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Bientôt cent ans depuis la vague des mutineries françaises de la première guerre mondiale

mardi 3 mai 2016, par Robert Paris

Bientôt cent ans depuis la vague des mutineries françaises de la première guerre mondiale

Cela fait 99 ans qu’éclataient les mutineries contre la Grande Guerre qui est aussi la plus grande boucherie mondiale de cette période…

Le 4 mai 1917, commençaient les mutineries du Chemin des Dames.

40.000 soldats entraient en insubordination totale, refusant d’obéir à la hiérarchie militaire, repoussant l’offensive meurtrière imposée par le haut état-major, refusant de continuer à participer à la guerre.

Pendant de longues années, ces mutins ont été condamnés : non seulement condamnés par des procès, des emprisonnements et des fusillades mais condamnés à la vindicte publique, interdits de cérémonie, interdits de reconnaissance.

Les gouvernements ont eu le temps, depuis, de présenter l’affaire avec moins de haine et plus d’hypocrisie. Ils ont affirmé que les mutins n’étaient pas des révoltés, encore moins des révolutionnaires, ne remettaient pas fondamentalement l’ordre en cause. Ils ont fait croire qu’il n’y avait que des victimes d’une espèce d’incompréhension, des fusillés pour l’exemple choisis au hasard parmi des troupes qui n’avaient fait que ne pas pouvoir sortir des tranchées, vus les tirs de barrage. Ce n’est pas totalement faux : il y a bien eu les fusillés pour l’exemple tirés au sort, mais les troupes se sont bel et bien révoltées.

Des dizaines de milliers de soldats se rebellant, ce n’est pas rien : c’est 68 divisions qui, sur le front, sont touchées au plus fort des combats et dans la zone la plus active militairement.

Ce que pensaient et que voulaient ces mutinés, ces soldats « en grève », c’est la « Chanson de Craonne », chantée par les soldats révoltés et écrite par eux, qui l’exprime le mieux :

« C’est bien fini, c’est pour toujours,

De cette guerre infâme

C’est à Craonne, sur le plateau

Qu’il faut laisser notre peau

Ceux qui ont le pognon, ceux-là reviendront

Car c’est pour eux qu’on crève

Mais c’est fini car les troufions

Vont se mettre en grève

Ce sera votre tour, messieurs les gros

De monter sur l’plateau

Car si vous voulez la guerre

Payez-la de votre peau. »

Dans l’armée française, les mutineries se manifestèrent essentiellement par des refus collectifs de plusieurs régiments de monter en ligne. Les soldats acceptaient de conserver les positions, mais refusaient obstinément de participer à de nouvelles attaques vouées à l’échec ou ne permettant de gagner que quelques centaines de mètres de terrain sur l’adversaire. Ces refus d’obéissance s’accompagnèrent de manifestations bruyantes, rarement violentes, au cours desquelles les soldats exprimaient leurs doléances et criaient de multiples slogans dont le plus répandu est "A bas la guerre".

La première division d’infanterie coloniale avait la réputation d’être solide et obéissante. Elle avait souvent été à la pointe des assauts. Revenant du front, dans la nuit du 21 au 22 avril 1917, ce sont pourtant ces troupes qui s’écrient : « A bas la guerre ! On nous a fait assassiner ! » Averti des « symptômes d’effervescence » de ce genre, Nivelles ne veut rien entendre. Soucieux de sauver ce qui lui reste de sa crédibilité, il ordonne de nouveaux assauts futiles.

Une mutinerie éclate finalement le 29 avril, dans le 2e bataillon du 18e régiment d’infanterie. Lors de l’offensive ordonnée par Nivelles, à peine 200 des 600 membres du bataillon ont survécu. Cantonnés près de Soissons, ils ne parviennent pas à se remettre de cette expérience. Ils espèrent un transfert sur le front d’Alsace, un secteur relativement calme. Mais le 29, moins de deux semaines après le massacre, de nouveaux officiers qu’ils ne connaissaient et ne respectaient pas les informent qu’ils vont remonter en ligne. Ils se révoltent, scandent des mots d’ordre contre la guerre. On appelle alors une section de gendarmes, qui réussit à les mettre en ligne, et, à deux heures du matin, ils sont en route pour le front. En chemin, les gendarmes arrêtent plus ou moins arbitrairement une vingtaine de soldats, qu’ils considèrent comme des meneurs de la révolte. Une douzaine d’entre eux sont incarcérés. Un « conseil de guerre » composé d’officiers est mis en place. Il leur faut des condamnations « pour l’exemple ». Les prisonniers sont déportés en Guinée française, à l’exception du caporal Moulia et des soldats Cordonnier, Didier, Garrel et La Placette, qui sont condamnés à mort.

A Dormans, des soldats se soulèvent en scandant : « A bas la guerre et vive la révolution russe ! »

L’une des mutineries les plus importantes a lieu à proximité de Cœuvres, à quelques kilomètres de Soissons, le 2 juin, dans le 310e régiment d’infanterie. Le 30 mai, un autre régiment est passé par Cœuvres – en route, semblait-il, pour le front. Mais il était évident que les soldats n’avaient pas l’intention de s’y rendre. Ils sont passés devant les hommes du 310e, en criant : « A bas la guerre ! Faites comme nous et la guerre s’arrêtera ! La liberté ou la mort ! » Finalement, le régiment en rébellion est chassé de Cœuvres par une troupe de cavalerie et de mitrailleurs. Mais l’incident laisse sa marque sur les hommes du 310e, désormais en ébullition. Ici et là, ils entonnent L’Internationale.

Le lendemain, ils reçoivent l’ordre de quitter Cœuvres. Mais ils refusent. Ils élisent des délégués chargés de maintenir une « discipline révolutionnaire » dans le régiment – suivant en cela, comme bien d’autres régiments français, l’exemple des « soviets de députés des soldats » élus dans les régiments russes. Ils tiennent ainsi pendant quatre jours, avant de se rendre. Les deux-tiers des hommes sont incarcérés près de Soissons. Une quinzaine d’entre eux est condamnée aux travaux forcés. Seize hommes sont condamnés à mort. Mais cela n’a pas mis fin à la révolte dans l’armée française. Dans la deuxième semaine de juin, le 298e régiment d’infanterie lance une insurrection, prend le contrôle du village de Missy-aux-Bois et y établit son propre « gouvernement révolutionnaire ».

Louis Guilloux écrit :

« Les temps étaient encore tout proches des grandes mutineries, et j’avais vu, de mes yeux vu, des scènes d’émeutes. Je savais, et tout le monde savait, comment les permissionnaires dételaient les locomotives, quels chants, quels cris ils poussaient : « N’allez pas là-bas ! » et j’avais encore dans l’oreille ce grand cri de révolte que les hommes descendant des lignes lançaient à ceux qui y remontaient, et que les mutins avaient partout répandu. »

Oui, c’est bel et bien le début d’une révolution qui a gagné l’armée française en 1917…

Le premier de ces actes d’indiscipline collectifs éclata dans un régiment engagé devant les monts de Champagne, le 17 Avril 1917. Puis, douze jours plus tard, sur le même front, un nouvel incident toucha une autre unité. Cependant, l’incident le plus grave se déroula dans la 41eme division, où, les 1er et 2 juin 1917, 2000 hommes insultèrent le général qui tenait de les calmer et lui arrachèrent ses étoiles aux cris de « Assassin ! Buveur de sang ! A mort ! Vive la révolution » !

Probablement, les soldats français ont-ils été influencés par l’exemple des soldats russes qui combattaient à leurs côtés. En effet, les survivants des 20 000 soldats de deux brigades russes, venues sur le front français en mars 1916, refusent de continuer le combat après l’offensive Nivelle et de nombreuses pertes. Mais c’est avant tout l’annonce tardive de la Révolution de février en Russie qui va motiver ces troupes pour réclamer leur rapatriement. Prudemment, l’état-major français les confine dans un camp à l’arrière où ils vont fêter le 1er mai. Puis, expédiés dans le camp de La Courtine dans la Creuse, les mutins russes décident de renvoyer leurs officiers et de s’autogérer notamment en élisant leurs représentants. Ceux-ci vont mener pendant trois mois les négociations avec les autorités russes du gouvernement provisoire qui refusent leur retour vers leur pays.

Finalement, l’assaut est donné le 16 septembre par des troupes françaises et le concours d’artilleurs russes. Les combats font près de 200 morts chez les insurgés. Les brigades seront dissoutes et leurs dirigeants arrêtés. Après la Révolution d’Octobre et la Paix de Brest-Litovsk, il est encore moins question de les rapatrier. On leur ordonne d’intégrer des compagnies de travail. Ceux qui refusent seront envoyés dans des camps disciplinaires en Algérie. Les premiers soldats ne rentrent en Russie que fin 1919.

Ces mutineries qui ne cessèrent de se développer durant tout l’été 1917 touchèrent, dans une contestation plus ou moins vive, près des 2/3 des régiments français. Des mouvements similaires se développaient dans le même temps parmi les autres armées européennes impliquées dans le conflit, y compris à l’intérieur de l’armée allemande.

Dans l’armée britannique, une mutinerie comptant jusqu’à 1000 soldats a duré quelques jours dans le camp d’Étaples sur le littoral français du Pas-de-Calais, et a été vite réprimée en 1917. Ce camp a accueilli jusqu’à 80 000 soldats anglais et du Commonwealth pour les préparer aux rigueurs du front. Un sous-officier a été fusillé pour son rôle dans la mutinerie, un des trois soldats britanniques fusillés pour cette infraction dans le front de l’Ouest pendant la guerre5. L’armée britannique et française conviendront de garder le secret sur cette affaire jusqu’en 2017, date à laquelle les archives britanniques devraient être ouvertes

L’armée russe n’échappe pas non plus aux cas d’insubordination et connaît un mouvement de révolte sans précédent avec la mutinerie de ses soldats cantonnés près de la commune de La Courtine, située dans le département de la Creuse. Cette mutinerie coïncide avec les mouvements de révolte qui ont lieu aux mois de mai et juin 1917 au sein de l’Armée française. Ainsi, dans le camp militaire de La Courtine, près de 10 000 soldats russes refusent d’obéir aux officiers et exigent d’être rapatriés en Russie7. Les autorités françaises, en concertation avec le commandement russe, se sont chargées elles-mêmes de réprimer cette mutinerie collective et le 19 septembre 1917 les derniers mutins russes se rendent. Par ailleurs, en Russie au printemps 1917 et en Allemagne fin 1918, l’indiscipline militaire trouve le relais des mouvements sociaux de l’intérieur et remettent en cause le pouvoir établi.

L’armée Austro-hongroise est également affectée par des cas de désobéissance et des centaines d’hommes préfèrent déserter ses rangs ou se rendre. On constate également, au sein de l’armée ottomane, un taux important de désertion et d’insubordination. Selon les témoignages, on estime entre 300 000 et 500 000 le nombre de soldats turcs qui auraient déserté l’armée impériale au cours de toute la Grande Guerre. L’armée italienne est aussi touchée par de nombreux cas d’insubordination. Ainsi la défaite de l’armée italienne à la bataille de Caporetto, à la fin du mois d’octobre 1917, s’accompagne d’une vague d’insubordination et de désertion massive puisqu’on estime qu’environ 100 000 soldats italiens fuirent le théâtre d’opération8. L’armée britannique a quant à elle dû faire face à un faible nombre de mutineries par rapport aux autres armées européennes. Le mouvement de révolte le plus significatif a duré quelques jours dans le camp d’Etaples, sur le littoral français du Pas-de-Calais, mais a rapidement été réprimé.

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