English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 09 - Livre Neuf : RELIGION > Origines du christianisme

Origines du christianisme

dimanche 25 décembre 2016, par Robert Paris

« Le christianisme a créé la figure du Christ pour humaniser l’inaccessible Sabaoth et le rapprocher des mortels. »

Léon Trotsky, Journal d’exil, 13 février 1935

Franz Mehring : Les origines du Christianisme

Commentaire de l’ouvrage de Karl Kautsky, Les origines du Christianisme en français et en anglais Étude historique, Stuttgart, Éditions L.H.W.Dietz succ.

Avec le livre de Kautsky qui vient d’être publié, le mouvement ouvrier allemand liquide un héritage légué par la culture bourgeoise, héritage datant de l’époque où cette culture était encore porteuse d’une perspective historique et exerçait aussi une influence féconde sur les esprits des pays ayant pour leur part déjà atteint un niveau de développement supérieur. C’était un bel héritage, un trésor que, dans la postérité médiocre des épigones bourgeois, les moins scrupuleux ont dilapidé sans vergogne et les plus honnêtes n’ont pas réussi à faire fructifier. Qu’il nous soit permis, avant de nous pencher plus avant sur l’ouvrage, de retracer les grandes lignes des étapes précédentes.

I

Un siècle tout juste sépare l’année où Lessing, a énoncé la vraie question en matière de critique des évangiles (1778), et celle où Bruno Bauer a donné la vraie réponse (1878). Lorsque Lessing rendit publics des « fragments » tirés du manuscrit trouvé à la mort du Hambourgeois Reimarus : l’« Apologie des adorateurs raisonnables de Dieu » - une publication qui fit scandale à son époque, - il rendit hommage à l’acuité de l’analyse qui avait permis à l’auteur de mettre en pièces les récits historiques de l’Ancien et du Nouveau Testament, mais en même temps, il s’interrogea : si les écrits bibliques et en premier lieu les évangiles regorgent ainsi de contes et de légendes, de faux et d’impostures, comment, surgi sur ce terrain bourbeux, le christianisme a-t-il pu se déployer au point de prendre les dimensions d’un facteur de l’histoire universelle ? Cette prise de position vaut aujourd’hui encore à Lessing, de la part de ses admirateurs bourgeois, d’être taxé d’ « obscurité » et de « manque de véracité », mais ceci ne fait que prouver une fois de plus qu’il avait touché juste. Lessing avait bien trop de finesse d’esprit pour ne pas se rendre compte qu’on ne règle pas son compte à une religion qui a soumis à ses lois l’empire romain et dominé la majeure partie de l’humanité civilisée pendant 1800 ans, en se contentant de déclarer qu’elle est un tissu d’absurdités ourdi par des imposteurs.

Un siècle plus tard, Bruno Bauer a donné une réponse définitive à cette question dans son livre sur « le Christ et les Césars », fruit de quarante années de recherches. Le christianisme n’est pas l’œuvre d’un individu, ni l’œuvre d’une révélation divine ; il n’a jamais existé de christianisme sorti tout armé du judaïsme qui aurait conquis l’univers avec des dogmes et une éthique déjà définitivement arrêtés ; le christianisme n’a pas été imposé au monde gréco-romain, religion universelle, il est bien plutôt le produit le plus authentique de ce même monde. David Strauß avait élaboré une confuse théorie des mythes qui permettait à tout un chacun de tenir pour historique dans les récits évangéliques ce qui lui convenait : Bruno Bauer la récuse comme non-scientifique ; en démontrant que pratiquement rien de ce qui fait le contenu des évangiles ne peut être qualifié d’historique, au point même de contester qu’ait jamais existé un homme appelé Jésus Christ, il a déblayé le terrain et permis de poser la vraie question : d’où viennent les idées et les représentations qui ont été combinées dans le christianisme pour confectionner une sorte de système, et par quelles voies sont-elles parvenues à dominer le monde ?

Or Bruno Bauer démontre que ces idées et ces représentation se trouvent toutes dans la littérature antique avant même qu’il ait pu être question de religion chrétienne, et notamment chez le Juif Philon d’Alexandrie - celui-ci vivait encore en l’an 40 de notre ère, bien qu’il fût très âgé – et chez le stoïcien romain Sénèque qui mourut en l’an 65 de notre ère.

Les nombreux écrits de Philon fusionnaient des traditions du judaïsme interprétées sur un mode allégorique et rationaliste, et la philosophie grecque, et on y trouve toutes les idées-forces du christianisme : le péché originel, le logos, le Verbe qui est en Dieu et Dieu lui-même, qui est le médiateur entre Dieu et l’être humain ; la pénitence accomplie non pas en sacrifiant des animaux mais en faisant offrande à Dieu de son propre cœur ; enfin l’essentiel, ce qui fait que la nouvelle philosophie religieuse renverse l’ordre du monde qui avait prévalu jusqu’ici, qu’elle cherche ses disciples chez les pauvres, les misérables, les esclaves et les réprouvés, méprise les riches, les puissants, les privilégiés, et que de ce fait elle prescrit le dédain de toutes les jouissances de ce monde et la mortification de la chair. Pour ce qui est de prêcher une vertu ignorant les besoins, et toute d’abstinence, Sénèque n’avait lui non plus pas son pareil ; il mimait le pauvre Lazare de l’évangile tout en étant en réalité le riche de la même parabole biblique – il laissa à sa mort une fortune se montant à l’équivalent de quelque soixante millions de nos marks actuels.

Bruno Bauer aura eu le mérite impérissable – soulignons-le avec d’autant plus de force que le monde savant officiel fait systématiquement silence sur ce chapitre – d’avoir dégagé la seule voie à suivre pour répondre scientifiquement à la question de savoir comment est né le christianisme, et ce mérite n’est en rien atténué du fait que Bruno Bauer lui-même n’a pas suivi cette route jusqu’au bout. Non pas qu’il soit allé trop loin en contestant carrément l’existence historique de Jésus – cette question devenant plutôt secondaire à partir du moment où tous les éléments du christianisme étaient déjà présents dans la littérature de l’Antiquité avant que s’exerce la prétendue activité du soi-disant Sauveur - ; mais lui-même n’a pas été en mesure de montrer une fois pour toutes quelle était l’origine de ces éléments ni pour quelles raisons ils en sont venus à dominer le monde. Il ne manque certes pas dans ses écrits de remarquables indications donnant la direction à suivre, mais sa conception idéologique de l’histoire, celle qui déjà dans sa jeunesse l’avait brouillé avec ses amis de l’époque, Marx et Engels, l’a empêché de traquer les origines du christianisme jusque dans leurs fondements ultimes.

Il restait donc, pour arriver à dégager l’essentiel, à poursuivre le travail et prendre en charge la dernière partie de la tâche qui avait pendant un siècle occupé les esprits les plus brillants et les plus perspicaces de la bourgeoisie allemande, celle qui, peut-être, avait représenté le plus éminent des titres de gloire de cette classe dans la science internationale. Ni en Grande-Bretagne, ni en France, la critique biblique ne pouvait se mesurer avec la critique allemande. Mais la même année où Bruno Bauer publia l’ouvrage qui concluait son œuvre, fut celle de la loi contre les socialistes, celle où du sommet de l’empire, on proclama qu’il fallait sauvegarder la religion pour le peuple. Cela faisait déjà longtemps que la culture bourgeoise avait dégringolé des sommets atteints à l’époque de Goethe et de Hegel. Bruno Bauer avait depuis longtemps déjà acquis la réputation d’être un « excentrique littéraire ». L’organe principal de la critique littéraire universitaire affirma que son dernier livre ne méritait pas d’être réfuté, seulement raillé. L’organe principal de la bourgeoisie cultivée se détourna avec non moins de mauvaise humeur d’un ouvrage évoquant « de sombres masses anonymes » au lieu de montrer au moins le rabbi de Nazareth apparaissant comme les dieux d’Homère sur une nuée aux reflets dorés.

Inversement, le « travail critique historique » - pour reprendre une expression de notre théologien de cour et de salon Harnack – s’attela à la tâche de « rétablir en grand l’historicité des évangiles ». Harnack lui-même devint le chef de cette mouvance qui s’appliqua à construire un Jésus ne présentant aucun danger pour les courants politiques dominants, mais le plus possible ouvert aux tendances actuelles, si divergentes fussent-elles, qu’il s’agissait de ne pas laisser trop s’éloigner les unes des autres ; un Jésus donc capable de garder sous son étendard les conservateurs et les libéraux, un Jésus thaumaturge sans miracles, ressuscitant sans résurrection, un Messie qui n’en fût pas un, un Jésus qui ne fût pas un réformateur social mais qui fût quand même l’annonciateur d’un message social vigoureux. Harnack laissa tomber les acrobaties spécieuses auxquelles la théologie officielle avait eu autrefois recours pour combattre David Strauß ; son style de pensée était beaucoup trop moderne pour cela, et même, sur des points essentiels, il prit le parti de Strauß, mais en ne cessant d’utiliser pour s’esquiver les nombreuses échappatoires laissées par la théorie des mythes de celui-ci. Sur Bruno Bauer, Harnack et consorts n’avaient bien sûr rien à dire ni à chanter.

Pourtant, même cette critique des évangiles, toute dominée qu’elle fût par la tendance qui voulait garder la religion pour le peuple, était jusqu’à un certain point influencée par le mouvement ouvrier moderne. Celui-ci ressemble au vent d’est cinglant dont Schopenhauer dit que son souffle traverse tout, influe sur tout ce qui se fait, se pense et s’écrit à la même époque, impose sa marque à tout et à tous. Le Jésus de Harnack est un social-libéral à la mode, c’est-à-dire résolu à faire rôtir le mouton pourvu qu’il ne s’en aperçoive pas. La prédication de Jésus est alors fondamentalement individualiste, mais aussi fondamentalement socialiste. Plus particulièrement, Harnack voit certes en Jésus un enfant de son époque, mais seulement là où il veut éliminer tout ce qui ne lui convient pas dans les évangiles en l’interprétant comme reflet du milieu historique de Jésus. C’est ainsi, par exemple, qu’il nous explique que la phrase : Donne à tous ceux qui viennent te demander, une phrase fort scabreuse à l’ère du capitalisme, ne peut être comprise que « par l’époque et la situation » ; ce qui est visé ici, dit-il, c’est seulement l’état de besoin momentané du suppliant, qui peut être apaisé avec un morceau de pain ou une gorgée d’eau. De façon générale, le Jésus de Harnack ne s’adresse qu’à l’être humain en général, un être humain qui est toujours et partout le même, qu’il soit riche ou pauvre. Jésus n’a pas donné de lois qui auraient été salutaires pour la Palestine, mais de nos jours, il serait du côté de ceux qui travaillent de toutes leurs forces à adoucir les maux qui accablent le pauvre peuple.

Mais les « efforts opiniâtres » de ce social-libéralisme bien défraîchi n’étaient pas en mesure de gêner ne fût-ce que d’une seconde l’avancée tumultueuse du mouvement ouvrier, ce qui fait que l’ombre de celui-ci se projetait de façon de plus en plus menaçante sur la théologie elle-même. Apparut, en opposition au courant Harnack, un autre courant qui trouva à Brême en la personne de l’ecclésiastique Kalthoff, malheureusement décédé il y a quelques années dans la vigueur de l’âge, son porte-parole le plus éloquent. Kalthoff fit passer au crible d’une critique impitoyable mais méritée les tripatouillages historiques de Harnack. « Pour faire remonter un phénomène profane comme l’est le christianisme, à l’homme Jésus - car ce Jésus doit en toutes circonstances rester un être humain, la théologie libérale était obligée de se tenir à distance des méthodes modernes de recherche historique, de ses résultats les plus assurés et de ses lois les plus élémentaires. Elle était contrainte de persévérer dans le vieux culte libéral des héros, dans la croyance que ce sont des individus ne dépendant que d’eux-mêmes qui font l’histoire universelle, alors que la démarche scientifique en histoire comme ailleurs cherche à dégager les interrelations et considère les individus eux-mêmes, non comme des prodiges tombés du ciel, mais comme l’aboutissement naturel de causes naturelles, notamment sociologiques. » Vis-à-vis du matérialisme historique, Kalthoff s’en tenait aux préjugés bourgeois traditionnels, mais cela n’affecte en rien le bien-fondé de la critique qu’il fait de Harnack, et même celle-ci touche d’autant plus juste qu’elle ne partait même pas de ce point de vue.

Dans la présentation que Kalthoff lui-même faisait des débuts du christianisme, il se situait dans la lignée des meilleures traditions de la critique classique des évangiles, de Lessing à Bruno Bauer. Son point de départ était la thèse qui avait déjà permis à Lessing de faire détaler le pasteur Goeze : la Bible n’est pas la religion ; le christianisme existait avant qu’évangélistes et apôtres se mettent à écrire ; l’Église catholique a toujours eu raison de considérer l’Église comme l’origine et la Bible comme un produit qui en procède. Bien loin de raconter la naissance historique du christianisme, les évangiles sont bien plutôt seulement des documents historiques qui reflètent les luttes au travers desquelles s’est constituée l’Église en voie de formation.

Mais Kalthoff dépassa encore Bruno Bauer en cherchant la trace des origines sociales du christianisme. Il découvrit que la religion chrétienne s’était formée au centre du monde romain, à Rome même, au sein d’une population fortement imprégnée d’éléments juifs ; de Rome, l’histoire évangélique a été projetée en Palestine ; il n’est pas du tout dans l’intention des évangiles de parler d’un homme appelé Jésus, d’un fils de charpentier originaire de Nazareth ; le personnage dont ils veulent faire le portrait, c’est le christ canonique, l’idée personnifiée de l’Église. Ce que le christianisme est pour les fidèles d’aujourd’hui, une religion de l’individu, un principe du salut personnel, représentait pour l’ancien christianisme une sottise et un scandale, le vrai péché contre le saint esprit. Quel que soit le nombre de Juifs et d’esclaves morts sur la croix, le christ crucifié du Nouveau Testament n’est pas l’un d’entre eux, il est leur image idéale qui synthétise l’histoire de la communauté chrétienne. Kalthoff ne faisait pas non plus mystère de ce que le mouvement ouvrier avait été pour lui une source d’inspiration, ceci lui ayant du reste tout autant nui que bénéficié : comme il n’avait pas la culture économique permettant de faire la différence entre l’esclave de l’Antiquité et le prolétaire moderne, l’analogie naïve qu’il fait entre les deux introduit une distorsion dans ses écrits, alors que ceux-ci ont une qualité qui ne se retrouve que rarement dans la littérature théologique, celle de dire beaucoup de choses en peu de mots.

Le pasteur de Brême (Kalthoff) avait donc distancé l’universitaire berlinois (Harnack). Mais ensuite arriva Pfleiderer, lui aussi professeur à Berlin, pour infléchir la course dans une autre direction. Cette troisième tendance de la théologie moderne avait ou a encore quelque chose à redire à ce jeu avec le feu. Elle ne veut s’aligner ni sur Harnack ni sur Kalthoff. Elle cherche plutôt « un juste milieu entre un personnalisme romantique qui ignore l’importance du monde environnant, et un évolutionnisme social qui sous-estime l’importance des personnalités dans l’histoire ». Ce genre de « juste milieu » revient d’ordinaire à se livrer à de douloureuses contorsions entre la voix de la conscience scientifique et les rappels à l’ordre de la bonne mentalité bourgeoise désireuse de sauvegarder la religion pour le peuple. Mais dans le cas présent, le cheminement étrangement zigzaguant de Monsieur Pfleiderer finit par le faire atterrir chez Bruno Bauer.

Il cherche à démontrer que c’est l’apôtre Paul qui est le fondateur historique de l’Église chrétienne, dans la mesure où on peut parler de fondateur quand il s’agit d’un processus de l’histoire universelle. Sans Paul, le christianisme serait resté l’une des nombreuses sectes qui existaient à cette époque dans le judaïsme, et il aurait probablement disparu avec la chute de l’État juif. Or la théologie de Paul ne fait pratiquement aucune place à l’existence historique et aux enseignements historiques de Jésus. Pfleiderer célèbre l’action de Paul en écrivant : « Il a discipliné et sublimé moralement l’enthousiasme du christianisme d’origine, il a surmonté l’atmosphère révolutionnaire caractérisée par l’attente fébrile de la fin du monde et la négation radicale de l’ordre social existant, et ce faisant, il a permis à la nouvelle religion de se maintenir dans l’histoire et de se développer … Il rétabli l’État, le mariage, la propriété et le travail dans leurs droits et verrouillé le passage aux tendances communistes, à l’oisiveté et à la mendicité des plus anciennes communautés messianiques. » Alors donc, - vive l’apôtre Paul !

Mais c’est ce même Paul qui est à l’origine de tous les dogmes embrouillés qui troublent la digestion des théologiens modernes. Il faut donc se débarrasser de cette « théologie paulinienne » en faisant retour à « l’existence historique » et aux « enseignements historiques » de Jésus. Mais pour se défaire de la théologie paulinienne, Pfleiderer la déploie comme le produit de l’époque où elle s’est constituée, comme un conglomérat de religion juive, de philosophie gréco-romaine et de cultes païens, et ce faisant, il va au-delà de Bruno Bauer en expliquant combien elle doit, précisément dans ses mystères les plus sublimes et les plus délicats, dans les sacrements du baptême et de la communion, dans la naissance divine de Jésus, dans sa mort et sa résurrection, à la religion mithraïque perse qui dominait dans la patrie moyen-orientale de Paul. En revenant au Jésus « historique », Pfleiderer retombe ensuite loin derrière Bruno Bauer. Son juste milieu ressemble de près à un « trois pas en avant, deux pas en arrière », comme à la procession d’Echternach.

Voilà en ce qui concerne le chapitre de la critique biblique de la dernière période. On ne saurait du reste mettre en doute ni l’érudition ni l’acuité de jugement ni même seulement l’honnêteté de ses représentants. Mais leur recherche, présentée comme « dénuée d’à priori », est dans les faits liée aux à priori des classes dominantes, et ceci d’autant plus étroitement que chacun d’entre eux prétend l’être moins. Kalthoff est celui qui se cache le moins de souhaiter orienter le mouvement ouvrier moderne dans le sillage révisionniste, et c’est lui encore le moins enchaîné à ces à priori. A tous fait défaut la méthode scientifique qui est l’apanage de Kautsky, lui-même ne pouvant prétendre et ne prétendant naturellement pas concourir victorieusement avec Harnack ou Pfleiderer sur le terrain de la familiarité avec les Pères de l’Église.

II

Kautsky passe d’abord rapidement en revue les sources païennes et chrétiennes qui évoquent la personne de Jésus et dont le seul noyau historique que l’on puisse encore retenir est que, dans le cas le plus favorable, a été exécuté sous le règne de Tibère un prophète auquel la secte des chrétiens fait remonter son origine. Ensuite, il examine en trois chapitres détaillés la société de l’époque impériale romaine, le judaïsme et les débuts du christianisme.

Les deux premiers chapitres étant consacrés successivement à un aperçu de l’histoire romaine et à un aperçu de l’histoire juive, ils peuvent revendiquer d’être lus pour eux-mêmes. Chez aucun historien de la Rome antique, de Niebuhr à Ferrero, on ne trouvera de tableau aussi lumineux et limpide des origines de la suprématie mondiale de Rome. Et, répétons-le, non pas parce que Kautsky pourrait se mesurer sur leur propre terrain avec des gens comme Mommsen pour ce qui est de l’ampleur de leurs recherches, mais parce qu’il applique une méthode scientifique qui est largement supérieure à la leur. Connaître avec exactitude et dans ses profondeurs le mouvement ouvrier moderne fournit ici aussi la clé qui permet d’ouvrir la porte devant laquelle les historiens bourgeois tâtonnent à l’aveuglette, et ce d’autant plus qu’ils ont une conception plus erronée du mouvement ouvrier.

Il est indubitable que l’empire romain connaît une évolution économique qui présente de frappantes ressemblances avec celle des temps modernes : régression de la petite entreprise, progression de la grande entreprise et développement encore plus rapide de la grande propriété foncière, des latifundia, qui exproprient les paysans et qui, ou bien leur substituent une économie de plantations ou autres exploitations de grande taille, ou bien les métamorphosent, de propriétaires libres qu’ils étaient, en métayers dépendants. Aveuglés par cette analogie superficielle, les historiens bourgeois mettent dans le même sac de façon indistincte le capitalisme antique et le capitalisme moderne, le socialisme antique et le socialisme moderne, la démocratie antique et la démocratie moderne, le prolétariat antique et le prolétariat moderne. Dans une note, Kautsky règle son sort à l’un de ces vénérables farfelus, le professeur Pöhlmann de l’Université d’Erlangen, auteur d’un ouvrage consacré à l’ « Histoire du socialisme et du communisme de l’Antiquité », en faisant remarquer que ce vaillant patriote tire un trait d’égalité entre les luttes de classe des prolétaires de l’Antiquité et même des agrariens endettés, le remboursement des dettes des hobereaux, les pillages et le partage des terres opérés par les non-possédants d’une part, et le socialisme moderne de l’autre, ceci dans le but de prouver que la dictature du prolétariat ne peut en toutes circonstances déboucher que sur la mise à feu et à sang du pays, sur les assassinats et les viols, les partages et les débauches.

Kautsky a raison de ne pas s’étendre sur ce bricolage lourdaud. Mais cela n’épuise pas le problème : une biographie de Mommsen qui nous est parvenue à peu près en même temps que le livre de Kautsky le montre dans un style beaucoup plus raffiné et presque tragique. Nous y apprenons que Mommsen s’est très tôt occupé du capitalisme moderne, s’est inspiré en 1848, alors qu’il était rédacteur d’un journal dans le Schleswig-Holstein, du livre de Engels sur la situation des ouvriers anglais, qu’il a même auparavant fréquenté à Paris Victor Considérant et d’autres fouriéristes et a participé à des discussions animées sur des problèmes sociaux. Mais Mommsen n’est pas parvenu à saisir le sens du socialisme moderne au point de comprendre les luttes de classes de l’Antiquité en recourant à ces lunettes. Il ne s’en est pas servi comme d’une méthode, mais comme d’un modèle tout fait, et c’est ce qui a engendré les quiproquos sur le capitalisme et le socialisme de l’Antiquité que Marx lui reproche occasionnellement dans le « Capital ». Mais ses recherches approfondies sur la démocratie antique et le prolétariat antique ont eu un effet en retour sur le jugement qu’il portait sur la démocratie prolétarienne moderne (« on peut s’arranger avec tous les autres partis, mais pas avec celui-là »). A plus de quatre-vingts ans, désespérant de la sottise criminelle des classes dominantes, ses dernières paroles furent pour souscrire à « la consistance active, à l’esprit de dévouement, à la discipline » de la social-démocratie, mais à une condition, celle de se défaire de cette « grossière balourdise » de ne représenter que les intérêts de la classe ouvrière. Nous aurions donc ici la conversion au christianisme du Romain à la culture raffinée, à ceci près que la comparaison serait boiteuse. Car le christianisme renonça effectivement à cette « grossière balourdise » à laquelle la social-démocratie ne renoncera jamais.

Ayant une connaissance précise du mouvement ouvrier moderne, Kautsky est à l’abri de toutes ces comparaisons bancales et de toutes ces confusions saugrenues qui se trouvent même dans les ouvrages classiques d’un historien aussi célèbre et aussi respectable que l’était Mommsen. Entre l’éviction de la petite exploitation paysanne par le latifundisme esclavagiste de l’Antiquité et la désintégration de l’artisanat par la grande industrie à l’époque moderne, il y a quand même cette petite différence que dans le premier cas, on avait affaire à une régression et dans le deuxième à un progrès technique. La civilisation antique s’est effondrée du fait de l’esclavagisme. Elle ne pouvait revenir à l’économie paysanne puisque les paysans avaient disparu ; elle ne pouvait avancer vers le mode de production capitaliste vu que manquaient les travailleurs libres.

Le capitalisme antique s’est formé de la même manière que le capitalisme moderne, en appliquant les méthodes que Marx a décrites dans le chapitre sur l’ « accumulation primitive » : expropriation de la population rurale, pillage des colonies, commerce des esclaves, guerres commerciales et endettement de l’État ; il a eu les mêmes effets ravageurs et destructeurs, mais il ne pouvait que dilapider son butin dans une existence de jouissances sans frein et appauvrir la société, alors que le capitalisme moderne utilise la majeure partie de son profit pour produire des moyens de production plus performants, pour augmenter la productivité du travail humain. La route de ce progrès historique était barrée pour le monde antique, qui était hors d’état de passer le seuil du mode de production capitaliste ; il fallait d’abord que les grandes migrations amènent de nombreux peuples de paysans libres à submerger tout l’empire romain. Alors seulement, à partir des restes de la civilisation qu’il avait créée, purent s’établir les fondements d’un nouveau développement social.

Avec ces quelques indications données sous forme aphoristique, nous ne voulons donner qu’une idée générale de la méthode de Kautsky. Nous ne pouvons le suivre dans les détails de son étude, d’autant moins que, vu la densité du style, isoler des éléments séparés de l’enchaînement rigoureux de ses conclusions, risquerait de rendre celles-ci bancales ou du moins de les faire paraître telles, une fois dissociées du contexte. Contentons-nous de dire que Kautsky déduit à merveille de la décomposition sociale de la société romaine et de l’État romain « le climat intellectuel et moral de la Rome impériale », les idées qui se sont déposées dans les écrits de Philon et de Sénèque, puis dans les évangiles. Ce n’est pas un tableau riant : décrépitude en tout et partout, décadence économique, politique, et par voie de conséquence aussi scientifique et morale. On tourne le dos aux affaires communes pour ne s’occuper de son propre moi ; lâcheté et manque de confiance en soi, rêve d’être sauvé par un empereur ou un dieu, pas par la mise en œuvre de son énergie personnelle ni par l’exercice de la force propre à la classe sociale à laquelle on appartient ; humble soumission à ce qui est au-dessus, arrogance cléricale pour tout ce qui est en-dessous ; alternativement désenchantement et dégoût de la vie, puis soif de sensation et de prodiges ; exaltation et extase, tout comme hypocrisie, mensonge et imposture. Même ce qui pourraient apparaître comme des circonstances atténuantes : les œuvres de bienfaisance envers les pauvres, une certaine humanité en direction des esclaves, le dépassement de la nation et l’horizon d’une humanité globale, tout cela, ce sont des produits de la décadence. Nous les voyons mis en œuvre – et par une démonstration rigoureuse, Kautsky nous montre pourquoi il en est ainsi – par des bourreaux sanguinaires et des débauchés comme les empereurs Tibère, Néron, Caracalla, on par des philosophes à la mode prétentieux comme Sénèque, Apollonius de Tyane, Plotin et d’autres.

Par ses propres ressources, cette masse décadente était incapable de donner forme à un monde nouveau, il fallait pour cela d’autres éléments , et c’est le judaïsme qui les a apportés.

III

Le judaïsme est le sujet du deuxième chapitre du livre de Kautsky. Il est peut-être encore plus fascinant que le premier, quand ce ne serait que parce que l’histoire du judaïsme est bien moins connue, bien plus enrobée de légendes et défigurée par des présentations encore plus tendancieuses, que l’histoire de la Rome antique, notamment du fait de la misérable controverse entre anti- et philosémites. Laissons de côté les bas-fonds de cette querelle, mais même si on met en regard seulement le débat entre Mommsen et Treitschke sur le judaïsme et le texte de Kautsky, on voit ici aussi quel gigantesque progrès le matérialisme historique a produit dans l’élucidation des situations historiques.

Si le judaïsme occupe déjà dans le monde antique une place particulière, cela date pour l’essentiel de l’époque postérieure à l’exil à Babylone. Ce n’était pas le cas auparavant. Entre les Israélites et les peuples qui l’entouraient, aucune différence notable ne retenait l’attention. D’un autre côté, cette spécificité n’attendit pas non plus de la destruction de Jérusalem par les Romains pour apparaître, ainsi qu’on le suppose habituellement. C’est la première destruction de Jérusalem, celle entreprise par Nabuchodonosor, pas la deuxième, qui a créé la situation exceptionnelle qui a donné naissance à ce cas unique en son genre dans l’histoire que constitue le judaïsme.

Certes, quelle que soit l’importance de la césure, aucun événement ne coupe l’histoire d’un peu peuple en deux moitiés totalement séparées. Si, après l’exil à Babylone, les Israélites devinrent un peuple de marchands qui se répandit sur toutes les terres du monde antique, l’époque antérieure à l’exil avait façonné les éléments qui rendaient la chose possible. Quand les Israélites s’établirent en Palestine, un territoire frontalier traversé par d’importantes voies commerciales, ils formaient une tribu bédouine de nomades éleveurs de bétail, et comme leurs semblables, maîtrisaient et prisaient déjà le commerce des marchandises. Le commerce connut chez eux un essor bien plus considérable que l’artisanat. Kautsky établit ensuite ce qui relie cette situation aux conceptions religieuses de l’antique Israël, fait le lien entre commerce et philosophie, commerce et nationalité, et ces chapitres comptent au nombre des parties les plus brillantes de son ouvrage. Il faut en recommander la lecture à tous ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour le « matérialisme balourd » de la méthode marxiste.

Malgré cet essor commercial, l’agriculture demeurait en Palestine comme partout dans le monde antique la base de la société, et plus le commerce introduisait de richesses dans le pays, plus la paysannerie dépérissait, suivant un processus économique analogue à celui qui frappait Athènes et Rome, à cette seule différence près que ce petit pays n’était pas en capacité de mener sans arrêt des guerres victorieuses lui assurant un approvisionnement abondant et bon marché en esclaves. Nous trouvons des protestations indignées contre cet écrasement de la paysannerie par l’usure chez les prophètes de l’Ancien Testament, dont Kautsky extrait des passages significatifs qu’il accompagne de la remarque sarcastique suivante : « Les prophètes ont eu de la chance de ne pas vivre en Prusse ou en Saxe ! Ils auraient sinon passé leur vie en procès pour incitation à la rébellion, pour injures et pour haute trahison. » Mais toutes ces protestations ne pouvaient arrêter le cours du processus, et le petit Israël se serait peut-être encore plus vite éteint que la grande Rome s’il n’était pas devenu avant ce terme la proie d’ennemis surpuissants.

Dans un premier temps, le nord d’Israël fut vaincu en 722 avant notre ère par les Assyriens, qui déportèrent la « fleur du pays » dans des cités assyriennes et nordiques et la remplacèrent par des populations issues des villes babyloniennes rebelles. Ils réussirent ainsi à effacer de la carte la nation israélite sauf Jérusalem et son district rural de la Judée. Ce résidu fut conquis seulement 135ans plus tard par les Babyloniens dont le roi Nabuchodonosor déporta en captivité toute la population de Jérusalem. Ceux-ci auraient à la longue perdu aussi leur nationalité si les Babyloniens n’avaient pas été à leur tour vaincus par les Perses, qui autorisèrent les Juifs captifs, qui en étaient déjà à la deuxième génération, à retourner à Jérusalem.

Les cinquante années d’exil provoquèrent des bouleversements fondamentaux dans le judaïsme. Pour les détails, nous renvoyons de nouveau à Kautsky. Celui-ci démontre que les propriétés des Juifs que l’on a coutume de présenter comme tenant à la « race » ou à la « religion », représentent l’effet induit d’un état de l’économie. Pendant la période de l’exil, le judaïsme se maintint comme nation, c’est même l’exil qui aiguisa et renforça sa conscience nationale, mais c’était une nation sans paysans, une nation exclusivement citadine. C’est aujourd’hui encore l’une des caractéristiques les plus essentielles du judaïsme, qui ne sont rien d’autre que les caractéristiques des citadins poussées à l’extrême en raison de la longue durée de cette existence urbaine et de l’absence quasi-totale d’apport paysan. Le retour à Jérusalem n’y a pas changé grand-chose, car la Palestine demeurait un pays assujetti, et les Juifs n’avaient aucune possibilité d’édifier un État national. Ils restèrent des citadins comme ils restèrent des commerçants.

Kautsky n’écrit pas une apologie du judaïsme, un historien marxiste n’ayant jamais vocation à écrire des apologies. Mais il récuse à bon droit les formules creuses avec lesquelles même un homme comme Mommsen a tenté de se dépêtrer de la question historique du judaïsme, ainsi celles selon lesquelles les Juifs n’auraient pas eu accès à « la boîte de Pandore de l’organisation politique », ou encore, ils seraient « un élément actif de la décomposition nationale », etc., des formulations qui sont encore moins fausses qu’absurdes. La dernière tentative entreprise par le judaïsme pour secouer le joug romain déploya un modèle de vigueur nationale, et donna au monde un monument d’endurance, d’héroïsme et d’esprit de sacrifice dont Kautsky a raison de dire qu’il est bien seul, mais d’autant plus remarquable, surgi qu’il est dans un monde sordide fait de lâcheté et d’égoïsme généralisés.

Ce ne fut pas tout le judaïsme de Jérusalem qui mena pendant trois ans, jusqu’en septembre de l’an 70 de notre ère, avec le plus grand courage, la plus grande assurance et la plus grande perspicacité, cette lutte titanesque et désespérée contre un ennemi surpuissant, jonchant le terrain de cadavres avant d’être obligé de l’abandonner, pour finalement, épuisé par la famine et les maladies, trouver son tombeau dans les ruines de Jérusalem en flammes. Les prêtres, les scribes, les négociants, pour leur part, s’étaient en majorité mis en sécurité dès le début du siège. Ce furent les petits artisans et les petits commerçants tout comme les prolétaires de Jérusalem qui devinrent les héros de leur nation, alliés aux paysans prolétarisés de Galilée qui s’étaient frayé un chemin pour arriver à Jérusalem.

C’est dans cette atmosphère que s’est constituée la communauté chrétienne. Elle ne présente absolument pas le tableau souriant que Renan fait d’elle dans son roman, assurant qu’à l’époque de Jésus, ce beau pays regorgeait d’abondance, de joie et de bien-être, en sorte que toute histoire de la naissance du christianisme prendrait les traits d’une aimable idylle.

Aussi idyllique, commente Kautsky, que le merveilleux mois de mai 1871 à Paris.

IV

Kalthoff localise la première communauté chrétienne à Rome. Kautsky, lui, estime qu’il n’y a pas la moindre raison de mettre en doute les indications des Actes des Apôtres qui la situent à Jérusalem. Et effectivement, tous les arguments internes plaident en ce sens.

Les éléments proprement constitutifs du christianisme, le monothéisme, le messianisme, la croyance en la résurrection, le communisme essénien, se sont formés de l’intérieur du judaïsme. Kautsky montre dans le détail que c’est leur combinaison qui répondait le mieux aux aspirations et aux attentes du prolétariat juif, ou du moins d’une majorité de ce prolétariat. L’état dans lequel se trouvait tout l’organisme social de l’empire romain rendit cet organisme, notamment dans ses composantes prolétariennes, de plus en plus réceptif aux nouvelles tendances issues du judaïsme, mais dès que celles-ci furent exposées à l’influence de l’environnement extra-judaïque, non seulement elles se détachèrent du judaïsme, mais elles lui devinrent même hostiles. Elles s’entremêlèrent désormais aux tendances d’un monde gréco-romain en voie de délabrement, lesquelles renversèrent en son contraire l’esprit de vigoureuse démocratie nationale qui avait dominé dans le judaïsme jusqu’à la destruction de Jérusalem, et y introduisirent une molle soumission, une mentalité de servitude et un désir de mort.

C’est de cette époque, du deuxième siècle de notre ère, que datent les évangiles, les premiers documents écrits que nous possédions sur la naissance du christianisme. Organisation prolétarienne à ses débuts, dont le caractère communiste est démontré de manière irréfutable par Kautsky en réponse aux interrogations les plus récentes, le christianisme reposa au fil de plusieurs générations sur une tradition orale. Ses premiers représentants étaient peut-être des orateurs de premier ordre, mais ils ne maîtrisaient ni la lecture ni l’écriture. Ces techniques étaient alors encore plus étrangères aux masses populaires qu’elles ne le sont aujourd’hui. Dans un premier temps, la doctrine chrétienne et l’histoire de la communauté furent l’objet de retransmissions orales, des traditions retransmises par des gens fébrilement exaltés, indiciblement crédules, des traditions qui racontaient des événements que seul un tout petit cercle avait vécus, si tant est qu’ils se soient produits, et qui donc ne pouvaient être contrôlés par un œil critique non prévenu. C’est seulement quand des personnes instruites, d’un niveau social plus élevé, se tournèrent vers le christianisme, que l’on commença à consigner par écrit ses traditions, mais alors non pas pour en fixer l’histoire, mais à des fins polémiques, pour défendre certaines thèses et certaines exigences. Les évangiles ont en commun une tendance à atténuer la vigueur du propos qui devient de plus en plus visible au fur et à mesure que la date de leur rédaction est tardive. La haine de classe déchaînée du prolétariat qui enflamme encore souvent l’évangile de Luc apparaît dans l’évangile de Mathieu tempérée dans un sens révisionniste, pour utiliser les termes d’aujourd’hui.

Là encore, Kautsky contredit Kalthoff et aussi Bruno Bauer. L’un et l’autre ont contesté l’existence historique de Jésus, et avaient de bonnes raisons pour cela, dans la mesure où il n’en existe aucune preuve historique. Toute cette question n’a du reste qu’un intérêt très secondaire dès lors qu’il est prouvé, comme l’a fait en premier Bruno Bauer, qu’il n’y a pas une seule idée chrétienne qui n’ait été présente dans la littérature gréco-romaine ou juive dès avant l’époque où Jésus est censé avoir vécu et agi. De ce point de vue, nous n’attribuerions pas à Kautsky un mérite particulier pour avoir, en opposition à Bruno Bauer et Kalthoff, démontré l’existence de Jésus, et cela aussi solidement qu’il est possible à priori de démontrer par le raisonnement que telle personnalité a bien existé dans l’histoire. Mais chez Kautsky, cette question est replacée dans un contexte plus profond et plus vaste. Il dit très justement que si la communauté chrétienne s’était fabriqué par les seules ressources de son imagination la figure de Jésus, celle-ci ne fourmillerait pas de contradictions aussi absurdes que c’est le cas dans les évangiles. Si bas que l’on place l’instruction et le jugement de leurs rédacteurs, ils auraient mis plus de cohérence dans leur tendance à transformer un Jésus rebelle en un Jésus souffrant et passif, assassiné, non pas comme émeutier, mais uniquement en raison de son infinie bonté et de sa sainteté par la méchanceté et la perversité d’envieux sournois, si un rebelle galiléen du nom de Jésus n’avait pas été crucifié par les Romains pour avoir été le meneur de prolétaires juifs, et si sa mort n’avait pas fait une telle impression sur ses partisans que la tradition chrétienne, tout en le déformant, en le repeignant, en en brouillant l’image, n’ait pas pu le renier complètement. Le non-sens monstrueux qui est notamment inhérent au récit de la passion de Jésus dans les évangiles rend parfaitement plausible et plus que probable cette thèse, et de surcroît, elle devient un fil conducteur qui permet de se guider dans un maquis de contradictions démentielles, comme nous l’explique Kautsky dans un chapitre consacré à cette question et qui est l’un des plus séduisants de son livre.

Le silence des historiens profanes à propos de Jésus n’est pas non plus un argument contre le fait qu’il ait vécu, même si nous ne pouvons pas en dire plus que ceci : il est né en Galilée et a été crucifié à Jérusalem. Entre l’époque où on place la mort de Jésus et la destruction de Jérusalem, les combats de rue étaient monnaie courante à Jérusalem, de même que les exécutions d’émeutiers. Un combat de rue de ce genre, livré par un petit groupe de prolétaires, puis la crucifixion de leur chef, originaire d’une Galilée en rébellion permanente, pouvait bien impressionner profondément ceux de ses partisans qui avaient survécu, sans que pour autant les historiens n’aient prêté la moindre attention à un incident aussi banal.

Jésus n’a à vrai dire pas été le fondateur de l’Église chrétienne, même au cas où ses partisans auraient réellement formé la cellule initiale de la communauté chrétienne. Dans le monde de cette époque, les messies et les sectes religieuses de ce type pullulaient, et si la communauté chrétienne l’a emporté sur elles toutes au cours des siècles suivants, c’est parce qu’elle a su, on est tenté de dire : dans une lutte darwinienne pour l’existence, se propager dans tout l’empire et intégrer en son sein tous les nouveaux éléments intellectuels et moraux que produisait la métamorphose sociale de son époque, parce que son organisation se montra plus souple que toutes les autres pour s’adapter aux besoins du prolétariat des grandes villes, et finalement aussi plus à même de s’adapter aux besoins de l’empire lui-même.

Pour ceux qui veulent suivre dans le détail cette évolution, nous renvoyons de nouveau au livre de Kautsky.

V

Dans le chapitre final, Kautsky compare christianisme et social-démocratie. C’est un rapprochement tentant, si l’on considère d’un côté que la communauté chrétienne, née organisation communiste prolétarienne, a pris les dimensions d’une puissance devant laquelle les empereurs romains ont plié le genou, pour devenir ensuite elle-même la plus gigantesque machine d’exploitation et d’oppression du monde, tandis que de l’autre côté le mouvement ouvrier socialiste, à partir de débuts des plus modestes, est devenu lui aussi une puissante organisation qu’empereurs et rois peuvent envier, et que, ici et là, dans ses propres rangs, se font entendre des voix qui conseillent de pactiser avec les puissances régnantes.

Mais ces analogies sont tout aussi bancales que toutes les autres comparaisons entre l’Antiquité et la modernité. Kautsky expose les raisons intrinsèques qui excluent un avenir de cette nature pour la social-démocratie, et nous aimerions ajouter qu’aussi longtemps que vivra dans le parti l’esprit qui anime son livre, l’évolution qu’a suivie le christianisme sera impossible pour lui. Non pas que ce livre n’ait pas aussi ses lacunes et ses défauts, ni que sur tel point ou tel autre, une autre conception ne soit possible et peut-être même plus juste. Mais si nombreux que soient les défauts et les lacunes, et même, dans un certain sens, plus on en trouvera, plus apparaîtra nettement le grand sens historique dont est né ce livre, et qui, tant qu’il inspirera le parti, le préservera par lui-même de toutes dérives historiques.

Il aurait peut-être été plus juste, en tout cas plus avisé, de publier dans d’autres pages que celles-ci notre analyse. Ceci dit, Lessing dit une fois : la légitime défense excuse qu’on fasse son propre éloge. Et si la parution du livre de Kautsky coïncide avec des déclarations de guerre individuelles et collectives lancées contre la « dogmatique sclérosée » et contre « l’épigone de Marx », ces anathèmes font passer une brise théologique et l’on se sent dans la nécessité de témoigner pour apporter la preuve de ce que peuvent l’esprit et la vigueur – en dépit d’un ancien père de l’Église. Et cette preuve, Kautsky l’a apportée avec son livre, un livre qui - pour parler un langage profane – est tout à l’honneur du parti et lui sera d’autant plus bénéfique qu’il sera davantage lu par ses militants.

Contributions à l’Histoire du Christianisme primitif

Friedrich Engels (1894)

I

L’histoire du Christianisme primitif offre des points de contact remarquables avec le mouvement ouvrier moderne. Comme celui-ci le christianisme était à l’origine le mouvement des opprimés, il apparaissait tout d’abord comme religion des esclaves et des affranchis, des pauvres et des hommes privés de droits, des peuples subjugués ou dispersés par Rome. Tous les deux, le christianisme de même que le socialisme ouvrier, prêchent une délivrance prochaine de la servitude et de la misère ; le christianisme transporte cette délivrance dans l’au-delà, dans une vie après la mort, dans le ciel ; le socialisme la place dans ce monde, dans une transformation de la société. Tous les deux sont poursuivis, et traqués, leurs adhérents sont proscrits et soumis à des lois d’exception, les uns comme ennemis du genre humain, les autres comme ennemis du gouvernement, de la religion, de la famille, de l’ordre social. Et malgré toutes les persécutions, et rnême directement servies par elles, l’un et l’autre se frayent victorieusement, irrésistiblement leur chemin.

Trois siècles après sa naissance, le christianisme est reconnu comme la religion d’État de l’empire mondial de Rome : en moins de 60 ans, le socialisme a conquis une position telle que son triomphe définitif est absolument assuré.

Par conséquent, si M. le professeur A. Menger, dans son Droit au produit intégral du travail, s’étonne de ce que sous les empereurs romains, vu la colossale centralisation des biens-fonds et les souffrances infinies de la c1asse travailleuse, composée pour la plupart d’esclaves, " le socialisme ne se soit pas implanté après la chute de l’empire romain occidental ", — c’est qu’il ne voit pas que précisément ce " socialisme ", dans la mesure où cela était possible à l’époque, existait effectivement et arrivait au pouvoir — avec le Christianisme. Seulement ce christianisme, comme cela devait fatalement être étant données les conditions historiques, ne voulait pas réaliser la transformation sociale dans ce monde, mais dans l’au-delà, dans le ciel, dans la vie éternelle après la mort dans le " millenium " imminent.

Déjà au moyen-âge le parallélisme des deux phénomènes s’impose lors des premiers soulèvements de paysans opprimés, et notamment, des plébeins des villes. Ces soulèvements, ainsi, que tous les mouvements des masses au moyen-âge portèrent nécessairement un masque religieux, apparaissaient comme des restaurations du christianisme primitif à la suite d’une corruption envahissante [Note : A ceci les soulèvements du monde mahométan, notamment en Afrique,forment un singulier contraste. L’Islam est une religion appropriée aux Orientaux, plus spécialement aux Arabes, c’est-à-dire, d’une part à des citadins pratiquant le commerce et l’industrie, d’autre part à des Bedouins nomades. Là réside le germe d’une collision périodique. Les citadins, devenus oppulents et luxueux, se relâchent dans l’observance de la " Loi " . Les Bedouins pauvres, et, à cause de leur pauvreté, de moeurs sévères, regardent avec envie et convoitise ces richesses et ces jouissances. Ils s’unissent sous un prophète, un Madhi, pour châtier les infidèles, pour rétablir la loi cérémoniale et la vraie croyance, et pour s’approprier, comme récompense, les trésors des infidèles. Au bout de cent ans, naturellement, ils se trouvent exactement au même point que ceux-ci ; une nouvelle purification est nécessaire ; un nouveau Madhi surgit ; le jeu recommence. Cela s’est passé de la sorte depuis les guerres de conquête des Almoravides et des Almohades africains en Espagne jusqu’au dernier Madhi de Khartoum qui bravait les Anglais si victorieusement. Il en fut ainsi, ou à peu près, des bouleversements en Perse et en d’autres contrées mahométanes. Ce sont tous des mouvements, nés de causes économiques, bien que portant un déguisement religieux. Mais, alors même qu’ils réussissent, ils laissent intacts les conditions économiques. Rien, n’est changé, la collision devient périodique. Par contre, dans les insurrections populaires de l’occident chrétien, le déguisement religieux ne sert que de drapeau et de masque à des attaques contre un ordre économique devenu caduc ; finalement cet ordre est renversé ; un nouveau s’élève, il y a progrès, le monde marche.] , mais derrière l’exaltation religieuse se cachaient régulièrement de très positifs intérêts mondains. Cela ressortait d’une manière grandiose dans l’organisation des Taborites de Bohème sous Jean Zizka, de glorieuse mémoire ; mais ce trait persiste à travers tout le moyen-âge, jusqu’à ce qu’il disparaît petit à petit, après la guerre des paysans en Allemagne, pour reparaître chez les ouvriers communistes après 1830. Les communistes révolutionnaires français, de même que Weitling et ses adhérents, se réclamèrent du christianisme primitif, bien longtemps avant que Renan ait dit : " Si vous voulez vous faire une idée des premières communautés chrétiennes, regardez une section locale de l’Association internationale des travailleurs. "

L’homme de lettres français qui, à l’aide d’une exploitation, de la critique biblique allemande sans exemple, même dans le journalisme moderne, a confectionné le roman ecclésiastique, les Origines du Christianisme, ne savait pas tout ce qu’il y avait de vrai dans son dire. Je voudrais voir l’ancien internationaliste, capable de lire, par exemple, la seconde épître aux Corinthiens, attribuée à Paul, sans que, sur un point tout au moins, d’anciennes blessures ne se rouvrissent chez lui. L’épître tout entière, à partir du VIIIe chapître, retentit de l’éternelle complainte, trop connue hélas : " les cotisations ne rentrent pas." Combien des plus Zélés propagandistes, vers 1865, eussent serré la main de l’auteur de cette lettre, quel qu’il soit, avec une sympathique intelligence, en lui murmurant à l’oreille : " Cela t’est donc arrivé, frère, à toi aussi ! " Nous autres aussi nous pourrions en conter long là-dessus, — dans notre association aussi les Corinthiens pullulaient, — ces cotisations qui ne rentraient pas, qui insaisissables, tournoyèrent devant nos yeux de Tantale, mais c’étaient là précisément les fameux millions de l’Internationale.

L’une de nos meilleures sources sur les premiers chrétiens est Lucien de Samosate, le Voltaire de l’antiquité classique, qui gardait une attitude également sceptique à l’égard de toute espèce de superstition religieuse, et qui, par conséquent, n’avait pas de motifs (ni, par croyance païenne ni par politique) pour traiter les, chrétiens autrement que n’importe quelle association religieuse. Au contraire, il les raille tous pour leur superstition, aussi bien les adorateurs de Jupiter que les adorateurs du Christ : de son point de vue, platement rationnaliste, un genre de superstition est tout aussi inepte qu’un autre. Ce témoin, en tout cas impartial, raconte, entre autre chose, la biographie d’un aventurier Pérégrinus, qui se nommait Protée de Parium sur l’Hellespont. Le dit Périgrinus débuta dans sa jeunesse en Arménie, par un adultère fut pris en flagrant délit et lynché selon la coutume du pays. Heureusement parvenu à s’échapper, il étrangla son vieux père et dut s’enfuir. " Ce fut vers cette époque qu’il se fit instruire dans l’admirable religion des chrétiens, en s’affiliant en Palestine avec, quelques-uns de leurs prêtres et de leurs scribes. Que vous dirai-je ? Cet homme leur fit bientôt savoir qu’ils n’étaient que des enfants, tour à tour prophête, thiasarque, chef d’assemblée, il fut tout à lui seul, interprétant leurs livres, les expliquant, en composant de son propre fonds. Aussi nombre de gens le regardèrent-ils comme un dieu, un, législateur, un pontife, égal à celui qui est honoré en Palestine, où il fut mis en croix pour avoir introduit ce nouveau culte parmi les hommes. Protée ayant été arrêté par ce motif, fut jeté en prison. Du moment qu’il fut dans les fers, les Chrétiens, se regardant comme frappés mirent tout en oeuvre pour l’enlever ; mais ne pouvant y parvenir, ils lui rendirent au moins toutes sortes d’offices avec un zèle et un empressement infatigables. Dès le matin on voyait rangés autour de la prison une foule de vieilles femmes de veuves et d’orphelins. Les principaux chefs de la secte passaient la nuit auprès de lui, après avoir corrompu les geôliers : ils se faisaient apporter des mets, lisaient leurs livres saints ; et le vertueux Pérégrinus il se nommait encore ainsi, était appelé par eux le nouveau Socrate. Ce n’est pas tout ; plusieurs villes d’Asie lui envoyèrent des députés au nom des Chrétiens, pour lui servir d’appui, d’avocats et de consolateurs. On ne saurait croire leur empressement en pareilles occurences pour tout dire en un mot, rien ne leur coûte. Aussi Pérégrinus, sous le prétexte de sa prison, vit-il arriver de bonnes sommes d’argent et se fit-il un gros revenu. Ces malheureux se figurent qu’ils sont immortels et qu’ils vivront éternellement. En conséquence ils méprisent les supplices et se livrent volontairement à la mort. Leur premier législateur leur a encore persuadé qu’ils sont tous frères. Dès qu’ils ont une foîs changé de culte, ils renoncent aux dieux des Grecs, et adorent le sophiste crucifié dont ils suivent les lois. Ils méprisent également tous les biens et les mettent en commun, sur la foi complète qu’ils ont en ses paroles. En sorte que s’il vient à se présenter parmi eux un imposteur, un fourbe adroit, il n’a pas de peine a s’enrichir fort vite, en riant sous cape de leur simplicité. Cependant Pérégrinus est bientôt délivré de ses fers par le gouverneur de Syrie. "

A la suite d’autres aventures encore, il est dit : " Pérégrinus reprend donc sa vie errante, accompagné dans ses courses vagabondes par une troupe de chrétiens qui lui servent de satellites et subviennent abondamment à ses besoins. Il se fit ainsi nourrir pendant quelque temps. Mais ensuite ayant violé quelques-uns de leurs préceptes (on l’avait vu, je crois, manger d’une viande prohibée), il fut abandonné de son cortège et réduit à la pauvreté " (Traduction Talbot).

Que de souvenirs de jeunesse s’éveillent, en moi à la lecture de ce passage de Lucien. Voilà, tout d’abord, le " Prophète Albrecht " qui, à partir de 1840 environ, et quelques années durant, rendait peu sûres — à la lettre — les communautés communistes de Weitling en Suisse. C’était un homme grand et fort, portant une longue barbe, qui parcourait la Suisse a pied, à la recherche d’un auditoire pour son nouvel évangile de l’affranchissement du monde. Au demeurant, il paraît avoir été un brouillon assez inoffensif, et mourut de bonne heure. Voilà son successeur moins inoffensif, le Dr George Kuhlmann de Holstein, qui mit à profit le temps où Weitling était en prison, pour convertir les communistes de la Suisse française à son évangile à lui, et qui, pour un temps y réussit si bien qu’il gagna jusqu’au plus spirituel, en même temps que le plus bohême d’entre eux, Auguste Becker. Feu Kuhlmann donnait des conférences, qui furent publiées à en 1845, sous le titre : Le nouveau monde ou le royaume de l’esprit sur la terre. Annonciation. Et dans l’introduction rédigée selon toute probabilité par Becker, on lit : " Il manquait un homme dans la bouche de qui toutes nos souffrances, toutes nos espérances et nos aspirations, en un mot, tout ce qui remue le plus profondément notre temps, trouvât une voix. Cet homme qu’attendait notre époque, il est apparu. C’est le Dr George Kuhlmann de Holstein. Il est apparu, avec la doctrine du nouveau monde ou du royaume de l’esprit dans la réalité. "

Est-il besoin de dire que cette doctrine du nouveau monde n’était que le plus banal, sentimentalisme, traduit en une phraséologie demi-biblique, à la Lamennais, et débité avec une arrogance de prophète. Ce qui n’empêchait pas les bons disciples de Weitling de porter ce charlatan sur leurs épaules, comme les chrétiens d’Asie avaient porté Pérégrinus. Eux qui, d’ordinaire, étaient archi-démocratiques et égalitaires, au point de nourrir des soupçons inextinguibles à l’égard de tout maître d’école, de tout journaliste, de tous ceux qui n’étaient pas des ouvriers manuels, comme autant de " savants " cherchant à les exploiter, se laissèrent persuader par ce si mélodramatiquement équipé Kuhlmann, que dans le " nouveau monde " le plus sage, id est Kuhlmann, réglementerait la répartition des jouissances et qu’en conséquence, dans le vieux monde déjà, les disciples eussent à fournir les jouissances par boisseaux au plus sage, et à se contenter, eux, des miettes. Et Perégrinus-Kuhlmann vécut dans la joie et dans l’abondance tant que cela durait.

A vrai dire, cela ne dura guère ; le mécontentement croissant des sceptiques et des incrédules, les menaces de persécution du gouvernement Vaudois, mirent fin, au royaume de l’esprit à Lausanne : Kuhlmann disparut.

Des exemples analogues viendront, par douzaine, à la mémoire de quiconque a connu par expérience les commencements du mouvement ouvrier en Europe. A l’heure prèsente des cas aussi extrêmes sont devenus impossibles du moins dans les grands centres ; mais dans des localités perdues, où le mouvement conquiert un terrain vierge, un petit Pérégrinus de la sorte pourrait bien compter encore sur un succès momentané et relatif. Et ainsi que vers le parti ouvrier de tous les pays affluent tous les éléments n’ayant plus rien à espérer du monde officiel, ou qui y sont — brûlés tels que les adversaires de la vaccination, végétariens, les anti-vivisectionnistes, les partisans de la médecine des simples, les prédicateurs des congrégations dissidentes dont les ouailles ont pris le large, les auteurs de nouvelles théories sur l’origine du monde, les inventeurs ratés ou malheureux, les victimes de rééls ou d’imaginaires passe-droits, les imbéciles honnêtes et les deshonnêtes imposteurs, — il en allait de même chez les chrétiens. Tous les éléments que le procès de dissolution de l’ancien monde avait libéré, étaient attirés, les uns après les autres, dans le cercle, d’attraction du christianisme, l’unique élément qui résistait à cette dissolution — précisément parce qu’il en était le produit tout spécial, et qui, par conséquent, subsistait et grandissait alors que les autres éléments n’étaient que des mouches éphémères. Point d’exaltation, d’extravagance, d’insanité ou d’escroquerie qui ne se soit produite dans les jeunes communautés chrétiennes et qui temporairement et en de certaines localités n’ait rencontré des oreilles attentives et de dociles croyants. Et comme les communistes de nos premières communautés, les premiers chrétiens étaient d’une crédulité inouïe à l’égard de tout ce qui semblait faire leur affaire, de sorte que nous ne savons pas, d’une façon positive, si du grand nombre d’écrits que Pérégrinus a composés pour la chrétienté il ne se soit pas glissé des fragments par ci, par là, dans notre Nouveau Testament. II

La critique biblique allemande, jusqu’ici la seule base scientifique de notre connaissance de l’histoire du Christianisme primitif, a suivi une double tendance.

L’une de ces tendances est représentée par l’école de Tubingue, à laquelle, dans une acception plus large, appartient aussi D. F. Strauss. Elle va aussi loin dans l’examen critique qu’une école théologique saurait aller. Elle admet que les quatre évangiles ne sont pas des rapports de témoins oculaires, mais des remaniements ultérieurs d’écrits perdus, et que quatre tout au plus des épîtres attribuées à Saint-Paul sont authentiques. Elle biffe, comme inadmissibles, de la narration historique, tous les miracles et toutes les contradictions ; de ce qui reste elle cherche à sauver tout ce qui est sauvable, et en cela transparaît son caractère d’école théologique. Et c’est grâce à cette école que Renan, qui, en grande partie se fonde sur elle, a pu, en appliquant la même méthode, opérer bien d’autres sauvetages encore. En outre de nombre de narrations du Nouveau Testament plus que douteuses, il veut nous en imposer quantités de légendes de martyres comme authentiquées [ou authentifiées - le terme a disparu- note du transcripteur] historiquement. Dans tous les cas, tout ce que l’école de Tubingue rejette du Nouveau Testament comme apocryphe ou comme n’étant pas historique, peut être considéré comme définitivement écarté par la science.

L’autre tendance est représentée par un seul homme — Bruno Bauer. Son grand mérite est d’avoir hardiment critiqué les évangiles et les apostoliques, d’avoir été le premier à procéder sérieusement dans l’examen, non seulement des éléments juifs et gréco-alexandrins, mais aussi des éléments grecs et gréco-romains qui ouvrirent au christianisme la voie à la religion universelle. La légende du christianisme né de toutes pièces du judaïsme, partant de la Palestine pour conquérir le monde au moyen d’une dogmatique et d’une éthique arrêtées dans les grandes lignes, est devenue impossible depuis Bauer ; désormais elle pourra tout au plus continuer de végéter dans les facultés théologiques et dans l’esprit des gens qui veulent " conserver la religion pour le peuple ", même au prix de la science. Dans la formation du christianisme, tel qu’il à été élevé au rang de religion d’État par Constantin, l’école de Philon d’Alexandrie, et la philosophie vulgaire gréco-romaine, platonique et notamment stoïque, ont eu leur large part. Cette part est loin d’être établie dans les détails, mais le fait est démontré, et c’est là, d’une manière prépondérante, l’œuvre de Bruno Bauer ; il a jeté les bases de la preuve que le christianisme n’a pas été importé du dehors, de la Judée, et imposé au monde gréco-romain, mais qu’il est, du moins dans la forme qu’il a revêtu comme religion universelle, le produit tout spécial de ce monde. Naturellement, dans ce travail, Bauer dépassa de beaucoup le but, comme il arrive à tous ceux qui combattent des préjugés invétérés. Dans l’intention de montrer l’influence de Philon, et surtout de Sénèque, sur le christianisme naissant, même au point de vue littéraire, et de représenter formellement les auteurs du Nouveau Testament comme des plagiaires de ces philosophes, il est obligé de retarder l’apparition de la nouvelle religion d’un demi-siècle, de rejeter les rapports contraires des historiens romains, et, en général de prendre de graves libertés avec l’histoire reçue. Selon lui, le christianisme, comme tel, n’apparaît que sous les empereurs Flaviens, la littérature du Nouveau Testament que sous Hadrian, Antonin et Marc-Aurèle. De cette sorte disparaît chez Bauer tout fond historique pour les narrations du Nouveau Testament relatives à Jésus et à ses disciples ; elles se résolvent en légendes où les phases de développement internes et les conflits d’âme des premières communautés sont attribués à des personnes plus ou moins fictives. Ni Galilée ni Jérusalem, mais bien Alexandrie et Rome sont, d’après Bauer, les lieux de naissance de la nouvelle religion.

Par conséquent, si l’école de Tubingue dans le résidu, incontesté par elle, de l’histoire et de la littérature du Nouveau Testament, nous a offert l’extrême maximum de ce que la science peut, de nos jours encore, laisser passer comme sujet à controverse, Bruno Bauer nous apporte le maximum de ce qu’elle peut y attaquer. Entre ces limites se trouve la vérité. Que celle-ci, avec nos moyens actuels, soit susceptible d’être déterminée, paraît bien problématique. De nouvelles trouvailles, notamment à Rome, dans l’Orient et avant tout en Égypte, y contribueront bien davantage que toute critique.

Or, il y a dans le Nouveau Testament un seul livre dont il soit possible, a quelques mois près, de fixer la date de rédaction ; lequel a dû être écrit entre juin 67 et janvier ou avril 68, un livre qui, par conséquent, appartient aux tous premiers temps chrétiens, qui en reflète les notions avec la plus naïve sincérité et dans une langue idiomatique correspondante ; qui, partant, est à mon sens, autrement important pour déterminer ce que fut réellement le christianisme primitif que tout le reste du Nouveau Testament, de beaucoup postérieur en date dans sa rédaction actuelle. Ce livre est la, soi-disant Apocalypse de Jean ; et comme , par surcroît, ce livre, en apparence le plus obscur de toute la Bible, est devenu aujourd’hui, grâce à la critique allemande, le plus compréhensible et le plus transparent de tous, je demande à en entretenir le lecteur.

Il suffit de jeter un coup d’oeil, sur ce livre pour se convaincre de l’état d’éxaltation de l’auteur et du " milieu ambiant " où il vivait. Notre " Apocalypse " n’est pas la seule de son espèce et de son temps. De l’an 164, avant notre ère, d’où date la première qui nous ait été conservée le livre dit de Daniel, jusqu’à environ 250 de notre ère, la date approximative du Carmen de Commodien, Renan ne compte pas moins de 15 " Apocalypses " classiques parvenues jusqu’à nous, sans parler des imitations ultérieures. (Je cite Renan parce que son livre est le plus accessible et le plus connu en dehors des cercles professionnels). Ce fut un temps où à Rome et en Grèce, mais bien davantage encore en Asie-Mineure, en Syrie et en Egypte, un mélange disparate des plus crasses superstitions de tous les pays était accepté sans examen, et complété par de pieuses fraudes et un charlatanisme direct, où la thaumaturgie, les convulsions, les visions, la divination de l’avenir, l’alchimie, la kabbale et autres sorcelleries occultes tenaient le premier rôle. Ce fut là l’atmosphère où le Christianisme primitif prit naissance, et cela au milieu d’une classe de gens qui, plus que tout autre était ouverte à ces imaginations surnaturelles. Aussi bien les gnostiques chrétiens d’Egypte, comme, entre autres choses, le prouvent les papyrus de Leyde, se sont-ils, au IIe siècle de l’ère chrétienne, fortement adonnés à l’alchimie, et ont-ils incorporé des notions alchimistes dans leurs doctrines. Et les mathematiciens chaldéens et juifs qui, d’après Tacite, furent à deux reprises, sous Claude et encore sous Vitellius, chassés de Rome pour magie, ils n’exercèrent pas d’autres arts géométriques que ceux que nous retrouverons au cœur même de l’Apocalypse de Jean.

A cela s’ajoute que toutes les apocalypses se reconnaissent le droit de tromper leurs lecteurs. Non seulement, en règle générale, sont-elles écrites par de tout autres personnes que leurs auteurs prétendus, pour la plupart plus modernes, par exemple le livre de Daniel, le livre d’Hénoch, les Apocalypses d’Esdras, de Baruch, de Jude, etc., les livres sibyllins, mais ils ne prophétisent au fond que des choses arrivées depuis longtemps et parfaitement connues de l’auteur véritable. C’est ainsi qu’en l’an 164, peu de temps avant la mort d’Antiochus Épiphane, l’auteur du livre de Daniel fait prédire à Daniel, censé vivre à l’époque de Nabuchodonozor, l’ascendant et le déclin de la domination de la Perse et de la Macédoine, et le commencement de l’empire mondial de Rome, en vue de prédisposer ses lecteurs, par cette preuve de ses dons prophétiques, à accepter sa prophétie finale : que le peuple d’Israël surmontera toutes ses tribulations et sera enfin victorieux. Si donc l’Apocalypse de Jean était réellement l’ouvrage de l’auteur prétendu, elle constituerait l’unique exception dans la littérature apocalyptique.

Le Jean, qui se donne pour l’auteur, était en tout cas un homme très considéré parmi les chrétiens de l’Asie-Mineure. Le ton les épîtres missives aux sept communautés nous en est garant. Il se pourrait donc que ce fut l’apôtre Jean, dont l’existence historique, si elle n’est pas absolument authentiquée, est du moins très vraisemblable. Et si cet apôtre en était effectivement l’auteur, ce ne serait que tant mieux pour notre thèse. Ce serait la meilleure preuve que le christianisme de ce livre est le véritable, le vrai christianisme primitif. Il est prouvé, soit dit en passant, que la Révélation ne procède pas du même auteur que l’Evangile ou les trois épîtres également attribuées à Jean.

L’Apocalypse consiste en une série de visions. Dans la première, le Christ apparaît, vêtu en grand-prêtre, marchant entre sept chandeliers d’or, qui représentent les sept communautés asiatiques, et dicte à " Jean " des lettres aux sept " anges " de ces communautés. Dès le début la différence perce d’une manière frappante entre ce christianisme-ci et la religion universelle de Constantin formulée par le Concile de Nicée. La trinité non seulement est inconnue, elle est ici une impossibilité. A la place du Saint-Esprit unique ultérieur, nous avons les " sept esprits de Dieu ", tirés par les rabbins d’Esaïe, XI, 2. Jésus-Christ est le fils de Dieu, le premier et le dernier, l’alpha et l’oméga, mais nullement lui-même Dieu, ou l’égal de Dieu ; il est au contraire " le principe de la création de Dieu ", par conséquent une émanation de Dieu, existant de tout temps, mais subordonnée, analogue aux sept esprits mentionnés plus haut. Au chap. XV, 3, les martyrs au ciel " chantent le cantique de Moïse, serviteur de Dieu et le cantique de l’agneau ", pour la glorification de Dieu. Jésus-Christ est crucifié à Jérusalem (XI, 8), mais il est ressuscité (I. 5, 8), il est l’agneau qui a été sacrifié pour les péchés du monde, et avec le sang duquel les fidèles de tous les peuples et de toutes langues sont rachetés à Dieu. Ici gît la conception fondamentale qui permit au Christianisme de s’épanouir en religion universelle. La notion que les Dieux, offensés par les actions des hommes, pouvaient être propitiés [rachetés - terme mystique - note du transcripteur] par des sacrifices, était commune à toutes les religions des Sémites et des Européens ; la première conception fondamentale révolutionnaire du Christianisme (empruntée à l’école de Philon) était, que par un grand sacrifice volontaire d’un médiateur, les péchés de tous les temps et de tous les hommes étaient expiés une fois pour toutes — pour les fidèles. De la sorte disparaissait la nécessité de tout sacrifice ultérieur, et par suite la base de nombre de cérémonies religieuses. Or, se débarrasser de cérémonies qui entravaient ou interdisaient le commerce avec des hommes de croyances différentes, était la condition indispensable d’une religion universelle. Et nonobstant, si ancrée dans les mœurs populaires était l’habitude des sacrifices, que le catholicisme, qui réadopta tant de coutumes païennes, jugea utile de s’accommoder à ce fait en introduisant tout au moins le symbolique sacrifice de la messe. Par contre, nulle trace dans notre livre du dogme du péché originel.

Ce qui surtout caractérise ces épîtres missives ainsi que le livre tout entier, c’est que jamais et nulle part il ne vient à l’idée de l’auteur de se désigner, lui et ses co-religionnaires, autrement que comme juifs. Aux sectaires de Smyrne et de Philadelphie, contre lesquels il s’élève, il reproche : " Ils se disent être juifs et ne le sont pas, mais sont de la Synagogue de Satan " de ceux de Pergame, il dit : " Ils retiennent la doctrine de Balaam, lequel enseignait Balac à mettre un scandale devant les enfants d’Israël, afin qu’ils mangeassent des choses sacrifiées aux idoles et qu’ils se livrassent. à la fornication. " Ce n’est donc pas à des chrétiens conscients que nous avons affaire ici, mais à des gens qui se donnent pour juifs ; leur judaïsme, sans doute, est une nouvelle phase de développement de l’ancien ; c’est précisément pour cela qu’il est le seul vrai. C’est pourquoi, lors de l’apparition des saints devant le trône de Dieu, viennent en premier lieu 144.000 juifs, 12.000 de chaque tribu, et seulement ensuite l’innombrable foule des païens convertis à ce judaïsme renouvelé. Notre auteur, en l’an 69 de notre ère était loin de se douter qu’il représentait une phase toute nouvelle de l’évolution religieuse, appelée à devenir un des éléments les plus révolutionnaires dans l’histoire de l’esprit humain.

Ainsi, on le voit, le Christianisme inconscient d’alors était à mille lieues de la religion universelle, dogmatiquement arrêtée par le Concile de Nicée. Ni la dogmatique, ni l’éthique ultérieure ne s’y rencontre ; en revanche, il y a le sentiment qu’on est en lutte contre tout un monde et que l’on sortira vainqueur de cette lutte ; une ardeur belliqueuse et une certitude de vaincre qui font complètement défaut chez les chrétiens de nos jours et ne se rencontrent plus qu’à l’autre pôle de la société, — chez les socialistes.

En fait, la lutte contre un monde tout-puissant, et la lutte simultanée des novateurs entre eux, est commune à tous d’eux, et aux chrétiens primitifs et aux socialistes. Les deux grands mouvements ne sont pas faits par des chefs et des prophètes, — bien que les prophètes ne manquent ni chez l’un ni chez l’autre, — ce sont des mouvements de masses. Et tout mouvement de masses est, au début, nécessairement confus ; confus, parce que toute pensée de masses se meut, d’abord, dans des contradictions, parce qu’elle manque de clarté et de cohérence ; confus, encore, précisément à cause du rôle qu’y jouent les prophètes, dans les commencements. Cette confusion se manifeste dans la formation de nombreuses sectes qui se combattent entre elles avec au moins autant d’acharnement que l’ennemi commun du dehors. Cela se passa ainsi dans le Christianisme primitif ; cela se passa de même dans les commencements du mouvement socialiste, pour si chagrinant que cela fut pour les honnêtes gens bien intentionnés qui, prêchèrent l’union, alors que l’union n’était pas possible.

Est-ce que, par exemple, l’Internationale était tenue en état de cohésion par un dogme unitaire ? En aucune façon. Il y avait là des communistes selon la tradition française d’avant 1848, qui eux, à leur tour, représentaient des nuances différentes, des communistes de l’école de Weitling, d’autres encore, appartenant à la ligue régénérée des communistes ; des Proudhoniens qui étaient l’élément prédominant en France et en Belgique, des Blanquistes ; le parti ouvrier allemand ; enfin, des anarchistes Bakounistes, qui, un moment, eurent le dessus — et ce n’étaient là que que les groupes principaux. A dater de 1a fondation de l’Internationale il a fallu un quart de siècle pour effectuer la séparation d’avec les anarchistes d’une manière définitive et générale, et pour établir un accord tout au moins sur les points de vue économiques les plus généraux. Et cela avec nos moyens de communication, les chemins de fer, les télégraphes, les villes industrielles monstres, la presse et les réunions populaires organisées.

Même division en innombrables sectes chez les premiers chrétiens, division qui justement était le moyen d’amener la discussion et d’obtenir l’unité ultérieure. Nous la constatons déjà dans ce livre, indubitablement le plus ancien document chrétien, et notre auteur fulmine contre elle avec le même emportement qu’il déploie contre le monde pécheur du dehors tout entier. Voilà tout d’abord les Nicolaïtes, à Ephèse et à Pergame ; ceux qui. se disent être juifs, mais, qui sont la synagogue de Satan, à Smyrne et Philadelphie ; les adhérents de la doctrine du faux prophète, désigné comme Balaam, à Pergame ; ceux qui se disent être des prophètes et qui ne le sont pas, à Ephèse ; enfin, les partisans de la fausse prophétesse, désignée comme Jézabel, à Thyatire. Nous n’apprenons rien de plus précis sur ces sectes ; seulement des successeurs de Balaam et de Jézabel, il est dit qu’ils mangent des choses sacrifiées aux idoles et se livrent à la fornication.

On a essayé de représenter ces cinq sectes comme autant de chrétiens Pauliens, et toutes ces épîtres comme étant dirigées, contre Paul, le faux apôtre, le prétendu Balaam et " Nicolas ". Les arguments peu soutenables qui s’y rapportent, se trouvent réunis chez Renan, Saint Paul (Paris, 1869, pages 303-305, 367-370). Tous, ils aboutissent à expliquer nos épîtres missives par les Actes des Apôtres et les épîtres dites de Paul ; écrits qui, dans leur rédaction actuelle, sont de 60 ans postérieurs à la Révélation ; dont les données relatives à celles-ci sont donc plus que douteuses, et qui, de plus, se contredisent absolument entre elles. Mais ce qui tranche la question, c’est qu’il n’a pu venir à l’esprit de notre auteur de donner à une seule et même secte cinq désignations différentes deux pour la seule Ephèse (faux apôtres et les Nicolaïtes) et deux également pour Pergame (les Balaamites et les Nicolaïtes), et cela en les désignant expressément comme deux sectes différentes. Toutefois, nous n’entendons pas nier que parmi ces sectes il ait pu se trouver des éléments quo l’on considérerait aujourd’hui comme des sectes Pauliennes.

Dans les deux passages où l’on entre dans des particularités, l’accusation se borne à la consommation de choses sacrifiées aux idoles et à la fornication, les deux, points sur lesquels les juifs — les anciens aussi bien que les juifs chrétiens — étaient en dispute perpétuelle avec les païens convertis. De la viande provenant des sacrifices païens était non seulement servie aux festins où refuser les mets servis pouvait paraître inconvenant, et devenir dangereux, elle était vendue aussi dans les marchés publics où il n’était guère possible de discerner à la vue si elle était koscher ou non. Par la fornication ces mêmes juifs n’entendaient pas seulement le commerce sexuel hors du mariage, mais aussi le mariage dans les degrés de parenté prohibés, ou bien encore entre juifs et païens, et c’est là le sens qui, d’ordinaire, est donné au mot dans le passage des Actes des Apôtres (XV, 20 et 99). Mais notre Jean a une façon de voir à lui en ce qui concerne le commerce sexuel permis aux juifs orthodoxes. Il dit (XIV, 4), des 144.000 juifs célestes : " Ce ,sont ceux qui ne se sont pas souillés avec les femmes, car ils sont vierges ". Et de fait, dans le ciel de notre Jean, il n’y a pas une seule femme. Il appartient donc à cette tendance, qui se manifeste également en d’autres écrits du Christianisme primitif, qui tient pour péché le commerce sexuel en général. Si, en outre, l’on tient compte de ce fait qu’il appelle Rome la grande prostituée avec laquelle les rois de la terre ont forniqué et qui a enivré du vin de sa prostitution les habitants de la terre — et les marchands de la terre sont devenus riches de l’excès de son luxe, il nous est impossible de comprendre — le mot de l’épître dans le sens étroit que l’apologétique théologique voudrait lui attribuer, à seule fin d’en extraire une confirmation pour d’autres passages du Nouveau Testament. Bien au contraire, certains passages indiquent clairement un phénomène commun à toutes les époques profondément troublées, à savoir qu’en même temps qu’on ébranle toutes les barrières on cherche à relâcher les liens traditionnels du commerce sexuel. Dans les premiers siècles chrétiens, à côté de l’ascétisme qui mortifie la chair, assez souvent la tendance se manifeste d’étendre la liberté chrétienne aux rapports, plus ou moins affranchis d’entraves, entre hommes et femmes. La même chose est arrivée dans le mouvement socialiste moderne.

Quelle sainte indignation n’a pas provoqué après 1830, dans l’Allemagne d’alors — " ce pieux pouponnat ", comme l’appelait Heine — , la réhabilitation de la chair Saint-Simonienne ! La plus indignée fut la gent aristocratique qui dominait à l’époque, (je ne dis pas la classe aristocratique, vu qu’en 1830 il n’existait pas encore de classes chez nous) et qui, pas plus à Berlin que dans leurs propriétés de campagne ne savaient vivre sans une réhabilitation de la chair toujours réitérée. Qu’eussent-ils dit, les bonnes gens, s’ils avaient connu Fourier, qui met en perspective pour la chair bien d’autre cabrioles. Une fois l’utopisme dépassé, ces extravagances ont fait place à des notions plus rationnelles, et en réalité, bien plus radicales, et depuis que l’Allemagne, du pieux pouponnat de Heine, est devenu le centre du mouvement socialiste, on se moque de l’indignation hypocrite du vieux monde aristocratique.

C’est là tout le contenu dogmatique des épîtres. Quant au reste, elles excitent les camarades à la propagande énergique, à la fière et courageuse confession de leur foi à la face de leurs adversaires, à la lutte sans relâche contre l’ennemi du dehors et du dedans ; et pour ce qui est de cela elles auraient pu, tout aussi bien, être écrites par un enthousiaste, tant soit peu prophète, de l’Internationale. III

Les épîtres missives ne sont que l’introduction au vrai thème de la communication de notre Jean aux sept communautés de l’Asie Mineure et, par elles, à toute la juiverie réformée de l’an 69, d’où la chrétienté est sortie plus tard. Et ici nous entrons dans le sanctuaire le plus intime du christianisme.

Parmi quelles gens les premiers chrétiens se recrutèrent-ils ? principalement parmi les " fatigués et chargés ", appartenant aux plus basses couches du peuple, ainsi qu’il convient à un élément révolutionnaire. Et de qui ces couches se composaient-elles ? Dans les villes, d’hommes libres déchus — de toute espèce de gens, semblables aux mean whites des états esclavagistes du Sud, aux aventuriers et aux vagabonds européens des villes maritimes coloniales et chinoises, ensuite d’affranchis et surtout d’esclaves ; sur les latifundia d’Italie, de Sicile et d’Afrique, d’esclaves ; dans les districts ruraux des provinces, de petits paysans, de plus en plus asservis par les dettes. Une voie commune d’émancipation pour tant d’éléments divers n’existait pas. Pour tous le Paradis perdu était derrière eux ; pour l’homme libre déchu, la polis, cité et état tout ensemble, de laquelle ses ancêtres avaient autrefois été les libres citoyens ; pour les prisonniers de guerre, esclaves, l’ère de la liberté, avant l’assujettissement et la captivité ; pour le petit paysan, la société gentile, et la communauté du sol anéanties. Tout cela la main de fer du Romain conquérant avait jeté à bas. Le groupement social le plus considérable que l’antiquité ait su créer, était la tribu et la confédération des tribus apparentées, groupement basé, chez les Barbares, sur les ligues de consanguins ; chez les Grecs, fondateurs de villes, et les Italiotes, sur la polis, comprenant une ou plusieurs tribus. Philippe et Alexandre donnèrent à la péninsule hellénique l’unité politique, mais il n’en résulta pas la formation d’une nation grecque. Les nations ne devenaient possibles qu’après la chute de l’empire mondial de Rome. Celui-ci mit fin une fois pour toutes aux petits groupements ; la force militaire, la juridiction romaine, l’appareil pour la perception des impôts, dissolvèrent complètement l’organisation intérieure transmise. A la perte de l’indépendance et de l’organisation particulière, vint s’ajouter le pillage par les autorités militaires et civiles, qui commençaient par dépouiller les asservis de leurs trésors, pour ensuite les leur prêter de nouveau, afin de pouvoir de nouveau les pressurer. Le poids des impôts et le besoin d’argent qui en résultait, achevaient la ruine des paysans, introduisaient une grande disproportion dans les fortunes, enrichissaient les riches et appauvrissaient tout à fait les pauvres. Et toute résistance des petites tribus isolées ou des villes à la gigantesque puissance de Rome était désespérée. Quel remède à cela, quel refuge pour les asservis, les opprimés, les appauvris, quelle issue commune pour ces groupes humains divers, aux intérêts disparates ou opposées ? Il fallait bien, pourtant, en trouver une dût un seul grand mouvement révolutionnaire les embrasser tous.

Cette issue se trouva ; mais non pas dans ce monde. Et, en l’état des choses d’alors, seule, la religion pouvait l’offrir. Un nouveau monde s’ouvrit. L’existence de l’âme après la mort corporelle était petit à petit devenu un article de foi généralement reconnu dans le monde romain. De plus, une façon de peines et de récompenses pour les trépassés, suivant les actions commises de leur vivant, était partout de plus en plus admise. Pour les récompenses, à la vérité, cela sonna un peu creux ; l’antiquité était de sa nature trop matérialiste pour ne pas attacher infiniment plus de prix à la vie réelle qu’à la vie dans le royaume des ombres ; chez les Grecs l’immortalité passait plutôt pour un malheur. Advint le christianisme, qui prit au sérieux les peines et les récompenses dans l’autre monde, qui créa le ciel et l’enfer ; et voila trouvée la voie pour conduire les fatigués et les chargés de cette vallée de larmes au Paradis éternel. En fait, il fallait l’espoir d’une récompense dans l’au-delà pour arriver à élever le renoncement au monde et l’ascétisme stoïcien-philonien en un principe éthique fondamental d’une nouvelle religion universelle capable d’entraîner les masses opprimées.

Cependant la mort n’ouvre pas d’emblée ce paradis céleste eux fidèles. Nous verrons que ce royaume de Dieu, dont la nouvelle Jérusalem est la capitale, ne se conquiert et ne s’ouvre qu’à la suite de formidables luttes avec les puissances infernales. Or, les premiers chrétiens se représentaient ces luttes comme imminentes. Dès le début notre Jean désigne son livre comme la révélation de ce qui doit " arriver bientôt " ; peu après, au verset 3, il dit : " Bienheureux est celui qui lit et ceux qui écoutent les paroles de cette prophétie, car le temps est proche " ; à la communauté de Philadelphie, Jésus-Christ fait écrire. " Voici, je viens bientôt ". Et au dernier chapitre, l’ange dit qu’il a manifesté à Jean, " les choses qui doivent arriver bientôt ", et lui commandé : " Ne cachette point les paroles de la prophétie du livre, parce que le temps est proche ", et Jésus-Christ lui-même dit, à deux reprises, versets 12 et 20 : " Je viens bientôt ". Nous verrons par la suite combien tôt ce bientôt était attendu.

Les visions apocalyptiques que l’auteur fait maintenant passer sous nos yeux, sont toutes, et pour la plupart littéralement, empruntées à des modèles antérieurs. En partie, aux prophètes classiques de l’ancien Testament, surtout a Ezéchiel, en partie aux apocalypses juives postérieures, composées d’après le prototype du livre de Daniel, et surtout au livre d’Hénoch, déjà rédigé, du moins en partie, à cette époque. Les critiques ont démontré jusque dans les moindres détails, d’où notre Jean a tiré chaque image, chaque pronostic sinistre, chaque plaie infligée à l’humanité incrédule, bref, l’ensemble des matériaux de son livre en sorte que non seulement il fait montre d’une pauvreté d’esprit peu commune, mais encore il fournit lui-même la preuve que ses prétendues visions et convulsions, il ne les a pas vécues, même en imagination, comme il les a dépeintes.

Voici, en quelques mots, la marche de ces apparitions. Jean voit Dieu assis sur son trône, un livre fermé de sept sceaux à la main ; devant lui est l’agneau (Jésus) égorgé, mais de nouveau vivant, qui est trouvé digne d’ouvrir les sceaux. L’ouverture des sceaux est suivie de signes et de prodiges menaçants. Au cinquième sceau Jean aperçoit sous l’autel de Dieu les âmes des martyrs qui avaient été tués pour la parole de Dieu : " et elles criaient à haute voix, disant, jusqu’à quand, Seigneur, ne juges-tu point et ne venges-tu point notre sang de ceux qui habitent sur la terre ? " Là-dessus on leur donne à chacun une robe blanche et les engage à patienter encore un peu ; il reste d’autres martyrs qui doivent être mis à mort. Ici il n’y a donc nulle question encore de la " Religion de l’amour " du" aimez ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent ", etc., ici l’on prêche ouvertement la vengeance, la saine, l’honnête vengeance à tirer des ennemis des chrétiens. Et il en est ainsi tout le long du livre. Plus la crise approche, plus les plaies, les jugements pleuvent dru du ciel, et plus notre Jean éprouve de la joie à annoncer que la plupart des hommes ne se repentent toujours pas, et refusent de faire pénitence pour leurs péchés ; que de nouvelles plaies doivent fondre sur eux ; que Christ doit les gouverner avec une verge de fer et fouler le pressoir du vin de la colère de Dieu, mais que néanmoins les mécréants restent endurcis. C’est le sentiment naturel, éloigné de toute hypocrisie, qu’on est en lutte, et que, à la guerre comme à la guerre. A l’ouverture du septième sceau apparaissent sept anges avec des trompettes : chaque fois qu’un ange sonne de la trompette, il arrive de nouvelles horreurs. Au septième éclat de la trompette, sept nouveaux anges entrent en scène, portant les sept fioles de la colère de Dieu qui sont versées sur la terre, et de nouveau il pleut des fléaux et des jugements ; en majeure partie une fatigante répétition de ce qui a déjà eu lieu nombre de fois. Puis vient la femme, Babylone, la grande prostituée, vêtue de pourpre et d’écarlate, assise sur plusieurs eaux, enivrée du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus, c’est la grande cité qui a son règne sur les rois de la terre. Elle est assise sur une bête qui a sept têtes et dix cornes. Les sept têtes sont sept montagnes, ce sont aussi sept " rois ". De ces rois, les cinq sont tombés ; l’un est, le septième doit venir, et après lui vient un huitième qui sort des premiers cinq, qui était, blessé à mort, mais qui a été guéri.

Celui-ci, régnera sur la terre 42 mois, ou trois ans et demi (la moitié d’une semaine d’années de sept ans), persécutera les fidèles jusqu’à la mort et fera triompher les profanes. Ensuite se livre la grande bataille décisive, les saints et les martyrs sont vengés par la destruction de la grande prostituée, Babylone, et de tous ses partisans, c’est-à-dire de la grande majorité des hommes ; le diable est précipité dans l’abîme, y est enchaîné pour mille ans, pendant lesquels règne le Christ avec les martyrs ressuscités. Quand les mille ans sont accomplis le diable est délié : suit une dernière bataille de spectres dans laquelle il est définitivement vaincu. Une seconde résurrection a lieu, le reste des morts, ressuscitent et comparaissent devant le trône de Dieu (non pas du Christ, remarquez bien) et les fidèles entrent par un nouveau ciel, une nouvelle terre et une nouvelle Jérusalem dans la vie éternelle.

De même que tout cet échafaudage est dressé avec des matériaux exclusivement juifs, pré-chrétiens, de même il offre presque exclusivement des conceptions juives. Depuis que les choses allaient mal pour le peuple d’Israël, à partir du. moment où il devenait tributaire de l’Assyrie et de Babylone, jusqu’à son assujetissement aux Seleucides, c’est-à-dire d’Isaïe jusqu’à Daniel, on prophétisa, aux heures des tribulations, un sauveur providentiel. Au chap. XII, 1, 3, de Daniel se trouve la prophétie de la descente de Micaël, l’ange gardien des juifs, qui lesdélivrera dans leur détresse ; " beaucoup de morts ressusciteront ", il y aura une sorte de jugement dernier, " et ceux qui en auront amené plusieurs à la justice luiront comme des étoiles, à toujours et à perpétuité ". De chrétien, il n’y a là que l’insistance sur l’imminence du royaume de Jésus-Christ et sur la félicité des ressuscités, particulièrement des martyrs.

C’est à la critique allemande, et surtout à Ewald, Lücke et Ferdinand Benary que nous sommes redevables de l’interprétation de cette prophétie, pour autant qu’elle se rapporte aux événements de l’époque. Grâce à Renan, elle a pénétré dans d’autres milieux que les cercles théologiques. La grande prostituée, Babylone, signifie, on l’a vu, la ville aux sept collines. De la bête sur laquelle elle est assise, il est dit XVII, 9, II : " Les sept têtes sont sept montagnes. Ce sont aussi sept rois, les cinq sont tombés ; l’un est et l’autre n’est pas encore venu ; et quand il sera venu il faut qu’il demeure un peu de temps. Et la bête qui était et qui n’est plus, c’est aussi un huitième roi, elle vient des sept mais elle tend à sa ruine. "

La bête est donc la domination mondiale de Rome, représentée successivement par sept empereurs, dont l’un est blessé à mort et ne règne plus, mais a été guéri, et va revenir, afin d’accomplir le règne du blasphème et de la rébellion contre Dieu. " Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints et de les vaincre. Il lui est aussi donné puissance sur toute tribu, langue et nation ; de sorte qu’elle sera adorée par tous ceux qui habitent sur la terre, dont les noms ne sont pas écrits au livre de l’agneau ". — " Et elle faisait que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, prenaient une marque, ou le nom de la bête ou le nombre de son nom. Ici est la sagesse. Que celui qui a de l’intelligence, compte le nombre de la bête, car c’est un nombre d’hommes, et son nombre est six cent soixante-six ". (XIII 7.118.)

Constatons seulement que le Boycott est mentionné ici comme une mesure à employer par la puissance romaine contre les chrétiens — qu’il est donc manifestement une invention du diable — et passons à la question de savoir qui est cet empereur romain qui a déjà régné, qui a été blessé à mort et qui revient comme le huitième de la série pour jouer l’Antéchrist.

Après Auguste, le premier, nous avons ; 2, Tibère ; 3, Caligula ; 4, Claude ; 5, Néron ; 6, Galba. " Cinq sont tombés, lui est. " A savoir : Néron est déjà tombé, Galba est. Galba régna du 9 juin 68 jusqu’au 15 janvier 69. Mais aussitôt qu’il fut monté sur le trône, les légions du Rhin se levèrent sous Vitelius, cependant qu’en d’autres provinces d’autres généraux préparèrent des soulèvements militaires. A Rome même les prétoriens se soulevèrent, tuèrent Galba et proclamèrent Othon.

Il résulte de ceci que notre apocalypse a été écrite sous Galba, vraisemblablement vers la fin de son règne, ou au plus tard, pendant les trois mois (jusqu’au 15 avril 69) du règne d’Othon, le septième. Mais qui est le huitième, qui a été et n’est pas ? Le nombre 666 nous l’apprendra.

Parmi les Sémites, — les Chaldéens et les Juifs — de cette époque, un art magique était en vogue, basé sur la double signification des lettres. Depuis environ 300 ans avant notre ère les lettres hébraïques étaient également employées comme chiffres : a = 4, b = 2, gr = 3, d = 4, et ainsi de suite. Or les devins cabbalistes additionnaient ensemble les valeurs numériques des lettres d’un nom, et à l’aide de la somme totale obtenue, par la formation de mots ou de combinaisons de mots d’une égale valeur numérique qui comportaient des inductions, cherchèrent à prédire l’avenir du porte-nom. Pareillement, des mots furent exprimés dans cette langue des chiffres. On appelait cet art d’un nom grec, ghematriak, géométrie ; les Chaldéens qui l’exerçaient comme un métier, et que Tacite dénote comme des mathematici, furent chassés de Rome.

C’est au moyen justement de cette mathématique qu’a été produit le nombre 666. Derrière lui se cache le nom d’un des premiers cinq empereurs romains. Or Irénée, à la fin du IIe siècle, outre le nombre 666, connaissait la variante 616 qui, elle aussi, datait d’un temps où l’énigme des chiffres était encore connu. Si la solution répond également aux deux nombres la preuve en est faite.

Ferdinand Benary à trouvé cette solution. Le nom est Néron. Le nombre est fondé sur Néron Kesar, la transcription hébraïque — ainsi que le constatent le Talmud et les inscriptions palmyriennes — du grec Nerôn Kaisar, Néron empereur, que portait comme légende la monnaie de Néron, frappée dans les provinces de l’Est de l’empire. Ainsi : n (nun) = 50, r (resch) = 200, v (vav) pour 0 = 6, n (nun) = 50, R (Raph) = 100, s (samech) = 60, et r (resch) = 200, total = 666. Or, en prenant pour base la forme latine, Nero Caesar, le second n (nun) est supprimé, et nous obtenons 666 - 50 = 616, la variante d’Irénée.

Effectivement, l’empire romain, au temps de Galba, était en désarroi. Galba lui-même, à la tête des légions d’Espagne et de la Gaule avait marché sur Rome pour renverser Néron ; celui-ci s’enfuit et se fit tuer par un affranchi. Et non seulement les prétoriens à Rome, mais encore les commandants dans les provinces, conspiraient contre Galba ; partout surgissaient des prétendants au trône, faisant des préparatifs pour se diriger avec leurs légions sur la capitale. L’empire semblait livré à la guerre intestine ; sa chute paraissait imminente.

Pour comble, le bruit se répandit que Néron n’était pas mort, mais seulement blessé, qu’il s’était réfugié chez les Parthes, qu’il passerait l’Euphrate et viendrait avec une force armée pour inaugurer un nouveau et plus sanglant règne de terreur. L’Achaie et l’Asie en particulier furent mises en émoi par de tels rapports. Et justement au moment où l’apocalypse a dû être composée, parut un faux Néron qui s’établit dans l’île de Cythnos, la Thermia moderne, dans la mer d’Egée, près de Patmos et de l’Asie-Mineure, jusqu’à ce qu’il fut tué sous Othon. Quoi d’étonnant à ce que parmi les chrétiens, en butte aux premières grandes persécutions de Néron, l’opinion se soit propagée qu’il devait revenir comme Antéchrist, que son retour et une nouvelle et plus sérieuse tentative d’extermination de la jeune secte serait le présage et le prélude du retour de Christ, de la grande bataille victorieuse contre les puissances de l’enfer, du règne de mille ans à établir " bientôt "et dont l’arrivée certaine fit que les martyrs allèrent allègrement à la mort.

La littérature chrétienne des deux premiers siècles donne assez d’indices que le secret du chiffre 666 était alors connu de nombre de personnes. Irénée qui ne le connaissait plus, savait, par contre, comme beaucoup d’autres jusqu’à la fin du IIIe siècle, que la bête de l’apocalypse signifiait Néron qui revenait. Puis cette dernière trace se perd et notre apocalypse est livrée à l’interprétation fantastique de devins orthodoxes ; moi-même j’ai connu encore des vieilles gens qui d’après les calculs du vieux Johann Albrecht Bengel attendaient le jugement dernier pour l’an 1836. La prophétie s’est réalisée à la lettre. Seulement le jugement dernier n’atteignit pas le monde des pécheurs, mais bien les pieux interprètes de l’Apocalypse eux-mêmes. Car en cette même année de 1836 F. Benary fournit la clef du nombre 666 et mit un terme à tout ce calcul divinatoire, à cette nouvelle ghematriak.

Du royaume céleste réservé aux fidèles, notre Jean ne nous offre qu’une description des dehors. D’après les notions de l’époque, la nouvelle Jérusalem est d’ailleurs construite sur un plan suffisamment grandiose : un carré de 1.200 stades de côté = 2.227 kilomètres, plus que la moitié des Etats-Unis d’Amérique, bâtie en or et pierres précieuses.

Là habite Dieu, au milieu des siens et les éclaire à la place du soleil ; la mort n’est plus et il n’y a plus ni deuil, ni cri, ni travail ; un fleuve d’eau vive coule à travers la ville, sur ces bords croit l’arbre de la vie portant douze fruits, et rendant son fruit chaque mois, et les feuilles de l’arbre sont " pour la santé des gentils " (à la façon d’un thé médicinal, selon Renan. L’Antéchrist, p. 452.) Là vivent les saints aux siècles des siècles.

De telle sorte était fait le christianisme dans son foyer, l’Asie-Mineure, vers l’an 68, autant que nous le connaissons. Nul indice d’une Trinité — en revanche, le vieux Jéhovah, un et indivisible, du judaïsme décadent où il s’élève du dieu national juif à l’unique, au premier, Dieu du ciel et de la terre, où il prétend dominer sur tous les peuples, promettant la grâce aux convertis et exterminant les rebelles sans miséricorde, fidèle en cela à l’antique parcere subjectis ac debellare superbos. Aussi est-ce Dieu lui-même qui préside au jugement dernier et non pas Jésus-Christ, comme dans les récits ultérieurs des Évangiles et des Épîtres. Conformément à la doctrine persane de l’émanation familière au judaïsme décadent, le Christ est l’agneau émané de Dieu de toute éternité, il en est de même des " sept esprits de Dieu " bien qu’occupant un rang inférieur, et qui doivent leur existence à un passage poétique mal compris (Isaïe XI, 2). Ils ne sont pas Dieu ni l’égal de Dieu, mais soumis à lui. L’agneau s’offre de son plein gré comme sacrifice expiatoire pour les péchés du monde, et pour ce haut fait se voit expressément promu en grade dans le ciel ; dans tout le livre ce sacrifice volontaire lui est compté comme un acte extraordinaire et non comme une action jaillissant avec nécessité du plus profond de son être. Il est bien entendu que toute la cour céleste des anciens, des chérubins, des anges et des saints ne fait pas défaut. Pour se constituer en religion, le monothéisme a dû de tout temps faire des concessions au polythéisme, à dater du zendavesta. Chez les juifs la conversion aux dieux païens et sensuels persiste à l’état chronique jusqu’à ce que, après l’exil, la cour céleste, modelée sur le type persan, accommode un peu mieux la religion à l’imagination populaire. Le christianisme, lui aussi, même après qu’il eut remplacé le raide et immuable Dieu des juifs par le mystérieux Dieu trinitaire, différencié en lui-même, n’a pu supplanter le culte des antiques dieux parmi les masses que par le culte des saints. Ainsi, le culte de Jupiter, selon Fallmerayer, ne s’est éteint dans le Péloponnèse, dans la Maïna, en Arcadie, que vers le IXe siècle (Hist. de la péninsule de la Morée, I, p. 227). Ce n’est que l’ère bourgeoise moderne et son protestantisme, qui écartent les saints à leur tour et prennent enfin au sérieux le monothéisme différencié.

Notre apocalypse ne connaît pas davantage le dogme du péché originel ni la justification par la foi. La foi de ces premières communautés, d’humeur belliqueuse joyeuse, diffère du tout au tout de celle de l’église triomphante postérieure ; à côté du sacrifice expiatoire de l’agneau, le prochain retour de Christ et l’imminence du règne millénaire en constituent le contenu essentiel ; et ce par quoi, seule, elle se manifeste, c’est l’active propagande, la lutte, sans relâche contre l’ennemi du dehors et du dedans, le fier aveu de leurs convictions révolutionnaires devant les juges païens, le martyre courageusement enduré dans la certitude de la victoire.

Nous l’avons vu, l’auteur ne soupçonne pas encore qu’il est autre chose que juif. En conséquence, aucune allusion, dans tout le livre, au baptême ; aussi bien y a-t-il des indices que le baptême est une institution de la seconde période chrétienne. Les 144.000 juifs croyants sont " scellés ", non baptisés. Des saints au ciel il est dit : " Ce sont ceux qui ont lavé, et blanchi leurs longues robes dans le sang de l’agneau " : pas un mot du baptême. Les deux prophètes qui précèdent l’apparition de l’Antéchrist (ch. XI) ne baptisent pas non plus et au ch. XIX, 10, le témoignage de Jésus n’est pas le baptême mais l’esprit de la prophétie. Il était naturel dans toutes ces circonstances de parler du baptême, pour peu qu’il fut déjà institué. Nous sommes don c autorisés à conclure avec une presque certitude que notre auteur ne le connaissait pas et qu’il ne s’introduisit que lorsque les chrétiens se séparèrent définitivement d’avec les Juifs.

Notre auteur est également dans l’ignorance du second sacrement ultérieur — l’eucharistie. Si dans le texte de Luther le Christ promet à tout Thyatirien, ayant persévéré dans la foi, d’entrer chez lui et de faire la communion avec lui, cela donne une fausse apparence. Dans le grec on lit deipnéso, je souperai (avec lui), et le mot est ainsi correctement rendu dans les bibles anglaises et françaises. De la Cène comme festin commémoratif il n’est pas question.

Notre livre avec sa date si singulièrement authentiquée, est indubitablement le plus ancien de la littérature chrétienne tout entière. Aucun autre n’est écrit dans une langue aussi barbare, où fourmillent les hébraïsmes, les constructions impossibles, les fautes grammaticales. Seuls, les théologiens de profession, ou autres historiographes intéressés, nient que les Evangiles et les Actes des Apôtres sont des remaniements tardifs d’écrits aujourd’hui perdus et dont le mince noyau historique ne se découvre plus sous la luxuriance légendaire, que les trois ou quatre lettres apostoliques, encore reconnues pour authentiques par l’école de Tubingue, ne représentent plus, après la pénétrante analyse de Bruno Bauer, que des écrits d’une époque postérieure, ou, dans le meilleur cas, des compositions plus anciennes d’auteurs inconnus, retouchées et embellies par nombre d’additions et d’interpolations. Il est d’autant plus important pour nous de posséder dans notre ouvrage, dont la période de rédaction se laisse établir à un mois près, un livre qui nous présente le christianisme sous sa forme la plus rudimentaire, sous la forme où il est à la religion de l’État du IVe siècle, achevée dans sa dogmatique et sa mythologie, à peu près ce que la mythologie encore vacillante des Germains de Tacite est à la mythologie de l’Edda, pleinement élaborée sous l’influence d’éléments chrétiens et antiques. Le germe de la religion universelle est là, mais il renferme encore indistinctement les mille possibilités de développement qui se réalisent dans les innombrables sectes ultérieures. Si ce plus ancien morceau du christianisme qui devient a pour nous une valeur toute particulière, c’est qu’il nous apporte dans son intégrité ce que le judaïsme — sous la puissante influence d’Alexandrie — a contribué au christianisme. Tout le reste est adjonction occidentale, gréco-romaine. Il a fallu la médiation de la religion juive monothéiste pour faire revêtir au monothéisme érudit de la philosophie vulgaire grecque la forme sous laquelle seul il pouvait avoir prise sur les masses. Une fois cette médiation trouvée, il ne pouvait devenir religion universelle que dans le monde gréco-romain, en continuant de se développer, pour s’y fondre finalement, dans le système d’idées où avait abouti ce monde.

FRIEDRICH ENGELS

Bruno Bauer et le christianisme primitif

Bruno Bauer et le christianisme primitif Friedrich Engels Format MS Word/RTF Format Acrobat/PDFTéléchargement fichier Cliquer sur le format de contenu désiré

Le 13 avril est mort à Berlin un homme qui a joué jadis un certain rôle en tant que philosophe et théologien, mais qui, depuis des années, à demi oublié, n’avait attiré sur lui l’attention du public que de temps en temps comme une sorte « d’original » de la littérature. Les théologiens officiels, Renan aussi, le plagiaient et, de ce fait, étaient unanimes à passer son nom sous silence. Et pourtant il valait mieux qu’eux et a plus fait qu’eux dans le domaine qui nous intéresse aussi, nous autres socialistes : la question de l’origine historique du christianisme.

Que sa mort soit l’occasion de décrire brièvement l’état actuel de la question et la contribution de Bauer à sa solution.

La conception qui régna depuis les libres penseurs du moyen âge jusqu’aux philosophes des Lumières du XVIIIe siècle inclus, et qui faisait de toutes les religions, et donc du christianisme également, l’œuvre d’imposteurs, était suffisante depuis que Hegel avait fixé pour tâche à la philosophie de montrer que l’histoire universelle obéissait à une évolution rationnelle.

Il est bien évident que, si des religions naturelles comme le fétichisme des nègres ou la religion primitive des Aryens1 naissent sans que l’imposture joue un rôle dans cette affaire, leur développement ultérieur rend très vite inévitable l’imposture des prêtres. Quant aux religions artificielles, à côté des enthousiasmes religieux sincères qu’elles suscitent, elles ne peuvent se passer, dès leur fondation, de l’imposture et de la falsification de l’histoire, et le christianisme a lui aussi, dès ses débuts, de forts bons résultats à présenter en ce domaine, ainsi que Bauer l’a montré dans sa critique du Nouveau Testament. Mais ce n’est là que la constatation d’un phénomène général qui n’explique pas le cas particulier dont il s’agit précisément ici.

On n’en a pas fini avec une religion qui s’est soumis le monde romain et a dominé pendant 1800 ans la plus grande partie, et de loin, de l’humanité civilisée, en se bornant à déclarer que c’est un tissu d’absurdités fabriqué par des imposteurs. On n’en vient à bout que si l’on sait expliquer son origine et son développement à partir des conditions historiques existant au moment où elle est née et où elle est devenue religion dominante. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne le christianisme. Il s’agit précisément de résoudre la question de savoir comment il a pu se faire que les masses populaires de l’empire romain préférèrent à toutes les autres religions cette absurdité prêchée de surcroît par des esclaves et des opprimés, jusqu’à ce que l’ambitieux Constantin finit par considérer que confesser cette religion de l’absurde était le meilleur moyen de parvenir à régner sans partage sur le monde romain.

La contribution de Bruno Bauer pour répondre à cette question est beaucoup plus importante que celle de quiconque. Par l’étude de la langue, Wilke avait démontré que les Evangiles s’étaient succédé dans le temps et étaient interdépendants. Bruno Bauer refit la démonstration, de façon irréfutable, à partir du contenu des Evangiles, en dépit du désir des théologiens semi-croyants de la période de réaction qui a suivi 1849 de s’opposer à sa démarche. Il a dévoilé le caractère antiscientifique de la confuse théorie de Strauss sur les mythes qui donnait loisir à chacun de tenir pour historique ce qui lui plaisait dans les récits évangéliques. Et si dans cette affaire il apparut que, de tout le contenu des Evangiles, presque rien n’était historiquement vérifiable — si bien que l’on peut même mettre en doute l’existence historique d’un Jésus-Christ, Bauer a, ce faisant, seulement déblayé le terrain pour répondre à la question : quelle est l’origine des représentations et des idées qui ont été rassemblées dans le christianisme en une espèce de système, et comment parvinrent-elles à dominer le monde ?

C’est de cette question que Bauer s’est occupé jusqu’à la fin. Ses recherches culminent dans ce résultat : le Juif alexandrin Philon, qui vivait encore en l’an 40 de notre ère, mais était très vieux, est le vrai père du christianisme et le stoïcien romain Sénèque pour ainsi dire son oncle. Les nombreux écrits qui nous ont été transmis et qu’on prête à Philon sont nés en effet de la fusion de traditions juives interprétées dans une optique rationaliste et allégorique avec la philosophie grecque, surtout stoïcienne. Cette conciliation de conceptions occidentales et orientales contient déjà toutes les idées intrinsèquement chrétiennes : l’idée que le péché est inné chez l’homme, le Logos, le Verbe qui est en Dieu et l’homme ; l’expiation obtenue non par des sacrifices d’animaux, mais par l’offrande de son propre cœur à Dieu ; enfin ce trait essentiel, la nouvelle philosophie religieuse renversant l’ordre antérieur du monde, cherchant ses disciples parmi les pauvres, les misérables, les esclaves, les parias et méprisant les riches, les puissants, les privilégiés et, par là, érigeant en règle le mépris de toutes les jouissances temporelles et la mortification de la chair.

D’autre part, Auguste avait déjà veillé à ce que non seulement « l’homme-dieu », mais encore la prétendue « immaculée conception » fussent des formules prescrites pour raison d’Etat. Non seulement il fit honorer César et lui-même comme des dieux, mais il fit répandre la fable que lui, Augustus Caesar Divus, le divin, n’était pas le fils de son père terrestre, mais que sa mère l’avait conçu du dieu Apollon. Espérons que ce dieu Apollon n’était pas parent de celui qu’a chanté Henri Heine !2.

On le voit, pour que le christianisme soit achevé dans ses traits principaux, il ne manque plus que la clef de voûte : l’incarnation du Verbe en une personne déterminée et le sacrifice expiatoire de celle-ci sur la croix pour le rachat de l’humanité pécheresse.

Comment cette clef de voûte s’est-elle insérée historiquement dans les enseignements stoïciens de Philon ? Sur ce point, les sources réellement dignes de foi nous laissent en panne. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle n’a pas été insérée par des philosophes disciples de Philon ou des stoïciens. Les religions sont fondées par des gens qui éprouvent eux-mêmes un besoin religieux des masses, et, en règle générale, nous voyons, aux périodes où tout se désagrège — actuellement aussi, par exemple — la philosophie et les dogmes religieux perdre toute profondeur et se vulgariser, se répandre partout. Si la philosophie classique grecque a abouti dans ses dernières formes — en particulier dans le cas de l’école épicurienne — au matérialisme athée, la philosophie vulgaire grecque mène à la doctrine du dieu unique et de l’immortalité de l’âme. La même chose s’était produite dans le judaïsme, vulgarisé et devenu rationaliste au contact et sous l’influence des étrangers et des demi-juifs ; il en était arrivé à négliger les cérémonies de la loi, à transformer l’ancien dieu national exclusivement juif Jahvé3 en dieu — le seul vrai dieu — créateur du ciel et de la terre, et à accepter l’immortalité de l’âme qui était à l’origine étrangère du judaïsme. Ainsi il y eut rencontre entre la philosophie vulgaire monothéiste et la religion vulgaire qui lui présentait un dieu unique tout prêt. Voilà comment se trouva préparé le terrain sur lequel des représentations venues de Philon et vulgarisées elles aussi, s’élaborèrent pour donner naissance au christianisme chez les Juifs, et sur lequel cette religion, une fois créée, put trouver bon accueil chez les Grecs et chez les Romains. Le christianisme est issu de représentations empruntées à Philon et popularisées, et non pas directement des écrits de Philon ; la preuve en est fournie par le fait que le Nouveau Testament néglige presque complètement la partie principale de ses écrits, à savoir l’interprétation philosophico-allégorique des récits de l’Ancien Testament. C’est là un aspect dont Bauer n’a pas tenu suffisamment compte.

On peut se faire une idée de ce qu’était le christianisme dans sa forme primitive en lisant l’Apocalypse de saint Jean. Un fanatisme forcené et confus ; pour tout dogme, des embryons seulement, de ce qu’on appelle morale chrétienne, la mortification de la chair seulement ; par contre des visions et des prophéties en masse. L’élaboration définitive des dogmes et de la morale est le fait d’une période postérieure au cours de laquelle ont été écrits les Evangiles et ce qu’on appelle les Epîtres Apostoliques. Et on utilisa alors — au moins pour la morale — sans la moindre gêne la philosophie stoïcienne et notamment Sénèque. Bauer a montré que les Epîtres plagient ce dernier parfois mot pour mot ; ce fait avait en réalité déjà frappé les croyants orthodoxes, mais ils prétendaient que c’était Sénèque qui avait copié le Nouveau Testament — avant qu’il fut écrit. Les dogmes se développèrent d’une part en liaison avec la légende évangélique de Jésus, alors en cours d’élaboration, d’autre part dans la lutte entre chrétiens d’origine juive et chrétien d’origine païenne.

Quant aux causes qui permirent au christianisme d’emporter la victoire et d’étendre sa domination au monde, Bauer donne également des dates très précieuses. Mais ici l’idéalisme propre au philosophe allemand vient à la traverse et l’empêche d’avoir une vue très claire et une formulation nette. Sur tel ou tel point décisif, c’est souvent une phrase creuse qui se substitue au fait. Aussi, au lieu d’entrer dans le détail des vues de Bauer, nous préférons présenter notre propre conception sur ce point, fondée sur les travaux de Bauer et aussi sur des études personnelles.

La conquête romaine désagrégea dans tous les pays soumis, directement d’abord la structure politique antérieure, indirectement ensuite les anciennes conditions de vie sociale. Premièrement en substituant à l’ancienne division en castes (abstraction faite de l’esclavage) la simple différence entre citoyens romains et non-citoyens ou sujets. Deuxièmement, et surtout, par les exactions commises au nom de l’Etat romain. Si l’Empire a fait son possible, dans l’intérêt même de l’Etat, pour mettre un terme à la cupidité forcenée des proconsuls, celle-ci fut remplacée par les impôts levés pour le trésor impérial, qui pesèrent d’un poids de plus en plus lourd sur les populations — et cette exploitation eut un effet terriblement désagrégateur. Troisièmement enfin, partout la justice fut rendue selon le droit romain par des juges romains, la réglementation sociale autochtone fut de ce fait déclarée sans valeur, dans la mesure où elle ne coïncidait pas avec les règles du droit romain. Ces trois moyens devaient avoir un énorme effet niveleur, surtout lorsqu’ils furent employés pendant quelques siècles à l’encontre de populations dont l’élément le plus robuste avait déjà été abattu ou emmené en esclavage au cours des luttes qui précédèrent, accompagnèrent ou souvent même suivirent la conquête. Les conditions sociales des Provinces se rapprochèrent de plus en plus de celles de la capitale et de l’Italie. La population se répartir de plus en plus en trois classes formées des éléments et des nationalités les plus disparates : les riches, parmi lesquels nombre d’esclaves affranchis (cf. Pétrone), grands propriétaires fonciers, usuriers, ou les deux à la fois comme cet oncle du christianisme, Sénèque ; les hommes libres prolétaires, nourris et distraits à Rome aux frais de l’Etat — dans les Provinces, réduits à eux-mêmes ; enfin la grande masse — les esclaves. Vis-à-vis de l’Etat, c’est-à-dire de l’Empereur, les deux premières clases étaient presque aussi dépourvues de droits que les esclaves vis-à-vis de leurs maîtres. Notamment de Tibère à Néron, ce fut une règle de condamner à mort de riches Romains pour confisquer leur fortune. Pour tout soutien, le gouvernement disposait matériellement de l’armée, qui ressemblait déjà beaucoup plus à une armée de lansquenets qu’à l’antique armée romaine composée de paysans, et — moralement — de l’opinion généralement répandue qu’il n’y avait aucune possibilité de sortir de cette situation, que l’Empire fondé sur la domination militaire était une nécessité immuable, même si tel ou tel empereur, lui, pouvait être changé. Ce n’est pas le lieu ici d’examiner sur quels faits très matériels reposait cette opinion.

A cette privatisation de droits et à l’absence d’espoir de jamais instaurer un meilleur état de choses correspondaient une mollesse et une démoralisation générales. Les rares anciens Romains de manières et de mentalité patriciennes qui subsistaient encore, furent éliminés ou s’éteignirent ; le dernier d’entre eux est Tacite. Les autres étaient bien contents de pouvoir se tenir complètement à l’écart de la vie publique ; devenir riches et jouir de cette richesse, voilà qui comblait leur existence, ainsi que les commérages privés et les intrigues privées. Les hommes libres prolétaires, qui percevaient à Rome une pension de l’Etat, avaient par contre dans les Provinces une situation difficile. Ils étaient obligés de travailler et ils avaient affaire par-dessus le marché à la concurrence du travail des esclaves. Mais ils ne se trouvaient que dans les villes. A côté d’eux il existait encore dans les Provinces des paysans, propriétaires fonciers libres (ici et là, il existait sans doute encore des terres en communauté) ou, comme en Gaule, serfs pour dettes des grands propriétaires fonciers. Cette classe fut la moins touchée par le bouleversement social ; ce fut aussi celle qui opposa la plus longue résistance au bouleversement religieux1. Enfin les esclaves, privés de droits et de libertés, étaient dans l’impossibilité de se libérer, comme l’avait déjà prouvé la défaite de Spartacus ; mais pour une grande part ils étaient cependant eux-mêmes d’anciens hommes libres ou fils d’hommes nés libres. C’est donc encore parmi eux que devait exister le plus de haine contre leurs conditions de vie, une haine vivante, bien que vouée extérieurement à l’impuissance.

Le caractère des idéologues de cette période correspond aussi à cet état de choses. Les philosophes étaient ou bien de simples magisters qui faisaient ce métier pour gagner leur vie ou bien les bouffons appointés de riches débauchés. Beaucoup étaient même des esclaves. L’exemple du sieur Sénèque nous montre ce qu’il advenait d’eux quand tout allait bien. Ce stoïcien, qui prêchait la vertu et l’abstinence, fut un maître-intrigant à la cour de Néron, ce qui n’allait pas sans servilité ; il se fit offrir de l’argent, des biens, des jardins, des palais, et tandis qu’il proposait un pauvre Lazare comme modèle, il était en réalité le riche de la parabole évangélique. Ce n’est que lorsque Néron voulut lui tordre le cou qu’il pria l’empereur de reprendre tous ses cadeaux, disant que sa philosophie lui suffisait. Il n’y eu que quelques très rares philosophes, comme Persius, pour brandir au moins le fouet de la satire sur leurs contemporains dégénérés. Mais en ce qui concerne le second type d’idéologues, les juristes, ils étaient des partisans enthousiastes des nouvelles conditions sociales, parce que l’effacement de toutes les différences de caste leur laissait toute latitude de mettre au point leur cher droit civil, en échange de quoi ils fabriquèrent ensuite pour l’empereur le droit constitutionnel le plus servile qui ait jamais existé.

En détruisant les particularités politiques et sociales des peuples, l’Empire romain avait aussi voué à la destruction leurs religions particulières. Toutes les religions de l’antiquité ont été des religions naturelles de tribus et plus tard de nations, nées de la situation sociale et politique de chaque peuple et étroitement liées à celle-ci. Une fois les bases détruites, une fois brisées les formes sociales et l’organisation politique traditionnelles ainsi que l’indépendance nationale, il va de soi que la religion qui faisait corps avec ces institutions s’effondrera aussi. Les dieux nationaux peuvent tolérer à leurs côtés d’autres dieux nationaux, et ce fut la règle dans l’antiquité ; mais pas au-dessus d’eux. Lorsque des cultes d’Orient furent transplantés à Rome, cela ne fit que nuire à la religion romaine, mais ne put retarder la décadence des religions orientales. Dès que les dieux nationaux ne peuvent plus être les patrons tutélaires de l’indépendance et de la souveraineté de leur nation, ils se rompent eux-mêmes le cou. C’est ce qui est arrivé partout (à l’exception des paysans, en particulier dans les montagnes). Ce qui à Rome et en Grèce a été l’œuvre de la philosophie vulgaire, j’allais dire du voltairianisme, dans les Provinces c’est l’asservissement à Rome et le remplacement d’hommes libres et fiers de l’être par des sujets résignés et des gueux égoïstes.

Telle était la situation matérielle et morale. Le présent insupportable, l’avenir, si possible, encore plus menaçant. Pas d’issue. Désespérer ou se réfugier dans la plus vulgaire jouissance — chez ceux-là du moins qui pouvaient se le permettre, et c’était une petite minorité. Sinon il ne restait d’autre recours que la soumission veule à l’inévitable.

Mais dans toutes les classes devaient se trouver un certain nombre de gens qui, désespérant d’une délivrance matérielle, cherchaient en compensation une délivrance spirituelle — une consolation sur le plan de la conscience, qui pût les préserver du désespoir total. La philosophie du Portique ne pouvait offrir cette consolation, pas plus que l’école d’Epicure, précisément parce qu’elles étaient des philosophies et, à ce titre, n’étaient pas destinées à la conscience vulgaire et deuxièmement parce que le comportement de leurs disciples jetait le discrédit sur les enseignements de ces écoles. Cette consolation recherchée ne devait pas remplacer la philosophie perdue, mais la religion perdue, elle devait se manifester sous une forme religieuse comme toute notion qui devait s’emparer des masses à cette époque-là et jusqu’au XVIIe siècle.

Il est sans doute à peine besoin de noter que la majorité de ceux qui aspiraient à cette consolation au niveau de la conscience, à cette évasion du monde extérieur vers le monde intérieur devait nécessairement se recruter… parmi les esclaves.

C’est dans cette situation de désagrégation universelle, économique, politique, intellectuelle et morale que le christianisme fit son apparition. Il s’opposait radicalement à toutes les religions antérieures.

Dans toutes les religions antérieures, les cérémonies étaient l’essentiel. Ce n’est qu’en participant aux sacrifices et aux processions, en Orient en outre en observant les prescriptions les plus détaillées concernant le régime alimentaire et la pureté, que l’on pouvait manifester son appartenance. Tandis que Rome et la Grèce étaient tolérantes sous ce rapport, régnait en Orient une frénésie d’interdictions religieuses qui n’a pas peu contribué au déclin final. Des gens appartenant à deux religions différentes (Egyptiens, Perses, juifs, Chaldéens) ne pouvaient manger ni boire ensemble, ni accomplir en commun aucun acte quotidien, à peine pouvaient-ils se parler. Cette ségrégation des hommes est une des grandes causes de la disparition de l’ancien monde oriental. Le christianisme ignorait ces cérémonies, qui consacraient une ségrégation, comme il ignorait même les sacrifices et les cortèges du monde classique. En rejetant ainsi toutes les religions nationales et le cérémonial qui leur est commun, en s’adressant à tous les peuples sans distinction, il devenait lui-même la première religion universelle possible. Le judaïsme aussi, avec son nouveau dieu universel, avait fait un pas vers la religion universelle ; mais les fils d’Israël demeuraient toujours une aristocratie parmi les croyants et les circoncis ; et il fallut d’abord que le christianisme lui-même se débarrassât de l’idée de la prééminence des chrétiens d’origine juive (qui domine encore dans l’Apocalypse de saint Jean) avant de pouvoir devenir réellement une religion universelle. D’autre part, l’Islam, en conservant son cérémonial spécifiquement oriental a limité lui-même son aire d’extension à l’Orient et à l’Afrique du Nord conquise et repeuplée par les Bédouins arabes : là il a pu devenir la religion dominante, en Occident il n’y a pas réussi.

Deuxièmement, le christianisme a fait vibrer une corde qui devait être sensible dans d’innombrables cœurs. A toutes les plaintes sur le malheur des temps et sur l’universelle misère matérielle et morale, la conscience chrétienne du péché répondait : il en est ainsi, et il ne peut en être autrement ; les responsables de la perversité morale de chacun ! Et où était l’homme qui pouvait dire non ? Mea culpa ! Il était impossible de refuser de reconnaître la part de culpabilité de chacun dans le malheur général et c’était aussi la condition préalable de la rédemption spirituelle que le christianisme annonçait en même temps. Et cette rédemption spirituelle était faite de telle sorte que les adeptes de toutes les autres communautés religieuses anciennes pouvaient facilement la comprendre. Pour toutes ces anciennes religions la notion du sacrifice expiatoire par lequel on se concilie la divinité offensée était une notion courante ; comment l’idée du médiateur effaçant une fois pour toutes par son propre sacrifice les péchés de l’humanité n’aurait-elle pas trouvé un terrain propice ? Donc, en donnant, par la notion de conscience personnelle du péché, une expression claire au sentiment universellement répandu que les hommes étaient eux-mêmes responsables du malheur universel, et en même temps en fournissant par l’holocauste de son juge, une forme accessible à tous de consolation sur le plan de la conscience, qui donne satisfaction au désir général de se racheter intérieurement de la perversité du monde, le christianisme prouvait à nouveau sa capacité de devenir une religion universelle et une religion qui convenait précisément au monde existant.

Voilà pourquoi, de tous les milliers de prophètes et de prédicateurs dans le désert qui remplirent ce temps-là de leurs innombrables innovations en matière religieuse, seuls les fondateurs du christianisme furent couronnés de succès. Non seulement la Palestine, mais tout l’Orient, fourmillait de ces fondateurs de religions entre lesquels se livrait un combat véritablement darwinien pour l’existence sur le plan des idées. C’est éminemment grâce aux éléments développés ci-dessus que le christianisme l’a emporté. Comment il a peu à peu continué d’élaborer son caractère de religion universelle, par sélection naturelle dans le combat que se livraient les sectes entre elles et dans la lutte contre le monde païen, c’est ce qu’apprend dans le détail l’histoire de l’Eglise des trois premiers siècles de notre ère.

Notes

1 Le terme d’Aryen est aujourd’hui considéré comme vieilli et non-scientifique. A l’origine il n’est que le nom que se donnaient à eux-mêmes les anciens habitants de l’Inde et de l’Iran ; cette expression fut utilisée, à partir du XIXe siècle, par quelques savants comme l’équivalent d’« indo-européen », c’est-à-dire pour désigner tous les peuples qui parlent les langues indo-européennes. On tenta plus tard de fabriquer à l’aide du concept d’Aryen une unité raciale des peuples indo-européens qui n’a jamais existé. Les fascistes allemands utilisèrent ce terme en faisant des « Aryens » les représentants d’une race prétendue supérieure. Friedrich Engels, qui en utilisant le terme d’« Aryen » se conformait à l’usage de la science de son temps, entendait par là les Indo-Européens, « peuples dont les langues se groupent autour du sanscrit, la plus ancienne d’entre elles » (F. Engels : Contribution à l’histoire des anciens Germains).

2 Engels pense au poème de Henri Heine : Le dieu Apollon.

3 Comme Ewald l’a démontré, les Juifs écrivaient, dans leurs manuscrits ponctués (c’est-à-dire comportant voyelle et signes de ponctuation), sous les consonnes du nom de Jahvé, qu’il était interdit de prononcer, les voyelles du mot Adonaï qu’on lisait à sa place. Ce qui donna pour les générations postérieures Jehovah. Ce mot n’est donc pas le nom d’un dieu, mais simplement une grossière faute grammaticale : en hébreu il est tout simplement impossible (F. E.).

1 D’après Fallmerayer, au IXe siècle, dans le Pénoponèse, les paysans faisaient encore des sacrifices à Zeus (F. E.). Fallmerayer écrivait : « Je ne veux pas soulever à nouveau la querelle autour des habitants et du district de Mani ou Maina. Cependant une chose est tranchée : c’est que les Maniates… du IXe siècle après J.-C. étaient encore idolâtres… » (cf. Jacob Philipp Fallmerayer : Quelle influence a eu l’occupation de la Grèce par les Slaves sur le destin de la cité d’Athènes et de l’Attique ? Ou nouveaux arguments à l’appui de la thèse sur l’origine des Grecs modernes, exposée dans le 1er volume de Histoire de la presqu’île de la Morée au cours du moyen âge, Stuttgart et Tubingen, 1835, pp. 78-79.)

La femme et le socialisme

August Bebel

Écoutons ce que disent de la femme et du mariage la Bible et le christianisme.

Déjà, dans l’histoire de la création, il est ordonné à la femme de se soumettre à l’homme. Les dix commandements de l’Ancien Testament ne s’adressent à proprement parler qu’à l’homme, car la femme est nommée dans le neuvième commandement en même temps que les valets et les animaux domestiques. La femme était bien une pièce de propriété que l’homme acquérait contre espèces ou en échange de services rendus. Appartenant à une secte qui s’imposait la continence la plus absolue, notamment dans les relations sexuelles, Jésus méprisait le mariage et s’écriait : « Il y a des hommes qui sont eunuques dès le sein de leurs mères ; il y en a d’autres qui sont faits eunuques par la main des hommes ; il y en a enfin qui se sont faits eunuques eux-mêmes en vue du royaume du ciel. » Au repas des noces de Cana, il répondait à sa mère qui implorait humblement son secours : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi » ?

Et Paul, que l’on peut, au plus haut degré, appeler le fondateur du christianisme autant que Jésus lui-même, Paul qui le premier donna à cette doctrine le caractère international et l’arracha aux limites étroites de l’esprit de secte des Juifs, disait : « le mariage est un état inférieur ; se marier est bien, ne pas se marier est mieux ». « Vivez de votre esprit et résistez aux désirs de la chair. La chair conspire contre l’esprit, et l’esprit conspire contre la chair ». « Ceux que le Christ a gagnés à lui ont mortifié leur chair avec ses passions et ses désirs ». Paul suivit lui-même ses préceptes et ne se maria pas. Cette haine de la chair, c’est la haine de la femme qui est présentée comme la corruptrice de l’homme. Voyez plutôt la scène du paradis terrestre qui a là sa signification profonde. C’est dans cet esprit que les Apôtres et les Pères de l’Église ont prêché, c’est dans cet esprit que l’Église a opéré pendant tout le moyen âge, en créant les couvents, c’est dans cet esprit qu’elle agit encore.

La femme, selon le christianisme, est l’impure, la corruptrice, qui a apporté le péché sur la terre et perdu l’homme. Aussi les Apôtres et les Pères de l’Église n’ont-ils jamais considéré le mariage que comme un mal nécessaire, de même qu’on le dit aujourd’hui de la prostitution. Tertullien s’écrie : « Femme, tu devrais t’en aller toujours dans le deuil et en guenilles, offrant aux regards tes yeux pleins de larmes de repentir, pour faire oublier que tu as perdu le genre humain. Femme, tu es la porte de l’enfer ! » Hieronyme dit : « Le mariage est toujours une faute ; tout ce que l’on peut faire, c’est de se le faire pardonner en le sanctifiant. » Voilà pourquoi on a fait du mariage un sacrement de l’Église. Origène trouvait que « le mariage est une chose impie et impure, l’instrument de la sensualité », et pour résister à la tentation, il s’émascula. « Il faut faire choix du célibat, dût le genre humain en périr », dit Tertullien. Et Augustin : « Ceux qui ne seront pas mariés brilleront au ciel comme des étoiles resplendissantes, tandis que leurs parents (ceux qui les auront engendrés) ressembleront aux astres obscurs. » Eusèbe et Hieronyme sont d’accord pour dire que la parole le la Bible : « Soyez féconds et multipliez » ne devait plus s’appliquer au temps ou ils vivaient et que les chrétiens n’avaient pas à s’en préoccuper. Il serait facile de produire encore des centaines de citations empruntées aux plus considéra­bles des hommes que l’on appelle des lumières de l’Église. Tous ont enseigné dans le même sens ; tous, par leurs prédications constantes, ont contribué à répandre ces idées monstrueuses sur les choses sexuelles et les relations de l’homme et de la femme, relations qui sont pourtant une loi de la nature dont l’application est un des devoirs les plus essentiels des fins humaines. La société actuelle souffre encore cruellement de ces doctrines et elle ne s’en guérit qu’avec lenteur.

Pierre dit aux femmes avec insistance : « femmes, soyez dociles à vos maris. » Paul écrit aux Éphésiens : « l’homme est le maître de la femme comme le Christ est le chef de l’Église » ; aux Corinthiens : « l’homme est l’image et la gloire de Dieu, et la femme est la gloire de l’homme. » D’après tout cela, le premier niais venu peut se croire au-dessus de la femme la plus distinguée, et, dans la pratique, il en est ainsi, même à présent.

Paul élève aussi contre l’éducation et l’instruction supérieure de la femme sa voix influente, car il dit : « il ne faut pas permettre à la femme d’acquérir de l’éducation ou de s’instruire ; qu’elle obéisse, qu’elle serve et se taise ».

Sans doute, ces doctrines n’étaient pas propres au seul christianisme. De même que celui-ci est un mélange de judaïsme et de philosophie grecque, qui de leur côté avaient leurs racines dans les anciennes civilisations de l’Égypte, de Babylone et de l’Inde, de même la position inférieure que le christianisme assignait à la femme était commune à tout l’ancien monde civilisé. Et cette infériorité s’est maintenue jusqu’aujourd’hui dans la civilisation arriérée de l’Orient plus forte encore que dans le christianisme. Ce qui a progressivement amélioré le sort de la femme dans ce qu’on est convenu d’appeler le monde chrétien, ce n’est pas le christianisme, mais bien les progrès que la civilisation a faits en Occident malgré lui.

Ce n’est donc pas la faute du christianisme si la situation de la femme est aujourd’hui supérieure à ce qu’elle était lorsqu’il naquit. Ce n’est qu’à contre-cœur et la main forcée qu’il a renoncé à sa véritable façon d’agir à l’endroit de la femme. Les fanatiques de la « mission libératrice du christianisme » sont d’un avis opposé sur ce point comme sur beaucoup d’autres. Ils affirment audacieusement que le christianisme a délivré la femme de sa basse condition primitive ; ils s’appuient surtout pour cela sur le culte de Marie, mère de Dieu, qui surgit postérieurement dans la religion nouvelle et qui devait être considéré par le sexe féminin comme un hommage à lui rendu. L’Église catholique, qui observe aujourd’hui encore ce culte, devrait hautement protester contre cette assertion. Les Saints et les Pères de l’Église - et nous pourrions facilement en citer bien d’autres, parmi lesquels les premiers et les plus illustres - se prononcent tous, sans exception, contre la femme. Le concile de Mâcon, que nous avons déjà cité, et qui, au VIème siècle, discuta sur la question de savoir si la femme avait une âme ou non, fournit un argument probant contre cette version de la bienveillance des doctrines du catholicisme pour la femme. L’introduction du célibat des prêtres par Grégoire VII [1], la furie des réformateurs, de Calvin en particulier, contre les « plaisirs de la chair », et avant tout la Bible elle-même dans ses mons­trueuses sentences l’hostilité contre la femme et le genre humain, nous démontrent le contraire.

En établissant le culte de Marie, l’Église catholique substituait, par un calcul adroit, le culte de sa propre déesse à celui des déesses païennes qui était en honneur chez tous les peuples sur lesquels le christianisme se répandit. Marie remplaça la Cybèle, la Mylitta, l’Aphrodite, la Vénus, etc.., des peuples du Sud, l’Edda, la Freya, etc., des peuples Germains ; seulement on en fit un idéal de spiritualisme chrétien.

Les peuplades primitives, physiquement saines, barbares il est vrai, mais non encore dépravées, qui, dans les premiers siècles de notre ère, se précipitèrent de l’Est et du Nord comme les flots immenses de l’Océan, et envahirent dans son sommeil l’empire universel des Romains où le christianisme s’était peu à peu imposé en maître, résistèrent de toutes leurs forces aux doctrines ascétiques des prédicateurs chrétiens ; ceux-ci durent, bon gré mal gré, compter avec ces saintes natures. Les Romains virent avec étonnement que les mœurs de ces peuplades étaient absolument différentes des leurs. Tacite rendit hommage à ce fait en s’exprimant ainsi sur le compte des Germains : « Les mariages sont chastes et nulle partie des mœurs germaines ne mérite plus d’éloges. Presque les seuls d’entre les barbares, ils se contentent d’une seule femme Les adultères sont très rares dans une nation si nombreuse. La peine est immédiate et c’est au mari qu’il appartient de l’infliger. Les cheveux coupés, nue, en présence des proches, la coupable est chassée de la maison par son mari qui la conduit à coups de fouet à travers la bourgade. Il n’y a point de pardon pour la pudeur qui s’est prostituée. Ni la beauté, ni l’âge, ni les richesses, ne font trouver un autre époux à la femme adultère. Nul, ici, ne rit des vices, et corrompre et être corrompu ne s’appelle pas vivre selon le siècle. Les jeunes gens aiment tard ; de là une puberté inépuisable. Les filles ne sont pas mariées hâtivement ; égaux en jeunesse, en taille, en vigueur, la famille qui naît de tels époux hérite de leurs forces. »

Il ne faut pas perdre de vue que Tacite, pour offrir un modèle aux Romains, a peint un peu en rose les mœurs conjugales des anciens Germains, ou bien qu’il ne les connaissait pas suffisamment. S’il est vrai que la femme adultère était sévèrement punie, il n’en était pas de même pour l’homme qui avait commis le même crime. La femme germaine était soumise au pouvoir absolu de l’homme ; celui-ci était son maître ; elle pourvoyait aux travaux les plus pénibles et prenait soin du ménage tandis que lui se livrait à la guerre et à la chasse, ou, étendu sur sa peau d’ours, s’adonnait au jeu et à la boisson, ou bien encore passait ses journées en rêveries.

Chez les anciens Germains comme chez tous les autres peuples, la famille patriar­cale fut la première forme de la société. Elle donna naissance à la commune, à l’association par marche et par clan. Le chef suprême de la famille était aussi le chef-né de cette communauté, dont les membres masculins venaient après lui. Les femmes, les filles, les brus étaient exclues du conseil et du commandement.

Il arriva, il est vrai, qu’à la faveur de circonstances particulières, le commande­ment d’une tribu tomba entre les mains d’une femme - ce que Tacite relate avec grande horreur et force commentaires méprisants -, mais ce furent là des exceptions.

À l’origine, les femmes ne jouissaient pas du droit d’hérédité ; ce ne fut que plus tard qu’on le leur accorda en partie.

Tout Germain né libre avait droit à une portion de la propriété foncière collective, laquelle était divisée par lots entre les membres de la commune et de la marche, à l’exception des forêts, des pâturages et des eaux qui servaient à l’usage général. Dès que le jeune Germain se mariait, on lui assignait son lot foncier. Lui venait-il des enfants ? il avait encore droit à une autre pièce de terre. Il était aussi généralement établi que les jeunes mariés recevaient des allocations spéciales pour l’installation de leur ménage, par exemple une charretée de bois de hêtre et les madriers nécessaires à la construction de leur maison. Les voisins leur venaient de grand cœur en aide pour rentrer le bois, faire la charpente et fabriquer le mobilier du ménage et les instruments aratoires. Leur venait-il une fille, ils avaient droit à une charretée de bois ; l’enfant nouveau-né était-il au contraire un fils, ils en recevaient deux. On voit que le sexe féminin n’était estimé que la moitié de la valeur de l’autre.

Il n’existait qu’une façon de conclure le mariage. Il n’était question d’aucune pra­tique religieuse ; la déclaration du consentement mutuel suffisait, et le couple une fois entré dans le lit nuptial, le mariage était consommé. La coutume d’après laquelle, pour être valable, l’union nuptiale avait besoin d’un acte religieux, ne prit guère naissance qu’au IXème siècle et ne fut déclarée sacrement de l’église qu’au XVIème par le Concile de Trente. Aucun historien n’indique que cette forme primitive, si élémentaire du mariage, lequel n’était qu’un simple contrat privé entre deux personnes de sexe différent, ait eu un inconvénient quelconque pour la chose publique ou pour la « moralité. » Ce n’est pas dans la forme de l’union conjugale que se trouvait le danger pour la moralité, mais dans ce fait que l’homme libre, maître absolu de ses esclaves et de ses serfs, pouvait aussi abuser de son pouvoir sur la partie féminine de ceux-ci dans les rapports sexuels, et qu’il en restait impuni.

Sous forme d’esclavage et de servage, le seigneur foncier avait une autorité absolue sur ses esclaves, presque illimitée sur ses serfs. Il avait le droit de contraindre au mariage tout jeune homme dès sa dix-huitième année, et toute jeune fille dés sa quatorzième. Il pouvait imposer la femme à l’homme, l’homme à la femme. Le même droit lui appartenait en ce qui concernait les veufs et les veuves. Il détenait aussi ce qu’on appelait le « jus primae noctis », auquel il pouvait toutefois renoncer contre le payement d’une certaine taxe dont le nom seul révèle suffisamment la nature [2].

La multiplicité des mariages était donc de l’intérêt du seigneur, étant donné que les enfants qui en naissaient restaient vis-à-vis de lui dans le même état de sujétion que leurs parents, que par suite il disposait de plus de bras, et que sa richesse s’en augmentait. C’est pourquoi les seigneurs, tant spirituels que temporels, poussaient au mariage de leurs sujets. L’Église agissait d’autre manière lorsqu’elle avait en vue, en empêchant certains mariages, d’amener terres et gens en sa possession, par suite de legs. Mais cela ne visait que les hommes libres, et encore les plus humbles, ceux dont la situation devenait toujours plus intolérable, par suite de circonstances qu’il n’y a pas lieu d’exposer ici, et qui, obéissant en foule aux suggestions et aux préjugés de la religion, abandonnaient leurs biens à l’Église et cherchaient un asile et la paix dernière les murailles du cloître. D’autres propriétaires fonciers encore, se trouvant trop faibles pour résister à la puissance des grands seigneurs féodaux, se mettaient sous la protection de l’Église moyennant le payement de certaines redevances ou l’obligation de rendre certains services. Mais nombre de leurs descendants eurent de la sorte le sort auquel leurs pères avaient voulu se soustraire ; ils tombèrent dans la dépendance et sous le servage de l’Église, ou bien on fit d’eux des prosélytes pour les couvents, afin de pouvoir empocher leur fortune.

Les cités, devenues florissantes au moyen âge, eurent, dans les premiers siècles de notre ère, un intérêt vital à encourager l’augmentation de leur population, en facilitant autant que possible l’établissement des étrangers et le mariage. Mais, avec le temps, cet état de choses se modifia. Dès que les villes eurent acquis quelque puissance, qu’elles eurent entre les mains un corps d’artisans connaissant à fond leur métier et organisés entre eux, l’esprit d’hostilité grandit contre les nouveaux arrivants, dans lesquels on ne voyait que des concurrents importuns. La puissance de la cité crois­sant, on multiplia les barrières élevées contre l’immigration. Les taxes élevées frappées sur l’établissement de domicile, les coûteuses épreuves de maîtrise, la limitation de chaque corps de métier à un certain nombre de maîtres et de compa­gnons, obligèrent des milliers d’hommes à vivre dans la dépendance, le célibat forcé et le vagabondage.

Mais lorsque la prospérité des villes décrût et que vint la décadence, on renforça encore, conformément aux idées étroites du temps, les obstacles apportés à l’immigration et à l’établissement du domicile. D’autres causes encore exerçaient une action également démoralisatrice.

La tyrannie des seigneurs fonciers prit graduellement une extension telle que beaucoup de leurs sujets préférèrent échanger la vie de chien qu’ils menaient contre celle des mendiants, des vagabonds et des brigands que l’étendue des forêts et le mauvais état des chemins favorisaient au plus haut degré. Ou bien ils se faisaient lansquenets, et allaient se vendre là où la solde était la plus forte et où le butin paraissait devoir être le plus riche. Il se constitua ainsi un innombrable prolétariat de gueux, hommes et femmes, qui devint un véritable fléau pour les campagnes. L’Église contribua honnêtement à la corruption générale. Déjà le célibat des prêtres était la principale cause qui provoquait les débauches sexuelles que les relations constantes avec Rome et l’Italie ne firent que favoriser.

Rome n’était pas seulement la capitale de la chrétienté et la résidence du Pape ; elle était aussi la nouvelle Babel, la grande école européenne de l’immoralité, dont le palais papal était le principal siège. L’empire romain avait, en tombant, légué a l’Europe chrétienne ses vices bien plus que ses vertus ; l’Italie cultiva surtout les premiers, que les allées et venues du clergé contribuaient principalement à répandre en Allemagne. L’innombrable foule des prêtres était en majeure partie composée d’hommes vigoureux dont une vie de paresse et de luxe portait à l’extrême les besoins sexuels que le célibat obligatoire les forçait à satisfaire dans le plaisir solitaire ou dans des pratiques contre nature ; cela porta le dérèglement dans toutes les classes de la société et devint un danger contagieux pour le moral du sexe féminin, dans les villes comme dans les campagnes. Les couvents de moines et de nonnes ne se diffé­renciaient guère des maisons publiques qu’en ce que la vie y était plus effrénée encore et plus licencieuse, et que les nombreux crimes, notamment les infanticides, qui s’y commettaient, pouvaient se dissimuler d’autant mieux que ceux-là même qui seuls avaient à y exercer la justice étaient les meneurs de cette corruption. Les habitants des campagnes cherchaient à garantir leurs femmes et leurs filles de la subornation du clergé en refusant d’admettre commue « pasteur des âmes » tout prêtre qui ne s’engageait pas à prendre une concubine. Cet usage fournit à un évêque de Constance l’occasion de frapper les curés de son diocèse d’un impôt sur le concubinage. Ainsi s’explique ce fait que, par exemple, dans ce moyen âge représenté comme si pieux et si moral par des romantiques à courte vue, il n’y eut pas moins de 1.500 filles de joie qui parurent, en 1414, au concile de Constance.

La situation des femmes, à cette époque, devint d’autant plus déplorable qu’à tous les obstacles qui rendaient déjà si difficiles leur mariage et leur établissement vint s’ajouter encore que leur nombre dépassa sensiblement celui des hommes. Ce phénomène eut pour principales causes le grand nombre des guerres et des combats, le danger des voyages commerciaux, l’augmentation de la mortalité des hommes par suite de leurs dérèglements et de leur intempérance. Le genre de vie qu’ils menaient ne fit qu’accroître la proportion de cette mortalité au milieu des nombreuses maladies pestilentielles qui sévirent pendant tout le moyen âge. C’est ainsi que, de 1326 à 1400, on compta 32 années d’épidémie, de 1400 à 1500, 41, de 1500 à 1600, trente [3].

Des bandes de femmes, saltimbanques, chanteuses, musiciennes, couraient les grands chemins, en compagnie d’étudiants et de clercs vagabonds, envahissant les foires, les marchés et tous autres lieux où il y avait fêtes et grand concours de peuple. Dans les armées de mercenaires, elles formaient des escouades spéciales, ayant leur propre prévôt. Selon leur beauté et leur âge, conformément aux idées corporatives du temps, on les attribuait à l’un des différents services de l’armée, en dehors duquel elles ne pouvaient, sous peine de châtiments sévères, se livrer à personne. Dans les camps, elles avaient, de concert avec les soldats du train, à faire le fourrage, la paille et les provisions de bois, à combler les fossés, les mares et les trous, à veiller à la propreté du campement. Dans les sièges, elles avaient pour mission de combler les fossés de la place avec des fagots, des fascines et des pièces de bois pour faciliter l’assaut ; elles devaient aider à mettre en position les pièces d’artillerie ou à dégager celles-ci quand elles restaient embourbées dans les chemins défoncés.

Pour venir en aide à la misère des nombreuses femmes laissées sans ressources, on créa dans beaucoup de villes des hôtels-Dieu placés sous l’administration muni­cipale. Les femmes y étaient défrayées, et tenues de mener une vie régulière. Mais ni le grand nombre de ces institutions, ni celui des couvents de femmes, ne permettaient de recueillir toutes celles qui demandaient du secours.

Comme, d’après les idées du moyen âge, aucune profession, si méprisable fût-elle, ne pouvait s’exercer sans réglementation spéciale, la prostitution reçut, elle aussi, une organisation corporative. Il y eut, dans toutes les villes, des maisons de femmes qui relevaient fiscalement soit de la cité, soit du seigneur, soit même de l’Église dans les caisses respectives desquels tombait leur revenu net. Les femmes qui peuplaient ces maisons élisaient elles-même une matrone qui avait le soin de la discipline et du bon ordre, et veillait avec zèle à ce que les concurrentes n’appartenant pas à la corporation ne vinssent gâter le métier. Prises en flagrant délit de raccrochage, celles-ci étaient punies et pourchassées avec fureur. Les maisons de femmes jouissaient d’une protec­tion particulière ; troubler la paix publique dans leur voisinage entraînait un châtiment d’une sévérité double. Les courtisanes réunies en corporation avaient aussi le droit de figurer dans les processions et dans les fêtes auxquelles les autres corporations prenaient surtout régulièrement part, et il arrivait fréquemment qu’elles étaient invitées à s’asseoir à la table des seigneurs et des magistrats.

Cela ne veut pas dire que, surtout dans les premiers temps, on ne poursuivit avec une extrême rigueur les filles de joie, sans toucher naturellement aux hommes qui les entretenaient de leur commerce et de leur argent. Que dire de Charlemagne qui édictait que la prostituée devait être traînée nue, à coups de fouet, sur le marché, alors que lui-même, l’empereur et roi « très chrétien », n’avait pas moins de six femmes à la fois !

Ces mêmes communes qui organisaient officiellement le service des bordels, les prenaient sous leur protection, et investissaient de privilèges de toutes sortes les prêtresses de Vénus, réservaient les châtiments les plus sévères et les plus barbares à la pauvre fille tombée et abandonnée. L’infanticide qui, de désespoir, tuait le fruit de ses entrailles, était, en règle générale, livrée à la mort la plus cruelle, tandis que pas un cri ne s’élevait contre le séducteur sans conscience. Il siégeait peut-être même parmi les juges qui prononçaient la peine de mort contre la pauvre victime. Et pareils cas se produisent aujourd’hui encore [4].

À Wurzbourg, au moyen âge, le tenancier d’une maison publique prêtait devant le Magistrat le serment d’être « fidèle et dévoué à la ville et de lui procurer des fem­mes. » Il en était de même à Nuremberg, à Ulm, à Leipzig, à Cologne, à Francfort et ailleurs. À Ulm, où les maisons publiques avaient été supprimées en l537, les corporations réclamèrent en I55l leur réouverture pour « éviter de plus grands désordres ». On mettait des filles de joie à la disposition des étrangers de distinction, aux frais de la ville. Lorsque le roi Ladislas entra à Vienne en 1452, le Magistrat envoya à sa rencontre une députation de filles publiques, qui, vêtues seulement de gaze légère, montraient les formes corporelles les plus harmonieuses. Lors de son entrée à Bruges, l’empereur Charles-Quint fut salué par une députation de filles entièrement nues. Des cas semblables se présentaient assez fréquemment à cette époque, sans soulever grand scandale.

Des romantiques fantaisistes et des gens de calcul adroit ont entrepris de nous présenter le moyen âge comme particulièrement « moral » et animé d’une réelle vénération pour la femme. C’est surtout le temps des trouvères en Allemagne, de la fin du XIIème jusqu’au XIVème siècle, qu’ils invoquent à l’appui de leur assertion. Le fameux « service d’amour » que les chevaleries française, italienne et allemande venaient d’apprendre à connaître chez les Maures en Espagne et en Sicile doit, parait-il, témoigner de la haute estime dans laquelle la femme était tenue à cette époque. Rappelons de suite, à ce propos, un fait. D’abord, la chevalerie ne constituait qu’une partie infime de la population, et par suite les « dames » étaient avant tout une minorité parmi les femmes ; ensuite une faible partie seulement de la chevalerie a pratiqué véritablement le service d’amour ; enfin la véritable nature de ce service d’amour a été fortement exagérée, est restée incomprise ou a été intentionnellement altérée. Le temps où fleurissait ce service d’amour fut aussi celui où la loi du plus fort sévit de la pire façon en Allemagne, où, tout au moins dans les campagnes, les liens de l’ordre étaient relâchés et où la chevalerie se livrait au brigandage, à la rapine et au rançonnement. Il saute aux yeux qu’une pareille époque, toute à la violence la plus brutale, n’était pas le celles où pouvaient prédominer dune façon particulière des sentiments de douceur et de poésie. Bien au contraire, elle contribua à détruire dans la mesure du possible le peu de respect dont jouissait encore le sexe féminin. La cheva­lerie, dans les campagnes aussi bien que dans les villes, se composait en majeure partie de rudes et frustes compagnons dont la principale passion, après se battre et boire outre mesure, était la satisfaction effrénée de leurs appétits sexuels. Toutes les chroniques du temps n’en finissent pas de raconter les viols et les attentats dont la noblesse se rendit coupable, dans les campagnes comme plus particulièrement encore dans les villes où, jusqu’au XIIIème et au XIVème siècle, elle avait exclusivement entre les mains l’administration municipale, sans que les malheureux si odieusement traités eussent le moyen de se faire rendre justice. Car, à la ville, les hobereaux occu­paient le banc des échevins et dans les campagnes on avait à compter avec le seigneur foncier, chevalier ou évêque, entre les mains de qui était la juridiction criminelle. Il est donc absolument impossible qu’avec de pareilles mœurs et de semblables habitudes, la chevalerie ait eu un respect particulier de ses propres femmes et filles et les ait choyées comme une sorte d’êtres supérieurs.

À quelque degré que fût pratiqué le service d’amour - et il ne devait l’être que par une petite minorité d’hommes, sincèrement enthousiastes de la beauté féminine - il arrivait fréquemment aussi qu’il comptait parmi ses adeptes des hommes qui, comme Ulrich de Lichtenstein, n’étaient pas maîtres de leurs sens et chez lesquels le mysticisme et l’ascétisme chrétiens, unis à la sensualité native ou inculquée, aboutis­saient à un genre tout particulier de célibat. D’autres, plus prosaïques, poursuivaient un but plus réel. Mais, en somme, le service d’amour fut la déification de l’amante aux dépens de la femme légitime, l’hétairisme tel qu’il est dépeint en Grèce au temps de Périclès transporté dans le monde chrétien. En réalité, la séduction mutuelle des femmes fut, dans la chevalerie du moyen age, un service d’amour largement pratiqué, et les mêmes façons de faire se renouvellent aujourd’hui dans certains cercles de notre bourgeoisie.

Notes

[1] Ce fut une décision contre laquelle le clergé séculier du diocèse de Mayence protesta notamment d’une façon catégorique : « Vous, évêques, ainsi que les abbés, vous avez de grandes richesses, des banquets de rois, de somptueux équipages de chasse ; nous, pauvres et simples clercs, nous n’avons que la consolation d’avoir une femme. La continence peut être une belle vertu, mais, en vérité, trop difficile et trop rude ! » (Yves Guyot « Études sur les doctrines sociales du christia­nisme », 2ème édition, Paris, 1881).

[2] L’existence de ce « droit » a été récemment contestée ; il n’aurait jamais été en vigueur. Elle me semble pourtant surabondamment prouvée. Que pareil droit n’ait jamais été écrit, et qu’il n’existât pas, dûment paragraphé, cela est certain ; il découla de la nature même de la servitude, sans avoir été couché sur parchemin. L’esclave plaisait-elle au maître ? Il s’en servait. Ne lui plaisait-elle pas ? Il ne s’en servait pas. En Hongrie, en Transylvanie, dans les principautés du Danube, il n’existe pas davantage de jus primae noctis écrit. Ecoutez pourtant ceux qui en connaissent le pays et les gens vous dire de quelle façon en usent les seigneurs fonciers avec la partie féminine du peuple. Il n’est pas possible de nier qu’une taxe était prélevée sous les noms que nous avons dits, et ces noms sont par eux-mêmes assez significatifs.

[3] Dr Karl Bücher : « La question des femmes au moyen age ». Tubingue.

[4] Léon Richer, dans « La Femme libre », cite ce cas d’une servante condamnée à Paris pour infan­ticide par le propre père de son enfant, un avocat pieux et considéré, qui faisait partie du jury. Bien plus, cet avocat était lui-même le meurtrier, et l’accusée absolument innocente, comme l’héroïque fille le déclara à la justice, mais après sa condamnation seulement.

Le mythe de l’Immaculée conception

Paul Lafargue

Etude de mythologie comparée

Dans une étude sur le mythe d’Adam et d’Eve parue dans la Revue Socialiste et dans un autre article publié par une revue de Londres (Times, septembre 1890), j’ai essayé de me servir des faits connus sur les sociétés primitives, nouvellement étudiées, pour expliquer la légende biblique d’Adam et d’Eve et l’homérique et inexpliquable épithète de tritogeneia, ter renata, trois fois née, que l’Illiade et les hymnes orphiques donnent à Athena.

Je vais, dans cette étude, appliquer la même méthode à la légende chrétienne de la Vierge Marie, mère du Christ. 1

Tout d’abord il faut se demander si le christianisme est la seule religion qui possède le mythe de l’immaculée conception.

On retrouve ce mythe dans les religions des principaux peuples du bassin méditerranéen, et on pourrait peut-être ajouter de tous les peuples.

Trois déesses grecques, Junon, Minerve et Diane, portaient l’épithète de partheneia, virginale [1] Cependant Junon eut plusieurs enfants et Minerve, la vierge par excellence, fut plusieurs fois mère. D’après Cicéron et Aristote, elle avait mis au monde Apollon patrôos (protecteur des pères) ; Vulcain, en cette circonstance, avait été son mari, ou plutôt son violateur, ce qui ne l’empêchait pas de partager avec elle son temple sur l’acropole d’Athènes ; les fêtes des lampadephories étaient célébrées en l’honneur de Minerve et de Vulcain. — Neptune, en sa qualité de dieu marin, se permit un grand nombre de viols, la déesse athénienne fut une de ses victimes ; mais la Terre fut assez complaisante pour porter dans son sein le fils de Minerve et de Neptune, Erichthonius. Malgré ces enfants, la déesse continuait à recevoir l’épithète de vierge ; et son temple sur l’acropole, l’Erechtheum, était consacré à Minerve métro-parthenos, la vierge-mère. Elle était même une déesse tutélaire des femmes violées, fort nombreuses dans les tribus primitives de la Grèce, comme dans les tribus australiennes. Aethra, violée par Neptune dans l’île de Sphérie, éleva un temple à Minerve apaturia (décevante) ; quand Hercule eut triomphé de la reine des Amazones, il lui consacra la ceinture qu’il lui avait enlevée ; le jour de leur mariage, les fiancées de Trézenne faisaient hommage à Minerve de leurs ceintures.

Dans la tête des Grecs, l’idée de virginité et de maternité ne s’excluaient pas. Nous verrons tout à l’heure que vierge-mère signifiait mère sans le concours de l’homme, comme c’est le cas pour la vierge-mère Marie : mais dans les temps primitifs cela voulait dire mère sans être mariée. C’est ce qui explique ce passage des Euménides d’Eschyle, dans lequel Minerve dit que " quoique l’homme a tout son coeur, elle n’a jamais consenti à accepter le joug du mariage ". En Grèce, on appelait fils de vierge (parthenias), le fils d’une fille non mariée. La femme était censée vierge tant qu’elle n’était pas mariée.

La Grande Mère des dieux, dont le culte, répandu dans l’Asie antérieure, pénétra en Italie dans le cours du II° siècle avant Jésus-Christ, était également une vierge-mère, comme Minerve. " La mère des dieux, dit l’empereur Julien, est la déesse qui enfante et qui a commerce avec le grand Jupiter, qui engendre et organise les êtres avec le père de tous ; cette vierge sans mère s’assied à côté de Jupiter, parce qu’elle est réellement la mère de tous les dieux. " Ainsi qu’on le verra plus loin, le grand Jupiter tenait une position très humble vis-à-vis d’elle ; il n’était pas son époux, mais son Joseph. La mère des dieux restait toujours vierge, malgré sa nombreuse progéniture, parce qu’elle n’était pas mariée.

Assurément, l’idée de vierge-mère devait avoir pris naissance à l’époque où le mariage par couple, par paire, dit Morgan, remplaçait le mariage par groupe ou par clans : une femme alors restait vierge quoique mère, tant qu’elle n’avait pas été liée par une union monogamique. Minerve et la Mère des dieux, qui appartiennent à la plus antique génération divine, devaient être les divinités des Grecs et des Phrygiens alors qu’ils avaient des moeurs maritales analogues à celles des peuplades polynésiennes.

Plus tard, sans doute, le mot de vierge-mère prit un autre sens et signifia mère sans l’intervention de l’homme. Junon se glorifiait d’avoir eu Mars et Hébé, sans le secours d’aucun mâle , c’était sa manière de répondre à Jupiter qui se targuait d’avoir donné naissance à Minerve. Isis, la grande déesse d’Egypte, inscrivait fièrement sur ses temples : Je suis la mère du roi Horus et personne n’a relevé ma robe.

Si des bords de la Méditerranée, nous passons à l’extrême Nord, en Finlande, nous retrouvons le même mythe. Dans le Kalevala, le poème national des Finnois, il est parlé de trois vierges qui sont fécondées par l’air. lsnatar, la " belle vierge ", chante : " Je suis la plus ancienne des femmes, je suis la première mère des humains, j’ai été cinq fois épouse et six fois fiancée, " mais elle restait toujours vierge, elle n’avait qu’à divorcer pour redevenir vierge. Les Argiens prétendaient que leur déesse poliade (protectrice de ville), Junon, allait tous les ans se baigner à la fontaine Canathos, à Nauplie, pour recouvrer sa virginité. Peut-être que les femmes d’ Argos se baignaient à la fontaine Canathos pour divorcer.

Ce qui prouve bien que, comme toujours, les dieux ne faisaient que reproduire les moeurs des humains, c’est que les mortels avaient également le privilège des conceptions immaculées. Le vieux barde du Kalevala, Wänamoinen, est le fils de la viierge Luounotar, fille d’Ilna mère des héros, qui a été fécondée par la mer. Une inscription de Sargon, un des plus anciens rois de la Chaldée, que Lenormand fait remonter à 3.800 avant Jésus-Christ, dit : " Sargon, roi puissant, roi d’Agadé, moi ! — ma mère me conçut sans la participation de mon père. "

Les femelles des animaux possédaient aussi le privilège des conceptions immaculées. Les juments de Rhésus, " plus blanches que la neige et plus rapides que l’air ", étaient fécondées par l e zéphyr, au bord de la mer. Borée, le vent du nord, remplissait cette fonction pour les cavales d’Erichthonius. Les juments de Cappadoce, du Tage, et d’autres lieux, procréaient de cette curieuse façon.

Horappolon nous dit que le vautour qui, dans les hiéroglyphes égyptiens, représente la victoire, symbolise aussi la mère, parce que dans l’espèce des vautours il ne se trouve pas de mâle, et que pour être fécondées, les femelles n’ont qu’à exposer leurs organes sexuels au vent du nord.

2

L’homme, jaloux de cette prétention de la femme de se passer de lui pour perpétuer l’espèce, affirma que lui aussi pouvait procréer sans le secours de la femme. Jupiter, dans l’Olympe, enfanta Minerve. Saint Augustin a conservé dans la Cité de Dieu un vers de Soranus, dans lequel ce dieu est appelé " le père et la mère des dieux ". Des médailles de Mylassa représentent Jupiter barbu et orné de deux mamelles découvertes.

Noum, un des dieux du Panthéon égyptien et un des agents de la création, pondit de sa bouche un oeuf qui donna naissance à Phtah, créateur des astres.

Le scarabée, d’après saint Clément d’Alexandrie, symbolisait dans l’écriture hiéroglyphique, le soleil et le père. " Il représente, dit Horappolon, l’être né d’un seul être, parce qu’il s’engendre lui-même et qu’il n’est pas porté dans le ventre d’une femelle. Voici de quelle manière il procède. Il prend la fiente de boeuf, qu’il roule avec ses pattes de derrière pour lui faire prendre la forme ronde, qui est celle du monde. Son petit globe ainsi formé, il le cache sous terre... le vingt-neuvième jour il l’ouvre et le jette dans l’eau... et il sort alors un nouveau scarabée... Le scarabée symbolise le père, parce qu’il naît du mâle seul ; le monde, parce que le globule où l’embryon se forme a la figure du monde, et l’homme, parce qu’il n’y a pas de scarabée femelle, disent les Egyptiens. "

Poussé par le désir de dépouiller la femme de sa grande fonction de génératrice, l’homme prétendit qu’elle ne jouait que le rôle passif de réceptacle. Dans les Euménides, Apollon se charge d’exposer la théorie masculine : " Ce n’est pas la mère qui engendre ce qu’on appelle son enfant ; elle n’est que la nourrice du germe versé dans son sein. Celui qui engendre, c’est le père. La femme, comme un dépositaire étranger, reçoit d’autrui le germe, et quand il plaît aux dieux, elle le conserve. La preuve de ce que j’avance, c’est qu’on peut devenir père sans qu’il soit besoin de mère : témoin Minerve, la fille de Jupiter. Elle n’a point été nourrie dans les ténèbres du sein maternel. "

Un mythe grec montre tout le mépris que les hommes et les dieux avaient pour la fonction procréatrice de la femme. Jupiter, Neptune et Mercure, pour récompenser Œnopion, un des fils de Bacchus, de l’hospitalité qu’il leur avait donnée, lui dirent de formuler un.voeu. Il demanda un fils et les trois dieux urinèrent dans la peau du boeuf qu’on avait tué pour les régaler , l’enterrèrent , et neuf mois après naquit Orion, que Jupiter plaça au ciel.

Ces mythes nous révèlent que les peuples primitifs ont de très vagues notions sur la procréation des êtres et que les deux sexes, à un moment du développement historique, entrèrent en rivalité pour savoir lequel des deux jouait le rôle important dans l’acte de la génération.

Les dieux, non satisfaits de dépouiller les déesses de leur rôle dans l’acte de la génération, prirent leurs formes, leurs costumes et leurs attributs. Ils s’habillèrent en déesses. Il y avait, à Lacédémone, un Apollon vêtu en femme et portant dans ses mains l’arme des amazones, le bipêne ; Jupiter, le roi de l’Olympe, ne croyait pas déroger à sa grandeur en prenant ce déguisement féminin, ainsi que le prouvent diverses médailles où il est habillé en femme, avec des bandelettes et des mamelles ; l’aigle, son oiseau symbolique, était pour compléter le déguisement et lui donner le caractère de mère. L’aigle est très voisin du vautour, le symbole d’Isis, mère ; on a pu confondre les espècesd’un pays à l’autre ; des espèces intermédiaires, telles que le gypaète, le vautour-aigle, sont communes. L’aigle, de même que le vautour et les autres oiseaux de proie, offrent, dit-on, cette particularité que les femelles sont plus robustes et plus audacieuses que les mâles.

Ce changement de sexe n’avait pour but que de déposséder les déesses de leur temple. Le dieu y entrait timidement sous le déguisement féminin pour s’y faire adorer et finissait par expulser les divinités féminines. Dans le temple d’Hérapolis la statue de Jupiter se trouvait à côté de celle de Junon, mais on lui rendait un culte secondaire ; en lui offrait des sacrifices en silence, sans les chants et les sons de flûte que l’on prodiguait à sa compagne ; lorsqu’on promenait leurs sta.tues hors de l’enceinte sacrée, c’était celle de la déesse que l’on transportait la première. Apollon avait eu plus de succès à Delphes, qui avait été le temple de la Terre et de ses filles les Titanides, Thémis et Phébé (Eschyle. Les Euménides). Pan lui ayant appris l’art de prédire, il se rendit a Delphes, tua le serpent Python, qui gardait la caverne, s’affubla du nom de Phébus et s’empara de l’oracle.

C’était, en effet, pour déposséder les femmes de leurs biens et du rang supérieur qu’elles occupèrent dans la famille matriarcale, que les hommes, puis ensuite les dieux, jouèrent la comédie du changement de sexe et de la couvade (accouchement simulé).

Les femmes répondirent à ces attentats contre leurs droits et leurs biens en simulant les attributs de l’autre sexe. Il y avait à Chypre une statue de Vénus barbue : les hommes lui faisaient des sacrifices vêtus en femmes, et les femmes vêtues en homme. Saint Augustin rapporte qu’on adorait à Rome une Fortune barbue. Isis et plusieurs déesses d’Egypte étaient représentées avec les organes sexuels de l’homme : Isis avait pris pour symboles le vautour et le scarabée pour prouver qu’elle possédait les deux sexes. Les hymnes orphiques donnent à Minerve les épithètes de mâle et de femelle (arsen kai thélus) ; Baal, que les Israélites adorèrent, était aussi une divinité bisexuée ; aussi la traduction grecque des Septante l’appelle tantôt le, tantôt la Baal. La divinité finit par être hermaphrodite, comme le lièvre qui, d’après Pline, réunit les deux sexes. La troisième hymne religieuse del’évêque de Ptolémaïs, Synessius, dit de l’esprit infini :

Tu es le père, tu es la mère, Tu es le mâle, tu es la femelle.

3

Eusèbe traitait dédaigneusement le culte égyptien de " sagesse de scarabée ", et cependant le mythe de la Vierge Marie n’est qu’une réminiscence du bord du Nil.

Osiris était représenté sur la terre par le boeuf Apis : mais comme Osiris avait été conçu par sa mère Isis sans l’intervention d’aucun dieu, sa représentation terrestre devait également naître d’une vache vierge sans le secours d’aucun mâle. Hérodote nous apprend que la mère d’ Apis était fécondée par un rayon de soleil et, selon Plutarque, par un rayon de lune. Des inscriptions hiéroglyphiques confirment cette origine céleste : " Sois-moi propice, dit une stèle de Memphis, ô Apis vivant, toi qui n’a pas de père. "

Jésus, comme Apis, n’avait pas de père, et avait été conçu par un rayon descendu du ciel. Apis était un boeuf, mais il représentait un dieu, qui avait pour représentation l’agneau. Or, Osiris est souvent représenté avec une tête de bélier. Le dieu égyptien Osiris était devenu international chez les peuples méditerranéens, sous les noms d’Adonis, d’Atys, de Thammuz, dont la mort était pleurée dans le temple de Jéhovah par les femmes de Jérusalem (Ezéchiel, VIII, 14).

La déesse syrienne, dont le culte s’introduisait un peu partout, était tombée du ciel dans un oeuf couvé par une colombe ; alors qu’elle habitait les montagnes de Phrygie, (beaucoup de déesses primitives avaient vécu d’abord dans les bois et sur les rochers, Minerve par exemple) la déesse syrienne s’appelait Mâ, qui en phrygien signifie mère et brebis. L’intervention de la colombe dans le mythe chrétien lui donne un cachet asiatique : dans l’ Asie Mineure la colombe, était en grande vénération en souvenir de Sémiramis et de sa mère Décerto.

La religion nouvelle. qui devait devenir le christianisme, se formait avec les mythes de tous les peuples brisés et mélangés par la domination romaine ; elle prenait leurs symboles ; l’arbre, par exemple, représenté en Egypte par un cyprès, l’était en extrême Orient par une croix. C’est préeisément parce que la religion chrétienne était un composé informe des mythes en circulation qu’elle put convenir à des peuples divers.

Dans les premiers siècles il était difficile de distinguer les chrétiens des sectateurs des autres cultes, dont ils avaient assimilé les mythes. C’était à s’y tromper : aussi l’empereur Adrien, écrivant à un de ses préfets, disait : " Cette Egypte que tu me louais, je l’ai trouvée légère et inconséquente... Ceux qui adorent Sérapis [2] sont chrétiens et les évêques chrétiens sont dévoues à Sérapis... Un patriarche est arrivé en Egypte, les uns l’ont dit adorateur de Sérapis, les autres du Christ. "

— Osiris, ainsi que Jésus, avait dû souffrir et mourir afin de mériter l’honneur de partager avec sa mère Isis les hommages des mortels.

Le mythe de l’immaculée conception n’est donc pas une invention du premier siècle du christianisme, mais un mythe des plus antiques : il a dû être élaboré alors que l’homme, pour s’emparer des biens et de l’autorité de la femme dans la famille matriarcale, réduisait son rôle dans la procréation, et que la femme répondait à ces attentats contre ses droits et sa fonction en prétendant qu’elle n’avait pas besoin de l’intervention de l’homme pour concevoir.

La renaissance du mythe de l’immaculée conception se produisait au moment où la société antique chancelait sur ses bases : la famille patriarcale s’écroulait et la femme du monde gréco-latin s’émancipait du lourd joug marital qui pesait sur elle depuis des siècles. Les religions féminines de l’époque matriarcale, dans lesquelles les déesses dominaient les dieux, qui s’étaient perpétuées en Egypte et en Asie Mineure, s’introduisaient et se répandaient dans les nations, où même depuis longtemps les dieux masculins avaient dépossédé les déesses de leurs antiques prérogatives. C’était la revanche, annoncée par Prométhée, qui devait " dépouiller Jupiter de son sceptre et de ses honneurs " (Eschyle)

Mais le triomphe fut de courte durée. Les femmes perdirent de nouveau les droits qu’elles commençaient à reconquérir. La religion chrétienne qui, reprenant et mettant en grand honneur le mythe de la vierge-mère, semblait devoir aider les femmes dans leur émancipation, se transforma et devint un instrument d’oppression. On ne disputa plus à la femme son rôle dans la procréation, mais on fit plus, on essaya de la dépouiller de sa qualité d’être humain. Un concile s’assembla pour discuter si la femme n’était pas un animal inférieur, privée d’âme ; et c’est seulement à la majorité d’une voix que l’Eglise chrétienne, fondée sur l’antique mythe féminin de l’immaculée conception, décida que la femme avait une âme tout comme l’homme.

Notes

1. Je me sers des noms latins pour les divinités de l’Olympe grec, parce qu’ils sont plus connus, bien qu’il soit aussi erroné de les désigner ainsi que de donner le même nom de Dieu au Jehovah Juif, au Père éternel chrétien et à l’entité métaphysique panthéiste.

2. " La plupart des prêtres égyptiens, dit Plutarque, veulent que le nom de Sérapis soit composé de ceux d’Apis et d’Osiris, fondés sur ce point de doctrine que Apis est l’image la plus belle d’Osiris " (de Iside.)

Engels, Le livre de l’Apocalypse

La critique historique et linguistique de la Bible, l’étude de l’âge, de l’origine et de la valeur historique des différents écrits qui composent l’Ancien et le Nouveau Testament, est une science qui n’est connue de presque personne dans ce pays, hormis quelques théologiens libéraux qui tentent de la tenir aussi secrète que possible. Cette science est presque exclusivement allemande. En outre, le peu qui a passé les frontières de l’Allemagne n’en est pas précisément le meilleur ; c’est cette critique libérale qui se vante d’être sans préjugés, exhaustive et en même temps chrétienne. Les livres, dit-elle, ne sont pas précisément des révélations du Saint-Esprit, mais ce sont des révélations du divin par l’entremise de l’esprit saint de l’humanité, etc. C’est ainsi que les représentants de l’école de Tubingue (Baur, Gfrörer, etc.) sont autant prisés en Hollande et en Suisse qu’en Angleterre ; et si l’on veut aller un peu plus loin, on suit Strauss. C’est le même esprit indulgent, mais parfaitement anti-historique, qui domine chez le célèbre Ernest Renan, qui n’est qu’un pauvre plagiaire des critiques allemands. De toutes ses œuvres, rien ne lui appartient en propre sinon le sentimentalisme esthétique des idées qui s’y manifestent et le vernis de la langue qui habille le tout.

Ernest Renan a pourtant eu une bonne formule :

« Si vous voulez avoir une idée exacte de ce que furent les premières communautés chrétiennes, ne les comparez pas aux communautés religieuses de nos jours ; elle ressemblent plutôt à des sections locales de l’Association Internationale des Travailleurs. »

Et c’est exact. Le christianisme s’est emparé des masses comme le fait le socialisme actuel, sous la forme de sectes multiples et plus encore par le canal d’opinions individuelles contradictoires — les unes plus claires, les autres plus confuses, ces dernières formant la grande majorité — mais toutes hostiles au système dominant, « aux puissances existantes ».

Prenons par exemple notre livre de l’Apocalypse dont nous verrons que, loin d’être le plus obscur et le plus mystérieux, il est le plus simple et le plus clair de tout le Nouveau Testament. Pour l’instant, nous devons demander au lecteur de croire ce que nous allons démontrer peu à peu : qu’il a été écrit en 68 ou en janvier 69 de notre ère et qu’il est donc non seulement le seul livre du Nouveau Testament dont la date est vraiment assurée, mais encore le livre le plus ancien de ce Testament. Nous y voyons, comme dans un miroir la physionomie du christianisme en 68.

En premier lieu, des sectes et encore des sectes. Dans les lettres aux sept Eglises d’Asie, trois sectes pour le moins sont mentionnées, dont nous ne savons rien de plus : les Nicolaïtes, les Balaamites, et les sectateurs d’une femme, symbolisée ici par le nom de Jézabel. On prétend que ces trois sectes perme ttaient à leurs adhérents de manger ce qu’ils sacrifiaient aux idoles et qu’ils s’adonnaient à la débauche.

C’est un fait remarquable qu’à chaque grand mouvement révolutionnaire la question de « l’amour libre » apparaît au premier plan ; pour une partie des hommes, c’est un progrès révolutionnaire, le rejet de vieilles chaînes traditionnelles qui n’ont plus aucune nécessité, pour d’autres une doctrine bienvenue, très commode pour couvrir toutes sortes de règlements entre homme et femme. Ces derniers, c’est-à-dire les philistins, semblent ici avoir bientôt pris le dessus ; car la « fornication » est toujours mise en corrélation avec le fait de manger « le produit des sacrifices faits aux idoles », pratique sévèrement interdite aux Juifs et aux Chrétiens, mais qu’il pouvait être parfois dangereux ou au moins désagréable de refuser d’accomplir. Cela montre à l’évidence que les sectateurs de l’amour libre dont on parle ici, s’efforçaient en général d’être les amis de tous, et qu’ils n’avaient rien moins que l’étoffe de martyrs.

Comme tous les autres grands mouvements révolutionnaires, le christianisme est l’œuvre des masses. Il est né d’une manière qui nous échappe totalement, en Palestine, à une époque où sectes nouvelles, religions nouvelles, prophètes nouveaux surgissent par centaines. De fait, il ne s’agit que d’un phénomène moyen, né spontanément des frictions réciproques des plus prog ressistes de ces sectes, qui se transforma ensuite en une doctrine, par l’adjonction de théorèmes du Juif alexandrin Philon et plus tard par de fortes infiltrations stoïciennes. Si, en effet, à considérer la doctrine, on peut appeler Philon le père du christianisme, Sénèque fut son oncle. Des paragraphes entiers du Nouveau Testament semblent recopiés presque mot pour mot de ses œuvres ; d’autre part on peut trouver dans les satires de Persius des paragraphes qui paraissent empruntés au Nouveau Testament, qui n’était pas encore écrit à l’époque. De tous ces éléments qui concernent la doctrine, il n’y a pas trace dans notre livre de l’Apocalypse. Nous y trouvons le christianisme sous la forme la plus primitive où il nous ait été conservé. On n’y trouve souligné qu’un seul point de dogme : les croyants ont été sauvés par le sacrifice du Christ. Mais comment et pourquoi, c’est parfaitement inexplicable. Ce n’est là rien d’autre que la vieille idée juive et païenne qu’on peut se concilier Dieu ou les Dieux par des sacrifices, transformée en cette idée spécifiquement chrétienne (qui fit effectivement du christianisme une religion universelle) que la mort du Christ est le grand sacrifice, suffisant une fois pour toutes. Du péché originel pas de trace. Rien sur la Trinité. Jésus est l’« Agneau », mais subordonné à Dieu. Il est effectivement mis dans un paragraphe (15,3) sur le même plan que Moïse. Au lieu d’un esprit saint laïque, il y a « les sept esprits de Dieu » (3,1 et 4,5). Les saints assassinés (les martyrs) appellent Dieu à les venger : « Jusques à quand, ô Maître saint et véritable, différeras-tu de juger et venger notre sang sur ceux qui habitent la terre ? » (6,10) — un tel sentiment a été plus tard soigneusement éliminé du code de morale du christianisme, mais a été appliqué da ns la pratique avec d’autant plus de violence, dès que les chrétiens prirent le dessus sur les païens. De par nature le christianisme ne représente qu’une secte du judaïsme. Ainsi dans les épîtres aux sept Eglises : « Je connais le sacrilège de ceux qui se disent Juifs » (non chrétiens) « et qui ne le sont pas, mais sont une synagogue de Satan » (2,9) ; et encore (3,9) « je te livre quelques-uns de ceux de la syna gogue de Satan qui se prétendent Juifs et qui ne le sont pas ». Notre auteur n’avait pas la moindre idée, en 69 de notre ère, qu’il représentait une étape nouvelle de l’évolution religieuse, destinée à devenir l’un des élément essentiels de la révolution. Aussi, lorsque les saints paraissent devant le trône de Dieu, ce sont d’abord 144 000 Juifs qui défilent ; 12 000 de chacune des douze tribus, et ce n’est qu’après eux que sont introduits les païens qui adhèrent à ce tte nouvelle phase du judaïsme. Voilà quel était l’aspect du christianisme en 68, tel que le décrit le livre le plus ancien du Nouveau Testament et le seul dont l’authenticité ne puisse être mise en doute. Nous ne savons pas qui était l’auteur. Il ne se donne même pas pour « l’apôtre » Jean, car dans les fondations de la « nouvelle Jérusalem » sont enfermés « les noms des douze apôtres de l’Agneau » (21,14). Il fallait donc qu’ils fussent déjà morts, quand il écrivit le livre. Il était Juif, cela ressort clairement des hébraïsmes abondants de son grec qui fourmille d’incorrections grammaticales plus encore que les autres livres du Nouveau Testament. Au cas où cela ne serait pas déjà prouvé par les doctrines tout à fait contradictoire qu’ils contiennent, la langue montre à l’évidence que l’« Evangile de Jean  », les épîtres de Jean et ce livre ont au moins trois auteurs différents. Les visions apocalyptiques qui sont la matière de presque toute la Révélation, sont dans la plupart des cas empruntées mot à mot aux prophètes classiques de l’Ancien Testament et à leurs imitateurs postérieurs —, à commencer par le livre de Daniel (environ 190 avant notre ère, qui prophétisait des événements survenus plusieurs siècles auparavant), pour finir par le « livre d’Enoch », ouvrage apocryphe en langue grecque, écrit peu avant le commencement de notre ère. L’affabulation originelle, même l’en chaînement des visions plagiées est extrêmement pauvre. Le professeur Ferdinand Benary fit à l’université de Berlin en 1841 une série de cours auxquels j’emprunte ce qui suit, ey dans lesquels il démontrait chapitre par chapitre et vers par vers, où notre auteur avait pris chacune de ses prétendues visions.

Il est donc inutile de suivre notre « Jean » dans toutes ses sottes inventions. Mieux vaut en venir tout de suite au point qui dévoile le secret d’un livre en tout cas remarquable. En contradiction totale avec tous ses commentateurs orthodoxes qui attendent tous que ses prophéties se réalisent encore, après plus de mille huit cents ans, « Jean » ne cesse jamais de dire : « Les temps sont proches, tout ceci arrivera sous peu ». Et cela concerne particulièrement la crise qu’il prédit et à laquelle, de toute évidence, il espère assister.

Cette crise est le grand combat décisif entre Dieu et « l’Antéchrist », comme d’autres l’ont nommé. Les chapitres décisifs sont les chapitres 13 et 17. Laissons de côté les enjolivements inutiles : « Jean » voit sortir de la mer une bête qui a sept têtes et dix cornes (les cornes ne nous intéressent pas). « L’une de ses têtes paraissait blessée à mort ; mais cette blessure mortelle guérit ». Cette bête devait régner en maître sur la terre, contre Dieu et l’Agneau, pendant quarante-deux mois (la moitié des sept années saintes) et tous les hommes devaient être contraints pendant ce temps de porter le signe de cet animal ou le nombre de son nom, à la main droite ou au front. « Voici la sagesse. Que celui qui est intelligent calcule le nombre de la Bête ; car c’est un nombre d’homme et son nombre est six cent soixante six. » Au deuxième siècle, Irénée savait encore que la tête blessée et guérie désignait l’empereur Néron. Néron fut le premier grand persécuteur des chrétiens. A sa mort se répandit, particulièrement en Achaïe et en Asie, le bruit qu’il n’était pas mort mais blessé seulement, et qu’il reparaîtrait un jour et répandrait la terreur sur le monde entier (TACITE, Hist. 11-8). En même temps, Irénée connaissait une autre version, d’après laquelle le nom donnait le nombre 616 au lieu de 666. Au chapitre 17 l’animal aux sept têtes reparaît, chevauché cette fois par la femme écarlate bien connue dont le lecteur peut trouver lui- même dans le livre la description complaisante. Un ange y déclare à Jean : La bête que tu as vue a existé et elle n’est plus... Les sept têtes sont sept montagnes sur lesquelles la femme est assise. Elles sont aussi sept rois. Cinq sont tombés, il en reste un, et l’autre n’est pas encore venu. Quand il sera venu, il ne doit rester que peu de temps. Et la Bête qui n’était et qui n’est plus, est elle-même le huitième et elle est au nombre des sept ... Et la femme que tu as vue , c’est la grande ville qui règne sur les rois de la terre.

Ce passage nous fournit deux indications claires : 1. la dame écarlate est Rome, la grande cité qui règne sur les rois du monde ; 2. à l’époque où le livre est écrit, règne le sixième empereur romain, après lui viendra un autre qui règnera peu de temps, ensuite aura lieu le retour de l’un, qui est « un des sept  », qui a été blessé, pais guéri, dont le nombre mystérieux renferme le nom et dont Irénée savait encore que c’était Néron.

Si nous commençons par Auguste, nous avons Auguste, Tibère, Caligula, Claude et Néron, qui était le cinquième. Le sixième, celui qui existe, c’est Galba, dont l’accession au trône fut, particulièrement en Gaule, le signal d’un soulèvement des légions, dirigé par Othon, successeur de Galba. Notre livre doit donc avoir été écrit sous le règne de Galba, qui régna du 9 juin 68 eu 15 janvier 69. Il prédit le retour de Néron comme imminent. Mais maintenant la preuve définitive — le nombre. Celui-ci fut découvert aussi par Ferdinand Benary et depuis personne dans le monde scientifique n’a contesté cette découverte. rumeurs concernaient sa mort et beau coup inventaient une fable et croyaient qu’il vivait encore).

Environ trois cents ans avant notre ère, les Juifs se mirent à utiliser leurs lettres comme symboles des nombres. Les rabbins adonnés à la spéculation, y voyaient une méthode d’interprétation mystique, la kabbale. On exprimait des mots mystérieux par le nombre résultant de l’addition de la valeur numérique des lettres qu’ils contenaient. Ils appelèrent cette science nouvelle Ghematriah, géométrie. C’est précisément cette science qu’utilise ici notre « Jean ». Nous avons à démontrer : 1. Que le nombre con tient le nom d’un homme et que ce no est Néron et 2. Que la solution est valable aussi bien pour la version 666 que pour la version aussi ancienne qui donne 616. Prenons les lettres hébraïques et leurs valeurs :

(nun) n = 50

(resch) r = 200

(vau) pour o = 6

(nun) n = 50

(koph) k (q) = 100

(samech) s = 60

(rech) r = 200

Neron Kesar, l’empereur Néron, en grec Nêron Kaisar. Si donc, au lieu d’employer l’orthographe grecque, nous transp osons le latin Nero Caesar en caractère hébreux, le nun à la fin de Neron disparaît et avec lui la valeur 50. Nous aboutissons ainsi à l’autre ancienne leçon, 616, et la démonstration est aussi parfaite qu’on peut le souhaiter.

Ainsi le contenu de ce livre mystérieux est parfaitement clair pour nous. « Jean » prédit le retour de Néron environ pour l’année 70 et prédit qu’il fera régner la terreur pendant quarante-deux mois, c’est-à-dire mille deux soixante jours.

Après ce temps Dieu apparaîtra, vaincra l’Antéchrist, détruira par le feu la grande métropole et enchaînera le diable pour un millénaire. L’empire millénaire commencera, et cœtera. Tout cela a perdu aujourd’hui toute signification, sauf pour des simples d’esprit qui voudraient essayer encore de calculer le jour du Jugement Dernier. Cependant comme tableau authentique d’un christianisme presque primitif dessiné par l’un de ses membre, ce livre a plus de valeur que tous les autres livres du Nouveau Testament pris ensemble.

Lire aussi

Lire encore

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0