English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 26- HISTOIRES COMIQUES > Alerte au gaz

Alerte au gaz

jeudi 12 mars 2015, par Robert Paris

DE LA GUERRE PREVENTIVE AUX AVEUGLES POUR RIRE

En scène pour la répétition générale.

Alerte au gaz.

Le professeur Langevin, le docteur Rivet et, avec eux, les hommes de science les mieux autorisés ont démontré, preuves à l’appui, l’inefficacité des moyens individuels et des mesures générales de protection proposés au peuple de Paris, contre le bombardement aérien, par les officiels et les officieux de la République bourgeoise.

En réponse, tel grand prêtre de la flicaille a traité de faux intellectuels ceux à qui ni la police ni l’armée ne sauraient pardonner de s’opposer aux tentatives de militariser les civils.

L’année dernière le colonel de la Rocque présidait l’Union de défense passive de France, avec gaz, asphyxie et coquets bénéfices à tous les étages. Pour assister ce cher Casimir, M. Schneider avait bien voulu distraire un peu d’un temps précieux, précieusement consacré à la vente de l’artillerie lourde et aux séances de l’Académie des sciences morales, politiques et canonnières. De gros industriels, marchands d’ustensiles à donner l’illusion de la sécurité, tout le contraire des petits sauteurs ou des faux intellectuels, complétaient l’assemblée.

Et dire que, malgré le respect dû à ces messieurs, un chimiste muni du meilleur des masques eut encore le mauvais esprit de mourir, après un court passage dans la chambre à expériences.

La fumée d’une cigarette traverse telle substance dont l’imperméabilité a pourtant été louée en style publicitaire, parmi les réclames pour les maisons de massage, les pilules qui remontent jusqu’au ciel les poitrines un peu fatiguées, les sirops qui font descendre les rhumatismes en terre et les fakirs prêts à offrir le moyen de gagner à la loterie, en échange d’un timbre de cinquante centimes.

Dans nombre de magasins, l’on peut acheter des masques faits sur mesure, voire d’une certaine élégance, affirme un journal du soir. Mais, est-il forcé d’ajouter, ils sont d’un prix élevé. Que faire ?

Il faut dépenser au moins quatre-vingts francs, même si l’on ne tient pas à cette « certaine élégance » dont le souci décide les godelureaux et pimbêches à choisir un modèle à cent quarante francs qui, d’ailleurs, risque de ne pas mieux les protéger.

L’ouvrier et, à plus forte raison, le chômeur que son indemnité aide juste à ne point crever de faim, peuvent donc s’apprêter à perdre sinon la vie, du moins les poumons ou les yeux, car les aveugles ne seront pas toujours « des aveugles pour rire » qui réjouissaient les rombières déguisées, non plus en simples dames de la Croix-Rouge, mais en scaphandrières, lors de l’attaque aux alentours de Notre-Dame-des-Champs. Ici ouvrons une parenthèse pour noter que le conseiller municipal de ce quartier a tenu sa promesse. Oui, nous voilà bel et bien au seuil des luttes futures si chères à celui dont la naine personne condense les genres et les styles les plus divers de la provocation.

Il en est des exercices de défense passive comme des omelettes qui, chacun le sait, ne se font pas sans casser d’œufs. Il y a eu bon nombre de bonnes chutes dans l’obscurité. Si le médecin avait le droit de circuler en auto, mais au ralenti, phares éteints (tant pis pour la femme qui accouche, le blessé, le malade à opérer d’urgence), les particuliers devaient aller le chercher à pied.

Quand, au lieu de troubler le sommeil des Parisiens, les sirènes se contentent d’arrêter leur travail, MM. Guichard et Langeron en profitent pour soigner leur publicité. D’où photo de l’un et l’autre, avec, entre eux, promu au grade d’agent sauveteur, l’un de ces braves gens qui font métier de matraquer et d’assassiner les prolétaires.

Comme la gauloiserie ne perd jamais ses droits, afin de donner un petit air bon enfant et gentiment cochon aux jeux de la guerre, un abri a été installé rue de Provence, dans une maison hospitalière.

L’amour masqué, comme disait l’autre !

Il est question d’aménager des casernes où pourraient être entassés huit cent mille êtres humains. Or, la ville et sa banlieue comptent plusieurs millions d’habitants. D’autre part, tout le monde n’a pas une limousine à sa disposition, pour fuir et gagner les casernes. À supposer qu’il n’y ait pas d’embouteillage à la sortie de Paris, les avions ennemis auraient vite rejoint la caravane éperdue.

Alors ?

Alors, aujourd’hui plus que jamais, contre le fascisme et la guerre, le pouvoir au peuple.

René Crevel

La suite

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0