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Quand Staline programmait l’assassinat de Trotsky au Mexique

samedi 16 janvier 2016, par Robert Paris

Pourquoi Staline, pourtant à la tête de l’URSS et du Komintern (c’est-à-dire de tous les partis "communistes"), avait-il besoin de l’assassinat de Trotsky au Mexique ?

Trotsky au Mexique

Ramon Mercader, assassin de Trotsky

Nahum Isaakovich Eitingon, haut responsable du Guépéou, celui qui a engagé Ramon Mercader et bien d’autres assassins staliniens pour se débarrasser de Trotsky, et dont la compagne était Caridad Mercader, la mère de Ramon Mercader, une militante en vue du Parti Socialiste Unifié de Catalogne, rattaché au Komintern.

Ramon Mercader, décoré par Staline

Pourquoi ? Parce que la simple existence de Trotsky était un défi permanent à la bureaucratie du Kremlin, défi insupportable pour son existence !

L’article de Trotsky (depuis Coyoacan le 2 novembre 1937) qui suit permet parfaitement de le comprendre…

Léon Trotsky :

« L’œuvre d’extermination des internationalistes a déjà commencé à l’échelle mondiale avant l’éclatement de la guerre. L’impérialisme n’a plus à s’en remettre à un " heureux accident." Il a trouvé une agence internationale prête à l’emploi pour l’extermination systématique des révolutionnaires dans la mafia stalinienne. Jaurès, Liebknecht, Luxembourg jouissaient d’une notoriété mondiale en tant que dirigeants socialistes. Rudolf Klement était un jeune révolutionnaire encore inconnu. Néanmoins, l’assassinat de Klement parce qu’il était le secrétaire de la Quatrième Internationale a une signification politique profonde. Par l’intermédiaire de ses gangsters staliniens, l’impérialisme indique à l’avance de quel côté viendra la menace mortelle pour lui en temps de guerre »

« Le mouvement auquel j’appartiens est un mouvement jeune qui est apparu sous les persécutions sans précédent de l’oligarchie de Moscou et de ses agences dans tous les pays du monde. De façon générale, il est impossible de trouver un mouvement qui ait eu autant de victimes en si peu de temps que le mouvement de la IVe Internationale. C’est ma conviction personnelle qu’à notre époque de guerres, d’annexions, de rapines, de destructions, et de toutes sortes de bestialités, la IVe Internationale est destinée à jouer un rôle historique. Mais c’est l’avenir. Dans le passé, elle n’a connu que les coups et la persécution. Personne n’aurait pu espérer au cours des douze dernières années faire une carrière grâce à la IVe Internationale. Pour cette raison, ceux qui ont rejoint ce mouvement sont des gens désintéressés, convaincus, prêts à renoncer non seulement aux biens matériels, mais aussi, si c’est nécessaire, prêts au sacrifice de leur vie. Sans vouloir aucunement tomber dans l’idéalisation, je me permettrai néanmoins de dire qu’il est impossible de trouver dans une autre organisation une telle sélection d’hommes dévoués à leur drapeau et étrangers aux prétentions personnelles, que dans la IVe Internationale. »

Léon Trotsky

Lettre ouverte à toutes les organisations ouvrières

« Le mouvement socialiste mondial est consumé par une terrible maladie. La source de la contagion est le Komintern, ou pour le dire plus justement, le GPU, pour lequel l’appareil du Komintern ne sert que de couverture légale. Les événements des derniers mois en Espagne ont montré quels crimes la bureaucratie déchaînée et entièrement dégénérée de Moscou et ses hommes de main sortis d’une écume internationale déclassée sont capables. Ce n’est pas une affaire de meurtres "occasionnels" ou de coups montés "occasionnels". C’est une affaire de conspiration contre le mouvement ouvrier mondial.

Bien entendu, les procès de Moscou ne pouvaient avoir lieu sans un régime totalitaire où la Guépéou dicte leur attitude à la fois aux inculpés, au procureur et à la défense.

Mais ces faux judiciaires étaient destinés dès le début à être le point de départ d’une campagne d’extermination contre les opposants à la clique de Moscou sur la scène mondiale. Le 3 mars, Staline prononça un discours devant le Comité Central du parti communiste d’Union Soviétique dans lequel il déclarait que la « Ive Internationale est formée aux deux tiers d’espions et de saboteurs ». Cette déclaration insolente et tout à fait dans le style stalinien indiquait déjà clairement quel était le but du Caïn du Kremlin. Ses desseins ne se limitent cependant pas au cadre de la IVe Internationale. En Espagne, le POUM, qui était pourtant engagé dans un conflit irréconciliable avec la IVe Internationale, fut enrôlé dans les rangs des « trotskystes ». Après le POUM, ce fut le tour des anarcho-syndicalistes et même des socialistes. Et maintenant, tous ceux qui protestent contre la répression anti-anarchiste sont comptés parmi les trotskystes. Les falsifications et les crimes augmentent à un rythme effrayant. Le zèle excessif de quelques agents peut expliquer certains détails isolés et particulièrement scandaleux. Mais l’action dans son ensemble est rigoureusement centralisée et menée suivant un plan élaboré par le Kremlin.

Un plenum du Comité Exécutif du Komintern prépare la campagne mondiale d’assassinats

Le 21 avril, se réunit à Paris un congrès extraordinaire du Comité Exécutif du Komintern auquel participaient les représentants les plus sûrs des 17 plus importantes sections. Les sessions se déroulèrent à huis clos, dans le plus grand secret. La presse mondiale signala simplement brièvement que les délibérations du plenum portaient sur la lutte internationale contre le trotskysme. Les instructions venaient de Moscou, en direct de Staline. Ni les débats ni les résolutions ne furent publiées. D’après les informations dont nous disposons et d’après la suite des événements, il semble évident que ce mystérieux plenum n’était en réalité qu’une conférence des agents internationaux les plus importants de la Guépéou réunis pour préparer la campagne internationale d’accusations, de dénonciations, d’enlèvements et d’assassinats contre les adversaires du stalinisme parmi le mouvement ouvrier dans le monde entier.

A l’époque du procès Zinoviev-Kamenev (août 1936), les rangs du Komintern étaient encore traversés par bien des hésitations. Malgré les efforts des vieux mercenaires de la Guépéou comme Jacques Duclos en France, même les cadres de la Guépéou – pourtant endurcis – tardaient à se vautrer dans cette boue arrosée de sang frais. Mais la résistance des hésitants fut vaincue en quelques mois. Toute la presse du Komintern, que Staline garde dans une cage dorée, fut entraînée dansune orgie de calomnies jamais égalées en bassesse et en cruauté. Comme d’habitude, la direction de cette campagne avait été confiée aux émissaires de Moscou comme Michaël Kaltsov, Willie Muenzenberg et autres aventuriers. La Pravda assura que l’épuration en Espagne serait menée aussi rudement qu’en URSS. Ces paroles furent suivies d’actes : faux documents incriminant le POUM, assassinats d’écrivains anarchistes, assassinat d’Andres Nin, enlèvement d’Erwin Wolf et de Mark Rein, assassinats de dizaines de personnages moins importants, tous commis en traître, incarcérations dans les prisons extraterritoriales de Staline en Espagne et réclusions à l’intérieur de ces prisons dans des cellules spéciales, passages à tabac et toutes sortes de tortures physiques et morales – tout cela recouvert par de continuelles calomnies grossières, venimeuses, tout à fait dans le style stalinien.

En Espagne, où le soi-disant gouvernement républicain sert de couverture au gang criminel de Staline, la Guépéou a trouvé un terrain des plus favorables pour appliquer les directives du plenum d’avril. Mais l’affaire ne fut pas limitée à l’Espagne. Comme nous l’apprend la presse du Komintern elle-même, les états-majors français et britannique ont reçu de mystérieux documents révélant l’’existence d’une « entrevue de Trotsky avec Rudolf Hess ». L’état-major tchèque reçut une fausse correspondance qui devait établir qu’il existait des liens entre la Gestapo et un vieux révolutionnaire allemand. Jacques Duclos essaya de mêler les « trotskystes » à de mystérieux attentats qui eurent lieu à Paris et au sujet desquels la Guépéou pourrait sans aucun doute fournir quelques éclaircissements à la police française. A Lausanne, le 4 septembre, Ignace Reiss était assassiné uniquement parce que, horrifié par les crimes de Staline, il avait rompu publiquement avec Moscou. Certains de ses assassins ont été arrêtés. Ce sont des membres du Komintern et des agents de la Guépéou, recrutés parmi les Gardes Blancs russes. Les résultats de l’instruction, menée par les autorités judiciaires françaises et suisses, permet d’affirmer que ce même groupe avait déjà commis toute une série de crimes non encore découverts. Les Gardes Blancs servent de tueurs à Staline, de la même façon qu’ils servent de procureur (Vychinsky), d’agents de publicité (M. Koltsov, Zaslansky, etc.) ou de diplomates (Troïanovsky, Maïsky et leurs frères).

Les activités avaient à peine commencé en Orient que Staline lançait une campagne d’extermination contre les opposants révolutionnaires en Chine. La méthode est la même que celle qui fut appliquée en Espagne. Staline vend à Chang Kaï-chek, comme il vendait à Negrin, les produits de l’industrie soviétique au prix fort et, avec les devises ainsi obtenues, il paie ses falsificateurs, ses journalistes-escrocs, ses tueurs à gages. Le 5 octobre, le « New York Daily Worker » publiait un télégramme de Shanghaï qui accusait les « trotskystes » chinois du Kuangsi d’avoir fait alliance avec l’état-major japonais. Le « Daily Worker » est l’organe de la Guépéou publié à New York ; son correspondant à Shanghaï est un agent de la Guépéou qui applique les décisions du plenum d’avril. Pendant ce temps, des sources chinoises bien informées expliquaient qu’il n’y avait pas d’organisation trotskyste dans le Kuangsi (« Socialist Appeal », 16 octobre). Mais cela ne change rien à la situation : le télégramme de Shangaï signifie que le chapitre des faux documents, des enlèvements de trotskystes et des assassinats a été ouvert. Déjà, plus d’un révolutionnaire irréprochable était enfermé dans les prisons de Chang Kaï-chek. Leur vie est désormais directement menacée par Staline.

Le témoignage étonnant d’un communiste canadien révolté

Le communiste canadien, Henry Beattie, qui fut volontaire pendant quatre mois sur le front espagnol pour être ensuite renvoyé dans son pays en qualité d’agitateur par les miliciens eux-mêmes, a récemment raconté à la presse comment le parti des staliniens canadiens l’avait obligé à dire à une réunion publique que les trotskystes « fusillaient les miliciens blessés ». D’après sa déclaration, Beattie se conforma pendant quelque temps à ces instructions monstrueuses, « se soumettant à la discipline du Parti », c’est-à-dire à la décision prise au même plenum secret, dirigé par Staline. Aujourd’hui que Beattie a fui l’atmosphère empoisonnée du Komintern pour retrouver l’air frais du dehors, il est bien entendu traité d’espion et de saboteur et il est même possible que sa tête soit mise à prix. Pour de telles entreprises, Staline n’est pas avare : les dépenses engagées pour la préparation et l’exécution technique seules de l’assassinat d’Ignace Reiss s’élèvent à 300 000 francs !

Des douzaines de journalistes bourgeois étrangers de l’école Walter Duranty – Louis Fischer émargent au budget de la Guépéou dont le rôle est de couvrir ou de justifier ces crimes. Pour ceux qui savent lire entre les lignes, ce n’est plus un secret depuis longtemps que les dépêches et les articles amicaux-critiques-équivoques venant de Moscou et signés de noms « indépendants » et qui sont souvent accompagnés de la mention « non censuré », sont en réalité écrits sous la dictée de la Guépéou et ont pour but de réconcilier l’opinion publique mondiale avec le sinistre personnage de Caïn au Kremlin. Ce genre de journalistes « indépendants » diffèrent de M. Duranty uniquement en cela qu’ils coûtent plus cher. Mais les reporters ne sont pas les seuls mobilisés. Des écrivains de renom comme Romain Rolland, feu Barbusse, Malraux, Heinrich Mann ou Feuchtwangler sont en réalité pensionnés par la Guépéou qui paie libéralement pour les services « moraux » de ces amis, par l’intermédiaire des Editions d’Etat.

La situation est différente, mais guère meilleure, en ce qui concerne les dirigeants de la IIe Internationale et de l’Internationale du Travail. Pour des considérations diplomatiques ou de la politique intérieure, Léon Blum, Léon Jouhaux, Vandervelde et leurs compères dans d’autres pays ont organisé, au plein sens du terme, la conspiration du silence autour des crimes de la bureaucratie stalinienne, aussi bien en URSS que dans l’arène mondiale. Negrin et Prieto sont les complices directs de la Guépéou. Tout cela sous la couverture de la « défense de la démocratie » !

Nous savons que l’ennemi est puissant, il a le bras long et de l’or plein les poches. Il se dissimule derrière l’autorité de la révolution qu’il est en train d’étrangler et de déshonorer. Mais nous savons aussi autre chose : quelque puissant que soit l’ennemi, il n’est pas tout-puissant. Malgré le trésor du Kremlin et son appareil, malgré sa légion d’ « amis », la vérité commence à faire son chemin dans la conscience des masses laborieuses dans le monde entier. Enivré par son impunité, Staline a ostensiblement franchi la limite que la prudence impose même aux criminels les plus privilégiés. On ne peut tromper ainsi que ceux qui veulent bien être dupes : plus d’une de ces sommités équivoques de notre temps appartient à cette catégorie. Mais les masses refusent d’être trompées. Il leur faut la vérité. Elles la réclament et l’obtiendront.

N’étant plus retenu par aucun principe, Staline a franchi le dernier pas. Mais c’est justement là que réside sa faiblesse. Il peut encore tuer, mais il ne peut arrêter la vérité. De plus en plus d’ouvriers communistes, socialistes ou anarchistes s’alarment. Même les alliés de Staline dans la IIe Internationale commencent à regarder avec effroi du côté du kremlin. Déjà beaucoup d’ « amis » écrivains se sont prudemment retirés, sous prétexte de « neutralité ». Mais ce n’est qu’un début.

La vérité sera révélée : nous devons nous organiser pour la faire connaître

Ignace Reiss ne sera pas le dernier à nous avoir fourni des révélations. Ses meurtriers, arrêtés en Suisse ou en France, peuvent raconter beaucoup de choses. Des milliers de volontaires révolutionnaires en Espagne vont répandre la vérité à travers le monde entier au sujet des bourreaux de la révolution. Les prolétaires qui réfléchissent se posent la question : « Quel est le but de tout cela ? Quel objectif cette chaîne sans fin de crimes peut-elle servir ? « Et la réponse se fraye un chemin à coups de marteau dans leur esprit. Staline prépare son « couronnement » sur les ruines de la révolution et les cadavres des révolutionnaires.

Pour le mouvement ouvrier, le couronnement bonapartiste doit coïncider avec sa mort politique. Il faut unir les efforts de tous les révolutionnaires, tous les travailleurs honnêtes, les véritables amis du prolétariat pour purger les rangs du mouvement d’émancipation de l’horrible contagion du stalinisme. Pour cela, il n’y a qu’un moyen : dévoiler la vérité aux travailleurs, sans exagération mais aussi sans enjolivures. Le programme d’action découle ainsi automatiquement de la situation elle-même.

Nous devons établir définitivement et rendre publique la liste des noms des représentants nationaux qui ont participé au récent plenum à Paris parce qu’ils sont personnellement et directement responsables de l’organisation des falsifications, des enlèvements et des meurtres commis dans leurs pays respectifs.

Nous devons suivre attentivement la presse stalinienne ainsi que toutes les activités « littéraires » des amis avoués ou secrets de la Guépéou dans la mesure où l’étude de l’opium qu’elle répand permet souvent de prévoir les nouveaux crimes que prépare Staline.

Il faut instituer à l’intérieur de tous les syndicats un régime de défiance rigoureuse envers tout individu directement ou indirectement lié à l’appareil stalinien. De la part des agents du Komintern qui sont les instruments sans volonté de la Guépéou, il ne faut attendre que toutes sortes de perfidies envers les révolutionnaires.

Nous devons infatigablement rassembler du matériel imprimé, des documents, des témoignages au sujet du travail criminel des agents de la Guépéou-Komintern. Nous devons publier périodiquement dans la presse les conclusions rigoureusement fondées que nous retirons de ces documents.

Il faut ouvrir les yeux de l’opinion publique sur le fait que la propagande doucereuse et mensongère de philosophes, moralistes, esthètes, artistes, pacifistes et « leaders » ouvriers en faveur du Kremlin sous le couvert de la « défense » de l’URSS est libéralement rémunérée en or de Moscou. Ces messieurs doivent être couverts d’infamie comme ils l’ont si bien mérité.

Le mouvement ouvrier n’avait encore jamais eu dans ses rangs d’ennemi aussi vicieux, dangereux, puissant et peu scrupuleux que la clique stalinienne et son agence internationale. La négligence dans la lutte contre ces ennemis équivaudrait à une trahison. Seuls les bavards et les dilettantes peuvent se contenter de pathétiques clameurs d’indignation, mais pas les révolutionnaires sérieux. Il faut un plan et une organisation. Il est urgent de créer des commissions spéciales chargées de dépister les manœuvres, les intrigues et les crimes des staliniens, de prévenir les organisations ouvrières du danger qui les menace et d’élaborer les meilleures méthodes pour parer et résister aux coups des gangsters de Moscou.

Il faut publier une littérature appropriée et récolter des fonds pour cette publication. Dans chaque pays, un livre devrait être publié qui mettrait à nu tous les rouages de la section nationale du Komintern.

Nous n’avons ni appareil d’Etat, ni amis appointés. Nous laçons pourtant avec confiance un défi à Staline devant l’humanité entière. Nous ne resterons pas les mains inoccupées. Certains parmi nous peuvent encore tomber dans ce combat. Mais l’issue générale est prédéterminée. Le stalinisme sera abattu, détruit et couvert à jamais d’infamie. La classe ouvrière mondiale marchera sur la grande route, à l’air libre.


Pierre Broué

Les tentatives d’assassinat du « Vieux » ont toujours été à l’ordre du jour des inquiétudes de ses camarades. Dans la première période de son exil, nous avons vu que deux tentatives peuvent être prises en considération, émanant toutes deux de tueurs blancs manipulés par le G.P.U. : celle du groupe Turkul, puis celle de Larionov. Il semble que le service n’ait jamais réussi à localiser leur cible. Ce qui était probablement sa bande principale à Paris paraît à nos yeux en 1935, après le départ de France de Trotsky : c’est le groupe d’Efron, qui a filé Sedov et préparé son enlèvement à Antibes, assassiné Ignace Reiss et tenté d’empoisonner sa femme et son enfant. Mais la bande avait aussi Trotsky en point de mire.

C’est sur un bateau pour le Mexique, en mars 1937, que Roland Abbiate, l’un des tueurs, s’empare de l’identité d’un touriste américain, C. G. Quinn9, et bien des indices suggèrent qu’Abbiate s’est de nouveau rendu au Mexique après le meurtre de Reiss : c’est là que sa trace se perd.

Au Mexique, avant 1940, une seule alerte véritable se produit, en février 1938. Un inconnu s’est présenté avec des paquets d’engrais, destinés, dit-il, au jardin de Diego Rivera et envoyés par le général Múgica. En l’absence de Trotsky, la garde refuse les paquets et invite le visiteur à revenir le lendemain. Dans l’intervalle. on a vérifié que le général n’a envoyé personne, et l’homme ne reparaît pas.

En revanche, il y aura de nombreuses alertes provoquées par la venue ou la présence au Mexique d’individus suspects d’appartenir aux services. On se préoccupe beaucoup, en 1938, d’un ancien chauffeur de taxi de Philadelphie qui a dû entrer dans les services aux États-Unis, et a purgé une peine de prison à Copenhague, George Mink. L’anarchiste italo-américain Carlo Tresca l’accuse formellement d’avoir organisé plusieurs des meurtres de Barcelone, sous le nom d’Alfred Herz, et d’avoir assassiné à New York l’ancienne militante Juliet Stuart Poyntz10. On a de lui une photo que les amis de Trotsky diffusent et sur laquelle les gardes s’exercent au tir11. On annonce qu’on l’a vu à Veracruz puis en Californie12 ; il disparaît. Le chef du F.B.I. J. Edgar Hoover, va prétendre, en 1940, que Mink a été tué au Mexique par un groupe de trotskystes dirigé par J. Hansen et que son cadavre a été jeté dans le cratère d’un volcan13... Un chercheur allemand soutient aujourd’hui, avec des arguments qui se tiennent, que cet homme n’était pas Mink et que Mink n’était pas Herz14…

La correspondance de Trotsky jusqu’en 1939 est riche de communications et d’informations concernant les voyages en direction du Mexique de personnes considérées comme suspectes. Certains voyageurs seront épinglés par la presse trotskyste mondiale, comme l’instituteur français Georges Fournial, que Socialist Appeal accuse d’être venu au Mexique chargé d’une mission qui a trait aux projets d’assassiner Trotsky15.

Mais ce contrôle militant, avec bien des caractères d’amateurisme, devient inopérant avec l’ouverture du Mexique aux anciens d’Espagne, selon les critères déterminée par l’ambassade du Mexique à Paris et l’ambassadeur, ancien ministre et compagnon de route, Narciso Bassols.

Dès lors, comme l’a prévu Trotsky, le Mexique grouille d’hommes susceptibles d’être des agents ou qui ont été démasqués comme tels, ce qui ne les empêche pas d’être admis dans le pays où les services disposent incontestablement d’importantes complicités. Outre les Mexicains déjà mentionnés, autour du peintre David Alfaro Siqueiros, on peut citer l’ancien consul général à Madrid, Lev Haikiss, qui appartient au personnel de l’ambassade soviétique, le haut fonctionnaire du G.P.U., N.Ia. Eitingon, déjà entrevu à Paris, toujours. avec sa compagne, la communiste catalane Caridad Mercader, l’Italien Vittorio Vidali, poursuivi depuis les Etas-Unis et l’Espagne - ou il a été « le commandant Carlos » du 5e régiment - et sa compagne Tina Modotti - Maria Ruiz dans les Brigades internationales - où elle contrôlait les « cadres ». Ces gens-là sont entrés très discrètement, et il faudra des semaines d’enquête pour découvrir leur présence.

D’autres sont repérés, plus ou moins connus, parfois confondus avec d’autres. Citons le Vénézuélien Enrique Martínez, dit Rique, venu des États-Unis, l’Italien Carlo Codevilla, ancien garde du corps de Gramsci, entré au G.P.U en U.R.S.S., actif en Espagne, et que l’on confond avec l’envoyé de l’Internationale, l’Italo-Argentin Vittorio Codovilla. Diego Rivera dénonce aussi très spectaculairement Santiago Garcès, très connu à Madrid, un agent du S.I.M. - Servicio de Investigación Militar -, le service de renseignements de l’armée infiltré, sinon contrôlé par le G.P.U. au cours de la guerre civile.

Ramón Mercader, lui, n’est pas encore là. Il prend son temps. C’est peu avant le début de la guerre qu’il a quitté à Paris ses amis Béranger, en leur laissant entendre qu’il va remplir une mission importante dans le Nouveau Monde. Cet intéressant jeune homme, très attaché à sa mère, a été sans doute recruté par elle et a bénéficié de la protection d’Eitingon. Après des opérations de sabotage en Espagne dans des unités spécialisées et une blessure au bras, il a séjourné environ une année en U.R.S.S. où il a vraisemblablement reçu une formation spéciale. Le soin avec lequel a été préparée, à New York, sa rencontre avec la jeune militante trotskyste Sylvia Ageloff montre non seulement qu’il s’agit d’un agent important et que c’est Trotsky qui est dans sa ligne de mire. Faut-il ajouter que Daniel Béranger, qui a introduit en 1935 deux dirigeants des J. C. russes, venus clandestinement en France, auprès du dirigeant des Jeunesses socialistes de la Seine, Fred Zeller, n’était pas, dans l’appareil, un petit poisson ?

C’est un soir d’août 1938 que Van, sur la base d’informations en provenance du P. C. qui lui ont été apportées par Octavio Fernández à la suite d’une entrevue avec Garciá Treviño, tape un rapport résumant d’importants éléments d’information16.

Il apparaît d’abord que le comité central du P.C.M., qui vient de se réunir, a été avisé, par l’intermédiaire du P.C. américain et de Browder, qui est son intermédiaire avec l’Internationale, qu’il a été décidé de renforcer sérieusement l’action contre Trotsky et les trotskystes, allant jusqu’au recours à l’« action directe ». Il apparaît également que Hernán Laborde, secrétaire du P.C.M., a été l’objet d’une convocation du P.C. des Etats-Unis pour y recevoir des instructions concernant cette affaire et qu’il a dû passer quelque temps dans la clandestinité pour échapper à la curiosité des agents américains. Le C.C., précise Van dans son rapport, a décidé de « pousser la campagne anti-Trotsky et anti-trotskyste jusqu’à la liquidation physique des objectifs, T. et ses amis17 ». Trotsky prévient le S.W.P.18.

Le 8 septembre 1938, l’avocat nord-américain de Trotsky, Albert Goldman, fait sur cette question une déclaration à la presse. Après avoir rappelé les enlèvements et la mort de Wolf et Klement, la mort suspecte de Sedov, il assure que « le G.P.U. est maintenant déterminé à faire un effort désespéré pour se débarrasser de Trotsky lui-même ». Il donne les informations que lui a transmises Van et précise qu’une « campagne doit être menée par le Parti communiste avec l’aide de hauts fonctionnaires du ministère mexicain de l’Education et par Lombardo Toledano qui, au cours de son récent séjour en Europe, a reçu toutes les instructions nécessaires19 ».

La campagne contre Trotsky, qui s’intensifie en effet à partir de cette date, est surtout menée par la presse de la C.T.M., la revue mensuelle Futuro et le quotidien El Popular. Le thème est évidemment celui des procès, Trotsky étant présenté comme « traître aux intérêts du peuple » et « complice du fascisme ». Pourtant l’accusation de complicité avec l’Allemagne ne suffirait pas à créer autour de Trotsky un cordon d’isolement. C’est la commission Dies qui va fournir l’occasion d’une attaque plus décisive. Entendus par elle au lendemain du pacte, les dirigeants du P.C. américain Browder et Foster n’ont pu s’en tirer qu’en attaquant frénétiquement Trotsky et en le qualifiant d’ennemi de la démocratie et de saboteur de la paix. Dies saisit la balle au bond, téléphone d’abord pour inviter Trotsky, puis télégraphie, en lui demandant « une histoire complète du stalinisme » et en l’assurant qu’il pourra répondre aux accusations de Browder et Foster20.

Trotsky et ses amis se concertent. Leur conclusion est nette : il faut utiliser la commission Dies, commission parlementaire, pour « expliquer aux travailleurs la dégénérescence stalinienne et pour porter un coup à la politique réactionnaire de Dies21 ». Trotsky exige des garanties : audiences aux Etats-Unis, proximité de grandes bibliothèques22. La négociation est interrompue quand l’agence United Press annonce tout bonnement que Trotsky va déposer sur... l’activité des P.C. d’Amérique latine en relation avec l’expropriation pétrolière ! Trotsky dément aussitôt, et le consul des Etats-Unis l’informe qu’il n’aura pas de visa.

Que s’est-il réellement passé ? Certains ont émis l’hypothèse d’une provocation stalinienne par l’intermédiaire de l’agence, voire de la commission, où il y a plusieurs personnages suspects. La vérité est sans doute plus prosaïque. Le Département d’Etat juge imprudente l’initiative de Dies, estime dangereux de donner à Trotsky une tribune de cette importance, et prie Dies de reculer. Ce dernier annule tout, par le biais des dépêches d’United Press, puis annonce qu’il va envoyer ses enquêteurs auprès de Trotsky, à quoi ce dernier rétorque qu’il ne les recevra pas : l’affaire est réglée.

En fait la campagne commence. Dès janvier 1940, Futuro dénonce l’invitation de Dies et l’acceptation de Trotsky, indiquant que ce dernier s’est ainsi démasqué en tant qu’agent de l’impérialisme yankee. Le communiste paraguayen Oscar Creydt Abelenda reçoit mission d’expliquer dans Futuro comment Trotsky, ancien agent de la Gestapo, a été chassé par cette dernière à cause des liens nouveaux qu’il a noués avec l’impérialisme nord-américain par l’intermédiaire de la commission Dies23 ! Analysant la prose des journalistes payés pour l’insulter à longueur de colonnes, Trotsky aura cette formule brève, mais éloquente : « C’est ainsi qu’écrivent des gens qui sont sur le point d’échanger la plume contre la mitraillette24. »

Le deuxième aspect de la préparation politique de l’assassinat est lié à la direction du P.C. mexicain. Comme Trotsky l’a supposé à l’époque et comme les Mémoires de Valentin Campa l’ont confirmé depuis25, la direction du P.C.M. - essentiellement Laborde et lui - émettent des réserves sur le projet de meurtre, en raison d’éventuelles « complications », alors qu’ils le considèrent comme « politiquement vaincu ». Le G.P.U. ne pouvait supporter pareille audace de leur part, et c’est probablement à la suite de cette résistance, pourtant timide, que la décision fut prise d’écarter les deux hommes de la direction et de préparer une sévère épuration afin de soumettre complètement le parti mexicain aux décisions de Moscou.

Ce fut l’œuvre du congrès extraordinaire tenu du 12 au 16 mars 1940, au cours duquel fut consacré le spectaculaire renversement politique du P.C. mexicain vis-à-vis de Roosevelt et du gouvernement des Etats-Unis, l’élimination de Laborde et de Campa et l’exclusion des éléments « traîtres, diviseurs, fractionnistes, trotskystes, ennemis du peuple, agents du fascisme, almazanistes et corrompus », qui s’y étaient « infiltrés ». L’épuration semble avoir été menée sous la férule de l’envoyé de l’I.C., Codovilla, avec la collaboration de Carlos Contreras, l’alias mexicain traditionnel de Vittorio Vidali, depuis 1928.

Le 19 mai 1940, La Voz de Mexico, organe central de ce P.C. normalisé, consacre au « vieux traître », comme a écrit un jour Lombardo Toledano, un article d’une extrême violence qui se termine par l’exigence de son expulsion du Mexique pour « ses actes antiprolétariens et antimexicains ».

Le 24 mai 1940, à quatre heures du matin, c’est l’attaque d’un commando armé contre la maison de Trotsky...

* * *

Quatre voitures, chargées d’une vingtaine d’hommes au total, venant chacune d’un point de rassemblement différent, convergent vers la villa de Coyoacán. Les hommes qui en descendent sont vêtus d’uniformes de l’armée ou de la police, armés de revolvers et de mitraillettes et certains de grenades. Leur chef, en uniforme de commandant, arbore une grosse moustache et des lunettes noires. Les policiers de service ne sont pas tous là, quelques-uns ayant répondu à l’invitation de deux jeunes femmes du voisinage qui ont donné une petite fête bien arrosée en raison de leur départ. Les restants sont désarmés sans avoir eu le temps de réagir, par les arrivants qui crient : « Vive Almazán ! » - le nom du candidat de droite aux élections présidentielles.

Le commando, visiblement très bien préparé, sait où il va. Il coupe à l’extérieur les fils du téléphone et ceux qui relient la maison au commissariat de police. Il n’y a personne dans la tour, contrairement au règlement de sécurité de la maison, et le jeune Américain de garde, un nouveau venu du nom de Bob Sheldon Harte, aurait, selon les enquêteurs, ouvert la porte au premier coup de sonnette. Etait-il complice, en ce cas ? Ou aurait-il reconnu l’un des assaillants, à sa voix ou à son visage ? On ne le saura jamais. Trotsky défendra jusqu’au bout ce collaborateur qu’il connaît mal. Natalia le connaît mieux, elle le décrit affectueusement : « Vingt-trois ans, un jeune homme blond aux traits fins, idéaliste, épris du Mexique, il aimait voir vivre, dans une volière, les oiseaux aux vives couleurs26… »

Aussitôt entrés, en tout cas, les assaillants occupent les positions qui leur ont, de toute évidence, été assignées avant l’attaque. L’un d’eux tire une rafale d’avertissement sur la baraque des gardes, prise sous le feu d’une Thomson à la moindre tentative de sortie.

Le groupe principal, lui, se dirige sans perdre de temps vers la chambre à coucher de L. D. et de Natalia. Sans essayer d’y pénétrer, car ils déclencheraient contre eux un tir automatique en essayant de forcer l’entrée de l’extérieur, ils tirent par la fenêtre, arrosant de balles les deux pièces pendant plusieurs minutes. Puis, ayant lancé des grenades incendiaires, ils se replient en bon ordre, non sans avoir laissé derrière eux une bombe à retardement. Ils emmènent avec eux le garde américain Bob Sheldon Harte, qu’ils font monter dans une de leurs voitures, et emmènent également les deux autos de la maison qu’ils abandonnent un peu plus loin.

Trotsky a vécu l’attentat dans sa chambre. Il dormait à l’arrivée des tueurs et raconte :

« Je dormais profondément […]. Réveillé par le crépitement de la fusillade, mais l’esprit encore très brumeux, j’imaginai d’abord qu’on célébrait la fête nationale avec des pétards. […] Mais les explosions étaient trop proches, dans la pièce même, tout près et au-dessus de ma tête. L’odeur de la poudre devenait plus âcre, plus pénétrante. De toute évidence, il était en train de se produire ce à quoi nous nous étions toujours attendus : on nous attaquait. Où étaient donc les policiers postés à l’extérieur ? Et les gardes de l’intérieur ? Ligotés ? Enlevés ? Tués ? Ma femme avait déjà sauté du lit. La fusillade continuait sans arrêt. Ma femme m’a dit plus tard qu’elle m’avait poussé à terre, me faisant glisser dans la ruelle. C’était parfaitement exact. Elle était couchée sur moi, le long du mur, comme pour me protéger de son corps. A voix basse et par gestes, je la convainquis de s’aplatir sur le sol. Les coups de feu venaient de tous les côtés, il était difficile de voir exactement d’où... Des éclats de verre des fenêtres et du plâtre des murs sautaient dans tous les sens. Un peu plus tard, je sentis que j’étais légèrement blessé à la jambe en deux endroits. Au moment où la fusillade s’éteignit, nous entendîmes notre petit-fils crier dans la pièce voisine : " Grand-père ! " La voix de cet enfant dans les ténèbres sous la fusillade reste le souvenir le plus tragique de cette nuit27. »

Siéva était en réalité blessé au gros orteil. Alors que retentissaient des coups de feu tirés par les hommes qui s’éloignaient en couvrant leur retraite, Natalia étouffe les flammes des bombes incendiaires avec une couverture et se brûle assez gravement...

Mais l’incroyable s’est produit. L’attentat, bien préparé, sans aucune erreur, a été réalisé et mené d’un bout à l’autre... et Trotsky n’est pas mort, il n’est même pas sérieusement blessé. Les organisateurs ont certes réussi à replier leurs hommes sans être identifiés, mais l’opération dans la presse a été menée de façon à couvrir un attentat réussi. Son échec exige que tout soit repris à zéro ; il faut nier qu’il s’agit d’un attentat si l’on veut préserver des chances de recommencer. Le premier réflexe de la presse complice est de nier toute participation et de répéter les vieilles calomnies. Les assaillants, selon El Popular, sont des « éléments provocateurs chassés de la police et de l’armée28 » ; ils ont agi afin de préparer l’opinion à de véritables attentats contre les organisations ouvrières et leurs dirigeants, et il s’agit d’une manœuvre grossière pour que l’attentat soit imputé au gouvernement soviétique.

Le 29 mai, un communiqué du P.C.M., publié dans El Popular, atteint sans doute le comble du cynisme ; dans le cadre de l’explication selon laquelle l’attentat est l’œuvre de la réaction, il explique que cette provocation doit être sanctionnée... par l’expulsion de Trotsky du Mexique29.

C’est à peu près à ce moment-là que se produit un tournant dans l’attitude des enquêteurs. Stupéfait du calme de Trotsky, qui a immédiatement désigné le G.P.U comme responsable de l’attaque et s’est remis immédiatement au travail, ahuri qu’un tel effort ait abouti à un résultat aussi piètre, ne s’expliquant pas l’inaction des gardes, qui n’ont pas tiré un seul coup de feu, impressionné par les déclarations de la cuisinière, qui suggèrent une mise en scène, et par le témoignage des policiers, qui assurent que l’Américain de garde est parti de son plein gré avec les assaillants, le général Sanchez Salazar, chef des services secrets, qui dirige l’enquête, fait arrêter pour interrogatoire deux des gardes de Trotsky30.

Les hommes du G.P.U. ont-ils eux-mêmes mis en circulation l’idée de l’ « assaut simulé » ? Ont-ils, au contraire, rapidement saisi au vol une hypothèse ? La cuisinière était-elle dans leur jeu ? Il est impossible de répondre à ces questions, mais on voit bien ce qui suit... Le 30 mai, on annonce l’arrestation, dans le cadre de l’enquête, du chauffeur de Diego Rivera, vu dans les parages le soir de l’attentat. Le soir même, à un meeting, plusieurs orateurs du P.C.M. et de la C.T.M lancent la théorie de l’agression simulée, l’auto-asalto. Un dirigeant du P.C.M., Enrique Ramirez y Ramirez, assure :

« Trotsky s’est attaqué lui-même avec l’objectif de faire apparaître les communistes mexicains comme des terroristes31. »

Trotsky ayant protesté contre cette affirmation stupide, le député Luis Lombardo Toledano, frère du secrétaire général de la C.T.M., l’accuse d’avoir insulté la police32 ! Mais les enquêteurs convoquent Ramirez qui recule précipitamment, assurant qu’il n’a parlé que d’un « pseudo-asalto33 ».

La presse pro-G.P.U. se lance alors à fond. Le peintre David Alfaro Siqueiros lui donne une déclaration dans laquelle il parle de « la dernière farce de Trotsky [...], délateur professionnel34 ». El Popular parle de la conduite provocatrice de Trotsky dont la maison est « une institution politique », et qui a fait de Coyoacán « un Etat étranger à la souveraineté » du Mexique35. Son conseil national assure qu’il n’y a eu aucune tentative d’assassinat : c’est un « intrigant professionnel qui, dans son travail de division et de provocation, fait alterner démagogie et fraude politique36 ».

Mais cet édifice de mensonges, chaque jour plus assuré, s’effondre brutalement devant les premiers résultats de l’enquête. La police a identifié les agresseurs, dont une partie est en fuite et l’autre sous les verrous : parmi eux, des militants connus et, surtout, un dirigeant du Parti communiste, membre du bureau politique.

La conférence de presse du général Sánchez Salazar, le 18 juin, fait pratiquement toute la lumière. Trente personnes ont été arrêtées. Le premier fil a été donné par l’identification de l’instituteur, membre du P.C.M., Luis Martínez qui a loué des uniformes de police. Deux femmes ont été engagées et rétribuées pour surveiller la maison et se lier avec les policiers de garde. L’une d’elles se trouve être la femme d’un ancien d’Espagne, membre du bureau politique, David Serrano Andoneguí. Un ancien lieutenant en Espagne, Sánchez Hernández, avoue avoir participé à l’attaque. Un communiste canarien, Rosendo Gómez Lorenzo, est en cours d’interrogatoire. Plusieurs inculpés ont dénoncé les chefs du commando : David Alfaro Siqueiros, le peintre, le « coronelazo », ainsi que son collaborateur Antonio Pujol, ses deux beaux-frères Leopoldo et Luis Arenal, son ami Zuñiga Camacho. La police est en outre convaincue que les assaillants avaient deux complices dans la maison qu’ils attaquaient : la cuisinière, Carmen Palma, et Bob S. Harte, dont Siqueiros aurait dit à l’un de ses complices qu’il l’avait acheté37.

C’est bientôt la débâcle. Les inculpés parlent trop et donnent beaucoup de détails. Les deux femmes ont été contactées en tant que militantes du P.C.M., mais payées pour leurs services. Le soir de l’agression, c’est sur ordre qu’elles ont emmené avec elles quelques-uns des policiers de garde. Elles avouent avoir rencontré le peintre qui leur a assuré que c’était le parti qui organisait et finançait toute l’entreprise. Serrano se défend d’être mêlé à cette affaire sur laquelle il enquêtait, assure-t-il, pour le compte du parti, qui flairait une « provocation »... L’avocat communiste Mário Pavón flores tente d’unifier la défense d’inculpés en plein désarroi, en renouvelant contre Trotsky attaques et insinuations.

En fait, le sérieux de l’enquête, après les errements initiaux, l’étendue de ses découvertes, l’importance de certains aveux constituent un revers sérieux pour les instigateurs et complices de l’agression : le bruit fait autour des plaintes en diffamation contre Trotsky déposées par Bassols et les responsables de la presse de la C.T.M. ne parvient que mal à le cacher. La presse qui couvre les agresseurs tire sa dernière cartouche en soulignant « le rôle suspect » de Bob Harte, mais son cadavre est découvert dans un village où il semble avoir été conduit après l’attentat et assassiné par l’un des frères Arenal.

Le dernier document d’importance de la plume de Trotsky a été rédigé à des fins judiciaires. Il revêt cependant une grande valeur politique. Il s’agit de l’étude consacrée au soubassement politique de l’attentat, « Comintern et G.P.U. »

Il y définit l’oligarchie du Kremlin comme « totalitaire », c’est-à-dire se subordonnant toutes les « fonctions de la vie sociale, politique et idéologique du pays », un caractère qui découle « de la position de la nouvelle couche dirigeante face au peuple » et de l’absolu besoin qu’elle a, face au peuple, du G.P.U., « en tant qu’instrument de domination totalitaire » :

« La question n’est pas de savoir pourquoi l’égalité n’a pas été complètement réalisée, mais pourquoi les inégalités ne cessent d’augmenter. [...] Ce n’est pas un hasard si 90 % des révolutionnaires qui ont bâti le Parti bolchevique, fait la révolution d’Octobre, créé l’Etat soviétique et l’Armée rouge, dirigé la guerre civile, ont été exterminés comme " traîtres " dans le cours des douze dernières années. En revanche, l’appareil stalinien a accueilli dans ses rangs, au cours de cette période, l’écrasante majorité de ceux qui se trouvaient de l’autre coté de la barricade pendant ces années de révolution38. »

Il en est de même dans les P.C. du reste du monde où, comme en U.R.S.S., on trouve au sommet des hommes qui ne veulent pas se battre pour Octobre, mais acquérir pour leur compte fonctions et faveurs.

Sur la base de cette analyse, Trotsky développe son réquisitoire, montrant le lien concret, personnel et financier, entre le G.P.U. et chacune des sections du Comintern, et la « dépendance » matérielle de ces partis à l’égard du réseau secret des « services » qui les entoure et les vertèbre - un fait complètement ignoré aujourd’hui de soi-disant « spécialistes » de l’U.R.S.S., malgré son caractère quasi public dans le pays.

* * *

C’est le 28 mai 1940, quatre jours après l’attentat que Ramón Mercader, sous le nom de Jacson, pénètre pour la première fois dans la maison de Coyoacán, avenue Viena, et rencontre personnellement Trotsky. Il vient chercher les Rosmer - avec qui il a noué des relations par Sylvia - afin de les conduire à Veracruz où ils doivent prendre un bateau qui va les conduire aux Etats-Unis.

Il s’est présenté à Sylvia sous le nom de Jacques Mornard van den Dreschd, se disant fils d’un diplomate belge, qui a fait des études chez les jésuites, est entré dans l’armée qu’il a quittée pour devenir journaliste sportif. C’est Gertrude Allison, du P.C. américain, qui l’a présenté à Sylvia, grâce aux bons soins de Ruby Weil, elle-même chargée par Budenz à New York d’organiser cette rencontre. Identité et passé sont des inventions39.

L’idylle ainsi préparée a commencé en juin 1938. Les jeunes gens ont habité ensemble à Paris jusqu’en février 1939, date à laquelle Sylvia est rentrée aux Etats-Unis. « Jacques » n’est pas parti avec elle, renonçant au dernier moment, semble-t-il. Il a réussi, après beaucoup d’efforts, à faire la connaissance de Frida Kahlo, venue à Paris pour une exposition. Ce n’est qu’en septembre, après avoir fait ses adieux à ses amis Béranger, qu’il embarque pour les Etats-Unis et arrive dans la famille de Sylvia en expliquant qu’il a fui l’Europe pour n’être pas mobilisé et qu’il a voyage avec un faux passeport au nom de Frank Jacson - sans k40.

C’est bien Mexico qui est sa destination. Il entre au Mexique pour la première fois le 12 octobre 1939, prétendument embauché par une société d’importation. Il est probablement en charge de la direction et de la coordination et ne fait aucune tentative pour approcher la maison de Coyoacán. Il fréquente des hommes d’affaires, et des ingénieurs, roule dans une Buick d’occasion. On le voit parfois avec une femme plus âgée, probablement sa mère qui est effectivement au Mexique avec Eitingon devenu « Leonov41 »...

En janvier, Sylvia rejoint « Jacques » : elle ne rencontrera évidemment pas sa mère. Elle va seule en visite a Coyoacán. En revanche, elle présente son « mari » aux Rosmer avec lesquels il se montre plein d’attentions et de prévenances, leur rendant de menus services, les emmenant en promenade dans sa Buick, même après que Sylvia est repartie pour New York, en mars. Venu, nous l’avons vu, pour la première fois dans la maison le 28 mai, pour emmener les Rosmer et les conduire au bateau à Veracruz, il revient quelques jours plus tard pour prendre congé, car il est, dit-il, rappelé par son patron : à cette époque, il vit à l’hôtel avec Sylvia. Il disparaît pendant un mois entier, expliquant qu’il a été pendant ce temps gravement malade et Immobilisé à Puebla. Il revient à Mexico début Juillet et s’installe, toujours avec Sylvia, à l’hôtel Montejo, en plein centre de la ville42.

Il revient à la maison de Coyoacán le 29 juillet43, pour reprendre sa Buiek, qu’il a confiée aux gardes le mois précédent. On à pris l’habitude de ses visites : il va revenir cinq fois avant le 20 août. Le 8 août d’ailleurs, il est en quelque sorte accepté, puisque invité à prendre le thé : c’est alors qu’il parle à Trotsky d’un projet d’article44. On ignore, avenue Viena, qu’il connaît Frida et vient d’être invité à sa table.

Il est évidemment difficile de comprendre pourquoi, alors que les précautions usuelles allaient jusqu’à goûter les plats que Trotsky mangeait, « le mari de Sylvia » a pu être accepté sans problèmes. L’enquête de la police mexicaine, après le meurtre, a mis en relief la fragilité de l’image qu’il donnait de lui ; Ce prétendu journaliste sportif n’assiste à aucune compétition et n’écrit rien. Il utilise deux identités dont l’une a une orthographe ahurissante. Il raconte des histoires invraisemblables, notamment à Sylvia, sur l’agence Argus qui le paie et lui paiera des articles de psychologie à elle, si elle ne cherche pas a savoir où ils paraissent45.

Même confusion à propos de ses emplois. Il dit qu’il va partir à New York comme correspondant d’un quotidien belge, mais, à New York, parle de travail à l’Exposition universelle. La firme qui l’emploie prétendument à Mexico est dirigée par un nommé Peter Lubeck dont personne d’autre que ses proches n’a jamais entendu parler. A l’hôtel, il se fait passer pour ingénieur mécanicien, à une relation, pour ingénieur des mines. Il se dit spécialiste des diamants devant Natalia et Joe Hansen, du sucre et de l’huile devant Otto Schüssler. Même dans la maison de Trotsky, il choque par un comportement à peine poli et le fait qu’il est, de toute évidence, un homme qui « raconte des histoires ». Trotsky et Natalia s’interrogent sur le personnage, mais il est « le mari de Sylvia » et les liens de camaraderie sont sacrés et commandent la confiance, même en des êtres aussi surprenants que ce personnage qui garde son chapeau sur sa tête dans le bureau de Trotsky et s’assied sur la table surchargée de papiers et de livres46...

Le 20 août, en fin d’après-midi, Trotsky a interrompu le ravitaillement de ses lapins pour recevoir « le mari de Sylvia » qui veut lui montrer son fameux article sur la théorie du « troisième camp » de Shachtman. Il le fait entrer dans son bureau, et les deux hommes y sont seuls. Tous les habitants de la maison entendront pendant le reste de leur vie le cri poussé par Trotsky, « cri d’agonie, moitié cri, moitié sanglot47 » quand Mercader, placé derrière lui, l’a frappé d’un coup de piolet qui a pénétré de sept centimètres dans sa boîte crânienne, atteignant les parties vitales du cerveau. Trotsky sait que la blessure est mortelle et qu’il va mourir. Il a pratiquement réussi à maîtriser son agresseur, à retenir les gardes de le frapper trop fort, car il faut « le faire parler ». Il dira à Hansen qu’il est « sûr de la victoire de la IVe Internationale » et à Natalia qu’il l’aime. En dépit des efforts désespérés des chirurgiens mexicains et de l’appel à un spécialiste américain, il ne peut être sauvé : il n’est pas tout à fait 20 heures, le 21 août 1940, quand il expire48, alors que se déchaîne de l’autre côté de l’océan, cette « bataille d’Angleterre » qui n’est que la première d’une guerre qui en comportera bien d’autres.

* * *

La mort d’un homme, même aussi éminent que Lev Davidovitch Trotsky, n’était pas, le 21 août 1940, un événement susceptible de secouer les masses ni même d’émouvoir la presse. La Pravda. conformément au plan qui avait conduit ses chefs à munir Mercader d’une lettre dans laquelle il expliquait son crime par sa déception de partisan de la IVe Internationale, assurait avec quarante-huit heures de retard :

« Ayant dépassé plus encore les limites de l’avilissement humain, Trotsky a été pris au piège dans ses propres filets et a été assassiné par l’un de ses disciples49 *. »

Hormis la Deutsche Allgemeine Zeitung, la presse européenne reste d’une grande discrétion, se contentant de présenter, en quelques lignes, le meurtre, la version de l’assassin, en émettant parfois l’hypothèse d’un crime du G.P.U. L’émotion est plus vive aux Etats-Unis, l’affaire s’étant produite dans un pays voisin et vassal. Dans l’ensemble cependant, la mort de Trotsky, quand elle frappa les imaginations et retint l’attention, le fit surtout comme symbole de la fin d’une époque.

Il y a davantage à dire de la réaction au Mexique : l’hypocrisie de la presse de droite, soulagée mais moralement « indignée », la lâcheté du désaveu du crime par ceux qui l’ont couvert. Mais il y eut la réaction du peuple, l’apparition de deux magnifiques corridos et de la foule de 300 000 Mexicains venus parfois de très loin, pieds nus, sur le passage du cortège funèbre de Coyoacán à la chambre de crémation du Panthéon. On me permettra de me citer pour la dernière fois :

« La peine et l’indignation exprimées par le président Cárdenas lui-même, l’affront pour la tradition mexicaine d’hospitalité, l’horreur supplémentaire du crime commis contre l’hôte par un étranger, tout cela contribuait à la profondeur de ces réactions. Pourtant, les centaines de milliers de pauvres et de déshérités, de travailleurs et de paysans sans terre qui se trouvèrent au coude à coude en ces journées pour un mort dont ils ne savaient presque rien, constituaient précisément ces " masses " auxquelles la propagande stalinienne n’avait cessé de répéter qu’il était leur ennemi mortel. Il faut donc bien admettre qu’il existait autour de la figure du proscrit une zone affective émotionnelle qu’aucune propagande de haine n’a jamais pu franchir. Est-il permis d’ajouter que c’est réconfortant50 ? »

Le 24 septembre, commentant la réaction à l’assassinat de Trotsky, le vieux révolutionnaire, combattant de la révolution, introducteur du marxisme au Mexique, champion des droits démocratiques, Francisco Zamora, écrivait ces lignes dont nous aimerions qu’elles servent à Trotsky d’épitaphe dans ce livre :

« Je n’appartiens pas et je n’ai jamais appartenu à la IVe Internationale ; je suis tout à fait étranger à ses activités ; je crois cependant que Staline est le plus répugnant et le plus malfaisant des traîtres qu’ait jamais eu à subir la cause du prolétariat et qu’aucun être humain mentalement et moralement sain ne peut continuer à être stalinien après la série de crimes, d’escroqueries, de bassesses et de falsifications des faits et des idées qu’a perpétrés ce sinistre individu ; je crois que ce qui a subsisté jusqu’à présent de la révolution d’Octobre, malgré Staline et sa bande, doit être sauvé par l’élimination du stalinisme, lequel a égaré décapité et désorienté la classe ouvrière mondiale, au moment précis où elle avait le plus besoin de sa conscience et de sa certitude. Si c’est cela être trotskyste, alors je suis trotskyste et je suis fier de l’être, parce que, à toutes les époques et dans quelque société que ce soit, il sera toujours plus digne d’être du côté de la victime lâchement assassinée que de servir de laquais et d’apologiste à son tout-puissant bourreau51. »

9 Lettre de C.G. Quinn au consul général des États-Unis, cité dans P. Broué, op. cit. 10.

10 Broué, op. cit. pp. 26-27.

11 Témoignage de van Heijenoort.

12 Socialist Appeal, 16 avril 1938.

13 Rapport de J. Edgar Hoover, l’octobre 1940, archives F.B.I., cité dans Newsline, 30 septembre 1978.

14 P.v.z. Mülhen, Spanien war ihre Hoffnung, Bonn, 183, pp. 146-155.

15 Lutte ouvrière, 17 mai et Socialist Appeal, 3 avril 1938.

16 Rapport de J. van Heijenoort, n.d., A.H., 17304.

17 Ibidem.

18 Trotsky à S.W.P., 4 septembre 1938, A.H., T 4418 ; Œuvres, 18, pp. 273-275.

19 Goldman, déclaration de presse, 8 septembre 1938, A.H., 16882.

20 Sur l’appel téléphonique de Matthews, cf. Broué, L’Assassinat... , pp. 79-80.

21 Rapport de J. Hansen, 14 décembre I939, A.H., 18906.

22 Lettre au S.W.P., 13 octobre 1939, A.H., 8109 ; Œuvres, 22, pp. 94-96.

23 O. Creydt Abelenda, « La Signification du Trotskysme », Futuro, mai 1940, cité dans Broué, op. cit., pp 144-152.

24 Œuvres, 24, p. 325.

25 Campa, Mi Testimonio, « El Caso Trotsky », pp. 159-166.

26 Victor Serge, V.M. II, p. 119.

27 Trotsky, « L’Attentat du 24 mai », 8 juin 1940 ; Œuvres, 24, pp. 100-101.

28 El Popular, 29 mai 1940.

29 Ibidem.

30 P. Broué, L’Assassinat... pp. 95-97.

31 Excelsior, 31 mai 1940.

32 Luis Lombardo Toledano, « Trotsky insulte la police mexicaine », El Popular, 2 juin 1940.

33 E. Ramirez y Ramirez, Novedades, 3 juin 1940.

34 D. Alfaro Siqueiros, Déclaration, El Popular, 3 juin 1940.

35 El Popular, 3 juin 1940.

36 Excelsior, 6 juin 1940.

37 Broué, op. cit., pp. 100-105.

38 « Le Comintern et le G.P.U. », 17 août 1940, A.H., T 4927 ; Œuvres, 24, pp. 312-314.

39 Broué, op. cit. p. 115.

40 Ibidem, p. 114.

41 Broué, op. cit., pp. 114, 115.

42 Ibidem, p. 117.

43 Ibidem, pp. 116-117.

44 Ibidem, pp. 117-118.

45 Ibidem, pp. 119-120.

46 Ibidem, p. 120.

47 Ibidem, p. 10.

48 Hansen,« Avec Trotsky, jusqu’au dernier moment », trad. fr. dans Cahiers Léon Trotsky, n° 2, avril-juin 1979, pp. 25-51.

49 Pravda, 24 août 1940.

50 P. Broué, op. cit., p. 142.

51 F. Zamora, « L’Assassinat comme révélateur », El Universal, 24 août 1940.


Léon Trotsky

Il faut un rectificatif

6 juin 1940

Cher Monsieur,

Suivant attentivement les reflets de l’attaque du 24 mai dans la presse capitaliste, je trouve dans votre précieux journal, dans le numéro en date du 27 mai, une note sous le titre « Trotsky se contredit ». La note m’attribue des versions différentes sur la façon dont j’ai échappé à la fusillade et la pièce dans laquelle j’ai passé la nuit. Cette dépêche constitue du début à la fin une misérable fabrication. Dans mes déclarations, il n’y avait pas et il ne pouvait pas y avoir l’ombre d’une contradiction. Votre rédaction a simplement été victime de comptes rendus tendancieux, pour ne pas dire criminels, dont la source est à rechercher tout près de celle de l’attaque [1].

La note commence par ces mots : « Les observateurs ont fait divers commentaires sur les déclarations de l’ancien commissaire à la Guerre soviétique. » (El Nacional, 27 mai, section 2, page 2). Vous auriez sans doute pu rendre un très grand service à l’enquête et à l’opinion publique en indiquant plus précisément qui sont ces « observateurs » qui vous ont donné fausses informations. Ces observateurs ne peuvent pas être membres de ma maison, ils ne peuvent pas être des enquêteurs et non plus des observateurs de loin. Ne serait-ce pas seulement quelque journaliste qui n’a rien observé du tout, mais plutôt exécuté une instruction du G.P.U. ? Le caractère malveillant de l’information est dicté par deux objectifs : égarer l’enquête et préparer le terrain pour l’hypothèse de l’auto-assaut.

Aucun doute que vous comprendrez l’importance de ces circonstances et que vous vous empresserez de faire la clarification nécessaire.

Notes

[1] Trotsky pensait qu’il y avait une campagne générale d’intoxication des moyens d’information par les « amis du G.P.U. », mais n’osait pas affirmer encore ce qu’il subodorait, à savoir qu’il y avait de ces derniers dans la rédaction même de l’organe du P.R.M.


Léon Trotsky

L’Attentat du 24 mai

8 juin 1940

L’attaque se produisit à l’aube, vers quatre heures du matin. Je dormais profondément, car j’avais pris un soporifique après une journée de travail écrasante. Réveillé par les rafales de la fusillade, mais encore plutôt dans un demi-sommeil, je m’imaginai d’abord que l’on célébrait la fête nationale près de la maison, avec des feux d’artifice. Mais les explosions étaient trop proches de nous, à l’intérieur même de la pièce, près de moi, et au-dessus de ma tête. L’odeur de la poudre prenait de plus en plus à la gorge. De toute évidence, ce que nous attendions depuis longtemps était maintenant en train de se produire : nous étions attaqués. Où étaient les policiers cantonnés hors de la maison ? Qu’étaient devenus les gardes placés à l’intérieur ? Pieds et poings liés ? Enlevés ? Assassinés ? Ma femme avait déjà sauté du lit. La fusillade continuait sans arrêt. Ma femme m’a dit plus tard qu’elle m’avait entraîné sur le plancher, me poussant dans le coin entre le lit et le mur. C’est l’exacte vérité. Elle était restée devant moi, près du mur, comme pour me protéger de son corps. Mais, par gestes et à voix basse, je la persuadai de s’étendre à terre. Les coups de feu venaient de tous côtés, il était difficile de savoir d’où exactement. A un moment, comme elle me le raconta plus tard, ma femme put distinguer la lueur du coup de feu : c’est donc que la rafale partait de la pièce même, bien que nous ne voyions personne. Mon impression est que deux cents coups de feu environ furent tirés, dont une centaine dans la pièce même, tout près de nous. Des éclats de vitre et de plâtre volaient dans toutes les directions. Un peu plus tard, je m’aperçus que j’avais été légèrement touché deux fois à la jambe droite.

Quand la fusillade s’arrêta, nous entendîmes notre petit-fils [1] appeler dans la pièce voisine : « Grand-père ! ». La voix de l’enfant, dans la nuit, au milieu de la fusillade, reste le souvenir plus tragique de toute cette nuit. Après qu’une rafale eût traversé son lit en diagonale comme l’attestent les marques sur la porte et le mur, l’enfant se jeta sous son lit : une balle traversa le matelas, le blessa au gros orteil et s’enfonça dans le plancher. Les assaillants lancèrent deux bombes incendiaires et quittèrent la chambre de notre petit-fils. Criant « Grand-père ! », il courut derrière eux dans le patio, laissant derrière lui une traînée de sang et, sous le feu, se précipita dans la chambre d’un des gardes, Harold Robins [2].

Au cri de notre petit-fils, ma femme se précipita dans sa chambre, déjà vide. Le plancher, la porte et un petit meuble brûlaient. « Ils ont enlevé Sieva », lui dis-je. Ce fut le pire moment. Les coups de feu continuaient, mais déjà loin de notre chambre à coucher, quelque part dans le patio ou dehors, près des murs. Apparemment, les terroristes couvraient leur retraite. Ma femme s’empressa d’étouffer les flammes avec une couverture. Une semaine plus tard, elle devait encore soigner ses brûlures.

Deux membres de notre garde apparurent, Otto [Schüssler] et Charles [Cornell] : ils avaient été séparés de nous pendant l’attaque par un feu nourri de mitraillettes. Ils confirmèrent que les assaillants semblaient s’être retirés puisqu’on n’en voyait plus un seul dans le patio. Le garde de service cette nuit-là, Robert Sheldon Harte avait disparu. Les deux automobiles étaient parties. Pourquoi les policiers de garde, qui stationnaient à l’extérieur, gardaient-ils le silence ? Ils avaient été ligotés par les attaquants qui criaient « Vive Almazàn ». Telle fut l’histoire que racontèrent les policiers ligotés.

Ma femme et moi crûmes, le lendemain, que les attaquants avaient tiré à travers les fenêtres et les portes, et qu’aucun d’eux n’avait pénétré dans notre chambre. Pourtant un examen de la trajectoire des balles prouva de façon irréfutable que les huit coups qui frappèrent le mur à la tête des deux lits et qui trouèrent le matelas en quatre endroits, ainsi que les traces de balles dans le plancher sous le lit ne pouvaient avoir été tirés que de l’intérieur de la pièce. Des douilles trouvées sur le plancher et une couverture roussie en deux endroits témoignent en faveur de la même interprétation.

Quand les terroristes entrèrent-ils dans notre chambre ? Au cours de la première partie de l’attaque, avant que nous soyons réveillés ? Ou bien au contraire pendant les derniers moments, alors que nous étions couchés sur le plancher ? Je penche pour la seconde hypothèse. Ayant tiré à travers portes et fenêtres plusieurs vingtaines de balles, et n’ayant entendu ni cris ni gémissements, les attaquants avaient toutes raisons de penser qu’ils n’avaient pas achevé leur besogne. L’un d’entre eux a dû entrer au dernier moment pour donner le coup de grâce. Il est possible que draps et traversins aient conservé la forme de corps humains. A quatre heures du matin, la pièce était dans l’obscurité. Ma femme et moi restions étendus en silence et sans bouger sur le plancher. Avant de quitter notre chambre, le terroriste qui vint pour vérifier si la tâche était déjà accomplie a pu tirer quelques coups sur le lit « pour en avoir le cœur net ».

Il serait fastidieux d’analyser ici dans le détail les légendes variées, nées de l’incompréhension ou de la malveillance, qui ont servi directement ou indirectement à la théorie de l’attentat simulé. La presse allégua que ma femme et moi n’étions pas dans notre chambre la nuit de l’attentat. El Popular - l’organe de l’allié des staliniens, [Lombardo] Toledano - se répandit en propos concernant mes « contradictions » : selon une version on dit que j’avais rampé dans un coin de la pièce, selon un autre, que j’avais sauté sur le plancher, etc. Il n’y a là-dedans pas un mot de vrai. Toutes les pièces de la maison sont occupées, la nuit par des personnes désignées d’avance, à l’exception de la bibliothèque, de la salle à manger et de mon bureau. Mais précisément, les attaquants traversèrent ces pièces et ne nous y trouvèrent pas. Nous dormions là où nous dormions toujours dans notre chambre à coucher. Comme on l’a déjà établi, je me jetai dans un coin de la pièce et ma femme m’y rejoignit.

Comment se fait-il que nous ayons survécu ? De toute évidence par un hasard heureux. Les lits furent sous un feu croisé. Peut-être les attaquants eurent-ils peur de se blesser mutuellement et tirèrent-ils instinctivement plus haut ou bas qu’ils n’auraient dû. Mais ce n’est qu’une supposition du domaine de la psychologie. Il est également possible que ma femme et moi ayons aidé le hasard en ne perdant pas la tête, en n’appelant pas au secours, alors que cela n’aurait servi à rien, en ne tirant pas quand cela n’aurait eu aucun sens, mais en restant tranquillement étendus sur le sol, faisant les morts [3].

[Il pourrait paraître incompréhensible aux non-initiés que la clique de Staline m’eût d’abord exilé, puis ait tenté ensuite de m’assassiner à l’étranger. N’eût-il pas été plus simple de me fusiller à Moscou, comme tant d’autres ?

Voici l’explication. En 1928, lorsque je fus exclu du parti et exilé en Asie centrale, il était encore impossible non seulement de parler de peloton d’exécution, mais même d’arrestation. La génération avec laquelle j’avais traversé la révolution d’Octobre et la guerre civile était encore en vie. Le bureau politique se sentait assiégé de tous côtés. D’Asie centrale, j’avais pu maintenir des contacts directs avec l’Opposition. Dans ces conditions, Staline, après avoir hésité pendant un an, décida d’avoir recours à l’exil comme un moindre mal. Il pensa que Trotsky, isolé de l’U.R.S.S., dépourvu d’appareil et de ressources matérielles, serait incapable d’entreprendre quoi que ce soit. De plus il calcula qu’après être parvenu à me noircir complètement aux yeux de la population, il n’aurait aucune difficulté à obtenir du gouvernement allié de Turquie mon retour à Moscou pour le coup final. Les événements ont toutefois montré depuis qu’il est possible, sans appareil ni ressources matérielles, de prendre part à la vie politique. Avec l’aide de jeunes camarades, j’ai posé les bases de la IV° Internationale qui se fraie lentement mais sûrement son chemin. Les procès de Moscou de 1936-1937 ont été organisés pour obtenir mon expulsion de Norvège, c’est-à-dire en fait me livrer aux mans du G.P.U. Mais cela n’a pas réussi. J’ai atteint le Mexique. Je sais que Staline a reconnu à plusieurs reprises que c’était une « erreur énorme » de m’avoir exilé. Pour réparer cette erreur, il ne restait qu’une action terroriste.

Au cours des dernières années, le G.P.U. a supprimé des centaines de mes amis, ainsi que des membres de ma famille en U.R.S.S. En Espagne, il a assassiné mon ancien secrétaire Erwin Wolf et plusieurs camarades ; à Paris, il a assassiné mon fils, Léon Sedov [4], que les tueurs professionnels de Staline guettaient depuis deux ans. A Lausanne, le G.P.U. a tué Ignace Reiss qui l’avait quitté et avait rejoint les rangs de la IV° Internationale. A Paris, les agents de Staline ont assassiné un autre de mes anciens secrétaires, Rudolf Klement, dont le corps fut retrouvé dans la Seine, la tête, les mains et les jambes coupées. On pourrait poursuivre cette liste interminable.

Au Mexique, il y eut une tentative évidente de me faire assassiner dans ma maison par un individu muni d’une fausse recommandation d’un homme politique très connu [5]. Ce fut après cet incident, que nous primes des mesures de protection plus sérieuses : gardes nuit et jour, système d’alarme, etc.

Après la participation active et véritablement meurtrière du G.P.U. dans les événements d’Espagne, j’ai reçu nombre de lettres de mes amis, surtout de Paris et de New York, à propos des agents du G.P.U. qui ont été envoyés de France ou des États-Unis au Mexique. Les noms et les photographies de ces messieurs, je les ai transmis en temps voulu à la police mexicaine. La déclaration de guerre a d’autant plus aggravé cette situation par suite de ma lutte irréductible contre la politique étrangère et intérieure du Kremlin. Mes déclarations et mes articles dans la presse mondiale - sur le démembrement de la Pologne, la faiblesse de l’Armée rouge dirigée par Staline, etc. - ont été reproduits à des dizaines de millions d’exemplaires. Le mécontentement ne cesse de grandir en U.R.S.S. même. En tant qu’ancien révolutionnaire, Staline se souvient que la III° Internationale était infiniment plus faible au début de la Première Guerre mondiale que ne l’est à présent la IV°. Le déroulement de la guerre peut donner un puissant élan au développement de la IV° Internationale, y compris en U.R.S.S. C’est pourquoi Staline ne peut pas avoir manqué de donner des ordre à ses agents d’en finir avec moi au plus vite.

Des faits connus de tous et des considérations politiques générales démontrent également sans aucun doute possible que l’organisation de l’attentat du 24 mai ne peut être l’œuvre que du G.P.U. Il ne manque pourtant pas de preuves supplémentaire :

Quelques semaines avant l’attentat, la presse mexicaine était pleine de rumeurs au sujet d’une concentration d’agents du G.P.U. au Mexique. Il y avait bien des choses fausses dans ces rapports. Mais le fondement de ces rumeurs était exact. Il faut noter avec soin l’exceptionnelle qualité technique de l’attentat. L’assassinat n’a échoué que par un de ces hasards qui font partie intégrante de toute guerre. Mais la préparation et l’exécution de l’attentat sont étonnantes par leur caractère méthodique, leur efficacité et le nombre des participants. Les terroristes sont familiarisés avec les abords de la maison et sa vie intérieure : ils sont équipés d’uniformes de police [6], d’armes, de scies électriques, d’échelles de corde, etc. Ils ont parfaitement réussi à ligoter les policiers placés à l’extérieur. Ils ont paralysé les gardes placés à l’intérieur par une disposition judicieuse de leurs tirs ; ils ont pénétré dans la chambre de la victime désignée, tiré impunément pendant trois à cinq minutes, lancé des bombes incendiaires et quitté le champ de bataille sans laisser derrière eux la moindre trace. Une telle entreprise dépasse les possibilités d’un groupe indépendant. Il faut noter la formation, l’entraînement, les ressources considérables et la sélection des exécutants. Cela, c’est le travail du G.P.U. Tout à fait conforme au système classique du G.P.U. est le soin avec lequel on cherche à dévoyer l’enquête sur une fausse piste introduisant cette dernière dans la préparation même de l’attentat. En ligotant les policiers, les assaillants criaient : « Viva Almazàn ! » Ces clameurs artificielles et frauduleuses, la nuit devant cinq policiers dont trois dormaient, visaient deux buts à la fois : distraire, ne fût-ce que pour quelques jours l’attention de l’enquête à venir et la tenir à l’écart du G.P.U. et de son agence au Mexique et compromettre les partisans d’un des candidats à la présidence. Tuer un adversaire en rejetant le soupçon sur autrui, c’est la méthode classique du G.P.U., ou, plus exactement, de son inspirateur, Staline. Les assaillants avaient apporté avec eux plusieurs bombes incendiaires, dont deux ont été jetées dans la chambre de mon petit-fils. Ceux qui participaient à l’attaque avaient donc l’intention non seulement de tuer mais aussi de mettre le feu. Leur unique but, dans ce cas, ne pouvait être que de détruire mes archives. Ceci n’intéresse que Staline, du fait de l’exceptionnelle valeur de mes archives dans ma lutte contre l’oligarchie du Kremlin. Ce sont en particulier mes archives qui m’ont permis de démontrer que les procès de Moscou n’étaient que des machinations policières. Le 7 novembre 1936, le G.P.U., courant de gros risques, avait déjà volé à Paris une partie de mes archives. Il ne les oublia pas pendant la nuit du 24 mai. Les bombes incendiaires sont ainsi une sorte de carte de visite de Staline. Tout à fait caractéristique des crimes du G.P.U. est la division du travail entre les tueurs clandestins et les « amis » légaux. Tout en préparant l’attaque par un travail conspiratif clandestin, on menait une campagne ouverte de calomnies dans le but de discréditer la victime présumée. La même division du travail se poursuit après le crime : les terroristes vont se cacher pendant que leurs avocats tentent ouvertement d’attirer l’attention de la police sur une fausse piste. Enfin, il n’est pas possible de ne pas relever les réactions de la presse mondiale : les journaux de toutes tendances partent de l’idée tacite ou nettement exprimée selon laquelle cet attentat est l’œuvre du G.P.U. Seuls les journaux stipendiés par le Kremlin ou à ses ordres soutiennent une version différente. C’est une preuve politique irréfutable !

Le matin du 24 mai, les représentants de la direction de la police me demandèrent ma collaboration pour résoudre le problème. Le colonel Salazar et des dizaines d’agents s’adressèrent à moi, de la manière la plus amicale possible, pour obtenir des informations diverses. Ma famille, mes collaborateurs et moi-même, nous fîmes tout ce qui était en notre pouvoir.

Le 25 ou le 26 mai, deux agents de la police secrète me dirent que l’enquête était sur une bonne voie, et qu’il était déjà de toute façon prouvé « qu’il s’agissait bien d’une « tentative d’assassinat ». Je fus étonné. Après tout, était-il nécessaire de le prouver ? Je me demandai précisément contre qui la police avait à prouver que cet attentat en était bien un ? En tout cas, jusqu’au soir du 27 mai, l’enquête, autant que je pouvais le juger, était tournée contre les assaillants inconnus, et pas contre les victimes. Le 28 mai, je transmis au colonel Salazar une épreuve qui, comme le démontra la troisième phase de l’enquête, était de la plus haute importance . Mais était alors inscrite à l’ordre du jour une seconde phase, que je n’aurais jamais imaginée, celle d’une enquête dirigée contre moi et mes collaborateurs.

Dans la nuit du 28 mai, un changement complet et brutal dans l’orientation de l’enquête et dans l’attitude de la police vis-à-vis de ma maison fut préparé et réalisé. Nous fûmes immédiatement entourés d’une atmosphère hostile. Que se passe-t-il ?, nous, demandions-nous avec embarras. Ce tournant ne s’est pas produit tout seul. Il devait y avoir des raisons concrètes et impératives. Il ne s’était révélé et ne pouvait se révéler même un semblant de fait ou d’élément factuel pouvant justifier pareil tournant dans le cours de l’enquête. Je ne puis y trouver d’autre explication que l’énorme pression exercée par le G.P.U. appuyé sur tous ses « amis ». Un véritable coup d’état s’était produit en coulisses. Qui l’avait dirigé ?

C’est ici qu’intervient un fait qui pourrait sembler insignifiant, mais qui mérite la plus grande attention. Au matin du 27 mai, El Popular et El Nacional publièrent tous deux une histoire identique : « M. Trotsky se contredit », m’imputant des contradictions sur ma conduite durant la nuit du 24 mai et dans le cours de l’attentat lui-même. Cette histoire, que, dans l’agitation de ces heures, j’ai laissée passer sans y prêter attention, était du début à la fin une pure affabulation. Qui avait donné cette information aux journaux « de gauche » ? C’est une question capitale. On se réfère comme sources à des « observateurs anonymes ». Qui sont ces « observateurs » ? Qu’ont-ils observé, et où ? Il est tout à fait évident que cette histoire avait pour but de préparer et de justifier aux yeux des cercles gouvernementaux, où ces journaux sont largement diffusés, le tournant hostile de l’enquête contre moi et mes collaborateurs. Un examen serré de cet épisode mettrait à coup sûr bien des choses en lumière.

Deux employées de la maison furent interrogées pour la première fois le 28 mai, c’est-à-dire le jour même où nous étouffions déjà dans une atmosphère hostile, et où la police se tournait déjà vers l’interprétation de l’« attentat simulé ». Le lendemain 29, les deux femmes furent de nouveau convoquées, emmenées à 4 heures de l’après-midi via Madero (Guadalupe) où elles furent interrogées jusqu’à 11 heures du soir dans l’immeuble, et de 11 heures à 2 heures du matin, dans une automobile dans la cour obscure.

Aucun procès-verbal ne fut pris. Elles furent reconduites à la maison aux environs de 3 heures. Le 30 mai, un agent de police apparut dans la cuisine avec un procès-verbal tout prêt, et les deux femmes le signèrent sans l’avoir lu. L’agent quitta la cuisine une minute environ après y être entré. Quand ces deux femmes apprirent par les journaux que mes secrétaires Charles et Otto avaient été arrêtés sur la base de leurs déclarations, elles affirmèrent toutes les deux qu’elles n’avaient absolument rien dit qui puisse justifier leur arrestation.

Pourquoi ces deux membres de ma garde ont-ils été arrêtés, et pas les autres ? Parce que Otto et Charles servaient d’agents de liaison avec les autorités et avec quelques camarades qui se trouvaient en ville. Préparant le coup contre moi, les magistrats chargés de l’instruction décidèrent d’isoler d’abord totalement notre maison. Le même jour, un Mexicain, Z[endejas] et un Tchèque B[azant] [7], deux jeunes amis qui nous avaient rendu visite pour exprimer leur sympathie, furent arrêtés. Le but de leur arrestation était évidemment identique : couper toutes nos liaisons avec le monde extérieur. On exigea des gardes arrêtés qu’ils avouent « en un quart d’heure » que c’était moi qui leur avait donné l’ordre d’accomplir cet attentat. Je ne tiens pas à exagérer de tels épisodes ou à leur donner une signification tragique. Ils ne m’intéressent que du point de vue de la possibilité de démasquer les forces réunies « en coulisses » et qui furent capables, en 24 heures, de déclencher de façon presque magique un tournant radical dans l’orientation de l’enquête. Ces forces continuent aujourd’hui encore à exercer une influence sur le cours de l’enquête.

Le jeudi 30 mai, lorsque B[azant] fut interrogé via Madero tous les agents de la police partaient de la théorie de l’« attaque contre soi-même » et se conduisaient avec insolence à mon égard, à l’égard de ma femme et de mes collaborateurs. Pendant ses quatre jours d’incarcération, Z[endejas] eut l’occasion d’écouter quelques conversations entre les policiers. Voici ses conclusion : « La main de Lombardo Toledano, de Bassols [8] et autres pénétrait profondément dans l’activité de la police et ce avec beaucoup de succès. L’idée de l’auto-attentat était artificiellement soufflée par cette source. »

La pression des cercles intéressés a dû assumer des proportions véritablement irrésistibles pour obliger les représentants de l’enquête à prendre au sérieux l’idée absurde de l’attaque contre soi-même.

Quel but aurais-je poursuivi en m’aventurant dans une aussi monstrueuse, aussi répugnante et aussi dangereuse ? Personne ne l’a encore expliqué jusqu’à présent. On allègue que je voulais noircir Staline et son G.P.U. Mais un autre attentat ajouterait-il quoi que ce soit à la réputation d’un homme qui a détruit une vieille génération entière du parti bolchevique ? On dit que je voulais prouver l’existence de la « cinquième colonne ». Pourquoi ? Dans quel but ? En outre, les agents du G.P.U. suffisent parfaitement pour perpétrer un attentat sans qu’il soit besoin de la mystérieuse 5° colonne. On dit que j’ai voulu créer des difficultés au gouvernement mexicain. Quels motifs plausibles aurais-je pu avoir de susciter des difficultés au seul gouvernement qui m’ait offert l’hospitalité ? On dit que j’ai voulu provoquer une guerre entre les États-Unis et le Mexique. Mais cette explication relève intégralement du domaine du délire. Pour provoquer une telle guerre, il eût été en tout cas plus efficace d’organiser un attentat contre un ambassadeur américain ou des magnats du pétrole, pas contre un bolchevik révolutionnaire, étranger et haï des cercles impérialistes.

Quand Staline organise un attentat pour m’assassiner, le sens de son action est clair : il veut abattre son ennemi n° 1. Staline ne court ce faisant aucun risque : il agit de loin. Au contraire, en organisant un « attentat simulé », je dois assumer moi-même la responsabilité d’une telle entreprise : je mets en jeu mon propre destin, celui de ma famille, ma réputation politique et celle du mouvement que je sers. Qu’ai-je donc à y gagner ?

Mais, même si l’on voulait admettre l’impossible, c’est-à-dire qu’après avoir renoncé à la cause de toute ma vie et foulé aux pieds le sens commun et mes propres intérêts vitaux, j’aie décidé d’organiser cet « attentat simulé » pour quelque objectif inconnu, il reste encore la question suivante : Où et comment ai-je-pu obtenir vingt exécutants ? Comment ai-je pu les équiper d’uniformes de policiers ? Comment les ai-je armés ? Comment les ai-je équipé du matériel nécessaire ? etc. En d’autres termes, comment un homme, qui vit presque complètement isolé du monde extérieur, a-t-il pu réaliser une entreprise qui n’est concevable que pour un puissant appareil ? Je dois avouer que je me sens mal à l’aise en critiquant une idée qui est au-dessous de toute critique.

Le G.P.U. a adroitement mobilisé ses agents pour m’assassiner. La tentative a échoué accidentellement. Les amis du G.P.U. sont compromis. Ils sont maintenant obligés de faire tout ce qu’ils peuvent pour rejeter sur moi la responsabilité de l’attentat manqué de leur propre chef. Ce faisant, ils n’ont pas un grand choix des moyens. Il leur faut agir par des méthodes grossières et conformer à l’aphorisme de Hitler : plus le mensonge est gros et plus facilement on le croira [9].]

On peut tirer des conclusions extrêmement précieuses du travail en coulisses du G.P.U. d’une étude du comportement d’une partie de la presse mexicaine dans les jours qui ont suivi la tentative d’assassinat. Laissons de côté La Voz de México, la publication stalinienne officielle, avec ses contradictions grossières, ses accusations insensées et ses calomnies cyniques. Laissons également de côté les organes de la droite qui sont inspirés d’un côté par la recherche du sensationnel et essaient du l’autre d’utiliser l’attentat à leur profit à eux, c’est-à-dire contre la « gauche » en général. Politiquement, je suis plus loin de journaux comme Universal ou Excélsior que de Lombardo Toledano et les siens. J’utilise ces journaux-là pour me défendre exactement comme j’utiliserais un autobus pour me déplacer.

De plus, les manœuvres des journaux de droite ne sont qu’un reflet de la politique du pays et ils ont essentiellement une attitude détachée par rapport à la question de l’attentat et celle du G.P.U. Pour nos objectifs il est bien plus important d’analyser le comportement d’El Popular et en partie d’El Nacional. La politique active dans ce cas, c’est El Popular qui la mène. En ce qui concerne El Nacional, il ne fait que s’adapter à son ami intéressé.

En dépit du fait rapporté par les journaux, que [Lombardo] Toledano avait quitté la capitale deux ou trois jours avant l’attentat, El Popular avait au moment critique des directives claires et précises. L’attentat n’a pas surpris ce journal, ne l’a pas pris au dépourvu. Dans cette affaire, la rédaction n’a pas essayé de faire de l’attentat une plaisanterie ni de faire allusion à ma « folie de la persécution », etc. Au contraire, le journal a tout de suite pris un ton sérieux et alarmé. Le numéro du 25 mai, sur toute la première page, lançait le mot d’ordre : « L’attentat contre Trotsky est un attentat contre le Mexique. » L’éditorial sous ce titre exigeait l’enquête la plus rigoureuse et la punition exemplaire des coupables quelles que soient leur tendance politique et la puissance étrangère à laquelle ils sont liés. Par cette phraséologie l’article cherche à donner l’impression de la plus grande impartialité et d’une indignation patriotique. L’objectif immédiat est de creuser en quelque sorte un abîme entre la rédaction d’El Popular et les terroristes qui pourraient un jour ou l’autre tomber aux mains de la police. Cette mesure de précaution est d’autant plus nécessaire qu’El Popular avait mené avec un zèle tout particulier une campagne de calomnies contre moi au cours de la période précédente.

Pourtant, sous la coquille littéraire de l’impartialité, pointent quelques insinuations prudentes destinées à être mieux élaborées dans les jours qui suivent. On remarque en passant, dans une simple phrase qu’il y a « des aspects mystérieux et suspects à cet attentat ». Ce jour-là, ces mots sont passés inaperçus. Mais il est maintenant parfaitement clair que l’auteur s’était réservé d’avance la possibilité d’avancer la théorie de l’« assaut simulé » en cas d’échec de l’enquête judiciaire. La seconde insinuation n’est pas moins significative : l’article prédit que les « ennemis du Mexique » attribueront l’attentat à Staline et à Moscou [10]. Les ennemis du Mexique sont ici identifiés à ceux de Staline. L’appel solennel à rechercher les criminels, quelle que soit la puissance avec laquelle ils sont liés revêt donc une interprétation très limitée.

Avec tous ces zigzags et ses équivoques, l’article est soigneusement réfléchi. Ses contradictions découlent du caractère contradictoire et indéfini de la situation elle-même. On ne connaît pas encore le résultat de l’enquête. Au cas où elle aurait abouti, il fallait battre en retraite aussi loin que possible. Au cas où elle n’aboutirait pas, il était nécessaire de conserver la liberté d’action sur la ligne de la vieille calomnie et de la persécution. Il fallait en même temps détourner du G.P.U. aussi loin que possible l’attention, sans pour autant se lier totalement les mains. En relisant aujourd’hui cet article, on peut voir clairement que la manœuvre était cousue de fil blanc.

Dans le numéro du 26 mai, la même ligne continue pour l’essentiel. El Popular exige des autorités la punition énergique des coupables. Le danger que ceux qui ont participé à l’attentat tombent entre les mains de la police est encore très grand, d’où cet accent sévère d’impartialité.

Le numéro du 27 mai reproduit déjà la cynique histoire « M. Trotsky se contredit [11] ». C’est la première tentative pour développer l’insinuation à propos des « aspects suspects » de l’attentat. On affirme dans cette histoire que j’ai donné un témoignage contradictoire au sujet de mes faits et gestes pendant l’attaque. L’incongru de la situation saute aux yeux. Si un homme qui vit dans la solitude de l’émigration a été capable de mobiliser vingt conspirateurs et d’obtenir pour eux des uniformes et des mitraillettes, alors il doit être capable de préparer une réponse sur ses faits et gestes au moment de l’attentat. Mais ne chicanons pas sur la technique de la falsification. Une chose est claire : El Popular est en train de préparer le terrain pour la théorie de l’« assaut simulé ».

L’enquête pendant ce temps se heurte à de grandes difficultés : le G.P.U. est capable de prévoir beaucoup du choses et de bien couvrir ses propres traces. Quatre jours se sont écoulés depuis l’attentat. Le danger de l’arrestation des principaux participants de l’attentat pouvait être considéré comme écarté, d’autant plus que, dans l’intervalle, ils avaient largement eu la possibilité de franchir la frontière avec des passeport préparés à l’avance. Conformément à cela, El Popular adopte le 27 mai un ton plus hardi. Il ne s’en tient pas à l’histoire mentionnée ci-dessus dans la partie « informations ». L’éditorial de ce jour déclare nettement que « tous les jours qui passent, l’attentat éveille des doutes importants et parait de plus en plus suspect et de moins en moins logique » ; plus loin on emploie mot de « camouflage ». L’article attribue l’attentat aux impérialistes américains qui cherchent à intervenir au Mexique et s’appuient apparemment sur ma collaboration. Pourquoi les impérialistes m’auraient-ils choisi comme l’objet de l’attentat plutôt qu’un autre, on ne le sait pas. Et la raison précise pour laquelle l’attentat contre un bolchevik russe au Mexique pourrait justifier une intervention des États-Unis demeure encore moins compréhensible. Au lieu d’analyses et de preuves, un choix de phrases ronflantes.

Il reste à rappeler qu’avant la conclusion du bloc Hitler-Staline, El Popular avait l’habitude de me caricaturer toujours avec une croix gammée. Je ne fus donc soudain transformé en agent des États-Unis qu’après l’invasion de la Finlande par l’Armée rouge. El Popular essaie de disposer de moi avec la même liberté dont Staline use pour donner des ordres à ses agents. Dans leur agitation verbale et leurs manœuvres de coulisses, Toledano et ses alliés sont sans aucun doute allés beaucoup plus loin que dans leur propre presse. Comme le montrent les événements des jours suivants, ils ont engagé un travail particulièrement intense dans la police.

Le 28 mai, les autorités chargées de l’enquête étaient déjà totalement gagnées à l’idée de l’« attentat simulé ». Deux de mes secrétaires, Otto [Schüssler] et Charles [Cornell] et deux personnes liées à la maison, B[azant] et Z[endejas] ont été arrêtés. Après cette victoire, El Popular se retire soigneusement l’ombre : dans le numéro du 28 mai, il prend de nouveau une position objective. La raison pour laquelle les directeurs du journal prenaient garde de ne pas s’engager irrévocablement est claire. Ils en savaient plus qu’ils n’en disaient, ils avaient beaucoup moins confiance dans la version de l’attentat simulé que n’en avait la police qu’ils avaient égarée sur une fausse piste. C’est pourquoi, après avoir transféré la responsabilité sur le dos de la police, El Popular, le 28 mai, reprend une fois de plus l’attitude de l’observateur patriote alarmé.

Dans le numéro du 29 mai, El Popular publiait sans commentaire la déclaration du parti communiste qui exigeait non le châtiment des terroristes, mais l’expulsion de Trotsky du Mexique [12]. Ce jour-là, ma maison et tous ses habitants furent coupés du monde extérieur par un anneau de soupçons fantasmagoriques. Il vaut la peine de souligner qu’en la circonstance également, [Lombardo] Toledano abandonne les mots d’ordre les plus naïfs du Kremlin pour les laisser lancer par les dirigeants du parti communiste qui, eux, n’ont rien à perdre. Il cherche à conserver une porte de sortie pour sa propre retraite.

Le 1° juin, la presse publia ma lettre au procureur de la République, dans laquelle je désignais nommément [Lombardo] Toledano comme un complice moral de la préparation de l’attentat. Après cela, Toledano sort à moitié de l’ombre. « La C.T.M. accuse Trotsky de servir d’instrument dans la guerre des nerfs », proclamait El Popular le 6 juin [13]. Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est de la rhétorique vide, sans aucun sens ni preuve à l’appui ! Au nom de la C.T.M., [Lombardo] Toledano soumet aux autorités un document dans lequel l’attentat est entremêlé dans un filet d’intrigues internationales large et tout à fait vague. En dehors de moi-même, qui suis suspect d’intriguer, il y a beaucoup de facteurs, d’institutions et d’individus. Beaucoup, mais pas le G.P.U. Seuls « des ennemis du Mexique », comme nous le savons déjà, sont capables de soupçonner le G.P.U. Ainsi, à travers toutes ses manœuvres, Toledano demeure l’ami n° 1 du G.P.U.

Contrairement à tous les autres journaux de la capitale, El Nacional n’a même pas mentionné l’attentat dans la première partie de son numéro du 25 mai. Il a reproduit dans la deuxième une dépêche intitulée : « Trotsky subit dans sa maison un attentat théâtral (!). » On ne sait pas sur quelle base il est arrivé à cette appréciation. Je suis malheureusement obligé de dire, qu’en plusieurs circonstances antérieures, ce journal a essayé de m’attribuer des actes répréhensibles sans une ombre de justification.

Il faut relever avec la plus extrême attention le fait que, jour où El Nacional parlait d’un attentat « théâtral », El Popular écrivait : « L’attentat contre Trotsky est un attentat contre le Mexique. » Il peut sembler à première vue qu’El Nacional avait une attitude bien plus hostile vis-à-vis de la victime de l’attentat que ne l’avait El Popular. En fait, ce n’est pas le cas. Par son attitude, El Nacional révélait simplement qu’il était beaucoup plus loin qu’El Popular des sources du stalinisme et par conséquent de celles de l’attentat. Les rédacteurs d’El Nacional font tout leur possible pour plaire aux staliniens. Ils savent que le plus simple est de lancer contre moi quelque soupçon. Quand ils ont reçu la nouvelle de l’attentat contre ma maison, l’un des rédacteurs a mis en circulation la première formule ironique qui lui est passée par la tête. Ce fait même montre que les rédacteurs d’El Nacional, à la différence de ceux d’El Popular, ne connaissent pas ce sur quoi ils écrivent.

Au cours des jours qui suivent, on peut cependant observer un rapprochement des lignes de ces deux publications. El Nacional, devinant d’après le comportement d’El Popular qu’il avait agi avec imprudence en lançant son hypothèse d’un attentat « théâtral », bat en retraite à la hâte et prend une attitude plus réservée. Pour sa part, El Popular, s’étant convaincu qu’aucun de ceux qui ont participé à l’attentat n’a été arrêté, a commencé à passer sur la position de l’attentat « théatral ». L’histoire du 27 mai, « M. Trotsky se contredit », était également publiée par El Nacional

Sur la base d’une analyse des articles d’El Popular et d’une comparaison entre eux et les articles d’El Nacional, il est donc possible d’affirmer avec certitude que [Lombardo] Toledano connaissait d’avance les préparatifs de l’attentat, au moins en gros. Le G.P.U. a préparé simultanément - et par des canaux différents - le complot secret, la défense politique et le dévoiement de l’enquête. Pendant les journées critiques, El Popular recevait sans aucun doute des instructions de Toledano en personne. Il est tout à fait probable que l’auteur de l’article du 25 mai n’est autre que lui. En d’autres termes, Lombardo Toledano a eu une part morale dans la préparation de l’attentat et dans la dissimulation de ses traces.

Pour mieux comprendre le contexte de cet attentat en même temps que certaines circonstances liées à l’enquête, il faut dire quelques mots de ma garde. Certains journaux ont publié des rapports disant que je « louais » pour ma garde presque exclusivement des étrangers, que c’étaient des mercenaires, etc. Tout cela est faux. Ma garde existe depuis le jour de mon exil en Turquie, c’est-à-dire depuis presque douze ans. Sa composition n’a cessé de changer en fonction du pays dans lequel je vivais, bien qu’un petit nombre de mes collaborateurs m’aient accompagné d’un pays à l’autre. Elle a toujours été formée de jeunes camarades, liés à moi par l’identité de nos idées politiques et par mes amis plus vieux et plus expérimentés parmi les volontaires dont il n’a pas manqué.

Le mouvement auquel j’appartiens est un mouvement jeune qui est apparu sous les persécutions sans précédent de l’oligarchie de Moscou et de ses agences dans tous les pays du monde. De façon générale, il est impossible de trouver dans un mouvement qui ait eu autant de victimes en si peu de temps que le mouvement de la IV° Internationale. C’est ma conviction personnelle qu’à notre époque de guerres, d’annexions, de rapines, de destructions, et de toutes sortes de bestialités, la IV° Internationale est destinée à jouer un rôle historique. Mais c’est l’avenir. Dans le passé, elle n’a connu que les coups et la persécution. Personne n’aurait pu espérer au cours des douze dernières années faire une carrière grâce à la IV° Internationale. Pour cette raison, ceux qui ont rejoint ce mouvement sont des gens désintéressés, convaincus, prêts à renoncer non seulement aux biens matériels, mais aussi, si c’est nécessaire, prêts au sacrifice de leur vie. Sans vouloir aucunement tomber dans l’idéalisation, je me permettrai néanmoins de dire qu’il est impossible de trouver dans une autre organisation une telle sélection d’hommes dévoués à leur drapeau et étrangers aux prétentions personnelles, que dans la IV° Internationale. Ma garde a été entièrement recrutée dans cette jeunesse.

La garde au Mexique a d’abord été constituée de jeunes amis mexicains. Cependant je me suis rapidement persuadé des inconvénients d’une telle solution. Mes ennemis essayaient systématiquement de m’impliquer dans la politique du Mexique afin de rendre impossible mon séjour dans ce pays. Et, dans la mesure où mes jeunes amis mexicains, vivant dans ma maison, pouvaient réellement apparaître dans une certaine mesure comme des agents de mon influence politique, j’ai été obligé du refuser qu’ils participent à ma garde et de les remplacer par des étrangers, essentiellement des citoyens des États-Unis. Tous ont été envoyés ici après une sélection spéciale opérée par mes vieux amis expérimentés.

Laissez-moi ajouter, pour être parfaitement clair, que ce n’est pas moi qui assume les frais de ma garde - je n’ai pas les ressources suffisantes - mais un comité spécial qui collecte les fonds nécessaires parmi nos amis et sympathisants. Nous vivons - ma famille et mes gardes - en une petite communauté fermée, séparée du monde extérieur par quatre murs élevés, Toutes ces circonstances suffisent à expliquer pourquoi je considère comme justifiée la confiance que je fais à ma garde et pourquoi je la crois incapable de trahison ou de crime.

En dépit de toutes ces précautions, il est évidemment impossible de considérer comme absolument exclue la possibilité qu’un agent isolé du G.P.U. ait pu s’infiltrer dans ma garde. L’enquête, dès le début, a soupçonné Robert Sheldon Harte, le membre de ma garde qui a été enlevé, d’avoir été complice de l’attentat [14]. A cela j’ai répondu : si Sheldon Harte était un agent du G.P.U., il aurait pu me tuer la nuit sans mettre en branle vingt personnes qui ont toutes couru un risque considérable. De plus, dans les jours qui ont précédé l’attentat, Sheldon Harte s’occupait de choses insignifiantes comme acheter de petits oiseaux, réparer une cage, la peindre, etc. Je n’ai pas entendu un seul argument convaincant indiquant que Sheldon Harte était un agent du G,P.U. C’est pourquoi, dès le début, j’ai prévenu mes amis que je serais le dernier à donner quelque crédit à la thèse de la participation de Sheldon à l’attentat. Si, contrairement à toutes mes suppositions, cette participation se trouvait confirmée, cela ne changerait rien à la signification générale de l’attentat.. Avec ou sans l’aide d’un membre de la garde, c’est le G.P.U. qui a organisé un complot pour m’assassiner et brûler mes archives. Telle est l’essence de cette affaire.

Dans ses déclarations officielles, le parti communiste répète que le terrorisme individuel ne fait pas partie de son système d’action, etc. Personne ne suppose que cet attentat a été organisé par le parti communiste. Le G.P.U. utilise les partis communistes, mais il ne se confond pas avec eux.

Parmi les participants possibles de l’attentat, ceux qui connaissent bien la vie interne du parti communiste ont cité un individu qui a été autrefois exclu du parti et a été réintégré plus tard, en échange de certains services. La question de la catégorie des « exclus » est généralement d’un très grand intérêt du point de vue de l’étude des méthodes criminelles du G.P.U. Dans la première période de la lutte contre l’Opposition en U.R.S.S., la clique de Staline excluait délibérément du parti les Oppositionnels les plus faibles, les plaçant ainsi dans des circonstances matérielles très difficiles et donnant ainsi au G.P.U. la possibilité de recruter parmi eux des agents pour travailler au sein de l’Opposition. Plus tard, cette méthode a été perfectionnée et étendue aux partis de la III° Internationale.

Les exclus peuvent être divisés en deux catégories : certains quittent le parti en raison de divergences de principe et tournent le dos au Kremlin, cherchant d’autres voies. D’autres sont exclus pour légèreté dans la gestion des fonds ou pour des faits, réels ou supposés, contraires à la morale. La majorité des exclus de la seconde catégorie a été étroitement liée à l’appareil du parti, est incapable d’un autre travail, et s’est trop habituée à une position privilégiée. Les exclus de ce type constituent pour le G.P.U. un matériel valable, et il en fait des instruments obéissants pour les plus dangereuses et les plus criminelles de ses entreprises.

Laborde, qui a été le chef du parti communiste mexicain pendant de nombreuses années, a été récemment exclu sur la base des accusations les plus monstrueuses : comme un homme vénal, qui avait vendu des grèves, et même... touché l’argent des... « trotskystes ». La chose la plus étonnante cependant est qu’en dépit du caractère particulièrement ignominieux des accusations contre lui, Laborde n’a même pas essayé de se justifier [15]. Il a montré ainsi que son exclusion était nécessaire en fonction de quelque objectif mystérieux auquel lui, Laborde, n’osait pas s’opposer. Mieux encore, il a saisi la première occasion pour déclarer dans la presse son indéfectible loyauté au parti, même après son exclusion. En même temps que lui, un certain nombre de gens ont été exclus, qui ont suivi la même tactique. Ces gens sont capables de tout. Ils exécuteront n’importe quel ordre, perpétreront n’importe quel crime, pour ne pas perdre la faveur du parti. Il est même possible que certains d’entre eux aient été exclus d’avance pour dégager la responsabilité du parti pour leur participation à l’attentat qui était en préparation. Dans de tels cas, les instructions concernant qui doit être exclu et quand, émanent des représentants les plus qualifiés du G.P.U. qui agissent en coulisses.

Pour Staline, il aurait été beaucoup plus profitable d’avoir organisé le meurtre de telle sorte qu’il ait été possible de le représenter aux yeux de la classe ouvrière mondiale comme le châtiment soudain et spontané d’un « ennemi du peuple » par les ouvriers mexicains. Il faut de ce point de vue accorder une grande attention à l’insistance et à l’acharnement du G.P.U, à me lier à tout prix à la campagne électorale présidentielle, plus précisément à la candidature du général Almazàn. Un certain nombre de déclarations de Toledano et des dirigeants du P.C. révèlent avec beaucoup de clarté cet objectif stratégique : trouver ou fabriquer un prétexte favorable pour leur permettre de s’occuper les armes à la main de leurs ennemis sur la liste desquels je n’occupe probablement pas la dernière place. Il ne fait aucun doute qu’existent au sein de la milice ouvrière de la C.T.M. des groupes de choc secrets spéciaux créés par le G.P.U. pour les entreprises les plus risquées.

Pour faire pièce à ce plan à temps, j’ai continuellement exigé à toute occasion dans la presse la constitution d’une commission d’enquête impartiale pour examiner à fond tous ces faux rapports. Mais, même sans cela, l’opinion publique du Mexique a visiblement jusqu’à maintenant rejeté la calomnie. Les staliniens, autant que je puisse en juger, n’ont pas réussi à inculquer aux cercles ouvriers la haine contre moi. Staline, pendant ce temps, se fatiguait d’attendre l’explosion d’ « indignation populaire » et le G.P.U. a reçu de lui l’ordre d’agir par les méthodes plus habituelles et plus directes.

L’échec accidentel de l’attentat si soigneusement et si habilement préparé, est un coup sérieux pour Staline. Le G.P.U. doit se réhabiliter devant lui. Staline doit faire la démonstration de sa puissance. Une répétition de l’attentat est inévitable. Sous quelle forme ? Peut-être une fois encore sous celle d’un acte purement terroriste, où des bombes apparaissent avec les mitraillettes. Mais il n’est pas du tout exclu qu’ils essaient de camoufler l’acte terroriste au moyen d’une fausse « indignation populaire ». La campagne de calomnies menée de façon toujours plus venimeuse par les agents de Staline au Mexique vise précisément ce but.

Pour justifier leur persécution contre moi et pour dissimuler les attentats du G.P.U., les agents du Kremlin parlent de ma tendance « contre-révolutionnaire ». Tout dépend de ce que l’on entend par révolution et contre-révolution. La force la plus puissante de la contre-révolution à notre époque est l’impérialisme, aussi bien sous sa forme fasciste que sous sa couverture quasi- démocratique. Aucun pays impérialiste ne veut m’autoriser à vivre sur son territoire. Quant aux pays opprimés, demi-indépendants, ils ont refusé de m’admettre, sous la pression des gouvernements impérialistes ou de la bureaucratie de Moscou laquelle joue maintenant un rôle extrêmement réactionnaire dans le monde entier. Le Mexique m’a accordé son hospitalité parce qu’il n’est pas un pays impérialiste ; et, pour cette raison, son gouvernement s’est révélé, de façon tout à fait exceptionnelle, suffisamment indépendant à l’égard de toute pression extérieure pour se déterminer conformément à ses propres principes. Je peux donc affirmer que je vis sur cette terre non pas conformément à la règle, mais comme une exception à la règle.

Dans une époque de réaction comme la nôtre, un révolutionnaire est obligé de nager contre le courant. Je le fais de mon mieux. La pression de la réaction mondiale s’est peut-être exprimée de façon plus implacable sur mon destin personnel et mes proches. Je n’y vois là aucun mérite qui me revienne en propre : c’est le résultat de l’enchevêtrement de circonstances historiques. Mais quand des gens comme Toledano, Laborde et autres clament que je suis un « contre-révolutionnaire », je peux tranquillement ne pas en tenir compte, laissant le verdict final à l’Histoire.

Notes

[1] Vsiévolod P. Volkov, plus tard Esteban Volkow (né en 1926), était le fils de Zinaïda, fille aînée de Trotsky, qui s’était suicidée en exil à Berlin et de P.I. Volkov enseignant, mort en déportation après 1935. Il avait été recueilli par son oncle et la compagne de ce dernier, Jeanne Martin, et était finalement arrivé à Mexico en août 1939.

[2] Harold Roberman dit Robins (né en 1912) était un peintre en bâtiment que le S.W.P. avait envoyé à Coyoacàn comme garde et chauffeur.

[3] Ici commence la coupure indiquée n° 1.

[4] Léon (Lev) L. Sedov (1906-1938), fils de Trotsky, l’avait suivi en exil et avait partagé son combat jusqu’à sa mort à Paris dans des circonstances suspectes. (Note de l’édition originale). Il a depuis été prouvé que Sédov avait bien été assassiné par la G.P.U. (N.R.)

[5] Il s’agit de la curieuse affaire au cours de laquelle un homme s’était présenté à la maison de Trotsky prétendant apporter un colis de la part du général Mùgica. Ce dernier, contacté par téléphone, avait démenti, mais l’homme, maladroitement alerté, s’était éclipsé et ne fut pas retrouvé.

[6] Ces uniformes avaient été procurés aux conspirateurs par un instituteur rural membre du P.C. qui avait sollicité un fonctionnaire pour une opération du parti contre les gens d’Almazàn. Découvert, l’instituteur dénonça l’homme qui lui avait passé commande, début mai, David Serrano, dirigeant du P.C.M. Luis Mateo Martinez devait tenter de se suicider en prison aux premiers jours de sa détention.

[7] Francisco Zendejas (1917-1985) était étudiant aux États-Unis et, à son retour était venu assurer des gardes à la maison de Trotsky. Il avait amené avec lui un boursier de Tchécoslovaquie qu’il avait connu aux États-Unis, Jan Bazan (né en 1913).

[8] Narciso Bassols (1898-1959), professeur de droit, ancien ministre de l’Instruction publique avant 1934, puis ministre de l’Intérieur en 1934, des Finances en 35-36, était ambassadeur à Paris, et ses services opéraient un tri qui permit de faire venir au Mexique nombre de staliniens, écartant leurs adversaires. Trotsky l’accusait - et le F.B.I. le soupçonnait fortement - d’être en liaison et en travail commun avec le G.P.U.

[9] Ici se termine la coupure signalée n°1.

[10] Le communiqué du P.C.M. indiquait : « L’attaque contre la maison de Trotsky a été organisée et exécutée par des éléments provocateurs chassés de la police, et des cadres de l’armée ; cette provocation fait partie du programme de la réaction au service des compagnies pétrolières et de l’impérialisme yankee pour préparer l’atmosphère afin de déchainer des représailles et de véritables attentats contre les organisations et leurs dirigeants, et en premier lieu contre le P.C. » Le bref commentaire d’El Popular indiquait que l’objectif des criminels était d’« attribuer l’attentat » « au gouvernement soviétique, aux puissances ennemies des E.U. et à la 5° colonne enfin » : « La grossière manœuvre ne pouvait être plus claire. »

[11] L’article d’El Popular assurait que Trotsky « avait donné trois versions différentes quant au lieu où il se trouvait à l’heure de la fusillade ».

[12] Le communiqué du P.C.M. assurait : « Il n’y a pas de doute que la provocation éxécutée dans la maison de Trotsky a été organisée par la réaction mexicaine et les agents de la commission Dies [ ... ] Le Parti communiste dénonce devant le peuple et ses organisations révolutionnaires cette affaire comme une provocation d’envergure qui mérite d’être condamnée par les masses et qui, de la part de notre président Càrdenas, doit mériter l’expulsion immédiate du Mexique de Trotsky et de sa suite. »

[13] La protestation de la C.T.M. revendiquait non seulement le jugement et la condamnation des auteurs matériels de l’attentat contre la maison de Trotsky, mais aussi la conduite audacieuse provocatrice et menaçante du « chef d’une organisation politique internationale (la IV° Internationale) car c’est ce qu’est Trotsky, pas un réfugié politique ».

[14] Depuis la publication de ce texte, il a été établi que ces soupçons étaient justifiés et que Trotsky se trompait : R.S. Harte était bien un agent du G.P.U. (Note du MIA).

[15] Cf. Oeuvres t. 23 n. 4 p. 324, la lettre de Laborde exclu proclamant sa fidélité au P.C. et à ses propres calomnies contre Trotsky. Ni Campa ni lui ne levèrent le petit doigt pour empêcher le crime qui se préparait et auxquels ils n’avaient, disent-ils, pas voulu s’associer…


Léon Trotsky

Le mémoire sur l’attentat

9 juin 1940

Cher Monsieur [1],

Le retard de ce document est dû aux fréquentes interruptions de mon travail à cause de l’enquête.

J’ai écrit ces pages avec une totale liberté, comme si je les avais écrites pour moi-même. Je crains cependant que quelques idées essentielles ne soient formulées que comme de brèves allusions sans preuves. Ces dernières ne me manquent pas. Mais je ne veux pas allonger à l’excès ce document.

J’ajoute ici une considération que, du fait de son caractère pas suffisamment justifié, je n’ai pas l’intention d’inclure dans le texte même du mémorandum.

L’enquête est effectuée simultanément par divers organismes de police qui ne coopèrent pas, mais sont plus ou moins en concurrence entre eux. Il est possible qu’il y ait là un côté positif. Mais il m’a été plutôt donné d’observer le côté négatif de ce genre de parallélisme. Ce côté négatif consiste non seulement en ce que beaucoup d’énergie est gaspillée de façon superflue pour un même travail, mais aussi en ce que, dans le cours de la compétition, chaque groupe cherche à faire prévaloir une hypothèse contre celle des autres et crée ainsi sa propre construction, souvent artificielle. Parmi les enquêteurs, j’ai rencontré des hommes perspicaces, intelligents et habiles. Mais il m’a semblé parfois que leur travail manquait de l’unité basée sur un plan général de division des fonctions et de vérification périodique des résultats obtenus, sous la direction d’une personne unique capable de faire la synthèse du problème dans sa totalité... Je n’ai cependant observé qu’une fraction de l’enquête et en outre, en tant que partie intéressée, et il est par conséquent possible que mes impressions aient été unilatérales.

Ce document n’a, c’est évident, aucun caractère officiel et il n’est en aucun cas destiné à la publication. Je vous l’envoie en deux exemplaires que vous pourrez employer de la façon vous croirez nécessaire.

Avec mes remerciements cordiaux pour votre aimable visite, je demeure votre serviteur dévoué.

Notes

[1] Agustin Lenero Ruiz (né en 1904), d’abord magistrat, puis enseignant, ensuite diplomate, était depuis 1938 secrétaire particulier du président Càrdenas. En réponse à l’appel de Trotsky à ce dernier, il lui avait rendu visite et demandé le mémoire ci-dessus, dont cette lettre constitue une introduction.


Léon Trotsky

Au sujet de la réponse du directeur d’El Nacional : un problème qui mérite l’attention de l’enquête

12 juin 1940

Dans ma lettre du 6 juin, j’ai posé à la rédaction d’El Nacional la question de la source de l’information publiée dans périodique le 27 mai sous le titre « M. Trotsky se contredit ». La réponse du directeur d’El Nacional n’a pas éclairé cette question mais l’a au contraire rendue plus confuse. Cette note ne m’intéresse pas du point de vue de la calomnie qu’elle véhicule : je suis arrivé à m’habituer aux calomnies. Cette calomnie présente cependant un intérêt objectif pour arriver à démasquer complètement les attaquants et leurs complices.

Le directeur d’El Nacional m’a expliqué que ce furent les reportages parus dans El Universal, Excélsior et La Prensa des 24, 25 et 26 mai qui ont servi de base à sa note. Sur cette base, le directeur d’El Nacional établit l’existence de mes contradictions sur la question de l’endroit où je me trouvais la nuit de l’attaque et de comment j’échappai aux coups de feu.

Il est absolument incontestable qu’il y a eu beaucoup de contradictions, d’erreurs et de confusions dans les reportages.

Mais, si les reporters se contredisent les uns les autres et eux-mêmes parfois, on ne peut en déduire que je me suis contredit. Le directeur d’El Nacional veut faire apparaître que les reporters ne se basent que sur mes paroles, qu’ils les ont parfaitement comprises, qu’ils les ont notées une par une, et que les journaux les ont reproduites littéralement. En un mot, il établit une identité entre les reporters et moi. C’est en cela que réside la première et claire faute de jugement de sa part. Tout homme qui n’est pas un analphabète sait que les reportages, particulière­ment ceux qui traitent d’événements sensationnels, abondent toujours en contradictions. Quand plusieurs reporters décrivent un incendie, ils donnent au moins l’impression qu’il s’agit de trois incendies différents. Ce n’est pas un effet de leur mauvaise volonté ou de leur mauvaise foi ; le travail des reporters, en soi, rapide, nerveux, toujours précipité, crée inévitablement des malentendus, des exagérations et des erreurs. Pour quelles raisons le directeur d’El Nacional m’a-t-il attribué les contradic­tions des reporters ?

Il fait certainement référence au fait que je n’ai pas « démenti » ces contradictions. C’est la seconde contre-vérité dans son jugement. Dans les premiers jours qui ont suivi l’attentat, je n’ai pas eu le temps de démentir les contradictions ni même de lire les journaux. Dans ma maison, agent après agent recueillaient déclarations, faits, etc. Je considérais comme plus important de donner des faits exacts à l’enquête que de courir après les contradictions des informations dans la presse.

En outre, les reportages cités par le directeur d’El Nacional ne se réfèrent pas dans leur majorité à moi. Et ce n’est pas par hasard. L’après-midi même de l’attentat, le 24, j’ai informé les journalistes, en présence du colonel Salazar, que je me refusais à donner à la presse aucune information concernant l’attentat afin de ne pas gêner directement ou indirectement l’enquête. Le colonel Salazar exprima son assentiment à cela, devant les mêmes journalistes. Et en réalité, jusqu’à la nuit du 31 du même mois, je me suis abstenu d’accorder des interviews et de faire déclarations ou rectifications. Ce n’est que lorsque je me fus convaincu qu’une certaine partie de la presse s’efforçait apparemment de faire dévier l’enquête de son droit chemin que j’ai invité, la soirée du même 31 mai, les représentants de la presse, prévenant de cela le colonel Salazar.

J’espère que ce que je viens de dire va complètement éclairer la raison pour laquelle je ne peux être rendu responsable d’aucune des contradictions des reporters, qui, dans la majorité des cas, recevaient leur information de seconde ou de troisième main, voire les construisaient sur la base de leurs propres combinaisons.

Dans les mêmes reportages que cite M. le Directeur d’El Nacional, on dit par exemple que Natalia Sedova est ma fille et Gertrude Schüssler mon épouse [1]. En réalité je n’ai plus de fille et mon épouse est Natalia Sedova. Si les reporters ont commis deux erreurs sur cette question si simple (je pourrais présenter une dizaine d’exemples analogues), que peut-on dire d’un épisode aussi dramatique que l’attaque nocturne par vingt individus armés ? Pourquoi le directeur d’El Nacional n’est-­il pas arrivé à la conclusion que j’avais induit en erreur la police en appelant Natalia ma fille et Gertrude Schüssler mon épouse ? Évidemment parce que ce serait absurde. Mais il n’est pas moins absurde de m’imputer des contradictions quant au lieu où je me trouvais au moment de l’attaque.

L’identification des erreurs des reporters avec mes « contradictions » porte en elle la troisième contre-vérité, la plus scandaleuse. En réalité, si les reporters donnent des témoignages faux, cela peut s’expliquer comme une simple erreur. Mais je ne peux pas me tromper sur la question du lieu dans lequel je me trouvais à l’heure des coups de feu. Si je « me suis contredit » sur cette question, cela signifie que j’essayais de couvrir le crime. Pourquoi le directeur d’El Nacional préfère-t-il me supposer coupable d’un crime au lieu de considérer qu’il y a eu erreur de la part de tel ou tel reporter ? Quelles raisons a-t-il pour cela ?

Il n’est pas difficile de comprendre de quel crime il s’agissait. Mes « contradictions » devaient signifier que j’avais moi-même exécuté l’assaut et que je m’étais embrouillé dans mes déclarations à la police. C’est à cela que se réduit l’essence de la note « M. Trotsky se contredit ». Et c’est à cette fin qu’elle a été publiée.

La troisième contre-vérité se couvre de la quatrième. Si on avait laissé entendre dans la note que les informations des reporters étaient contradictoires et que la rédaction ait conclu, sur cette base, que Trotsky se contredisait, tout lecteur qui pense dirait tout de suite que cette conclusion manque de fondement et de bonne foi. Précisément la note commence par ces mots : « Les observateurs font des commentaires divers » sur « les contradictions sérieuses » de Trotsky. Qui sont ces « observateurs » ? Les reporters ? Mais ils ne font aucun « commentaire » sur mes prétendues contradictions. Simplement, ils se contredisent entre eux. Qui sont donc ces « observateurs » ? La rédaction d’El Nacional ? Pourquoi se dissimule-t-elle derrière les « observateurs » anonymes ? Comme on le voit, la note est de toute évidence rédigée de façon à égarer l’opinion publique et les autorités [chargées] de l’enquête. Les auteurs de la note donnent le sentiment d’avoir une source sérieuse. Mais ils n’ont que leur malveillance.

L’affaire pourtant ne se termine pas là. La sixième contre-vérité succède à la cinquième. Il est possible de déduire des déclarations du directeur d’El Nacional que la rédaction elle-même, sur la base des reportages, a tiré la conclusion que je me contredisais. Mais la réalité est différente. La même note calomnieuse a paru le 27 mai dans un autre périodique dont l’impartialité est bien connue, à savoir El Popular [2]. Le texte, dans les deux journaux, est identique, sauf que, dans El Popular, la note a été publiée en première page avec un titre sensationnel, et, dans El Nacional, dans la seconde page de la seconde section, avec des caractères plus modestes. Il est impossible d’admettre que les deux rédactions sont arrivées simultanément aux mêmes conclusions et qu’elles les ont exposées dans les mêmes termes indépendamment l’une de l’autre. Comment expliquer dans ce cas la parution d’une note identique dans les deux journaux ? Il est clair que la note vient d’une source commune. Laquelle ? Là est le cœur du problème. Peut-être que la rédaction d’El Nacional, ayant formulé ses « conclusions », les a envoyées à El Popular ? C’est peu probable. Le rôle d’El Nacional dans cette affaire n’est pas actif, mais passif. Il est plus vraisemblable d’admettre que la note a été envoyée à El Nacional par El Popular. Il est plus probable encore que la note a été fabriquée dans un troisième lieu où on sait ce que l’on veut et on ne recule pas devant les moyens nécessaires. J’exprime ma conviction que la note est sortie de sources proches du G.P.U. et qu’elle avait pour objet de dévier l’enquête du droit chemin.

En liaison avec cela, la date de la publication de la note est d’une grande importance : le 27 mai. Les agents du G.P.U. qui avaient à effacer les traces se sont tenus à l’écart pendant le premiers jours avec une grande prudence, craignant évidemment l’arrestation rapide des auteurs de l’attentat. Mais, au bout de trois jours, les principaux organisateurs de l’attentat étaient arrivés à quitter le pays avec des passeports prêts d’avance. Le G.P.U. a pu calculer que l’attentat ne serait pas du tout éclairci et pour cela a jugé opportun de lancer la version de l’ « auto- assaut » : puisqu’il n’était pas arrivé à exterminer physiquement l’ennemi, il lui fallait essayer de le liquider moralement. C’est dans cet objectif que ces messieurs les « observateurs » ont lancé le 27 mai la note « M. Trotsky se contredit ». Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’El Popular ait publié cette note avec autant de diligence : la calomnie donnait forme à sa propre ligne. Mais pourquoi El Nacional a-t-il jugé bon de publier cette note ? M. le directeur ne nous l’a pas expliqué.

Pour couper court à toute confusion et à tout malentendu, je déclare que je ne pense absolument pas que la rédaction d’El Nacional ait eu consciemment le dessein de dévier l’enquête sur une fausse piste. Simplement, elle ne se rendait pas compte de ses propres actions. Puisqu’il s’agissait d’une petite faveur à ses amis staliniens aux dépens de mon honneur politique, la rédaction a publié la note calomnieuse sans y faire attention. Elle a déjà réalisé des opérations semblables à différentes reprises auparavant (si nécessaire, je le démontrerai facilement). J’indique en passant que toutes mes tentatives d’établir des relations correctes avec El Nacional ont échoué face à l’hostilité préméditée de sa rédaction.

Le fait que la manœuvre avec la note « Trotsky se contredit » ait pu passer sans que rien ne se soit produit, a rebondi avec tous les événements consécutifs. C’est précisément dans la journée du 27 mai que s’est produit un changement brusque dans l’orientation de toute l’enquête. Si quelques agents de la police avaient eu auparavant des soupçons ou des doutes sur mes actes, la note imprimée dans El Nacional donnait à ces doutes une certaine sanction officielle. Un état-major secret, qui avait fabriqué cette note, laissait deux jours à la police.

Souvenons-nous de la réprimande que le général Nunez infligea au membre du comité central du parti stalinien, M Ramirez y Ramirez [3] , qui avait affirmé publiquement qu’il s’agissait d’un « auto-assaut ». Pour se justifier, Ramirez invoque une erreur de dactylographie. Mais si l’enquête découvre que la note du 27 a été rédigée par le même Ramirez y Ramirez ou l’un quelconque de ses amis politiques, il serait impossible de recourir à l’excuse des erreurs de dactylographie. Nous aurions devant nous une preuve irréfutable d’un complot pour duper les autorités et aider les terroristes.

Le directeur me laisse entendre que je connais très mal la syntaxe castillane (cela, malheureusement, est vrai) et qu’il y a dans ma lettre une faute (c’est également vrai) et il m’a fait plusieurs réprimandes de ce genre. Pourtant, et malheureusement, il n’a pas expliqué pourquoi la rédaction a jugé possible de m’impliquer publiquement dans un crime sans avoir pour cela aucune base. Pourquoi la rédaction ne s’est-elle pas limitée à faire référence aux reportages et s’est-elle cachée derrière des « observateurs » occultes ? Pourquoi une note identique est-elle parue simultanément dans deux journaux ? Quelle était la source dont sortait la note ? Je pense par conséquent que des déclarations supplémentaires du directeur d’El Nacional pourraient être une aide réelle pour la découverte de la vérité sur le crime du 24 mai.

P.-S. : Je n’ai pas destiné cette lettre à la presse parce qu’une polémique publique n’apporterait probablement pas grand chose à l’opinion générale, surtout aujourd’hui, en ces temps de difficultés internationales, de campagne électorale, etc., alors que le peuple et le gouvernement de ce pays ont d’autres tâche, et d’autres intérêts. Mais comme l’enquête se prolonge, j’ai estimé nécessaire d’envoyer cette lettre aux organismes de l’enquête, avec une copie au directeur d’El Nacional. Naturellement, si M. le directeur, de sa propre initiative, considère comme indispensable de prolonger cette polémique dans la presse, je n’aurai personnellement aucune raison de m’y opposer.

Notes

[1] Gertrude Schröter (née en 1906) était la compagne allemande d’Otto Schüssler. Elle avait vécu chez les Trotsky en France à Barbizon, comme cuisinière. Natalia Ivanovna Sedova (1882-1962) était la compagne de Trotsky et la mère de ses deux garçons.

[2] Rappelons qu’El Popular était le quotidien de la C.T.M., donc porte-parole de V. Lombardo Toledano.

[3] Enrique Ramirez y Ramirez (né en 1915), membre du P.C.M. en 1932, dirigeant du syndicat des Artes Gràficas, était devenu un proche collaborateur de Lombardo Toledano et travaillait pour El Popular et Futuro.


La fin

2 Messages de forum

  • Les crimes monstrueux commis par le régime stalinien l’ont été sous la bannière de « la lutte contre le trotskysme. » La campagne implacable de haine dirigée contre Trotsky était non seulement l’expression du désir obsessionnel de Staline de se venger de son inflexible adversaire politique. De façon plus significative, Trotsky représentait – dans l’histoire qu’il incarnait et le programme pour lequel il combattait – la négation socialiste et internationaliste consciente du régime bureaucratique nationaliste de Staline.

    C’est un avis courant chez la plupart des universitaires contemporains que Trotsky ne représentait pas une menace pour le régime stalinien. Ces évaluations cyniques sont contredites par l’étude des archives personnelles de Staline. Bien qu’en exil et dépourvu de tout signe extérieur de pouvoir, le spectre de Trotsky hantait Staline. Le général Dmitri Volkogonov, biographe de Staline, a écrit que Staline avait une « armoire spéciale dans son étude » où il gardait « la quasi-totalité des ouvrages de Trotsky, fortement marqués avec soulignements et commentaires. Toute entrevue ou déclaration que Trotsky donnait à la presse occidentale était immédiatement traduite et donnée à Staline. » Décrivant la peur du dictateur de Trotsky, Volkogonov écrit :

    L’idée que Trotsky parlait non seulement pour lui-même, mais pour tous ses partisans et les opposants silencieux à l’intérieur de l’URSS, était particulièrement douloureux pour Staline. Quand il lisait des œuvres de Trotsky, comme « L’école stalinienne de la falsification », « Une lettre ouverte aux membres du Parti bolchevik », ou « Le thermidor stalinien », le Leader perdait presque son sang-froid.

    Pour Staline, la menace posée par Trotsky ne se limitait pas à l’opposition cachée et potentielle en Union soviétique. C’était la lutte de Trotsky pour la Quatrième internationale – c’est à dire, pour rétablir l’internationalisme socialiste en tant que le programme de la classe ouvrière dans tous les pays – qui était vue par Staline comme la menace la plus dangereuse pour la politique nationaliste poursuivie par le Kremlin dans l’intérêt de la bureaucratie dirigeante.

    L’assassinat de Trotsky en août 1940 a été préparé pendant de nombreuses années grâce à l’infiltration du mouvement trotskyste international en Europe et aux États-Unis par des agents du GPU. Dans la phase initiale de leur activité, les agents staliniens ont cherché à perturber, à travers le factionnalisme et les intrigues, les activités des petites organisations trotskystes qui faisaient partie de l’Opposition de gauche internationale (le prédécesseur de la Quatrième Internationale).

    Parmi les premiers et les plus importants de ces agents il y avait les frères Sobolovecius – connus sous le nom de Senin et Well – qui ont créé des ravages au sein de la section allemande de l’Opposition de gauche, nuisant ainsi à son efficacité politique dans les deux années cruciales qui ont précédé l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. À la suite de la catastrophe politique en Allemagne, Senin et Well continueront à jouer un rôle central et meurtrier dans les opérations du GPU contre le mouvement trotskyste, à la fois en Europe et aux États-Unis.

    De tous les agents du GPU, le plus notoire fut Mark Zborowski, un émigré polonais qui s’est infiltré dans le mouvement trotskyste en France. Avec l’aide indéfectible de sa collaboratrice, Lola Dallin (qui s’est une fois décrite comme son « frère siamois »), Zborowski, dont le nom de parti était « Étienne », a réussi à s’insinuer dans la direction de la Quatrième Internationale. Il est devenu l’adjoint politique omniprésent de Léon Sedov, le fils aîné de Trotsky et le dirigeant de la Quatrième Internationale en Europe. Avec les informations fournies par Zborowski-Etienne, le GPU fut capable de voler en novembre 1936, une précieuse partie des archives de Trotsky qui avait été secrètement stocké dans un centre de recherche à Paris. Mais suite au premier procès de Moscou, au cours duquel Trotsky et Sedov furent condamnés à mort par contumace, le Kremlin exigea que ses agents trouvent les moyens d’appliquer les sentences.

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    • Mark Zborowski était l’agent le plus important et le plus dangereux de la police secrète soviétique (le GPU) au sein du mouvement trotskyste dans les années 1930. Il a joué un rôle central dans la préparation des assassinats de membres dirigeants de la Quatrième Internationale, dont le fils de Trotsky, Leon Sedov. Zborowski a survécu à ses victimes pendant des dizaines d’années. Arrivé aux États-Unis en 1941, il a quitté son rôle de principal agent anti-trotskyste de Staline pour celui d’universitaire brillant dans des universités américaines prestigieuses. Les révélations publiques sur son passé stalinien dans les années 1950 n’ont freiné sa carrière que temporairement. Mais en 1975, suite à l’enquête de la Quatrième internationale sur les événements qui ont entraîné l’assassinat de Trotsky en 1940, les crimes de Zborowski ont attiré l’attention du public.

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