation. Elle enverra inspecteur du travail nous menacer de poursuites pour entraves à la liberté du travail. La direction tantôt se raidit et cherche à nous intimider, tantôt essaie les formes paternalistes ; tantôt enfin elle se retranche derrière les décisions gouvernementales. Elle refuse de connaître le Comité de grève. mais, en fin de compte, c’est l’action des grévistes qui tranche les questions et non les discussions des "représentants légaux". La maîtrise et les grands bureaux Ce n’étaient pas les employés et les techniciens qui pouvaient se mettre en avant du conflit. Mais lorsque les ouvriers ont eu donné le coup d’envoi, ils ont suivi le mouvement. Certains éléments se sont même placés à l’avant-garde. En général, le mouvement a bénéficié de la neutralité bienveillante de la maîtrise. L’influence du M.F.A. (Mouvement Français de l’Abondance) [*] parmi le personnel collaborateur est un facteur certain de la sympathie de celui-ci en faveur du mouvement. Lorsque le secteur Collas a continué seul la grève, la maîtrise, officiellement, n’a pas fait grève (elle a remis les moteurs en route quand la direction lui en a donné l’ordre), mais elle a favorisé le mouvement plutôt qu’elle ne l’a saboté. Les Grands Bureaux ont été les premiers à suivre le mouvement. Certainement, l’influence de la C.F.T.C., qui voyait avant tout une attaque anti-P.C.F., a favorisé le débrayage des bureaux. Mais dans la lutte, ce sont surtout des éléments étrangers à la C.F.T.C. qui ont eu un rôle dirigeant. Quant à ses adhérents. ils ont agi beaucoup plus en liaison avec le Comité de grève qu’avec leur organisation chrétienne. Celle-ci s’est tenue à l’écart et s’est même désolidarisée du mouvement dès que celui-ci a pris un caractère général, par conséquent préjudiciable au patronat. La C.G.T. dans le conflit Les ouvriers du secteur Collas, qui sont à l’origine du conflit, sont pour la grosse majorité des syndiqués à la C.G.T. Mais certains, depuis plusieurs semaines, d’autres depuis plusieurs mois, avaient cessé de payer leurs cotisations, ayant compris la politique de trahison menée par leurs dirigeants syndicaux, comme du reste une forte proportion des ouvriers dans l’ensemble de l’usine. La C.G.T. est contre la grève, car pour elle maintenant "la grève, c’est l’arme des trusts". Le premier jour, L’Humanité ne parle pas de la grève. Encore un de ces nombreux conflits que la bureaucratie syndicale arrivera bien à étouffer... Le deuxième jour, la grève est définie comme étant l’oeuvre d’une poignée de provocateurs. Chaque jour, un tract du Syndicat des métaux est distribué pour discréditer le Comité, ce "Comité de provocateurs". Les bonzes répandent les calomnies les plus abjectes qui sont plus souvent des insinuations que des affirmations, car ils sont incapables de reprocher quoi que ce soit aux membres du Comité malgré tout le mal qu’ils se donnent à constituer "leurs dossiers". C’est ainsi qu’ils se sont servis, pour discréditer le mouvement, d’un certain Salvade que le Comité de grève n’a jamais connu. Le citoyen Plaisance, après avoir déclaré publiquement à Collas, le lundi matin 28, qu’il se pliait aux décisions de la majorité, n’hésitait pas à déclarer à midi, au meeting de la place Nationale, "qu’une poignée de gaullistes-trotskystes-anarchistes avait voulu faire sauter l’usine." Les principes les plus élémentaires de la démocratie sont foulés aux pieds. Au meeting de la C.G.T., le même lundi 28 avril, les ouvriers du secteur Collas qui veulent prendre la parole, sont brutalement refoulés, tandis que la voiture haut-parleur s’éloigne sous les huées de la foule. Au meeting de la C.G.T. du mercredi 30 avril, dans l’île, une opposition encore plus brutale repousse les camarades du Comité de grève qui voulaient approcher du micro pour parler. A l’A.O.C. et à l’atelier 176 particulièrement, les cégétistes se sont barricadés pour empêcher tout contact avec l’extérieur. Les nervis du P.C.F. n’hésitent pas à s’opposer, physiquement, à tout ce qui n’est pas en concordance avec leur politique. A certains endroits, la provocation est flagrante. Ils insultent et brutalisent des grévistes. Si ceux-ci résistent, c’est la bagarre qui justifie l’intervention de la police. Mais ces manœuvres sont déjouées par la volonté unanime des ouvriers de bannir de telles méthodes. Là où la force aura donné raison au gangstérisme, le discrédit n’en sera que plus affirmé. C’est à la collecte des timbres que ces messieurs s’en apercevront. La grève qui s’étend oblige la section syndicale à se joindre au mouvement. Évidemment, elle ne reconnaît pas la revendication de 10 francs sur le taux de base. Devant le refus de la direction et du gouvernement de lâcher même les misérables 3 francs de prime que la section syndicale revendique, celle-ci appelle à un débrayage d’une heure. Mais les travailleurs de la Régie ne sont pas satisfaits. Une fois les machines arrêtées, ils refusent de les remettre en route. Le mardi 29 avril, l’usine compte plus de 20.000 grévistes. Alors la C.G.T. vire encore un peu plus sur la gauche. C’est 10 francs qu’elle réclame maintenant comme "prime à la production". Mais ce qui compte avant tout, c’est de faire reprendre le travail aux ouvriers. Aussi, le vendredi, la section syndicale organise-t-elle un vote pour ou contre la grève sur la base d’une augmentation de 3 francs de prime. C’est une escroquerie, car la section syndicale n’a pas obtenu la prime de 3 francs. Les ouvriers par 11.354 voix contre 8.015 votent la continuation de la grève. Huit jours se passent, sans que les discussions autour du tapis aient rien apporté de nouveau. En effet, si de son côté le Comité de grève emploie toutes ses forces à élargir le conflit aux autres usines pour faire capituler le gouvernement (distribution d’un tract dans ce sens par des délégations de grévistes aux autres usines, où ils se heurtent encore au sabotage des délégués cégétistes), le syndicat des métaux, lui, ne cesse de "lancer du sable sur les incendies" qui s’allument çà et là (Unic, Citroën, etc.). Enfin, les 3 francs sont accordés. Nul doute que si les ouvriers avaient voté la première fois pour la reprise du travail, ils n’auraient rien eu. Néanmoins, le syndicat des métaux clame partout sa victoire. Il faut vite reprendre le travail, car, les 10 francs, nous les aurons dans "le calme et la discipline". Un second vote est organisé pour demander aux ouvriers de reprendre le travail. Tous les moyens de propagande sont utilisés. La violence est employée contre les distributeurs de tracts du Comité de grève qui appelle à la continuation du mouvement. On demande aux ouvriers de reprendre le travail avec les mêmes conditions qu’ils ont refusées huit jours plus tôt. Il est clair qu’on spécule sur leur lassitude, car peu d’ouvriers ont la possibilité de vivre plus de huit jours sans travailler ; on spécule aussi sur l’hésitation des travailleurs qui voient parfaitement qu’ils n’ont rien à attendre du syndicat, mais qui, dans beaucoup d’endroits, n’ont pas de direction à eux. Même ceux qui rejoignent le Comité de grève, s’ils ont pour la plupart une grande volonté de lutte, manquent cependant encore d’expérience. Partout les ouvriers sont mécontents de reprendre avec une dérisoire prime de 3 francs. Partout où il y a une direction (secteur Collas, département 88), une forte majorité se prononce pour la continuation de la grève, mais l’ensemble de l’usine se prononce pour la reprise par 12.075 voix contre 6.866. Plus d’un tiers du personnel s’est abstenu. La grève continue Quand on apprend le résultat du vote en faveur de la reprise, le vendredi 10 mai, il est déjà 6 heures du soir, la grosse majorité des ouvriers est partie. Ceux qui restent sont pour la continuation de la grève. Mais que feront les autres ? Le lundi matin, au secteur Collas, les ouvriers arrivent ; les moteurs tournent déjà ; certains ouvriers se mettent au travail, mais sans beaucoup d’entrain. Un peu plus tard, le Comité de grève convoque une réunion dans le hall. Les ouvriers sont pour la grève. On ne peut tout de même pas reprendre avec 3 francs. Le Comité de grève, bien qu’il soit pour la grève, indique les dangers de combattre sans le reste de l’usine. Les ouvriers répondent qu’il ne faut pas s’occuper des autres ; dans notre secteur, la majorité est pour la grève. Les moteurs qui tournaient à vide s’arrêtent à nouveau. Mais comme nous sommes seuls à continuer le combat, il serait vain de croire que l’on peut obtenir les 10 francs. Nous limitons notre revendication au paiement des heures de grève. Le gouvernement continue à se montrer inflexible. A deux reprises, M. Lefaucheux nous affirme que nous n’aurons rien. Le syndicat des métaux essaie par tous les moyens de dresser les ouvriers de l’usine contre ceux de Collas. Il demande à la direction et au gouvernement d’intervenir contre nous. La grève, au secteur Collas, c’est un complot de 200 hommes. La section syndicale pose cette question mercredi : qui tire les ficelles ? Ce sont les ouvriers de l’usine qui se chargent de répondre le jour même. Malgré les dix jours de grève qu’ils viennent de faire, dans la seule journée de mercredi, ils collectent près de 60.000 frs. pour les grévistes de Collas. Le jeudi, le gouvernement cède devant la ténacité ouvrière et accorde une indemnité de 1.600 francs pour tous les ouvriers de la régie. La section syndicale, une fois de plus, clame sa victoire, car c’est elle qui a été admise aux délibérations. Les ouvriers de Collas ne sont pas satisfaits : 1.600 frs. pour trois semaines de grève, c’est peu. Mais on ne peut pas continuer une lutte inégale ; il faut préparer d’autres combats. Le travail reprend, mais dans l’usine les ouvriers ne sont pas dupes : "C’est bien grâce aux gars de Collas si on a eu les 1.600 francs !" Le rôle du secteur Collas Ce sont les ouvriers de Collas qui ont commencé la grève, ce sont eux qui l’ont terminée. C’est le Comité de grève qui a donné l’ordre de grève, c’est lui qui a donné l’ordre de reprise. Pour déclencher la grève comme pour la terminer, de même que dans toutes les questions importantes, le Comité de grève a toujours consulté les ouvriers avant d’agir. Le mouvement est parti de Collas parce que c’est là que s’était constitué un groupe de camarades actifs qui ont d’abord préparé les esprits à un mouvement revendicatif ; dans les derniers temps, les ouvriers s’impatientaient même de ne pas recevoir un ordre de grève. Ces camarades ont ensuite organisé la grève. Cette organisation, à l’origine très faible (une poignée de copains), a révélé, une fois de plus, que les ouvriers sont très actifs quand ils savent pourquoi ils combattent, et qu’ils ont quelque chose de ferme à quoi ils puissent s’accrocher. Non seulement les ouvriers de Collas ont tenu leur secteur en grève pendant trois semaines, mais ils ont été à peu près les seuls à se dépenser avec énergie pour développer le mouvement. La première semaine, plusieurs fois par jour, ils se sont répandus dans les ateliers pour aller aider des ouvriers à empêcher le sabotage par la section syndicale. Dès que quelque chose ne marchait pas dans un coin, on venait chercher les gars de Collas. La seconde semaine, toute l’usine étant arrêtée, ce sont encore les ouvriers de Collas, à peu près seuls. qui se répandirent dans de très nombreuses usines de la région parisienne pour inviter les autres ouvriers à nous suivre. Bien souvent ils eurent des accrochages sérieux avec les dirigeants cégétistes. Dans les boîtes où les travailleurs disaient qu’ils attendaient les ordres de la C.G.T., les ouvriers de Collas répondaient : "Vous pouvez attendre longtemps !" Et on sentait dans cette réponse la fierté qu’ils éprouvaient de n’être pas à la merci d’un ordre des bureaucrates. Ils agissaient "seuls", avec un sens d’autant plus grand de leurs responsabilités. Nos conclusions Nous étions entrés en lutte pour arracher les 10 francs sur le taux de base, comme acompte sur le minimum vital calculé sur l’indice des prix. Mais nous avons repris le travail avec l’aumône de 3 francs de "prime" Les responsables officiels du syndicat vantent cette "victoire", cependant déjà annihilée pour les mois à venir par l’inflation (rien que dans les deux dernières semaines, l’Etat vient de mettre en circulation vingt nouveaux milliards de francs-papier). Il n’a pas été question, dans les négociations officielles du syndicat, de garantir notre salaire par l’échelle mobile, c’est-à-dire son calcul sur l’indice des prix. Mais notre lutte, même sabotée, a-t-elle été inutile ? Tout au contraire ! Si nous avons subi un échec partiel quant aux gains immédiats, nous avons, par contre, réussi à renverser complètement la vapeur. Nous avons tout d’abord prouvé à tous ceux qui nous croyaient mûrs pour la capitulation, résignés aux bas salaires, à l’esclavage économique, que la classe ouvrière n’a rien perdu de sa capacité de lutter, unie pour la défense de ses intérêts vitaux. Nous avons secoué le joug de nos soi-disant représentants qui, au lieu d’être les défenseurs de nos revendications, étaient devenus nos gardes-chiourme. Nous avons obligé la direction patronale à reconnaître le principe du paiement des heures de grève. Nos revendications, les 10 francs et l’échelle mobile, sont approuvées par la majorité des ouvriers de la France entière (voir les journaux), et la direction syndicale officielle devra lutter réellement pour ces revendications, sinon une deuxième vague ouvrière la jettera elle-même par-dessus bord. En lançant son appel à la grève générale, le Comité de grève avait affirmé sa conviction que la victoire totale des revendications pouvait être obtenue. En regard des résultats obtenus, ne pourrait-on pas dire qu’il a été trop optimiste ? Qu’on en juge : il a suffi que deux départements, 6 et 18, continuent la grève, appuyés sur la sympathie active de toute l’usine, pour que la revendication sur laquelle les bonzes syndicaux avaient capitulé - le paiement des heures de grève - soit accordée à toute l’usine. C’est ainsi que nous avons obtenu les 1.600 francs. Il a suffi, d’autre part, de la grève Renault pour qu’une vague d’augmentations, allant jusqu’à 10 francs, soit accordée dans presque toutes les usines. C’est ainsi que les usines Citroën ont obtenu les 3 francs sans un seul jour de grève. Il n’y a pas de doute qu’une grève générale aurait arraché la victoire totale. Mais la grève générale était-elle possible ? La grève générale manifeste sa réalité tous les jours en province et à Paris. La grève générale ce n’est pas une chose qu’on décrète, c’est un mouvement profond surgi de la volonté unanime de toute la classe ouvrière, quand elle a compris qu’il n’y a pas d’autre moyen de lutte. En présence de cette volonté de la classe ouvrière, on peut seulement agir de deux façons ; soit, comme l’a fait le Comité de grève, donner le maximum de forces à l’action ouvrière en l’unifiant en un seul combat livré par la classe ouvrière pour des objectifs communs : la grève générale ; soit, comme la fraction dirigeante de la C.G.T. et de la C.F.T.C., fractionner les luttes ouvrières, les séparer artificiellement les unes des autres, les mener dans l’impasse des primes. Or, de même que la grève Collas, le vendredi 25 avril, avait entraîné dans la lutte toute l’usine Renault, la continuation de la grève dans toute l’usine aurait entraîné dans la lutte ouverte toute la classe ouvrière. De la lutte que nous venons de mener, il reste prouvé que la grève est l’arme revendicative essentielle des travailleurs. Il reste prouvé également que, quelles que soient les manoeuvres intéressées, pour ou contre la grève, de tous les pêcheurs en eau trouble, la volonté unanime des travailleurs est capable de triompher de tous les obstacles. Dans nos prochaines luttes, nous entrerons mieux préparés et nous obtiendrons ce que nous n’avons pu obtenir cette fois-ci. 25 mai 1947 Pierre BOIS Note [*] Mouvement "utopiste" (au sens donné par Engels dans "Socialisme Utopique"), quasiment disparu depuis, défendant les idées de Jacques Duboin.

Qu’était la grève Renault de 1947 ? 1ère partie

Qu’était la grève Renault de 1947 ? 2ème partie

Qu’était la grève Renault de 1947 ? 3ème partie

Qu’était la grève Renault de 1947 ? 4ème partie

Qu’était la grève Renault de 1947 ? 5ème partie

Qui était Barta ?

Qui était Pierre Bois ? Qui est Lutte ouvrière ?

« Mise au point » de Barta sur la brochure de Lutte ouvrière Voici son point de vue sur la grève Renault 1947 dans une « mise au point » au directeur d’éditions Spartacus : « En réalité, si nous nous sommes trouvés à la tête de la grève Renault d’avril 1947, c’est que l’ensemble de notre orientation (syndicale et politique) nous y avait menés. Dès octobre 1945, en effet, nous interpellions ainsi le P.C.I. : "il s’agit de savoir... si le P.C.I.... est décidé à mettre à l’ordre du jour la grève générale (politique contre De Gaulle)... pour la défense des libertés ouvrières... ce qui sera d’autant plus facile que la situation économique, par l’autre bout, met elle aussi à l’ordre du jour le même moyen de lutte" (Lutte de Classes du 24-10-1945). Mais le P.C.I., bien que possédant un plus grand nombre de militants que nous dans les usines (et pas seulement dans la région parisienne), était incapable de mener des luttes grévistes en opposition avec les dirigeants staliniens de la C.G.T. De même qu’il avait emboîté le pas au P.S. et au P.C. en préconisant comme eux la participation au référendum plébiscitaire de De Gaulle, de même il avait complètement capitulé devant l’appareil de la C.G.T. qui, à l’époque, était le principal garde-chiourme dans les usines et s’opposait avec acharnement à toute revendication ("Produire d’abord, revendiquer ensuite" dixit Thorez). Et pendant que nous appelions les ouvriers à se soulever contre l’appareil cégétiste pour défendre leur droit à la vie, le P.C.I. se contentait d’une "opposition intérieure" dans le but de convaincre l’appareil (ou une partie de l’appareil) de passer du côté des ouvriers à une époque où P.C. et P.S. participaient au pouvoir ! Pour bien comprendre à quel point la version de Roussel (c’est-à-dire de "Lutte Ouvrière") est invraisemblable, il suffit de rappeler comment nous avons mené la grève Renault. Nous l’avons considérée comme le début d’une grève générale. Aussitôt la grève étendue à toute l’usine (le 29 avril), j’ai rédigé (le 30 avril) un tract, au nom du Comité de grève, appelant les travailleurs de toute la métallurgie à suivre l’exemple de Renault. Et, dans cette perspective, j’y posai une revendication nouvelle : l’échelle mobile des salaires, bête noire à l’époque de la C.G.T. et du gouvernement. Car, pour nous, tout élargissement de la grève devait se traduire par un approfondissement des revendications. Ainsi, à travers leurs propres luttes, les travailleurs devaient acquérir une conscience de plus en plus large qui, dans le cas d’une grève générale, aurait atteint le niveau politique sans lequel, pensions-nous, rien de décisif ne pouvait être fait par eux. Mais nos efforts vers Citroën, où nous n’avions plus de militants, furent enrayés par l’appareil de la C.G.T. et la grève Renault resta provisoirement isolée. Provisoirement, car si les staliniens furent assez forts pour fractionner la grève générale, celle-ci éclata tout de même au cours des mois qui suivirent dans les secteurs décisifs (S.N.C.F. notamment), prouvant ainsi le sérieux de notre orientation. J’espère que cette brève analyse incitera à réfléchir ceux pour qui agir c’est comprendre. Dans tout ce que nous entreprenions, nous ne regardions nullement le nombril des organisations se réclamant du trotskysme, mais seulement les grands problèmes nationaux et internationaux : nous nous efforcions d’agir au niveau de l’histoire. Et l’histoire, à cette époque-là, faisait de la Révolution non pas un motif d’exaltation dans les meetings et les fêtes champêtres mais une question de vie ou de mort non seulement pour l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine mais aussi pour toute l’Europe, y compris occidentale, où la situation de l’écrasante majorité des travailleurs était misérable et sans espoir. Barta »

Et il rajoutait : « Et si depuis 1951 Barta est resté complètement isolé malgré ses tentatives répétées dans toutes les directions, c’est tout simplement parce que les différentes organisations trotskystes et autres n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour les idées et l’expérience dont il était porteur, "Lutte Ouvrière" - les continuateurs !!! - pas plus que les autres. Possesseurs de recettes révolutionnaires salvatrices, les dirigeants de ces groupes agissent en dehors de l’histoire (Mai 1968 l’a bien confirmé) selon des formules et des orientations qui, valables il y a trente ans, le seront encore en l’an 2000. » Le combat contre le PCF et la CGT, principale arme de la bourgeoisie impérialiste au sein de la classe ouvrière, était au centre de la lutte de l’UC alors qu’il ne l’est nullement aujourd’hui de LO… Il faut rappeler que, plus encore que la social-démocratie en 1917-1920, le stalinisme représentait la force contre-révolutionnaire qui allait casser, détourner, tromper, salir la vague révolutionnaire et tuer les révolutionnaires. On se souvient par exemple du massacre des révolutionnaires et de soviets vietnamiens par les staliniens de Ho Chi Minh, du même type de massacre en Corée, du détournement de la révolution en Indonésie et aux Philipinnes pour ne citer que ces exemples marquants. Le tout petit groupe de Barta a eu lui aussi un militant assassiné par le PCF qui jouait son rôle de police de la bourgeoisie au service de la contre-révolution que voulait Staline allié aux grandes puissances impérialistes. A lire Lutte ouvrière, et sa version de ses origines dans l’Union communiste de Barta, on pourrait croire que ce groupe a toujours défendu la conception selon laquelle l’Etat ouvrier issu de la révolution prolétarienne était toujours présent, à son corps défendant, dans l’action de la bureaucratie russe. Mais cela est faux ! Barta avait, comme d’autres militants trotskystes dont Natalia Sadova, Munis et Péret, pris conscience que la guerre mondiale représentait une étape supplémentaire dans l’évolution de la bureaucratie stalinienne : elle ne représentait plus, même à son corps défendant, l’avancée de la révolution prolétarienne en 1917 mais une force liée indéfectiblement à la bourgeoisie et à l’impérialisme. Certes, en 1945, Barta continuait à parler de la perspective de la « défense de l’Etat ouvrier » y compris contre ses dirigeants staliniens, en les renversant par une révolution politique, comme le proposait Trotsky jusqu’à sa mort en 1940. Cependant, Barta explique lui-même que les interventions de l’Etat russe étaient apparues clairement, également pour lui, non seulement comme des actes contre-révolutionnaires, ce que Trotsky pensait déjà, mais comme des actes d’un Etat qui fait partie de l’ordre impérialiste mondial, ce qui est très différent. Il est remarquable que, dans toutes les citations de Barta que LO a fini par éditer, celles où Barta se détache de la « défense de l’URSS » n’apparaissent pas. Pourtant, en mars 1949, Barta, cité par Richard Moyon, écrit : Tout en ayant rompu avec la défense de l’URSS, nous restons sur la base de Trotsky." Lire aussi, toujours de l’UC, Jacques Ramboz dans "Lutte contre la guerre ou préparation de la guerre" dans La Voix des Travailleurs du 22 octobre 1947 : "Les travailleurs ne veulent pas être victimes d’un bloc contre l’autre." En mars 1949, Barta écrit : "Nous avons abandonné (la position traditionnelle de la défense de l’URSS) au moment où en avançant hors du territoire de l’URSS, la bureaucratie a inauguré une politique de pillage dans les pays occupés." Il est encore plus remarquable que l’organisation LO continue, sans en faire trop état publiquement, à considérer à l’intérieur que la Russie n’est toujours pas un Etat bourgeois et qu’elle reste marquée par l’héritage de la révolution d’Octobre ! Le plus remarquable étant que cette organisation n’estime pas nécessaire d’expliquer pourquoi la bourgeoisie mondiale prétende le contraire…. Pourquoi l’impérialisme cacherait-il que la Russie serait toujours un Etat anti-capitaliste, anti-impérialiste, anti-bourgeois ? Donc Lutte ouvrière en est restée à une thèse ancienne de Trotsky mais qui n’était déjà plus du tout celle de Barta, au moins depuis les thèses de l’Union communiste de 1949 et même avant. Bien sûr, cela ne permet pas de trancher sur qui a raison mais seulement sur la prétendue continuité de l’UC à LO. En fait, pour savoir si LO peut se dire successeur de l’UC, il faut considérer des questions fondamentales pour les révolutionnaires que sont l’Etat, le réformisme, l’impérialisme, le stalinisme, la question nationale, l’organisation autonome du prolétariat. Sur toutes ces questions clefs, il y a un monde entre l’appréciation et la conception de l’UC-Barta et celle de LO-Hardy. L’organisation de Barta ne pouvait pas écrire que l’Etat français devrait normalement embaucher, empêcher les licenciements et autres balivernes. L’organisation de Barta n’appelait pas à participer aux tromperies syndicales en prétendant que si ces « mobilisations » réussissaient, elles remonteraient le moral des travailleurs. L’organisation de Barta n’aurait pas écrit qu’heureusement le parti « communiste » français n’est pas mort ! Lutte ouvrière est une organisation française s’appuyant sur une fraction du milieu syndical plus une fraction des enseignants plus quelques éléments de la jeunesse lycéenne ou étudiante, ce qui, dans un vieux pays impérialiste qui opprime le monde, est la base d’une opinion politique « de gauche » et pas plus que cela, malgré le voile qui se dit drapeau rouge. Bien entendu, les militants et même les dirigeants peuvent parfaitement ne pas en avoir conscience et être persuadés qu’ils sont restés révolutionnaires et qu’ils sont seulement plus réalistes que nous. Ils se sont seulement adaptés à ce qu’ils appellent la réalité, c’est-à-dire l’opinion d’un certain milieu qui n’est en rien collectivement pour la destruction du système. Cela signifie qu’ils ont cessé d’être révolutionnaires.

Lettre de Barta : « Cher camarade Bois, [...] j’ai vivement regretté, depuis, d’avoir omis d’intercaler à la note 3 de la Mise au point après "Dans sa récente brochure consacrée à la grève Renault 1947, P. Bois", les mots suivants "qui fut l’âme de cette grève", car cela est conforme à la stricte vérité historique. La grève n’aurait pas eu lieu à ce moment-là et à plus forte raison sous notre direction sans P. Bois. Il ne suffit pas, pour qu’une organisation joue un rôle dans les événements, qu’elle ait une stratégie juste, qu’elle fasse de la propagande et de l’agitation au moyen de "mots-d’ordre" justes (correspondant au rapport de forces et au niveau de conscience des masses). Il faut sur le terrain des hommes capables d’inspirer une entière confiance aux ouvriers du rang pour que ceux-ci passent à l’action ! Et le Bois de l’époque a été pleinement à la hauteur de la situation par son activité et son courage. Car le plus grand courage n’est pas comme on l’imagine celui des barricades ou des prisons. C’est celui d’aller ouvertement contre le courant, dans la vie de tous les jours, au milieu des camarades de travail, soumis non seulement à certaines violences, mais risquer d’être incompris sinon écharpé par ceux à qui on s’adresse. Une anecdote peut illustrer cette situation. Après la première réunion, que Bois mentionne dans sa brochure, il m’a posé la question suivante : "Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?" (sous-entendu : "on déclenche la grève ?"). Et ma réponse a été : "Le pire ce n’est pas de se trouver en prison pour une grève réussie. Le pire c’est d’appeler les ouvriers à faire grève et se retrouver à quelques-uns au milieu de la cour !" A la suite de quoi une deuxième réunion fut prévue... C’est en travaillant durement du matin au soir, soumis aux pressions et parfois aux violences des staliniens que nos camarades en usine et particulièrement P. Bois ont lutté contre le courant (incompréhension des ouvriers pendant la première phase de notre travail). Mais si la grève a été dirigée par l’organisation politiquement, c’est à Bois que reviennent toutes les initiatives pratiques dans l’usine, où il fallait, la grève déclenchée, se comporter comme un capitaine sur un bateau à voiles dans une tempête... Si son inexpérience nous a valu par la suite l’échec de la manifestation autour de la Chambre des députés et de la première élection de délégués et si sa myopie politique nous a menés en fin de compte à une scission que je considère comme humiliante fin 1949 (en raison des "arguments" employés) il reste acquis que P. Bois a joué un rôle historique décisif dans la grève Renault 1947, où il a tenu, pour l’organisation, le rôle le plus difficile, moralement. Bien amicalement » Barta Lettre de Louise (Irène) à la direction de Lutte ouvrière Décembre 1972. « Camarades, J’ai pris connaissance avec surprise et peine de la réponse que vous avez faite à la Mise au point de Barta. Venant de votre part, qui revendiquez comme votre principal mérite de combattre les méthodes malhonnêtes au sein du mouvement ouvrier, une pareille attitude enlève toute justification morale à votre existence indépendante parmi les autres groupes "révolutionnaires". Tout en affirmant que "cette période de notre histoire (1939-1951) est peu connue de nos camarades", vous n’apportez aucun éclaircissement à ce sujet. Et pour cause. Cette période, sauf pour Bois de 1947 à 1949, n’est nullement, ou très peu, votre histoire. En revanche, vous vous permettez cette affirmation monstrueuse : "un passé auquel on renonce ne vous appartient plus" ! Voilà qui explique, enfin, pourquoi une brochure écrite par Barta en 1940 (La 2ème Guerre impérialiste mondiale), document historique, puisqu’il a été le seul à analyser correctement les perspectives du conflit et à défendre une position internationaliste au moment de la débâcle française, a été publiée par vous comme un document anonyme de l’Organisation -inexistante à l’époque ! Pourquoi une collection de Luttes de classes du temps de l’occupation allemande est réimprimée sans un mot ou une allusion à leur auteur, et que le Rapport sur l’organisation de 1943 est reproduit dans les mêmes conditions. De pareils procédés ont des précédents : nous appelons cela du stalinisme. Et au moment où les staliniens eux-mêmes commencent à parler du rôle de Trotsky dans la révolution russe, vous choisissez vous, de donner de Barta une image ridicule, après l’avoir tout simplement fait disparaître des textes et des actions dont il est l’auteur. Mais en l’occurrence la référence au passé n’est pour vous qu’un alibi pour créer chez vos militants un réflexe de discipline sans réflexion politique, et de justifier votre propre rôle dirigeant. "L’auteur de la mise au point fut en effet l’un des principaux dirigeants de notre tendance à une époque importante", écrivez-vous. Quels furent les autres ? Nommez les. Y en avait-il, hormis de jeunes camarades qui s’éveillaient seulement aux idées socialistes, suivaient des cours d’éducation et faisaient leur apprentissage ? Pourquoi parlerions-nous de Barta ? dites-vous. En effet, laissons les morts avec les morts, mais prenons leur dépouille pour nous en revêtir. Et c’est ainsi qu’on en arrive tout simplement à falsifier l’histoire dont vous assumez soi-disant l’héritage. A commencer par l’histoire de la grève Renault, "fait d’armes" de l’organisation. En 1971 vous avez publié une brochure sur la grève Renault d’avril 47, où le western le dispute au conte de fées, dans l’esprit de France-Dimanche et de son petit ouvrier de 25 ans. Lorsqu’à l’époque j’avais fait remarquer à la camarade D. que cela revenait à falsifier l’histoire, elle avait convenu que la brochure pêchait par omission. Omission, en effet, puisque dans cette brochure il y a une grande absente, l’organisation. On voit bien apparaître les Jeunesses socialistes et leur historique camionnette à haut-parleur, mais nullement les militants de l’U.C. Pourquoi cet oubli ? Il y a semble-t-il, chez l’auteur, un réflexe analogue à celui de Séguy déclarant : "Cohn-Bendit connais pas". Quand il est dit dans votre brochure que, le 1er mai, "le comité de grève tire un tract à 100.000 exemplaires qui sera diffusé sur le parcours du défilé", Barta a raison de rétablir la vérité dans sa mise au point en écrivant : "j’ai rédigé (le 30 avril) un tract au nom du comité de grève appelant les travailleurs de toute la métallurgie à suivre l’exemple de Renault". Car sans sa direction politique, cette grève aurait été l’une quelconque des innombrables luttes revendicatives que mènent les ouvriers. Quel sens y a-t-il à parler de la grève Renault, si ce n’est pour expliquer en quoi elle était différente d’une autre ? S’il est vrai que sans Bois -sans sa détermination et la confiance qu’il inspirait aux ouvriers- la grève n’aurait pas été possible, il est non moins vrai que les décisions du comité de grève étaient guidées par la volonté du mouvement de masse soutenu par tout l’organisation, le rôle des camarades extérieurs à l’usine étant aussi déterminant que celui des militants de l’intérieur. La valeur d’exemple de la grève, c’est qu’elle a révélé la capacité d’une avant-garde trotskyste à s’intégrer dans les événements et à en prendre la direction. Non sans un long travail de préparation : si une année auparavant, le 1er mai 1946, un de nos camarades (Louis 1), travaillant à l’usine Thomson dans le 15ème, a eu le courage de porter seul dans le défilé de la CGT une pancarte "Echelle mobile" -mot d’ordre banni à l’époque par la CGT- c’était une directive politique (de Barta) et non le geste spontané d’un ouvrier. Si l’U.C. a été en 1945 la première à vendre un journal trotskyste aux portes des usines, ce n’était pas non plus une action tentée au hasard. A l’objection des camarades que chez Gnôme-et-Rhône, fief stalinien, 600 staliniens s’attaqueraient à nous, Barta a répondu que s’il y avait 600 inscrits à la CGT, une trentaine seulement étaient des membres "disciplinés" du PC. Et l’expérience lui a donné raison. Mais ce n’est pas seulement la grève Renault qui est "revue et corrigée" par vous. Quand Barta parle du SDR et des raisons de sa disparition, tout votre commentaire se résuma à ceci : "que de grands mots pour décrire une affaire, somme toute mineure". Et pourtant ceux qui ont vécu, ou étudié, cette expérience, savent que la création du Syndicat -décidée à la suite d’un choix politique et non pas au hasard- a posé au groupe que nous étions des problèmes beaucoup plus complexes que la grève de mai elle-même : élaboration et défense des revendications, action de masse avec ou sans les dirigeants syndicaux, lutte pour l’unité d’action, pour la représentativé du SDR, pour un système électoral démocratique des délégués, etc. Ce travail s’est reflété dans 42 numéros de La Voix des Travailleurs, des milliers de tracts, des meetings, un travail d’éducation impulsé par les éléments non ouvriers du groupe. En octobre 49, le SDR a réussi à imposer l’unité d’action de toutes les organisations syndicales dans un cartel. Pour la première fois, la CGT s’est trouvée ainsi obligée de discuter et de compter avec des trotskystes déclarés, ou comme le dit Barta dans sa mise au point : "Nous avons imposé aux staliniens une unité d’action sans précédent : un meeting commun où chaque organisation a exprimé librement, à la même tribune, son point de vue sur la grève en cours. Ceci le 24 novembre 1949, en plein stalinisme !" C’était là également le résultat d’une analyse politique, qui n’était pas acceptée par tous les camarades. Dans le bulletin du SDR du 17 janvier 1950, Bois précisait dans une mise au point que "les écrits du journal La Lutte de Classes, organe de l’Union communiste (trotskyste) n’engagent en rien la responsabilité du SDR". Et dans le bulletin SDR de mars 1950 il commentait : "la grosse erreur c’était de s’illusionner sur l’unité à la tête, c’était de croire que l’expérience du cartel suffisait pour avoir la victoire". Cet épisode, qu’on l’explique comme on voudra, a bien existé dans notre histoire. Mais chez vous la bassesse du propos remplace l’argumentation. Déjà dans La Lutte de Classes (n°1, nouvelle série) qui reparaissait le 12 janvier 1950 après 33 mois d’interruption, Barta expliquait que la disparition du journal (remplacé par La Voix des Travailleurs de chez Renault) avait été "provoquée... par notre premier succès décisif". Des exemples de ce genre il en existe d’autres dans l’histoire du mouvement ouvrier. A défaut du développement d’un courant révolutionnaire, le succès de la grève et l’engagement politique qu’il réclamait de nous a fait succomber l’organisation. Cette analyse se trouve dans ce même numéro 1 de La Lutte de Classes. Seuls ceux qui mènent le train-train d’une politique à la petite semaine sont à l’abri de ce sort. Quand Barta dit que "l’arbre prolétarien a rejeté la greffe révolutionnaire", cela peut être vrai pour une époque et pour une période (à moins de penser que la conjoncture politique est nécessairement toujours ascendante). Aux jeunes militants de faire la preuve que cela n’est pas une vérité éternelle : la retraite ou même l’abandon d’anciens militants n’a jamais empêché les jeunes générations de persévérer et de monter sans cesse à l’assaut de la vieille société. Mais si cet "ancien militant" ne mérite que vos réflexions méprisantes, quelles sont les garanties que vous offrez, vous, dont la pensée politique n’a encore jamais eu l’occasion de s’illustrer ? Les leçons de morale ne peuvent camoufler l’indigence des idées. Et "l’amour propre de parti", derrière lequel vous vous réfugiez, ne peut, pour un socialiste, tenir lieu de pensée, d’esprit critique, et de respect de la vérité. » Irène. Lettre de Barta à Bois – 30 juin 1975 « Les problèmes fondamentaux de la construction d’un parti (et c’est l’objectif principal que vous faites figurer en tête de votre journal) sont surtout d’ordre qualitatif. Pour vous, c’est maintenant une question de vie et de mort. Rien ne sera résolu par la simple répétition ou l’accroissement du travail de la veille (en ce qui concerne la direction, bien entendu). Continuer ainsi c’est la sclérose définitive, quel que puisse être l’accroissement quantitatif. La construction d’un parti oblige à passer d’une étape à l’autre quels que soient les risques. Sinon vous serez un groupe parmi d’autres, dont le ciment sera les relations et les convenances personnelles beaucoup plus que l’attitude politique. » Barta à Bois, 11/03/1965 « Possesseurs de recettes révolutionnaires salvatrices, les dirigeants de ces groupes [les différentes organisations trotskystes] agissent en dehors de l’histoire (Mai 1968 l’a bien confirmé) selon des formules et des orientations qui, valables il y a trente ans, le seront encore en l’an 2000 : quand la Révolution est tarie à la source, son ombre n’est plus reflétée que par des simulacres révolutionnaires. » Barta, août 1972 « Mais en l’occurrence la référence au passé n’est pour vous qu’un alibi pour créer chez vos militants un réflexe de discipline sans réflexion politique, et de justifier votre propre rôle dirigeant. Et « l’amour propre de parti », derrière lequel vous vous réfugiez, ne peut, pour un socialiste, tenir lieu de pensée, d’esprit critique, et de respect de la vérité. » Lettre de Louise (Irène) à la direction de Lutte Ouvrière, Décembre 1972 « En effet, depuis longtemps, je déplorais l’absence d’une vie politique réelle au sein de l’organisation, l’absence d’objectifs clairement définis et, corollairement, l’absence d’une stratégie élaborée en vue d’une intervention consciente et efficace dans les événements. Chaque fois qu’un mouvement important s’est produit, nous nous sommes trouvés en dehors et, dans les meilleurs des cas, nous nous sommes contentés de suivre. De même, plus d’une fois, j’ai ressenti nos méthodes organisationnelles comme une application caricaturale de principes vidés de tout contenu réel, du fait même de l’absence de la politique qui aurait dû constituer leur justification. » Lettre de Lucienne à la direction de Lutte Ouvrière, 8 Janvier 1973

Concluons en donnant la parole à Lutte ouvrière sur Barta en réponse à la "Mise au point" de Barta adressée à Spartacus : « L’auteur de la Mise au point fut en effet un des principaux dirigeants de notre tendance en une époque importante. Il en fut pratiquement le fondateur en 1939-40. Il cessa toute activité en 1951, quand il découvrit, dit-il, que le prolétariat n’était décidément pas révolutionnaire. C’est encore cela qu’il tient à dire aujourd’hui aux jeunes générations : "L’arbre prolétarien" a rejeté "la greffe révolutionnaire" et "la révolution est tarie à la source", c’est ce qu’on pourra lire en conclusion de son texte. Alors pourquoi prendre la plume ? Pour communiquer sa propre démoralisation ? Pour justifier -auprès de qui ?- son propre renoncement ? Pour pouvoir écrire, dans un sursaut stérile : "J’ai écrit," "J’ai fait", "C’était moi" ! Eh oui, c’était ! Et s’il était encore l’homme qu’il fut, il n’aurait pas manqué de voir que ces qualificatifs qu’il nous décerne, et qui se veulent ironiques, s’appliquent intégralement, d’après son texte lui-même, à sa propre action passée. Si nos actions d’aujourd’hui sont des "simulacres révolutionnaires" parce que la révolution est "tarie à sa source", et si le SDR a disparu parce que "l’arbre prolétarien a rejeté la greffe révolutionnaire", alors on ne peut que conclure que l’action de Barta n’était, elle aussi, qu’un simulacre révolutionnaire. Si un "jeune ouvrier" (pas même ouvrier de surcroît !) "sans expérience", avait quelques excuses à ne pas l’avoir vu à l’époque, que dire du militant dont la "largeur de vues" était "à l’échelle nationale et internationale". On ne peut mieux cracher sur son passé. Nous dirons aussi, en ce qui concerne "l’héritage", qu’un passé auquel on renonce ne nous appartient plus. » Lutte ouvrière, Octobre 1972 « Dans les années 1950, Barta cessa pratiquement de militer. On ne peut dire autre chose de cette retraite d’un militant encore jeune, sinon qu’elle traduisit une déception personnelle résultant d’une perte de confiance injustifiée envers l’avenir du mouvement révolutionnaire et les capacités du prolétariat. » Lutte Ouvrière, Octobre 1976 Cela ne nécessite pas de commentaire….

CLAISSE André, dit GOUPIL ( 1918 - 2006 )

Communiste de gauche français

par Hempel André Claisse, dit Goupil, est né le 16 juillet 1918 à Paris XIVème. Jeune ouvrier membre de la CGTU en 1933, il devient membre des Jeunesses communistes en 1934. Il est tout d’abord enthousiasmé par le Front populaire. Il devient ensuite cheminot. Fait prisonnier sur le front en 1940, il ne restera prisonnier que trois mois. L’armée allemande renvoyait chez eux en particulier trois catégories de travailleurs indispensables à l’économie du pays : les cheminots, les postiers et les infirmiers. André est ensuite gardien de passage à niveau. A cette époque il rencontre Pierre Bois qui avait été sur les mêmes bancs de l’école. Il devient militant trotskiste à l’Union communiste et fait la connaissance de Barta, qui avait un certain charisme d’autant qu’il avait rompu avec le trotskysme officiel. L’U.C. l’envoie travailler ("faire de l’agit-prop") chez Citroën. Il n’y restera que six mois, menant une intervention par tract. Puis il ira s’embaucher à la Radiotechnique à Suresnes. "Goupil" est surtout connu dans le milieu révolutionnaire pour son implication dans la grève Renault de 1947 qui servit de prétexte aux faux communistes pour se retirer du "gouvernement de collaboration de classes". Journalistes superficiels et petits plumitifs gauchistes se sont surtout focalisés sur Pierre Bois. Or, André Claisse était déjà sur des positions bien plus claires politiquement d’indépendance de classe du prolétariat. Lors de cette grève, dont il n’est pas au début l’initiateur, il n’est pas enthousiaste à l’idée d’engager un combat d’envergure dans la difficile période de reconstruction. Il sera un court moment membre du comité de grève mené par la petite poignée de trotskystes de l’U.C. dont il est encore membre. Mais rapidement, il ne veut plus participer à ce comité à cause de ses divergences sur l’orientation de la grève. A la porte de l’usine Renault, il fait connaissance avec deux vendeurs du journal l’Etincelle (qui publient aussi la revue théorique Internationalisme ), Marc Chirik et Robert Salama du petit groupe de la "Gauche communiste de France" (GCF), un des rares groupes à avoir maintenu les positions internationalistes durant la guerre. Les discussions dans les cafés environnant achèvent de le convaincre qu’il est sur la même "longueur d’onde" que ces militants. Il défendait l’idée d’extension du mouvement, c’est cela l’essentiel lui répondirent les deux militants. Contrairement aux trotskystes corporatistes et ambigus vis-à-vis du "parti ouvrier stalinien", il estime qu’il ne faut pas limiter la protestation et le blocage aux seules usines Renault. Toute la classe ouvrière est concernée par l’austérité imposée par le gouvernement gaulliste-stalinien ! On ne peut le faire reculer que "tous ensemble" ! La grève qui dure et manifeste l’intransigeance de la masse des ouvriers jette l’émoi au sein du parti stalinien, il ne craint pas tant de perdre deux ou trois postes ministériels que de perdre son autorité terroriste sur la classe ouvrière. Goupil reste minoritaire dans l’action. Il n’est pas grand orateur non plus. Pourtant il ne subit aucune menace directe de l’appareil du PCF, plus effrayé par la détermination des ouvriers pour leurs 10 francs d’augmentation que par le danger d’être "doublé" par de petits groupes révolutionnaires, infinitésimaux et encore peu aguerris. La grève, vu les circonstances de l’immédiat après-guerre, en reste au simple niveau économique, même si les ouvriers ont conscience de ridiculiser les élus staliniens dans leurs fauteuils ministériels. Le repli, l’absence d’extension, signe la fin de la lutte. Conformément à leur vision trade-unioniste la minorité trotskyste dissidente de Pierre Bois en est réduite à former un nouveau syndicat à appelation dérisoire, le SDR (syndicat démocratique Renault) auquel Goupil refuse de se joindre, considérant que les seuls organismes véritablement contrôlables par les ouvriers ne peuvent que prendre la forme des conseils ouvriers en période révolutionnaire ; ce syndicat artificiel s’étiolera pendant trois ans avant de disparaître de la firme du losange. Goupil reste militant de la GCF jusqu’en 1952, date où cette minorité politique disparaît (suite à une erreur d’analyse sur le risque immédiat de déclenchement d’une troisième guerre mondiale, les dirigeants sont dispersés). Face à la vacuité politique en France et à l’évaporation de la GCF, Goupil adhère en 1953, à la Fraction Française de la Gauche Communiste (FFGC pour les initiés) animée par Suzanne Voute, c’est-à-dire au Parti communiste international (revue Programme communiste, dont Bordiga est la figure de proue légendaire) dont il restera membre jusqu’en 1971. A l’époque il est atteint par un premier cancer qui l’empêche de poursuivre toute activité militante. Il en est guéri quelques années plus tard. Il a toujours maintenu des liens épistolaires avec ses camarades. En 1990, il contacte le Courant Communiste International, groupe auquel il avait assisté à plusieurs réunions publiques comme à celles du PCI parisien. Ce groupe lui apparaît alors plus conforme à l’héritage historique des trois Internationales et armé d’un sens critique non fossilisé. Il n’en devient membre qu’en 1998 mais pour une courte durée : déçu par la vie interne de l’organisation qu’il juge insuffisante, il démissionne en l’an 2000. Il prend contact ensuite avec le BIPR (Battaglia comunista) dont il se sépare peu après. Il a pourtant été l’un des fondateurs de la revue Bilan et perspectives , petit groupe composé d’anciens très vieux militants de la Gauche révolutionnaire de l’immédiat après guerre et de quelques jeunes éléments, et qui s’aggrège au BIPR. Peu à peu délaissé par les uns et les autres, il continuait de recevoir diverses presses des minorités. Dans le fascicule "Barta, lettres à un jeune camarade" (cf. Les publications du GET, BP 12 92262 Fontenay aux Roses) où l’on peut lire sous la plume de Barta : "Toute l’organisation (ou l’essentiel) avait concentré son travail chez Renault (après Citroën), et avant Bois, un autre camarade ’Goupi’ était l’élément principal parmi quelques six militants (très dévoués et actifs) entrés dans l’usine" (...) Quelques semaines avant la grève Renault, un tiers environ (plutôt plus) de l’organisation avait fait faillite. Le camarade Goupi qui, avant Bois, était notre principal militant d’usine, a rompu (suivi de quelques militants extérieurs) avec nous en posant carrément la question de l’agitation dans les usines. Il voulait revenir en arrière, à l’époque où notre principale activité c’était des réunions de groupes étudiant la Révolution (en chambre !) et où l’action principale consistait à diffuser quelques numéros de "Lutte de classe" autour de soi ! (au moins Goupi a eu le mérite de poser la question politiquement)."

Sources : — HEMPEL Pierre, journal Le Prolétariat Universel, n°145 (octobre 2006), avec quelques modifications du texte original rendues nécessaires pour la parution dans la rubrique des notices biographiques ;

En quoi et pourquoi la construction de l’organisation Lutte Ouvrière est un échec du point de vue de la tâche de la construction du parti communiste révolutionnaire ?

LA GREVE RENAULT D’ AVRIL - MAI 1947 (extraits de la brochure de LO signée Pierre Bois)

.../... Fin 1946, la CGT, devant le mécontentement grandissant des ouvriers et son impuissance à obtenir quelques revendications pour compenser quelque peu la hausse des prix, essaie de trouver un biais pour réclamer des augmentations de salaires. Elle lance l’idée d’une "prime progressive de production" (PPP).

Au début de l’année 1947, elle annonce un "premier succès". Elle a obtenu une prime progressive de production de 2 francs de l’heure au coefficient 100 avec effet rétroactif en 1946.

Cette prime, loin de satisfaire les travailleurs, les révolte.

Dans le secteur Collas (Départements 6 et 18) à l’initiative d’un militant de la tendance trotskyste Lutte de Classe (Union Communiste) s’est constitué un petit groupe révolutionnaire. Les ouvriers qui composent ce groupe ne se réclament pas tous du trotskysme. Ce sont des ouvriers qui veulent lutter pour que ça change. Ils sont contre le capitalisme, mais ils ne se disent pas communistes, au contraire, car pour eux le communisme, c’est le PCF qui leur fait retrousser les manches et dont les militants responsables se conduisent en gardes-chiourmes.

L’ACTION SE PREPARE

Ils déclenchent une campagne d’agitation contre la prime progressive de production (PPP qui étant hiérarchisée, accorde davantage aux improductifs qu’aux productifs). Au Département 6 qui comprend 1200 travailleurs, ils lancent une pétition qui recueille 850 signatures, malgré l’hostilité et l’obstruction des dirigeants du syndicat CGT.

Le 15 février 1947, ils publient le premier numéro d’un bulletin intitulé La Voix des Travailleurs de chez Renault.

Ce même 15 février, la section syndicale organise une réunion pour désigner les représentants à une "conférence de production". De la prime et de sa répartition, il n’en est pas question. Les ouvriers qui sont à l’origine de la pétition invitent les travailleurs à se rendre à la réunion. Voici le texte de leur convocation :

Camarades des Départements 6 et 18,

Notre section syndicale convoque une réunion pour désigner les délégués à une conférence de production. Mais elle ne nous donne aucune réponse à notre pétition au sujet de la prime. Nous savons que les représentants syndicaux veulent étouffer notre protestation. Craignant d’avoir à s’expliquer sur la prime devant tout le monde, ils veulent refuser l’entrée de la réunion aux non-syndiqués.

Il ne faut pas nous laisser étouffer par leurs procédés bureaucratiques.

Tous ce soir à la cantine, syndiqués et non-syndiqués, pour imposer l’égalité de la prime. Des ouvriers du secteur.

Alors que d’ordinaire, les réunions syndicales sont désertées, ce jour-là, c’est plus d’une centaine de travailleurs qui viennent y assister.

Les dirigeants de la CGT ont prévu le coup et ont mis à la porte des militants qui interdisent l’entrée non seulement aux non-syndiqués mais également aux syndiqués qui ne sont pas à jour de leurs cotisations.

Il faut dire qu’à l’époque presque tous les ouvriers étaient "syndiqués" puisque cela était quasiment imposé par l’appareil syndical. Les timbres et les journaux étaient vendus ouvertement dans les ateliers et ceux qui les refusaient étaient vite repérés. Néanmoins depuis quelque temps, certains travailleurs faisaient la grève du timbre.

Les ouvriers qui étaient à l’origine de la pétition font alors observer que le fait de ne pas être à jour de ses cotisations, surtout pour une période inférieure à trois mois, ne pouvait pas être considéré comme une démission. Et comme ils sont, de loin, les plus nombreux, ils poussent un peu et rentrent dans la cantine qui sert de lieu de réunion.

Après le rapport du délégué sur la fameuse "conférence de production", plusieurs ouvriers interviennent pour s’opposer à la prime de production.

C’est alors que le secrétaire général du syndicat se lève furieux : "Il apparaît qu’on veut empêcher la CGT de parler (la CGT, c’est lui, pas les syndiqués). Il apparaît qu’ici on veut faire de la démagogie..."

A ce mot de démagogie, un ouvrier se lève en disant : "On a compris, la séance est levée." Et il sort, suivi de l’assistance, à l’exception de 13 fidèles de l’appareil syndical !

A la suite de cet incident, comme l’a si bien dit notre camarade, on a compris. On a compris que si nous voulions faire quelque chose, il faudrait le faire sans les syndicats et même contre eux.

Les camarades regroupés autour de La Voix des Travailleurs de chez Renault poursuivent leur activité. Ils sortent leur bulletin tous les quinze jours et font des réunions qui regroupent 10, 12, 15 personnes. Leur audience s’accroît. Bientôt des réunions ont lieu avec des membres du MFA (Mouvement Français de l’Abondance), mouvement économiste regroupant surtout de la petite maîtrise ; avec des anarchistes, des syndicalistes de la CNT, des bordiguistes et des trotskystes du PCI.

Ces assemblées réunissent 50 à 60 personnes mais dans une assez grande confusion, chacun voulant faire prévaloir son point de vue.

- Le MFA critiquent les hausses de salaires qui ne mènent à rien. Mais devant les hausses des prix contre lesquelles ils ne peuvent rien, ils acceptent de rallier la proposition d’une hausse de salaires.

- Le PCI (trotskyste) veut à toute fin baptiser ces réunions "Comité de lutte" pour les plier à une discipline commune tant pour les objectifs que pour l’organisation de l’action.

- Les anarchistes de la CNT discutent sur "l’instinct grégaire des masses". Ils n’ont pas de but. "Ce qu’il faut, c’est la grève, on verra bien après."

- Quant aux bordiguistes, ils sont divisés en deux tendances. Pour les uns ce qui compte surtout, c’est la "théorie" qu’il faut approfondir en attendant que les ouvriers soient d’eux-mêmes prêts à engager une lutte (sous leur direction évidemment). Les autres sont pour l’action immédiate afin de renverser le pouvoir bourgeois et de le remplacer par un pouvoir ouvrier mais sans la dictature (?) d’un parti. Climat assez peu favorable pour engager une action positive.

Les camarades de La Voix des Travailleurs de chez Renault rétorquent aux camarades du PCI qu’on ne peut pas s’intituler "Comité de lutte" ni agir en tant que tel.

"Nous sommes des camarades de tendances différentes - disent-ils en substance - avec une formation différente, donc avec des idées et des positions différentes. Se mettre d’accord entre nous est une utopie. Ce qu’il faut c’est travailler à organiser les travailleurs. C’est notre droit de chercher à les influencer selon nos convictions, mais c’est notre devoir de se soumettre à leurs décisions collectives.

Les "Comités", ce sont les organes de lutte de la classe ouvrière où les ouvriers élisent les représentants révocables à tout instant pour appliquer les décisions prises à la majorité des travailleurs.

Nous devons aider les travailleurs à constituer leurs comités et non nous désigner nous-mêmes comme "Comité de lutte".

Les camarades de La Voix des Travailleurs de chez Renault proposent donc de cesser les discussions qui ne peuvent qu’être stériles en l’absence du contrôle de la grande masse des travailleurs. Ils proposent que l’on se mette d’accord sur deux objectifs :

1/ face à l’augmentation des prix, de la politique du gouvernement et de la complicité des organisations qui se réclament de la classe ouvrière, proposer aux travailleurs de revendiquer une augmentation de salaires de 10 francs sur le taux de base ;

2/ considérant que seule la grève est capable de faire aboutir une telle revendication, faire de l’agitation pour la grève.

De fait, seuls les camarades de La Voix des Travailleurs de chez Renault font de l’agitation dans ce sens dans leur bulletin. La CNT, elle, publie des papillons où est inscrit en caractères de plus en plus gros le mot "GREVE" sans autre explication.

Cette agitation se développe dans un climat d’autant plus favorable que depuis quelques jours, en face de la poussée des prix, des réactions spontanées, mais toujours contenues et entravées par l’appareil stalinien de la CGT, se produisent dans différents secteurs de l’usine.

Voici à ce propos, ce qu’écrivait P.Bois, dans un article paru dans La Révolution Prolétarienne et intitulé "La montée de la grève" :

Depuis quelques semaines dans l’usine, se manifestaient divers mouvements qui avaient tous pour origine une revendication de salaire. Tandis que la production a augmenté de 150% en un an (66,5 véhicules en décembre 45 et 166 en novembre 46) notre salaire a été augmenté seulement de 22,5% tandis que l’indice officiel des prix a augmenté de 60 à 80%.

Dans l’Ile, c’est pour une question de boni que les gars ont débrayé ; à l’Entretine, c’est pour réclamer un salaire basé sur le rendement. Au Modelage-Fonderie, les ouvriers ont fait une semaine de grève. Ils n’ont malheureusement rien fait pour faire connaitre leur mouvement parce qu’ils pensaient que "tout seuls, ils avaient plus de chance d’aboutir". Au bout d’une semaine de grève, ils ont obtenu une augmentation de 4 francs sauf pour les P1.

A l’Artillerie aussi, il y a eu grève. Ce sont les tourneurs qui ont débrayé les premiers, le jeudi 27 fevrier, à la suite d’une descente des chronos. Les autres ouvriers du secteur se sont solidarisés avec le mouvement et une revendication générale d’augmentation de 10 francs de l’heure ainsi que le réglage à 100% ont été mis en avant. Cela équivalait à la suppression du travail au rendement. Sous la pression de la CGT le travail a repris. Finalement, les ouvriers n’ont rien obtenu, si ce n’est le réajustement du taux de la prime, ce qui leur fait 40 centimes de l’heure.

A l’atelier 5 (Trempe, secteur Collas), un débrayage aboutit à une augmentation de 2 francs. A l’atelier 17 (Matrices) les ouvriers, qui sont presque tous des professionnels, avaient revendiqué depuis trois mois l’augmentation des salaires. N’ayant aucune réponse, ils cessèrent spontanément le travail.

Dans un autre secteur, les ouvriers lancent une pétition pour demander la réélection des délégués avec les résultats suivants : 121 abstentions, 42 bulletins nuls comportant des inscriptions significatives à l’égard de la direction syndicale, 172 au délégué CGT, 32 au délégué CFTC.

Au secteur Collas, les ouvriers font circuler des listes de pétition contre la mauvaise répartition de la prime de rendement. D’autres secteurs imitent cette manifestation de mécontentement, mais se heurtent à l’opposition systématique des dirigeants syndicaux. L’atelier 31, secteur Collas, qui avait cessé spontanément le travail par solidarité pour l’atelier 5, n’ayant pu entrainer le reste du Département a été brisé dans son élan par les délégués. On le voit, depuis plusieurs semaines une agitation grandissante se manifestait. Partout volonté d’en sortir, mais partout aussi sabotage systématique des dirigeants syndicaux et manque absolu de direction et de coordination.

UNE TENTATIVE RATEE

Au milieu du mois de mars 1947, les travailleurs de l’atelier 5 (Trempe-Cémentation) débrayent pour réclamer une augmentation de 2 francs de l’heure.

Au Département 6, tout proche, des ouvriers qui publient La Voix des Travailleurs de chez Renault, mais qui ne sont pas officiellement connus en tant que tels, car la moindre "preuve" légale suffirait à les faire licencier, se rendent en délégation auprès des grévistes de l’atelier 5.

Le délégué de cet atelier, stalinien sectaire aussi grand que fort en gueule, les envoie balader. Non seulement il n’a pas besoin d’un coup de main des gars du Département 6, mais de plus il ne veut pas qu’ils compromettent son mouvement en se joignant à eux. Les camarades du Département 6 n’attendaient rien d’autre de cet individu, mais cela pose un problème. Que devons-nous faire ?

Si on se met en grève, les staliniens de la CGT vont hurler que l’on sabote "leur grève". Par ailleurs, il est certain que si nous devons tenter quelque chose nous avons intérêt à le faire pendant que d’autres sont déjà en lutte.

Très rapidement, les ouvriers décident de se mettre en grève. Cela représente une centaine de personnes sur les 1200 que compte le Département 6 et les 1800 du secteur Collas (6 et 18). Mais il n’est pas question de se mettre en grève à 100.

Tous les travailleurs en grève se répandent alors dans les ateliers pour demander aux autres ouvriers de venir se réunir dans le hall de l’atelier afin de décider tous ensemble de la poursuite ou non du mouvement.

A peu près la moitié du Département, soit 5 à 600 travailleurs, rejoignent le lieu de la réunion en arrêtant les moteurs. Mais tandis que se déroule le meeting, les délégués, qui étaient en réunion et qui ont appris la chose, reviennent en hâte, remettent les moteurs en route et engagent leur campagne de dénigrement, de démoralisation et de calomnies.

"Vous n’obtiendrez rien par la grève" disent-ils en substance. "Les patrons n’attendent que cela pour envoyer la police, et puis une grève, ça peut durer un mois, peut-être plus - Vous allez crever de faim - Vous vous laissez entraîner par des aventuriers, des anciens collabos", etc., etc. Les ouvriers ne sont guère sensibles à ces arguments. Seulement ils savent qu’ils ont contre eux la Direction et le gouvernement. Si en plus il faut se battre contre les syndicats, cela leur parait au dessus de leurs moyens.

Le mouvement reflue. Les moteurs retournent, les ouvriers retravaillent. Devant cet effritement, les camarades qui ont convoqué le meeting le terminent en constatant leur échec et en proposant de mieux s’organiser la prochaine fois.

VERS LA GREVE

Les camarades de La Voix des Travailleurs de chez Renault ne sont nullement découragés et ils continuent leur action.

Au début d’avril, ils font circuler une pétition pour réclamer une augmentation de 10 francs sur le taux de base. Partout où elle peut être présente, cette pétition recueille une grosse majorité de signatures.

Pour faire parvenir les pétitions à la Direction, il faut les faire porter par les délégués. Devant le succès de ces pétitions ceux-ci n’osent refuser mais ils sabotent. Là, ils font pression sur les ouvriers pour empêcher les listes de circuler, ici ils prennent les feuilles et les font disparaître.

Personne n’a d’illusions sur la valeur des pétitions, mais les travailleurs les signent d’abord parce que c’est un moyen d’exprimer leur mécontentement et de donner leur accord à une augmentation de salaire qui ne soit pas lié au rendement.

Ensuite parce que c’est un moyen de tester les délégués pour voir jusqu’à quel point ils osent s’opposer à leur volonté.

Enfin pour beaucoup leur signature est un désaveu de l’attitude des délégués voire la marque d’une hostilité qu’ils ne sont pas mécontents de pouvoir manifester.

On parle d’augmentation de 10 francs, on parle de grève. Il y a bien des bulletins La Voix des Travailleurs de chez Renault qui créent une certaine agitation, il y a bien des pétitions, il y a bien eu la tentative avortée du mois de mars, mais tout cela ne débouche sur rien. Certains ouvriers sont impatients. "Alors ça vient cette grève !" Mais d’autres sont sceptiques.

Dans une de leurs réunions, les ouvriers qui font paraître La Voix des Travailleurs de chez Renault décident d’agir.

Le jeudi 17 avril 1947, ils organisent un meeting à la sortie de la cantine. Evidemment, les ouvriers qui travaillent en équipe ne sont pas là. Mais la grande majorité de ceux qui travaillent en "normale" sont présents.

L’orateur monte sur le rebord d’une fenêtre d’un bâtiment situé juste à la sortie de la cantine. Il explique la situation aux travailleurs.

"Les prix augmentent, les salaires restent bloqués. Ce qu’il nous faut c’est 10 francs de plus sur le taux de base."

D’ailleurs, ce chiffre, il ne l’invente pas. C’est celui qui a été proposé par le secrétaire général de la CGT, Benoit Frachon, c’est celui qui a été retenu par le Comité confédéral. "Ce qu’il faut, c’est obtenir cette revendication. Et en fait il n’y a pas d’autres moyens que la grève. Les dirigeants de la CGT vont contre la grève, alors il faudra la faire sans eux, peut-être contre eux."

L’orateur réfute les arguments avancés par les délégués lors du débrayage manqué.

"On nous dit que l’on va crever de faim. Mais nous avons crevé de faim pendant cinq ans. On nous dit que le gouvernement va nous faire envoyer des gaz lacrymogènes comme le 30 novembre 1938. Pendant cinq ans il nous a bien fallu résister à autre chose que des gaz lacrymogènes. Les bombes ne nous faisaient pas seulement pleurer les yeux ; elles écrasaient nos maisons et nous avec."

"Vraiment, c’est à croire que ceux qui se réclament du "parti des fusillés", qui se disent les "héros de la Résistance" n’ont rien vu pendant les cinq ans qu’a duré cette guerre."

L’orateur montre sans fard les difficultés de la lutte : des privations, peut-être des coups, et en cas d’insuccès des licenciements. Mais parallèlement il rappelle les souffrances cent fois pires que "nous venons d’endurer pour des intérêts qui n’étaient pas les nôtres."

"Malgré des difficultés réelles, nous sommes tout à fait capables de mener une lutte et d’en sortir victorieux."

"Et ceux qui veulent nous décourager en prétendant que nous en sommes incapables nous méprisent ou ont des intérêts différents des nôtres, ou les deux à la fois."

L’orateur termine son exposé en appelant à la lutte. D’abord il propose le principe de voter une augmentation de 10 francs sur le taux de base. Toutes les mains se lèvent à l’exception d’une trentaine, les irréductibles du PCF.

Ensuite, il propose la formation d’un Comité de grève et demande des volontaires. Les amis de La Voix des Travailleurs de chez Renault lèvent la main. D’autres suivent.

Les candidats montent sur la tribune improvisée et l’orateur fait ratifier leurs candidatures par un vote.

L’assistance s’attend au déclenchement de la grève. L’orateur précise alors aux travailleurs que le Comité de grève qu’ils viennent d’élire va aller déposer la revendication à la Direction. Dorénavant, ce Comité est mandaté pour agir en leur nom. Il le fera. Mais pour l’heure il demande aux travailleurs de regagner leur travail.

Sitôt le meeting terminé, le Comité de grève se rend à la Direction du Département qui commence par faire des difficultés en prétendant que les membres du Comité de grève ne sont pas des représentants "légaux".

Les représentants du Comité de grève lui font observer qu’ils ont été élus non en vertu d’une loi bourgeoise mais par les travailleurs eux-mêmes. Le refus de discuter avec eux équivaudrait à un camouflet lancé aux travailleurs qui ne manqueraient pas d’en tirer les conclusions.

Le chef du Département change alors sa défense.

Ce n’est pas lui qui peut décider d’une augmentation de 10 francs de l’heure sur le taux de base. Il en référera à la Direction.

Le Comité de grève lui donne alors 48 heures pour donner la réponse de la Direction en lui rappelant que le principe de la grève a été voté par les ouvriers.

Manifestement, le chef du Département n’est pas du tout impressionné. Après le meeting il s’attendait à un mouvement de grève. Dans les circonstances d’alors ce ne pouvait être bien plus grave avec l’hostilité des délégués. Mais c’est toujours ennuyeux pour un chef d’avoir affaire à des conflits sociaux. Or, voilà que tout se termine au mieux par la vantardise de quelques "jeunots". Le travail a repris, pour lui c’est l’essentiel.

Le Comité de grève se réunit à plusieurs reprises pour essayer de trouver les meilleures conditions du déclenchement de la grève.

D’abord, il se renseigne sur l’état des stocks. Par des magasiniers, il apprend que les stocks de pignons sont assez faibles. Or c’est le Département 6 qui les fabrique.

Les membres du Comité de grève sont des O.S. inexpérimentés qui connaissent très peu le fonctionnement de l’usine. Il faut se renseigner sur les moyens de couper le courant à la centrale du Département dans des conditions de sécurité. Mais ils ne connaissent personne. Les gens qui vont nous renseigner sont-ils avec nous ? "S’ils sont au Parti communiste il y a de fortes chances pour qu’ils vendent la mêche. Par ailleurs donnent-ils de bons renseignements, sont-ils vraiment qualifiés pour les donner ?"

Les membres du Comité de grève savent tourner des manivelles, appuyer sur des boutons, mais tripoter des lignes de 5 000 volts, manoeuvrer des vannes de distribution de vapeur ou d’air comprimé, cela les effraie un peu. Il faut être prudent. Car ils savent qu’à la moindre erreur les staliniens ne manqueront pas de monter en épingle "l’incapacité de ces aventuriers".

Quand ils retournent voir le chef du Département, celui-ci n’a évidemment aucune réponse de la Direction Générale. Il faut donc agir.

Mais un double problème se pose. Le jeudi, c’est le jour de paye, et de plus, c’est le vote pour élire les administrateurs représentants les ouvriers aux Caisses de Sécurité sociale, organisme nouvellement créé.

Si on veut déclencher une grève avec le maximum de chances de succès, il est prudent d’attendre que les travailleurs aient la paie en poche. car une paye, c’est un quinzaine d’assurée.

Par ailleurs, déclencher une grève avant l’élection des administrateurs de la Sécurité sociale, c’est peu souhaitable.

Le Comité de grève sait que les dirigeants de la CGT et du PCF ne manqueront pas d’exploiter une telle décision en essayant de démontrer que le but des "anarcho-hitléro-trotskystes", puisque c’est ainsi qu’ils les nomment, est de saboter les élections des administrateurs de la Sécurité sociale pour nuire à la CGT.

Attendre le lundi suivant, c’est risquer de voir baisser la température qui est encore chaude. Il ne reste donc que le vendredi. C’est prendre le risque de voir couper le mouvement par un week-end. Mais d’un autre côté, cela offre l’avantage de vérifier l’ampleur de l’action au cours de la première journée et de permettre un repli sans trop de risques en cas d’insuccès.

Le mercredi 23 avril, le Comité de grève organise un meeting pour donner le compte rendu négatif de la démarche auprès de la Direction.

Voici le compte rendu de cette réunion fait par un témoin et publié dans La lutte de classe, journal de l’Union Communiste (trotskyste) à laquelle appartient le responsable du Comité de grève, Pierre Bois :

A 12h30, lorsque j’arrive, le trottoir (large d’au moins 8 mètres) est encombré d’ouvriers qui sont là par dizaines et discutent, tandis que, par paquets, les ouvriers sortant de la cantine continuent d’affluer. Toutes les conversations roulent sur le même sujet : ce qui va se passer tout à l’heure. Et le mot de grève circule.

Un tract diffusé dans la matinée, de la main à la main, nous a fait savoir que le Comité de grève, élu à l’Assemblée générale précédente par 350 ouvriers contre 8, a tenu à nous réunir afin de nous mettre au courant des démarches qu’il a effectuées auprès de la Direction.

Une heure donnée doit être respectée, et, à 12h30 précises, un camarade, qui est déjà sur la fenêtre, commence à parler.

Au premier rang de cet auditoire, bien plus nombreux que la fois précédente, où se retrouvent presque tous les ouvriers des deux Départements faisant la "normale", soit quelque 700 ouvriers, des coups d’oeil significatifs s’échangent ; les visages sont plutôt gais, quoique les esprits soient tendus.

Le camarade explique brièvement, en termes clairs, l’échec de la délégation, auquel d’ailleurs on s’attendait. Et, devant l’auditoire ouvrier attentif, il démontre que l’arme gréviste reste le seul moyen permettant d’obtenir satisfaction. Au milieu des cris d’approbation qui fusent de toutes parts, il explique que la grève à venir sera une lutte des plus sérieuses qu’il faudra mener avec résolution jusqu’au bout.

"Il ne sera plus question de jouer de l’accordéon ou de rester les bras croisés à attendre que ça tombe, mais il faudra s’organiser pour faire connaître le mouvement dans toutes les usines, faire des piquets de grève et défendre les issues de l’usine au besoin."

Répondant d’avance aux objections que pouvaient faire certains sur la perte d’argent que cela occasionnerait, et l’intervention toujours possible de la police, il indique que le paiement des jours de grève sera exigé.

"Quant aux lacrymogènes de la police, pendant plus de six ans nous avons reçu des bombes sur la gueule et on n’a rien dit. On s’est continuellement serré la ceinture avec les sacrifices que la bourgeoisie nous a imposés pour défendre ses coffres-forts. Et aujourd’hui, nous n’aurions pas la force et le courage d’en faire une infime partie pour nous ?" Appuyant ces paroles de cris bruyants, les ouvriers marquaient leur approbation.

Passant au vote, le camarade demande aux ouvriers de se prononcer sur la grève en tant que moyen à envisager dans les délais les plus courts. Tandis que quelques voix seulement votent "contre", les ouvriers votent "pour".

C’est alors que le délégué cégétiste, littéralement poussé par ses "copains" qui lui ont frayé un chemin, s’avance pour exposer son point de vue, ainsi que le camarade venait de le demander, invitant les opposants à émettre leur point de vue.

Malgré le calme relatif, les ouvriers étant curieux de connaître ses objections, il ne put éviter de s’attirer la réplique d’un ouvrier : "Tu vois, ici au moins, il y a de la démocratie."

Grimpant sur la fenêtre, parlant à voix basse et ne sachant pas trop quoi dire, le délégué entreprit d’expliquer aux ouvriers la "situation réelle en ce qui concerne les salaires" ; pour son malheur, il se mit à parler d’une délégation qui était allée voir Lefaucheux (avec la demande d’établir une égalité de salaires entre les ouvriers d’ici et ceux de chez Citroën, avec effet rétroactif) que d’ailleurs, ajoute-t-il, elle ne trouva pas.

Manifestement, les ouvriers vomissent les délégations et, à peine le délégué achevait-il ses dernières paroles que sa voix était couverte d’exclamations plus ou moins significatives : "Les délégations, on en a assez". "Jusqu’où comptez-vous nous mener en bateau ?". "On n’en veut plus de tes délégations, maintenant, ce qu’il faut, ce sont des actes". J’ajoute moi-même : "Egalité avec Citroën, mais là-bas ils crèvent de faim aussi".

Abrégeant son exposé, le délégué lança un "appel au calme", et une mise en garde "contre les démagogues" fut non moins huée que les "délégations".

Après quoi, il dut descendre pour céder la place à un ouvrier d’une trentaine d’années qui, grimpé sur la fenêtre, expliqua en quelques mots ce qu’il pensait des délégués et des délégations :

"Camarades, depuis des mois, on nous fait attendre des augmentations qui doivent toujours arriver demain. On nous a déjà fait l’histoire en février et on nous a dit que l’absence de Lefaucheux, à l’époque, avait empêché les revendications d’aboutir. Cela a recommencé hier, une fois encore, il n’était pas là. Et les délégués sont repartis, comme avant. Cela ne peut plus durer. Jusqu’à quand allons-nous nous laisser mener ? Maintenant, ce n’est pas des paroles qu’il nous faut, ce sont des actes."

Complétant dans le même sens ce que l’ouvrier venait de dire, le premier camarade parla du minimum vital qui fut mis à l’ordre du jour de la CGT, en novembre, et qui devait être appliqué avec effet rétroactif également. "Mais la CGT, dit-il, capitula sur le minimum vital et l’on ne parla plus ni du minimum vital ni de son effet rétroactif. Comment pouvons-nous croire à présent des personnes qui ont capitulé de la sorte ? Qu’est-ce qui nous prouve qu’ils ne capituleront pas de la sorte demain, avec leurs délégations ?"

Cet incident clos de la bonne manière, le camarade demande alors, pour clore la réunion, que les ouvriers manifestent par un second vote leur confiance au Comité de grève afin de l’habiliter à déclencher la grève au moment opportun.

Si la grande majorité qui accorda sa confiance au Comité de grève fut la même que précédemment, il n’en fut pas de même des "contre" qui voyaient leur nombre ramené à 8. Lorsque la majorité vota, un ouvrier qui se trouvait près du délégué lui cria à l’oreille : "Tu les vois, ceux qui sont pour l’action : rinces-toi l’oeil !"


Ainsi les ouvriers ont de nouveau voté pour la revendication des 10 francs sur le taux de base ; ils ont de nouveau voté pour la grève et dans une proportion plus importante, puisque ce jour-là même des "équipes" ont quitté le travail pour assister au meeting et que le nombre des participants a doublé depuis le 17 avril. De nouveau, les ouvriers ont réélu leur Comité de grève qui s’est accru de quelques membres.

De plus, estimant que la responsabilité de la grève incombe à la Direction, ils revendiquent le paiement des heures de grève.

Bois clôt le meeting en demandant de nouveau aux ouvriers de reprendre le travail en attendant les décisions du Comité de grève. Il leur rappelle que, dès maintenant, la grève est décidée et qu’elle sera déclenchée au moment qui paraîtra le plus opportun au Comité de grève.

Certains travailleurs commencent à s’impatienter ou à ironiser. "Ils se dégonflent". Les membres du PCF et de la CGT rient sous cape. Pour eux, ils ont affaire à des petits garçons.

Nous sommes mercredi et les membres du Comité de grève, eux, savent qu’il faut attendre la paye et l’élection des administrateurs de la Sécurité sociale, donc le vendredi. Ils ne sont pas mécontents que certains ne les prennent pas au sérieux car ils veulent aussi mettre de leur côté l’effet de surprise et, au fond d’eux-mêmes, ils sont assez satisfaits du bon tour qu’ils vont jouer (du moins ils l’espèrent) à ceux qui les prennent pour des petits rigolos.

Mercredi donc, jour de meeting, le Comité de grève se réunit le soir après le travail, car tous sont des O.S. et aucun n’a un quelconque mandat officiel. Ils se réunissent dans un sous-sol. Dans une salle au dessus, se réunit une cellule du PCF, ce qui fait dire à un membre du Comité de grève : "S’ils savaient ce qu’on fait, ils diraient encore qu’on fait du travail "en dessous."

Pierre Bois rappelle aux membres du Comité de grève les raisons du choix de la date du vendredi et réclame de tous les membres du Comité de grève l’engagement de garder le plus grand secret sur nos intentions. Toute indiscrétion sera considérée comme une trahison et traitée comme telle.

Mais les membres du Comité de grève sentent suffisamment l’importance de leur rôle et ont suffisamment conscience de leurs responsabilités pour ne commettre aucune indiscrétion.

Le Comité de grève décide donc de déclencher la grève pour le vendredi matin. Le Comité de grève se compose de 11 membres. Il faut prévoir des piquets à toutes les portes dès 6 heures du matin ainsi qu’aux postes-clés : Centrale électrique, Transformateur, etc.

Il faudrait une cinquantaine d’ouvriers pour les piquets. Mais en plus, il faut garder le secret de l’opération pour bénéficier de l’effet de surprise. Cela est possible à 11 personnes qui, de plus, se sentent responsables pour avoir été élues par leurs camarades. A cinquante, on prend indiscutablement un risque.

Le Comité de grève prend donc les dispositions suivantes : la grève est décidée pour le vendredi 25 avril. Mais seuls les membres du Comité de grève sont au courant et ils ne doivent sous aucun prétexte donner connaissance de cette décision à qui que ce soit. Chaque membre du Comité de grève doit recruter 5 ouvriers pour leur demander de venir vendredi matin à 6 heures en leur expliquant qu’il s’agit de faire une répétition pour préparer la grève. Mais même à ces camarades qui viennent en principe pour une répétition, il est démandé de ne pas faire savoir qu’ils viendront ce jour-là.

La journée du jeudi 24 avril se passe sans histoire. Les ouvriers touchent la paye, on élit les administrateurs de la Sécurité sociale. La grève, on en parle bien sûr, mais on n’ose plus tellement y croire.

LA GREVE EST DECLENCHEE

Vendredi 25 avril, les permiers ouvriers qui arrivent à 6h15 pour commencer à 6h30 trouvent un piquet à la porte qui distribue un tract très court. Ce n’est pas un tract ordinaire. C’est un ordre du Comité de grève. Ordre donné au nom des travailleurs qui ont mandaté ce comité.

ORDRE DE GREVE

Le Comité de Grève composé des camarades :

Quatrain < atelier 31

Bois Merlin Lévêque Vayer < magasin

Shartmann < atelier 30

Lopez Alvarez < atelier 101

Faynsilberg < atelier 317

Delaunay < atelier 236 Gadion)

élu démocratiquement à la majorité des ouvriers à la réunion générale du 23 avril et mandaté pour engagé la bataille des 10 francs lance le mot d’ordre de grève aux ouvriers des Départements 6 et 18 pour le VENDREDI 25 AVRIL à 6h30 du matin.

La revendication présentée est :

1°/ 10 francs d’augmentation de l’heure sur le taux de base.

2°/ Paiement des heures de grève.

Le Comité de Grève met en garde les ouvriers contre certains éléments défaitistes qui n’hésitent pas à affirmer à l’avance que nous serons battus. Ces gens ont une telle peur de NOTRE VICTOIRE qu’ils ont déjà tenté des manoeuvres policières de mouchardage pour sabrer l’autorité des membres du Comité.

Le Comité de Grève invite les ouvriers en grève à se conformer strictement aux directives qui leur seront données.

Dans le combat que nous engageons, chaque ouvrier aura une tâche précise à remplir. Nous devons être disciplinés et résolus. Ce que chacun fait TOUS les jours pour le patron, nous devons être capables de le faire pour nous-mêmes.

La victoire est à ce prix.

TOUS UNIS DANS L’ACTION, ET NOUS ARRACHERONS NOS LEGITIMES REVENDICATIONS.

Le 25-4-47 Le Comité de Grève

Les ouvriers arrivent, lisent l’ordre de grève. La plupart restent habillés et attendent l’arrivée des ouvriers de la "normale" à 7h1/2, puis l’heure de meeting à 8 heures. Quelques uns sont sceptiques. Il leur est difficile de se débarrasser de leurs habitudes. Ils vont au vestiaire, enfilent leur "bleu", lentement se dirigent vers leur machine.

Fin avril, à 6h30, il ne fait pas encore très clair. Ils actionnent l’interrupteur. Tiens ! pas de lumière ! Ils appuient sur le bouton de mise en marche de leur machine. Rien. Cette fois, on dirait bien que c’est la grève. Ceux qui y ont cru dès le départ, et ne se sont pas déshabillés viennent les regarder. Ils sourient d’un air narquois.

"Alors, tu n’as pas lu le tract, tu ne sais pas que c’est la grève. Tu ferais mieux d’aller te rhabiller, le courant n’est pas prêt de revenir. Regarde un peu !"

En effet, au fond de l’atelier, là où se trouve un transformateur sur lequel on lit : "courant 5 000 volts, danger", les grilles de sécurité ont été enlevées, la manivelle est abaissée, le courant coupé et un piquet d’une dizaine de grévistes monte la garde.

A un moment donné, un chef qui vient d’arriver n’en croit pas ses yeux, il s’approche du piquet : "Vous avez coupé le courant, il faut le remettre tout de suite, il y a des appareils de sécurité qui ne peuvent fonctionner sans courant ; vous risquez de tout faire sauter."Imperturbable, un membre des piquets de grève lui rétorque : "T’en fais pas, papa, on a pris nos précautions et si tu as la trouille tu n’as qu’à retourner dans les toiles retrouver bobonne."

A la porte, les piquets de grève distribuent l’ordre de grève à tous les ouvriers qui arrivent. La plupart gagnent le terre-plein où ils sont invités au meeting. Quelques uns, trop heureux de voir que "ça marche", retournent arroser ça au bistrot qui est à l’entrée des ateliers.

A 8 heures, le meeting commence dans le hall. P. Bois rappelle les raisons de cette grève. Ils expliquent aux grévistes les raisons qui ont amené le Comité de grève à déclencher la grève ce vendredi :

"Maintenant l’action est engagée. Elle ira jusqu’au bout."

Il demande une dernière fois aux ouvriers de confirmer leur choix et de s’engager.

"Si nous sommes des mauviettes, il est encore temps de reculer. Sinon, en avant !"

Pour ce dernier vote, P. Bois demande aux ouvriers du Département qui sont pour la grève de se placer sur la gauche. La grande masse des travailleurs prend place à gauche. Ceux qui sont contre à droite. Les délégués et quelques membres du PC se retrouvent seuls à droite. Les abstentions au fond de l’assistance. L’ensemble des blouses blanches et quelques blouses grises gagnent le fond. Le vote est acquis. La grève est effective.

Le secrétaire général du syndicat, Plaisance, qui est venu assister au meeting, demande alors la parole. Il n’approuve pas cette grève des 10 francs sur le taux de base mais en tant que militant responsable de la CGT, il a assisté au vote (sourires de l’assemblée) et il s’incline devant les décisions des travailleurs.

Plaisance, le secrétaire de la CGT, et quelques délégués se joignent à elle.

Les membres de la délégation, des ouvriers du secteur Colas, sont ahuris de voir avec quelle aisance les "responsables" syndicaux se déplacent dans les bureaux, sourient aux grands caïds, leur serrent la main. Vraiment, ils sont bien dans la maison.

Mais malgré leur connaissance des lieux et des personnes, quand la délégation arrive devant le bureau du président-directeur général Lefaucheux, il n’y a personne pour la recevoir. M. Lefaucheux est, parait-il, au Cameroun.

Nous sommes reçus par le directeur du personnel et quelques autres grands "pontes" qui ne peuvent rien faire sans M. Lefaucheux. L’entrevue est vite terminée.

Pierre Bois dit alors au directeur du personnel M. Le Garrec, qui demande aux membres de la délégation de reprendre le travail en attendant le retour du directeur général : "Nous constatons que vos pouvoirs sont limités. Nous vous aurons prévenu. Si Monsieur Lefaucheux veut voir son usine remarcher, qu’il se dépêche de rentrer pour nous accorder les 10 francs sur le taux de base."

Aux Départements 6 et 18, le Comité de grève s’organise. Il prend possession d’un bureau. Il reçoit des informations, donne des ordres. Quelques ouvriers en liesse font des stages un peu trop prolongés au bistrot. Le Comité de grève décide de ne laisser sortir les ouvriers que sur présentation d’un bon de sortie signé par lui. Des consignes sont données aux piquets qui exécutent scrupuleusement.

Au Comité, on est plus large. On délivre facilement un bon de sortie sauf à ceux qui commencent à avoir la langue un peu trop pâteuse. Ils sont peu nombreux et la grande majorité des ouvriers approuvent cette mesure. Ils ont la fierté de leur mouvement et ils ne voudraient pas qu’il soit entaché des excès de quelques individus qui ne se contrôlent pas. Tout se passe d’ailleurs très bien et sans heurts.

Parallèlement, à la demande du Comité de grève, se sont constitués des groupes d’ouvriers qui se répandent dans l’usine pour appeler les travailleurs à se mettre en grève. Des ateliers entiers débrayent, mais les délégués et les militants de la CGT remettent les moteurs en route, exhortant les travailleurs à ne pas se laisser entraîner.

Il s’ensuit une assez grande confusion. Dans les ateliers, les ouvriers débrayent, reprennent le travail, redébrayent. Ce n’est qu’aux Départements 6 et 18 que la grève est totale : les ateliers sont fermés, les camions qui doivent passer par ce secteur pour aller d’un atelier à l’autre sont stoppés.

Il n’y a que l’atelier 5 (Trempe-Cémentation), celui qui avait débrayé seul un mois plus tôt, dominé par un stalinien de choc, qui continue imperturbablement son travail. Les grévistes des Départements 6 et 18 les laissent travailler. Les portes sont bouclées ; quand ils n’auront plus de pièces, ils finiront bien par rejoindre le mouvement ou s’arrêter. D’ailleurs, des femmes de cet atelier qui font un travail absolument épouvantable sympathisent déjà avec les grévistes.

A un moment, le directeur du personnel vient au Département demander au responsable du Comité de grève de laisser passer les camions. Devant son refus, il menace :

"Vous prenez un gros risque, il y a entrave à la liberté du travail."

— - Pardon, c’est vous qui faites entrave au droit de grève, mais si vous voulez demander vous-mêmes aux ouvriers de saboter leur grève, vous avez la parole."

— - Présenté comme cela, vous avez le beau rôle."

Et le monsieur quitte les lieux.

A midi, place Nationale, Plaisance, secrétaire du syndicat CGT, harangue les travailleurs : "Ce matin, une bande d’anarcho-hitléro-trotskystes a voulu faire sauter l’usine." Protestation indignée de ceux qui savent. Etonnement de ceux qui ne sont pas au courant.

Ce premier vendredi de grève se termine sur deux visites. Plaisance, secrétaire de la CGT, qui le matin avait dit aux ouvriers de Collas que bien qu’il n’approuvait pas ce mouvement il se ralliait aux décisions des travailleurs, se voit vivement reprocher son attitude de midi où il a prétendu que des bandes "d’énergumènes anarcho-hitléro-trotskystes" avaient voulu faire sauter l’usine.

Il est pris sérieusement à partie par des ouvriers et tente de se justifier en prétendant "qu’en 1936, faire sauter l’usine, cela voulait dire la mettre en grève". "--- Enfin, les copains, vous ne vous souvenez plus !"

Vieux renard hypocrite va ! il devra quitter l’atelier sous les huées des ouvriers et surtout des ouvrières.

C’est également le directeur du personnel, M. Le Garrec, qui vient voir ce qui se passe et essayer d’influencer les travailleurs. Il faut signaler que Le Garrec avait pris sa carte du PCF à la "Libération", sans doute pour augmenter son autorité sur le personnel dans cette période délicate, suivant en cela l’exemple du P.D.G. Lefaucheux qui était devenu également président de France-URSS.

Un ouvrier espagnol qui a participé à l’insurrection des Asturies en 1934, qui a fait la guerre d’Espagne à Barcelone et qui est membre du Comité de grève, le prend alors à partie : "Monsieur le directeur, hier c’est vous qui commandiez "l’ousine", demain c’est peut-être la police, mais aujourd’hui ce sont les ouvriers. Vous n’avez rien à faire ici."

Interloqué, le directeur du personnel rétorque :

"Je ne discute pas avec les étrangers."

Ce qui lui vaut cette réplique :

"Monsieur le directeur, il y a un étranger ici, c’est vous. Ici il n’y a que des ouvriers et le bourgeois qui se présente. L’étranger, c’est vous parce que vous n’êtes pas de la même classe. Pour les travailleurs il n’y a pas de patrie, il n’y a que des classes. Allez ! Ouste ! Sortez !" Bonne leçon d’internationalisme donnée au directeur "communiste".

LA GREVE SE DEVELOPPE

Le samedi et le dimanche, les ateliers en grève sont occupés par quelques piquets, mais rien d’important ne se passe. La décision, c’est lundi que nous la connaîtrons. Le Comité de grève s’y prépare.

Le lundi matin, il distribue un tract où il demande à tous les travailleurs de l’usine de se joindre à ceux du secteur Collas déjà en grève. Il les invite à un meeting place Nationale à 12h30.

Des groupes de grévistes se présentent aux portes de l’usine pour distribuer le tract du Comité de grève. Dans de nombreux secteurs ils sont agressés par des militants du PCF. Cela les rend furieux.

"Quoi, non seulement ils sont contre la grève, mais en plus ils nous tabassent."

Pendant toute la matinée, les grévistes du secteur Collas préparent le meeting de 12h30. Ils savent que le PCF et la CGT risquent de venir en force avec des voitures munies de haut-parleurs pour saboter le meeting. Ils préparent des porte-voix en carton et en tôle. Le Comité de grève décide que si le PCF et la CGT viennent avec des voitures haut-parleurs qui couvrent la voix des orateurs, ils tiendront le meeting à l’intérieur de l’usine.

Dès 11 heures, les grévistes de Collas se répandent dans les ateliers pour appeler au meeting (sauf les piquets qui restent à leur poste). Comme le vendredi, cela entraîne des débrayages, des reprises, des redébrayages.

A 12h30, les groupes se rapprochent de la place Nationale qui est déjà noire de monde. Dans la rue, quatre voitures haut-parleurs. Deux des syndicats, une de L’Humanité et une quatrième bien plus puissante.

P. Bois, à la tête du cortège, prend contact avec les groupes qui ont parcouru les ateliers. "Ca y est, ils ont amené la grosse artillerie. Il va falloir faire notre meeting à l’intérieur de l’usine."

Soudain, un camarade vient vers nous :

"Alors, qu’est ce que vous faites, pourquoi vous vous êtes arrêtés ?"

"Tu n’as pas vu, il va falloir rester à l’intérieur. Avec toutes leurs radios, dehors on ne pourra pas se faire entendre."

"Mais non, venez, la plus grosse c’est à nous. Les Jeunesses socialistes tiennent leur congrès. Ce matin, ils sont venus nous voir. Nous leur avons demandé s’ils ne savaient pas où on pourrait trouver une voiture-radio. Ils ont accepté de nous prêter la leur, et à l’oeil ! Venez dehors, les communistes sont malades."

Et de fait, nous pouvons tenir notre meeting. Notre haut-parleur est plus puissant que les trois autres réunis.

Dès la fin du meeting, nous nous dirigeons vers l’usine O située à 1 km de là. Quand nous arrivons, ça débraye.

A notre retour à Collas, le bureau du Comité de grève est submergé par des dizaines de délégations. Certains viennent en isolés, d’autres viennent au nom de leur atelier, d’autres encore se sont fait élire et représente un Département entier. Le soir, plus de 10 000 travailleurs sont en grève.

LA CGT PREND LE TRAIN EN MARCHE

Le lendemain, mardi 29 avril, dès le matin, il y a 12 000 grévistes. La CGT tente alors une manoeuvre. Elle organise un débrayage de 11h à 12h pour soutenir ses revendications. Personne n’est dupe. Ceux qui n’étaient pas encore en grève débrayent à 11h, mais ils ne reprendront pas le travail. A partir de ce moment, la grève est totale dans toute l’usine.

Dans l’après-midi, les grévistes de Collas vont manifester à plus de 2 000 à la Direction. Lefaucheux est absent. Il est au ministère. Le soir, à son retour, le nombre de manifestants ayant sérieusement diminué, il refuse de recevoir le Comité de grève. Il essaye même de jouer au dur :

"Dans la Résistance, on m’appelait le commandant Gildas.", voulant montrer par là qu’il ne se laisse pas influencer.

Le lendemain, mercredi 30 avril, le Comité Central de Grève qui s’est constitué autour du Comité de grève de Collas lance l’ordre de grève générale à toute l’usine.

En fait, la grève est déjà effective depuis la veille, mais le Comité Central de Grève en donnant cet ordre, au nom des nombreuses délégations qui ont constitué un Comité Central de Grève de 105 membres, tient à prendre la responsabilité du mouvement.

La CGT, dans un tract calomniateur, annonce un meeting pour le soir au square Henri-Barbusse. Puis finalement, elle décide de tenir son meeting dans l’Ile dans le but de reprendre la situation en main.

Pendant ce temps, le Comité Central de Grève délibère. Mais brusquement, on vient l’informer que les commandos cégétistes sont en train de "balayer" les piquets de grève. Le CCG suspend sa séance et se rend dans l’Ile où il tente sans succès de parler au meeting de la CGT.

Au retour, des énervés de la CGT menacent de liquider des membres du Comité de grève en les "balançant" dans la Seine. Des ouvriers s’interposent et, finalement ; tout rentre dans le calme.

Le soir, les staliniens s’organisent pour venir déloger les grévistes de Collas qui occupent leur Département. La défense s’organise : caisses de boulons, de pignons, air comprimé pour pulvériser de l’acide, etc. Apprenant que les grévistes de Collas sont prêts à la riposte, les cégétistes renoncent à leur projet.

Jeudi 1er mai, le défilé cégétiste a lieu de la République à la Concorde. Le Comité de grève tire un tract à 100 000 exemplaires qui sera diffusé sur le parcours du défilé. Ce tract qui appelle à la grève générale est tiré aux Entreprises de Presse Réaumur. Les ouvriers de cette entreprise abandonnent leur salaire pour le tirage de ce tract en signe de solidarité.

Sur le parcours de la manifestation du 1er mai, de nombreux accrochages, parfois violents, ont lieu entre les membres du service d’ordre cégétiste et les grévistes auxquels se sont joints des membres des Jeunesses socialistes.

Le 2 mai, le Comité de grève envoie de nombreuses délégations à la porte des entreprises pour appeler les travailleurs à la lutte.

Partout, ils rencontrent la sympathie des travailleurs qui, dans de nombreux secteurs, se mettent eux aussi en grève. Mais le plus souvent, les nervis du Parti communiste provoquent des bagarres et le travail reprend. Ainsi, chez Citroën Balard et à la SNECMA Kellermann.

Dans l’usine, la CGT intensifie sa campagne de calomnies. Elle organise un référendum pour ou contre la continuation de la grève prévenant les travailleurs que la solution du conflit est subordonnée à une décision du gouvernement. 21 286 travailleurs prennent part au vote : 11 354 s’expriment pour la continuation de la grève.

8 015 s’expriment pour la reprise du travail.

1 009 votent nul.

538 s’abstiennent.

La CGT s’incline devant cette décision des travailleurs, mais elle continue sa campagne de dénigrement.

Le Comité de grève est informé par l’intermédiaire d’employés travaillant dans les bureaux que des gens "bien placés" pourraient lui ménager une entrevue avec le ministre du travail Daniel Meyer.

Ne voulant négliger aucune possibilité de règlement du conflit, une délégation du Comité de grève se rend chez un certain M. Gallienne.

Très vite, les délégués se rendent compte qu’ils sont chez un ancien bras droit de Louis Renault qui voudrait essayer de manoeuvrer le Comité de grève dans une opération anti-nationalisation. Ils arrêtent là toute discussion.

Le 8 mai, le Comité de grève obtient une entrevue avec un député MRP, Beugniez, président de la Commission du Travail à l’Assemblée Nationale. Ce monsieur veut surtout voir s’il n’y a pas dans ce conflit des éléments anti-cégétistes qui pourraient favoriser la CFTC. Nous lui disons son fait et il est vraiment très déçu de constater notre détermination.

C’EST LA REPRISE

COLLAS CONTINUE SEUL

Le vendredi 9 mai, la CGT publie un tract où elle annonce que la Direction a accordé 3 F de l’heure sur la prime de production. Sur cette base, elle appelle les travailleurs à reprendre le travail.

Par 12 075 voix contre 6 866 le personnel décide la reprise.

Mais au secteur Collas d’où est partie la grève, la grande majorité est pour la continuation de la lutte.

Le lundi 12 mai, le travail doit donc reprendre. Mais le Comité de grève estime que si la grève doit cesser, la reprise doit se faire dans l’ordre comme le déclenchement du conflit.

Il convoque donc les travailleurs à un meeting dès le matin à 8h. Mais les travailleurs ne sont nullement décidés à capituler.

Le responsable du Comité de grève, P. Bois, explique alors :

"Si nous n’avons pas pu faire plier la Direction sur la revendication essentielle des 10 francs sur le taux de base alors que toute l’usine était en grève, il serait utopique d’espérer une victoire en poursuivant la lutte dans un seul secteur.

Malgré tout, nous ne pouvons accepter une défaite."

Il propose de continuer la lutte jusqu’au paiement des heures de grève.

L’inspecteur du travail vient essayer de démoraliser les grévistes en leur jouant le petit couplet de l’entrave à la liberté du travail. Rien n’y fait. Les travailleurs votent à une très forte majorité pour la proposition du responsable du Comité de grève.

La solidarité s’organise. Dans la seule journée du lundi de la reprise, 50 000 francs sont collectés par les autres secteurs de l’usine qui ont repris le travail, faisant par là la preuve qu’ils ne sont nullement hostiles aux grévistes de Collas.

La CGT intensifie sa campagne de dénigrement et de calomnies, traitant les grévistes "d’énervés", "d’agités", "de diviseurs" et exigeant que le ministre du Travail, Daniel Meyer, prenne des mesures pour faire tourner l’usine.

Mais le secteur Collas ne tourne pas, il paralyse le reste de l’usine, et la Direction s’inquiète. Elle fait savoir au Comité de grève qu’elle est prête à recevoir une délégation du Comité de grève mais "accompagnée des délégués régulièrement élus". Le Comité de grève accepte.

Bien sur, la Direction veut sauver la face en recevant d’une façon non officielle le Comité de grève. Mais chacun comprend cette astuce juridique, et personne ne voit de compromission à se faire accompagner par des délégués qui ont toujours été hostiles au mouvement. Ceux-ci d’ailleurs non plus ne se sentent nullement gênés de se compromettre avec les "anarcho-hitlero-trotskystes’ du Comité de grève, trop heureux de l’honneur que leur fait le patron en leur demandant, en bons larbins qu’ils sont, d’ouvrir la porte aux "énervés".

Le président-directeur général commence un discours où il met en garde le Comité de grève contre les dangers de la poursuite du conflit : danger pour l’entreprise, danger pour la nationalisation, danger pour les ouvriers.

Pierre Bois lui fait remarquer qu’au point où en sont les choses, il lui est très facile d’écarter tous ces dangers en accordant le paiement des heures de grève.

Pierre Lefaucheux essaie alors de jouer la carte sentimentale :

"Je sais, monsieur Bois, que si vous dites à vos camarades de reprendre le travail, ils le feront et je vous demande de le faire."

Pierre Bois bondit à ces paroles :

"Vous me demandez de trahir mes camarades, il est inutile de continuer cette discussion."
— - Ne vous fâchez pas, je ne voulais pas vous offenser.

— - Vous l’avez fait, mais si vous pensez que les travailleurs sont prêts à capituler, vous pouvez vous-même aller le leur demander."

C’est un coup de poker, P. Bois pense bien que Lefaucheux va se dérober.

"Eh bien, c’est entendu, je vais leur parler."

— - Bien, nous allons annoncer votre visite."

Les membres du Comité de grève sortent suivis de Lefaucheux et de ses directeurs.

Des camarades partent en avant pour préparer une estrade au directeur : la plate-forme bien huileuse d’un camion.

Arrivé au Département, P. Bois monte le premier sur l’estrade improvisée et appelle les ouvriers.

S’adressant à Lefaucheux devant les travailleurs assemblés, il lui dit :

"Monsieur le directeur, vous êtes ici dans un secteur en grève. En tant que responsable du Comité de grève, il m’appartient de vous accueillir et de vous présenter à mes camarades. "Camarades, voici M. Lefaucheux qui vient vous demander de saboter vous-mêmes votre mouvement. Il ne veut pas payer les heures de grève, mais il voudrait vous voir reprendre le travail. Il a prétendu que vous n’aviez guère envie de continuer la grève et que si vous ne repreniez pas le travail, c’est parce que je vous influençais. Je lui ai proposé d’essayer de venir vous influencer dans l’autre sens, ce qu’il va essayer de faire. Monsieur le directeur, vous avez la parole."

M. Lefaucheux est blême.

"Ce n’est pas très sport" dit-il.

Puis il a fait son discours dans un silence glacial. Quand il a fini, les travailleurs lui font une conduite de Grenoble pour le raccompagner, chacun lui réclamant le paiement des heures de grève et les 10 F.

LA DIRECTION CEDE

Le vendredi 16 mai, la Direction, "dans le but de créer un climat favorable à la production", propose une somme de 1 600 francs pour la reprise et une avance de 900 francs pour tous les travailleurs (avance qui, d’ailleurs, sera définitivement accordée par la suite). C’est en fait, donner satisfaction d’une façon déguisée à la revendication du paiement des heures de grève réclamé par le Comité de grève.

Sur cette base, le lundi 19, après une dernière assemblée des grévistes, le Comité de grève propose la reprise du travail. Celle-ci a lieu après une réunion et un vote.

Les ouvriers du secteur Collas ne se sentent nullement battus. Ils ont commencé avant les autres, fini après les autres, et par leur tenacité ils ont obtenu le paiement déguisé des heures de grève pour tous.

En effet, l’ensemble des travailleurs a fait grève du 29-4 au 12-5, ce qui fait huit jours ouvrables. Alors que le salaire d’un O.S. était d’environ 7 000 francs par mois (20 jours ouvrables) pour un O.S., la reprise s’est faite avec une indemnisation des heures perdues de 2 500 francs.

Pour la majeure partie de l’usine, les travailleurs n’ont rien perdu.

A Collas, évidemment, les ouvriers ont fait grève depuis le 25 avril jusqu’au 16 mai, ce qui fait 15 jours ouvrables. Ils ont donc perdu un peu d’argent dont une partie d’ailleurs a été rattrapée par les collectes.

Mais les travailleurs de Collas n’étaient pas du tout déçus. Ils avaient mené une grève eux-mêmes. Malgré l’hostilité de la CGT, ils avaient tenu. Ils avaient même gagné. Bien sûr, les 3 francs de prime étaient, qu’on le veuille ou non, à leur actif. Ensuite, le paiement des heures de grève, sans être une victoire, c’était un succès. Et cet ouvrier de Collas n’était pas peu fier quand il racontait comment un autre ouvrier de l’usine lui avait dit :

"N’empêche que c’est bien grâce à vous, les gars des Pignons, si on a eu les 1 600 et les 900 balles."

Mais les travailleurs de Collas étaient aussi heureux et fiers d’avoir vaincu les contraintes. A la fois celles de la maîtrise et celles de la bureaucratie. Pour eux, leur secteur, c’était une petite République où régnait la liberté et la démocratie.

"Chez nous, il n’y a pas de chefs, c’est nous qui décidons." disait fièrement un ouvrier. Ils étaient fiers de leur mouvement parce qu’ils y participaient vraiment.

Chaque matin et souvent plusieurs fois par jour se tenait une assemblée générale où on décidait de ce qu’on allait faire.

D’abord les piquets, puis les délégations aux autres ateliers dans la première semaine, aux autres entreprises dans la seconde.

Et puis la solidarité. Des groupes partaient dès le matin chez les commerçants ou à la porte des entreprises avec le macaron du Comité de grève et des troncs scellés. Non pas que l’on craignait que certains grévistes mettent de l’argent dans leur poche, mais les ouvriers voulaient que ça soit ’régulier". Le soir, l’argent était compté.

Les délégations d’entreprises apportaient, elles aussi, leur soutien moral et le produit de leurs collectes.

Tout était inscrit et affiché au Comité de grève. Tout fut distribué équitablement à la fin de la grève, les travailleurs ayant pu vivre sur leur paye pendant toute la durée du conflit. Rappelons que le Comité de grève avait pris la précaution de déclencher l’action le lendemain de la paye.

Du côté cégétiste c’était différent, l’argent rentrait sous forme de collectes ou de dons de syndicats.

Un jour, la CGT annonça que les grévistes pourraient recevoir... 1 kg de morue et 1 kg de lentilles !!! On en parla longtemps à Collas, des lentilles et de la morue de la CGT. La CGT avait aussi demandé aux travailleurs de s’inscrire pour des secours éventuels.

Ce fut un beau tollé quand le responsable du Comité de grève prit la parole dans une assemblée générale pour dire :

"Ceux qui se sont faits inscrire pour les secours de la CGT ne vont pas tarder à être servis."

En effet, grâce à notre équipe de nettoyage des ateliers, nous avions pu retrouver la liste des inscrits... au fond d’une poubelle.

Petits détails , bien sûr, mais qui montrent bien la différence entre un mouvement conduit par les ouvriers eux-mêmes et une action dirigée bureaucratiquement.

LA CGT CRIE VICTOIRE

La CGT, après avoir violemment dénoncé les "irresponsables" du "comité des provocateurs" qui ont poursuivi seuls la grève malgré ses appels à la reprise, s’octroie, bien entendu, le bénéfice de la nouvelle victoire. Elle n’hésite pas à écrire que c’est ’la section syndicale" qui "en poursuivant son action" (?), a obtenu les 1 600 francs pour tous. Elle précise même : "CETTE VICTOIRE fut obtenu après deux nouvelles heures de discussion par notre délégation dans le bureau du ministre du Travail, Daniel Meyer, et en présence de la Direction." .../...

D’autres commentaires sur les mensonges de LO sur sa filiation avec l’UCI et sur la brochure de LO sur la grève 47

L’opportunisme de LO dans une grève récente

Lutte Ouvrière n’a pas eu de politique dans le mouvement gréviste de 1968

PHOTOS DE LA GREVE ET DE SES DIRIGEANTS

25 Messages de forum

  • Hardy, Bois, Barta, trois militants et dirigeants très différents

    Robert Barcia dit Hardy a arrêté son activité militante tout jeune, à peine deux ans après l’avoir commencée et juste au moment où la vague de révolte ouvrière commençait en France et il ne l’a reprise que quand elle était bien finie. Il a ensuite nagé comme un poisson dans l’eau dans les situations de calme social où son drapeau rouge lui permettait de tenir un discours radical à une classe ouvrière dominée et battue. Il a été très capable dès qu’il s’agissait de développer des talents pour organiser des gens en période calme en leur faisant pratiquer une activité très peu révolutionnaire (élections, syndicalisme, édition de journaux et fêtes). Il a formé des militants qui se sont adaptés à ce type d’activité et de situation.

    A l’opposé, David Körner dit Barta a dédié sa vie à la préparation de la révolution, que ce soit en Roumanie avant 1936 ou en France à partir de 1936, pendant et après la guerre. C’est pour y devenir un leader révolutionnaire que Trotsky lui a demandé de quitter la Roumanie. Il n’a pas pu avoir une action déterminante en France en 1936 car il y débarquait. Il n’est parvenu à former un noyau militant révolutionnaire que pendant la guerre. Lors de la montée insurrectionnelle des grèves de l’après-guerre, il a joué le rôle crucial car il s’y était préparé toute sa vie. Le retournement de la politique de l’impérialisme et de la bureaucratie du Kremlin a empêché que la vague gréviste explosive entraînée par la grève Renault de 1947 soit le début d’un soulèvement ouvrier. La CGT-PCF, n’étant plus liée au gouvernement, a pu diriger, canaliser, diviser, sans crainte de jouer au radicalisme et même en dépassant par son radicalisme l’état de combativité des travailleurs, contribuant à les démoraliser. Du coup, la position prise au sein de l’usine Renault de Billancourt, la formation d’un syndicat indépendant de la bureaucratie, qui avait été imposée au petit groupe révolutionnaire par la pression des travailleurs eux-mêmes, un syndicat massivement soutenu dans l’usine, s’est transformée en pression d’une activité par nature réformiste et, par contre, les idées communistes révolutionnaires sont restées isolées dans le cadre d’un stalinisme à son apogée et au sommet de son hystérie anti-trotskyte et en réalité anti-ouvrière, tout caché derrière les « victoires du socialisme réel ». La tentative de Barta de proposer au groupe de renoncer au syndicat indépendant de Renault afin de rester un groupe véritablement révolutionnaire a échoué, ne menant qu’à faire scissionner Pierre Bois avec une partie des camarades de Renault, puis à dissoudre le groupe. Ce qui a démoralisé momentanément mais fortement Barta, c’est la perte à la fois de nombreux militants mais aussi de la perspective révolutionnaire qu’il envisageait à l’après-guerre. La possibilité dans les usines de combattre directement la bureaucratie stalinienne et syndicale devenait pour un temps nulle et l’activité révolutionnaire en entreprise changeait complètement de caractère. La liaison possible avec la révolution coloniale disparaissait en même temps dans l’immédiat.

    Pierre Bois a été formé dans cette lutte de la guerre et de l’après-guerre. Il a fait le choix de la classe ouvrière et du socialisme et il n’a jamais cessé d’être directement lié à sa classe. Il ne concevait pas l’activité politique comme celle d’un petit groupe faisant vivre des idées révolutionnaires en dehors de la classe ouvrière mais comme celle d’un militant vivant en socialiste au sein de sa propre classe. Il ne pouvait pas concevoir d’abandonner les travailleurs avec lesquels il avait lancé l’expérience du syndicat libre et démocratique contre les appareils. Les luttes théoriques, les luttes organisationnelles, le travail au sein de l’avant-garde n’ont jamais été sa tasse de thé, ni à l’UCI, ni à Socialisme ou Barbarie, ni à VO-LO. Etre un militant pour la cause du socialisme au milieu des travailleurs, faire du syndicalisme révolutionnaire à l’ancienne mode radicale était bien plus dans son tempérament. Il a cherché au sein des groupes où il militait à faire passer son souci de former des militants visant la construction du socialisme et n’attendant pas le « grand jour » pour s’en préoccuper.

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  • Une anecdote qui en dit long sur la volonté d’Hardy d’apparaître en interne comme l’héritier : lorsque Lutte Ouvrière a organisé des stages « notre courant » sur le passé de l’UCI, Pierre Bois a tenté plusieurs fois de s’y faire inscrire mais sans succès. Il m’a demandé (son secrétaire de cellule) de protester auprès du secrétariat et d’en demander la cause. Il m’a été répondu qu’il serait bien sûr inscrit mais que, dans cette première série de stages, on essuyait les plâtres et Hardy tenait donc à les faire lui-même. Il n’y a jamais eu d’autre série de stages !

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  • Il convient de signaler que, si Pierre Bois, a fini son travail militant à Lutte Ouvrière, il a également milité auparavant avec nombre de courants politiques qui pourraient à bon droit revendiquer la même paternité de la grève de Renault du fait qu’il était militant chez eux. A commencer par le groupe du Travailleur Emancipé, le groupe Socialisme ou Barbarie, le groupe de la Tribune Ouvrière.

    La revendication de filiation doit être politique. Il faudrait encore que Lutte ouvrière soit réellement dans la suite de ce qu’avaient fait les Bois et les Barta de l’époque.

    Un nombre de militant politique révolutionnaire réduit au minimum avait suffi à déborder un appareil bureaucratique et anti-ouvrier énorme du PCF et de la direction de la CGT grâce à la formation d’un comité de grève s’appuyant sur des syndiqués et non-syndiqués. Partant d’un secteur, le comité de grève avait entraîné toute l’usine Renault de Billancourt dans la grève contre tous les appareils et été le point de départ d’une vague de protestation ouvrière contraignant le PCF et la CGT à changer de politique et à sortir du gouvernement.

    Alors que bien des militants d’extrême gauche ont une croyance bien ancrée dans l’importance et le poids des appareils réformistes qu’ils ne se voient pas déborder et ne voient l’activité qu’en passant par ces appareils, Pierre Bois avait connu, grâce à son dirigeant politique de l’époque, Barta, l’expérience du contraire : un militant ou une poignée de militants d’un groupe révolutionnaire s’appuyant sur une conception stratégique de la situation et une politique juste aux côtés des travailleurs, capables de trouver l’oreille des masses, de les organiser et de déborder ces appareils. Encore fallait-il que ce groupe se fonde uniquement sur la confiance dans les masses ouvrières, capables à certains moments clefs d’être plus révolutionnaires que les militants eux-mêmes, à condition que les militants n’aient jamais commencé à compter sur les petits calculs opportunistes de soi-disant tacticiens...

    Pierre Bois était un camarade marquant de LO, un lien prolétarien avec le passé trotskyste et les luttes des années 40 et 50 en France, mais il était bien plus : un lien entre le courant révolutionnaire et socialiste du passé. Il avait une manière de poser les problèmes qui lui était bien particulière par rapport à LO comme à bien d’autres organisations. Tous ceux qui l’ont connu s’en souviennent : il posait toutes les questions en fonction du socialisme. Cela tranchait avec tous les discours militants habituels dans le mouvement ouvrier et dans le courant révolutionnaire. Et tout d’abord, Pierre Bois ne prétendait pas expliquer aux travailleurs ce qu’il devaient faire et penser. On ne tient pas les travailleurs par la main. On n’est pas au service non plus des travailleurs. On n’est pas là pour les encadrer. Nous les militants révolutionnaires, on est plus là pour les faire rêver, les rendre fiers de leur classe que les exciter à la lutte. Les problèmes que posait Pierre Bois partaient toujours des problèmes concrets que se posaient les travailleurs et la manière par laquelle les travailleurs eux-mêmes pouvaient réaliser ce que pensait leur classe. Il y avait déjà des militants souvent au langage très radical, les staliniens, les syndicalistes, qui savaient à la place des travailleurs ce qu’il fallait revendiquer et comment lutter. Nous ne devions pas être d’autres militants sachant à la place de leur classe, lui disant que penser, comment agir, quoi vouloir et comment l’obtenir ! Ce n’est pas de cela que le prolétariat avait besoin. Il lui fallait percevoir sa propre existence de classe, ses aspirations propres, ses capacités, sa force mais surtout sa conscience et son organisation. Sous la houlette des staliniens, l’encadrement policier des travailleurs empêchait toute expression autonome et il était indispensable de reconstruire l’auto-organisation au travers de comités ouvriers, de tracts de travailleurs, de conseils, de coordinations...

    Mais poser les problèmes ainsi ne nécessitait pas un grand niveau de luttes ou de révolution. Tout problème, aussi simple soit-il, posé par les travailleurs devait être l’occasion de manifester cette conscience autonome des travailleurs, cette aspiration à s’exprimer, à s’organiser et à mesurer sa force. Les mille et un problèmes de l’exploitation nécessitaient que des travailleurs se parlent, se réunissent, échangent des avis, s’adressent à des camarades d’autres secteurs, se donnent les moyens de faire connaitre leurs revendications, etc... Tout de suite, il fallait poser aux travailleurs eux-mêmes, les concernés, les questions clefs : qu’est-ce qu’on veut, qu’est-ce qu’on n’est pas prêts à accepter, jusqu’où on est prêts à aller, qu’est-ce qu’en pensent les autres travailleurs autour, en quoi seraient-ils eux aussi concernés, etc....

    L’activité des révolutionnaire, pour Pierre Bois, c’était d’être des militants conscients au sein de leur classe et pas de lui apporter la vérité toute faite. Sans cesse être à l’écoute des changements imperceptibles au sein de cette classe. Sans cesse réinterroger autour de nous les camarades. Sans cesse montrer que chaque problème individuel pouvait avoir une traduction collective qui élève le niveau de conscience et d’organisation de tous et que c’est ainsi qu’on changeait le rapport de forces, et pas en suivant les appareils syndicaux, pourtant à l’époque bien plus influents qu’aujourd’hui...

    Pour lui, les révolutionnaires n’avaient rien de pousse à la grève et encore moins de pousse à la journée d’action des centrales syndicales. On ne devait jamais appeler à rien si on n’avait pas d’activité autonome dans cette action. Sans cesse, le révolutionnaire devait se demander comment il allait pouvoir intervenir dans le rassemblement, dans la manifestation avec quelques camarades, par un panneau, par une prise de parole, par un tract des travailleurs s’adressant à leurs camarades de travail.

    Pousser les travailleurs à participer aux actions des centrales, ce n’est pas notre rôle disait-il. Les travailleurs lisent les appels des centrales et ils sont assez grands pour savoir ce qu’ils ont à en faire. Ils n’ont pas besoin de nous pour savoir s’ils estiment qu’il faut s’en saisir ou pas. Ce n’est pas à nous de les y pousser. Nous avons bien d’autres choses à dire aux travailleurs. Ce qui fait avancer la classe ouvrière, ce n’est pas d’abord son nombre dans les manifestations et le grèves, c’est sa conscience et son organisation. Nos tâches à nous sont encore différentes. Nous ne nous contentons pas de penser qu’il faudra des luttes. Nous savons que la société pose des tâches à la classe ouvrière en fonction des situations économiques et sociales du moment. Nous ne le déduisons pas de notre seule connaissance des luttes actuelles et de la mentalité actuelle des travailleurs. Nous le tirons d’une connaissance de l’Histoire et même d’une philosophie de l’Histoire et aussi d’un bilan des luttes du passé : les forces et faiblesses des travailleurs dans les dernière luttes de classe...

    Nos tâches consistent d’abord à favoriser la formation d’une conscience de classe, conscience qui est sans cesse à reconstruire et à faire en sorte que le maximum de travailleurs soient marqués par ce point de vue. Cette conscience n’est pas venue entièrement de l’extérieur par la connaissance du marxisme révolutionnaire. Elle doit repartir des besoins réels des masses. Les travailleurs ont besoin de militants qui les amènent eux-mêmes à répondre aux questions clefs du moment : que pensons-nous de la situation, que sommes-nous prêts à accepter et à refuser, jusqu’où aller, que pensent les autres autour de nous, viendraient-ils avec nous si on s’y mettait. S’ils commencent à parler, à s’interroger sur des questions qui leur paraissent mériter de se bouger, les travailleurs n’ont à attendre aucune réponse des appareils qui encadrent la classe ouvrière. Ils peuvent commencer à agir, à s’exprimer, à se réunir, à tirer des tracts en leur propre nom, rédigés par eux-mêmes, à mener eux-mêmes des débrayages, des manifestations, de grèves. Tant que la classe ouvrière ne s’exprime pas par elle-même, elle n’a aucun élément pour mesurer ses forces, ses aspirations, pour s’organiser, et elle est un jouet aux mains d’appareils qui ont montré maintes fois qu’ils étaient prêts à la vendre à leurs adversaires.

    Les discours du genre "il faudra lutter", "il faut être nombreux", "les syndicats devraient faire ceci", "les dirigeants devraient faire cela" n’ont rien à voir avec les préoccupations de militants révolutionnaires, telles que les voyait Pierre Bois.

    Partir des problèmes des travailleurs et pas des initiatives des centrales. Partir de la manière dont les travailleurs autour de nous voyaient la question et pas de ce que d’autres prétendaient connaitre ce que voulaient les travailleurs. Partir des situations objectives telles que les classes dirigeantes et l’Etat les imposaient aux travailleurs et pas des illusions sur ce sujet, y compris parmi les travailleurs.

    Ecrire ensemble, avec quelques camarades, un panneau, rédiger un tract qui exprime ce qu’on pense et qui s’adresse aux autres, est l’activité de base du militant. Il n’est pas seulement un militant de son groupe politique, encore moins de son syndicat, mais d’abord un membre conscient de sa classe, et sa conscience se distingue de celle de nombre de ses camarades essentiellement parce qu’il se pose les problèmes en membre d’une classe historique et internationale, point de vue que peu connaissent, en fonction donc du passé mais surtout en fonction de l’avenir socialiste.

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  • Aucune organisation syndicale et aucune organisation de l’extrême gauche officielle, pas plus LO que les autres, ne pose ainsi le problème des questions sociales et politiques auxquelles fait face la classe ouvrière. Le socialisme, c’est quand les travailleurs n’attendront plus des réponses d’aucun appareil (étatique, syndical, politique, social, de l’entreprise, etc…) extérieur à eux avant de donner leurs propres réponses et de les mettre en pratique.

    Les travailleurs peuvent agir par eux-mêmes sans tous ces appareils. Ils sont capables de prendre l’initiative de l’action, la mener jusqu’au bout sans jamais se laisser impressionner par les appareils. Et agir ainsi ne nécessite pas nécessairement un énorme niveau de combativité, mais seulement une bonne équipe ayant bien confiance les uns dans les autres et ayant expérimenté dans les petits problèmes quotidiens qu’ils étaient capables d’échanger des avis et d’agir ensemble.

    C’est ainsi que le prolétariat se constitue véritablement en classe politique et pas seulement revendicative de manière économique, prend conscience de lui-même, de ses buts, de ses capacités, de ses moyens d’organisation et d’action. C’est ainsi qu’il entraîne ses éléments un peu plus hésitants ou un peu moins conscients. C’est ainsi qu’il peut marquer une situation historique, amener un tournant social. Sans cette organisation autonome, même les montées des luttes, même les soulèvements ouvriers ne mènent que dans le mur...

    Pour Pierre Bois, un militant révolutionnaire n’était pas d’abord un militant de la lutte mais un militant du socialisme. Le socialisme, ce n’est pas une question que l’on étudierait une fois que la révolution prolétarienne serait achevée mais une question d’actualité immédiate, une vision du monde face au monde actuel, une attitude permanente au sein du prolétariat comme face à tous les problèmes de la société.

    C’est aussi pour cela qu’il était indispensable que le militant travaille sans cesse à l’organisation autonome de sa classe, hors des syndicats, même s’il y travaillait aussi dans les syndicats. Le conseil ouvrier, ce n’était pas qu’une question de révolution, de grève, c’est une question de conception face aux hausses de prix, face à l’aggravation des conditions de transport, face aux problèmes de la santé, etc... Dans toutes ces questions, les travailleurs devaient s’organiser en comités et, pour le révolutionnaire, tout comité de travailleurs était un peu le début du soviet...

    Pierre Bois rappelait que, malgré tout ce qui sépare le communiste marxiste de l’anarchiste, le révolutionnaire socialiste est toujours un peu un anarchiste (être contre tout Etat avant d’être pour un Etat ouvrier, être contre les appareils syndicaux avant d’être pour utiliser l’arme du syndicalisme avec précaution, être contre les élections bourgeoises avant d’y participer de manière révolutionnaire) et lui déclarait qu’il était fier d’avoir été un jeune ouvrier anarchiste avant d’être trotskyste.

    Pierre Bois, nous ne t’oublierons pas. Pas plus que nous n’oublierons le message politique de Barta.

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  • C’est un peu gros, tu ne trouves pas, d’affirmer que la brochure de Lutte Ouvrière signée Pierre Bois n’a pas été écrite par Bois mais par Hardy, en son lieu et place ? C’est difficile à croire et encore plus difficile de comprendre pourquoi Bois aurait accepté cela. Il faudrait des explications et même des preuves. Qu’en penses-tu ?

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  • Cher Alain,
    Tu as parfaitement raison de demander davantage d’explications et celles-ci ont un intérêt car cela permet de comprendre ce qui oppose la conception d’Hardy et celle de Barta. Mais rappelons tout d’abord que cela n’aurait rien d’extraordinaire ni de scandaleux en soi qu’Hardy (ou d’autres camarades qui n’ont pas du tout participé à la grève ou n’ont jamais été dans l’UCI de Barta) racontent les événements à la place de Bois en lui faisant ensuite relire le tout. Il est très courant que des intellectuels prennent la plume aux côtés de travailleurs et c’est même certainement juste de le faire. Trotsky l’a bien fait pour le soviet de Petrograd dans la révolution russe de 1905. Barta l’a fait déjà pour Pierre Bois dans la grève Renault de 1947. Bien entendu, tout le monde se rend compte qu’Arlette Laguiller ne pouvait pas écrire elle-même la totalité de ses éditos et de ses discours tout en travaillant ou en exerçant des responsabilités syndicales. Tout cela n’a rien de choquant ni même d’étonnant. Le problème est ailleurs : comment faire accepter à Pierre Bois qu’on efface le nom même de Barta d’une histoire dont il était l’auteur le plus important, à l’égal de Bois lui-même ? En effet, le moyen le plus simple d’évoquer la grève Renault de 1947 n’était-il pas d’éditer directement les écrits de l’époque, qu’ils soient signés Bois, Barta, comité de grève, Union Communiste Internationaliste ou La Voix des Travailleurs ? Il aurait suffi alors d’une courte introduction de Lutte Ouvrière pour montrer l’actualité des leçons de cette lutte et expliquer pourquoi LO se revendiquait du travail politique de Barta. Ce n’est pas du tout le choix qui a été fait évidemment puisqu’aucun des textes précédemment cités ne figure dans la brochure sauf les tracts du comité de grève. Pourtant diffuser des textes d’époque, rédigés pendant ou juste après la grève avaient l’avantage d’être plus vivants et véridiques, sans parler de la différence de compétence culturelle, politique et sociale entre leurs auteurs et ceux de Lutte Ouvrière. Il fallait donc effectivement convaincre Pierre Bois de la démarche consistant en un texte écrit par Lutte Ouvrière au nom de Pierre Bois et sans les textes de Barta, pourtant auteur essentiel de toute la politique qui avait mené à la grève de 1947. Cela nécessite effectivement une explication et je vais tenter de te la donner ensuite…

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  • Pour justifier la brochure de LO sans référence à Barta, il suffisait à Hardy d’expliquer qu’on était restés en froid avec lui et qu’il n’apprécierait pas qu’on utilise son travail sans son accord et encore moins avec des conclusions qui ne seraient pas les siennes, que c’était une brochure « grand public » qui ne devait donc pas contenir trop de polémiques internes à l’extrême gauche qui devait s’en tenir aux faits de l’époque dans l’usine et aux faits politiques et sociaux, à la lutte contre l’appareil PCF-CGT qui cassait les grèves, à la manière dont on avait lutté pour l’auto-organisation des travailleurs sous forme de comité de grève, cette leçon gardant toute son actualité. Ces arguments ne devaient pas manquer de toucher Pierre Bois qui, rappelons-le, avait autrefois scissionné avec Barta, rompu personnellement avec lui avant de reprendre le contact et ne souhaitait pas agir dans le dos de Barta. Et, comme devait l’écrire plus tard Hardy en réponses aux critiques publiques de Barta : « Pourquoi dans une brochure publique parlerions-nous de Barta ? » Donc Hardy a effacé Barta, soi-disant par respect de Barta et pour ne pas se fâcher avec lui, en réalité afin de présenter la grève et le travail de l’époque de l’UC comme son propre héritage et celui de son groupe LO. Et ça a très bien marché puisque toute l’extrême gauche, qui ne porte pas LO dans son cœur, écrit que LO est le successeur politique du groupe UC qui a mené la grève de 1947 et c’est ce que tous les média reprennent.

    C’est ce que devaient dénoncer Barta lui-même puis deux anciennes militantes de l’Union Communiste de l’époque, Lucienne et Irène. Barta rappelait que « les différentes organisations trotskystes et autres n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour les idées et l’expérience dont il (Barta) était porteur, Lutte Ouvrière – les continuateurs !!! – pas plus que les autres. » Irène dénonçait que « la brochure (de LO) pêchait par omission. Omission, en effet, puisque dans cette brochure il y a une grande absente, l’organisation. On voit bien apparaître les Jeunesses Socialistes et leur historique camionnette à haut-parleur, mais nullement les militants de l’U.C… S’il est vrai que sans Bois – sans sa détermination et la confiance qu’il inspirait aux ouvriers – la grève n’aurait pas été possible, il est non moins vrai que les décisions du comité de grève étaient guidées par la volonté du mouvement de masse soutenu par toute l’organisation (l’U.C.), le rôle des camarades extérieurs à l’usine étant tout aussi déterminant que celui des militants de l’intérieur. » Et Lucienne, une autre ancienne de l’UC rajoute : « Pas une seule fois (dans la brochure de LO) il n’est indiqué que derrière les actes de Pierre Bois, il y avait une organisation, l’Union Communiste qui délibérait élaborait une stratégie que les camarades travaillant à l’usine se chargeaient d’appliquer, avec Pierre Bois comme porte-drapeau. »

    Reste à répondre à ta question, Alain, sur ce qui prouve que Pierre Bois alias Vic n’a pas donné non seulement sa plume mais sa marque à la brochure, ce que vais faire par la suite…

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  • Tout d’abord, il convient de remarquer qu’à de multiples moments, la brochure dit « Pierre Bois a fait ceci », « Pierre Bois a dit cela » et jamais il n’est écrit : « j’ai pensé », « j’ai dit », « j’ai écrit », etc… Mais ce n’est pas encore l’essentiel. Le récit ne donne aucun fait qui ne serait pas déjà dans les textes de Barta et de l’UC de l’époque. Bois, lors de l’interview qui a servi à la brochure, n’a rien raconté de plus intérieur à la grève ou intérieur au groupe politique auquel il appartenait. La brochure ne rapporte ni les discussions internes du comité de grève du secteur Colas, ni surtout celles du comité de grève élargi à toute l’usine, et dans lequel il y avait des militants de bien d’autres tendances politiques que l’UC, ne rapporte aucun des propos de ces militants, comme de Cedar par exemple, ne rapporte aucune des discussions internes à l’UC, et pourtant il y en a eu de sévères, opposant Barta à Goupi (le plus ancien et chevronné des militants de l’UC dans l’usine), discussion qui a été si importante qu’elle a donné lieu à une scission de l’UC (pas un mot dans la brochure alors qu’il s’agissait justement de la stratégie de la grève !). La brochure ne rapporte les discussions avec les autres groupes qu’avant la grève, pour démontrer qu’ils étaient tous à côté de la plaque, mais aucune discussion pendant la grève, alors qu’elles ont été nombreuses au moins avec un militant CNT et un militant PCI qui ont participé activement au comité de grève élargi à l’usine entière. La brochure ne rapporte pas non plus les discussion intérieures ou extérieures à l’UC concernant les suites de la grève, la formation du syndicat démocratique de Renault ni la discussion sur la proposition de Barta de sa dissolution et encore moins sur la scission provoquée du coup par Pierre Bois. Et surtout, ce que la brochure ne rapporte jamais ce sont les discussions entre l’UC et Pierre Bois et, tout particulièrement, celles entre Barta et Pierre Bois, pourtant déterminantes et parfois orageuses. La brochure ne parle pas avec la voix de Pierre Bois que j’ai bien connue ayant milité dans sa cellule (celle de « vieux » de Renault, durant des années. On n’y retrouve aucune des manières de voir caractéristiques de Bois (qui n’étaient ni celles de Barta, ni celles de Hardy). On n’y retrouve pas la simplicité, la modestie de Bois, le rôle central pour lui de la classe ouvrière elle-même, son ouverture vis-à-vis des autres courants politiques, Bois ayant été anarchistes, ayant milité aux côtés d’anarchistes, de bordiguistes, d’abondancistes, de réformistes sans jamais aucun ostracisme. On n’y retrouve pas son souci de mesurer sans cesse ce que voulaient les travailleurs, lui qui répétait que le militant doit proposer sa politique aux travailleurs mais qu’il doit sans cesse mesurer où en sont les travailleurs, compter sans cesse combien pensent ceci, combien pensent cela, être le thermomètre de la classe ouvrière. Tout ce qui faisait Bois est absent. Bois a seulement donné son feu vert à Hardy pour que ce dernier écrive sa version des faits. Un point c’est tout.

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  • Camarade Alain,

    Je suis très intéressé par ta remarque. Tu demandes des preuves de ce qu’affirme R. Paris. C’est grâce à ta remarque que j’ouvre plus sérieusement que par le passé la brochure.

    Je pense qu’il n’y a pas d’autre manière que de vérifier ce qu’affirme l’article de R. Paris, et ainsi de le vérifier par soi-même en lisant la brochure. Je vais donc relever quelques éléments dans le but de te donner des éléments de ma lecture (trop rapide, certainement et nous devrons en rediscuter pour approfondir, bien entendu).

    Je ne sais si cela constituera une preuve à tes yeux, car tu demandes une preuve sans nous dire le plus essentiel : qu’est-ce qu’une preuve ? Pour moi, une preuve est quelque chose qui n’est pas extérieur à la pensée, mais bien une construction de la pensée. Pour cela, il est nécessaire de lire et relire en interrogeant le texte soi-même. Personne d’autre que toi ne pourra dire à ta place la preuve que tu souhaites te forger. A toi de voir si tu souhaites étudier par toi-même la brochure.

    Il n’en demeure pas moins que ta question me pousse à aller lire moi-même et en cela ta question est extrêmement utile. Je vais donc donner ma lecture, fort partielle, certainement, de la brochure.

    Pour cela, il s’agit de nous mettre dans la posture d’une hypothèse de lecture pro et contra. Une lecture d’abord qui cherche à valider la thèse (en la prenant pour hypothèse) de R. Paris, et ensuite, une autre hypothèse, celle de LO qui a publié la brochure en mettant en avant comme auteur Pierre Bois.

    A mon sens à partir de certains jalons de la brochure, la version de LO ne tient pas, et celle de R. Paris semble bien mieux faire comprendre que la revendication par LO que cet écrit serait de Pierre Bois ne tient pas.

    D’ailleurs, il faut faire remarquer que cette brochure est datée de Mai 2009. Hardy-Barcia est lui décédé quelques semaines plus tard, le 12 juillet 2009 s’il faut en croire la presse bourgeoise. Voir ici

    A voir si Barcia-Hardy a voulu publier son ultime témoignage à l’approche de ce qui nous attend tous. Cependant, il faut bien noter que Pierre Bois, lui, est décédé 7 ans plus tôt. Il est donc fort étonnant que cette brochure sorte quelques semaines avant le décès prévisible de Barcia et non en 2002, en hommage à Pierre Bois après la mort de ce dernier, ou même avant la mort de Pierre Bois si Pierre Bois avait du faire comme Hardy, écrire à l’approche prévisible de la mort.

    R. Paris nous dit, très précisément : « Mieux, la brochure de Lo n’est évidemment pas écrite par Pierre Bois ni par un militant de Renault de l’époque, Pierre Bois et les militants de l’époque étant cités dans la brochure à la troisième personne…. »

    Et en effet, à plusieurs reprises, le texte cite Pierre Bois. Parfois un article (page 34 et 35 par exemple), ou un extrait de tract, parfois des propos dont on ne sait précisément d’où ils viennent (page 46, propos en style indirect).

    Mais souvent, les individus autres que Pierre Bois ne sont pas cités. L’usage du pronom personnel en 3e personne (du pluriel ou du singulier) est trop fréquent pour étayer la clarté du propos. Trop souvent seul Pierre Bois est cité. Parfois, c’est « le camarade » (pages 43 et 44), le délégué cégétiste (page 44), « un ouvrier » (page 32, ou page 44), pour désigner une personne qui prend la parole et qui est manifestement un militant, au vu de ce qu’il dit , ou encore « notre camarade » (page 32), mais on ne sait pas de qui il s’agit ! Pierre Bois ? un autre dont on veut taire le nom ? si on veut taire le nom, on trouve un pseudonyme, mais pourquoi ne pas dire clairement ? Tout cela est fort surprenant, surtout si l’on pense que ce texte est écrit par dirigeant politique comme Pierre Bois.... (ou plutôt Hardy, si l’on pense, comme moi, que c’est lui qui a écrit la brochure ?)

    Bien souvent, ce sont les militants de tel ou tel groupe qui sont cités : « Les camarades regroupés autour de La Voix des travailleurs de chez Renault », page 32. « Le MFA », « Le PCI (trotskyste) », les« syndicalistes de la CNT », page 33.

    En clair, quand il s’agit de groupes, ils sont nommés, et encore, pas de la même manière s’il s’agit des autres groupes ou du groupe dont on revendique la continuité, puisque les autres groupes semblent monolithiques et que, pour La Voix des travailleurs de chez Renault, il s’agit de « camarades groupés autour de La Voix des travailleurs de chez Renault » (page 32). Mais sait-on comment sont organisés les uns ou les autres ? et en particulier La Voix des travailleurs de chez Renault ? Jamais on ne le sait !

    D’autres éléments d’imprécision seraient à relever, par exemple, page 43 : « Un tract diffusé dans la matinée ». Mais qui a écrit ce tract ? on croirait un journaliste qui a débarqué quelques jours dans l’usine et qui n’y comprend rien, et n’a que peu d’éléments, fort extérieurs à la grève et n’a pas su identifier les acteurs de telle action ou les auteurs de tel tract. Depuis 1947, peut-être que l’auteur du tract devrait avoir été identifié.

    Ainsi, la brochure, loin d’expliquer réellement les choses, n’approfondit rien, brouille les pistes car les acteurs ne sont pas identifiés. Cela est révélateur de la manière de fonctionner de Lutte Ouvrière. Le texte reste vague, fort imprécis.

    Le texte n’a donc pour but que de faire la part belle à Pierre Bois, mais pas au Pierre Bois réel, un ouvrier avec ses qualités et ses limites, avec la façon dont il travaille avec Barta (absent de la brochure) ou avec les autres camarades des autres groupes (on sait que dans les grèves des militants d’un groupe à l’autre discutent, se mettent d’accord sur certaines choses, apprennent à travailler ensemble, voire changent d’organisation à partir des liens qui se tissent entre les uns et les autres).

    Non, il s’agit de faire de Pierre Bois un héros en effaçant les autres acteurs derrières des pronoms personnels (donc impersonnels...) ou une formule générale au lieu de préciser la personnalité du délégué, de l’ouvrier qui prend la parole publiquement, du camarade évoqué, des militants, nombreux, des autres groupes, ou même sans groupe.

    Non, ce texte a uniquement pour but de faire ce que Hardy a fait de son vivant autour de sa personne : le culte de la personnalité envers un ouvrier. C’est comme ça que Hardy voyait le monde : il préfère construire une mythologie plutôt que dire la vérité. Il a monté un appareil qui fonctionne encore comme cela. Et ses héritiers cultivent la même chose. Combien de temps encore aurons-nous à faire à un tel appareil, qui fait reculer la conscience de ceux qui y adhère ou qui travaille pour cet appareil ? certainement encore fort longtemps !

    C’est pour cela qu’il s’agit de chercher à comprendre cette organisation dans ses idées et ses modes de fonctionnement, et cela au même titre que les autres organisation ou le monde entier.

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  • « En 1947, nous avons eu, en dirigeant la grève Renault d’avril-mai, qui obligea les ministres communistes à quitter le gouvernement, des succès visibles. » écrit Voix Ouvrière - Hardy dans le CERCLE LEON TROTSKY du 28 février 1966. Nous c’est VO-LO ! Mais ce n’est pas VO-LO qui a dirigé la grève de Renault en 1947 ! Voilà où git l’arnaque !

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  • Dans un Cercle Léon Trotsky consacré à l’histoire de Renault Billancourt, Lutte Ouvrière, sous la plume de Jackmer, affirme seulement : « La grève de Billancourt d’avril-mai 1947 fut préparée, déclenchée et conduite par des militants appartenant à un petit groupe de révolutionnaires (dont notre tendance est issue) qui cherchaient depuis déjà longtemps à démontrer que l’énorme écart entre les aspirations des travailleurs, la situation qui leur était faite dans cet après-guerre et la politique menée par le Parti Communiste de soutien à la bourgeoisie, permettait, même à des militants peu nombreux, de donner aux travailleurs le moyen d’exprimer leur colère… Nous ne referons pas l’histoire de cette grève, ce serait trop long. Tous ceux de nos auditeurs que cela intéresse peuvent se procurer la brochure la racontant. »

    C’est un peu court d’autant qu’une fois encore le nom de ce groupe de révolutionnaires n’est même pas cité ni son dirigeant Barta !

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  • Manes Sperber « Et le buisson devint cendre » qui fustige la pensée stalinienne – et, plus généralement, dogmatique - : « Dieu punisse les dévots, qui, au lieu d’aller à l’église, entrent dans un parti révolutionnaire afin d’en faire une église ! »

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  • C’est essentiellement le refus de la critique claire de la nature de classe de l’Etat et de la nécessité de sa destruction qui nous éloigne du cours actuel de Lutte Ouvrière.

    « Comprendre clairement la nature sociale de la société moderne, de son Etat, de son droit, de son idéologie constitue le fondement théorique de la politique révolutionnaire. La bourgeoisie opère par abstraction (« nation », « patrie », « démocratie ») pour camoufler l’exploitation qui est à la base de sa domination. (…) Le premier acte de la politique révolutionnaire consiste à démasquer les fictions bourgeoises qui intoxiquent les masses populaires. Ces fictions deviennent particulièrement malfaisantes quand elles s’amalgament avec les idées de « socialisme » et de « révolution ». Aujourd’hui plus qu’à n’importe quel moment, ce sont les fabricants de ce genre d’amalgames qui donnent le ton dans les organisations ouvrières françaises. »

    Léon Trotsky dans « La France à un tournant » (28 mars 1936)

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  • « L’importance d’une organisation vient soit des masses qu’elle entraîne, soit du contenu des idées qu’elle est capable de faire pénétrer dans le mouvement ouvrier. »

    Léon Trotsky,
    La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne

    Janvier 1932

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