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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > Staline en 1917

Staline en 1917

samedi 25 mars 2017, par Robert Paris

Léon Trotsky en 1940 :

"Staline représente un phénomène absolument exceptionnel. Il n’est ni penseur ni écrivain, ni orateur. (...) Il prit possession du pouvoir, non grâce à des qualités personnelles, mais en se servant d’une machine impersonnelle. Et ce n’était pas lui qui avait créé la machine, mais la machine qui l’avait créé ; avec sa puissance et son autorité, elle était le produit de la lutte, longue et héroïque, du Parti bolchevik (...). Lénine l’avait créée en une association constante avec les masses (...). Staline se borna à s’en emparer."

Extraits de "Staline" de Léon Trotsky :

L’année 1917

Ce fut l’année la plus importante dans la vie du pays et surtout dans celle de cette génération de révolutionnaires professionnels à laquelle appartenait lossif Djougachvili. Comme une pierre de touche, cette année-là mit à l’épreuve les idées, les partis et les hommes.

Staline trouva à Pétersbourg, dont le nom était devenu Pétrograd, une situation qu’il n’attendait pas et n’avait pas prévue. A la veille de la guerre, le bolchévisme prédominait dans le mouvement ouvrier, surtout dans la capitale. En mars 1917, les bolchéviks formaient une infime minorité dans les soviets. Comment cela avait-il pu se faire ? Des masses importantes avaient participé au mouvement des années 1911-1914, mais elles ne représentaient malgré tout qu’une petite partie de la classe ouvrière. La révolution avait fait se dresser, non pas des centaines de milliers, mais des millions d’hommes. De plus, la composition de la classe ouvrière s’était renouvelée, par suite de la mobilisation, dans une proportion de presque 40 %. Sur le front, les ouvriers avancés avaient joué un rôle de ferment révolutionnaire, mais dans les usines leur place avait été prise par des nouveaux venus, des paysans non dégrossis, juste arrivés de leur village, des femmes, des adolescents. Ces couches nouvelles devaient, ne fût-ce qu’en abrégé, répéter l’expérience politique que l’avant-garde avait faite dans la période antérieure. L’insurrection de Février à Pétrograd fut dirigée par des ouvriers avancés, bolchéviks pour la plupart, mais non par le parti bolchéviste. La direction de l’insurrection par des bolchéviks du rang avait pu assurer la victoire de celle-ci, mais non pas la conquête du pouvoir politique. En province, la situation était encore moins favorable. La vague d’illusions exubérantes et de fraternisation générale, jointe à l’analphabétisme politique de masses éveillées pour la première fois, avait créé les conditions naturelles de la prédominance des socialistes petits-bourgeois : menchéviks et populistes. Les ouvriers et, derrière eux, les soldats, avaient élu au soviet ceux qui étaient au moins en paroles, non seulement contre la monarchie, mais aussi contre la bourgeoisie. Menchéviks et populistes, qui comprenaient dans leurs rangs à peu près toute l’intelliguentsia, disposaient d’innombrables agitateurs, qui appelaient à l’unité, à la fraternité et autres attrayantes vertus civiques. Au nom de l’armée parlaient surtout les socialistes-révolutionnaires, tuteurs professionnels de la paysannerie, fait qui ne pouvait manquer d’accroître l’autorité de ce parti aux yeux des couches nouvelles du prolétariat. En résultat, la prédominance des partis conciliateurs semblait inébranlable, au moins à leurs yeux.

Le pire était, pourtant, que le parti bolchéviste avait été pris à l’improviste par les événements. Il n’y avait pas à Pétrograd de chefs ayant de l’expérience et de l’autorité. Le bureau du Comité central se composait de deux ouvriers, Chliapnikov et Zaloutsky, et de l’étudiant Molotov (les deux premiers furent, par la suite, victimes des épurations, le dernier devînt chef du gouvernement). Dans le Manifeste publié par eux après la victoire de Février au nom du Comité central, il était dit que « les ouvriers des fabriques et des usines, ainsi que les troupes insurgées, doivent immédiatement élire leurs représentants au Gouvernement révolutionnaire provisoire ». Mais les auteurs mêmes du manifeste n’accordèrent à leur mot d’ordre aucune importance pratique. Ils ne se disposèrent nullement à déclencher une lutte indépendante pour la conquête du pouvoir, mais se préparèrent à jouer pour toute une époque le rôle d’opposition de gauche.

Dès le début même, les masses se refusèrent résolument à faire confiance à la bourgeoisie libérale, ne la séparant pas de la noblesse et de la bureaucratie. Il ne pouvait, par exemple, être question que des ouvriers ou des soldats donnassent leur voix à un cadet. Le pouvoir se trouvait entièrement dans les mains des socialistes conciliateurs, derrière qui se tenait le peuple armé. Mais, sans confiance en eux-mêmes, les conciliateurs remirent volontairement le pouvoir à la bourgeoisie haïe des masses et politiquement isolée. Tout le régime reposait sur un quiproquo. Les ouvriers, et parmi eux non pas seulement les bolchéviks, considéraient le gouvernement provisoire comme un ennemi. Aux meetings d’usines, les résolutions en faveur du pouvoir des soviets étaient adoptées presque unanimement. Le bolchévik Dingelstedt, qui prit une part active à cette agitation - il fut plus tard victime de l’épuration - en témoigne : « Il n’y avait pas une seule réunion ouvrière qui rejetât une résolution proposée par nous dans ce sens... » Mais le Comité de Pétrograd, sous la pression des conciliateurs, mit fin à cette campagne. De toutes leurs forces, les ouvriers avancés tentaient de rejeter la tutelle des sommets opportunistes, mais ne savaient comment parer les arguments savants qui invoquaient le caractère bourgeois de la révolution. Les différentes nuances à l’intérieur du bolchévisme entraient en conflit l’une avec l’autre, sans toutefois pousser leurs idées jusqu’au bout. Le parti était dans un profond désarroi. « Quels étaient les mots d’ordre des bolchéviks », rappela plus tard un bolchévik marquant de Saratov, Antonov, « personne ne le savait... Le tableau était très désagréable... »

Les vingt-deux jours qui séparèrent l’arrivée de Staline revenant de Sibérie (12 mars) de celle de Lénine, rentrant de Suisse (3 avril) présentent une importance exceptionnelle pour juger la physionomie politique de Staline. Une vaste arène s’ouvre brusquement devant lui. Ni Lénine ni Zinoviev ne sont à Pétrograd. Il y a Kaménev, connu pour ses tendances opportunistes et compromis par son attitude au procès. Il y a le jeune Sverdlov, peu connu du parti, plutôt organisateur qu’homme politique. Le tempétueux Spandarian n’est pas là : il est mort en Sibérie. Tout comme en 1912, Staline se trouve maintenant pour quelque temps, sinon la seule, du moins l’une des deux premières figures bolchévistes de Pétrograd. Le parti en désarroi attend des paroles claires ; il est impossible de se taire. Staline est contraint de donner des réponses aux questions les plus brûlantes : sur les soviets, le pouvoir, la guerre, la terre. Les réponses sont imprimées et parlent d’elles-mêmes.

Dès son arrivée à Pétrograd, qui ne formait en ces jours-là qu’un seul vaste meeting, Staline se rend au quartier général bolchéviste. Les trois membres du bureau du Comité central, en collaboration avec quelques militants qui pouvaient tenir une plume, avaient déterminé la physionomie de la Pravda. Ils l’avaient fait à tâtons, mais la direction du parti était entre leurs mains. Que les autres aillent se casser la voix aux meetings d’ouvriers et de soldats, Staline se retranche au quartier général. Plus de quatre ans auparavant, après la conférence de Prague, il avait été coopté au Comité central. Beaucoup d’eau a coulé depuis lors. Mais le déporté revenu de Kouréïka sait s’appuyer sur l’appareil et continue à considérer son mandat comme encore valide. Avec l’aide de Kaménev et de Mouranov, son premier acte est d’écarter de la direction le bureau du Comité central, trop « gauche », ainsi que la rédaction de la Pravda. Il le fait assez brutalement, ne craignant aucune opposition et impatient de montrer une main ferme.

« Les camarades qui venaient d’arriver, écrivit par la suite Chliapnikov, avaient une attitude critique et négative. » Ce qu’ils considéraient comme son défaut, ce n’était pas son indécision et son manque de caractère, mais au contraire ses efforts persistants pour se délimiter des conciliateurs. Staline, tout comme Kaménev, se tenait beaucoup plus près de la majorité qui dominait dans les soviets. Dès le 15 mars, la Pravda, passée aux mains de la nouvelle rédaction, déclarait que les bolchéviks soutiendraient résolument le Gouvernement provisoire, « dans la mesure où il lutte contre la réaction ou la contre-révolution ». Le paradoxe de cette déclaration était que le seul état-major sérieux de la contre-révolution était précisément le Gouvernement provisoire lui-même. Du même genre était la réponse au problème de la guerre : tant que l’armée allemande obéit à son empereur, le soldat russe doit « se tenir ferme à son poste, répondre à la balle par une balle et à l’obus par un obus ». Comme si le problème de l’impérialisme se réduisait à un empereur ! L’article était de Kaménev, mais Staline n’y opposa aucun autre point de vue. Dans cette période-là, il ne se distinguait guère en général de Kaménev que par une attitude plus évasive. « Tout défaitisme, écrivait la Pravda, plus exactement ce que la presse malhonnête, sous le couvert de la censure tsariste, a calomnié de ce nom, est mort au moment où, dans les rues de Pétrograd, s’est montré le premier régiment révolutionnaire. » C’était se séparer carrément de Lénine, qui avait prêché le défaitisme hors de la portée de la censure tsariste, et c’était confirmer les déclarations de Kaménev au procès de la fraction bolchéviste de la Douma ; cette fois-ci, c’était de la plume de Staline lui-même. Quant au « premier régiment révolutionnaire », son apparition signifiait seulement un pas de la barbarie byzantine vers la civilisation impérialiste.

« Le jour de la parution de la Pravda transformée..., raconte Chliapnikov, fut un jour de fièvre défensiste. Des hommes d’affaires du Comité de la Douma d’Empire jusqu’au cœur même de la démocratie révolutionnaire, le Comité exécutif, tout le palais de Tauride était rempli d’une seule nouvelle : la victoire des bolchéviks prudents et modérés sur les bolchéviks extrêmes. Au Comité exécutif lui-même on nous reçut avec des sourires venimeux... Quand ce numéro de la Pravda arriva dans les usines, il y provoqua une perplexité complète parmi les membres de notre parti et ceux qui sympathisaient avec nous, et une satisfaction manifeste chez nos adversaires... L’indignation fut énorme dans les quartiers ouvriers, et quand les prolétaires apprirent que la Pravda avait été accaparée par trois anciens dirigeants de la Pravda revenus de Sibérie, ils réclamèrent leur exclusion du parti. » Chliapnikov écrivit son récit à un moment où il dut déjà l’adoucir, sous la pression de Staline, Kaménev et Zinoviev, en 1925, quand ce trio dominait le parti. Mais il peint malgré tout assez clairement les premiers pas de Staline dans l’arène de la révolution ainsi que la réaction des ouvriers avancés. La vive protestation des ouvriers de Vyborg, que la Pravda dut bientôt imprimer dans ses colonnes, força la rédaction à plus de prudence dans les formules, mais non pas à changer d’orientation.

La politique des soviets était complètement imprégnée d’un esprit de convention et d’équivoque. Les masses avaient avant tout besoin que quelqu’un appelât les choses par leur nom : c’est précisément en cela que consiste la politique révolutionnaire. Mais personne ne le faisait, par crainte d’ébranler le fragile édifice du double pouvoir. Les plus grands mensonges s’amoncelaient autour de la question de la guerre. Le 14 mars, le Comité exécutif présenta au soviet un projet de manifeste adressé « Aux peuples du monde entier ». Ce document appelait les ouvriers d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie à se refuser de « servir d’instrument de conquête et de violence aux mains des rois, des propriétaires fonciers et des banquiers ». Cependant, les chefs eux-mêmes du soviet ne s’apprêtaient nullement à rompre avec les rois de Grande-Bretagne et de Belgique, avec l’empereur du Japon, avec les propriétaires fonciers et les banquiers, aussi bien les leurs que ceux de tous les pays de l’Entente. Le journal du ministre des Affaires étrangères Milioukov, écrivait avec satisfaction que « l’appel se développe sur le plan de l’idéologie que tous nos alliés et nous, avons en commun ». C’était absolument juste : c’était précisément dans cet esprit que les ministres socialistes français agissaient depuis le début de la guerre. Presque à la même heure, Lénine envoyait à Pétrograd par Stockholm une lettre indiquant que le danger qui menaçait la révolution était de couvrir la vieille politique impérialiste de nouvelles phrases révolutionnaires : « Je proposerai plutôt la scission avec n’importe qui dans notre parti que de céder au social-patriotisme... » Mais les idées de Lénine ne trouvèrent en ces jours-là aucun défenseur.

L’adoption unanime du manifeste par le soviet de Pétrograd signifiait non seulement le triomphe de l’impérialiste Milioukov sur la démocratie petite-bourgeoise, mais aussi le triomphe de Staline et de Kaménev sur les bolchéviks de gauche. Tous s’inclinèrent devant la discipline du mensonge patriotique. « Il est impossible de ne pas saluer, écrivait Staline dans la Pravda, l’appel adopté hier par le soviet... Cet appel, s’il parvient aux larges masses, tournera sans aucun doute des centaines et des milliers d’ouvriers vers le mot d’ordre oublié : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » En fait, de semblables appels n’avaient pas manqué en Occident et n’avaient fait qu’aider les classes dirigeantes à maintenir le mirage de la guerre pour la démocratie. L’article consacré au manifeste par Staline caractérise au plus haut point, non seulement sa position dans une question concrète donnée, mais aussi sa méthode de pensée en général. Son opportunisme organique, contraint par les conditions du milieu et de l’époque de chercher temporairement à se couvrir de principes révolutionnaires abstraits, les traite en fait sans cérémonie. Au début de l’article, l’auteur répète presque mot pour mot les raisonnements de Lénine selon lesquels, même après le renversement du tsarisme, la guerre de la part de la Russie garde un caractère impérialiste. Toutefois, passant aux conclusions pratiques, non seulement il salue, avec des réserves équivoques, le manifeste social-patriotique, mais encore répudie, à la suite de Kaménev, la mobilisation révolutionnaire des masses contre la guerre. « Avant tout il est indubitable, écrit-il, que le mot d’ordre pur et simple "A bas la guerre !" ne convient absolument pas comme voie pratique... » A la question : où est l’issue ? il répond : « Faire pression sur le Gouvernement provisoire en exigeant de lui qu’il décide d’ouvrir immédiatement des pourparlers de paix... » A l’aide d’une « pression » amicale sur la bourgeoisie, pour qui tout le sens de la guerre est dans des conquêtes, Staline veut obtenir une paix « sur les principes de l’auto-détermination des peuples ». C’est contre un tel utopisme philistin que Lénine avait dirigé les plus forts de ses coups dès le début de la guerre. Il est impossible, au moyen d’une « pression », de faire que la bourgeoisie cesse d’être la bourgeoisie : il faut la renverser. Mais Staline s’arrête devant cette conclusion par peur, tout comme les conciliateurs.

Non moins remarquable est l’article de Staline Sur l’abolition des oppressions nationales (Pravda, 25 mars). L’idée fondamentale de l’auteur, prise par lui dans des brochures de propagande lorsqu’il était encore au séminaire de Tiflis, est que l’oppression nationale est une survivance du Moyen Age. L’impérialisme, comme domination des grandes nations sur les faibles, est totalement ignoré. « La base sociale de l’oppression nationale, écrit-il, la force qui l’inspire, c’est l’aristocratie foncière qui se survit... En Angleterre, où l’aristocratie foncière partage le pouvoir avec la bourgeoisie... l’oppression nationale est plus douce, moins inhumaine, si, évidemment, on néglige le fait qu’au cours de la guerre et quand le pouvoir est passé aux mains des landlords, l’oppression nationale s’est considérablement renforcée (persécution des Irlandais, des Hindous). » Les affirmations extravagantes qui remplissent l’article - que dans les démocraties l’égalité nationale et raciale est assurée ; qu’en Angleterre le pouvoir passa aux landlords au moment de la guerre ; que la liquidation de l’aristocratie féodale signifie l’abolition de l’oppression nationale - sont entièrement imprégnées d’un esprit de démocratie vulgaire et de provincialisme borné. Pas un mot sur le fait que l’impérialisme a poussé l’oppression nationale à un point où le féodalisme, ne fût-ce que par son caractère fainéant et provincial, était absolument incapable de la pousser. L’auteur n’a pas progressé dans le domaine de la théorie depuis le début du siècle ; bien plus, il a, semble-t-il, complètement oublié son propre travail sur la question nationale, écrit au début de 1913 sous la dictée de Lénine.

« En tant que la révolution russe a vaincu, conclut l’article, elle a déjà créé par là les conditions pratiques de la liberté nationale, ayant renversé le pouvoir féodal basé sur le servage... » pour notre auteur, la révolution est déjà complètement en arrière. Devant lui, c’est, tout à fait dans l’esprit de Milioukov et de Tsérételli, la « définition des droits » et « leur consolidation définitive ». Cependant, non seulement l’exploitation capitaliste, au renversement de laquelle Staline ne pensait même pas, mais la propriété foncière que lui-même déclarait être la base de l’oppression nationale, restaient encore intactes. Des landlords russes, du genre de Rodzianko ou du prince Lvov, se trouvaient au pouvoir. Telle était - c’est difficile à croire même aujourd’hui ! - la conception historique et politique de Staline dix jours avant que Lénine proclamât l’orientation vers la révolution socialiste.

Le 28 mars, en même temps que la conférence des présidents des principaux soviets de Russie, s’ouvrit à Pétrograd la conférence panrusse des bolchéviks, convoquée par le bureau du Comité central. Malgré le mois écoulé depuis l’insurrection, il régnait un complet désarroi dans le parti, désarroi que la direction des deux dernières semaines n’avait fait qu’approfondir. Aucune délimitation des tendances ne s’était encore produite. En déportation, il avait fallu pour cela l’arrivée de Spandarian, maintenant le parti devait attendre Lénine. Les patriotes extrêmes, dans le genre de Voïtinsky, Eliava et autres, continuaient à se nommer bolchéviks et ils participèrent à la conférence du parti à côté de ceux qui se considéraient internationalistes. Les patriotes se mettaient en avant avec bien plus de résolution et d’audace que les demi-patriotes, qui reculaient et se justifiaient. La majorité des délégués appartenait au marais et trouva naturellement en Staline son porte-parole. « L’attitude envers le Gouvernement provisoire est la même chez tous », dit le délégué de Saratov, Vassiliev. « Il n’y a pas de désaccords quant aux actions pratiques entre Staline et Voïtinsky », affirmait avec satisfaction Krestinsky. Le lendemain, Voïtinsky passait aux rangs des menchéviks et, sept mois plus tard, conduisait un détachement de cosaques contre les bolchéviks.

La conduite de Kaménev au procès n’était, semble-t-il, pas oubliée. Il est possible aussi qu’on ait parlé, parmi les délégués, du télégramme secret au grand-duc. Peut-être Staline rappela-t-il, à sa manière sournoise, ces erreurs de son ami. En tout cas le principal rapport politique, sur l’attitude envers le Gouvernement provisoire ne fut pas confié à Kaménev, mais à Staline, pourtant moins connu. Le procès-verbal du rapport a conservé et représente pour l’historien et le bigraphe un document inappréciable : il s’agit du problème central de la révolution, des relations entre les soviets, qui s’appuient directement sur les ouvriers armés et les soldats, et le gouvernement bourgeois, qui ne s’appuie que sur la servilité des leaders des soviets. « Le pouvoir s’est partagé entre deux organes, dit à la conférence Staline, dont aucun n’a tout le pouvoir... Le soviet a pris en fait l’initiative des transformations révolutionnaires, le soviet est le chef révolutionnaire du peuple insurgé, l’organe qui contrôle le Gouvernement provisoire. Le Gouvernement provisoire a pris en fait le rôle de consolidateur des conquêtes du peuple révolutionnaire. Le soviet mobilise les forces, contrôle. Le Gouvernement provisoire, avec des hésitations et de la confusion, prend le rôle de consolidateur des conquêtes que le peuple a en réalité déjà faites. » Cette citation vaut tout un programme !

Le rapporteur présente les relations entre les deux classes fondamentales de la société comme une division du travail entre deux « organes » : les soviets, c’est-à-dire les ouvriers et les soldats, font la révolution ; le gouvernement, c’est-à-dire les capitalistes et les propriétaires fonciers libéraux, la « consolident ». Dans les années 1905-1907, Staline lui-même avait écrit plus d’une fois, répétant Lénine : « La bourgeoisie russe est antirévolutionnaire, elle ne peut être ni le moteur ni encore moins le chef de la révolution, et il faut mener une lutte opiniâtre contre elle. » Cette idée politique directrice du bolchévisme n’avait été nullement réfutée par le déroulement de la révolution de Février. Milioukov, chef de la bourgeoisie libérale, avait déclaré à une conférence de son parti, quelques jours avant l’insurrection : « Nous marchons sur un volcan... Quel que soit le pouvoir - bon ou mauvais - il faut maintenant plus que jamais un pouvoir ferme. » Après que l’insurrection, malgré l’opposition de la bourgeoisie, eut éclaté, il ne restait plus aux libéraux qu’à se placer sur le terrain préparé par sa victoire. C’était précisément Milloukov qui, après avoir déclaré la veille que même une monarchie raspoutinienne valait mieux que l’éruption volcanique, dirigeait maintenant le Gouvernement provisoire, lequel devait, selon Staline, « consolider » les conquêtes de la révolution, mais en réalité ne cherchait qu’à l’étrangler. Pour les masses insurgées, la révolution signifiait l’abolition des anciennes formes de propriété, les formes mêmes que le Gouvernement provisoire défendait. L’implacable lutte des classes, qui, malgré les efforts des conciliateurs, tendait chaque jour à se transformer en guerre civile, Staline la représentait comme une simple division du travail entre deux appareils. Le menchévik de gauche Martov n’allait même pas si loin. En fait, c’était, dans son expression la plus vulgaire, la théorie de Tsérételli, oracle des conciliateurs : dans l’arène de la démocratie agissent des forces « modérées » et des forces plus « résolues », et elles se partagent le travail : les unes conquièrent, les autres consolident. Nous avons ici, devant nous, sous sa forme achevée, le schéma de la future politique staliniste en Chine (1924-1927), en Espagne (1934-1939), ainsi que de tous les malheureux « fronts populaires » en général.

« Il ne nous convient pas de forcer maintenant les événements, continuait le rapporteur, en accélérant le procès de séparation des couches bourgeoises... Il nous faut gagner du temps, en freinant la séparation des couches de la bourgeoisie moyenne, pour nous préparer à la lutte contre le Gouvernement provisoire. » Les délégués écoutaient ces arguments avec une vague inquiétude. « Ne pas effaroucher la bourgeoisie », cela avait toujours été le mot d’ordre de Plékhanov et, au Caucase, de Jordania. Le bolchévisme avait grandi dans une lutte acharnée contre ce courant d’idées. « Freiner la séparation » de la bourgeoisie ne peut se faire qu’en freinant la lutte des classes du prolétariat ; ce ne sont au fond que les deux côtés d’un seul et même procès. « Quand on parlait de ne pas effaroucher la bourgeoisie..., écrivait Staline lui-même en 1913, peu de temps avant son arrestation, on ne faisait naître qu’un sourire, car il était clair que la social-démocratie se disposait, non seulement à "effaroucher", mais encore à rejeter de ses positions cette même bourgeoisie, en la personne de ses avocats, les cadets. » Il est même difficile de comprendre comment un vieux bolchévik avait pu oublier à ce point l’histoire, longue de quatorze ans, de sa fraction pour, au moment le plus critique, recourir aux formules les plus néfastes du menchévisme. L’explication est que la pensée de Staline n’est pas sensible aux idées générales et que sa mémoire ne les retient pas. Il les utilise selon ses besoins, d’occasion en occasion, et les rejette sans regret, presque automatiquement. Dans l’article de 1913, il s’agissait des élections à la Douma. « Rejeter de ses positions » la bourgeoisie signifiait simplement enlever des mandats aux libéraux. Maintenant, il s’agissait du renversement révolutionnaire de la bourgeoisie. Cette tâche, Staline la rejetait dans un avenir lointain. Maintenant, tout comme les menchéviks, il considérait nécessaire de « ne pas effaroucher la bourgeoisie ».

Après avoir présenté la résolution du Comité central, élaborée avec sa participation, Staline déclare inopinément qu’« il n’est nullement d’accord avec elle et se joint plutôt à celle du soviet de Krasnoïarsk ». Ce qui s’était passé dans les coulisses lors de cette manœuvre n’est pas clair. Staline lui-même avait pu participer à l’élaboration de la résolution du soviet de Krasnoïarsk, par où il était passé en revenant de Sibérie. Il est possible que, ayant maintenant tâté l’état d’esprit des délégués, il essaie de se séparer légèrement de Kaménev. Cependant, la résolution de Krasnoïarsk est à un niveau encore plus bas que le document de Pétersbourg. « ... Expliquer aussi complètement que possible que la seule source du pouvoir et de l’autorité du Gouvernement provisoire est la volonté du peuple, auquel le Gouvernement provisoire est tenu d’obéir complètement, et ne soutenir le Gouvernement provisoire... que dans la mesure où il entreprend de satisfaire les revendications de la classe ouvrière et de la paysannerie révolutionnaire. » Le secret apporté de Sibérie s’avère très simple : la bourgeoisie est « tenue d’obéir complètement » au peuple et de « se mettre à satisfaire » les ouvriers et les paysans. Dans quelques semaines la formule du soutien de la bourgeoisie « dans la mesure où... » deviendra chez les bolchéviks un objet de risée générale. Pourtant, dès maintenant, quelques délégués protestent contre le fait de soutenir le gouvernement du prince Lvov : cette idée allait trop à l’encontre de toute la tradition du bolchévisme. Le lendemain, le social-démocrate Stéklov, lui-même défenseur de la formule « dans la mesure où... », mais, en tant que membre de la « commission de contact », bien informé de ce qui se passait dans les sphères de droite, peignit imprudemment à la conférence des soviets un tel tableau de l’activité du Gouvernement provisoire - opposition aux réformes sociales, lutte pour la monarchie, lutte pour les annexions - que la conférence des bolchéviks, alarmée, se détourna de la formule du soutien. « Il est clair qu’il doit être question maintenant, non pas de soutien, déclara le modéré Noguine, formulant ainsi l’état d’esprit de nombreux délégués, mais d’opposition. » La même idée fut exprimée par le délégué Skrypnik, qui appartenait à l’aile gauche : « Après le rapport fait hier par Staline bien des choses ont changé... Le Gouvernement provisoire trame un complot contre le peuple et la révolution..., et la résolution parle de soutien. » Découragé, Staline, dont la perspective n’avait pas subsisté vingt-quatre heures, propose de « charger la commission de changer le passage sur le soutien ». La conférence va plus loin : « La majorité, avec quatre voix contre, décide d’exclure de la résolution la clause sur le soutien. »

On pourrait penser que tout le schéma du rapporteur sur la division du travail entre prolétariat et bourgeoisie fut voué à l’oubli. En fait, on enleva de la résolution seulement une phrase, mais non l’idée. La peur d’« effaroucher la bourgeoisie » restait tout entière. L’essence de la résolution se réduisait à un appel à inciter le gouvernement provisoire « à la lutte la plus énergique pour la liquidation complète de l’ancien régime », alors que le Gouvernement provisoire menait « la lutte la plus énergique » pour la restauration de la monarchie. La conférence n’alla pas au-delà d’une pression amicale sur les libéraux. D’une lutte indépendante pour la conquête du pouvoir, ne fût-ce qu’au nom des tâches démocratiques, il ne fut pas question. Comme pour révéler plus clairement encore le véritable esprit des décisions prises, Kaménev déclara à la conférence des soviets, qui se tenait au même moment, que sur la question du pouvoir, il était « heureux » de joindre les voix des bolchéviks à la résolution officielle, introduite et défendue par le dirigeant des menchéviks de droite, Dan. La scission de 1903, approfondie à la conférence de Prague de 1913, devait sembler à la lumière de c’es faits un simple malentendu !

Ce n’est donc pas par hasard que, le lendemain, la conférence bolchéviste examina la proposition d’unifier les deux partis présentée par le dirigeant des menchéviks de droite, Tsérételli. Staline prit envers la proposition l’attitude la plus sympathique : « Nous devons accepter. Il faut déterminer nos propositions quant à la ligne de l’unification. L’unification est possible suivant la ligne de Zimmerwald-Kienthal. » Cette « ligne », c’était celle des deux conférences socialistes tenues en Suisse avec une prédominance de pacifistes modérés... Molotov qui, deux semaines auparavant, avait été puni pour être trop à gauche, présenta de timides objections : « Tsérételli désire unifier des éléments hétérogènes... L’unification suivant cette ligne est incorrecte... » Zaloutsky, une des futures victimes de l’épuration, proteste plus résolument : « Partir du simple désir d’unification, un rêveur peut le faire, mais non pas un social-démocrate... Il est impossible de s’unifier sur la base d’une adhésion superficielle à Zimmerwald-Kienthal... Il est nécessaire de présenter une plate-forme déterminée. » Mais Staline, traité de rêveur, resta sur ses positions : « On ne doit pas devancer ni anticiper des désaccords. Sans désaccords, il n’y a pas de vie dans un parti. A l’intérieur du parti nous réglerons les petits désaccords. » Il est difficile d’en croire ses yeux : les désaccords avec Tsérételli, inspirateur du bloc soviétique de droite, Staline les déclare être de petits désaccords qu’on peut « régler » à l’intérieur d’un même parti. Les débats eurent lieu le 1° avril. Trois jours plus tard, Lénine déclare à Tsérételli une guerre à mort. Deux mois plus tard, Tsérételli désarmera et arrêtera les bolchéviks.

La conférence de mars 1917 est extrêmement importante pour apprécier l’état d’esprit des couches supérieures du parti bolchéviste immédiatement après la révolution de Février et, en particulier, de Staline tel qu’il est rentré de Sibérie, où pendant quatre ans il avait dû penser par lui-même. Il apparaît devant nous, émergeant des pages des maigres procès-verbaux, comme un démocrate plébéien et un provincial borné que les conditions de l’époque ont forcé à prendre une coloration marxiste. Ses articles et ses discours pendant ces semaines-là jettent une lumière infaillible sur sa position au cours des années de guerre : si en Sibérie il s’était tant soit peu approché des idées de Lénine, comme le prétendent les Mémoires écrits vingt ans plus tard, il n’aurait pu, en mars 1917, s’embourber aussi désespérément dans l’opportunisme. L’absence de Lénine et l’influence de Kaménev lui permirent de révéler à l’aube de la révolution ses traits les plus organiques : manque de confiance dans les masses, manque d’imagination, courte vue, inclination à suivre la ligne de moindre résistance. Ces caractéristiques de Staline, nous les verrons plus tard dans tous les grands événements dans lesquels il sera amené à jouer un rôle dirigeant. Rien d’étonnant à ce que la conférence de mars, où le politicien Staline se révéla complètement, soit maintenant rayée de l’histoire du parti et que les procès-verbaux en soient tenus sous sept clefs. En 1923, trois copies furent secrètement préparées pour les membres de la Troïka : Staline, Zinoviev, Kaménev. C’est seulement en 1926, quand Zinoviev et Kaménev passèrent à l’opposition contre Staline, que je reçus d’eux ce document remarquable, ce qui me donna par la suite la possibilité de le publier à l’étranger.

Mais, après tout, les procès-verbaux ne se distinguent en rien d’essentiel des articles de la Pravda ; ils ne font que les compléter. Il ne reste de ces journées-là aucune déclaration, proposition, protestation, où Staline ait opposé d’une façon tant soit peu articulée le point de vue bolchéviste à la politique de la démocratie petite-bourgeoise. Un des historiens de cette période, le menchévik de gauche Soukhanov, auteur du manifeste mentionné plus haut, « Aux travailleurs du monde entier », dit dans ses irremplaçables Notes sur la révolution : « Chez les bolchéviks, à ce moment-là, il y avait, outre Kaménev, Staline qui paraissait au Comité exécutif... Pendant la période de son activité modeste... (il) produisit - et non pas sur moi seulement, - l’impression d’une tâche grise, apparaissant et disparaissant d’une manière terne et sans laisser de trace. Il n’y a vraiment rien d’autre à dire de lui. » Par la suite, Soukhanov paya de sa vie ce refus d’en dire plus.

Le 3 avril, après avoir traversé l’Allemagne ennemie, arrivèrent à Pétrograd, à la gare de Finlande, Lénine, Kroupskaïa, Zinoviev et d’autres... Un groupe de bolchéviks, Kaménev en tête, partit à la rencontre de Lénine en Finlande. Staline n’était pas de leur nombre, et ce petit fait montre mieux que quoi que ce soit qu’il n’y avait rien qui pût ressembler à une intimité personnelle entre Lénine et lui. « A peine était-il entré et s’était-il assis sur un divan », raconte Raskolnikov, officier de la flotte et futur diplomate soviétique, « que Vladimir Ilitch lança aussitôt à Kaménev : « Qu’est-ce que vous imprimez donc dans la Pravda ? Nous avons vu quelques numéros et nous étions furieux contre vous... » Après des années de travail commun à l’étranger, Kaménev était assez habitué à des douches aussi glacées, et elles ne l’empêchaient pas, non seulement d’aimer Lénine, mais de l’adorer, d’adorer tout ensemble sa passion, sa profondeur, sa simplicité, ses dictons, dont il se moquait d’avance, et son écriture, qu’il imitait involontairement. Bien des années plus tard, quelqu’un se souvînt que Lénine, durant le voyage, avait demandé des nouvelles de Staline. Cette question naturelle (Lénine demanda certainement des nouvelles de tous les membres du vieil état-major bolchéviste) servit par la suite de sujet à un film soviétique.

A propos de la première intervention de Lénine à la conférence des bolchéviks, un chroniqueur attentif et consciencieux de la révolution écrit : « Je n’ai pas oublié ce discours tonitruant, qui me secoua et me stupéfia, et non pas seulement moi, hérétique venu par hasard, mais aussi tous les orthodoxes. J’affirme que personne ne s’attendait à rien de semblable. » Il ne s’agit pas de foudres oratoires, dont Lénine était avare, mais de toute la direction de sa pensée. « Il ne nous faut pas de république parlementaire, il ne nous faut pas de démocratie bourgeoise, il ne nous faut aucun autre gouvernement que les soviets des députés des ouvriers, des soldats et des paysans pauvres ! » Dans la coalition des socialistes avec la bourgeoisie libérale, c’est-à-dire dans le « front populaire » d’alors, Lénine ne voyait que trahison du peuple. Il se moquait férocement de la formule usuelle d’une « démocratie révolutionnaire » qui réunirait les ouvriers et la petite bourgeoisie, les populistes, les menchéviks et les bolchéviks. Dans les partis conciliateurs, qui prédominaient dans les soviets, il ne voyait pas des alliés, mais des adversaires irréconciliables. « Cela seul, remarqua Soukhanov, suffisait en ces temps-là à faire tourner les têtes ! »

Le parti ne fut pas moins pris à l’improviste par Lénine qu’il ne l’avait été par la révolution de Février. Les critères, les mots d’ordre, les façons de parler, qui s’étaient formés dans les cinq semaines de révolution tombèrent en poussière. « Il attaqua d’une manière résolue la tactique qu’avaient suivie, avant son arrivée, les groupes dirigeants du parti et les divers camarades », écrit Raskolnikov. Il s’agit en premier lieu de Staline et de Kaménev. « Les militants les plus responsables du parti étaient présents. Mais même pour eux le discours d’Ilitch était une constante révélation. Il creusait un fossé entre, la tactique d’hier et celle d’aujourd’hui. » Il n’y eut pas de débats. Tout le monde était trop abasourdi. Personne ne voulait s’exposer aux coups de ce chef furieux. Entre soi, dans les coins, on chuchotait qu’Ilitch était resté trop longtemps à l’étranger, qu’il s’était coupé de la Russie, qu’il ne connaissait pas la situation, pis encore, qu’il était passé à la position du trotskisme. Staline, hier rapporteur à la conférence du parti, se tut. Il comprit qu’il avait fait une gaffe formidable, bien plus sérieuse qu’autrefois au congrès de Stockholm, quand il avait défendu le partage de la terre, ou un an plus tard, quand il s’était déclaré hors de propos pour le boycott. Non, mieux valait maintenant rester dans l’ombre. Nul ne se demanda ce que Staline pensait de la question. Nul, dans ses Mémoires, ne se souvient de sa conduite dans les semaines qui suivirent.

Entre-temps, Lénine ne restait pas inactif : il examinait la situation de son regard pénétrant, assaillait ses amis de questions, tâtait le pouls des ouvriers. Dès le lendemain, il présenta au parti un bref résumé de ses vues, qui est devenu le document le plus important de la révolution sous le nom de « Thèses du 4 avril ». Lénine ne craignait pas d’effaroucher, non seulement les libéraux, mais aussi les membres du Comité central bolchéviste. Il ne jouait pas à cache-cache avec les chefs prétentieux des partis soviétiques, mais mettait à nu la logique du mouvement des classes. Après avoir écarté la formule poltronne et impuissante « dans la mesure où... », il montrait au parti quelle était sa tâche : conquérir le pouvoir. Mais avant tout il faut déterminer quel est le véritable ennemi. Les monarchistes Cent-noirs, terrés dans leurs trous, n’ont aucune importance. L’état-major de la contre-révolution bourgeoise est le Comité central du parti cadet et le Gouvernement provisoire inspiré par lui. Mais celui-ci n’existe que par la confiance que lui accordent les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks, lesquels, à leur tour, se maintiennent par la crédulité des masses populaires. Dans ces conditions, il ne peut pas être question d’employer la violence révolutionnaire. Il faut d’abord conquérir les masses. Ne pas s’unifier et ne pas fraterniser avec les populistes et les menchéviks, mais les dénoncer, devant les ouvriers, les soldats et les paysans comme des agents de la bourgeoisie. « Le véritable gouvernement, c’est le soviet des députés ouvriers... Notre parti est en minorité dans le soviet... Rien à faire ! qu’à expliquer aux masses patiemment, obstinément, systématiquement, l’erreur de leur tactique. Tant que nous sommes en minorité, nous menons un travail de critique pour éclairer les masses. » Tout était simple et sûr dans ce programme et chaque clou bien enfoncé. Sous les thèses se trouvait une seule signature : Lénine. Ni le comité central ni la rédaction de la Pravda ne firent leur ce document explosif.

Ce même jour, le 4 avril, Lénine fit son apparition à cette conférence du parti à laquelle Staline avait exposé sa théorie de la division pacifique du travail entre le gouvernement provisoire et les soviets. Le contraste était cruel. Pour l’adoucir, Lénine, contrairement à son habitude, ne fit pas l’analyse des résolutions déjà adoptées, mais leur tourna tout simplement le dos. Il éleva la conférence à un niveau supérieur et la força à voir des perspectives nouvelles, dont les chefs temporaires, ne s’étaient nullement doutés. « Pourquoi n’a-t-on pas pris le pouvoir ? » demanda le nouveau rapporteur, et il énuméra les explications courantes : la révolution bourgeoise, elle ne faisait que passer par sa première étape, la guerre créait des difficultés particulières, etc. « Ce sont là des bêtises. Le fait est que le prolétariat n’est pas assez conscient et pas assez organisé. Il faut le reconnaître. La force matérielle est dans les mains du prolétariat, mais la bourgeoisie s’est montrée consciente et préparée. » De la sphère de la pseudo-objectivité, où Staline, Kaménev et les autres tentaient de se dérober aux tâches de la révolution, Lénine transportait la question dans la sphère de la conscience et de l’action. Le prolétariat n’a pas pris le pouvoir en février, non parce que cela était interdit par la sociologie, mais parce qu’il a laissé les conciliateurs le tromper dans l’intérêt de la bourgeoisie. Rien de plus ! Même nos bolchéviks, continua-t-il, ne nommant encore personne, font preuve de crédulité envers le gouvernement. On ne peut expliquer cela que par le vertige créé par la révolution. C’est la ruine du socialisme... S’il en est ainsi, nous ne suivons pas la même voie. Je préférerais rester en minorité. » Staline et Kaménev se reconnurent sans peine. Toute la conférence comprit de qui il s’agissait. Les délégués ne doutaient pas qu’en menaçant de faire scission, Lénine ne plaisantait pas. Comme tout cela était loin du « dans la mesure où... » et en général de la politique terre à terre des jours précédents !

Quant à la guerre, l’axe de la question est déplacé avec non moins de résolution. Nicolas Romanov est renversé. Le Gouvernement provisoire a, à moitié, proclamé la république. Mais la nature de la guerre en a-t-elle changé ? En France la république existe depuis longtemps, et pas pour la première fois ; la guerre que mène ce pays n’en reste pas moins impérialiste. C’est la nature de la classe dirigeante qui déterminé celle de la guerre. « Quand les masses déclarent qu’elles ne veulent pas de conquêtes, je les crois. Quand Goutchkov et Lvov disent qu’ils ne veulent pas de conquêtes, ils sont des menteurs. » Ce simple critère est profondément scientifique en même temps qu’accessible à chaque soldat dans les tranchées. Ici Lénine porte un coup direct, nommant la Pravda par son nom. « Réclamer du gouvernement des capitalistes qu’il renonce aux annexions, ce sont là des fadaises, c’est une moquerie évidente... » Ces mots atteignent directement Staline. « Terminer la guerre par une paix qui ne repose pas sur la violence, c’est impossible sans renverser le capital. » Cependant, les conciliateurs soutiennent le capital et la Pravda soutient les conciliateurs. « L’appel du soviet ne contient pas un mot qui soit pénétré de conscience de classe. Ce ne sont que des phrases. » Il s’agit du même manifeste que Staline avait salué comme la voix de l’internationalisme. Les phrases pacifistes, lorsque subsistent les anciennes alliances, les anciens traités, les anciens buts de guerre, ne sont qu’un moyen de tromper les masses. « Ce qui est propre à la Russie, c’est un passage extrêmement rapide de la violence sauvage à la tromperie la plus subtile. » Trois jours plus tôt Staline s’était déclaré prêt à l’unité avec le parti de Tsérételli. « J’entends dire, déclare Lénine, qu’en Russie il y a une tendance unitaire ; l’unification avec les défensistes, c’est la trahison du socialisme. Je pense qu’il vaut mieux seul, comme Liebknecht. Un contre 110 ! Il est même inadmissible de garder plus longtemps le même nom que les menchéviks, celui de social-démocratie. Je propose personnellement de changer le nom du parti, de le nommer parti communiste. » Pas un seul des participants à la conférence, pas même Zinoviev arrivé avec Lénine, ne soutint cette proposition, qui semblait une rupture sacrilège avec leur propre passé.

La Pravda, que Kaménev et Staline continuaient à diriger, déclara que les thèses de Lénine étaient son opinion personnelle, que le bureau du Comité central ne les avait pas acceptées et que la Pravda elle-même restait sur ses anciennes positions. La déclaration avait été écrite par Kaménev. Staline garda le silence. Dès lors il lui faudra se taire pendant longtemps. Les idées de Lénine lui semblent des fantaisies d’émigré. Mais il attend la réaction de l’appareil du parti. « Il faut reconnaître ouvertement, écrivit par la suite le bolchévik Angarsky, qui fit la même évolution que les autres, qu’un très grand nombre de vieux bolcheviks... dans la question du caractère de la révolution de 1917 conservaient les vieilles conceptions bolchévistes de 1905 et, qu’abandonner ces conceptions, les reconnaître dépassées, cela ne se fit pas si facilement. » Il s’agissait, en fait, non pas d’« un très grand nombre de vieux bolchéviks », mais de tous sans exception. A la conférence de mars, où s’étaient réunis les cadres du parti de tout le pays, pas une seule voix ne s’était élevée en faveur de la lutte pour le pouvoir des soviets. Tous avaient à se réarmer. Des seize membres du comité de Pétrograd deux seulement se joignirent aux thèses, et pas d’un seul coup. « Bien des camarades indiquaient, relate Tsikhone, que Lénine avait été coupé de la Russie, qu’il ne tenait pas compte du moment présent, etc. » Un bolchévik de province, Lébédev raconte comment l’agitation de Lénine fut d’abord blâmée par les bolchéviks ; « elle s’avérait utopique et s’expliquait par sa longue séparation de la vie russe ». Un des inspirateurs de ces jugements était, sans aucun doute, Staline, qui avait toujours traité de haut les « étrangers ». Quelques années plus tard, Raskolnikov se souvenait de ceci. « L’arrivée de Vladimir Ilitch provoqua un revirement complet dans la tactique de notre parti. Il faut reconnaître qu’avant son arrivée, il y avait une assez grande confusion dans le parti... La tâche de la prise du pouvoir était peinte sous la forme d’un idéal lointain... On considérait suffisant de faire telles on telles réserves en soutenant le Gouvernement provisoire... Le parti ne disposait pas de dirigeant ayant de l’autorité qui pût le souder en un bloc et l’entraîner derrière lui. » En 1922, il ne pouvait venir à l’idée de Raskolnikov de voir en Staline un « dirigeant ayant de l’autorité ». « Nos dirigeants », écrit un ouvrier de l’Oural, Markov, que la révolution avait trouvé travaillant au tour, « allaient à l’aveuglette avant l’arrivée de Vladimir Ilitch..., la position de notre parti se mit à s’éclaircir avec la parution de ses thèses fameuses. » « Rappelez­-vous quel fut l’accueil fait aux thèses d’Avril de Vladimir Ilitch », dit Boukharine peu de temps après la mort de Lénine, « quand une partie de notre propre organisation ne les considérait guère moins qu’une trahison de l’idéologie marxiste couramment acceptée ». Cette « partie de notre propre organisation » - cela avait été toute sa couche dirigeante, sans exception aucune. « Avec l’arrivée de Lénine en Russie en 1917, écrivit Molotov en 1924, notre parti sentit un terrain sous ses pieds... Avant ce moment-là le parti n’avait fait que chercher sa voie à tâtons, avec faiblesse et indécision... Le parti manquait de la clarté et de la résolution exigées par les circonstances révolutionnaires... » C’est Loudmila Stahl qui, la première, décrivit le plus précisément et le plus clairement le changement qui eut lieu alors : « Avant l’arrivée de Lénine, tous les camarades erraient dans les ténèbres », dit-elle le 14 avril 1917, au moment le plus grave de la crise du parti. « Voyant l’initiative créatrice du peuple, nous ne savions en tenir compte... Nos camarades se bornaient simplement à la préparation de l’Assemblée constituante par des méthodes parlementaires et n’avaient nullement étudié les possibilités d’aller plus loin. Maintenant, après, avoir accepté le mot d’ordre de Lénine, nous allons faire ce que la vie même nous dicte. »

Pour Staline, personnellement, le réarmement du parti en avril eut un caractère extrêmement humiliant. Il était arrivé de Sibérie avec l’autorité d’un vieux bolchévik, le titre de membre du Comité central, le soutien de Kaménev et de Mouranov. Lui aussi, il avait commencé par un « réarmement » de son cru, après avoir rejeté la politique des dirigeants locaux comme trop radicale et s’être engagé personnellement par une série d’articles dans la Pravda, un rapport à la conférence et la résolution du soviet de Krasnoïarsk. Dans le feu même de cette activité qui, par son caractère était celle d’un chef, Lénine parut. Il vint à la conférence tout comme un inspecteur arrive dans une classe et, après avoir saisi au vol quelques phrases, tourne le dos au maître et d’un coup d’éponge efface du tableau tous les gribouillages futiles de celui-ci. Chez les délégués, les sentiments de stupeur et d’indignation se changèrent en admiration. Chez Staline, il n’y eut pas d’admiration, mais un cruel affront, un sentiment d’impuissance et de l’envie. Il avait été humilié devant tout le parti bien plus durement que devant la conférence restreinte de Cracovie, après son infortunée période de direction de la Pravda. Lutter aurait été inutile : lui aussi voyait maintenant de nouveaux horizons qu’il ne soupçonnait pas hier. Il ne lui restait qu’à serrer les dents et se taire. Le souvenir du bouleversement opéré par Lénine en avril 1917 pénétra pour toujours sa conscience comme une cuisante écharde. Il s’empara plus tard des procès-verbaux de la conférence de mars et tenta de les cacher au parti et à l’histoire. Mais cela ne résolvait pas tout. Dans les bibliothèques, il restait des collections de la Pravda de 1917. Le journal fut même bientôt réimprimé sous forme de recueil : les articles de Staline parlaient d’eux-mêmes. De nombreux Souvenirs de la crise d’avril remplirent, dans les premières années de la révolution, les revues historiques et les numéros anniversaires des journaux. Il fallut peu à peu retirer tout cela de la circulation, falsifier, remplacer. Le mot même de « réarmement » du parti, utilisé par moi en passant en 1922, devint, par la suite, l’objet d’attaques de plus en plus féroces de la part de Staline et de ses historiens.

Certes, en 1924, Staline lui-même jugeait encore plus prudent de reconnaître, avec toute l’indulgence qu’il croyait pouvoir s’accorder, l’erreur de sa position au début de la révolution. « Le parti..., écrit-il, avait accepté la politique selon laquelle les soviets devaient faire pression sur le Gouvernement provisoire dans la question de la paix et il ne se décida pas d’un seul coup à faire un pas en avant... jusqu’au nouveau mot d’ordre du pouvoir des soviets... C’était une position profondément erronée, car elle semait des illusions pacifistes, apportait de l’eau au moulin du défensisme et entravait l’éducation révolutionnaire des masses. Cette position erronée, je la partageais alors avec d’autres camarades du parti et je ne m’en séparai complètement qu’à la mi-avril, lorsque J’acceptai les thèses de Lénine. » Cet aveu public, nécessaire pour couvrir ses arrières dans la lutte qui commençait alors contre le trotskisme, était déjà devenu embarrassant deux ans plus tard. En 1926, Staline nia catégoriquement le caractère opportuniste de sa politique de mars 1917 : « Ce n’est pas vrai, camarades, ce sont des commérages », et il admit seulement qu’il avait eu « certaines hésitations »... « Mais qui d’entre nous n’a jamais eu d’hésitations passagères ? » Quatre ans plus tard, Iaroslavsky, qui, en tant qu’historien, avait mentionné le fait que Staline avait occupé au début de la révolution une « position erronée », fut soumis de tous côtés à une persécution féroce. Il était déjà impossible de souffler mot des « hésitations passagères ». L’idole du prestige est un monstre dévorant l Enfin, dans l’Histoire du parti publiée par lui-même, Staline s’attribue la position de Lénine et ses propres conceptions deviennent le, lot de ses ennemis. « Kaménev et quelques militants de l’organisation de Moscou, par exemple Rykov, Boubnov, Noguine », dit cette Histoire peu ordinaire, « se trouvaient sur la position semi-menchéviste du soutien du Gouvernement provisoire et de la politique des défensistes. Staline, qui venait de rentrer de déportation, Molotov et d’autres, avec la majorité du parti, défendirent la politique qui consistait à ne pas faire confiance au Gouvernement provisoire, intervinrent contre le défensisme », etc. Ainsi, par transitions successives des faits à la fiction, le noir fut changé en blanc. Cette méthode, que Kaménev nomma le « dosage du mensonge », se rencontre à travers toute la vie de Staline et trouve son expression suprême, mais aussi son effondrement, dans les procès de Moscou.

Analysant les conceptions des deux fractions de la social-démocratie en 1909, l’auteur de ce livre écrivait : « les aspects antirévolutionnaires du menchévisme se révèlent dans toute leur force dès maintenant ; les traits révolutionnaires du bolchévisme menacent de devenir un énorme danger seulement en cas de victoire révolutionnaire. » En mars 1917, après le renversement du tsarisme, les vieux cadres du parti donnèrent à ces traits anti-révolutionnaires du bolchévisme leur expression extrême : même la ligne de démarcation entre bolchévisme et menchévisme semblait effacée. Il fallait un réarmement radical du parti, que Lénine - lui seul était à la hauteur de cette tâche - accomplit en avril. Staline, semble-t-il, n’intervint pas une seule fois publiquement contre Lénine, mais pas davantage en faveur. Il s’écarta sans bruit de Kaménev, tout comme dix ans plus tôt il s’était séparé des boycottistes, tout comme à la conférence de Cracovie il avait silencieusement laissé les conciliateurs à leur propre sort. Il n’était pas dans ses habitudes de défendre une idée si elle ne promettait pas de succès immédiat. Du 14 au 22 avril, se tint la conférence de l’organisation de Pétrograd. L’influence de Lénine y était déjà dominante ; pourtant les débats eurent encore par moments un caractère assez vif. Parmi les participants, nous rencontrons Zinoviev, Kaménev, Tomsky, Molotov et autres bolchéviks connus. Staline ne se montra pas du tout. Il voulait, semble-t-il, qu’on l’oubliât pour quelque temps.

Le 24 avril s’ouvrit à Pétrograd la conférence panrusse du parti bolchéviste, qui devait définitivement liquider l’héritage de la conférence de mars. Cent cinquante délégués environ représentaient 79 000 membres du parti ; de ceux-ci 15 000 étaient dans la capitale. Pour un parti antipatriotique, sorti à peine de la clandestinité, ce n’était certainement pas mal. La victoire de Lénine se manifesta dès l’élection du bureau de cinq membres, parmi lesquels ne furent inclus ni Kaménev, ni Staline, responsables de la politique opportuniste de mars. Kaménev trouva en lui assez de courage pour demander à faire un corapport à la conférence. « Reconnaissant que, formellement et en fait, le vestige classique du féodalisme, la grande propriété foncière, n’a pas encore été liquidé,... il est prématuré de dire que la démocratie bourgeoise a épuisé toutes ses possibilités. » Telle était l’idée fondamentale de Kaménev et de ses compagnons d’idées : Rykov, Noguine, Dzerjinsky, Angarsky et autres : « L’impulsion vers la révolution sociale, dit Rykov, doit venir de l’Occident. » La révolution bourgeoise n’est pas achevée, insistaient, à la suite de Kaménev, les orateurs de l’opposition. C’était exact. Cependant la mission du Gouvernement provisoire n’était nullement de l’achever, mais de la rejeter en arrière. C’est précisément pourquoi il n’était possible d’achever la révolution démocratique que par la domination de la classe ouvrière. Les débats prirent un caractère animé, mais restèrent modérés, car, au fond, la question était décidée et Lénine fit tout son possible pour faciliter la retraite à ses adversaires.

Staline intervint dans ces débats en donnant une brève réplique à son allié de la veille. Si nous n’appelons pas au renversement immédiat du Gouvernement provisoire, avait dit Kaménev dans son corapport, nous devons en revendiquer le contrôle ; autrement, les masses ne nous comprendraient pas. Lénine rétorqua que le « contrôle » du prolétariat sur un gouvernement bourgeois, surtout dans des circonstances révolutionnaires, a un caractère fictif ou bien se réduit à la collaboration avec lui. Staline jugea opportun de déclarer son désaccord avec Kaménev. Pour donner une apparence d’explication à son changement de position, il se servit d’une note publiée le 19 avril par le ministre des Affaires étrangères, Milloukov, qui, par l’excessive franchise de son impérialisme, fit sortir les soldats dans la rue et créa une crise gouvernementale. La conception léniniste de la révolution ne procédait pas de quelque note diplomatique isolée, se distinguant fort peu des autres actes du gouvernement, mais des relations entre les classes. Quant à Staline, aucune conception générale ne l’intéressait, il lui fallait quelque occasion extérieure pour changer de position avec le moins de dommage possible pour son amour-propre. Il « dosa » sa retraite. Dans la première période de la révolution, selon ses termes, « le soviet traça le programme, mais maintenant c’est le Gouvernement provisoire qui le trace ». Après la note de Milioukov « le gouvernement passe à l’offensive contre le soviet, le soviet recule. Parler dès lors de contrôle, c’est parler en l’air ». Tout cela avait un ton artificiel et faux. Mais le but immédiat était atteint : Staline réussit à se délimiter à temps de l’opposition, qui lors des votes ne réunit pas plus de sept voix.

Dans le rapport qu’il présenta sur la question nationale, il fit son possible pour jeter un pont entre son rapport de mars, qui voyait la source de l’oppression nationale exclusivement dans l’aristocratie foncière, et nouvelle position que le parti avait maintenant faite sienne. « L’oppression nationale, dit-il, forcé qu’il était de polémiquer contre lui-même, ne se maintient pas seulement par l’aristocratie foncière. A côté de celle-ci, il existe une autre force, les groupes impérialistes, qui transplantent à l’intérieur de leur propre pays les méthodes d’asservissement de nationalités qu’ils ont faites leurs dans les colonies... » De plus, la grande bourgeoisie entraîne derrière elle « la petite bourgeoisie, une partie de l’intelliguentsia, une partie des sommets de la classe ouvrière, qui jouissent aussi des fruits du pillage ». C’est là le thème que Lénine avait développé avec insistance dans les années de guerre. « Ainsi, continue le rapporteur, se forme tout un chœur de forces sociales qui soutiennent l’oppression nationale. » Pour en finir avec l’oppression, il faut « éliminer ce chœur de la scène politique ». Ayant placé au pouvoir la bourgeoisie impérialiste, la révolution de Février n’avait encore nullement créé les conditions de la liberté nationale. C’est ainsi que le Gouvernement provisoire s’opposait de toutes ses forces à la simple extension de l’autonomie de la Finlande. « De quel côté devons-nous nous mettre ? Evidemment, du côté du peuple finlandais... » L’Ukrainien Piatakov et le Polonais Dzerjinsky.htm intervinrent contre le programme d’autodétermination nationale, le déclarant utopique et réactionnaire. « Il ne nous faut pas mettre en avant la question nationale, dit naïvement Dzerjinsky, car cela recule le moment de la révolution sociale. C’est pourquoi je proposerai de retirer de la résolution la question de l’indépendance de la Pologne. » « La social-démocratie, lui répliqua le rapporteur, en tant qu’elle maintient son orientation vers la révolution socialiste, doit soutenir le mouvement révolutionnaire des peuples dirigé contre l’impérialisme. » Pour la première fois de sa vie, Staline mentionna ici « l’orientation vers la révolution socialiste ». Le feuillet du calendrier Julien portait la date du 29 avril 1917.

S’étant attribué les pouvoirs d’un congrès, la conférence élut un nouveau Comité central, dans lequel entrèrent Lénine, Zinoviev, Kaménev, Milloutine, Noguine, Sverdlov, Smilga, Staline, Fédorov et, comme suppléants, Téodorovitch, Boubnov, Glébov-Avilov et Pravdine. Des 133 délégués avec voix délibérative, seuls 109 pour une raison ou une autre, prirent part au vote secret ; peut-être un certain nombre d’entre eux étaient partis. Lénine reçut 104 voix (Staline fut-il du nombre des cinq délégués qui se refusèrent à voter pour Lénine ? ), Zinoviev 101, Staline 97, Kaménev 95. Pour la première fois Staline était élu au Comité central par une assise normale du parti. Il allait avoir 38 ans. Rykov, Zinoviev et Kaménev avaient 23 ou 24 ans quand ils avaient été élus pour la première fois à l’état-major bolchéviste.

A la conférence, une tentative fut faite de laisser Sverdlov hors du Comité central. Lénine raconta l’incident après la mort du premier président de la République soviétique, disant, que ç’avait été une erreur criante de sa part : « Heureusement, ajouta-t-il, on nous corrigea d’en bas. » Lénine lui-même n’avait pas de raison de s’opposer à la candidature de Sverdlov, qu’il connaissait par correspondance comme un révolutionnaire professionnel infatigable. Le plus vraisemblable est que l’opposition vint de Staline, qui n’avait pas oublié comment Sverdlov était venu rétablir l’ordre après lui à Pétersbourg en réorganisant la Pravda ; la vie commune à Kouréika n’avait fait que renforcer en lui le sentiment d’hostilité envers Sverdlov. Staline ne pardonnait rien. A la conférence, il tenta, semble-t-il, prendre sa revanche et sut s’assurer le soutien de Lénine par des moyens sur lesquels nous ne pouvons que faire des hypothèses. Pourtant, sa tentative ne réussit pas. Si, en 1912, Lénine se heurta à l’opposition des délégués quand il tenta de faire entrer Staline dans le Comité central, il rencontra maintenant une résistance non moins grande à la tentative de laisser Sverdlov dehors. Des membres du Comité central élus à la conférence d’avril, Sverdlov et Lénine réussirent à mourir à temps. Tous les autres - à l’exception, bien entendu, de Staline lui-même - ainsi que les quatre suppléants tombèrent en disgrâce par la suite et furent officiellement fusillés ou disparurent mystérieusement de l’horizon.

Sans Lénine, nul n’était capable de se retrouver dans une situation nouvelle, tous restaient prisonniers des vieilles formules. Cependant, se borner au mot d’ordre de la dictature démocratique signifiait maintenant comme l’écrivait Lénine « passer en fait à la petite bourgeoisie ». Ce par quoi Staline l’emportait sur les autres, c’était sans doute, qu’il ne s’effrayait pas de ce passage et qu’il s’orientait vers un rapprochement avec les conciliateurs et la fusion avec les menchéviks. Il n’était nullement guidé par le respect des vieilles formules. Le fétichisme des idées lui était étranger : c’est ainsi qu’il renonça sans peine à l’idée courante du rôle contre-révolutionnaire de la bourgeoisie russe. Comme toujours, il agissait empiriquement, sous l’influence de son opportunisme organique qui le poussait toujours à rechercher la ligne de moindre résistance. Mais il ne se trouvait pas seul ; pendant trois semaines, il exprima les tendances secrètes de toute la couche des « vieux bolchéviks ».

On ne peut oublier que dans l’appareil du parti bolchéviste prédominait l’intelliguentsia, petite bourgeoise par son origine et ses conditions de vie, marxiste par ses idées et ses liaisons avec le prolétariat. Les ouvriers qui devenaient révolutionnaires professionnels entraient avec empressement dans ce milieu et ne s’en distinguaient bientôt plus. La composition sociale particulière de l’appareil et son autorité sur le prolétariat (l’une et l’autre n’étaient pas le produit du hasard, mais d’une nécessité historique de fer) furent plus d’une fois la cause de vacillations dans le parti et devinrent en fin de compte la source de sa dégénérescence. La doctrine marxiste sur laquelle s’appuyait le parti exprimait les intérêts historiques du prolétariat dans son ensemble ; mais les hommes de l’appareil ne s’en appropriaient que des morceaux selon leur expérience personnelle, toujours relativement limitée. Bien souvent, comme s’en plaignait Lénine, ils se bornaient à faire leurs des formules toutes faites et fermaient les yeux sur le changement de la situation. Il leur manquait, dans la majorité des cas, aussi bien la compréhension du procès historique que la liaison quotidienne immédiate avec les masses ouvrières. Aussi restaient-ils sujets à l’influence des autres classes. Pendant la guerre, les sommets du parti furent en grande mesure saisis par l’atmosphère de réconciliation qui venait des milieux bourgeois, à la différence des ouvriers bolchévistes du rang, qui se trouvèrent bien plus stables en face de la vague patriotique.

Ayant ouvert un vaste champ d’action à la démocratie, la révolution donna aux « révolutionnaires professionnels » de tous les partis infiniment plus de satisfaction qu’aux soldats dans les tranchées, aux paysans dans les villages et aux ouvriers dans les usines de guerre. Les militants clandestins d’hier se trouvèrent tout à coup jouer un grand rôle. Les soviets remplaçaient pour eux les parlements, ils pouvaient y débattre librement et y prendre des décisions. Dans leur conscience les contradictions fondamentales entre les classes, qui avaient engendré la révolution, commençaient, pour ainsi dire, à fondre aux rayons du soleil démocratique. Le résultat était que bolchéviks et menchéviks s’unissaient presque partout dans le pays et que là où ils restaient divisés, comme à Pétersbourg, une tendance à l’unité s’exprimait fortement dans les deux organisations. Cependant, dans les tranchées, dans les villages et dans les usines, les antagonismes invétérés prenaient un caractère de plus en plus aigu et féroce, présageant, non pas l’unité, mais la guerre civile. Le mouvement des classes et les intérêts des appareils des partis entraient, comme bien souvent, en contradiction acerbe. Même les cadres du parti bolchéviste, qui avaient acquis une trempe révolutionnaire exceptionnelle, révélèrent au lendemain du renversement de la monarchie une tendance évidente à se séparer des masses et à prendre leurs propres intérêts pour ceux de la classe ouvrière. Que sera-ce donc quand ces cadres deviendront la toute puissante bureaucratie de l’Etat ? Staline ne se préoccupait guère de tout cela. Il était chair de la chair de l’appareil et le plus solide de ses os.

Par quel miracle, pourtant, Lénine réussit-il en quelques semaines à mettre le parti dans une nouvelle voie ? Il faut chercher le mot de l’énigme dans deux directions en même temps : dans les qualités personnelles de Lénine et dans la situation objective. Lénine était fort, non seulement parce qu’il comprenait les lois de la lutte des classes, mais aussi parce qu’il savait prêter l’oreille aux masses vivantes. Il ne représentait pas l’appareil, mais l’avant-garde du prolétariat. Il était convaincu d’avance que dans la couche de la classe ouvrière qui avait prêté son appui au parti illégal, il se trouverait des milliers d’ouvriers qui le soutiendraient, lui, Lénine. Les masses étaient maintenant plus révolutionnaires que le parti ; le parti, plus révolutionnaire que l’appareil. Déjà, en mars, les véritables sentiments et points de vue des ouvriers et des soldats avaient réussi en de nombreuses occasions à percer impétueusement et à apparaître au grand jour, en désaccord criant avec les instructions des partis, y compris le parti bolchéviste. L’autorité de Lénine n’était pas absolue, mais elle était grande, car elle s’appuyait sur toute l’expérience du passé. D’autre part, l’autorité de l’appareil, comme aussi son conservatisme, ne venait que de se former. La violente attaque de Lénine n’était pas un acte individuel de son tempérament ; il exprimait la pression de la classe sur le parti, du parti sur l’appareil. Celui qui dans ces conditions tentait de s’opposer sentait rapidement le sol se dérober sous ses pieds. Les hésitants s’alignaient sur les plus avancés, les plus prudents sur la majorité. Ainsi, Lénine réussit, au prix de pertes relativement faibles, à changer à temps l’orientation du parti et à le préparer pour une nouvelle révolution.

Mais ici surgit une autre difficulté. Laissée à elle-même, sans Lénine, la direction bolchéviste fait chaque fois des erreurs, la plupart du temps à droite. Lénine apparaît, comme un deus ex machina, pour montrer la voie juste. Est-ce à dire que dans le parti bolchéviste, Lénine est tout, les autres rien ? Ce point de vue, assez largement répandu dans les milieux démocratiques, est extrêmement unilatéral, donc faux. On pourrait en dire autant de la science : la mécanique sans Newton, la biologie sans Darwin n’étaient rien pendant de nombreuses années. C’est vrai et c’est faux. Il fallut le travail de milliers de savants du rang pour rassembler les faits, les grouper, poser les problèmes et préparer le terrain à la réponse synthétique de Newton ou de Darwin. Cette réponse à son tour, imprima sa marque indélébile sur de nouveaux milliers d’investigateurs du rang. Les génies ne créent pas la science d’eux-mêmes ; ils ne font qu’accélérer le mouvement de la pensée collective. Le parti bolchéviste avait un chef génial. Ce n’était pas par hasard. Un révolutionnaire de la trempe et de l’envergure de Lénine ne pouvait être le chef que du parti le plus intrépide, d’un parti qui poussât ses pensées et ses actions jusqu’au bout. Cependant, le génie lui-même est une exception des plus rares. Le chef génial s’oriente plus rapidement, pénètre la situation plus profondément, voit plus loin. Entre le chef génial et ses proches collaborateurs existait inévitablement une grande brèche. On peut même admettre que par la puissance de sa pensée Lénine freinait jusqu’à un certain point le développement indépendant de ses collaborateurs. Cela ne signifie pourtant pas que Lénine fût « tout » et que sans Lénine le parti ne fût rien. Sans le parti, Lénine aurait été impuissant, tout comme Newton et Darwin sans activité scientifique collective. Par conséquent, il ne s’agit pas de vices propres au bolchévisme, produits prétend-on, par la centralisation, la discipline, etc., mais du problème du génie dans le procès historique. Les écrivains qui essaient de dénigrer le bolchévisme parce que le parti bolchéviste eut la chance d’avoir un chef génial ne font que révéler leur vulgarité intellectuelle.

Sans Lénine la direction bolchéviste n’aurait trouvé la voie juste que peu à peu, au prix de dissensions et de luttes internes. Les conflits entre les classes auraient poursuivi leur œuvre, discréditant et écartant les mots d’ordre inconsistants des « vieux bolchéviks ». Staline, Kaménev et autres figures de second ordre auraient dû soit donner une expression articulée aux tendances de l’avant-garde prolétarienne, soit tout simplement passer de l’autre côté de la barricade... N’oublions pas que Chliapnikov, Zaloutsky, Molotov avaient tenté au début même de prendre une orientation plus à gauche.

Cela ne signifie pourtant pas que la voie juste eût été trouvée de toute façon. Le facteur temps joue en politique, surtout pendant une révolution, un rôle décisif. Le déroulement de la lutte des classes n’offre nullement à une direction politique un délai illimité pour trouver l’orientation juste. L’importance d’un chef génial est précisément qu’en abrégeant les leçons données par l’expérience elle-même il offre au parti la possibilité d’intervenir dans les événements au moment voulu. Si Lénine n’avait pu arriver au début d’avril, le parti aurait certainement trouvé en tâtonnant la voie que Lénine indiqua dans ses « thèses ». D’autres chefs auraient-ils su, pourtant, remplacer Lénine au point de pouvoir préparer à temps le parti au dénouement d’Octobre ? A cette question il est impossible de donner une réponse catégorique. Il est une chose qu’on peut dire avec certitude : dans ce travail, qui réclamait la hardiesse d’opposer les idées et les masses vivantes à l’appareil ossifié, Staline n’aurait pu manifester d’initiative créatrice et aurait été plutôt un frein qu’un moteur. Sa force commence au moment où l’on peut maîtriser les masses à l’aide de l’appareil.

Au cours des deux mois ultérieurs, il est difficile de suivre l’activité de Staline. Il se trouva tout à coup rejeté au troisième plan. C’est Lénine qui dirige maintenant la rédaction de la Pravda, non pas de loin, comme avant la guerre, mais directement, au jour le jour. Et c’est la Pravda qui donne le ton au parti. Dans le domaine de l’agitation, c’est Zinoviev qui prédomine. Pas plus qu’avant, Staline ne paraît aux meetings. Kaménev, à demi réconcilié avec la nouvelle politique, représente le parti au Comité exécutif central et au Soviet. Staline disparaît presque complètement de l’arène soviétique et se montre peu à Smolny. La direction du travail d’organisation est concentrée dans les mains de Sverdlov : il assigne leur place aux militants, reçoit ceux qui viennent de province, arrange les conflits. A part son travail de routine à la Pravda et la participation aux séances du Comité central, Staline ne reçoit que des tâches épisodiques de caractère tantôt administratif, tantôt technique, tantôt diplomatique. Elles ne sont pas nombreuses. Par nature Staline est paresseux. Il n’est capable de travailler assidûment que lorsque ses intérêts personnels sont directement en cause. Autrement, il préfère fumer la pipe et attendre que la situation change. Il traversait à ce moment-là une période d’extrême malaise. Des hommes plus importants ou du plus grand talent l’avaient évincé de partout. Mars et avril avaient laissé un souvenir cuisant pour son amour-propre. Se faisant violence, il reconstruisait lentement ses pensées, mais en fin de compte ne réussissait a changer leurs cours qu’à moitié.

Pendant les tumultueuses « journées d’Avril », lorsque les soldats sortirent dans les rues pour protester contre la note impérialiste de Milioukov, les conciliateurs s’occupèrent, comme toujours, d’adresser des supplications au gouvernement et des exhortations aux masses, Le 21, le Comité exécutif central envoya un de ses télégrammes-sermons, signé de Tchkhéïdzé, à Cronstadt et aux autres garnisons : oui, la note belliqueuse de Milioukov ne mérite pas d’être approuvée ; mais « entre le Comité exécutif et le Gouvernement provisoire ont commencé des pourparlers, qui ne sont pas encore terminés » (ces pourparlers, de par leur nature même, ne se terminèrent jamais) ; « reconnaissant le tort fait par toutes ces manifestations éparses et désorganisées, le Comité exécutif vous demande de vous abstenir », etc. Par les procès-verbaux officiels nous voyons, non sans surprise, que le texte du télégramme fut rédigé par une commission composée de deux conciliateurs et d’un bolchévik et que ce bolchévik, c’était Staline. L’épisode est bien menu (nous ne trouvons en général pas d’épisodes importants dans cette période), mais caractéristique. Le télégramme d’exhortation représentait le modèle classique de ce « contrôle » qui formait un élément nécessaire du mécanisme du double pouvoir. Lénine flétrissait avec une vigueur toute particulière la moindre participation des bolchéviks à cette politique d’impuissance. Si la manifestation des marins de Cronstadt était inopportune, il fallait le leur dire au nom du parti, en parlant le langage de celui­-ci, mais ne prendre sur soi aucune responsabilité pour les « pourparlers » entre Tchkhéïdzé et le prince Lvov. Les conciliateurs inclurent Staline dans la commission parce que seuls les bolchéviks jouissaient de quelque autorité à Cronstadt. D’autant plus fallait-il refuser. Mais Staline ne refusa pas. Trois jours après le télégramme d’exhortation, il intervint à la conférence du parti contre Kaménev et choisit précisément le conflit au sujet de la note de Milioukov comme une preuve particulièrement claire de l’absurdité du « contrôle ». Les contradictions logiques ne déconcertaient jamais cet empirique.

A la conférence de l’organisation militaire bolchéviste, en juin, après les discours sur la politique générale de Lénine et Zinoviev, Staline fit un rapport sur le « mouvement national et les régiments nationaux ». Sous l’influence de l’éveil des nationalités opprimées, les unités de l’armée active avaient spontanément commencé à se regrouper selon leur nationalité : il était apparu des régiments ukrainiens, musulmans, polonais, etc. Le Gouvernement provisoire avait ouvert la lutte contre la « désorganisation de l’armée » ; dans ce domaine aussi les bolchéviks prenaient la défense des nationalités opprimées. Le discours de Staline n’a pas été conservé. Il est d’ailleurs douteux qu’il ait contenu quoi que ce soit de nouveau.

Le premier congrès panrusse des Soviets s’ouvrit le 3 juin et dura presque trois semaines. Quelques dizaines de délégués bolchévistes venus de province, noyés dans la masse des conciliateurs, formaient un groupe assez hétérogène, encore bien loin d’être affranchi de l’état d’esprit qui régnait en mars. Il n’était pas facile de les diriger. C’est précisément à ce moment-là que se rapporte une remarque intéressante d’un populiste déjà connu de nous, qui avait jadis observé Koba à la prison de Bakou. « Je voulus à tout prix comprendre le rôle de Staline et de Sverdlov dans le parti bolchéviste », écrivit Véréchtchak en 1928. « Alors que Kaménev, Zinoviev, Noguine et Krylenko étaient assis à la table du bureau du congrès et que Lénine, Zinoviev et Kaménev intervenaient comme orateurs, Sverdlov et Staline dirigeaient silencieusement la fraction bolchéviste. C’était une force tactique. C’est là que je sentis pour la première fois toute l’importance de ces hommes. »Véréchtchak ne s’est pas trompé. Staline était très précieux dans le travail de coulisses pour la préparation de la fraction aux votes. Il ne recourait pas toujours à des arguments de principe, mais il savait être persuasif auprès des dirigeants moyens, ceux venus de province. Cependant, même dans ce travail, la première place appartenait à Sverdlov, président permanent de la fraction bolchéviste au congrès.

Entre temps, la préparation « morale » de l’offensive se menait dans l’armée, préparation qui énervait les masses, aussi bien à l’arrière qu’au front. La fraction bolchéviste protesta résolument contre l’aventure militaire, prédisant une catastrophe. La majorité du congrès soutenait Kérensky. Les bolchéviks tentèrent d’y répondre par une manifestation de rue. Lorsque la question fut discutée, des désaccords apparurent. Volodarsky, principale force du comité de Pétrograd, n’était pas convaincu que les ouvriers sortiraient dans la rue. Les présidents de l’organisation militaire affirmaient que les soldats ne sortiraient pas sans armes. Staline pensait que « la fermentation parmi les soldats est un fait ; parmi les ouvriers, il n’y a pas d’état d’esprit aussi marqué », mais croyait malgré tout qu’il était nécessaire d’offrir une résistance au gouvernement. En fin de compte la manifestation fut fixée au dimanche 10 juin. Les conciliateurs s’alarmèrent et, au nom du congrès, interdirent la manifestation. Les bolchéviks se soumirent. Mais, effrayé de l’impression produite sur les masses par cette interdiction, le congrès lui-même décida une manifestation générale pour le 18 juin. Le résultat fut inattendu : toutes les usines et tous les régiments parurent avec des pancartes bolchévistes. Un coup irréparable fut porté à l’autorité du congrès. Les ouvriers et les soldats de la capitale sentirent leur force. Deux semaines plus tard, ils tentèrent de l’éprouver. Ainsi surgirent les « journées de Juillet », la ligne de démarcation la plus importante entre les deux révolutions.

Le 4 mai, Staline avait écrit dans la Pravda : « La révolution croît en étendue et en profondeur... La province marche en tête du mouvement. Si dans les premiers jours de la révolution Pétrograd était en avant, maintenant, il commence à se laisser dépasser. » Exactement deux mois plus tard, les « journées de Juillet » révélèrent que la province était extrêmement en arrière de Pétrograd. Dans son appréciation, Staline n’avait pas en vue les masses, mais les organisations. « Les soviets de la capitale, remarquait déjà Lénine à la conférence, d’avril, se trouvent politiquement dans une plus grande dépendance envers le pouvoir central bourgeois que ceux de province. » Alors que le Comité exécutif central tâchait de toutes ses forces de concentrer le pouvoir dans les mains du gouvernement, en province les soviets, menchévistes ou socialistes-révolutionnaires par leur composition, s’étaient assez souvent emparés du pouvoir, pour ainsi dire, malgré eux et tentaient même de régler la vie économique. Mais le « retard » des institutions soviétiques dans la capitale venait précisément du fait que le prolétariat de Pétrograd était déjà fort en avant et avait effrayé la démocratie petite-bourgeoise par le radicalisme de ses revendications. Lorsque la question de la manifestation de juillet fut discutée au Comité central, Staline pensait que les ouvriers n’avaient guère envie de se battre. Les journées de Juillet réfutèrent également cette affirmation : en dépit de l’interdiction des conciliateurs et même malgré les avertissements du parti bolchéviste, le prolétariat fit irruption dans la rue, la main dans la main avec la garnison. Les deux erreurs de Staline sont bien de lui : il ne respirait pas l’atmosphère des réunions ouvrières, n’était pas lié aux masses et n’avait pas confiance en elles. Les informations dont il disposait lui venaient à travers l’appareil. Cependant, les masses étaient incomparablement plus révolutionnaires que le parti, lequel, à son tour, était plus révolutionnaire que les membres de ses comités. Comme en d’autres circonstances, Staline exprimait la tendance conservatrice de l’appareil, non la force dynamique des masses.

Au début de juillet, Pétrograd était déjà complètement du côté des bolchéviks. Pour familiariser le nouvel ambassadeur français avec la situation dans la capitale, le journaliste Claude Anet lui montrait, de l’autre côté de la Néva, le quartier de Vyborg, où étaient concentrées les plus grandes usines : « Là, Lénine et Trotsky règnent en maîtres. » Les régiments de la garnison étaient bolchévistes ou penchaient vers les bolchéviks. « Si Lénine et Trotsky veulent prendre Pétrograd, qui les en empêchera ? » Cette manière de caractériser la situation était exacte. Mais il était encore impossible de prendre le pouvoir, car, en dépit de ce que Staline avait écrit en mai, la province était considérablement en arrière de la capitale.

Le 2 juillet, à la conférence des bolchéviks de Pétrograd, où Staline représentait le Comité central, deux mitrailleurs excités parurent avec une déclaration disant que leur régiment avait décidé de sortir immédiatement dans la rue l’arme à la main. La conférence recommande de renoncer à la manifestation. Au nom du Comité central, Staline confirme la décision de la conférence. Pestkovsky, un des collaborateurs de Staline, oppositionnel repenti, évoqua le souvenir de cette conférence treize ans plus tard : « C’est là que je vis Staline pour la première fois. La pièce dans laquelle se tenait la conférence ne pouvait contenir tous les assistants : une partie du public suivait le déroulement des débats dans un corridor, par une porte ouverte. C’est dans cette partie du public que j’étais et c’est pourquoi j’entendis mal les rapports... Staline intervint au nom du Comité central. Comme il ne parlait pas fort, du corridor je ne comprenais pas grand­-chose. Je ne fis attention qu’à un seul point : chaque phrase de Staline était tranchante et bien marquée, les affirmations se distinguaient par la clarté des formules... » Les membres de la conférence se dispersèrent dans les régiments et les usines pour retenir les masses de manifester. « A cinq heures, rapporta Staline après les évènements, à la séance du Comité exécutif central, je déclarai officiellement, au nom du Comité central et de la conférence, que nous avions décidé de ne pas manifester. » Néanmoins, à six heures, la manifestation se développait. « Le parti avait-il le droit de se laver les mains... et de rester à l’écart ? ... En tant que parti du prolétariat, nous devions participer à sa manifestation et lui donner un caractère pacifique et organisé, sans avoir pour but la prise armée du pouvoir. » Quelque temps plus tard, Staline déclara au congrès du parti à propos des journées de juillet : « Le parti ne voulait pas de manifestation, le parti voulait attendre que la politique de l’offensive au front se fût discréditée. Néanmoins, une manifestation spontanée eut lieu, provoquée par le désarroi du pays, les ordres de Kérensky, l’envoi d’unités du front. » Le Comité central décida de donner à la manifestation un caractère pacifique. « A la question, posée par les soldats, de savoir s’il était impossible de sortir armés, le Comité central répondit qu’il ne fallait pas sortir avec les armes. Les soldats, pourtant, dirent qu’il était impossible de sortir sans armes..., qu’ils ne prendraient les armes avec eux que pour se défendre. » Ici, cependant, nous rencontrons le témoignage énigmatique de Démian Biédny. Sur un ton très prudent, le poète lauréat racontait en 1929, comment, au local de la Pravda, Staline fut appelé de Cronstadt par téléphone et comment, en réponse à la question qui lui fut posée de savoir s’il fallait sortir avec ou sans armes, Staline répondit : « Les fusils ? ... Vous le savez mieux que nous, camarades... Nous autres, écrivains, nous trimbalons toujours nos armes, les crayons, avec nous... Et pour ce qui est de vos armes vous devez le savoir mieux que nous !... » Le récit semble-t-il, a été stylisé. Mais on y sent un grain de vérité. Staline était, en général, enclin à sous-estimer la disposition des ouvriers et des soldats à la lutte, il était toujours méfiant à l’égard des masses. Mais, là où la lutte s’engageait, que ce fût sur une place de Tîflis, dans la prison de Bakou ou dans les rues de Pétrograd, il s’efforçait toujours de lui donner le caractère le plus vif. La décision du Comité central ? On pouvait toujours la tourner prudemment avec une histoire de crayons. Il ne faut cependant pas exagérer l’importance de cet épisode : la question venait, semble-t-il, du Comité du parti à Cronstadt : quant aux marins, ils seraient de toute façon sortis avec leurs armes. Sans aller jusqu’à l’insurrection, les journées de Juillet dépassèrent les cadres d’une manifestation. Il y eut des coups de feu tirés par des provocateurs, de fenêtres ou de toits, il y eut des conflits armés, sans plan ni but bien clair, mais avec de nombreux tués et blessés, il y eut la prise épisodique de la forteresse Pierre-et-Paul par les marins de Cronstadt, il y eut le siège du palais de Tauride. Les bolchéviks se trouvaient les maîtres absolus dans la rue, mais ils se détournèrent consciemment de l’insurrection comme d’une aventure. « Nous pouvions prendre le pouvoir les 3 et 4 juillet, dit Staline à la conférence de Pétrograd, ... mais le front, la province, les soviets se seraient dressés contre. nous. Un pouvoir qui ne se serait pas appuyé sur la province se serait trouvé sans mains ni pieds. » Dépourvu de tout but immédiat, le mouvement se mit à reculer. Les ouvriers retournaient aux usines, les soldats aux casernes. Restait la question de la forteresse Pierre-et-Paul, où les marins de Cronstadt étaient toujours installés. « Le Comité central me délégua à la forteresse Pierre-­et-Paul, raconta Staline, où je réussis à convaincre les marins présents de ne pas accepter le combat... En tant que représentant du Comité exécutif central, j’allai avec [le menchévik] Bogdanov voir [le commandant des troupes] Kozmine. Il avait tout préparé pour le combat... Nous le convainquîmes de ne pas recourir à la force armée... Il était évident pour moi que l’aile droite voulait du sang, pour donner une "leçon" aux ouvriers, aux soldats et aux marins. Nous les empêchâmes de réaliser leur désir. Le succès de la mission, si délicate, remplie par Staline ne fut possible que parce qu’il n’était pas une figure haïe des conciliateurs : leur haine se tournait contre d’autres personnes. Il sait en outre mieux que nul autre, c’est incontestable, prendre dans ces pourparlers le ton d’un bolchévik mûr et modéré, évitant les excès et enclin à la conciliation. En tout cas, il ne mentionna pas ses conseils aux marins avec l’histoire des « crayons ».

Contre toute évidence, les conciliateurs déclarèrent que la manifestation de Juillet avait été une insurrection armée et accusèrent les bolchéviks de conspiration. Le mouvement déjà terminé, des troupes réactionnaires arrivèrent du front. La presse publia une information qui, invoquant des « documents » du ministre de la Justice, Péréverzev, disait que Lénine et ses collaborateurs étaient des agents avérés de l’état-major allemand. Vinrent des jours de calomnie, de persécution et de confusion. Les bureaux de la Pravda furent mis à sac. Les autorités lancèrent des mandats d’arrêt contre Lénine, Zinoviev et autres bolchéviks coupables d’« insurrection ». La bourgeoisie et la presse conciliatrice réclamaient sur un ton menaçant, que les coupables se livrassent aux mains de la justice. Il y eut des conférences au Comité central bolchéviste : Lénine devait-il se présenter aux autorités, afin de livrer un combat public à la calomnie, où se cacher ? Les vacillations inévitables lors d’un changement de situation aussi brusque, ne manquèrent pas. La question litigieuse et de savoir si l’affaire irait jusqu’à une instruction judiciaire publique. Dans la littérature soviétique, la question de savoir qui « sauva » alors Lénine et qui voulut le « perdre » n’occupe pas peu de place. Démian Biédny raconta autrefois comment il se hâta d’aller voir Lénine en automobile et l’exhorta à ne pas imiter le Christ, qui « s’était livré lui-même aux mains de ses ennemis ». Bontch-Brouiévitch, ancien haut fonctionnaire des Affaires étrangères, réfuta directement ses ami, en racontant dans la presse que Démian Biédny passa les heures critiques chez lui, dans sa villa de Finlande. L’indication hautement significative que l’honneur d’avoir convaincu Lénine « revenait à d’autres camarades » montrait clairement que Bontch était obligé de contrarier son proche ami pour donner satisfaction à quelqu’un de plus influent. Dans ses Mémoires, Kroupskaïa raconte ce qui suit : « Le 7, j’allai voir Ilitch dans l’appartement des Allilouïev avec Maria Ilinitchna [la sœur de Lénine]. C’était précisément le moment où Lénine hésitait. Il donnait des arguments en faveur de la nécessité de comparaître devant un tribunal. Marta Ilinitchna lui répliquait avec chaleur. . "Grégory [Zinoviev] et moi, nous avons décidé de comparaître, va et dis-jl à Kaménev", me dit Ilitch. Je me dépêchai. "Disons­-nous adieu" dit Vladimir Ilitch en m’arrêtant, "peut-être ne nous reverrons-nous plus". Nous nous embrassâmes. J’allai chez Kaménev et lui fis la commission de Vladimir Ilitch. Le soir, Staline et d’autres convainquirent Ilitch de ne pas comparaître devant le tribunal et sauvèrent ainsi sa vie. » Avant Kroupskaïa, Ordjonikidzé avait décrit avec plus de détails ces heures fébriles : « Une persécution enragée de nos chefs commença... Quelques-uns de nos camarades considéraient que Lénine ne pouvait se cacher, qu’il devait comparaître... C’était l’opinion de nombreux bolchéviks en vue. Je me rencontrai avec Staline au palais de Tauride. Nous allâmes ensemble voir Lénine... » La première chose qui saute aux yeux, c’est qu’aux heures de la « persécution enragée de nos chefs », Ordjonikidzé et Staline se rencontrent tranquillement au palais de Tauride, quartier général de l’ennemi et le quittent sans être inquiétés. A l’appartement d’Allilouïev la même discussion reprend : se livrer ou se cacher ? Lénine supposait qu’il n’y aurait pas de procès public. Celui qui s’exprimait le plus catégoriquement de tous contre l’idée que Lénine se constituât prisonnier, c’était Staline : « Les junkers [1] ne vous laisseraient pas aller jusqu’à la prison, ils vous tueraient en route... » A ce moment-là paraît Stassova, qui apporte la nouvelle rumeur que Lénine, selon des documents du département de la police, est un provocateur. « Ces mots produisirent sur Ilitch une impression incroyablement forte. Un tressaillement nerveux traversa son visage et il déclara avec la plus grande résolution qu’il lui fallait aller en prison. » Ordjonikidzé et Noguine sont envoyés au palais de Tauride pour obtenir des partis dirigeants des garanties « qu’Ilitch ne sera pas lynché ... par les junkers ». Mais les menchéviks effrayés cherchaient des garanties pour eux-mêmes. Staline déclara dans un rapport à la conférence de Pétrograd : « Je posai personnellement la question à Lieber et à Anissimov [menchéviks, membres du Comité exécutif central] et ils me répondirent qu’ils ne pouvaient donner de garanties. » Après cette reconnaissance dans le camp ennemi, il fut décidé que Lénine partirait de Pétrograd et se cacherait dans une profonde clandestinité. « Staline se chargea d’organiser le départ de Lénine. »

Il fut révélé, par la suite, combien les adversaires de la soumission volontaire de Lénine aux autorités avaient raison, et cela par le récit du commandant des troupe le général Polovtsev. « L’officier qui partait pour Térioki [Finlande] avec l’espoir d’attraper Lénine me demanda si je désirais avoir ce monsieur entier ou en morceaux... Je lui répondis avec un sourire que les personnes arrêtées essaient parfois de s’enfuir. » Pour les organisateurs de la farce judiciaire, il ne s’agissait pas de rendre « justice », mais d’attraper et de tuer Lénine, comme furent tués, deux ans plus tard, Allemagne, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. L’idée de l’inévitabilité d’une exécution sommaire s’installa dans la tête de Staline plus solidement que dans celle des autres : un tel dénouement correspondait entièrement à son propre caractère. Il était, en outre, fort peu enclin à se préoccuper de ce que dirait l’« opinion publique ». D’autres, y compris Lénine et Zinoviev, hésitaient. Au cours de la journée, Noguine et Lounatcharsky devinrent, de partisans qu’ils en avaient été, des adversaires de la soumission volontaire. Staline fut le plus ferme et se trouva avoir raison.

Considérons maintenant ce que l’historiographie soviétique moderne a fait de cet épisode dramatique. « Les menchéviks, les socialistes-révolutionnaires et Trotsky, qui devint par la suite un bandit fasciste », écrit une publication officielle de 1938, « réclamaient la comparution volontaire de Lénine devant le tribunal. Les mercenaires fascistes Kaménev et Rykov, aujourd’hui démasqués comme ennemis du peuple, étaient pour la soumission volontaire de Lénine. Staline leur offrit une vive résistance », etc. En réalité, je ne pris personnellement aucune part aux conférences, car j’étais moi-même obligé de me cacher en ces heures-là. Le 10 juillet, j’adressai au gouvernement des menchéviks et socialistes-révolutionnaires une déclaration écrite de complète solidarité avec Lénine, Zinoviev et Kaménev, et je fus arrêté le 22 juillet. Dans une lettre à la conférence de Pétrograd, Lénine jugea nécessaire de noter particulièrement que Trotsky « s’est trouvé à la hauteur de sa tâche dans les difficiles journées de Juillet ». Staline ne fut pas arrêté et ne fut même pas formellement impliqué dans l’affaire pour la bonne raison qu’il n’existait politiquement ni pour les autorités ni pour l’opinion publique. Dans la campagne engagée contre Lénine, Zinoviev, Kaménev, Trotsky et autres, Staline est à peine nommé dans la presse, quoiqu’il fût rédacteur en chef de la Pravda et signât ses articles de son nom. Nul n’avait remarqué ces articles ni ne s’était intéressé à leur auteur.

Lénine se cacha d’abord dans l’appartement d’Allilouïev, puis partit pour Sestroretsk, chez l’ouvrier Emélianov, en qui il avait une confiance absolue et à qui, sans le nommer, il fait une allusion pleine de respect dans un de ses articles. « Lors du départ de Vladimir Ilitch pour Sestroretsk - c’était le 11 juillet au soir - le camarade Staline et moi, raconte Allilouïev, accompagnâmes Ilitch à la gare de Sestroretsk. Pendant son séjour dans une baraque à Razliv et ensuite en Finlande, Vladimir Ilitch envoya de temps en temps par mon intermédiaire des notes à Staline ; on me les apportait à mon appartement et, comme il fallait y répondre immédiatement, en août Staline vint habiter chez moi... et s’installa dans la chambre où Vladimir Ilitch s’était caché pendant les journées de Juillet. » C’est là, semble-t-il, qu’il fit la connaissance de sa future femme, la fille d’Allilouïev, Nadejda, alors encore une toute jeune fille. Un autre ouvrier bolchéviste de l’appareil, Rakhia, Finnois russifié, a raconté dans la presse comment Lénine le chargea une fois d’« amener Staline le lendemain soir. Je devais trouver Staline à la rédaction de la Pravda... Ils eurent une conversation fort longue, Vladimir Ilitch demandait des détails sur tout ; Staline fut, dans cette période, avec Kroupskaïa, un chaînon important entre le Comité central et Lénine, qui avait en lui une confiance absolue en tant que conspirateur prudent. D’ailleurs toutes les circonstances conduisaient naturellement Staline à jouer ce rôle. Zinoviev se cachait, Kaménev et Trotsky étaient en prison, Sverdlov se tenait au centre du travail d’organisation, Staline était plus libre et moins observé par la police. Dans la période de réaction qui suivit les journées de Juillet, le rôle de Staline en général, s’accroît considérablement. Pestkovsky, déjà connu de nous, écrit dans ses Souvenirs apologétiques à propos de l’activité de Staline en été 1917 : « Les larges masses ouvrières de Pétrograd connaissaient alors peu Staline. Il ne recherchait pas la popularité. Sans talent oratoire, il évitait d’apparaître aux meetings. Mais aucune conférence du parti, aucune importante assemblée consacrée aux questions d’organisation ne se tenait sans une intervention politique de sa part. Aussi les militants du parti le connaissaient-ils bien. Quand se posa la question des candidats bolchévistes de Pétrograd à l’Assemblée constituante, la candidature de Staline fut mise à l’une des premières places sur l’initiative des militants du parti. » Le nom de Staline se trouvait au sixième rang sur la liste de Pétrograd... En 1930, on jugeait encore necessaire d’expliquer le manque de popularité de Staline par l’absence chez lui de « talent oratoire ». Aujourd’hui une telle phrase serait absolument impossible : Staline est proclamé l’idole des ouvriers de Pétrograd et un classique de l’art oratoire. Mais il est vrai que, sans paraître devant les masses, Staline, accomplit avec Sverdlov, en juillet et août, un travail extrêmement lourd de responsabilité dans l’appareil : dans les assemblées, les conférences, dans les relations avec le comité de Pétrograd, etc.

Sur la direction du parti en cette période, Lounatcharsky écrivit en 1923 : « Avant les journées de Juillet, Sverdlov constituait, pour ainsi dire, l’état-major des bolchéviks, dirigeant tous les événements avec Lénine, Zinoviev et Staline. Dans les journées de Juillet, il passa au premier plan. » C’était exact. Au milieu des ravages cruels qui s’abattirent sur le parti, ce petit homme brun à pince-nez se conduisit comme si rien de spécial ne se passait : il assignait comme toujours leurs tâches aux militants, encourageait ceux qui avaient besoin d’encouragement, donnait des conseils et, s’il le fallait, des ordres. Il fut le véritable « secrétaire général » dans l’année de la révolution, quoiqu’il ne portât pas ce titre. Mais il était le secrétaire d’un parti dont le dirigeant politique incontesté, Lénine, se trouvait dans la clandestinité. De Finlande, celui-ci envoyait des articles, des lettres, des projets de résolution sur toutes les questions fondamentales de la politique. Quoique la distance lui fit plus d’une fois commettre des erreurs de tactique, elle lui permit de déterminer d’autant plus sûrement la stratégie du parti. La direction quotidienne reposait sur Sverdlov et Staline, qui étaient les membres les plus influents du Comité central restés en liberté. Entre temps, le mouvement des masses s’était extrêmement affaibli. Le parti se trouvait à demi dans l’illégalité. Le poids spécifique de l’appareil s’était accru à l’avenant. A l’intérieur de l’appareil, le rôle de Staline avait automatiquement grandi. Cette loi s’observe invariablement à travers toute sa biographie politique, dont elle constitue, pour ainsi dire, le principal ressort.

La défaite de Juillet était directement celle des ouvriers et des soldats de Pétrograd, dont le soulèvement s’était heurté, en fin de compte, au retard relatif de la province. C’est pourquoi le découragement des masses fut plus profond dans la capitale qu’ailleurs ; mais il ne dura que quelques semaines. L’agitation publique reprit dès le 20 juillet, quand trois révolutionnaires courageux parurent à de modestes meetings dans différents quartiers de la ville : Sloutsky, plus tard tué par les Blancs en Crimée, Volodarsky, tué par le socialistes-révolutionnaires à Pétrograd, et Ievdokimov, tué par Staline en 1936. Après avoir perdu quelques compagnons de route occasionnels, à la fin du mois le parti fit de nouvelles recrues.

Les 21 et 22 juillet se tint à Pétrograd une conférence d’une importance exceptionnelle qui resta ignorée de autorités et de la presse. Après l’échec tragique de l’aventure qu’avait été l’offensive militaire, des délégués du front se mirent à arriver de plus en plus souvent dans la capitale, apportant des protestations contre l’étouffement des libertés dans l’armée et contre la continuation de la guerre. On ne les recevait pas au Comité exécutif car les conciliateurs n’avaient rien à leur dire. Le nouveaux arrivés du front liaient connaissance l’un avec l’autre dans les couloirs et les salles des pas perdus et prononçaient de vigoureux mots de soldats sur les grands seigneurs du Comité exécutif central. Les bolchéviks, qui savaient pénétrer partout, conseillaient aux délégués, déconcertés et irrités, de procéder à un échange d’idées avec les ouvriers, les soldats et les marins de la capitale. A la conférence qui surgit ainsi participèrent les représentants de vingt-neuf régiments du front, de quatre-vingt-dix usines de Pétrograd, des marins de Cronstadt et des garnisons des alentours. Ceux du front parlaient de l’offensive absurde, du carnage et de la collaboration des commissaires conciliateurs avec les officiers réactionnaires, qui, de nouveau, redressaient la tête. Bien que la majorité de ceux du front continuassent, semblait-il, à se considérer socialistes-révolutionnaires, la résolution bolchéviste, pourtant acerbe, fut adoptée unanimement. De Pétrograd, les délégués retournèrent dans les tranchées, devenus des agitateurs irremplaçables de la révolution ouvrière et paysanne. A l’organisation de cette conférence remarquable, Sverdlov et Staline jouèrent, semble-t-il, le rôle dirigeant.

La conférence de Pétrograd, qui avait tenté en vain de retenir les masses de manifester, traîna, après une longue interruption, jusqu’à la nuit du 20 juillet. Le déroulement de ses travaux est très instructif pour comprendre le rôle de Staline et sa place dans le parti. Les questions d’organisation étaient dirigées au nom du Comité central par Sverdlov, mais dans le domaine de la théorie et des grands problèmes de la politique il cédait la place à d’autres, sans prétention excessive comme sans fausse modestie. Le thème principal de la conférence fut l’estimation de la situation politique telle qu’elle s’était formée après la défaite de Juillet. Volodarsky, membre dirigeant du Comité de Pétrograd, déclara dès le début même : « Au moment présent, seul Zinoviev peut être rapporteur... On voudrait bien entendre Lénine... » Personne ne mentionna le nom de Staline. Mais là conférence, interrompue par le mouvement des masses, ne reprit que le 16 juillet. Zinoviev et Lénine se cachaient, et le principal rapport politique échut à Staline, qui parla en tant que rapporteur suppléant. « Il est clair pour moi, dit-il, qu’au moment présent la contre-révolution nous a vaincus, isolés, nous sommes trahis par les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, calomniés... » La victoire de la contre­-révolution bourgeoise formait le point de départ du rapporteur. Pourtant, cette victoire était instable ; tant que le désarroi économique ne sera pas surmonté, tant que les paysans n’auront pas reçu la terre, « il se produira inévitablement des crises, les masses sortiront plus d’une fois dans la rue, il se produira des combats de plus en plus décisifs. La période pacifique de la révolution est terminée... ». Aussi le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets ! » avait-il désormais perdu tout contenu réel. Les soviets aux mains des conciliateurs aidaient la contre-révolution militaire bourgeoise à écraser les bolchévik, à désarmer les ouvriers et les soldats et ainsi se privaient eux-mêmes de tout pouvoir réel. La veille encore ils pouvaient écarter le Gouvernement provisoire par un simple décret, à l’intérieur des soviets les bolchéviks pouvaient obtenir la prédominance par de simples réélections. Aujourd’hui, c’est déjà impossible. Avec l’aide des conciliateurs la contre-­révolution s’est armée. Les soviets eux-mêmes sont devenus une simple couverture de la contre-révolution... Il était ridicule de réclamer le pouvoir pour ces soviets-là ! « Il ne s’agit pas des institutions elles-mêmes, mais de la classe dont ces institutions font la politique. » Il ne peut plus être question de conquête pacifique du pouvoir. Il ne reste rien d’autre qu’à se préparer à l’insurrection année, laquelle deviendra possible quand les couches inférieures du village et, avec elles, le front, passeront du côté des ouvriers. A cette perspective stratégique audacieuse correspondaient des directives tactiques très prudentes pour la période immédiate. « Notre tâche est de rassembler des forces, de consolider les organisations existantes et d’empêcher les masses de passer à une offensive prématurée... C’est là la ligne tactique générale du Comité central. »

Sous une forme bien rudimentaire le rapport donnait une appréciation sagace d’une situation qui avait changé en quelques jours. Les débats ajoutèrent relativement peu à ce que le rapporteur avait dit. Ceux qui préparèrent, en 1927, les procès-verbaux pour la publication notèrent : « Les propositions fondamentales de ce rapport avaient été adoptées en accord avec Lénine, elles se conformaient à l’article de Lénine "Trois crises", qui n’avait pas encore pu être publié. » Les délégués savaient en outre, selon toute vraisemblance par Kroupskaïa, que Lénine avait écrit des thèses spéciales pour le rapporteur. « Un groupe de participants à la conférence, dit le procès-verbal, demande que les thèses de Lénine soient communiquées à la conférence. Staline déclare qu’il ne les a pas sur lui... » La demande des délégués était trop facile à comprendre : le changement d’orientation était si radical qu’ils voulaient entendre la voix même de Lénine. Mais, par contre, la réponse de Staline est incompréhensible : s’il avait simplement oublié les thèses chez lui, on pouvait les avoir à la séance suivante. Cependant les thèses ne furent pas apportées. On a l’impression qu’elles furent cachées à la conférence. Encore plus étonnant est le fait que les « thèses de Juillet », à la différence de tous les documents écrits par Lénine dans l’illégalité, ne sont pas parvenues jusqu’à nous. Comme Staline avait le seul exemplaire, il reste à supposer qu’il l’a perdu. Pourtant, lui-même ne parle pas de perte. Ceux qui rédigèrent les procès-verbaux expriment la supposition que les thèses furent écrites par Lénine dans l’esprit de ses articles « Trois crises » et « Sur les mots d’ordre », écrits avant la conférence, mais publiés après celle-ci à Cronstadt, où s’était maintenue la liberté de presse. En fait, la comparaison des textes montre que le rapport de Staline n’était qu’un simple exposé de ces deux articles, sans un seul mot original introduit par lui. Staline n’avait pas lu les articles eux-mêmes et ne soupçonnait évidemment pas leur existence, mais il s’appuyait sur les thèses, lesquelles étaient identiques aux articles quant au développement des idées. Et cette circonstance explique assez bien pourquoi le rapporteur « oublia » d’apporter à la conférence les thèses de Lénine et pourquoi ce document ne fut pas conservé. Le caractère de Staline ne rend pas seulement cette hypothèse admissible, mais l’impose directement. A la commission de la conférence, où eut lieu, semble-t-il, une lutte fort vive, Volodarsky, qui se refusait à reconnaître que la contre-révolution avait remporté une victoire complète en juillet, eut la majorité. La résolution sortie de la commission ne fut pas défendue devant la conférence par Staline, mais par Volodarsky. Staline ne demanda pas de présenter un co-rapport et ne participa pas aux débats. La confusion régnait parmi les délégués. La résolution de Volodarsky fut finalement approuvée par vingt-huit délégués contre trois, avec vingt-huit abstentions. Le groupe des délégués de Vyborg motiva son abstention en déclarant que « les thèses de Lénine n’ont pas été rendues publiques, et le rapporteur n’a pas défendu la résolution ». L’allusion à la dissimulation abusive des thèses était trop claire. Staline se tut. Il subit une double défaite, car il provoqua le mécontentement en cachant les thèses et ne sut pas rassembler une majorité en leur faveur.

Quant à Volodarsky, il continuait au fond à défendre le schéma bolchéviste de la révolution de 1905 : d’abord la dictature démocratique, puis l’inévitable rupture avec la paysannerie et, en cas de victoire du prolétariat, en Occident, la lutte pour la dictature socialiste. Staline, avec l’appui de Molotov et de quelques autres, défendit la nouvelle conception de Lénine : seule la dictature du prolétariat, s’appuyant sur les paysans les plus pauvres, assurera l’accomplissement des tâches de la révolution démocratique et ouvrira en même temps l’ère des transformations socialistes. Staline avait raison contre Volodarsky, mais ne savait comment le montrer. D’autre part, en se refusant à reconnaître que la contre-révolution bourgeoise avait remporté une victoire complète, Volodarsky se trouvait avoir raison contre Staline et contre Lénine. Nous rencontrerons à nouveau cette dispute au congrès du parti quelques jours plus tard. La conférence se termina par l’adoption d’un appel écrit par Staline « A tous les travailleurs ! », où il était dit entre autres : « ... Les mercenaires vendus et les lâches calomniateurs osent accuser ouvertement les chefs de notre parti de "trahison"... Jamais les noms de nos chefs n’ont été aussi chers à la classe ouvrière que maintenant, au moment où l’insolente canaille bourgeoise les couvre de boue ! » Outre Lénine, les principales victimes de la calomnie et de la persécution étaient Zinoviev, Kaménev et Trotsky. Leur nom était particulièrement cher à Staline quand la « canaille bourgeoise » les couvrait de boue.

La conférence de Pétrograd avait été, pour ainsi dire, la répétition générale du congrès du parti, lequel s’ouvrit le 26 juillet. A ce moment-là presque tous les soviets de quartier de Pétrograd étaient déjà dans les mains des bolchéviks. Dans les comités d’usine ainsi que dans les directions des syndicats l’influence des bolchéviks était devenue prédominante. La préparation pour ce qui était des questions d’organisation était concentrée les mains de Sverdlov. Mais c’est Lénine qui conduisait la préparation politique de son poste clandestin. Dans des lettres au Comité central et dans la presse bolchéviste, qui avait commencé à reparaître, il éclairait les différents aspects de la situation politique. C’est lui qui écrivit les projets de toutes les principales résolutions pour le congrès et, de plus, les arguments à employer furent soigneusement pesés dans des rencontres secrètes avec les futurs rapporteurs.

Le congrès fut convoqué sous le nom de congrès d’« unification », car il devait s’y réaliser l’entrée dans de l’organisation inter-districts de Pétrograd, à laquelle appartenaient Trotsky, loffé, Ouritsky, Riazanov, Lounatcharsky, Pokrovsky, Manouilsky, lourénev, Karakhan et d’autres révolutionnaires qui ont tous leur place dans l’histoire de la révolution soviétique. « Dans les années de guerre », dit une note aux Œuvres complètes de Lénine, « les interrayonnistes étaient proches du comité bolchéviste de Pétrograd », L’organisation comptait au moment du congrès quatre mille ouvriers environ. Des informations sur le congrès, qui se tenait semi-légalement dans deux quartiers ouvriers, filtrèrent dans la presse ; dans les sphères gouvernementales, on parla de disperser le congrès, mais finalement Kérensky jugea plus prudent de ne pas fourrer son nez dans le quartier de Vyborg. Pour l’opinion publique en général, le congrès était dirigé par des anonymes. Parmi les bolchéviks, participèrent au congrès Sverdlov, Boukharine, Staline, Molotov, Vorochilov, Ordjonikidzé, lourénev, Manouilsky... Au bureau étaient Sverdlov, Olminsky, Lomov, Iourénev et Staline. Même là où les figures les plus en vue du bolchévisme sont absentes, le nom de Staline se trouve à la dernière place. Le congrès décida d’envoyer un salut à « Lénine, Trotsky, Zinoviev, Lounatcharsky, Kaménev, Kollontaï et à tous les autres camarades arrêtés et persécutés ». Ils sont élus à un bureau d’honneur. L’édition de 1938 ne mentionne que l’élection de Lénine.

C’est Sverdlov qui fit le rapport sur le travail d’organisation du Comité central. Depuis la conférence d’Avril, le parti avait grandi de 80 000 à 240 000 membres, c’est-à-dire avait triplé. La croissance sous les coups de Juillet était saine. Le tirage de toute la presse bolchéviste étonne par son insignifiance : 320 000 exemplaires pour un pays immense ! Mais le milieu révolutionnaire est bon conducteur : les idées du bolchévisme se fraient la voie dans la conscience de millions d’hommes.

Staline répéta ses deux rapports, sur l’activité politique du Comité central et sur la situation dans le pays. A propos des élections municipales, auxquelles les bolchéviks avaient obtenu 20 % des voix dans la capitale, Staline déclara : « Le Comité central... rassembla toutes ses forces pour combattre aussi bien le cadets, principale force de la contre-révolution, que le menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, qui, bon gré mal gré les suivent. » Beaucoup d’eau avait coulé depuis la conférence de mars, lorsque Staline comptait les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires dans la « démocratie révolutionnaire » et confiait aux cadets la mission de « consolider » les conquêtes de la révolution.

La question de la guerre, du social-patriotisme, de l’effondrement de la Deuxième Internationale et des tendances dans le socialisme mondial fut, malgré la tradition, enlevée du rapport politique et confiée à Boukharine, car dans le domaine international Staline était tout simplement perdu. Boukharine montra que la campagne pour la paix au moyen d’une « pression » sur le gouvernement provisoire et les autres gouvernements de l’Entente avait complètement fait faillite et que seul le renversement du Gouvernement provisoire pouvait rendre plus proche la liquidation démocratique de la guerre. Immédiatement après Boukharine, Staline fit le rapport sur les tâches du parti. Les débats se déroulèrent en même temps sur les deux rapports, quoiqu’il s’avérât qu’il n’y avait pas accord complet entre les deux rapporteurs.

« Quelques camarades, déclara Staline, disent qu’il est utopique de poser la question de la révolution socialiste, le capitalisme est faiblement développé chez nous. Ils auraient raison s’il n’y avait pas la guerre, s’il n’y avait pas la désorganisation, si les bases de l’économie nationale n’étaient pas ébranlées. Mais ces questions d’intervention dans la sphère économique se posent dans tous les Etats comme des questions inévitables... Au surplus, le prolétariat n’a eu nulle part des organisations aussi larges que les soviets... Tout cela a exclu la possibilité que les masses ouvrières n’intervinssent pas dans la vie économique. C’est là qu’est la véritable base qui permet de poser la question de la révolution socialiste chez nous en Russie. » L’argument principal étonne par son ineptie manifeste : si le faible développement du capitalisme rend utopique le programme de la révolution socialiste, la destruction, provoquée par la guerre, des forces productives ne doit pas rapprocher, mais au contraire éloigner encore plus l’ère du socialisme. En fait, la tendance à la transformation de la révolution démocratique en révolution socialiste ne résidait pas dans la destruction des forces productives par la guerre, mais dans la structure sociale du capitalisme russe. Cette tendance pouvait être découverte - et elle le fut - avant la guerre et indépendamment d’elle. La guerre rendit, certes, le développement révolutionnaire des masses infiniment plus rapide, mais ne changea nullement le contenu social de la révolution. Il faut dire, d’ailleurs, que Staline avait emprunté son argument à quelques remarques isolées et non développées de Lénine dont le but avait été de faire accepter par les vieux cadres la nécessité de réarmer le parti.

Dans les débats, Boukharine tenta de défendre en partie le vieux schéma du bolchévisme : dans la première révolution le prolétariat russe marche la main dans la main avec la paysannerie au nom de la démocratie, dans le seconde révolution la main dans la main avec le prolétariat européen au nom du socialisme. « En quoi consiste la perspective de Boukharine, répliqua Staline. A son avis, dans la première étape nous allons à la révolution paysanne. Mais elle ne peut manquer de... coïncider avec la révolution ouvrière. Il est impossible que la classe ouvrière, qui forme l’avant-garde de la révolution, ne lutte pas en même temps pour ses propres revendications. C’est pourquoi je considère le schéma de Boukharine irréfléchi. » C’était tout à fait juste. La révolution paysanne ne pouvait vaincre qu’en portant le prolétariat au pouvoir. Le prolétariat ne pouvait se maintenir au pouvoir sans commencer la révolution socialiste. Staline répéta contre Boukharine des considérations qui avaient été exposées pour la première fois au début de 1905 et qui, jusqu’en avril 1917, avaient été traitées d’« utopisme ». Quelques années plus tard, Staline oubliera, pourtant, les arguments répétés par lui au sixième congrès et ressuscitera, avec Boukharine, la formule de la « dictature démocratique », qui occupera une grande place dans le programme de l’Internationale communiste et jouera un rôle fatal dans le mouvement révolutionnaire de la Chine et d’autres pays.

La principale tâche du congrès fut de remplacer le mot d’ordre du passage pacifique du pouvoir aux soviets par celui de la préparation de l’insurrection armée. Pour cela il fallait comprendre avant tout le changement qui venait de se produire dans le rapport des forces. La direction générale de ce mouvement était évidente : du peuple vers la bourgeoisie. Mais il était bien plus difficile d’en fixer l’importance : seul un nouveau confit armé entre les classes pouvait mesurer le nouveau rapport des forces. Une telle vérification fut apportée à la fin d’août par la révolte du général Kornilov, qui révéla d’un seul coup que la bourgeoisie n’avait toujours pas d’appui dans le peuple, ni dans l’armée. Le changement survenu en juillet avait, par conséquent, un caractère superficiel et épisodique ; mais il n’en restait pas moins tout à fait réel : il était dès lors absurde de parler de transmission pacifique du pouvoir aux soviets. Ce qui préoccupait avant tout Lénine, lorsqu’il formulait la nouvelle orientation, c’était que le parti fît face aussi résolument que possible au nouveau rapport des forces. En un certain sens, il recourait à une exagération délibérée : sous-estimer la force de l’ennemi est plus dangereux que la surestimer. Mais l’appréciation exagérée provoqua une réaction au congrès, comme auparavant à la conférence de Pétrograd - d’autant plus que Staline donna aux idées de Lénine une expression simplifiée.

« La situation est claire, dit Staline, maintenant personne ne parle de double pouvoir. Si, auparavant, les soviets représentaient une force réelle, maintenant ils ne sont plus que des organes de ralliement des masses, mais sans aucun pouvoir. » Quelques délégués eurent tout à fait raison de répliquer qu’en juillet la réaction avait temporairement triomphé, mais que la contre-­révolution n’avait pas vaincu et que le double pouvoir n’avait pas encore été liquidé en faveur de la bourgeoisie. A ces arguments, Staline répondit, comme à la conférence par une phrase axiomatique : « En temps de révolution, la réaction n’existe pas. » En fait, l’orbite de toute révolution se compose de segments de courbes montantes et descendantes. La réaction vient de contre-coups dus à l’ennemi ou au retard de la masse elle-même, contre-coups qui rapprochent le régime des besoins de la classe contre-révolutionnaire, mais ne changent pas encore l’axe du pouvoir. Tout autre chose est la victoire de la contre-révolution : elle est inconcevable sans le transfert du pouvoir aux mains d’une autre classe. En Juillet, un transfert aussi décisif ne s’était pas encore produit. Historiens et commentateurs soviétiques continuent encore aujourd’hui à recopier de livre en livre les formules de Staline sans penser un instant à se poser cette question : si en juillet le pouvoir passa aux mains de la bourgeoisie, pourquoi celle-ci dut-elle, en août, recourir à l’insurrection ? Avant les événements de juillet, on appelait double pouvoir le régime dans lequel le Gouvernement provisoire n’était plus qu’un fantôme, alors que la force réelle se concentrait dans les soviets. Après les événements de Juillet, une partie du pouvoir réel passa des soviets à la bourgeoisie, mais une partie seulement : le double pouvoir ne disparut pas. C’est précisément cela qui détermina par la suite le caractère de l’insurrection d’Octobre.

« Si les contre-révolutionnaires réussissent à se maintenir un mois ou deux, dit Staline un peu plus loin, c’est uniquement parce que le principe de la coalition n’a pas disparu. Mais, comme les forces de la révolution se développent, des explosions se produiront et un moment viendra où les ouvriers se soulèveront et réuniront autour d’eux les couches pauvres de la paysannerie, brandiront le drapeau de la révolution ouvrière et ouvriront l’ère de la révolution socialiste en Occident. » Notons-le : la mission du prolétariat russe est d’ouvrir « l’ère de la révolution socialiste en Occident ». Ce sera la formule du parti dans les années qui suivent. Au fond, le rapport de Staline donne une estimation correcte de la situation et un pronostic correct : ce sont ceux de Lénine. Pourtant, il est impossible de ne pas noter que dans le rapport de Staline manque, comme toujours, l’enchaînement des idées. L’orateur affirme, proclame, mais ne prouve pas. Ses estimations sont faites à vue de nez ou empruntées toutes faites ; elles n’ont pas passé par le laboratoire de la pensée analytique et il ne s’est pas établi entre elles ce lien organique qui, de lui-même, engendre les arguments, les analogies et les illustrations nécessaires. La polémique de Staline consiste à répéter des idées déjà exprimées, parfois sous la forme d’un aphorisme qui suppose prouvé précisément ce qui doit l’être. Souvent les arguments sont corsés de quelque grossièreté, surtout dans la conclusion, quand il n’y a plus de raison de craindre la réplique de l’adversaire.

Dans une publication de 1928, consacrée au sixième congrès, nous lisons : « Lénine, Staline, Sverdlov, Dzerjinsky et autres furent élus membres du Comité central. » A côté de Staline, seuls trois défunts sont nommés. Cependant, les procès-verbaux du congrès nous informent qu’au Comité central furent élus vingt et un membres et dix suppléants. Vu la situation semi-légale du parti les noms des personnes élues à un vote secret furent pas rendus publics au congrès, à l’exception des quatre qui avaient reçu le plus de voix : Lénine avec 133 voix sur 134, Zinoviev 132, Kaménev 131, Trotsky 131. A côté d’eux furent élus : Noguine, Staline, Sverdlov, Rykov, Boukharine, Ouritsky, Milioutine, Berzine, Boubnov, Dzerjinsky, Krestinsky, Mouranov, Smilga, Sokolnikov, Chaoumian. Les noms sont rangés selon le nombre des voix reçues. Parmi les suppléants, les noms de huit ont pu être établis : Lomov, loffé, Stassova, lakovléva, Djaparidzé, Kissélev, Préobrajensky, Skrypnik. Des vingt-neuf membres et suppléants quatre seulement, Lénine, Sverdlov, Dzerjinsky et Noguine, moururent de mort naturelle, Noguine étant d’ailleurs mis au rang d’ennemi du peuple après sa mort ; treize furent officiellement condamnés à mort ou disparurent sans laisser de traces, deux, loffé et Skrypnik, furent poussés au suicide par les persécutions ; trois, Ouritsky, Chaoumian et Djaparidzé, ne furent pas fusillés par Staline uniquement parce qu’ils avaient déjà été tués par les ennemis de classe, un, Artem, fut victime d’un accident, le sort de quatre nous est inconnu. Au total, le Comité central qui était appelé à diriger l’insurrection d’Octobre se composait presque aux deux tiers de « traîtres », si même on laisse ouverte la question de savoir comment auraient fini Lénine, Sverdlov et Dzerjinsky.

Le congrès prit fin le 3 août. Le lendemain, Kaménev sortit de prison. Non seulement il se montra dès lors systématiquement dans les institutions soviétiques, mais il exerça aussi une influence indubitable sur la politique générale du parti et sur Staline personnellement. Tous deux, quoique à des degrés différents, s’étaient adaptés à l’orientation nouvelle. Mais il n’était pas si facile pour eux de s’affranchir de leurs habitudes de pensée. Là où il le peut, Kaménev arrondit les angles de la politique de Lénine. Staline n’a rien contre, seulement, il ne veut pas se mettre en avant. Un conflit ouvert surgit au sujet de la conférence socialiste de Stockholm, dont l’initiative venait des sociaux-démocrates allemands. Les patriotes conciliateurs russes, toujours prêts à saisir un fétu de paille, considéraient cette conférence comme un important moyen de « lutte pour la paix ». Au contraire, Lénine, accusé de liaison avec l’état-major allemand, se dressa résolument contre toute participation à une entreprise derrière laquelle se trouvait, comme on le savait, le gouvernement allemand. A la séance du Comité exécutif central du 6 août, Kaménev intervint nettement en faveur de la participation à la conférence. Staline ne pensa même pas à défendre la position du parti dans Prolétarii [Le Prolétaire] (c’est ainsi que se nommait alors la Pravda). Au contraire, un violent article de Lénine contre Kaménev se heurta à l’opposition de Staline et ne parut dans la presse que dix jours plus tard, à la suite des réclamations persistantes de l’auteur et de son appel à d’autres membres du Comité central. Malgré tout, Staline n’appuya pas ouvertement Kaménev.

Immédiatement après la mise en liberté de Kaménev, une rumeur fut lancée dans la presse par le ministère démocratique de la Justice, selon laquelle il aurait eu des relations avec la police secrète tsariste. Kaménev réclama une enquête. Le Comité central chargea Staline de « parler avec Gotz [un des chefs socialistes-­révolutionnaires] au sujet d’une commission sur l’affaire Kaménev ». Nous avons déjà observé des missions de ce genre : « parler » avec le menchévik Bogdanov à propos des marins de Cronstadt, « parler » avec le menchévik Anissimov au sujet des garanties pour Lénine. Restant dans les coulisses, Staline convenait mieux que d’autres pour ce genre de missions délicates. De plus, le Comité central avait toujours la certitude que, dans des pourparlers avec des adversaires, Staline ne se laisserait pas tromper.

« Le sifflement reptilien de la contre-révolution, écrit Staline, le 13 août, à propos des calomnies contre Kaménev, se fait de nouveau entendre plus fort. De son coin l’hydre hideuse de la réaction lance son dard empoisonné. Elle piquera et se cachera de nouveau dans son antre obscur », etc. C’est dans le style des « caméléons » de Tiflis. Mais l’article n’est pas seulement intéressant par son style. « La hideuse persécution, la bacchanale de mensonges et de calomnies, la tromperie impudente, la basse fraude et la falsification, continue l’auteur, prennent des proportions jusqu’ici inconnues dans l’histoire... D’abord on essaya de faire passer des militants éprouvés de la révolution pour des espions allemands ; quand cela eut échoué, on voulut faire d’eux des espions tsaristes. Ainsi, des hommes qui ont consacré toute leur vie consciente à la cause de la lutte révolutionnaire contre le régime tsariste, on essaie maintenant de les faire passer pour... des valets du tsar... Le sens politique de tout cela est évident : les maîtres de la contre-révolution doivent à tout prix éliminer et ruiner Kaménev comme l’un des chefs reconnus du prolétariat révolutionnaire. » Malheureusement, cet article n’a pas figuré dans les pièces du procureur Vychinsky lors du procès de Kaménev en 1936.

Le 30 août, Staline publie, sans aucun avertissement de la rédaction, un article non signé de Zinoviev, intitulé « Ce qu’il ne faut pas faire », manifestement dirigé contre la préparation de l’insurrection. « Il faut regarder la vérité en face : il existe maintenant à Pétrograd bien des conditions qui favorisent l’apparition d’une insur­rection dans le genre de la Commune de Paris de 1871. » Sans nommer Zinoviev, Lénine écrit, le 3 septembre : « L’allusion à la Commune est très superficielle et même stupide... La Commune ne pouvait offrir d’un seul coup au peuple ce que les bolchéviks peuvent lui offrir s’ils prennent le pouvoir, à savoir la terre aux paysans, des propositions immédiates de paix. » Le coup contre Zinoviev atteignait par ricochet le rédacteur du journal. Mais Staline se tut. Il est prêt à soutenir anonymement une attaque contre Lénine venant de la droite. Mais il se garde bien d’intervenir lui-même. Au premier signe de danger, il se met à l’écart.

Il n’y a presque rien à dire de l’activité journalistique de Staline lui-même dans cette période. Il était rédacteur en chef de l’organe central, non parce qu’écrivain doué, mais parce qu’il n’était pas orateur et était en général incapable d’intervenir dans l’arène publique. Il n’écrivit pas un seul article qui attirât l’attention sur lui ; il ne présenta pas un seul problème nouveau pour la discussion ; il ne mit en circulation aucun mot d’ordre. Il commentait les événements en une langue impersonnelle dans le cadre des conceptions établies par le parti. Il était plutôt un fonctionnaire responsable du parti dans les bureaux du journal qu’un publiciste révolutionnaire.

La montée du mouvement des masses et la reprise de l’activité des membres du Comité central qui avaient été temporairement immobilisés écartèrent naturellement Staline de la position en vue qu’il avait occupée durant la période du congrès de juillet. Son activité se mène en vase clos, ignorée des masses, inaperçue des ennemis. En 1924, la Commission d’histoire du parti publia, en plusieurs volumes, une copieuse chronique de la révolution. Dans les 422 pages du volume IV, consacré à août et septembre, sont enregistrés tous les évènements, épisodes, conflits, résolutions, discours, articles qui méritent de retenir l’attention. Sverdlov, alors encore peu connu, est nommé trois fois dans ce volume, Kaménev 46 fois, Trotsky, qui passa août et le début de septembre en prison, 31 fois, Lénine, qui se trouvait dans l’illégalité, 16 fois, Zinoviev, qui partageait le sort de Lénine, 6 fois. Staline n’est pas mentionné une seule fois. Dans l’index, qui contient environ cinq cents noms, celui de Staline ne se trouve pas. Cela signifie que la presse n’a pas noté pendant ces deux mois un seul de ses actes, un seul de ses discours, et que nul de ceux qui jouèrent dans les événements un rôle plus en vue ne l’a nommé une seule fois.

Heureusement, par les procès-verbaux du Comité central conservés, certes pas entièrement, pendant sept mois (août 1917-février 1918), on peut suivre d’assez près le rôle de Staline dans la vie du parti, plus exactement, celle de son état-major. A des conférences et des congrès de toutes sortes sont délégués, vu l’absence de chefs politiques, Milioutine, Smilga, Glébov, figures peu influentes mais plus propres à intervenir publiquement. Le nom de Staline ne se rencontre pas souvent dans les décisions. Ouritsky, Sokolnikov et Staline sont chargés d’organiser une commission pour les élections à l’Assemblée constituante. Les mêmes sont aussi chargés de rédiger une résolution sur la conférence de Stockholm. Staline est chargé de mener des pourparlers avec une imprimerie pour le rétablissement de l’organe central. Encore une commission pour rédiger une résolution, etc. Après le congrès de juillet, on avait adopté la proposition de Staline d’organiser le travail du Comité central selon les principes d’une « stricte répartition des fonctions ». Pourtant, c’est plus facile à écrire qu’à faire : la marche des événements confondra encore longtemps les fonctions et renversera les décisions. Le 2 septembre, le Comité central nomme les comités de rédaction des revues hebdomadaires et mensuelle, tous deux avec la participation de Staline. Le 6 septembre, après la mise en liberté de Trotsky, Staline et Riazanov sont remplacés à la rédaction de la revue théorique par Trotsky et Kaménev. Mais même cette décision reste seulement dans les procès-verbaux. En fait, les deux revues ne parurent qu’une seule fois, et, de plus, les comités de rédaction réels ne coïncidèrent nullement avec ceux qui avaient été nommés.

Le 5 octobre, le Comité central crée une commission qui doit préparer pour le futur congrès un projet de programme du parti. La commission se compose de Lénine, Boukharine, Trotsky, Kaménev, Sokolnikov, Kollontaï. Staline n’en est pas membre. Non pas qu’il y eut quelque opposition à sa candidature, mais tout simplement parce que son nom ne vint à l’idée de personne quand il fut question d’élaborer le plus important document théorique du parti. Pourtant, la commission pour le programme ne se réunit pas une seule fois : à l’ordre du jour se trouvaient de tout autres tâches. Le parti mena l’insurrection et prit le pouvoir sans avoir de programme achevé. Ainsi, même dans les affaires purement intérieures du parti, les événements ne disposaient pas toujours des hommes conformément aux vues et aux plans de la hiérarchie du parti. Le Comité central crée des rédactions, des commissions, des comités de trois, de cinq, de sept, qui ne réussit pas à se réunir, alors que de nouveaux événements surgissent, et tout le monde oublie les décisions de la veille. De plus, les procès-verbaux, pour des considérations de conspiration, sont soigneusement cachés et nul ne les consulte.

Les absences relativement fréquentes de Staline retiennent l’attention. De vingt-quatre séances du Comité central en août, septembre et dans la première semaine d’octobre, il fut absent six fois ; pour les six autres séances la liste des présents manque. Cette irrégularité est d’autant moins explicable que Staline ne prenait aucune part au travail du soviet et du Comité exécutif central et n’allait pas aux meetings. Evidemment, lui-même n’attribuait nullement à sa participation aux séances du Comité central l’importance qu’il lui donne maintenant. Dans un certain nombre d’occasions son absence s’explique indubitablement par quelque affront reçu et l’irritation qu’il en a : quand il ne peut imposer sa volonté, il préfère ne pas se montrer et rêver mélancoliquement de revanche.

L’ordre dans lequel les membres du Comité central présents sont inscrits dans les procès-verbaux ne manque pas d’intérêt. Le 13 septembre : Trotsky, Kaménev, Staline, Sverdlov et autres. Le 15 septembre : Trotsky, Kaménev, Rykov, Noguine, Staline, Sverdlov et autres. Le 20 septembre : Trotsky, Ouritsky, Boubnov, Boukharine et autres (Staline et Kaménev sont absents). Le 21 septembre : Trotsky, Kaménev, Staline, Sokolnikov et autres., Le 23 septembre : Trotsky, Kaménev, Zinoviev, etc. (Staline est absent.) L’ordre des noms n’était évidemment pas réglementé et était parfois bouleversé. Mais, malgré tout, il n’était pas fortuit, surtout si l’on tient compte du fait que dans la période précédente, lorsque Trotsky, Kaménev et Zinoviev étaient absents, le nom de Staline se rencontre en première place dans quelques procès-verbaux. Ce sont là, évidemment, des détails, mais nous ne trouvons rien de plus important et, de plus, la vie quotidienne du Comité central aussi bien que la place que Staline y occupe se reflètent impartialement dans ces détails.

Plus l’envergure du mouvement est grande, moindre est cette place de Staline et plus il lui est difficile de se détacher parmi les membres ordinaires du Comité central. En octobre, mois décisif d’une année décisive, Staline est moins remarqué que jamais. Le Comité central tronqué, seule base d’appui de Staline, manque lui-même d’assurance en ces mois-là. Ses décisions sont trop souvent renversées par une initiative surgie hors de ses rangs. L’appareil du parti en général ne se sent pas le pied ferme dans la tourmente révolutionnaire. Plus l’influence des mots d’ordre bolchévistes s’étend et s’approfondit, plus il devient difficile aux membres des comités de maîtriser le mouvement. Plus les soviets tombent sous l’influence du parti, moins l’appareil de celui-ci y trouve de place. Tel est l’un des paradoxes de la révolution.

Reportant à l’année 1917 des conditions qui ne se formèrent que bien plus tard, lorsque les eaux furent rentrées dans leur lit, de nombreux historiens, même des plus consciencieux, présentent les choses comme si le Comité central avait dirigé directement la politique du soviet de Pétrograd, qui depuis le début de septembre était devenu bolchéviste. En fait il n’en était rien. Les procès-verbaux montrent sans l’ombre d’un doute qu’à l’exception de quelques séances plénières, auxquelles participèrent Lénine, Trotsky et Zinoviev, le Comité central ne joua pas de rôle politique. Il ne prit l’initiative dans aucune question d’importance. De nombreuses décisions du Comité central dans cette période restèrent en l’air, car elles se heurtaient à des décisions du soviet. Les plus importantes décisions du soviet furent mises en application avant que le Comité central ait pu les examiner. C’est seulement après la conquête du pouvoir, la fin de la guerre civile et l’établissement d’un régime régulier que le Comité central concentre peu à peu dans ses mains la direction de l’activité soviétique. C’est alors que vient le tour de Staline.

Notes

[1] Elèves des écoles militaires, l’équivalent des « saint-cyriens ». (N.d.T.)

Le 8 août, le Comité central ouvre une campagne contre la Conférence d’Etat convoquée à Moscou par Kérensky et grossièrement truquée en faveur de la bourgeoisie. La conférence s’ouvrit le 12 août sous le coup d’une grève générale de protestation de la part des ouvriers de Moscou. La force des bolchéviks, à qui l’entrée de la conférence avait été refusée, avait trouvé une expression plus réelle. La bourgeoisie était effrayée et furieuse. Après avoir abandonné, le 21, Riga aux Allemands, le commandant en chef Kornilov déclenche, le 25, sa marche sur Pétrograd, avec l’intention d’établir sa dictature personnelle. Kérensky, qui s’était trompé dans ses calculs sur Kornilov, déclare le commandant en chef « traître à la patrie ». Même à ce moment décisif, le 27 août, Staline ne paraît pas au Comité exécutif central. C’est Sokolnikov qui intervient au nom des bolchéviks. Il annonce que les bolchéviks sont prêts à s’entendre sur les mesures militaires à prendre avec les organes de la majorité soviétique. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires acceptent la proposition avec gratitude et grincements de dents, car les soldats et les ouvriers sont avec les bolchéviks. La liquidation rapide et sans effusion de sang de la rébellion de Kornilov rend complètement aux soviets le pouvoir qu’ils avaient partiellement perdu en juillet. Les bolchéviks reprennent le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! » Dans la presse, Lénine propose un compromis aux conciliateurs : que les soviets prennent le pouvoir et assurent une pleine liberté de propagande, et les bolchéviks resteront entièrement sur le terrain de la légalité soviétique. Les conciliateurs rejettent avec hauteur le compromis offert à gauche, ils cherchent avant tout des alliés à droite.

Le refus hautain des conciliateurs ne fait que renforcer les bolchéviks. Tout comme en 1905, la prépondérance que la première vague de la révolution avait accordée aux menchéviks disparaît rapidement dans une atmosphère de lutte des classes qui s’exacerbe. Mais à la différence de la première révolution, la croissance du bolchévisme coïncide, non pas avec le déclin du mouvement des masses, mais avec son essor. Au village, un procès qui est au fond le même prend une autre forme : du parti qui prédomine parmi la paysannerie, celui des socialistes-révolutionnaires, se détache une aile gauche qui essaie de se mettre au pas sur les bolchéviks. Les garnisons des grandes villes sont presque entièrement avec les ouvriers. « Oui, les bolchéviks ont travaillé assidûment et inlassablement », témoigne Soukhanov, menchévik de gauche. « Ils étaient avec les masses, à l’usine, quotidiennement, constamment... Les masses vivaient et respiraient avec les bolchéviks. Elles étaient dans les mains du parti de Lénine et de Trotsky. » Dans les mains du parti, mais non pas dans celles de son appareil.

Le 31 août, le soviet de Pétrograd adopta pour la première fois une résolution politique des bolchéviks. Refusant de s’avouer vaincus, les conciliateurs décidèrent de mesurer les forces une nouvelle fois. Le 9 septembre, le conflit fut nettement placé devant le soviet. Il y eut 414 voix pour l’ancien bureau et la politique de la coalition, 519 contre et 67 abstentions. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires récoltèrent le fruit de leur politique de conciliation avec la bourgeoisie. Le soviet salua le nouveau gouvernement de coalition avec une résolution présentée par le nouveau président, Trotsky. : « Le nouveau gouvernement... entrera dans l’histoire de la révolution comme un gouvernement de guerre civile... Le congrès panrusse des soviets créera un pouvoir véritablement révolutionnaire. » C’était une déclaration de guerre ouverte aux conciliateurs, qui avaient rejeté le « compromis ».

Le 14 septembre s’ouvrit à Pétrograd ce qu’on appela la Conférence démocratique, créée par le Comité exécutif central apparemment pour contrebalancer la Conférence d’Etat, mais en fait toujours pour sanctionner la même coalition, désormais en pleine décomposition. Les conciliateurs deviennent furieux. Quelques jours plus tôt Kroupskaïa était allée secrètement voir Lénine en Finlande. Dans le wagon rempli de soldats on ne parlait pas de coalition mais d’insurrection. « Quand je rapportai à Ilitch ces propos de soldats, son visage devint pensif et plus tard, bien qu’il parlât de tout autre chose, cet air pensif n’avait pas disparu de son visage. Il était clair qu’il parlait d’une chose, mais pensait à une autre, il pensait à l’insurrection, à la meilleure manière de la préparer. »

Le jour de l’ouverture de la Conférence démocratique - le plus vide de tous les pseudo-parlements de la démocratie - Lénine envoie au Comité central ses fameuses lettres : « Les bolchéviks doivent prendre le pouvoir » et « Marxisme et insurrection ». Cette fois-ci il réclame des actes immédiats : le soulèvement des régiments et des usines, l’arrestation du gouvernement et de la Conférence démocratique, la prise du pouvoir. Le plan est encore manifestement irréalisable, mais il donne une nouvelle direction à la pensée et à l’activité du Comité central. Kaménev demande au Comité de rejeter catégoriquement la proposition de Lénine, comme désastreuse. Craignant que les lettres ne parviennent au parti par-dessus la tête du Comité central, Kaménev rassemble six voix pour la destruction de tous les exemplaires, sauf un seul destiné aux archives. Staline propose d’« envoyer les lettres aux organisations les plus importantes et de leur suggérer de les discuter ». Un commentaire écrit bien plus tard déclare que la proposition de Staline « avait pour but d’organiser l’influence des comités locaux du parti sur le Comité central et de l’inciter à suivre les directives de Lénine ». S’il en avait été ainsi, Staline se serait levé pour défendre les propositions de Lénine et aurait opposé à la résolution de Kaménev la sienne propre. Mais il était loin de cette pensée. En province, les comités locaux étaient, en majorité, plus à droite que le Comité central. Leur envoyer les lettres de Lénine sans que le Comité central les eût approuvées signifiait se prononcer contre elles. Par sa proposition, Staline voulait tout simplement gagner du temps et avoir la possibilité, en cas de conflit, d’alléguer la résistance des comités. Les hésitations paralysaient le Comité central. Il fut décidé de renvoyer la question des lettres de Lénine à la séance suivante. Lénine attendait la réponse avec une impatience extrême. Cependant, à la séance suivante, qui ne se tint que cinq jours plus tard, Staline ne parut pas du tout et la question des lettres ne fut même pas mise à l’ordre du jour. Plus l’atmosphère est brûlante, plus Staline manœuvre froidement.

La Conférence démocratique avait décidé de mettre sur pied, d’accord avec la bourgeoisie, quelque semblant d’institution représentative, à laquelle Kérensky avait promis d’accorder des droits consultatifs. L’attitude à prendre envers le Conseil de la République, ou Préparlement, devint immédiatement pour les bolchéviks un problème tactique épineux : fallait-il y participer ou le laisser de côté tout en marchant à l’insurrection ? En tant que rapporteur du Comité central à la fraction bolchéviste de la Conférence démocratique, Trotsky mit en avant l’idée du boycott. Le Comité central, à peu près également divisé sur cette question litigieuse (9 voix pour le boycott, 8 contre), remit à la fraction le soin de régler la discussion. Pour présenter les points de vue opposés « deux rapports furent proposés : l’un de Trotsky, l’autre de Rykov ». « En fait, insistait Staline en 1925, il y eut quatre rapporteurs : deux pour le boycott du Préparlement (Trotsky et Staline) et deux pour la participation (Kaménev et Noguine). » C’est presque vrai : quand la fraction décida de mettre fin aux débats, elle laissa encore parler un seul représentant de chaque position : Staline pour les boycottistes et Kaménev (et non Noguine) pour les partisans de la participation. Rykov et Kaménev réunirent 77 voix ; Trotsky et Staline, 50. La défaite de la tactique du boycott fut l’œuvre de la province qui, en bien des endroits, ne s’était que récemment séparée des menchéviks.

Superficiellement, il pouvait sembler que les désaccords avaient un caractère secondaire. En fait, la question était de savoir si le parti se disposait à jouer le rôle d’opposition sur le terrain de la république bourgeoise ou s’il se poserait pour tâche la prise du pouvoir. Vu l’importance que cet épisode a pris dans l’historiographie officielle, Staline présenta les choses comme s’il avait été rapporteur. Un rédacteur obligeant ajouta de lui-même que Trotsky s’était prononcé pour « une position intermédiaire ». Dans les éditions ultérieures, le nom de Trotsky disparut complètement. La nouvelle Histoire déclare : « Staline intervint résolument contre la participation au Préparlement. » Cependant, outre le témoignage des procès-verbaux, celui de Lénine s’est aussi conservé : « Il faut boycotter le Préparlement », écrivait-il le 23 septembre. « Il faut aller... aux masses. Il faut leur donner un mot d’ordre juste et clair : chasser la bande bonapartiste de Kérensky avec son faux Préparlement. » Puis une note : « Trotsky est pour le boycott. Bravo, camarade Trotsky ! » Bien entendu, le Kremlin a officiellement ordonné d’éliminer de la nouvelle édition des Œuvres complètes de Lénine toute incartade de ce genre.

Le 7 octobre, la fraction bolchéviste quitta démonstrativement le Préparlement. « Nous nous adressons au peuple. Tout le pouvoir aux soviets ! » Cela équivalait à un appel à l’insurrection. Le même jour il fut décidé, à la séance du Comité central, de créer un « bureau d’information pour la lutte contre la contre-révolution ». Ce nom, nébuleux à dessein, recouvrait une tâche bien concrète : étudier et préparer l’insurrection. L’organisation de ce bureau fut confiée à Trotsky, Sverdlov et Boubnov. Vu le laconisme du procès-verbal et l’absence d’autres documents, l’auteur est ici contraint de faire appel à sa propre mémoire. Staline déclina de faire partie du bureau, proposant à sa place Boubnov, de peu d’autorité. Son attitude était réservée, sinon sceptique sur l’idée même du bureau. Il était pour l’insurrection mais il ne croyait pas que les ouvriers et les soldat fussent prêts à l’action. Il vivait à l’écart, non seulement des masses, mais aussi de leurs représentants au soviets, se contentant d’impressions réfractées à travers l’appareil du parti. L’expérience de Juillet n’était pas passée sans laisser de traces dans les masses. Ce n’était plus vraiment une pression aveugle, la circonspection était apparue. D’autre part, la confiance dans le bolchéviks s’était colorée d’une certaine inquiétude sauraient-ils faire ce qu’ils promettent ? Les agitateurs bolchévistes se plaignaient parfois de se heurter à une indifférence des masses. En réalité, elles étaient fatiguées de l’attente, de l’indécision, des mots. Mais dans l’appareil cette fatigue était assez souvent interprétée comme une « absence de volonté de lutte ». De là un vernis de scepticisme chez de nombreux membres des comités bolchévistes. De plus, même les hommes les plus courageux sentent un certain froid au creux de l’estomac avant une insurrection, comme avant tout combat. Ils ne le reconnaissent pas toujours, mais cela n’en existe pas moins. L’état d’esprit de Staline lui­-même se distinguait par son ambiguïté. Il n’avait pas oublié Avril, quand sa sagesse de « praticien » avait été si cruellement bafouée. D’autre part, il avait incomparablement plus de confiance dans l’appareil que dans les masses. Dans tous les cas importants il s’assurait contre toute éventualité en votant avec Lénine. Mais il ne manifestait aucune initiative dans le sens des décisions prises, déclinait de prendre une part directe aux actions décidées, défendait les ponts qui auraient permis une retraite, avait sur les autres une influence réfrigérante et, en fin de compte, il passa à côté de l’insurrection d’Octobre.

Rien ne sortit, certes, du Bureau pour la lutte contre la contre-révolution, mais nullement par la faute des masses. Le 9, un nouveau conflit, très vif, surgit entre Smolny et le gouvernement, qui avait décidé de retirer les troupes révolutionnaires de la capitale pour les envoyer au front. La garnison se rallia plus étroitement à son défenseur, le soviet. La préparation de l’insurrection eut immédiatement une base concrète. Celui qui la veille avait pris l’initiative de former le « Bureau » tourna toute son attention vers la création d’un état-major militaire auprès du soviet même. Le premier pas se fit le jour même, le 9 octobre. « Pour résister aux tentatives de l’état-major de retirer les troupes révolutionnaires de Pétrograd », le Comité exécutif décida de créer un Comité militaire révolutionnaire. C’est ainsi que, par la logique des choses, sans aucune discussion dans le Comité central, presque inopinément, l’insurrection commença à se préparer dans l’arène du soviet et se mit à bâtir son propre état-major, bien plus réel que le « Bureau » du 7 octobre.

La séance suivante du Comité central, à laquelle Lénine participa coiffé d’une perruque, se tint le 10 octobre et prit une importance historique. Au centre de la discussion se trouvait la résolution de Lénine qui proposait l’insurrection armée comme tâche pratique immédiate. Le plus difficile, même pour les partisans les plus convaincus de l’insurrection, était, pourtant, la question des délais. Sous la pression des bolchéviks, le Comité exécutif central, aux mains des conciliateurs, avait convoqué, aux jours de l’Assemblée démocratique, le congrès des soviets pour le 20 octobre. Il était absolument sûr maintenant que le congrès donnerait la majorité aux bolchéviks. L’insurrection, au moins à Pétrograd, devait à tout prix s’accomplir avant le 20, sinon le congrès, non seulement ne pourrait pas prendre en mains le pouvoir, mais risquait d’être dispersé. A la séance du Comité central, on décida, sans le mettre sur le papier, de commencer l’insurrection à Pétrograd vers le 15. Il restait ainsi à peu près cinq jours pour la préparation. Tous sentaient que c’était peu. Mais le parti se trouvait prisonnier de la date que lui-même, en d’autres circonstances, avait imposée aux conciliateurs. L’information apportée par Trotsky que le Comité exécutif avait décidé de créer son propre état-major militaire ne fit pas grande impression, car il s’agissait plutôt d’un projet que d’un fait. Toute l’attention se concentrait sur la polémique avec Zinoviev et Kaménev qui étaient résolument contre l’insurrection. Staline, semble-t-il, n’intervint pas du tout à cette séance ou se borna à une brève réplique, en tout cas, il n’est pas resté de trace de son discours dans les procès-verbaux. La résolution fut adoptée par dix voix contre deux. Mais des doutes au sujet de la date causaient de l’inquiétude chez tous les participants.

Vers la fin même de la séance, qui dura bien au delà de minuit, il fut décidé, sur l’initiative plutôt fortuite de Dzerjinsky, ce qui suit : « Former pour la direction politique de l’insurrection un bureau composé de Lénine, Zinoviev, Kaménev, Trotsky, Staline, Sokolnikov et Boubnov. » Pourtant, cette décision importante n’eut pas de suites : Lénine et Zinoviev continuaient à se cacher, Zinoviev et Kaménev étaient implacablement opposés à la décision du 10 octobre. Le « Bureau pour direction politique de l’insurrection » ne se réunit pas une seule fois. Seul son nom s’est conservé dans une note écrite à la plume, ajoutée au procès-verbal bien fragmentaire, écrit au crayon. Sous le nom abrégé des « Sept », ce Bureau fantôme est entré dans l’histoire officielle.

Le travail pour la création du Comité militaire révolutionnaire auprès du soviet suivait son cours. Pourtant, le mécanisme pesant de la démocratie soviétique n’admettait pas de bond trop brusque. Et il restait peu de temps avant le congrès. Ce n’est pas sans raison que Lénine craignait des retards. Sur sa demande, une nouvelle séance du Comité central se tint le 16 octobre, avec la participation des militants les plus responsables de Pétrograd. Zinoviev et Kaménev étaient toujours dans l’opposition. D’un point de vue formel leur position s’était même renforcée : six jours étaient passés, et l’insurrection n’avait pas commencé. Zinoviev demanda que la décision fût différée jusqu’au congrès des soviets, afin que l’on pût « s’entendre » avec les délégués de province : au fond, il comptait sur leur appui. Les débats prirent un caractère passionné. Staline y participa pour la première fois. « Le jour de l’insurrection, dit-il, doit être celui qu’imposent les circonstances. C’est là le seul sens de la résolution... Ce que Kaménev et Zinoviev proposent, cela conduit objectivement à donner à la contre-révolution la possibilité de s’organiser ; nous allons céder sans fin et perdre toute la révolution. Pourquoi ne pas nous laisser la possibilité de choisir le jour et les circonstances, afin de ne pas donner à la contre-révolution la possibilité de s’organiser ? » Un orateur défendait le droit abstrait du parti de choisir le moment de frapper, alors qu’il s’agissait de fixer un terme précis. Le congrès bolchéviste des soviets, s’il s’était avéré incapable de prendre immédiatement le pouvoir, n’aurait fait que discréditer le mot d’ordre « Le pouvoir aux soviets ! », en en faisant une phrase creuse. Zinoviev insista : « Nous devons nous dire carrément que dans les cinq jours qui viennent nous ne tenterons pas d’insurrection. » Kaménev frappa sur le même clou. Staline ne donna à tout cela aucune réponse directe, mais termina par ces mots inattendus : « Le soviet de Pétrograd est déjà entré dans la voie de l’insurrection en se refusant à sanctionner le retrait des troupes. » Il répétait simplement ici, hors de toute liaison avec le discours abstrait qu’il avait tenu, la formule que les dirigeants du Comité militaire révolutionnaire avaient utilisée dans leur propagande au cours des journées précédentes. Mais que voulait dire « entrer dans la voie de l’insurrection » ? S’agissait-il de jours ou de semaines ? Staline s’abstint prudemment de préciser. La situation était loin d’être claire pour lui.

Au cours des débats, le président du Comité de Pétrograd, Daletsky, futur chef de l’agence télégraphique soviétique, disparu plus tard dans une des épurations, donna contre le passage immédiat à l’offensive l’argument suivant : « Nous n’avons même pas de centre. Nous allons, mi-consciemment, à la défaite. » Daletsky ne connaissait pas encore, semble-t-il, la formation du « centre » soviétique ou ne lui accordait pas assez d’importance. En tout cas sa remarque servit d’impulsion à une nouvelle improvisation. Après s’être retiré dans un coin avec d’autres membres du Comité central, Lénine écrivit, le papier sur son genou, la résolution suivante : « Le Comité central organise un centre militaire révolutionnaire composé de Sverdlov, Staline, Boubnov, Ouritsky et Dzerjinsky. Ce centre sera incorporé au comité révolutionnaire du soviet. » C’est certainement Sverdlov qui se souvint du Comité militaire révolutionnaire. Mais personne ne connaissait encore au juste le nom de l’état-major soviétique. Trotsky était en ces heures-là à la séance du soviet où le Comité militaire révolutionnaire se trouvait définitivement mis sur rails.

La résolution du 10 octobre avait été adoptée à une majorité de vingt voix contre deux et trois abstentions. Pourtant, nul n’avait répondu à la question suivante : la décision que l’insurrection devait se faire à Pétrograd avant le 20 septembre était-elle toujours valide ? Il était certes, difficile de trouver une réponse. Politiquement, la décision de passer à l’insurrection avant le congrès était la seule juste. Mais il restait trop peu de temps pour la réaliser. Aussi la séance du 16 octobre ne sortit-elle pas de cette contradiction. Mais c’est ici que les conciliateurs vinrent à l’aide : le lendemain, ils décidèrent, pour des considérations à eux, de différer l’ouverture du congrès, que d’avance ils détestaient, jusqu’au 25 octobre. Les bolchéviks accueillirent ce sursis inattendu avec une protestation publique et une gratitude secrète. Cinq jours supplémentaires tiraient complètement le Comité militaire révolutionnaire de l’embarras.

Les procès-verbaux du Comité central et les numéros de la Pravda dans les semaines qui précèdent le 25 octobre dessinent assez nettement la physionomie politique de Staline sur le fond de l’insurrection. De même qu’avant la guerre il était en apparence avec Lénine, tout en recherchant le soutien des conciliateurs contre l’émigré qui « demandait la lune », de même se trouvait-il maintenant dans la majorité officielle du Comité central, tout en soutenant l’opposition de droite. Comme toujours, il agissait prudemment, pourtant, l’envergure des événements et l’acuité des conflits le forcèrent assez souvent à aller plus loin qu’il ne l’aurait voulu..

Le 11 octobre, Zinoviev et Kaménev imprimèrent dans le journal de Maxime Gorki une lettre contre l’insurrection. La situation dans les sommets du parti prit immédiatement un caractère extrêmement aigu. Lénine tempêta et ragea dans sa retraite clandestine. Afin d’avoir les mains libres pour mener l’agitation contre l’insurrection, Kaménev donna sa démission du Comité central. La question fut discutée à la séance du 20 octobre. Sverdlov communiqua une lettre de Lénine qui flétrissait Zinoviev et Kaménev comme des briseurs de grève et réclamait leur exclusion du parti. La crise s’était soudainement compliquée du fait que, le matin même, la Pravda avait publié une déclaration de la rédaction défendant Zinoviev et Kaménev : « L’âpreté du ton de l’article du camarade Lénine ne change pas le fait qu’au fond nous avons, les uns et les autres, les mêmes idées. » L’organe central avait jugé nécessaire de condamner, non pas l’intervention publique des deux membres du Comité central contre la décision du parti sur l’insurrection, mais l’« âpreté » de la protestation de Lénine ; bien plus encore, il se solidarisait avec Zinoviev et Kaménev quant « au fond ». Comme si, à ce moment-là, il y avait une question plus fondamentale que celle de l’insurrection ! Les membres du Comité central se frottèrent les yeux de stupéfaction.

Outre Staline, il y avait à la rédaction Sokolnikov, futur diplomate soviétique et future victime d’une épuration. Mais Sokolnikov déclara qu’il n’avait pris aucune part à l’élaboration de l’attaque de la rédaction contre Lénine et qu’il la considérait erronée. Il s’avéra donc que Staline seul, contre le Comité central et son propre collègue de la rédaction, avait soutenu Kaménev et Zinoviev quatre jours avant l’insurrection. Le Comité central ne contint son indignation que par crainte d’étendre la crise.

Continuant à louvoyer entre les partisans et les adversaires de l’insurrection, Staline se prononça contre l’acceptation de la démission de Kaménev, indiquant que « toute notre situation est contradictoire ». Par cinq voix contre trois, celle de Staline et deux autres, la démission de Kaménev fut acceptée. Par six voix, de nouveau contre celle de Staline, la décision fut prise d’interdire à Kaménev et à Zinoviev de mener la lutte contre le Comité central. Le procès-verbal dit : « Staline déclare qu’il se retire de la rédaction. » Cela signifiait, pour lui, l’abandon du seul poste qu’il fût capable d’occuper en période révolutionnaire. Mais le Comité central rejeta la démission de Staline, et cette nouvelle fêlure n’alla pas plus loin.

La conduite de Staline peut sembler inexplicable à la lumière de la légende créée autour de lui, en fait, elle correspond entièrement à sa tournure d’esprit. Le manque de confiance dans les masses et la prudence soupçonneuse le forcent au moment de décisions historiques à rentrer dans l’ombre, attendre et, si possible, s’assurer des deux côtés contre toute éventualité. Ce n’était nullement pour des considérations sentimentales qu’il défendait Zinoviev et Kaménev. En avril, Staline avait changé sa position officielle, mais non la tournure de sa pensée. Si, lors des votes, il était du côté de Lénine, par son état d’esprit il se trouvait plus près de Kaménev. De plus, le mécontentement que son rôle lui causait le poussait naturellement vers les autres mécontents, quoiqu’il ne fût pas en plein accord politique avec eux.

Pendant toute la semaine qui précéda l’insurrection, Staline manœuvra entre Lénine, Trotsky et Sverdlov, d’une part, et Kaménev et Zinoviev, de l’autre. A la séance du Comité central du 21 octobre, il rétablit l’équilibre rompu la veille, en proposant de confier à Lénine la préparation des thèses pour le congrès des soviets qui approchait et de charger Trotsky de faire le rapport politique. Les deux propositions furent adoptées à l’unanimité. Si, notons-le en passant, il y avait eu à ce moment-là entre Trotsky et le Comité central les désaccords qui furent inventés quelques années plus tard, comment ce Comité central, sur l’initiative de Staline, aurait-il pu confier à Trotsky le rapport le plus important au moment le plus critique ? S’étant ainsi assuré contre toute éventualité venant de gauche, Staline rentra de nouveau dans l’ombre et attendit.

Sur la participation de Staline à l’insurrection d’Octobre, le biographe, avec la meilleure volonté, n’a pas grand-chose à dire. Son nom n’est jamais mentionné par personne : ni dans les documents, ni par les nombreux auteurs de Mémoires. Afin de combler quelque peu ce trou béant, l’historiographie officielle relie le rôle de Staline dans l’insurrection au mystérieux « centre » du parti nommé pour préparer cette insurrection. Nul, pourtant, ne nous dit rien de l’activité de ce centre, du lieu et des dates de ses sessions, des moyens qu’il employa pour diriger l’insurrection. Et ce n’est pas étonnant : ce « centre » n’a jamais existé. L’histoire de cette légende mérite de retenir l’attention.

Au cours d’une conférence du Comité central à laquelle avaient participé un certain nombre de militants en vue de Pétrograd, le 16 octobre, il avait été décidé, comme nous le savons déjà, d’organiser un « centre militaire révolutionnaire », formé de cinq membres du Comité central. « Ce centre », dit une résolution hâtivement écrite par Lénine dans un coin de la salle, « s’incorporera au comité révolutionnaire soviétique ». Ainsi, selon le sens direct de la décision, le « centre » n’était pas destiné à diriger indépendamment l’insurrection, mais à compléter l’état-major soviétique. Mais, tout comme bien d’autres improvisations de ces journées fébriles, ce projet ne devait pas se réaliser. Aux heures mêmes où le Comité central, en l’absence de Trotsky, créait sur un bout de papier le nouveau « centre », le soviet de Pétrograd, sous la présidence de Trotsky, formait définitivement le Comité militaire révolutionnaire, qui, dès son apparition, concentra dans ses mains tout le travail de préparation. Sverdlov, dont le nom se trouve à la première place sur la liste des membres du « centre » (et non pas celui de Staline, comme le disent faussement les nouvelles publications soviétiques), travailla avant et après la décision du 16 octobre en liaison étroite avec le président du Comité militaire révolutionnaire. Trois autres membres du « centre », Ouritsky, Dzerjinsky et Boubnov, ne furent mêlés au travail du Comité que le 24 octobre et chacun à titre individuel, comme si la décision du 16 octobre n’avait jamais été prise. Quant à Staline, conformément toute sa ligne de conduite dans cette période-là, il refusa obstinément d’entrer aussi bien dans le Comité exécutif du soviet de Pétrograd que dans le Comité militaire révolutionnaire et ne se montra pas une seule à leurs séances. Tous ces faits sont établis très facilement sur la base de procès­-verbaux officiellement publiés.

A la séance du Comité central du 20 octobre, le « centre », créé quatre jours plus tôt, aurait dû, semble-t-il, faire un rapport sur son activité ou au moins mentionner qu’il avait commencé à agir : il ne restait que cinq jours jusqu’au congrès des soviets et l’insurrection devait précéder l’ouverture du congrès. Certes, Staline avait autre chose à faire : après avoir défendu Zinoviev et Kaménev, il présenta à cette séance sa démission de la rédaction de la Pravda. Mais parmi les autres membres du « centre » qui assistaient à la séance, ni Sverdlov, ni Dzerjinsky, ni Ouritsky ne soufflèrent mot de ce « centre ». Le procès-verbal du 16 octobre avait été, semble-t-il, soigneusement caché pour dissimuler les traces de la participation « illégale » de Lénine à la séance et, durant les quatre jours dramatiques qui avaient suivi cette séance, le « centre » avait été d’autant mieux oublié que l’activité intense du Comité militaire révolutionnaire excluait tout besoin d’une institution supplémentaire.

A la séance suivante, le 21 octobre, à laquelle participèrent Staline, Sverdlov et Dzerjinsky, encore une fois nul ne fait de rapport sur le « centre » et nul ne le mentionne. Le Comité central mène son travail comme si aucune décision sur le « centre » n’avait jamais été prise. A cette séance, il fut décidé, entre autres, de faire entrer dans le Comité exécutif du soviet de Pétrograd, pour améliorer son travail, dix bolchéviks en vue, parmi lesquels Staline. Mais même cette décision-là reste sur le papier.

La préparation de l’insurrection s’activait, mais par une voie différente. Le maître réel de la garnison de la capitale, le Comité militaire révolutionnaire, cherchait une excuse pour rompre avec le gouvernement. Le 22 octobre, le commandant des troupes du district la lui donna en refusant de soumettre son état-major au contrôle des commissaires du Comité. Il fallait battre le fer pendant qu’il était chaud. Le bureau du Comité militaire révolutionnaire, avec la participation de Trotsky et de Sverdlov, prit la décision suivante : reconnaître la rupture avec l’état-major comme un fait accompli et passer à l’offensive. Staline n’était pas à cette conférence. Il ne vint à l’idée de personne de l’appeler. Quand arriva le moment de brûler tous les ponts, nul ne se souvint de l’existence du prétendu « centre ».

Le 24 octobre au matin, à Smolny transformé en forteresse, se tint la séance du Comité central qui déclencha l’insurrection. Dès le début, une résolution de Kaménev, qui était rentré dans le Comité central, fut adoptée : « Aujourd’hui nul membre du Comité central ne peut sortir de Smolny sans décision spéciale. » Il y avait à l’ordre du jour un rapport du Comité militaire révolutionnaire. Au moment même du début de l’insurrection, pas un mot du prétendu « centre ». Le procès-verbal déclare : « Trotsky propose de mettre à la disposition du Comité deux membres du Comité central pour faire la liaison avec les employés des postes et de télégraphes et des chemins de fer, et un troisième membre pour observer ce que fait le Gouvernement provisoire. » Il fut décidé de déléguer Dzerjinsky aux postes et télégraphes, Boubnov aux chemins de fer. Sverdlov fut chargé d’observer le Gouvernement provisoire. « Trotsky propose, lisons-nous plus loin, d’établir un état-major de réserve à la forteresse Pierre-et-Paul et d’y assigner un membre du Comité central. » Il fut décidé de « charger Sverdlov de maintenir une liaison constante avec la forteresse ». Ainsi, trois membres du « centre » se trouvaient ici, pour la première fois, mis à la disposition immédiate du Comité militaire révolutionnaire. Cela n’aurait pas été nécessaire, bien entendu, si le centre avait existé, et s’était occupé de préparer l’insurrection. Les procès-verbaux notent qu’Ouritsky, le quatrième membre du « centre », fît quelques suggestions pratiques. Mais où était donc le cinquième membre, Staline ?

La chose la plus étonnante est qu’il n’assista pas à cette séance décisive. Les membres du Comité central étaient tenus de ne pas sortir de Smolny. Mais il ne s’y trouvait même pas. Les procès-verbaux publiés en 1929 en font preuve sans conteste. Staline n’a même pas expliqué son absence, ni verbalement ni par écrit. Nul ne lui posa la question, évidemment pour ne pas provoquer une nouvelle crise. Toutes les décisions les plus importantes concernant la conduite de l’insurrection furent prises en son absence, sans qu’il y prît aucune part, Lors de la distribution des rôles, nul ne le nomma et nul ne proposa de lui attribuer aucune tâche. Il s’était tout simplement mis hors jeu. Pourtant, peut-être dirigea-t-il le « centre » de quelque endroit modeste ? Mais tous les membres de ce « centre », sauf lui, se trouvèrent continuellement à Smolny.

Dans les heures où l’insurrection avait déjà ouverte avait déjà commencé, Lénine, brûlant d’impatience dans son isolement, lança un appel aux dirigeants de rayons : « Camarades ! J’écris ces lignes le 24 au soir... Je vous assure de toutes mes forces, camarades, que maintenant tout dépend d’un fil, que nous avons devant nous des questions qui ne sont décidées ni par des assemblées, ni par des congrès (fùt-ce des congrès de soviets), mais exclusivement par la lutte des masses armées... » Il ressortait avec évidence de la lettre qu’avant le 24 octobre au soir Lénine ne savait pas que le Comité militaire révolutionnaire était passé à l’insurrection. La liaison avec Lénine était surtout maintenue par l’intermédiaire de Staline, qui était l’homme auquel la police s’intéressait le moins. La conclusion s’impose d’elle-même que Staline, étant absent de la séance du matin du Comité central et ayant évité de se montrer à Smolny, ne sut pas jusqu’au soir que l’insurrection battait déjà son plein. On ne peut parler de lâcheté personnelle - il n’y a pas de raison de l’en accuser - mais de duplicité politique. Le machinateur prudent préférait au moment décisif rester à l’écart. Il louvoyait et attendait l’issue de l’insurrection pour définir sa position. En cas d’échec, il était prêt à dire à Lénine, Trotsky et leurs compagnons : « C’est votre faute ! » Il faut se représenter clairement l’atmosphère brûlante de ces journées-là pour apprécier comme elle le mérite cette froide réserve ou, si l’on veut, cette perfidie.

Non, Staline ne dirigea pas l’insurrection, ni personnellement, ni par l’intermédiaire du « centre ». Dans les procès-verbaux, les Mémoires, les innombrables documents, les recueils, les livres d’histoire, publiés du vivant de Lénine et même plus tard, le fameux « centre » n’est pas mentionné une seule fois et Staline, le dirigeant du « centre », est nulle part nommé par personne, ne fût-ce que comme un participant à l’insurrection. La mémoire du parti l’avait oublié. C’est seulement en 1924 que la Commission d’histoire du parti, qui s’occupait de rassembler des matériaux, trouva le procès-verbal soigneusement dissimulé de la séance du 16 octobre avec le texte de la décision de créer le « centre ». La lutte qui se déroulait à ce moment-là contre l’« opposition de gauche » et contre moi personnellement exigeait une nouvelle version de l’histoire du parti et de la révolution. Je me souviens que Sérébriakov, qui avait des amis et des relations partout, m’apprit un jour qu’il y avait une grande jubilation dans le secrétariat de Staline à l’occasion de la découverte du « centre ». Quelle importance cela peut-il bien avoir ? lui demandai-je avec étonnement. « Ils s’apprêtent à enrouler quelque chose sur cette bobine-là », répondit Sérébriakov. Et malgré tout, à ce moment-là, l’affaire n’alla pas plus loin qu’une publication répétée du procès-verbal et de vagues allusions au « centre ». Les événements de 1917 étaient encore trop frais dans les mémoires, les participants à l’insurrection n’avaient pas encore été exterminés, Dzerjinsky et Boubnov, qui étaient sur la liste du « centre », étaient encore vivants. Dans son fanatisme fractionnel, Dzerjinsky pouvait bien consentir à attribuer à Staline des mérites que celui-ci n’avait pas, mais il ne pouvait s’attribuer de tels mérites à lui-même : c’était au-dessus de ses forces. Dzerjinsky mourut à temps. Une des causes de la chute et de la fin de Boubnov fut certainement son refus de donner un faux témoignage. Personne ne pouvait rien se rappeler à propos du « centre ». Sorti du procès-verbal, le fantôme continua à mener une existence de procès-verbal : sans os ni chair, sans oreilles et sans yeux.

Cela ne l’a pas empêché, pourtant, de servir de pivot à une nouvelle version de l’insurrection d’Octobre. « Il est étonnant, dit Staline en 1925, que l’"inspirateur", la "principale figure", le "seul dirigeant" de l’insurrection, le camarade Trotsky, n’ait pas fait partie du centre appelé à diriger l’insurrection. Comment concilier cela avec l’opinion courante sur un rôle particulier du camarade Trotsky ? » L’argument ne tenait manifestement pas debout : le « centre », selon le sens exact de la décision, devait entrer dans le même Comité militaire révolutionnaire, dont Trotsky était président. Mais cela ne faisait rien : Staline avait clairement révélé son intention d’« embobiner » une nouvelle version de la révolution autour du procès-verbal. Seulement, il n’expliquait pas d’où venait l’« opinion courante d’un rôle particulier de Trotsky ». La question ne manquait pourtant pas d’importance.

Dans les notes à la première édition des Œuvres complètes de Lénine, il est dit, sous le nom de Trotsky : « Après que le soviet de Pétersbourg eut passé aux mains des bolchéviks, en fut élu président et, comme tel, organisa et dirigea l’insurrection du 25 octobre. » La « légende » trouva sa place dans les Œuvres complètes de Lénine du vivant de l’auteur. Personne n’eut l’idée de la mettre en doute avant 1925. Mais il y a plus : Staline lui-même apporta en son temps un tribut qui était loin d’être de mince importance à l’« opinion courante ». Dans un article anniversaire, en 1918, il écrivit : « Toute l’activité concernant l’organisation pratique de l’insurrection se mena sous la direction immédiate du président du soviet de Pétrograd, le camarade Trotsky. On peut affirmer avec certitude que le rapide passage de la garnison aux côtés du soviet et l’exécution hardie du travail du Comité militaire révolutionnaire, le parti les doit avant tout et surtout au camarade Trotsky. Les camarades Antonov et Podvoïsky furent les principaux aides du camarade Trotsky. » Ces mots ressemblent maintenant à un panégyrique. En fait, l’arrière-pensée de l’auteur avait été de rappeler au parti que dans les journées de l’insurrection, outre Trotsky, il y avait eu aussi le Comité central, dont Staline faisait partie. Mais contraint de donner à son article une apparence d’objectivité, en 1918, Staline ne pouvait pas ne pas dire ce qu’il dit. En tout cas, lors du premier anniversaire du pouvoir soviétique, il attribuait l’« organisation pratique de l’insurrection » à Trotsky. En quoi consistait donc, en ce cas, le rôle du mystérieux « centre » ? Staline ne le mentionnait même pas, c’est seulement après que six années se furent écoulées qu’on découvrit le procès-verbal du 16 octobre.

En 1920, Staline, déjà, sans nommer Trotsky, oppose le Comité central à Lénine, qui, selon lui, aurait été l’auteur d’un plan d’insurrection erroné. En 1922, il fait de même, remplaçant, pourtant, Lénine par « une partie des camarades » et laissant prudemment entendre que, si l’insurrection n’eût pas à suivre le plan erroné, c’est un peu grâce à lui, Staline. Deux ans plus tard, il s’avère déjà que le plan erroné de Lénine avait été l’invention perfide de Trotsky, Trotsky avait aussi proposé lui-même un plan erroné, heureusement rejeté par le Comité central. Enfin, l’Histoire du parti parue en 1938 représente Trotsky comme l’adversaire déclaré de l’insurrection d’Octobre, laquelle fut dirigée par Staline. Il s’effectua parallèlement une mobilisation de toutes les formes d’art : poésie, peinture, théâtre, cinéma furent appelés à insuffler la vie dans le « centre » mythique, dont les historiens les plus zélés n’avaient pu découvrir les traces, la loupe à la main. Staline est maintenant montré sur tous les écrans du monde, sans même parler des publications du Komintern, comme le chef de l’insurrection d’Octobre.

Une révision de l’histoire du même genre, quoique peut-être pas aussi claire, s’effectua en ce qui concernait tous les vieux bolchéviks, pas d’un seul coup certes, mais selon les changements des combinaisons politiques. En 1917, Staline prit la défense de Zinoviev et de Kaménev, s’efforçant de les utiliser contre Lénine et moi et préparant ainsi le futur « triumvirat ». En 1924, lorsque le « triumvirat » tenait déjà l’appareil entre ses mains, Staline démontra dans la presse que les désaccords avec Zinoviev et Kaménev, à la veille d’Octobre, avaient eu un caractère éphémère et secondaire. « Les désaccords durèrent tout au plus quelques jours parce que et uniquement parce que nous avions en Kaménev et Zinoviev des léninistes, des bolchéviks. » Après la décomposition du « triumvirat », la conduite de Zinoviev et Kaménev en 1917, devint, pendant plusieurs, années, le principal grief contre eux, faisant d’eux des « agents de la bourgeoisie », pour finalement entrer dans l’acte d’accusation qui les conduisit tous deux sous le canon du mauser.

Il est impossible de ne pas s’arrêter avec stupéfaction devant cette obstination froide, patiente et en même temps féroce, tendue vers un seul but, lequel est invariablement personnel. Tout comme autrefois à Batoum le jeune Koba avait mené un travail de sape contre les membres du comité de Tiflis qui se trouvaient au­-dessus de lui, tout comme en prison et en déportation il incitait des simples contre ses adversaires maintenant, à Pétrograd, il échafaudait inlassablement des combinaisons avec les personnes et les circonstance pour évincer, rabaisser, noircir quiconque, d’un manière ou de l’autre, l’éclipsait et l’empêchait de se mettre en avant.

L’insurrection d’Octobre, source du nouveau régime prit naturellement une place centrale dans l’idéologie de la nouvelle couche dirigeante. Comment tout cela s’était-il passé ? Qui avait dirigé au centre et à la périphérie ? Il fallut à Staline à peu près vingt ans pour imposer au pays un panorama historique dans lequel il s’était mis à la place des véritables organisateurs de l’insurrection et avait attribué à ces derniers le rôle de traîtres à la révolution. Il serait erroné de penser que dès le début, il avait le dessein bien achevé de lutter pour établir sa domination personnelle. Il fallut des circonstances historiques exceptionnelles pour donner à son ambition une envergure à laquelle lui-même ne s’attendait pas. Mais, sur un point, il resta invariablement fidèle à lui-même : écartant toutes autres considérations, il profita de chaque situation pour affermir sa position au détriment des autres. Pas à pas, pierre par pierre, patiemment, sans emballement, mais aussi sans pitié ! C’est dans ce tissu ininterrompu d’intrigues, ce dosage prudent de mensonge et de vérité, ce rythme régulier des falsifications que Staline se révèle le mieux, aussi bien comme personnalité humaine que comme chef de la nouvelle couche privilégiée qui, tout entière, eut à se créer une nouvelle biographie.

Ayant fait un mauvais début en mars, discrédité en avril, Staline passa toute l’année de la révolution dans les coulisses de l’appareil. Il ne savait pas créer de relations directes avec les masses et ne se sentit pas une seule fois responsable du sort de la révolution. A certains moments, il fut chef d’état-major, jamais commandant en chef. Préférant se taire, il attendait les initiatives des autres, notait leurs fautes et leurs points faibles, et restait en retard sur les événements. Pour réussir, il lui fallait une certaine stabilité des circonstances et la liberté de disposer de son temps. La révolution lui refusait l’une et l’autre.

N’étant pas contraint de réfléchir aux tâches de la révolution avec cette tension de pensée que crée seul le sens de la responsabilité immédiate, Staline ne saisit jamais complètement la logique interne de l’insurrection d’octobre. C’est pourquoi ses souvenirs sont si empiriques, décousus et discordants, ses jugements ultérieurs sur la stratégie de l’insurrection si contradictoires, ses erreurs dans une série de révolutions ultérieures (Allemagne, Chine, Espagne) si monstrueuses. En vérité, la révolution n’est pas l’élément de cet ancien « révolutionnaire professionnel ».

Et, néanmoins, 1917 fut une étape très importante dans la formation du futur dictateur. Il déclara lui-même plus tard qu’à Tiflis il avait été un apprenti, qu’à Bakou il était devenu compagnon et qu’à Pétrograd il était passé « maître ». Après quatre ans d’hibernation politique et intellectuelle en Sibérie, où il s’était rabaissé au niveau des menchéviks de « gauche », l’année de la révolution, sous la direction immédiate de Lénine, avec un entourage de camarades hautement qualifiés, fut d’une immense importance pour son développement politique. Il eut, pour la première fois, la possibilité de se familiariser avec bien des choses qui, jusqu’alors, étaient complètement restées hors du cercle de ses observations. Il écoutait et regardait avec malveillance, mais aussi avec attention et pénétration. Au centre de la vie politique se trouvait le problème du pouvoir. Le Gouvernement provisoire, auquel participaient menchéviks et populistes, hier encore compagnons d’illégalité, de prison et de déportation, lui permettait de regarder de près dans ce laboratoire mystérieux, où comme chacun sait, ce ne sont pas des dieux qui tournent les pots [1]. La distance immense qui, sous le tsarisme séparait le révolutionnaire clandestin du gouvernement, disparut soudain. Le pouvoir était devenu une notion proche, familière. Koba s’affranchit en très grande mesure de son provincialisme, sinon dans ses habitudes et ses mœurs, du moins dans l’envergure de sa pensée politique. Il sentait, et c’était pour lui un vif affront, qu’il lui manquait quelque chose personnellement, mais, en même temps, il avait mesuré la force d’un groupe étroitement soudé de révolutionnaires doués et expérimentés, prêts à aller jusqu’au bout. Il était devenu un membre reconnu de l’état-major du parti que les masses portaient au pouvoir. Il avait cessé d’être Koba, il était définitivement devenu Staline.

[1] Proverbe russe : ce sont parfois des personnes fort ordinaires qui remplissent des tâches importantes. (N.d.T.)

Les bolchéviks avaient si complètement réalisé la tâche préalable essentielle de gagner les forces armées du pays que leur victoire finale, le 7 novembre, fut achevée pratiquement sans lutte. L’insurrection d’Octobre fut, pour reprendre les propres paroles de Lénine, « plus aisée que de soulever une plume ». L’Occident démocratique, entrant alors dans sa quatrième année de guerre, refusait de croire à ce qui était un fait accompli, et Kérensky affirmait devant le monde surpris que le bolchévisme « en temps que force organisée... n’existe plus, même à Pétrograd ».

Immédiatement après l’insurrection, sur l’insistance de l’aile droite bolchéviste - Zinoviev, Kaménev, Rykov, Lounatcharsky et d’autres, - des négociations furent entamées avec les menchéviks et les populistes pour la formation d’un gouvernement de coalition. Parmi leurs conditions, les partis renversés par le soulèvement demandaient une majorité pour eux-mêmes, et par-dessus tout et avant tout, l’élimination du gouvernement de Lénine et de Trotsky, considérés comme responsables de l’« aventure » d’Octobre. Les droitiers du Comité central étaient disposés à accepter cette exigence. La question fut débattue devant le Comité central dans sa séance du 1° (14) novembre. Voici ce qu’en dit le procès-verbal : « Sur la demande d’expulser Lénine et Trotsky, c’est là une proposition de décapiter notre parti, nous ne l’acceptons pas. » L’attitude des droitiers, allant jusqu’à un véritable abandon du pouvoir, fut condamnée par le Comité central comme une « peur de la majorité du Soviet d’utiliser sa propre majorité ». Les bolchéviks ne refusaient pas de partager le pouvoir avec les autres partis, mais ils ne consentaient à le partager que sur la base des rapports de force dans les soviets.

La motion que je déposai d’en finir avec les négociations fut adoptée. Staline ne prit aucune part à la discussion, mais il vota avec la majorité. Pour protester contre cette décision, les représentants de l’aile droite démissionnèrent du Comité central et du gouvernement. La majorité du Comité central signifia à la minorité qu’elle devait se soumettre inconditionnellement à la décision du parti. L’ultimatum portait la signature de dix membres, titulaires ou suppléants, du Comité central : Lénine, Trotsky, Staline, Sverdlov, etc. Au sujet de l’origine de ce document, un des membres du Comité central, Boubnov, déclare : « Après l’avoir écrit, il [Lénine] appela individuellement chacun des membres à son bureau, leur soumit le texte, demandant de le signer. » L’histoire est intéressante pour autant qu’elle nous permet d’évaluer correctement la signification de l’ordre des signatures. D’abord, Lénine me communiqua le texte qu’il venait de rédiger et, ayant obtenu ma signature, appela les autres, commençant par Staline. Il en était toujours ainsi ou presque toujours. S’il ne s’était agi d’un document dirigé contre Zinoviev et Kaménev, leur signature aurait probablement précédé celle de Staline.

Pestkovsky rapporte que, durant les journées d’octobre, « il fut nécessaire de choisir, parmi les membres du Comité central, ceux qui dirigeraient l’insurrection. Furent désignés - Lénine, Staline et Trotsky ». En assignant la direction à ces trois hommes, notons, en passant que le collaborateur de Staline enterre définitivement le « centre » pratique, dont ni Lénine ni moi n’avions été membres. Dans le témoignage de Pestkovky il y a un fond de vérité. Non dans les journées du soulèvement, mais après sa victoire dans les principaux centres, et avant l’établissement d’un quelconque régime stable, il était nécessaire de créer une solide équipe dirigeante du Parti capable de faire appliquer localement toutes les décisions importantes. Ainsi que le procès-verbal le relate, le 29 novembre (12 décembre) 1917, le Comité central désigna, pour le règlement des questions urgentes, un bureau de quatre membres : Staline, Lénine, Trotsky et Sverdlov. « Ce bureau aurait droit de décision pour toutes les affaires extraordinaires, mais à condition de s’adjoindre en chaque occasion les autres membres du Comité central alors présents à Smolny. » Zinoviev, Kaménev et Rykov, à cause de leur profond désaccord avec la majorité, avaient démissionné du Comité central. C’est ce qui explique la composition de ce bureau. Sverdlov, absorbé par le secrétariat du parti, les meetings, l’arbitrage des conflits était rarement à Smolny. En fait, les « quatre » se trouvaient le plus souvent réduits à trois.

Dans la nuit du 19-20 février 1918, la coalition bolchéviks-socialistes-révolutionnaires du Conseil des commissaires du peuple élut un Comité exécutif, composé de Lénine, Trotsky, Staline, Prophian et Karéline, dont la tâche était d’assurer le travail courant dans l’intervalle des séances du Conseil. Ce Comité exécutif du gouvernement était donc composé de trois bolchéviks et de deux socialistes-révolutionnaires. Il serait cependant tout à fait erroné d’imaginer que les trois bolchéviks constituaient un « triumvirat ». Le Comité central se réunissait fréquemment et c’est lui qui se prononçait sur toutes les questions importantes, surtout quand elles donnaient lieu à des débats, mais le « trio » était nécessaire pour les décision pratiques qu’il fallait prendre sur l’heure : au sujet du développement du soulèvement dans les provinces, des tentatives de Kérensky pour entrer dans Pétrograd, du ravitaillement de la capitale, etc. Il resta en fonctions, au moins, nominalement, jusqu’au transfert du gouvernement à Moscou.

Dans ses virulentes attaques contre la politique des bolchéviks après 1917, Irémachvili écrit : « Le triumvirat, en proie à un inapaisable esprit de vengeance, commença par exterminer, avec une cruauté inhumaine toute chose, vivants et morts », et ainsi de suite, sur le même ton. Dans le triumvirat, Irémachvili inclut Lénine, Trotsky et Staline. On peut affirmer en toute assurance que cette conception d’un triumvirat n’entra dans la tête d’Irémachvili que beaucoup plus tard, après que Staline fut devenu un personnage de premier plan. Il y a cependant une part de vérité - ou, en tout cas, un semblant de vérité - dans ces mots.

En liaison avec les négociations de Brest-litovsk, la phrase de Lénine : « Je vais consulter Staline et vous donnerai une réponse », est constamment répétée. Le fait est qu’un tel « trio » exista réellement à certains moments, bien que pas toujours avec la participation de Staline. Dmitrievsky parle lui aussi de ce « trio », quoique sur un ton quelque peu différent. Il écrit : « A cette époque, Lénine avait tellement besoin de Staline que lorsque des communications venaient de Trotsky, alors à Brest, et qu’une décision immédiate devait être prise, si Staline n’était pas à Moscou, Lénine télégraphiait à Trotsky : « Je voudrais d’abord consulter Staline avant de répondre à vos questions. » Et seulement trois jours plus tard, Lénine télégraphiait : « Staline vient d’arriver. Je vais examiner la question avec lui et nous vous enverrons aussitôt notre réponse commune. »

Les décisions les plus importantes de cette période furent assez souvent prises par Lénine en accord avec moi. Mais quand un tel accord faisait défaut, l’intervention d’un troisième membre était nécessaire. Zinoviev était à Pétrograd. Kaménev n’était pas toujours là ou car, comme les autres membres du Bureau politique et du Comité central, il consacrait une grande partie de son temps à l’agitation. Staline avait plus de loisirs que les autres membres du Bureau politique ; c’est pourquoi, avant son départ pour Tsaritsyne, il remplissait habituellement les devoirs du « troisième ». Lénine tenait beaucoup à l’observation des formes, et il était tout naturel qu’il ne voulût prendre sur lui de répondre en son seul nom. Dans les récents écrits, les fréquentes remarques sur la façon dont Lénine dirigeait, commandait, etc., sont uniquement inspirées par une analogie avec le régime stalinien. En fait, un semblable état de choses n’existait absolument pas. Des instructions étaient données, des décisions signifiées, mais seulement par le Bureau politique et, si ses membres n’étaient pas tous présents, par un « trio » qui constituait le quorum. Quand Staline était absent, Lénine consultait Krestinsky, alors secrétaire du Comité central, avec le même scrupule et on trouverait dans les archives du Parti de nombreuses références à de telles consultations.

Mais en fait, à cette époque, on parlait beaucoup plus d’un « duumvirat ». Durant la guerre civile, le « poète-lauréat » soviétique, Démian Biédny, lui consacra plusieurs de ses poèmes que publiaient les journaux. Personne alors ne parlait d’un triumvirat. En tout cas, quiconque eût employé ce terme aurait choisi, comme troisième, non Staline, mais Sverdlov qui était le très populaire président du Comité exécutif central des soviets et, comme tel, signait les décrets les plus importants. Je me souviens lui avoir signalé, à diverses reprises, l’autorité insuffisante de certaines de nos instructions dans les provinces. Dans une de ces conversations, il me répondit : « Localement, on accepte seulement trois signatures : celle de Lénine, la vôtre, et aussi, dans une certaine mesure, la mienne. » [Sverdlov avait une prodigieuse capacité de travail.] « Nul n’était capable au même degré de mener de front le travail politique et les tâches d’organisation, déclarait Lénine au congrès du Parti, en 1920, et pour essayer de le remplacer il nous fallut créer un bureau de plusieurs personnes. »

Quand j’arrivai à Pétrograd, au début de mai, je me rappelais à peine le nom de Staline. Je le vis probablement dans les journaux, au bas d’articles qui ne retenaient guère mon attention. Mes premiers contacts furent avec Kaménev, Lénine, Zinoviev. Ensemble, nous menâmes les pourparlers pour la fusion. Je ne rencontrai Staline ni aux séances des soviets, ni au Comité exécutif central, ni aux nombreux meetings qui prenaient une bonne part de mon temps. Dès mon arrivée, à cause de mon travail au Comité exécutif central, je fus en rapports avec tous les dirigeants, mais je ne remarquai pas Staline, même parmi les hommes de second plan tels que Boubnov, Milioutine, Noguine. [Après la fusion avec les bolchéviks, Staline restait toujours un personnage obscur.] D’après les procès-verbaux du Comité central du parti, « Trotsky et Kaménev représentèrent les bolchéviks au bureau du Préparlement ». Quand vint le moment de désigner les candidats à l’Assemblée constituante, Staline fut chargé de les présenter. On trouve dans les comptes-rendus ces paroles de Staline : « Camarades, je propose comme candidats à l’Assemblée constituante les camarades Lénine, Zinoviev, Kollontaï, Trotsky et Lounatcharsky. » C’étaient là les cinq candidats présentés par le Parti tout entier. Rappelons que [selon l’historiographie officielle] deux semaines seulement plus tôt j’aurais exigé, d’accord avec les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, que Lénine comparût devant un tribunal.

Dans la liste complète des délégués bolchévistes à la Constituante, Lénine en tête, Staline occupe la huitième place. Les vingt-cinq bolchéviks désignés étaient les candidats officiels du Comité central. La liste avait été préparée par une commission sous la direction de trois membres du Comité central : Ouritsky, Sokolnikov et Staline. Lénine critiqua âprement sa composition : trop d’intellectuels douteux et trop peu d’ouvriers sûrs. « Il est indispensable, dit-il, de la réviser et de la corriger... il est évident que, parmi les nouveaux membres qui viennent des organisations "inter-districts", personne ne songerait à contester, par exemple, telle candidature comme celle de L. D. Trotsky, car, d’abord, la position de Trotsky dès son arrivée a été celle des internationalistes ; ensuite, il a bataillé pour la fusion, enfin durant les difficiles journées de juillet, il s’est montré égal aux tâches que les circonstances exigeaient, se comportant comme un loyal dirigeant du parti du prolétariat révolutionnaire. Il est clair qu’on ne peut en dire autant de beaucoup d’adhérents d’hier dont le nom figure sur la liste. »

Après la conquête du pouvoir, Staline se sentit plus sûr de lui-même, restant cependant une figure de second plan. Je remarquai bientôt que Lénine le « poussait », appréciant en lui la fermeté, son cran, son opiniâtreté et, dans une certaine mesure, la ruse, comme des attributs nécessaires pour la lutte. Il n’attendait jamais de lui des idées originales, de l’initiative politique ou de l’imagination créatrice. Staline agissait lentement et prudemment ; chaque fois que c’était possible, il se tenait tranquille. Les victoires des bolchéviks à Pétrograd et plus tard à Moscou l’affermirent. Il commença à s’accoutumer au pouvoir. « Après Octobre, écrit Allilouïev, Staline s’installa à Smolny dans deux petites pièces du rez-de-chaussée. » [Il était commissaire pour les nationalités.] La première séance du gouvernement bolchéviste eut lieu à Smolny, dans le bureau de Lénine ; les secrétaires étaient isolés par une cloison de bois. Staline et moi nous étions arrivés les premiers. Venant de derrière la cloison, nous entendîmes la grosse voix de Dybenko. Il parlait par téléphone avec la Finlande, et la conversation avait un caractère plutôt tendre. Le marin de vingt-neuf ans, jovial géant barbu, était devenu récemment l’intime d’Alexandra Kollontaï, dans certains cercles du Parti on ne manquait pas d’en bavarder. Staline, avec lequel je n’avais pas eu jusqu’alors de conversation personnelle, s’approcha de moi, l’air enjoué et, avançant son coude vers la cloison, dit en minaudant : « C’est lui avec Kollontaï ! avec Kollontaï ! » Son attitude et son rire tellement inattendus me parurent déplacés et insupportablement vulgaires, particulièrement en cette occasion et en ce lieu. Je ne me souviens pas si je me contentai de détourner la tête, ou répondis sèchement : « C’est leur affaire. » Mais Staline sentit qu’il avait gaffé. L’expression de son visage changea soudain, et dans ses yeux jaunes apparut ce même éclair méchant que j’avais déjà remarqué à Vienne.

En fin de janvier 1918, Staline participa comme représentant du Parti à une conférence de délégués de plusieurs partis socialistes de gauche étrangers, qui décida, en conclusion de ses travaux, qu’« un congrès socialiste international... devra être convoqué sous les conditions suivantes : d’abord que les partis et organisations s’engagent à mener une lutte révolutionnaire contre "leur propre gouvernement" pour la paix immédiate ; ensuite qu’ils soutiennent de toutes leurs forces la Révolution d’Octobre et le gouvernement soviétique ».

A l’époque des négociations de Brest-litovsk, l’Assemblée constituante avait été dissoute. L’initiative venait de Lénine. Dans ce même temps fut publiée « la Déclaration des droits des travailleurs et des peuples exploités ». Dans le texte de ce document historique, des corrections furent introduites par Boukharine et Staline, « la plupart de ces corrections ne portaient que sur des points secondaires », d’après une note insérée dans les Œuvres de Lénine.

Les postes que Staline occupa durant les premières années de la Révolution et les tâches qui lui furent assignées étaient extrêmement variés. Mais c’était le lot des dirigeants du Parti en ce temps. Directement ou indirectement, chacun d’eux était pris par la guerre civile, le travail de bureau étant confié aux collaborateurs les plus proches. Staline était, nominalement, membre du comité de direction de l’organe central du Parti, mais en réalité il n’avait rien à faire avec la Pravda ; son travail le plus systématique était au commissariat des nationalités. L’Etat soviétique était alors en voie de formation et il n’était pas facile de déterminer les relations réciproques des diverses nationalités. Lénine avait créé ce département, dont la direction générale était entièrement entre ses mains. Après la question agraire, rien ne lui avait paru, en tout temps, plus important que le problème des nationalités. L’agenda de son secrétariat montre qu’il recevait fréquemment toutes sortes de délégations nationales, restant en rapport avec elles, envoyant enquêtes et instructions concernant telle ou telle question nationale. Les mesures principales devaient passer par le Bureau politique ; au commissariat des nationalités revenait simplement la tâche technique d’appliquer les décisions prises.

On peut trouver des renseignements sur le travail de ce commissariat dans les Mémoires de Pestkovsky, publiés en 1922 et en 1930. Il fut le collaborateur le plus proche de Staline durant les vingt premiers mois du régime soviétique. Vieux révolutionnaire polonais, il avait été condamné aux travaux forcés en Sibérie ; il participa à l’insurrection d’Octobre, occupa divers postes après la victoire, notamment celui de ministre soviétique à Mexico en 1924-1926. Il appartint longtemps à l’un des groupes d’opposition, mais manœuvra pour se repentir à temps. La marque d’un récent repentir apparaît dans la seconde édition de ses Mémoires, mais ne les prive néanmoins ni de leur fraîcheur ni de leur intérêt.

L’initiative de cette collaboration revient à Pestkovsky. Il avait frappé à diverses portes, cherchant vainement un emploi où il pût utiliser ses modestes talents. Il raconte ainsi son succès auprès de Staline :

« Camarade Staline, dis-je, êtes-vous le commissaire du peuple pour les affaires des nationalités ? - Oui. - Mais avez-vous un commissariat ? - Non. - Eh bien, je vous en constituerai un. - Très bien, mais que vous faudra-t-il pour cela ? - Pour le présent, simplement un mandat. Là-dessus, Staline qui avait horreur des paroles inutiles, va au bureau du conseil des commissaires du peuple et, quelques minutes plus tard, revient avec un mandat. »

Dans une des pièces de Smolny, Pestkovsky trouva une table inutilisée, il l’appliqua contre le mur, fixa au-dessus une feuille de papier portant l’inscription : Commissariat du peuple pour les affaires des nationalités, et compléta l’aménagement par deux chaises. Le récit se poursuit ainsi :

« - Camarade Staline, dis-je, nous n’avons pas un sou à notre nom. (Le nouveau gouvernement n’avait pas encore pris possession de la banque d’Etat.) - Vous faut-il beaucoup ? demanda Staline. - Pour commencer, un millier de roubles suffira. - Revenez dans une heure. A mon retour, une heure plus tard, Staline me chargea d’emprunter 3000 roubles à Trotsky. Il a de l’argent, me dit-il ; il en a trouvé au ministère des « Affaires étrangères ». J’allai voir Trotsky et lui signai un reçu pour 3000 roubles. Autant que je sache, le Commissariat des nationalités n’a pas encore retourné cette somme au camarade Trotsky. »

Staline était avec Lénine le 9 (22) novembre 1917, de deux heures à quatre heures et demie du matin, quand Lénine, menant les négociations avec le commandant en chef, général Doukhonnine, par fil direct, donna l’ordre d’entamer des négociations avec toutes les nations en guerre. Sur le refus de Doukhonnine, il écrivit, séance tenante, l’ordre de révocation et la nomination de N.V. Krylenko comme commandant en chef. [A propos d’incidents de ce genre] Pestkovsky affirme que Staline devint « l’adjoint de Lénine dans la direction des batailles révolutionnaires. Il devait surveiller les opérations militaires engagées sur le Don, en Ukraine, et dans d’autres parties de la Russie ». Le mot « adjoint » n’est pas celui qui convient ; il serait plus correct de dire « assistant technique ». Comme les instructions devaient transmises par fil spécial, Staline s’en trouvait chargé du fait que son commissariat lui laissait plus de loisirs que n’en avaient les autres membres du Comité central.

Ces communications télégraphiques de Staline étaient essentiellement de caractère semi-technique, semi-politique ; il transmettait des instructions. Extrêmement intéressante est l’une de ces conversations du début, le 17 (30) novembre 1917 avec le représentant de la Rada ukrainienne, Porche. La Rada ukrainienne ressemblait beaucoup au gouvernement de Kérensky. Elle s’appuyait sur les couches supérieures de la petite bourgeoisie, bien entendu, elle avait également le soutien de la grande bourgeoisie et des Alliés contre les bolchéviks. Même temps, les soviets ukrainiens tombaient sous l’influence croissante des bolcheviks et se trouvaient ainsi en opposition directe avec la Rada. Un conflit entre la Rada et les soviets était inévitable, particulièrement après les succès de l’insurrection à Pétrograd et à Moscou. Porche, au nom de la Rada, demandait quelle était l’attitude du gouvernement de Pétrograd sur la question nationale en général, et sur le sort de l’Ukraine quant à son propre régime, en particulier. Staline répondit par des généralités : « En Ukraine comme dans les autres régions, dit-il, le pouvoir devrait appartenir à l’ensemble des délégués des ouvriers, des paysans et de soldats, y compris également l’organisation de la Rada. Dans ce domaine, il existe une large base d’accord entre la Rada et le Conseil des commissaires du peuple. C’était là précisément la combinaison que menchéviks et socialistes-révolutionnaires avaient voulu imposer après la Révolution d’Octobre, et c’était sur cette question que les négociations, conduites par Kaménev, avaient échoué.

A l’autre extrémité du fil, à Kiev, à côté du ministre ukrainien Porche, se trouvait un bolchévik, Sergei Babinsky, qui posait lui aussi des questions, ils se contrôlaient l’un l’autre, Babinsky représentant les soviets. Il déclarait que la Rada centrale n’estimait pas possible de transférer le pouvoir, localement, au soviets. Staline lui répondit que, si la Rada centrale refusait de convoquer un congrès avec les bolchéviks alors « convoquez-le sans la Rada. De plus, le gouvernement dés soviets doit être accepté par chaque région. C’est là un commandement révolutionnaire que nous ne pouvons répudier et nous ne pouvons comprendre que la Rada centrale ukrainienne puisse s’élever contre un axiome fondamental ».

Un quart d’heure plus tôt, Staline avait déclaré possible de combiner les soviets avec les organisations démocratiques de la Rada, il affirmait maintenant que le gouvernement des soviets, sans combinaison d’aucune sorte, était un axiome. Comment expliquer cette contradiction ? Bien que nous n’ayons aucun document à notre disposition, il est aisé néanmoins d’imaginer ce qui se passa derrière cette conversation. Staline transmit un rapport à Lénine sur son entretien avec Porche ; dès que Lénine en eut pris connaissance, il répondit par une impitoyable critique. Alors Staline ne discute pas et, dans le second temps de la conversation, il donne des instructions opposées à celles qu’il venait de communiquer.

Comme membre du Bureau politique, Staline fit partie de la délégation du Parti communiste russe au congrès du Parti socialiste finlandais. Sa participation était purement nominale, car il ne prit aucune part aux débats. « Quand, à la fin de décembre 1917, le congrès du Parti socialiste finlandais se réunit, écrit Pestkovsky, la question dominante était de savoir dans quelle voie allait s’engager la classe ouvrière de Finlande. Le Comité central des bolchéviks envoya à ce congrès son représentant, Staline. » Ni Lénine, ni Sverdlov, ni moi ne pouvions quitter Pétrograd, d’autre part, Zinoviev et Kaménev n’étaient pas indiqués à cette époque pour la tâche de déclencher un mouvement insurrectionnel en Finlande. Restait Staline comme seul candidat possible. C’est à ce congrès qu’il rencontra pour la première fois Tanner, avec lequel, vingt­-deux ans plus tard, il devait mener des pourparlers à la veille de la guerre russo-finlandaise.

Le même Pestkovsky insiste sur la collaboration étroite entre Lénine et Staline : « Lénine ne pouvait se passer de Staline même pour un seul jour. C’est probablement pour cette raison que notre bureau, à Smolny, était "sous l’aile" de Lénine. Dans le cours d’une journée, Lénine mandait fréquemment Staline, et parfois il venait le chercher lui­-même. Staline passait une grande partie de la journée avec Lénine, dans son bureau. Ce qu’ils y faisaient, je l’ignore, mais une fois, entrant dans ce bureau, j’eus sous les yeux un tableau intéressant. Une grande carte de la Russie était déployée sur le mur, et, devant la carte, deux chaises sur lesquelles étaient assis Lénine et Staline, leurs doigts se déplaçaient dans la direction du nord, à travers la Finlande sans doute. »

« Le soir, quand l’agitation habituelle s’était un peu calmée, Staline s’installait au téléphone et y passait des heures. De là, il conduisait d’importantes négociation, avec nos chefs militaires (Antonov, Pavlounovsky, Mouraviov et autres) ou avec nos ennemis, avec le ministre de la Guerre de la Rada ukrainienne, Porche. Parfois quand une tâche urgente l’appelait ailleurs, il me demandait de le remplacer au téléphone. » Les faits sont ici rapportés plus ou moins correctement ; l’interprétation est partiale. Il est certain que dans cette période Lénine avait grand besoin de Staline. Zinoviev et Kaménev venaient de s’opposer à lui sur des questions fondamentales, mon temps était pris par des meetings et par les négociations de Brest-litovsk, Sverdlov avait la charge écrasante du travail d’organisation de tout le Parti. Staline, lui, n’avait pas de tâches précises et le commissariat des nationalités, surtout au début, ne demandait que peu de temps. C’est ainsi qu’il remplissait le rôle de chef d’état-major, ou de chargé de mission, sous la direction de Lénine. Les conversations par téléphone étaient essentiellement techniques, bien que naturellement très importantes, et Lénine ne pouvait les confier qu’à un homme d’expérience et au courant de toutes les questions débattues à Smolny.

Même après le transfert du gouvernement de Pétrograd à Moscou, Lénine suivit rigoureusement ce qui était à ses yeux une règle essentielle : ne jamais donner d’ordres personnels. Trois ans plus tard, le 24 septembre 1920, Ordjonikidzé demandait, de Bakou, par dépêche, l’autorisation d’envoyer un torpilleur à Enzeli (Perse). Lénine écrivit en marge de la dépêche : « Je vais consulter Trotsky et Krestinsky. » En fait, il y a une quantité innombrable d’inscriptions semblables en marge de télégrammes, lettres et rapports. Lénine, ne décidait jamais seul ; il en référait toujours au Bureau politique. Deux ou trois de ses membres, parfois deux seulement, étaient habituellement à Moscou. De ces centaines de notations au sujet de la consultation d’autres membres du Bureau politique, on a extrait seulement celles disant : « Je consulterai Staline », pour essayer de montrer que Lénine ne décidait rien sans Staline.

Au sujet des négociations de Brest-litovsk, les historiographes de Staline ont perdu toute retenue. [Ils disposaient de documents authentiques, des archives du commissariat des Affaires étrangères, présidé alors par Trotsky. Or, en 1935, un certain Zorine écrit : ]

Dans une lettre à Lénine, de Brest, Trotsky proposait un plan dangereusement fantaisiste : ne pas signer une paix annexioniste, mais ne pas poursuivre la guerre, tandis qu’on démobiliserait l’armée. Le 15 (2) janvier, dans une conversation, par téléphone, avec Trotsky qui demandait une réponse immédiate, Vladimir Ilitch caractérisa le plan de Trotsky comme « discutable » et renvoya sa réponse jusqu’à l’arrivée de Staline, qui n’était pas alors à Pétrograd et que Lénine voulait consulter. Nous citons le texte intégral de ces conversations :

15 (2) janvier. - La conversation suivante a eu lieu par téléphone entre Trotsky et Lénine : Trotsky demande à Lénine s’il a reçu la lettre qu’il lui a fait porter par un soldat letton. Trotsky doit avoir une réponse immédiate à cette lettre. La réponse devrait s’exprimer en termes d’accord ou de désaccord.

Lénine à l’appareil : « Je viens de recevoir votre lettre spéciale. Staline n’est pas ici et je n’ai pas encore pu la lui montrer. Votre plan me semble discutable. N’est-­il pas possible de renvoyer la décision finale jusqu’à une séance spéciale du Comité exécutif central ? Aussitôt que Staline sera revenu, je lui communiquerai votre lettre. - LÉNINE. »

« Nous essaierons d’ajourner la décision aussi temps que possible, attendant votre communication. Mais il conviendrait de se hâter. La délégation de la Rada poursuit une politique de trahison. La discussion de ma proposition devant le Comité central me paraît dangereuse, car elle pourrait provoquer une réaction avant que le plan soit mis à exécution. - TROTSKY. »

Réponse à Trotsky : « Je voudrais d’abord consulter Staline avant de répondre à votre question. Aujourd’hui, une délégation du Comité exécutif central ukrainien de Kharkov, qui affirme que la Rada de Kiev est à bout de souffle, vient de partir pour aller vous voir. - LÉNINE. »

Quand les négociations du 18 (5) janvier entrèrent dans une phase critique, L. D. Trotsky demanda que des instructions soient données par téléphone et reçut successivement les deux notes suivantes : « 1° A Trotsky : Staline vient d’arriver. Je vais examiner la question avec lui et vous donnerai notre réponse commune. - LÉNINE. 2° Informer Trotsky qu’il doit prendre un congé et venir à Pétrograd. - LÉNINE, STALINE. »

[L’Histoire officielle du Parti bolchéviste, publiée en 1939, dédaigne complètement ces faits. Elle déclare : ]

Le 10 février 1918, les négociations de paix de Brest-litovsk furent interrompues. Bien que Lénine et Staline, au nom du Comité central du Parti, aient demandé avec insistance que la paix fût signée, Trotsky, qui était le président de la délégation soviétique à Brest, violait traîtreusement les directives explicites du Parti. Il déclarait que la République des Soviets refusait de signer la paix sur la base des conditions proposées par l’Allemagne, et en même temps informait les Allemands que la République des Soviets ne poursuivrait pas la guerre et continuerait à démobiliser l’armée. C’était monstrueux. Les impérialistes allemands ne pouvaient pas demander davantage à ce traître aux intérêts de la Patrie soviétique.

[Nous reportant aux pages 207 et 208 du même livre, nous trouvons le récit suivant : ]

Lénine qualifia cette déclaration d’« étrange et monstrueuse ». A cette époque, le Parti ne voyait pas encore clairement quelle était la vraie raison de l’attitude anti-parti de Trotsky et des « communistes de gauche ». Mais, comme il a été récemment établi par le procès du « bloc antisoviétique des droitiers et des trotskistes » (début de 1938), Boukharine et le groupe des communistes de gauche, dirigé par lui, conjointement avec Trotsky et les socialistes-révolutionnaires de gauche, étaient déjà alors engagés dans une conspiration secrète contre le gouvernement soviétique. Boukharine, Trotsky et les autres conspirateurs avaient formé le dessein, comme il a été prouvé, de dénoncer le traité de Brest, d’arrêter V.I. Lénine, J.V. Staline, Ia.M. Sverdlov, de les assassiner et de former un nouveau gouvernement de boukharinistes, de trotskistes et de socialistes-révolutionnaires de gauche.

[Examinons maintenant les procès-verbaux. Soixante-trois bolchéviks étaient présents à la conférence du 21 (8) janvier 1918, dont la majorité absolue (trente-deux) votèrent en faveur d’une guerre révolutionnaire. La position de Trotsky - ni guerre ni paix - recueillit seize votes ; celle de Lénine - paix avec l’Allemagne impériale - quinze votes. La question revint en discussion trois jours plus tard devant le Comité central du Parti. Le procès-verbal de la séance du 24 (11) janvier 1918 mentionne : ]

« Le camarade Trotsky propose que la formule suivante soit mise aux voix : "Nous terminons la guerre, nous ne signons pas la paix, nous démobilisons l’armée." » Le vote donne le résultat suivant : pour, 9, contre, 7.

La proposition de Lénine fut alors mise aux voix : « Nous retardons la signature de la paix par tous les moyens » (pour, 12 ; contre, 1). L. D. Trotsky pose la question : « Proposons-nous de lancer un appel pour une guerre révolutionnaire ? » (pour, 2 ; contre, 11 ; abstention, 1), et « nous cessons la guerre, ne signons pas la paix, démobilisons l’armée » (pour, 9 ; contre, 7).

A cette séance, Staline basa la nécessité de signer une paix séparée sur cet argument : « Il n’y a pas de mouvement révolutionnaire en Occident, pas de faits, mais seulement des potentialités, et nous ne pouvons pas faire entrer des potentialités en ligne de compte. » - « Pas les faire entrer en ligne de compte ? » Lénine répudia aussitôt l’appui que prétendait lui apporter Staline ; il est vrai que la révolution n’a pas encore commencé à l’Ouest ; « cependant si nous modifions notre tactique à cause de cela, nous serions des traîtres au socialisme international ».

Le jour suivant, le 25 (12) janvier, la question de la paix fut discutée à une séance commune des Comités centraux des bolchéviks et des socialistes­-révolutionnaires de gauche. A la majorité des voix, il fut décidé de soumettre au congrès des Soviets la formule : « Ne pas continuer la guerre, ne pas signer la paix. »

Quelle fut l’attitude de Staline à l’égard de cette formule ? Voici ce que Staline déclara, une semaine après la séance au cours de laquelle la formule avait été acceptée par neuf voix contre sept : « Séance du 1° février (19 janvier) 1918 : Camarade Staline : "Le moyen de sortir de cette situation difficile fut fourni par le point de vue médian - la position de Trotsky." »

Cette déclaration de Staline prend son plein sens si on tient compte du fait que, durant toute cette période critique, la majorité des organisations du parti et des Soviets était en faveur d’une guerre révolutionnaire et que, par suite, le point de vue de Lénine n’aurait pu l’emporter que par une révolution dans le Parti et dans l’Etat (ce qui naturellement était hors de question). Ainsi, loin de se tromper, Staline reconnaissait un fait indiscutable quand il disait que ma position à cette époque était pour le Parti la seule issue à la situation. Le 10 février la délégation soviétique à la conférence de la paix à Brest-litovsk rendit publique la déclaration officielle du refus du gouvernement soviétique de signer la paix annexionniste et de mettre fin à la guerre avec les puissances de la quadruple alliance. Deux jours plus tard fut publié l’ordre du commandant en chef, N.V. Krylenko, de cessation de l’activité militaire contre les mêmes puissances, et pour la démobilisation de l’armée russe.

[Au sujet de ces événements, Lénine écrivait une année plus tard : ]

« Comment fut-il possible que pas une seule tendance, pas une seule direction, pas une seule organisation de notre Parti ne s’opposa à cette démobilisation ? De quoi s’agissait-il pour nous ? Avions-nous complètement perdu la tête ? Pas le moins du monde. Les officiers, et non pas les bolchéviks, disaient même avant Octobre que l’armée ne pouvait pas se battre, qu’elle ne pourrait plus être maintenue au front que pendant quelques semaines. Après Octobre, cela devint évident, tout à fait évident pour ceux qui voulaient regarder les faits en face, qui voulaient voir la désagréable et amère réalité, et ne pas fermer les yeux ou se satisfaire de phrases creuses. Il n’y avait pas d’armée, impossible de s’appuyer sur elle. Le mieux qu’on pouvait faire était de démobiliser ce qui en restait aussi vite que possible. C’était le point sensible de la structure de l’Etat russe, qui ne pouvait porter plus longtemps le fardeau de la guerre. Plus vite nous démobiliserions, plus vite les vestiges de l’armée s’incorporeraient aux parties encore saines, plus tôt le pays serait prêt pour ses nouvelles et difficiles tâches. C’est ce que nous sentions quand, unanimement, sans la moindre protestation, nous votâmes la résolution de démobiliser - décision qui, d’un point de vue superficiel, semblait absurde. C’était exactement ce qu’il fallait faire. Maintenir l’armée eût été une illusion frivole. Plus tôt nous la démobiliserions, plus tôt commencerait la convalescence de l’organisme social dans son ensemble. C’est pourquoi les phrases révolutionnaires telles que : "Les Allemands ne pourront pas avancer", d’où découlait celle-ci : "Nous ne pouvons pas déclarer l’état de guerre terminé, ni guerre ni signature de la paix", étaient une profonde erreur, un surestimation des événements. Mais supposons que les Allemands avancent ? "Non, ils seront incapable, d’avancer." »

En fait, l’avance des troupes allemandes dura quatorze jours, du 18 février au 3 mars. La journée entière du 18 février fut consacrée par le Comité central à la question : comment répondre à l’avance allemande qui venait de commencer ?

Après la rupture des négociations, à Brest, le 10 février, et la publication, par la déclaration spécifiant qu’elle considérait la guerre comme terminée mais refusait de signer la paix avec l’Allemagne, le « parti militaire » - le parti des annexionnistes forcenés - l’avait finalement emporté. À une conférence qui eut lieu à Hambourg, le 13 février, sous la présidence de l’empereur Guillaume, la déclaration suivante proposée par lui fut acceptée : « Le refus de Trotsky de signer le traité de paix met fin, automatiquement, à l’armistice. » Le 16 février, le haut commandement militaire allemand informait le gouvernement soviétique que l’armistice prendrait fin le 18 février à midi, violant ainsi l’accord stipulant qu’avis de la fin de l’armistice devait être donné sept jours avant le déclenchement de l’action militaire.

La question de notre riposte à l’avance allemande fut examinée d’abord à la séance du Comité central du Parti, dans la soirée du 17 février. Une proposition d’entamer de nouvelles négociations avec l’Allemagne pour la signature de la paix fut rejetée par six voix, contre cinq. D’autre part, personne ne vota « pour une guerre révolutionnaire » tandis que N.I. Boukharine, G.I. Lomov et A.A. Ioffé « refusaient de voter sur une question ainsi posée ». Une résolution fut adoptée à la majorité « d’ajourner la reprise des négociations de paix, jusqu’au moment où l’avance aura pris un développement suffisant, et jusqu’à ce que son effet sur le mouvement ouvrier soit devenu évident ». Sauf trois abstentions, la décision suivante fut prise unanimement : « Si au moment où l’avance allemande se développe, aucun mouvement révolutionnaire ne se manifeste en Allemagne et en Autriche, alors nous signerons la paix. »

Le 18 février, l’avance allemande ayant été déclenchée, le Comité central du Parti siégea toute la journée, sauf de brèves interruptions. A la première séance, après les discours de Lénine et de Zinoviev en faveur de la signature de la paix, et par moi et N.I. Boukharine contre, la motion : « Soumettre immédiatement une proposition de renouveler des négociations de paix » fut repoussée par sept voix contre six. A la seconde séance, dans la soirée, après les discours de Lénine, Staline, Sverdlov et Krestinsky en faveur de la reprise des négociations de paix, Ouritsky et Boukharine parlant contre, et un discours de moi proposant que nous ne reprenions pas les négociations mais demandions aux Allemands de formuler leurs propositions, la question suivante fut mise aux voix : « Faut-il envoyer au gouvernement allemand une proposition de conclure la paix immédiatement ? » Sept voix se prononcèrent pour l’affirmative (Lénine, Smilga, Staline, Sverdlov, Sokolnikov, Trotsky, Zinoviev), cinq contre (Ouritsky, Lomov, Boukharine, Ioffé, Krestinsky) et une abstention (Stassova). Il fut alors aussitôt décidé de rédiger un texte précis de la décision prise et de le faire parvenir au gouvernement allemand. La proposition de Lénine concernant le contenu du télégramme fut soumise à un nouveau vote. Tous les membres sauf deux votèrent pour prendre acte du caractère de violence des conditions de paix ; et pour l’acceptation de signer la paix aux conditions déjà présentées, avec l’indication qu’on ne refuserait pas de consentir à des conditions pires : pour, 7 ; contre, 4 ; abstentions, 2. La tâche de rédiger le texte fut confiée à Lénine et à moi. Le radiogramme fut alors écrit séance tenante par Lénine et, après corrections que j’y apportai, approuvé à la séance commune des Comités centraux des bolchéviks et des socialistes-révolutionnaires de gauche, puis, revêtu des signatures du Conseil des commissaires du peuple, envoyé à Berlin le 19 février.

A la réunion des commissaires du peuple du 20 février, les représentants des socialistes-révolutionnaires de gauche votèrent contre l’utilisation d’une aide possible de l’Entente pour contrecarrer l’avance allemande. Des négociations avec les Alliés au sujet d’une aide militaire et technique avaient commencé sitôt après la Révolution d’Octobre. Elles étaient menées par Lénine et par moi avec les généraux Lavergne et Niessel et le capitaine Jacques Sadoul, représentant les Français, et avec le colonel Raymond Robbins, représentant les Américains. Le 21 février, en rapport avec l’avance continue des Allemands, l’ambassadeur français Noulens me télégraphia : « Dans votre résistance à l’Allemagne, vous pouvez compter sur la coopération militaire et financière de la France. » La différence que nous faisions entre le militarisme allemand et le militarisme français n’était naturellement pas pour nous une question de principe. C’était uniquement un moyen d’assurer la neutralisation nécessaire de certaines forces hostiles afin de sauver le gouvernement soviétique. [Mais le gouvernement français ne tint pas sa parole.] Clemenceau proclama la guerre sainte contre les bolchéviks. Nous fûmes alors contraints de signer le traité de Brest-litovsk.

La réponse au radiogramme soviétique indiquant les conditions allemandes de paix fut reçue à Pétrograd, à dix heures et demie du matin, le 23 février. Comparées aux conditions présentées le 10 février, celles-ci étaient sensiblement plus dures. La Livonie et l’Estonie devaient être évacuées immédiatement par l’Armée rouge tandis que la police allemande les occuperait ; la Russie s’engageait à conclure la paix avec les gouvernements bourgeois d’Ukraine et de Finlande ; et autres dispositions draconiennes. La question de l’acceptation de ces nouvelles conditions fut discutée le jour même, d’abord à la séance du Comité central du Parti bolchéviste, puis à la session commune de notre Comité central et du Comité central des socialistes-révolutionnaires de gauche, et finalement à la séance plénière du Comité exécutif central panrusse lui-même.

A la séance du Comité central du Parti bolchéviste, Lénine, Zinoviev, Sverdlov et Sokolnikov parlèrent en faveur de l’acceptation de ces conditions. Boukharine, Dzerjinsky, Ouritsky et Lomov parlèrent contre. Je déclarai que « si nous étions unanimes, nous pourrions prendre sur nous la tâche d’organiser la défense. Nous aurions pu le faire... mais cela exigeait le maximum d’unité. Puisque cet élément indispensable manquait, je ne voulais pas prendre sur moi la responsabilité de voter pour la guerre ». Le Comité central décida par sept voix contre quatre, quatre s’abstenant, d’accepter immédiatement la proposition allemande, de se préparer pour une guerre révolutionnaire et (à l’unanimité moins trois abstentions) de porter la question devant les électeurs des Soviets de Pétrograd et de Moscou, afin de connaître exactement l’attitude des masses à l’égard de la conclusion de la paix.

A cette séance du Comité central du 23 février, Staline déclara : « Nous n’avons pas besoin de signer, mais nous devons entamer des négociations de paix. » A quoi Lénine répliqua : « Staline a tort de dire que nous n’avons pas besoin de signer. Ces conditions doivent être signées. Si nous ne les signons pas, alors nous signerons la sentence de mort du gouvernement soviétique dans trois semaines. » Et le procès-verbal ajoute : « Le camarade Ouritsky fit remarquer à Staline que les conditions devaient être acceptées ou repoussées, mais qu’il n’était plus possible de négocier. »

Pour tous ceux qui étaient familiers avec la situation, il apparaissait clairement que la résistance était sans espoir. La déclaration de Staline révélait une complète incompréhension. L’armée allemande avait pris Dvinsk dès le 18 février. Son avance se développait à une allure extrêmement rapide. Les efforts pour la contenir étaient complètement épuisés. Cependant Staline proposait cinq jours plus tard, le 23 février, de ne pas signer la paix, mais... d’entamer des négociations.

Staline fit une seconde intervention à la séance du 23 février, cette fois en faveur de la nécessité de signer le traité de paix. Il profita de l’occasion pour corriger sa précédente déclaration sur la question de la révolution internationale : « Nous aussi, dit-il, nous misons sur la révolution, mais vous comptez en semaines tandis que nous comptons en mois. » C’était l’état d’esprit général en ces jours qu’exprimaient aussi ces paroles de Serguéiev (Artem) à la séance du 24 janvier 1918 : que tous les membres du Comité central étaient d’accord sur un point : que sans la victoire de la révolution internationale dans le temps le plus rapproché (selon Staline durant les quelques mois prochains), la République soviétique périrait. Ainsi, à cette époque, le « trotskisme » prévalait unanimement au Comité central du Parti.

Dans la période difficile des négociations de Brest, Staline n’eut, en réalité, aucune position personnelle ; il hésitait, prenait son temps, tenait sa bouche close - et manœuvrait. « Le Vieux compte toujours sur la paix, me dit-il, faisant un signe de tête dans la direction de Lénine, mais il n’aura de paix d’aucune sorte. » Puis, très probablement, il allait à Lénine et faisait le même genre de remarques sur moi. Staline ne s’engagea jamais franchement. Il est vrai que personne ne s’intéressait particulièrement soit à ses vues, soit à ses contradictions. Je suis persuadé que mon but principal, qui était de rendre notre attitude sur la question de la paix aussi compréhensible que possible au prolétariat mondial, était pour Staline une considération secondaire. Il intéressait à « la paix dans un seul pays », exactement comme plus tard il devait s’intéresser au « socialisme dans un seul pays ». Dans les votes décisifs, il suivit Lénine. C’est seulement plusieurs années plus tard, dans sa lutte contre le trotskisme, qu’il prit la peine d’établir pour lui-même un semblant de « point de vue » au sujet des événements de Brest. [Comparons son attitude à celle de Lénine qui, parlant au septième congrès du Parti, le 8 mars immédiatement après l’âpre bataille des fractions, déclara : ]

« Je dois dire quelques mots sur la position du camarade Trotsky. Il est nécessaire de distinguer deux aspects de son activité ; quand il commença les négociations, à Brest, les utilisant admirablement pour l’agitation, nous étions tous d’accord avec lui... Par la suite, la tactique de Trotsky, pour autant qu’elle visait à faire traîner les choses en longueur, était correcte. Elle devint erronée quand il proposa de déclarer la guerre terminée, mais de ne pas signer la paix... Mais puisque l’histoire a rejeté cela au second plan, il ne vaut pas la peine de le rappeler. »

Il y avait évidemment une grande différence entre la politique de Lénine lors de la crise de Brest-litovsk et la politique de Staline, lequel était beaucoup plus près de Zinoviev. Il faut dire que Zinoviev seul avait le courage de demander la signature immédiate de la paix, affirmant que faire traîner les négociations n’aurait d’autre effet que d’accroître la sévérité des conditions de paix. Aucun de nous ne doutait que, du point de vue « patriotique », il aurait été plus avantageux de signer le traité sans délai, mais Lénine pensait que la prolongation des négociations de paix permettait une agitation révolutionnaire et que les tâches de la révolution internationale passaient avant les considérations patriotiques - avant les conditions territoriales et autres du traité. Pour Lénine, la question était de nous assurer une pause profitable dans la lutte pour la révolution internationale. Staline admettait que la révolution internationale était un « potentiel » dont nous devions tenir compte. Plus tard, il est vrai, il modifia ses déclarations, afin surtout de se dresser contre d’autres ; mais, essentiellement, la révolution internationale à cette époque, comme longtemps après, restait pour lui une formule sans vie qu’il ne savait comment appliquer dans la politique courante.

Ce fut précisément à l’époque de cette crise qu’il devint clair que les facteurs de la politique mondiale étaient pour Staline des quantités entièrement inconnues. Il les ignorait complètement et ils ne l’intéressaient pas. Dans la classe ouvrière allemande, des débats passionnées faisaient rage parmi les éléments les plus avancés, où l’on se posait la question de savoir pourquoi les bolchéviks avaient entamé des négociations et se préparaient à signer la paix. Il n’en manquait pas parmi eux qui pensaient que les bolchéviks et le gouvernement des Hohenzollern se livraient à une comédie arrangée d’avance. La lutte pour la révolution exigeait donc que nous montrions clairement aux ouvriers que nous ne pouvions agir autrement, que les ennemis marchaient partout sur nous et que nous étions forcés de signer le traité de paix. Précisément pour cette raison, l’avance allemande était notre meilleure preuve de cette obligation de signer. Un ultimatum de l’Allemagne n’aurait pas été suffisant ; on aurait pu croire que lui aussi était partie de la comédie. Il en allait tout à fait autrement avec le mouvement des troupes allemandes, la prise des grandes villes, des équipements militaires : nous perdions de grandes richesses, mais nous gagnions la confiance politique de la classe ouvrière du monde entier. Tel était le sens fondamental de la divergence.

D’après le texte de la Constitution, un commissariat du peuple se composait du président (le commissaire) et d’un « collège » comptant une demi-douzaine et parfois une douzaine de membres. Sa direction n’était pas tâche aisée. Selon Pestkovsky, « tous les membres du collège du commissariat des nationalités étaient en opposition à Staline sur la question nationale et il arrivait fréquemment que Staline fût en minorité ». L’auteur repenti se hâte d’ajouter : « Staline entreprit de nous rééduquer. Dans cette tâche, il déploya beaucoup de bon sens et de sagesse. » Malheureusement, Pestkovsky ne nous donne pas de détails là-dessus. Par contre, il nous renseigne bien sur la manière originale dont Staline terminait les conflits avec ses collègues. « Parfois il perdait patience, écrit Pestkovsky, mais il n’en montrait rien en séance. Dans ces occasions-là, quand, par suite de nos interminables discussions, sa patience était épuisée, il s’éclipsait soudain, avec une habileté remarquable, "juste pour un moment", et il disparaissait de la pièce, allait se cacher dans une des retraites de Smolny, et plus tard du Kremlin. Il était impossible alors de le découvrir. Au commencement, nous attendions qu’il revienne, mais, finalement, il fallait ajourner la réunion. Je restais seul dans notre bureau commun, attendant patiemment son retour, mais en vain. Il arrivait qu’en de pareils moments le téléphone appelât et que Lénine demandât Staline. Quand je répondais que Staline avait disparu, il me disait invariablement : "Trouvez-le tout de suite." Ce n’était pas facile. Je devais courir à travers les longs corridors de Smolny ou du Kremlin à la recherche de Staline. Je le trouvais dans les endroits les plus imprévus ; deux fois, par exemple, dans le logement d’un marin, le camarade Vorontsov ; il était dans la cuisine, allongé sur un divan, fumant sa pipe et ruminant ses thèses. »

Comme les meilleures forces du Parti avaient été absorbées par les tâches militaires ou économiques, le bureau du commissariat des nationalités se composait d’hommes de second plan. Il leur arrivait souvent néanmoins de contredire Staline et de lui poser des questions auxquelles il était incapable de répondre. Il avait le pouvoir ; mais ce pouvoir était insuffisant pour contraindre, il devait convaincre. Staline n’était pas à la hauteur de la situation. Les contradictions entre sa nature tyrannique et ses ressources intellectuelles insuffisantes le mettaient dans une situation insupportable. Il n’avait pas d’autorité dans son propre département. Quand sa patience était épuisée, il allait simplement se cacher « dans les endroits les plus imprévus ». On peut douter que, dans la cuisine du commandant, il réfléchissait à ses thèses. Il est plus vraisemblable qu’il pansait sa blessure intérieure, songeant que tout irait beaucoup mieux si ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui n’osaient pas le dire. Mais à cette époque il ne pouvait pas même entrer dans sa tête qu’un jour viendrait où il n’aurait qu’à commander et que tous les autres obéiraient en silence.

Non moins pittoresque est la description par Pestkovsky de la recherche de bureaux pour le commissariat à Moscou, où le gouvernement se transporta au mois de mars. Les services se livraient une âpre lutte autour des locaux disponibles. Au début, le commissariat des nationalités n’avait absolument rien. « Mais j’insistai auprès de Staline et bientôt le commissariat fut en possession de plusieurs maisons privées. L’office central de la Russie Blanche fut logé dans la Povarskaya, les Lettons et les Estoniens dans la Nikitskaya, les Polonais dans l’Arbat, les Juifs dans la Préchistenka, tandis que les Tartares étaient quelque part sur un quai de la Moskova. En dehors de cela, Staline et moi avions des bureaux au Kremlin. Staline trouvait cette situation très incommode. "Il est tout à fait impossible d’avoir l’œil sur vous tous. Il faudrait trouver un bâtiment assez grand pour y loger tout le monde." Cette idée ne le quittait pas un seul instant. Quelques jours plus tard, il me dit : "On nous a donné le Grand Hôtel de Sibérie, mais le Conseil suprême de l’économie nationale en a déjà pris possession. Cependant nous ne reculerons pas. Dites à Allilouïéva de taper ces mots sur plusieurs feuilles de papier. Ces bureaux sont occupés par le Commissariat des nationalités. Et prenez avec vous quelques punaises. »

Allilouïéva, future femme de Staline, était dactylographe au commissariat. Munis des magiques morceaux papier et des punaises, Staline et son adjoint allèrent en auto à l’Hôtel de Sibérie. « La nuit était déjà venue. La porte principale de l’hôtel était fermée. Elle était ornée d’un morceau de papier sur lequel on lisait : "Cet immeuble est occupé par le Conseil suprême." Staline l’arracha, et nous apposâmes le nôtre à sa place." "Tout ce qu’il nous faut faire à présent, dit alors Staline, c’est pénétrer dans la place." Ce n’était pas facile. A grand-peine, nous découvrîmes une petite entrée sur le derrière. Pour une raison inexplicable, il n’y avait pas d’électricité. Nous éclairâmes notre chemin avec des allumettes ; au deuxième étage, nous trébuchâmes dans un long corridor. Là, nous apposâmes nos notices sur quelques portes, au hasard. Quand vint le moment de nous retirer, nous n’avions plus d’allumettes. Descendant l’escalier dans une complète obscurité, nous arrivâmes au sous-sol après avoir failli nous rompre le cou, Enfin nous réussîmes péniblement à retrouver l’issue et notre auto. »

Il faut certainement un effort d’imagination pour se représenter un membre du gouvernement s’introduisant à la faveur de la nuit dans un immeuble occupé par un autre commissariat, arrachant des notices et en fixant d’autres. On peut dire avec certitude qu’aucun autre commissaire ou membre du Comité central n’eût été capable d’une pareille équipée. Nous reconnaissons là le Koba du temps de la prison de Bakou. Staline ne pouvait ignorer que la décision finale quant à I’attribution d’un immeuble appartenait au Conseil des commissaires ou au Bureau politique, et il eût été plus simple de s’adresser à l’un ou à l’autre. Mais Staline avait sans doute des raisons de supposer que le conflit ne serait pas tranché en sa faveur et ce qu’il voulait c’était mettre le Conseil devant un fait accompli. Sa manœuvre échoua, le bâtiment fut attribué au Conseil suprême de l’Economie, qui était un organisme beaucoup plus important que le commissariat de Staline [1]. Autre sujet de rancune contre Lénine que Staline dut réprimer.

D’après ce que rapporte Pestkovsky, la majorité du collège du commissariat des nationalités raisonnait de cette façon : « Toute oppression nationale n’est qu’une des manifestations de l’oppression de classe. La Révolution d’Octobre a détruit la base de l’oppression de classe ; par conséquent, il n’est pas nécessaire d’organiser en Russie des républiques nationales et des régions autonomes. La division territoriale doit se faire exclusivement selon les frontières économiques. » L’opposition à la politique de Lénine était, si étrange que cela pût sembler à première vue, spécialement forte parmi les bolchéviks non russes (Lettons, Ukrainiens, Arméniens, juifs et autres). Les bolchéviks des régions frontières qui subissaient l’oppression luttaient conjointement avec les partis nationalistes locaux et ils étaient enclins à rejeter, non seulement le poison du chauvinisme, mais même toute mesure de caractère progressif. Le collège du commissariat des nationalités se composait de ces non-Russes russifiés, qui opposaient leur nationalisme abstrait aux besoins réels du développement des nationalités opprimées. En fait, cette politique maintenait la vieille tradition de la russification et était en elle-même un danger particulier dans les conditions de la guerre civile.

Le commissariat des nationalités avait été créé pour organiser tous les peuples de Russie que le tsarisme opprimait, au moyen de commissariats nationaux. Il avait pour tâche particulière de développer l’éducation des nationalités sur une base soviétique. Il publiait un hebdomadaire, La vie des nationalités, en russe, et plusieurs publications dans les diverses langues nationales. Mais sa tâche essentielle restait l’organisation des régions et des républiques nationales, il devait trouver les cadres nécessaires parmi les nationaux eux-mêmes, être un guide pour les entités territoriales nouvellement organisées aussi bien que pour les minorités nationales vivant en dehors de leur propre territoire. Aux yeux des nationalités arriérées, qui pour la première fois étaient appelées par la Révolution à mener une existence nationale indépendante, le commissariat des nationalités jouissait d’une autorité indiscutable. Il leur ouvrait les portes vers une indépendance dans le cadre du régime soviétique. Dans ce domaine, Staline était pour Lénine un adjoint irremplaçable. Il connaissait intimement la vie des peuples aborigènes du Caucase - comme seul le pouvait un natif. Il avait cette connaissance dans le sang. Il aimait la compagnie des simples, trouvait avec eux un commun langage, n’avait pas à craindre qu’ils lui soient supérieurs en quoi que ce soit, et par suite il entretenait avec eux des rapports amicaux et démocratiques. Lénine appréciait ces attributs de Staline, qui n’étaient pas communs dans le Parti, et, par tous les moyens, il s’efforçait de mettre en valeur l’autorité de Staline aux yeux des délégations nationales. « Parlez-en à Staline. Il connaît bien cette question. Il connaît la situation, discutez la question avec lui. » De telles recommandations étaient répétées par lui des centaines de fois. Quand Staline avait des conflits importants avec des délégués nationaux ou avec ses collègues du collège, la question était portée devant le Bureau politique, où toutes les décisions étaient invariablement en faveur de Staline. Ceci aurait dû renforcer son autorité aux yeux des cercles dirigeants des nationalités arriérées : au Caucase, sur la Volga, et en Asie. La nouvelle bureaucratie des minorités nationales devint plus tard pour lui un soutien non négligeable.

Le 27 novembre 1919, le second congrès panrusse des organisations communistes musulmanes et des peuples de l’Orient se réunit à Moscou. Le congrès fut ouvert par Staline, au nom du Comité central du Parti. On désigna quatre présidents d’honneur : Lénine, Trotsky, Zinoviev et Staline. Le président du congrès, Sultan-Galiyev, proposa au congrès de saluer Staline comme « un de ces combattants qu’enflamme la haine de l’impérialisme international ». Cependant, il est tout à fait caractéristique de l’importance accordée aux dirigeants à cette époque que, même à ce congrès, le rapport de Sultan-Galiyev sur la situation politique générale se terminait par ces mots : « Vive le Parti communiste russe ! Vivent ses dirigeants, les camarades Lénine et Trotsky. » Même à ce congrès des peuples de l’Orient qui se trouvaient sous la direction personnelle de Staline, il ne semblait pas nécessaire d’inclure Staline parmi les dirigeants du Parti.

Staline fut le commissaire des nationalités du début de la Révolution jusqu’à la liquidation du commissariat en 1923, provoquée par la création de l’Union soviétique et du Conseil des nationalités du Comité exécutif central de l’U.R.S.S. On peut considérer comme bien établi que, jusqu’en mai 1919, Staline n’était pas très occupé par les affaires du commissariat. Au début, Staline n’écrivait pas les éditoriaux de La vie des nationalités, mais plus tard, quand le journal adopta un grand format, il y eut des éditoriaux de lui dans chaque numéro. Cependant la production littéraire de Staline restait très limitée, et elle alla décroissant d’année en année. En 1920-1921, nous trouvons seulement deux ou trois articles de lui ; en 1922, pas un seul. A cette date, Staline devint complètement absorbé par ses machinations politiques.

En 1922, le comité de direction du journal déclarait : « Au début de la publication de La vie des nationalités, le camarade Staline, commissaire aux nationalités, y prit une part active. Il écrivit durant cette période, non seulement les éditoriaux, mais fréquemment une rubrique d’information, des notes sur la vie du Parti, etc. » Si on relit ces contributions, on y retrouve l’ancien rédacteur des publications de Tiflis et celui de la Pravda de Pétersbourg de 1913.

Il était amené assez souvent à porter son attention sur l’Orient. C’était une des idées maîtresses de Lénine ; on la retrouve dans beaucoup de ses articles et discours, sans doute, l’intérêt que Staline accordait à l’Orient était dans une large mesure personnel. Il en était lui-même originaire, si, devant des représentants de l’Occident, n’étant familier ni avec la vie de l’Occident ni avec ses langues, il se sentait toujours complètement perdu, il était incomparablement plus confiant et sur un terrain plus solide avec les représentants des nations arriérées de l’Orient ; il était le commissaire qui, dans une large mesure, décidait de leur sort. Mais chez Lénine les perspectives concernant l’Orient et l’Occident étaient étroitement liées. En 1918, c’étaient les problèmes de l’Occident qui étaient au premier plan ; la guerre allait finir, il y avait des soulèvements dans tous les pays, des révolutions en Allemagne, en Autriche-­Hongrie, et ailleurs. L’article de Staline intitulé « N’oubliez pas l’Orient » parut dans le numéro du 24 novembre 1918, l’époque même de la révolution en Autriche-Hongrie et en Allemagne. Nous tous considérions ces révolutions comme les avant-coureurs des révolutions socialistes en Europe. Et c’est alors que Staline écrivait que « sans mouvement révolutionnaire dans l’Orient, il est vain de penser même au triomphe du socialisme » - en d’autres termes, Staline considérait le triomphe final du socialisme impossible, non seulement en Russie, mais même en Europe sans un réveil révolutionnaire de l’Orient. C’était une répétition de l’idée directrice de Lénine. Cependant, dans cette répétition d’idée il y avait, non seulement division du travail, mais d’intérêt. Staline n’avait absolument rien à dire au sujet des révolutions en Occident. Il ne connaissait pas l’Allemagne, ni sa vie, ni sa langue ; il se concentrait sur l’Orient.

Le 1° décembre 1918, Staline écrivit dans La vie des nationalités un article intitulé « L’Ukraine est libérée ». C’était toujours la même rhétorique de l’ancien séminariste ; on n’y trouve que des redites : « Nous ne doutons pas que le gouvernement soviétique ukrainien sera capable de résister victorieusement aux nouveaux hôtes indésirables, les esclavagistes d’Angleterre et de France. Nous ne doutons pas que le gouvernement soviétique ukrainien saura démasquer leur rôle réactionnaire », et ainsi de suite ad nauseam. Dans un article du même périodique, le 22 décembre 1918, Staline écrivait : « Avec l’aide des meilleures forces communistes, l’appareil d’Etat soviétique (en Ukraine) est rétabli. Les membres du Comité central des Soviets de l’Ukraine ont à leur tête le camarade Piatakov... Les meilleures forces communistes qui composaient le gouvernement de l’Ukraine étaient : Piatakov, Vorochilov, Serguéiev (Artem), Kviring, Zatonsky, Kotsubinsky. » De tous ceux-ci, seul Vorochilov est encore vivant et est devenu maréchal. Serguéiev (Artem) mourut dans un accident ; tous les autres ont été exécutés ou ont disparu sans laisser de trace. Tel fut le destin des « meilleures forces communistes ».

Le 23 février, Staline donnait un éditorial intitulé Deux camps, dans lequel on lisait : « Le monde s’est divisé résolument et irrévocablement en deux camps - le camp de l’impérialisme et le camp du socialisme... Les vagues de la révolution socialiste montent sans cesse à l’assaut des forteresses de l’impérialisme. Leur résonance retentit dans les pays des peuples opprimés... Le sol s’enflamme sous les pieds de l’impérialisme... » Malgré les vagues, les images sont des clichés qui ne s’accordent guère entre eux, il y a dans cette prose, sous pathos bureaucratique, un accent indéniable d’insincérité. Le 9 mars 1919, un autre article intitulé Après deux ans, dont voici la conclusion : « L’expérience de la lutte du prolétariat durant ces deux années a pleinement confirmé ce que le bolchévisme avait prévu... l’inévitabilité de la révolution prolétarienne mondiale... » En ces jours, les perspectives du bolchévisme n’avaient pas été réduites au socialisme dans un seul pays... Tous les autres articles étaient du même genre, entièrement dépourvus d’originalité de pensée et d’attrait dans la forme.

Le premier congrès des communistes tchouvaches eut lieu en avril 1920, par conséquent plus de deux ans après l’instauration du gouvernement soviétique. Les présidents d’honneur étaient les mêmes que précédemment : Lénine, Trotsky, Zinoviev et Staline. Décrivant l’ouverture du congrès, le journal du commissariat des nationalités indiquait que les murs étaient ornés des portraits des leaders de la révolution mondiale : Karl Marx, Lénine, Trotsky et Zinoviev. A cette époque il n’y avait pas encore de portrait de Staline ; pourtant ce congrès était pleinement dans sa sphère d’activité.

Le 7 novembre - c’est-à-dire au troisième anniversaire de la Révolution d’Octobre - nous trouvons Staline à Bakou, où il prit la parole à la séance solennelle des soviets, développant un rapport intitulé « Trois années de dictature prolétarienne ». Au congrès des peuples du Daghestan, le 13 novembre, il proclamait l’autonomie du Daghestan. « Le discours du camarade Staline, écrit le journal du commissariat des nationalités, fut interrompu à plusieurs reprises par des tonnerres d’applaudissements, par l’Internationale, et finit dans une ovation délirante. » Le 17 novembre, au congrès du peuple du territoire du Térek, à Vladikavkaz, Staline « proclamait l’autonomie soviétique du peuple gouriane ». Entre le 18 et le 21 décembre 1920 eut lieu la première conférence panrusse des représentants des républiques, territoires et régions autonomes, Elle fut saluée par Kaminsky au nom de Staline, empêché par la maladie d’être présent. On vota unanimement une adresse de félicitations à Staline. Mais au congrès des peuples de l’Orient, le compte rendu relate : « Furent élus présidents d’honneur du congrès : les camarades Lénine, Zinoviev et Trotsky (tempête d’applaudissements)... Membres d’honneur du bureau... le dernier nom est celui de Djougachvili Staline. »

A Vienne, sous la direction de Lénine, Staline avait écrit un bon ouvrage sur le problème national, mais sa tentative de poursuivre seul ce travail en Sibérie eut un tel résultat que Lénine considéra même impossible de publier son article. A la conférence de mars 1917, Staline émit l’opinion que l’oppression nationale est le produit du féodalisme, perdant entièrement de vue l’impérialisme comme facteur principal de l’oppression nationale à notre époque. En 1923, il mettait sur le même plan le nationalisme grand-russien - qui avait derrière lui de longues traditions et l’oppression des petites nations - et le nationalisme défensif de ces dernières. Ces grossières erreurs, erreurs stalinistes, prises dans leur ensemble, s’expliquent, comme nous l’avons déjà montré, par le fait que leur auteur ne se hausse jamais à une conception systématique. Il utilise des propositions isolées du marxisme d’après son besoin du moment, les choisissant comme on choisit les souliers, d’après la dimension, chez un cordonnier. C’est pourquoi il se contredit si aisément chaque fois que la situation évolue brusquement. Ainsi, même sur le problème national, qui était son domaine propre, Staline ne pouvait parvenir à une correcte conception d’ensemble.

« La reconnaissance du droit de sécession ne veut pas dire qu’on recommande la séparation », écrit-il dans la Pravda du 10 octobre 1920. « La sécession des régions frontières aurait sapé la puissance révolutionnaire de la Russie centrale, laquelle stimulait le mouvement de libération à l’Ouest et à l’Est. Ces régions isolées par la sécession seraient évidemment tombées sous la coupe de l’impérialisme international. Il suffit de regarder ce qui s’est passé en Géorgie, en Arménie, en Pologne, en Finlande, etc., qui se sont séparées de la Russie pour n’avoir que l’apparence de l’indépendance tandis qu’en fait elles devenaient des vassales pures et simples de l’Entente. Il suffit de rappeler la récente histoire de l’Ukraine et de l’Azerbaïdjan, la première soumise au capitalisme allemand, le second à l’Entente, pour comprendre pleinement le caractère contre-révolutionnaire de la demande de sécession d’un pays frontière dans les conditions internationales présentes. »

« La vague révolutionnaire venant du Nord, écrivait Staline au premier anniversaire de la Révolution d’Octobre, s’est étendue sur la Russie tout entière, atteignant une frontière après l’autre. Mais là, elle se heurte à une digue sous la forme de "conseils nationaux" et de "gouvernements" territoriaux (Don, Kouban, Sibérie) qui se sont constitués même avant Octobre. Bourgeois par nature, ils ne désirent pas du tout la destruction du vieux monde bourgeois. Au contraire, ils considèrent comme leur devoir de le défendre de toutes leurs forces. Ils devinrent naturellement des foyers de réaction, rassemblant autour d’eux tout ce qui était contre-révolutionnaire en Russie. Mais la lutte des "gouvernements nationaux" (contre le centre soviétique) fut une lutte inégale. Attaqués de deux côtés à la fois, de l’extérieur par le gouvernement soviétique et à l’intérieur par leurs propres ouvriers et paysans, les "gouvernements nationaux" furent contraints de battre en retraite après la première bataille... En pleine déroute, les "gouvernements nationaux" se tournèrent vers les impérialistes de l’Ouest pour solliciter leur aide contre leurs propres ouvriers et paysans. »

Ainsi se développèrent les interventions étrangères et l’occupation des pays limitrophes, peuplés surtout par des nationalités non russes, qui ne pouvaient que haïr Koltchak, Dénikine, Wrangel et leur politique impérialiste de russification.

Après la proclamation de la République autonome des Bachkirs en novembre 1917, la sympathie pour le régime soviétique gagna les masses. Le gouvernement de ce peuple était entre les mains d’éléments nationalistes conduits par Zak-Validov, qui représentaient les intérêts de la portion bourgeoise-koulak de la population. Graduellement, ce groupe dégénéra en un avant-poste de l’activité antisoviétique et établit des contacts avec Doutov et Koltchak. Cependant, sous la pression des masses et après la liquidation de l’autonomie par Koltchak, Zak-Validov fut contraint d’entamer des négociations avec le gouvernement soviétique. En février 1919, après l’élimination de Koltchak, le gouvernement bachkir se rallia au gouvernement soviétique, et vers la fin du même mois, à Simbirsk, au quartier général du front oriental, ses délégués signèrent un accord préliminaire qui garantissait l’autonomie du peuple bachkir à condition qu’il formât un gouvernement sur la base de la constitution soviétique, préparât une action commune de détachements bachkirs avec l’Armée rouge contre les Blancs, etc.

Au début de mars 1919, Staline entame des négociations à Moscou avec la délégation bachkir pour la formation de la République soviétique bachkir. En conséquence des revers militaires que nous avions subis près d’Oufa, je fus obligé de quitter Moscou dans les premiers jours de mars, ne pouvant ainsi participer au huitième congrès du Parti. Staline resta tranquillement à Moscou, au congrès, et jusqu’au 20 mars poursuivit les négociations avec les délégués. Pourtant, le nom de Staline est à peine mentionné au sujet de cette affaire par les historiens contemporains de Bachkiria. [Les deux citations ci-dessous, la première d’Antagoulov, la seconde de Samoïlov, sont à cet égard typiques : ]

1.- La lutte entre les Russes et les Bachkirs s’aggrava : le chaos était à son comble. Dans une région, les Russes étaient arrêtés sur l’ordre du gouvernement bachkir ; dans une autre, c’étaient les Bachkirs qui l’étaient sur l’ordre du gouvernement local. Le voyage du camarade Trotsky à Oufa coïncida avec ce mouvement (mars 1920). Des pourparlers eurent lieu entre les représentants bachkirs et le gouvernement soviétique en la personne du camarade Trotsky, qui aboutirent à une base d’accord. 2.- D’après une information reçue de Bachkiria, le Centre suivait attentivement la question bachkir. Au milieu du mois de mars, le camarade Trotsky, qui était arrivé à Oufa avec des pouvoirs spéciaux, convoqua une conférence. Les Bachkirs y étaient représentés par Validov, Toukhvatouline, Rakharnatouvine et Kaspransky ; Doudnik, Samoïlov, Serguéiev (Artem), Préobrajensky représentaient le comité territorial et le Centre ; y assistait également le président du Comité exécutif provisoire d’Oufa, Elstine.

Durant les premières années du régime soviétique, le bolchévisme en Ukraine était faible. La cause de cette faiblesse doit être recherchée dans les structures nationale et sociale de ce pays. Les villes, dont la population se composait de Grands-Russiens, de Juifs, de Polonais, et d’une faible proportion d’Ukrainiens, avaient dans une large mesure le caractère colonial. Parmi les ouvriers industriels de l’Ukraine, un pourcentage considérable était grand-russien. Entre la ville et le village, il y avait un gouffre, presque un abîme infranchissable. Ceux des intellectuels ukrainiens qui s’intéressaient avant tout au village, à la culture et au langage ukrainiens, étaient considérés avec une certaine ironie par les citadins, ce qui avait pour effet de les pousser dans la direction du chauvinisme. Les groupements socialistes non ukrainiens des villes n’avaient aucune sympathie pour les masses villageoises. Dans les villes ukrainiennes, ils représentaient la culture des Grands-Russiens, avec laquelle la plupart d’entre eux, en particulier les intellectuels juifs, n’étaient pourtant pas trop familiers ; de là, pour une bonne part, le caractère exotique du bolchévisme ukrainien, son absence au moment où il aurait pu s’implanter solidement dans le sol ukrainien, sa grande indépendance, enfin les conflits multiples, querelles et luttes fractionnelles permanentes.

C’était le devoir de Staline comme commissaire aux nationalités de suivre avec soin le développement du mouvement nationaliste en Ukraine. Il était, par sa fonction, plus étroitement lié que d’autres avec le parti bolchéviste ukrainien. Cette étroite liaison remontait à 1917, dès après la Révolution d’Octobre, et se maintint durant plusieurs années. En Ukraine, Staline représentait le Comité central russe des bolchéviks. D’autre part, à certains congrès du Parti, il représentait les organisations ukrainiennes, c’était la règle à cette époque. Il prit part aux conférences du Parti communiste ukrainien comme un de ses propres dirigeants, et comme la vie de l’organisation ukrainienne se passait surtout en conflits, querelles incessantes et groupements fractionnels, Staline était là comme un poisson dans l’eau.

Sa période ukrainienne fut pleine de faillites, mais elle resta pourtant complètement ignorée. [Les Histoires stalinistes officielles, contraintes de relater l’une après l’autre ces faillites, évitent soigneusement de mentionner son nom. Elles ne disent pas que, dans le règlement final, « les erreurs sur les questions paysannes et nationales commises en Ukraine en 1919 et qui contribuèrent à la chute du gouvernement des Soviets » étaient dues à l’insuffisance totale de Staline dans la défense de la politique élaborée par le Comité central du Parti communiste russe. Stigmatisant cette insuffisance, Lénine dit : « Une très petite partie des fermes bien organisées auraient dû être transformées en fermes soviétiques, autrement il n’était pas possible de former un bloc avec la paysannerie... Une politique semblable à celle suivie à la fin de 1917 et durant une grande partie de 1918 était alors nécessaire... Nous sommes donc contraints maintenant de procéder à une répartition générale des terres dépendant d’un grand nombre de fermes soviétiques. »]

[A la quatrième conférence du Parti ukrainien, le 10 mars 1920, Staline, en tant que représentant du Comité central chargé d’y défendre la résolution du Comité sur la question ukrainienne, trouva devant lui une opposition composée de divers éléments dont les plus agressifs étaient les membres de la tendance du « centralisme démocratique » de Sapronov, qui avait été battue à la conférence du Parti panrusse, en décembre. Les arguments de cette opposition étaient donc tous connus d’avance et le commissariat des nationalités en publia la réfutation. écrite pour lui par Trotsky, à qui cette tâche avait été assignée par le Bureau politique. Staline fut néanmoins tenu en échec à la conférence ukrainienne. Le Comité central dut intervenir en prononçant la dissolution du comité ukrainien et en rappelant d’Ukraine un grand nombre de fonctionnaires contaminés par le chauvinisme grand-russien. La partie essentielle de la résolution du Comité central adoptée en décembre 1919 était ainsi conçue : ]

En considération du fait que la culture ukrainienne... a pendant des siècles été brimée par le tsarisme et les classes exploiteuses de Russie, le Comité central du Parti communiste russe fait une obligation à tous les membres du parti d’aider par tous les moyens à briser les obstacles entravant le libre développement de la culture et de la langue ukrainiennes. En conséquence de siècles d’oppression, des tendances nationalistes existent parmi les sections arriérées des masses ukrainiennes, et c’est par suite le devoir des membres du Parti de se montrer tolérants et patients à leur égard, soulignant, par une explication amicale, l’identité des intérêts des masses travailleuses d’Ukraine et de Russie. Les membres du Parti doivent imposer le droit des masses travailleuses d’étudier dans la langue ukrainienne et de l’employer dans toutes les institutions soviétiques.

C’était là une thèse extrêmement facile à défendre. Bien qu’il fût connu que Staline n’était pas un brillant orateur dans les débats, on s’explique assez mal sa défaite, étant donné le rapport des forces à la conférence. Il est bien possible que, ayant constaté que l’atmosphère de la conférence était défavorable à sa thèse, Staline décida de jouer à qui perd gagne, laissant entendre, au moyen d’intermédiaires, qu’il défendait une thèse ne répondant pas à sa conviction personnelle, seulement par discipline. Il pouvait espérer faire ainsi d’une pierre deux coups : gagner la sympathie de, délégués ukrainiens et rejeter la responsabilité de la défaite sur moi en tant qu’auteur de la thèse. Une telle intrigue était tout à fait dans le caractère de l’homme !

La social-démocratie géorgienne ne bornait pas ses ambitions à la paysannerie appauvrie de la petite Géorgie ; elle aspirait aussi, et non sans un certain succès, à la direction du mouvement « de la démocratie révolutionnaire de la Russie tout entière ». Pendant les premiers mois de la Révolution, les cercles dirigeants de l’intelliguentsia géorgienne considéraient la Géorgie, non comme une patrie nationale., mais comme une Gironde, une province méridionale élue pour fournir des dirigeants à tous les pays. Mais cet état d’esprit ne put persister qu’aussi longtemps que l’espoir existait de maintenir la révolution dans le cadre d’une démocratie bourgeoise. Quand le danger d’une victoire du bolchévisme apparut clairement, la social-démocratie géorgienne brisa immédiatement ses liens avec les conciliateurs russes et s’unit aux éléments réactionnaires de la Géorgie elle-même. Quand les soviets l’emportèrent, les champions géorgiens d’une Russie une et indivisible devinrent également les ardents champions du séparatisme...

[Les documents suivants projettent une lumière nouvelle sur la soviétisation de la Géorgie : ]

1 Au comité révolutionnaire de guerre du front du Caucase. Pour Ordjonikidzé. Reçu votre lettre de récriminations. Vous avez tort de considérer mon enquête, qui est de mon devoir comme un manque de confiance. J’espère qu’avant notre rencontre vous abandonnerez votre ton injurieux inconvenant. 3 avril 1920. Lénine.

2 A Bakou, via Rostov. Au membre du conseil révolutionnaire de guerre du front du Caucase, Ordjonikidzé. Le Comité central vous ordonne de retirer toutes les unités du territoire de Géorgie, de les ramener jusqu’à la frontière et d’empêcher toute incursion en Géorgie. Après les négociations avec Tiflis, il est clair que la paix avec la Géorgie n’est pas exclue. Envoyez immédiatement l’information la plus exacte concernant les rebelles. 5 mai 1920. Par ordre du Bureau politique, Lénine, Staline

3

[Lettre dactylographiée des services du commandant en chef à toutes les forces armées de la République, datée, Moscou, 17 février 1921, portant la mention : secret, personnel, adressée au vice-président du Comité révolutionnaire de guerre de la République. Ci-dessous la partie essentielle de son texte : ]

Sur l’initiative du commandant de la seconde armée, nous sommes mis en face du fait accompli d’une incursion en Géorgie ; les frontières de la Géorgie ont été franchies et l’armée rouge est déjà entrée en contact avec l’armée de Géorgie. Le commandant en chef : S. Kaménev. Le commissaire militaire : S. Danilov Le chef d’état-major : P. Lebedev

4 Ekaterinenbourg. Secret. A Moscou. A Skliansky. Veuillez m’envoyer un bref mémorandum sur la question des opérations militaires contre la Géorgie : quand ces opérations ont commencé, sur quel ordre, et le reste. J’ai besoin de ce mémorandum pour la séance plénière. 21 février 1921. Trotsky.

5

[Ecrit par Lénine ; copie d’un document secret : ]

Le Comité central était disposé à permettre à la seconde armée d’appuyer activement le soulèvement en Géorgie et l’occupation de Tiflis, tout en observant les usages internationaux, et sous la condition que tous les membres du comité de guerre de la seconde armée soient, après un sérieux examen de la situation, certains du succès. Nous vous prévenons que nous sommes ici sans pain, par suite de l’absence de transport, et que par conséquent nous ne pourrons vous donner ni un train ni un seul camion. Nous sommes obligés de n’attendre du Caucase que du blé et du pétrole. Nous exigeons une réponse immédiate signée de tous les membres du Comité révolutionnaire de guerre et aussi de Smilga, Sytine, Trifonov, Froumkine. Jusqu’à notre réponse aux télégrammes de toutes ces personnes, n’entreprenez rien de caractère décisif. Par ordre du Comité central, Krestinsky,Skliansky

6

Le camarade Skliansky, en notre présence, mit aussitôt ce texte en code, après avoir photographié l’original, et l’envoya à Smilga, chargé de faire personnellement le déchiffrage. Informez le commandant en chef sans lui montrer la dépêche. Staline préviendra lui-même Ordjonikidzé. Sous votre responsabilité. 14 février 1921.Lénine

(Ecrit de la main du camarade Lénine.)

La Géorgie menchéviste était incapable de tenir. Cela était clair pour chacun de nous. Cependant nous n’étions pas unanimes quant au mouvement et aux méthodes de soviétisation. J’étais partisan, pour ma part, d’une certaine période de travail préparatoire à l’intérieur du pays, afin de suivre le développement du soulèvement et de venir plus tard à son aide. J’estimai qu’après la conclusion de la paix avec la Pologne et après l’écrasement de Wrangel la Géorgie ne pouvait présenter de danger immédiat et que le dénouement pouvait être ajourné. Ordjonikidzé, appuyé par Staline insistait pour que l’Armée rouge envahît la Géorgie, présumant que le soulèvement était mûr. Lénine était enclin à partager le point de vue des deux membres géorgiens du Comité central. La question fut tranchée par le Bureau politique, le 14 février 1921, alors que j’étais dans l’Oural.

L’intervention militaire se développa avec succès et ne provoqua aucune complication internationale, si on néglige le déchaînement frénétique de la bourgeoisie et de la Seconde Internationale. Pourtant la méthode du soviétisation de la Géorgie revêtit une extrême importance pendant les années qui suivirent immédiatement. Dans les régions où les masses laborieuses étaient passées au bolchévisme déjà avant la Révolution, elles acceptaient les souffrances et les difficultés subséquentes comme liées à leur propre cause. Il n’en était pas de même dans les régions moins avancées où la soviétisation était réalisée par l’armée. Là, les masses travailleuses considéraient leurs privations comme résultant d’un régime imposé du dehors. En Géorgie, la soviétisation prématurée renforça les menchéviks pendant un certain temps et conduisit à l’importante insurrection de masse de 1924, quand, selon le propre aveu de Staline, la Géorgie dut être « labourée de nouveau ».

Notes

[1] En 1930, Staline était déjà tout-puissant, mais le culte d’Etat de sa personnalité n’en était encore qu’à ses débuts. C’est ce qui explique le fait que dans ces Mémoires, malgré leur ton général de panégyrique, on trouve une note familière, et, même qu’une trace d’ironie bon enfant est permise. Quelques années plus tard, quand les épurations et les exécutions eurent imposé le sens des distances nécessaire, des récits montrant Staline caché dans la cuisine d’un commandant ou prenant possession d’une maison dans la nuit auraient été inconvenants et auraient rendu le document tabou ; son auteur aurait payé chèrement cette violation de l’étiquette.

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