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Baudelaire, ou les velléités révolutionnaires du poète dandy…

mardi 9 août 2016, par Robert Paris

Baudelaire, ou les velléités révolutionnaires du poète dandy…

Baudelaire dans « Fusées » :

« Le monde va finir. La seule raison, pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? — Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du Dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; car ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croient avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.

L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres États communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir â des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ? — Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. — Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu’elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui, — tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent ; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! — Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?

Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’oeil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et, devant lui, qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : « Que m’importe où vont ces consciences ? »

Baudelaire

« Je n’ai jamais si bien compris qu’en la voyant la sottise absolue des convictions. Ajoutons que quand on leur parle révolution pour de bon, on les épouvante. Vieilles Rosières. Moi, quand je consens à être républicain, je fais le mal le sachant. Oui ! Vive la Révolution !

Toujours ! Quand même !

Mais moi je ne suis pas dupe, je n’ai jamais été dupe ! je dis Vive la Révolution t comme je dirais : Vive la Destruction l Vive l’Expiation / vive le Châtiment ! Vive la Mort ! Non seulement je serais heureux d’être victime, mais je ne haïrais pas d’être bourreau, — pour sentir la Révolution des deux manières !

Nous avons tous l’esprit républicain dans les veines, comme la vérole dans les os, nous sommes démocratisés et syphilisés. »

« BON SENS DU PEUPLE Il y a des hommes qui sont pleins de phrases toutes faites, de mots convenus et d’épithctes creuses comme leur tête. — Le sieur Odilon-Barrot, par exemple. Quand on leur parle de 89, ces gens vous disent : c’est Voltaire qui a fait la Révolution ; ou bien : c’est Rousseau qui a fait la Révolution ; ou bien : c’est Beaumarchais qui a fait la Révolution. Imbéciles 1 Niais I Doubles sots ! Michelet l’a dit : « La Révolution de 89 a été faite par le peuple. » Là, Michelet avait raison. Le peuple n’aime pas les gens d’esprit ! et il donnerait tous les Voltaires et les Beaumarchais du monde pour une vieille culotte. Ce qui le prouve, aux Tuileries rien n’a été saccagé comme sculpture et peinture que l’image de l’ex-roi et celle de Bugeaud ; un seul buste a été jeté par les fenêtres !… Le buste de Voltaire 1 RESPECT AUX ARTS ET A L INDUSTRIE Un brave citoyen s’est porté hier soir à Meudon pour avertir le commandant de la garde nationale Amanton de protéger les objets d’arts contre les envahissements de la garde qui devait, dit-on, se porter sur le château de l’ex-Roi. Le gouvernement provisoire a dû délivrer une sauvegarde. Ne cessons pas de le répéter : respect aux objets d’art et d’industrie, et à tous les produits de l’intelligence ! »

L’humour noir de Baudelaire, selon André Breton :

« L’humour chez Baudelaire fait partie intégrante de sa conception du dandysme. On sait que, pour lui, « le mot dandy implique une quintessence de caractère et une intelligence subtile de tout le mécanisme moral de monde. ». L’humour, nul plus que lui n’a pris soin de le définir par opposition à la gaieté triviale ou au sarcasme grimaçant dans lesquels se plaît à se reconnaître l’ « esprit français ». Il place Molière en tête des « religions modernes ridicules » ; Voltaire, c’est « l’antipoète, le roi des balauds, le prince des superficiels, l’antiartiste, le prédicateur des concierges, le père Gigogne des rédacteurs du Siècle ». Le dandy est partagé entre le souci narcissique de ses attitudes et de ses actes (« Il doit aspirer à être sublime sans interruption. Il doit vivre et mourir devant son miroir. ») et le désir de provoquer sur son passage une longue rumeur désapprobatrice (« Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire. ») Chez Baudelaire, les recherches de toilette répoigneraient à elles seules de ce parti pris qui triomphera de toutes les vicissitudes de la fortune, des gants rose pâle de sa jeunesse fastueuse, par la perruque verte exhibée au café Riche, jusqu’au boa de chenille écarlate, parure suprême des mauvais jours. Ses apostrophes, ses confidences fantaisistes en public sont commandées par un besoin d’interloquer, de révolter, de stupéfier (à brûle-pourpoint à Nadar : « N’apprécierais-tu pas avec moi que la cervelle des petits enfants, ça doit avoir comme un goût de noisette ? » ; à un passant qui vient de lui refuser du feu pour ne pas faire tomber de la cendre sur son cigare : « Pardon, Monsieur, auriez-vous l’extrême obligeance de me dire votre nom ? – Je voudrai garder le nom de l’homme qui tient à conserver sa cendre » ; à un bourgeois qui lui vantait les mérites de ses deux filles : « Et laquelle de ces deux jeunes personnes destinez-vous à la prostitution ? » ; à une jeune femme dans une brasserie : « Mademoiselle, vous que les épis d’or courronnent et qui m’écoutez avec de si jolies dents, je voudrai mordre dans vous… Je voudrai vous lier les mains et vous pendre par les poignets au plafond de ma chambre ; alors, je me mettrais à genoux et je baiserais vos pieds nus. » De sa vie, il s’applique à ce que le commun des hommes emporte une image de cauchemar : « Ses amours, peuton lire dans Le Gaulois du 30 septembre 1886, ont eu pour objet des femmes phénomènes. Il passait de la naine à la géante, et reprochait à la Providence de refuser souvent la santé à ces êtres privilégiés. Il avait perdu quelques géantes de la phtisie et deux naines de la gastrite. Il soupirait, en le racontant, tombait dans de profonds silences et terminait par : « Une de ces naines avait soixante-douze centimètres seulement. On ne peut tout avoir en ce monde », murmurait-il philosophiquement. Bon gré, mal gré, il faut convenir que Baudelaire a soigné tout particulièrement ce côté de son personnage, qui plus est – ce côté semble avoir miraculeusement échappé au naufrage final – qu’il s’est même en quelque sorte sublimé au cours des années d’affaiblissement intellectuel qui précèdent sa mort : « Quand il se regarda dans la glace, il ne se reconnut pas et salua » ; ses dernières paroles, interrompant un silence de plusieurs mois, furent pour demander à table, le plus aisément du monde, qu’on lui passât la moutarde. L’humour noir, chez Baudelaire, révèle par là son appartenance au fond organique de l’être. C’est ne rien comprendre à son génie que d’affecter de ne pas tenir compte de cette disposition élective ou de la lui passer avec indulgence. Elle corrobore toute la conception esthétique sur laquelle repose son œuvre, et c’est en liaison étroite avec elle que se développe, sur la plan poétique, la série des préceptes dont toute la sensibilité ultérieure va se trouver bouleversée. « Raconter pompeusement des choses comiques. – L’irrégularité, c’est-à-dire l’inattendu, la surprise, l’étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté. – Deux qualités littéraires fondamentales : surnaturalisme et ironie. – Le mélange du grotesque et du tragique est agréable à l’esprit, comme les discordances aux oreilles blasées. – Concevoir un canevas pour une bouffonerie lyrique et féérique, pour une pantomine, et traduire cela en un roman sérieux. Noyer le tout dans une atmosphère anormale et sougeuse, dans l’atmosphère des grands jours… Région de la poésie pure. » (dans « Fusées »). »

Avant 1848, Baudelaire, qui fréquentait la bohème, qui écrivait dans les petits journaux comme Le Corsaire-Satan , partageait les idées romantiques et socialistes de ce milieu d’avant-garde. Avec ses camarades, Baudelaire prit part à la révolution en 1848. Le 24 février, il fit le coup de feu dans les rues de Paris. Baudelaire voit dans les insurgés de juin 1848 des frères et des sœurs, et non des êtres qui inspirent tantôt la pitié, tantôt la peur, mais son engagement politique ne durera pas. Il alui-même démoli dans « Mon cœur mis à nu » la valeur de ses premiers espoirs révolutionnaires :

« Mon ivresse en 1848. / De quelle nature était cette ivresse ? / Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. / Ivresse littéraire ; souvenir des lectures. / Le 15 mai. — Toujours le goût de la destruction. Goût légitime, si tout ce qui est naturel est légitime. / Les horreurs de Juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du crime. »

Baudelaire et la révolution de février 1848

En février 1848, Baudelaire est révolutionnaire quand il se mêle aux Parisiens pour réclamer le départ de ce bourgeois de Louis-Philippe. Le 24, il faut le voir, une cravate rouge nouée autour du cou, courir les rues, surexcité par l’effervescence révolutionnaire. Il a alors 26 ans. Rue de Buci, il participe avec le peuple au pillage d’une armurerie.

Il participe aux barricades. La Révolution de février instituant la liberté de la presse, Baudelaire fonde l’éphémère gazette Le Salut Public (d’obédience résolument républicaine), qui ne va pas au-delà du deuxième numéro. Le 15 juillet 1848 paraît, dans La Liberté de penser, un texte d’Edgar Allan Poe traduit par Baudelaire : Révélation magnétique. À partir de cette période, Baudelaire ne cessera de proclamer son admiration pour l’écrivain américain, dont il deviendra le traducteur attitré. La connaissance des œuvres de Poe et de Joseph de Maistre atténue définitivement sa « fièvre révolutionnaire ». Plus tard, il partagera la haine de Gustave Flaubert et de Victor Hugo pour Napoléon III, mais sans s’engager outre mesure d’un point de vue littéraire (« L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre / Ne fera pas lever mon front de mon pupitre » - Paysage dans Tableaux parisiens du recueil Les Fleurs du mal).

Arrive février 48 : les soulèvements, la mitraille… L’émeute séduit Baudelaire, comme l’avait séduit, en 1846, le « Chant des Ouvriers » de son ami Pierre Dupont :

« Nous dont la lampe le matin

Au clairon du coq se rallume,

Nous tous qu’un salaire incertain

Ramène avant l’aube à l’enclume… »

Il semble s’abandonner à l’une de ces ivresses dont il clame la nécessité quotidienne dans ses Petits poèmes en prose. « L’ivresse révolutionnaire est à sa portée, constate Pascal Pia [3], l’excitation qu’il y trouve s’accroît du furieux plaisir de faire pièce à son beau-père. » Plus tard, dans Mon cœur mis à nu, il avouera qu’aucune conviction politique ne l’animait durant les journées de février :

« Mon ivresse en 1848.

De quelle nature était cette ivresse ?

Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition.

Ivresse littéraire ; souvenir des lectures. »

Mais présentement, Baudelaire — l’anti-républicain, le dandy flegmatique, le témoin détaché des événements politiques — est avec le peuple, aux barricades, parmi les insurgés. Un témoin l’a vu, carrefour de Buci, « porteur d’un beau fusil à deux coups et d’une superbe cartouchière de cuir jaune » [4]. Il harangue la foule et lance cet étonnant cri de guerre : — Allons fusiller le général Aupick !

Il adhère à la Société Républicaine Centrale de Blanqui, et fonde le 27, avec ses amis Chamfleury et Toubin, Le Salut public. Une feuille socialisante qui n’aura que deux numéros mais qui n’en est pas moins l’une des plus curieuses et des plus significatives de cette période. Le siège de la rédaction est au second étage du café Turlot (depuis la Rotonde). Voici comment Charles Toubin, l’un des trois « rédacteurs-propriétaires », rapporte la naissance du journal :

« Le choix du titre fut bientôt fait. Baudelaire proposa celui de Salut public qui me parut trop vif, mais mes deux collaborateurs me firent remarquer qu’en révolution il faut parler haut pour se faire entendre. La question d’argent présenta un peu plus de difficulté ; on était à la fin de février, Chamfleury avait juste quarante sous sur lesquels il fallait vivre jusqu’au 1er mars. Baudelaire avoua que depuis le 6 janvier précédent, il avait épuisé son premier trimestre… Nous pouvions, mon frère Eugène et moi, en nous saignant à blanc, disposer de 80 à 90 francs, et ce fut avec cette importante mise de fonds que fut fondé Le Salut public. »

Dans les extraits suivants des deux livraisons du Salut public, si l’on ne peut affirmer que tel ou tel passage est entièrement de Baudelaire, on s’accordera cependant à retrouver son style et sa pensée. On reconnaîtra enfin que ces documents, à peu près inédits, éclairent d’un jour nouveau un aspect singulièrement méconnu du poète hautain et magnificent des Fleurs du mal.

« La beauté du peuple

« Depuis trois jours la population de Paris est admirable de beauté physique. Les veilles et la fatigue affaissent les corps, mais le sentiment des droits reconquis les redresse et fait porter haut toutes les têtes. Les physionomies sont illuminées d’enthousiasme et de fierté républicaine. Ils voulaient, les infâmes, faire la bourgeoisie à leur image — tout estomac et tout ventre — pendant que le peuple geignait la faim. Peuple et bourgeoisie ont secoué du corps de la France cette vermine de corruption et d’immoralité ! Qui peut voir des hommes beaux, des hommes de six pieds, qu’il vienne en France ! Un homme libre, quel qu’il soit, est plus beau que le marbre et il n’y a pas de nain qui ne vaille un géant quand il porte le front haut et qu’il a le sentiment de ses droits de citoyen dans le cœur. »

« Aux prêtres !

« Au dernier siècle, la royauté et l’Église dormaient fraternellement dans la même fange, quand la Révolution fondit sur elles et les mit en lambeaux.

« Inconvénient des mauvaises compagnies, se dit l’Eglise ; on ne m’y reprendra plus.

« L’Église a eu raison. Les rois, quoi qu’ils fassent, sont toujours rois, et le meilleur ne vaut pas mieux que ses ministres.

« Prêtres, n’hésitez pas : jetez-vous hardiment dans les bras du peuple. Vous vous régénérerez à son contact, il vous respecte, il vous aimera. Jésus-Christ, votre maître est aussi le nôtre ; il était avec nous aux barricades, et c’est par lui, par lui seul, que nous avons vaincu. Jésus-Christ est le fondateur de toutes les républiques modernes ; quiconque en doute n’a pas lu l’Évangile. Prêtres, ralliez-vous hardiment à nous ; Affre et Lacordaire vous en ont donné l’exemple. Nous avons le même Dieu : pourquoi deux autels ? »

Et le second et dernier Salut public (orné d’une vignette de Courbet « qui servira à distinguer leur feuille d’une autre qui s’est emparée du même titre ») se termine sur ces lignes de ferveur républicaine :

« Décidément la Révolution de 1848 sera plus grande que celle de 1789 ; d’ailleurs elle commence où l’autre a fini. VIVE LA RÉPUBLIQUE ! »

Le Salut public mort-né, ou peu s’en faut, apparaît en avril la Tribune nationale. Baudelaire rétrograde au rang de secrétaire de rédaction. La Tribune qui s’affirmait primitivement démocrate-socialiste se mue bientôt en organe conservateur ! Entre temps, de l’argent frais était arrivé par le canal d’un nouveau directeur, Combarel de Leyval, ancien député sous la monarchie… La Tribune a vécu douze numéros. Presque un succès ! Mais Baudelaire tire toujours le diable par la queue.

Sur ces entrefaites, il apprend qu’un journal de province (c’est au diable, dans l’Indre !) réclame un rédacteur en chef. Et Baudelaire « le moins journaliste des poètes », ainsi que l’a dépeint un de ses contemporains, prend le coche pour Châteauroux. Mais non point seul. Une dame amie, de petite vertu et vaguement actrice, l’accompagne. Il la présentera à la ronde comme « Madame Baudelaire ». Les actionnaires de l’Indépendant de l’Indre (c’est le titre du journal) ont dressé les tréteaux d’un généreux banquet d’accueil. Ce poète chevelu, flanqué d’une belle fille un peu vulgaire, cravaté d’une grande écharpe rouge, les fait loucher. Ce n’est pas ainsi à Châteauroux qu’on imagine les publicistes parisiens. Et puis, ne le dit-on pas poète, de la race de ceux qui empêchent « les honnêtes gens de dormir tranquilles » — pour reprendre le mot fameux de Villiers de l’Isle Adam ?

Durant les agapes, l’invité d’honneur se montre de fort méchante humeur. On s’inquiète, on le questionne : « Monsieur Baudelaire, vous ne dites rien ? » Un regard glacé : « Messieurs, ne suis-je pas venu ici pour me faire le domestique de vos intelligences ? »

Au dessert, se déclenchent, comme mus par un mécanisme immuable, les discours — souhaits de bienvenue, conseils, mises en garde — des bons bourgeois provinciaux, soucieux de bonne chair, d’ordre, d’idées reçues, de paix sociale et de légalité. On a des mots pour stigmatiser les révolutionnaires, ceux de 89, comme ceux de la veille, les impardonnables trouble-fête des pansus et des timorés, les éternels nostalgiques de la justice et de la liberté dont l’espèce ne s’éteindra qu’avec l’extinction des mots et des maux qu’ils combattent. Notre poète se lève, et la voix sifflante, il entame : « Messieurs, dans cette révolution qu’on vient de flétrir devant vous, il y a eu un grand homme, le plus grand de cette époque. Et cet homme c’est Robespierre ! »

C’est un haut-le-cœur général. L’indignation se lit sur les visages rubiconds des convives que les liqueurs ne parviennent pas à rasséréner.

Le lendemain, Baudelaire se rend aux bureaux de l’Indépendant et réclame à l’imprimeur médusé « l’eau-de-vie de la rédaction » ! Et il pond, à la diable, un premier article vengeur et incendiaire… Dès le second numéro, on le prie poliment d’interrompre sa collaboration. Pour comble, les actionnaires venaient d’en apprendre de belles sur sa vie privée ! En le congédiant, le président du conseil d’administration, Me Ponroy, lui lance (on se croirait dans un drame bourgeois) : — Monsieur, vous nous avez trompés ! Mme Baudelaire n’est pas votre femme : c’est votre favorite.

Et Baudelaire, superbe, de rétorquer avec une flamme ironique et furieuse au fond des yeux : — Monsieur, la favorite d’un poète vaut bien la femme d’un notaire !

… Et il reprend la route de Paris,

« Promenant sur le ciel des yeux appesantis

Par le morne regret des chimères absentes. »

Paris, où l’« ordre » règne. Paris où la république bourgeoise qui a triomphé dans le sang (« Je ne crois plus à une République qui commence par tuer ses prolétaires », s’exclame George Sand) s’achemine sordidement et inéluctablement vers le 2 décembre 1851 [5] « En militaire habitué à traiter sans ménagement le « rebelle » algérien, il transpose son état d’esprit à l’« insurgé » parisien… »

Ce qui, évoquant des événements plus récents, rend superflu tout commentaire !">.

Michel Boujut

[3] « Baudelaire par lui-même », Écrivains de toujours, Ed. du Seuil, 1956. [4] J. Mouquet et W. T. Bandy : Baudelaire en 1848, Emile-Paul, 1946. [5] Dans son remarquable « Quarante-Huit » (op. cit.), M. E. Tersen note à propos de Cavaignac — artisan de l’impitoyable répression :

Source

D’après Nadar

D’après Asselineau

D’après Crépet

D’après wikipedia

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