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Trotsky, chef militaire révolutionnaire

samedi 4 février 2017, par Robert Paris

Un des ministres du général blanc Ioudénitch :

« Dès le 16 novembre, Trotsky arrivait en toute hâte sur le front de Pétrograd et le désarroi de l’état-major rouge disparut devant son énergie bouillonnante. Quelques heures avant la prise de Gatchina, il tente encore d’arrêter l’offensive des Blancs, mais, voyant que c’est impossible, il se hâte de quitter la ville pour organiser la défense de Tsarskoïé-Sélo. Le gros de ses réserves n’était pas encore arrivé, mais il concentre rapidement tous les élèves des écoles militaires de Pétrograd, mobilise toute la population masculine de Pétrograd et, à l’aide de mitrailleuses, il ramène sur leurs positions toutes les troupes de l’Armée rouge ; par des mesures énergiques, il met en défense tous les abords de Pétrograd... Trotsky a réussi à organiser dans Pétrograd même des détachements d’ouvriers communistes fortement inspirés et à les jeter en pleine lutte. D’après le témoignage de l’état-major de Ioudénitch, ce sont ces détachements, et non pas les troupes de l’Armée rouge, ce sont aussi les bataillons de matelots et ceux des écoles militaires qui se sont battus comme des lions. Ils s’élançaient contre les tanks, la baïonnette en avant, et, tombant par rangées sous le feu exterminateur des monstres d’acier, ils continuaient à défendre persévéramment leurs positions. »

mars 1919 - Léon Trotsky

Discours au I° Congrès de l’I.C.

Le camarade Albert a dit que l’armée rouge est souvent en Allemagne un objet de discussion, et si je l’ai bien compris, elle inquiète aussi MM. Ebert et Scheidemann dans leurs nuits d’insomnie, c’est-à-dire qu’ils craignent l’irruption menaçante de l’Armée rouge en Prusse Orientale. En ce qui concerne l’irruption, le camarade Albert peut bien tranquilliser les maîtres actuels de l’Allemagne : heureusement ou malheureusement - cela dépend du point de vue - nous n’en sommes pas encore là actuellement. En tous cas, en ce qui concerne les invasions qui nous menacent, notre situation est aujourd’hui bien meilleure qu’à l’époque de la paix de Brest-Litovsk. C’est là une chose tout à fait certaine. A cette époque, nous étions encore des enfants quant au développement général du gouvernement soviétique ainsi que de celui de l’Armée rouge. A cette époque, celle-ci s’appelait encore la Garde rouge. Depuis longtemps, cette appellation n’existe plus chez nous. La Garde rouge était composée des premières troupes de partisans, des sections improvisées d’ouvriers révolutionnaires, qui, poussés par leur esprit révolutionnaire, étendirent la Révolution prolétarienne, depuis Pétrograd et Moscou, sur tout le territoire russe. Cette période dura jusqu’à la première rencontre de cette Garde rouge avec les régiments allemands réguliers, où l’on vit clairement que ces groupes improvisés n ’étaient pas à même de fournir à la République socialiste révolutionnaire une véritable protection dès qu’il ne s’agissait plus seulement de vaincre la contre-révolution russe, mais de rejeter une armée disciplinée.

Et c’est depuis que commence le revirement dans l’état d’esprit de la classe ouvrière relativement à l’armée, et aussi le changement des méthodes d’organisation de celle-ci. Sous la pression de la situation nous avons procédé à la construction d’une armée bien organisée, ayant une conscience de classe. Car dans notre programme il y a la milice populaire. Mais parler de la milice populaire, de cette revendication politique de la démocratie, dans un pays gouverné par la dictature du prolétariat, est une chose impossible, car l’armée est toujours liée très étroitement au caractère de la puissance qui détient le pouvoir. La guerre, comme disait le vieux Clausewitz, est la continuation de la politique, mais par d’autres moyens. Et l’armée est l’instrument de la guerre et doit correspondre à la politique. Le gouvernement est prolétarien et, dans sa composition sociale, l’armée doit elle aussi correspondre à ce fait.

C’est ainsi que nous avons introduit le cens dans la composition de l’armée. Depuis le mois de mai de l’année dernière, nous sommes passés de l’armée volontaire, de la Garde rouge, à l’armée qui repose sur le service militaire obligatoire, mais nous n’y admettons que les prolétaires, ou les paysans n’exploitant pas de main-d’œuvre extérieure.

Il est impossible de parler sérieusement d’une milice populaire en Russie, lorsqu’on tient compte du fait que nous avions, et que nous avons encore plusieurs armées de classe ennemies sur le territoire de l’ancien empire du tsar. Nous avons même, par exemple, sur le territoire du Don, une armée monarchique, dirigée par des officiers cosaques, composée d’éléments bourgeois et de riches paysans cosaques. Puis nous avions, dans la contrée de la Volga et de l’Oural, l’armée de la Constituante, qui était aussi, selon sa conception, l’armée « populaire », comme on l’appelait. Cette armée s’est dissoute très rapidement. Ces messieurs de la Constituante ont eu le dessous, ils ont quitté le terrain de la démocratie de la Volga et de l’Oural d’une manière tout à fait involontaire et ont cherché chez nous l’hospitalité du gouvernement soviétique. L’amiral Koltchak a simplement mis en état d’arrestation le gouvernement de la Constituante, et l’armée s’est développée en une armée monarchique. Dans un pays qui se trouve en état de guerre civile on ne peut donc construire une armée que sur le principe de la classe. C’est bien ce que nous avons fait - et avec succès d’ailleurs.

La question des chefs militaires a soulevé pour nous de grandes difficultés. Evidemment, le premier souci, c’était d’éduquer des officiers rouges, recrutés dans les rangs de la classe ouvrière et parmi les fils de paysans aisés. Dès le début nous avons procédé à ce travail, et même ici, devant la porte de cette salle, vous pouvez voir bien des « sergents » rouges qui, dans peu de temps, entreront comme officiers rouges dans l’armée soviétique. Nous en avons un assez grand nombre. Je ne veux pas donner de chiffre, car un secret de guerre est toujours un secret de guerre. Le nombre - dis-je - en est assez grand, mais nous ne pouvions pas attendre que les jeunes sergents rouges soient devenus généraux rouges, car l’ennemi ne voulait pas nous laisser un aussi long temps de repos. Pour puiser avec succès dans cette réserve et en prendre bien des hommes capables, nous devions nous adresser aussi aux anciens chefs militaires. Nous n’avons évidemment pas cherché nos officiers dans la couche brillante des gens de cour militaires, mais parmi les éléments plus simples nous avons recruté des forces tout à fait capables, qui nous aident maintenant à combattre leurs anciens collègues. D’une part, de bons et loyaux éléments composant l’ancien corps d’officiers, auxquels nous avons adjoint de bons communistes comme commissaires, et d’autre part, les meilleurs éléments parmi les soldats, les ouvriers, les paysans, pour les postes de commandements inférieurs. De cette manière, nous avons composé un corps d’officiers rouge.

Depuis que la République soviétique existe en Russie, elle a toujours été forcée de faire la guerre et elle l’a faite encore aujourd’hui. Nous avons un front de plus de 8000 kilomètres. Au sud et au nord, à l’est et à l’ouest, partout, les armes à la main, on nous combat et nous sommes obligés de nous défendre. Et Kautsky nous a même accusés de cultiver le militarisme. Or, je pense que si nous voulons conserver le pouvoir aux ouvriers, nous devons nous défendre sérieusement. Pour nous défendre, nous devons apprendre aux ouvriers à faire usage des armes qu’ils forgent. Nous avons commencé par désarmer la bourgeoisie et à armer les ouvriers. Si c’est là du militarisme, bien, alors nous avons créé notre militarisme socialiste et nous persévérons fermement en nous appuyant sur lui.

A cet égard, notre situation en août dernier était bien mauvaise ; non seulement nous étions encerclés, mais le cercle contournait d’assez près Moscou. Depuis cette époque, nous avons élargi le cercle de plus en plus et, dans les derniers six mois, l’Armée rouge a regagné à l’Union soviétique pas moins de 700.000 kilomètres carrés, avec une population d’environ 42 millions d’habitants, 16 gouvernements avec 16 grandes villes dans lesquelles la classe ouvrière avait et a coutume de mener une âpre lutte. Et aujourd’hui encore, si de Moscou vous tirez sur la carte une ligne dans une direction quelconque en la prolongeant, vous trouverez partout un paysan russe, un ouvrier russe au front qui, dans cette nuit froide, se tient avec son fusil à la frontière de la République soviétique pour la défendre.

Et je puis vous assurer que les ouvriers communistes qui forment vraiment le noyau de cette armée se conduisent non seulement comme l’armée de protection de la République socialiste russe, mais aussi comme l’Armée rouge de la III° Internationale. Et si nous avons aujourd’hui la possibilité de donner l’hospitalité à cette conférence communiste pour remercier pour une fois nos frères de l’Europe occidentale de l’hospitalité qu’ils nous ont donnée pendant des dizaines d’années, nous le devons de notre côté aux efforts et aux sacrifices de l’Armée rouge, dans laquelle les meilleurs camarades de la classe ouvrière communiste agissent comme simples soldats, comme officiers rouges ou comme commissaires, c’est-à-dire comme les représentants directs de notre parti, du gouvernement soviétique, et qui, dans chaque régiment, dans chaque division, donnent le ton politique et moral, c’est-à-dire qui enseignent par leur exemple aux soldats rouges comment on lutte et on meurt pour le socialisme. Chez ces hommes, ce ne sont pas des paroles creuses, car elles sont suivies d’actes, et dans cette lutte nous avons perdu des centaines et des milliers des meilleurs ouvriers socialistes. Je pense qu’ils ne sont pas seulement tombés pour la République soviétique, mais aussi pour la III° Internationale.

Et si aujourd’hui nous ne pensons même pas à envahir la Prusse Orientale - au contraire, nous serions tout à fait heureux si MM. Ebert et Scheidemann nous laissaient en paix - il est cependant exact que, lorsque viendra le moment où les frères d’Occident nous appelleront à leur secours, nous répondrons :

« Nous voici. Pendant ce temps nous avons appris le maniement des armes, nous sommes prêts à lutter et à mourir pour la cause de la Révolution mondiale ! »


De zéro à cinq millions d’hommes

Léon Trotsky

La situation internationale et le rôle de l’Armée Rouge

24 octobre 1921

Le fait qui domine toute notre situation c’est que nous sommes encore quatre ans après la victoire de la révolution d’octobre, entouré d’Etats capitalistes. La révolution prolétarienne n’a pu se développer victorieusement en dehors de nos frontières. La bourgeoisie a su tenir dans le monde entier, tenir à l’heure la plus critique, au lendemain de la guerre impérialiste, pendant la démobilisation. A ce moment elle fut moins forte que jamais en tant que classe dirigeante et plus que jamais menacée par les travailleurs auxquels se révélait enfin la duperie de la guerre. Ce fut l’époque des plus grands mouvements révolutionnaires spontanés des masses et de la plus grande panique parmi les dirigeants. Nous avions alors quelque droit d’espérer que la bourgeoisie succomberait dans cette lutte et que l’armée ouvrière et paysanne, par nous formée pour défendre notre classe dans notre pays achèverait, épuiserait sa tâche dans ce cadre national.

Les événements en ont décidé autrement. Une bourgeoisie régnante nous cerne encore. Notre espoir que le premier soulèvement des masses après la guerre la balaierait a été déçu. Le fait capital dans la situation internationale d’aujourd’hui est que la bourgeoisie a tenu. Et que voyons-nous ? Les forces révolutionnaires s’accumulent. Ce n’est plus le mouvement insurrectionnel tel que nous l’avons connu en 1918-19, bien qu’il y ait encore ça et là des échappées de violence. C’est dans presque tous les pays le patient, le systématique labeur de création des partis révolutionnaires, d’acquisition et d’élaboration d’expérience révolutionnaire, de préparation méthodique à la conquête du pouvoir. Car nous ne pouvons plus espérer que l’offensive ouvrière surprendra la bourgeoisie par surprise et la renversera d’un effort opiniâtre.

Bien que le sol économique tremble sous ses pieds, la bourgeoisie a suffisamment reconquis son sang-froid politique et la maîtrise de son mécanisme d’Etat, pour que la lutte soit désormais tenace, systématique, prolongée, sans merci. Telle est la caractéristique essentielle de notre situation internationale. D’une part l’accumulation des forces militaires, policières, politiques de la bourgeoisie qui déjà prépare ses positions de bataille, résiste et se dispose à résister à outrance.

De là diverses conséquences. Tout d’abord la bourgeoisie qui a réussi à tenir en 1919, 1920, 1921, ne considère plus le bolchevisme comme un danger mortel aussi immédiat que celui qu’elle croyait en 1918-19 combattre par des interventions militaires contre nous. Elle pense pouvoir entrer en rapports avec nous pour commencer la reconstitution de ses bases économiques. Le danger ne lui paraît plus imminent. Puisqu’elle est encore vivante trois ans après la guerre elle compte vivre... C’est pourquoi la reprise des relations avec la Russie lui est devenue psychologiquement possible. Par ailleurs, elle est prête à soutenir une longue lutte pour écraser la révolution prolétarienne. Elle louvoie. Nous ne sommes pas seuls à louvoyer à manœuvrer dans l’arène internationale et dans l’arène intérieure, tantôt en présence de la bourgeoisie, tantôt en présence des masses paysannes moyennes. Et puisque nous avons tenu nous aussi, il faut bien admettre que nous n’avons pas trop mal manœuvré.

L’heure est venue, pour elle, de mettre en &oeulig;uvre les richesses naturelles de la Russie, de refaire le marché russe, de panser les plaies économiques les plus graves et aussi de réprimer le mouvement révolutionnaire. Quelle perspective en résulte-il ?

Celle d’une lutte opiniâtre permanente de plus en plus acharnée de la classe ouvrière pour le pouvoir, en Europe et dans le monde entier. Il y aura, dans cette lutte, des flux et de reflux. Combien de temps durera-t-elle ? Nul ne peut prévoir. Mais il est évident que les répercussions sur notre situation internationale en seront très variées.

Le cercle de fer se serrera parfois autour de nous ; de nouvelles interventions se produiront, de nouvelles agressions, de nouvelles tentatives de nous abattre par la force des armes ; puis de nouveau l’étreinte de l’ennemie se relâchera et nous conclurons des accords commerciaux. Le corps à corps entre la classe bourgeoise et la classe ouvrière sera long, ininterrompu. Et l’armée rouge, dans ces circonstances, est, sera une des forces essentielles d’avenir que nous pouvons envisager. Et c’est à la lumière de ces faits que nous devons dans notre parti comme parmi les masses laborieuses, considérer le rôle de l’armée rouge.

Nous répétons souvent que nous passons de la période des luttes militaires à celle des luttes économiques, d’une façon générale c’est exact : nous pouvons désormais consacrer à la lutte économique des forces naguère retenues au front. Mais il ne faudrait pas pour cela laisser s’accréditer dans les masses l’idée que le rôle de l’armée rouge est fini !

Léon TROTSKY

24 octobre 1921.


Comment la Révolution s’est armée ?

Le chemin de l’Armée Rouge

21 mai 1922

Introduction, Le chemin de l’Armée Rouge [1]

Les problèmes qui concernent la création des forces armées de la révolution sont d’une grande importance pour les partis communistes de tous les pays. Dédaigner ces problèmes ou pire, les renier sous le couvert d’une phraséologie pacifico-humanitaire, est un véritable crime. Penser que c’est obligatoirement mal agir qu’agir avec violence, même quand il s’agit d’actes de violence révolutionnaire, et que pour cette raison les communistes ne devraient pas s’appliquer à « exalter » la lutte armée et à glorifier les troupes révolutionnaires, est une philo­sophie digne des quakers, des doukhobors et des vieilles filles de l’Armée du Salut. Permettre une propagande de ce genre dans un parti communiste équivaut à autoriser une propagande tolstoïenne dans la garnison d’une forteresse assiégée. Qui veut la fin veut les moyens. C’est l’acte de violence révolutionnaire qui est le moyen de libérer les travailleurs. A partir du moment où l’objectif est de conquérir le pouvoir, l’action terroriste doit devenir l’action militaire. Rien ne différencie l’héroïsme du jeune prolétaire tombant sur la première barricade de la révolution naissante de l’héroïsme du soldat rouge qui meurt au front alors que la révolution s’est déjà emparé de l’Etat. Seuls des sentimentaux stupides peuvent penser que le prolétariat des Etats capitalistes risque d’exagérer le rôle de la violence révolution­naire et d’exalter démesurément les méthodes du terrorisme révolu­tionnaire. Bien au contraire, le prolétariat ne comprend pas assez l’importance du rôle libérateur de la violence révolutionnaire. Et c’est justement pour cette raison que le prolétariat demeure jusqu’à ce jour en esclavage. La propagande pacifiste dans la classe ouvrière conduit seulement au ramollissement de la volonté du prolétariat et favorise la violence contre-révolutionnaire, armée jusqu’aux dents.

Avant la révolution notre parti disposait d’une organisation mili­taire. Son but était double : faire de la propagande révolutionnaire dans les troupes et préparer des points d’appui dans l’armée elle-même pour le coup d’Etat. Comme l’agitation révolutionnaire avait gagné toute l’armée, le rôle d’organisation proprement dit des cel­lules bolchevistes dans les régiments ne fut pas particulièrement sensible. Pourtant, il fut considérable : il donna la possibilité d’isoler un petit nombre d’éléments qui eurent un rôle décisif lors des heures les plus critiques de la révolution. Au moment du coup d’Octobre on les trouva aux postes de commandants, de commissaires d’unités, etc. Plus tard, nous rencontrerons beaucoup d’entre eux dans le rôle d’organisateurs de la Garde Rouge et de l’Armée Rouge [2].

C’est la guerre qui fut la cause directe de la révolution. La lassitude et le dégoût général qu’elle avait engendrés donnèrent à la révolution un de ses principaux slogans : mettre fin à la guerre. Cependant c’est la révolution elle-même qui fit naître de nouveaux périls militaires de plus en plus menaçants. D’où l’extrême faiblesse extérieure de la révolution dans sa première phase. On a constaté à l’époque des pourparlers de Brest-Litovsk qu’elle était presque sans défense. On refusait de combattre en considérant que la guerre appartenait déjà au passé : les paysans s’emparaient de la terre, les ouvriers créaient leurs propres organisations et prenaient en main l’industrie.

Telle est l’origine de l’immense expérience pacifiste de l’époque de Brest-Litovsk. La République Soviétique déclara qu’elle ne pouvait signer un traité sous la contrainte, mais qu’elle ne se battrait pas pour autant et publia l’ordre de licencier les troupes. C’était prendre un grand risque, mais la situation l’exigeait. Les Allemands reprirent l’offensive et ce fut le point de départ d’un changement profond dans l’esprit des masses : elles commencèrent à comprendre qu’il fallait se défendre les armes à la main. Notre déclaration pacifiste introduisit un ferment de décomposition dans l’armée du Hohenzollern. L’offensive du général Hoffmann nous aida à créer l’Armée Rouge.

Les premiers temps, cependant, nous ne nous décidons pas encore à recourir au recrutement forcé : nous n’avons ni les possibilités poli­tiques ni l’organisation administrative nécessaires pour mobiliser des paysans qui viennent d’être démobilisés. Une armée se construit sur le principe du volontariat. Il est naturel qu’à côté d’une jeunesse ouvrière pleine d’abnégation elle se remplisse également d’éléments vagabonds et instables qui ne sont pas toujours de première qualité. Créés pen­dant la période où les anciens régiments se dissolvaient d’eux-mêmes, les nouveaux régiments ne sont pas sûrs. (C’est une évidence pour nos amis comme pour nos ennemis que le soulèvement tchécoslo­vaque sur la Volga a été provoqué par les s.-r. et autres blancs [*]). La force de résistance de nos régiments était anéantie ; une ville après l’autre tombe au cours de l’été 1918 aux mains des Tchécoslovaques et des contre-révolutionnaires russes qui les avaient rejoints. Leur centre est Samara. Ils s’emparent de Simoirsk et de Kazan. Nijni-Novgorod est menacé. De l’autre côté de la Volga, on se prépare à attaquer Moscou. A ce moment (août 1918) la République Soviétique fait des efforts extraordinaires pour développer et renforcer l’armée. En premier lieu on adopte une méthode de mobilisation massive des communistes, on crée un appareil centralisé de direction politique et d’instruction auprès des troupes sur le front de la Volga. Parallèle­ment à Moscou et dans la région de la Volga on tente de mobiliser quelques classes d’ouvriers et de paysans. De petits détachements communistes assurent l’exécution de la mobilisation. Dans les pro­vinces de la Volga, on établit un régime draconien pour répondre à l’acuité du danger. En même temps, on mène une propagande intense écrite et orale, — des groupes communistes vont de village en village. Après les premiers tâtonnements, la mobilisation s’étend largement ; elle est complétée par une lutte systématique contre les déserteurs et contre les groupes socialistes qui alimentent et inspirent la désertion : contre les koulaks, contre une partie du clergé, contre les résidus de l’ancienne bureaucratie. Les ouvriers communistes de Pétrograd, de Moscou, d’Ivanovo-Vozneneusk, etc., entrèrent dans les unités qu’on venait de reconstituer et où les commissaires reçurent les premiers le tôle de chefs révolutionnaires et de représentants directs du pouvoir soviétique. Quelques sentences exemplaires des tribunaux révolution­naires avertissent tout le monde que la patrie soviétique est en danger de mort et qu’elle exige de chacun une soumission absolue. Il fallut pendant plusieurs semaines user de toutes les mesures de propagande, de discipline et de répression pour prendre le tournant indispensable. D’une masse vacillante, instable, dispersée, sortit une véritable armée. Kazan fut repris le 10 septembre 1918 ; le lendemain, ce fut Simbirsk. Ce moment est une date mémorable dans l’histoire de l’Armée Rouge. Tout d’un coup le sol s’affermissait sous nos pieds. Ce ne sont déjà plus les premières tentatives désespérées, désormais nous pouvons déjà et nous savons combattre et vaincre.

L’appareil militaire et administratif se crée sur ces entrefaites dans tout le pays, en combinaison étroite avec les soviets dans les provinces, les districts et les cantons. Rongé par les conquêtes ennemies mais cependant immense, le territoire de la République se divise en circonscriptions comprenant plusieurs provinces. Ce qui permet l’indispensable centralisation.

Les difficultés politiques et d’organisation furent incroyables. Le tournant psychologique que représentait la destruction de l’ancienne armée et et la création d’une nouvelle, ne fut atteint qu’au prix de tirail- lements incessants et de conflits intérieurs. L’ancienne armée avait fait élire des comités de soldats et un personnel de commandement qui dépendait en fait des comités. Cette mesure avait, bien sûr, un carac­tère non pas militaire, mais politico-révolutionnaire. Du point de vue de la conduite des troupes au combat et de leur préparation c’était inadmissible, monstrueux et meurtrier. Diriger des troupes au moyen de comités élus, d’élus soumis aux comités et de chefs révocables à n’importe quel moment n’était et ne pouvait être possible. De plus, l’armée ne voulait pas se battre.

Intérieurement elle soutenait la révo­lution sociale, rejetant le personnel de commandement composé de propriétaires fonciers et de bourgeois, créant une administration révolutionnaire autonome en la personne des soviets de députés des soldats. Ces mesures d’organisation politique étaient justes et néces­saires quand on pense au démembrement de l’ancienne armée. Mais elles ne firent pas naître spontanément une nouvelle armée apte au combat. Les régiments du tsarisme, après avoir traversé la période de Kérenski, se dispersèrent après Octobre pour se réduire à néant.

On tenta d’appliquer automatiquement les vieux procédés d’organisation à la nouvelle Armée Rouge, ce qui menaça de la miner à la base. L’élection du personnel de commandement dans les troupes tsaristes signifiait l’épuration de tous les agents possibles de la restauration. Mais le système de l’élection ne pouvait en aucun cas garantir à l’armée révolutionnaire un personnel de commandement compétent. L’Armée Rouge se créait d’en haut, selon les principes de la dictature de la classe ouvrière. Le personnel de commandement était choisi et contrôlé par les organes du pouvoir soviétique et du parti commu­niste. Les élections des chefs par des unités politiquement peu éduquées et constituées de jeunes paysans qu’on venait de mobiliser, seraient devenues inévitablement un jeu de hasard et auraient créé sûrement des conditions favorables aux manigances des intrigants et des aventu­riers isolés. De même l’armée révolutionnaire, en tant qu’armée d’action et non pas en tant qu’arène de propagande, était incompatible avec un régime de comités élus qui en pratique ne pouvait que ruiner le pouvoir central en laissant à chaque unité le soin de décider si elle était pour l’offensive ou pour la défensive. Les s.-r. de gauche pous­sèrent ce pseudo-démocratisme cahotique jusqu’à l’absurde, quand ils demandèrent aux régiments prenant corps de décider s’il fallait observer les conditions de l’armistice avec les Allemands ou passer à l’offensive. C’est ainsi que les socialistes-révolutionnaires de gauche tentèrent de soulever l’armée contre le pouvoir soviétique qui l’avait créée.

Le paysannat, abandonné à lui-même, n’est pas capable de former une armée centralisée. Il ne dépasse pas le stade des détachements locaux de partisans où une « démocratie » primitive sert géréralement de couverture à la dictature personnelle des atamans. Ces tendances du partisanisme, reflet de l’élément paysan dans la révolution, trou­vèrent leur expression parfaite chez les s.-r. de gauche et chez les anar­chistes, mais se manifestèrent aussi chez de nombreux communistes, surtout parmi les paysans, les anciens soldats et les sous-officiers.

Les premiers temps, le paysannat était un outil indispensable et les petits détachements indépendants suffisaient pour lutter contre les contre-révolutionnaires qui n’avaient pas encore eu le temps de reprendre leurs esprits et de s’armer. Pareille lutte exigeait de l’abné­gation, de l’initiative et de l’indépendance. Mais plus la guerre s’éten­dait, plus elle exigeait une organisation et une discipline régulières. les pratiques du partisanisme, avec ses buts négatifs, se retournèrent contre la révolution. Transformer les détachements en régiments, insérer les régiments dans les divisions, subordonner les chefs de division à l’armée et au front — de tels problèmes présentaient de grandes difficultés et ne se résolvaient pas toujours sans faire de victimes.

La révolte contre le centralisme bureaucratique de la Russie tsariste fût une partie intégrante caractéristique de la révolution. Régions, provinces, districts, villes voulaient à qui mieux mieux manifester leur indépendance. L’idée du « pouvoir sur place » prit dans la première période un caractère extrêmement chaotique. Pour l’aile s.-r. de gauche et anarchiste elle s’apparentait à la doctrine fédéraliste réac­tionnaire ; pour les masses c’était une réaction inévitable et, dans ses sources mêmes, saine contre l’ancien régime qui perdait l’initiative. Cependant, à partir du moment où l’union des contre-révolutionnaires se resserrait et où les périls extérieurs augmentaient, les tendances autonomistes primitives devenaient de plus en plus dangereuses dans le domaine politique et encore davantage sur le plan militaire. Cette question va sans aucun doute jouer un grand rôle en Europe occiden­tale, plus spécialement en France où les préjugés autonomistes et fédéralistes sont plus ancrés que partout ailleurs. Faire triompher au plus vite le centralisme révolutionnaire-prolétarien est la prémice de la future victoire sur la bourgeoisie.

L’année 1918 et une grande partie de l’année 1919 se passent à lutter sans cesse et avec acharnement pour la création d’une armée centralisée, disciplinée, ravitaillée et dirigée par un centre unique. Dans le domaine militaire, cette lutte reflète, seulement dans les formes les plus accusées, le processus qui s’accomplit dans toutes les branches de l’édification de la République Soviétique.

Le choix et la création d’un personnel de commandement présentèrent une série d’énormes difficultés. Nous avions à notre disposition le reste de l’ancien corps des officiers, une grande partie des officiers du temps de guerre et enfin les chefs qui avaient été promus par la révolution elle-même lors de sa première phase, la phase par­tisane.

Parmi les anciens officiers, ceux qui restèrent avec nous furent, d’une part, les hommes de conviction qui avaient compris ou senti le sens de la nouvelle époque (c’était évidemment une minorité insignifiante) ; d’autre part, les fonctionnaires routiniers, dépourvus d’initiative, qui n’avaient pas eu le courage de suivre les blancs ; restaient enfin de nombreux contre-révolutionnaires actifs pris au dépourvu.

Dès les premiers pas dans l’édification, la question des anciens offi­ciers de l’armée tsariste s’était posée de façon aiguë. Ils nous étaient indispensables en tant que représentants de leur corps de métier, en tant que porteurs de la routine militaire, et, sans eux, il nous aurait fallu tout reprendre à la base. Il est douteux que nos ennemis nous aient laissé dans de telles circonstances la possibilité d’atteindre seuls le niveau nécessaire. Nous ne pouvions pas construire un organisme militaire centralisé et une armée sans recruter de nombreux représen­tants de l’ancien corps des officiers. On les engagea alors dans l’armée, non pas en tant que représentants des anciennes classes dirigeantes, mais comme protégés de la nouvelle classe révolutionnaire. Beaucoup d’entre eux, il est vrai, nous trahissaient et passaient à l’ennemi, ils participaient aux révoltes mais, dans le fond, l’esprit de résistance de classe était brisé. Néanmoins la haine qu’ils inspiraient aux troupes était encore vive et fut une des sources de l’esprit partisan : dans les cadres d’une petite unité locale, on n’avait pas besoin de militaires qualifiés. Il fallait à la fois briser la résistance des éléments contre-révolutionnaire de l’ancien corps des officiers et garantir pas à pas aux éléments loyaux la possibilité d’entrer dans les rangs de l’Armée Rouge.

Les tendances oppositionnelles « de gauche », en fait celles de l’in­telligentsia paysanne, essayaient de se trouver une formule théorique qui exprimât leur façon de concevoir l’armée. Selon elles, l’armée centralisée est l’armée de l’Etat impérialiste. La révolution devait, conformément à son caractère, mettre une croix non seulement sur la guerre de positions, mais aussi sur l’armée centralisée. La révolution a été entièrement construite sur la mobilité, l’attaque audacieuse et la faculté de manœuvre. Sa force de combat est la petite unité indépen­dante, combinant toutes les armes et non rattachée à une base, qui s’appuie sur la sympathie de la population et peut attaquer librement les derrières de l’ennemi, etc. En un mot la tactique de la « petite guerre » se proclamait la tactique de la révolution. La terrible épreuve de la guerre civile opposa très vite un démenti à ces préjugés. Les avantages que représentaient une organisation et une stratégie centra­lisés par rapport à l’improvisation sur place, au séparatisme et au fédé­ralisme militaires, apparurent si vite et si clairement que maintenant les principes fondamentaux de l’édification de l’Armée Rouge sont en dehors de toute discussion.

L’institution des commissaires joua un rôle capital dans la création de l’appareil du commandement militaire. Ils se composaient d’ou­vriers révolutionnaires, de communistes et même pour une part, au début, de s.-r. de gauche (jusqu’en juillet 1918). Le commandement était donc en quelque sorte dédoublé. Le commandant conservait la la direction purement militaire. Le travail d’éducation politique était concentré entre les mains des commissaires. Mais le commissaire était surtout le représentant direct du pouvoir soviétique dans l’armée. Sans gêner le travail proprement militaire du commandant et sans diminuer en aucun cas l’autorité de ce dernier, le commissaire devait créer des conditions telles que cette autorité ne puisse pas se retourner contre les intérêts de la révolution. La classe ouvrière sacrifia à cette tâche les meilleurs de ses fils. Des centaines et des milliers d’entre eux moururent à leur poste de commissaire. Beaucoup devinrent par la suite des chefs révolutionnaires.

Dès le début, nous avions entrepris de créer un réseau d’écoles militaires. Les premiers temps, elles reflétèrent la faiblesse générale de notre organisation militaire. Une formation accélérée donna en réalité quelques mois plus tard non pas des chefs, mais des soldats rouges médiocres. Et, de même que bien souvent à cette époque la masse devait entrer dans le combat et manier le fusil pour la première fois, de même on confiait à des soldats rouges qui avaient reçu quatre mois d’instruction le commandement non seulement de groupes mais aussi de pelotons, et même de compagnies. Nous nous étions sincèrement efforcés de recruter les anciens sous-officiers de l’armée tsariste. Cepen­dant il faut considérer que, pour une bonne part, ils venaient alors des couches les plus aisées de la population des villes et des campagnes : c’était surtout les fils instruits des familles paysannes du type koulak ; mais ils haïssaient toujours les « épaulettes dorées », c’est-à-dire les officiers de l’intelligentsia noble. Ces sentiments provoquèrent un schisme au sein de ce groupe : il donna beaucoup de chefs et de commandants remarquables dont un des plus brillants fut Boudienny ; mais il fournit aussi de nouveaux chefs aux soulèvements contre-révolutionnaires et à l’armée blanche.

La création d’un personnel de commandement est un problème très ardu. Et si un personnel de haut commandement se forma pendant les 3 ou 4 premières années de l’existence de l’Armée Rouge on ne peut pas en dire tout à fait autant, aujourd’hui encore, du commande­ment subalterne. Maintenant nous nous efforçons surtout d’assurer à l’armée des chefs indépendants qui répondent entièrement à la lourde responsabilité qui leur est confiée. L’instruction militaire peut s’enorgueillir d’immenses succès. L’enseignement et l’éducation du person­nel de commandement rouge ne cesse de s’améliorer.

On sait le rôle que la propagande a joué dans l’Armée Rouge. L’instruction politique qui précédait chacune de nos étapes sur la voie de l’édification (aussi bien dans le domaine militaire qu’ailleurs) nécessita la création d’un gros appareil politique auprès de l’armée.

Les organes les plus importants de ce travail sont les commissaires que nous connaissons déjà. La presse bourgeoise européenne fausse la vérité en présentant la propagande comme quelque diabolique inven­tion des bolcheviks. La propagande joue un rôle énorme dans toutes les armées du monde. L’appareil politique de la propagande bourgeoise est beaucoup plus puissant et beaucoup plus riche en techniques que le nôtre. C’est dans son contenu que se situe l’avantage de notre propagande. Celle-ci a invariablement resserré les rangs de l’Armée Rouge, démoralisant l’armée ennemie sans faire appel à aucun procédé ni moyen technique particulier mais par la seule « idée communiste » qui est la clé de cette propagande. Ce secret militaire, nous le dévoilons sans craindre le moindre plagiat de la part de nos ennemis.

La technique de l’Armée Rouge reflétait et reflète l’ensemble de la situation économique du pays. Au début de la révolution, nous dis­posions de l’héritage matériel de la guerre impérialiste. Il était colos­sal dans son genre, mais complètement désorganisé. D’une part, il y avait trop, de l’autre, pas assez ; en plus nous ne savions pas ce que nous possédions. Les principaux services de ravitaillement nous cachaient avec soin le peu dont ils connaissaient l’existence. Le « pou­voir sur place » mettait la main sur tout ce qui se trouvait sur son territoire. Les chefs partisans révolutionnaires se munissaient de tout ce qui leur tombait sous la main. Les conducteurs des trains détournaient habilement de leur destination des wagons d’équipe­ment et des trains entiers. Il y eut ainsi, au début de la révolution, un gaspillage épouvantable des provisions que nous avait laissées la guerre impérialiste. Des régiments traînaient derrière eux des chars et des avions alors qu’ils n’avaient pas de baïonnettes pour les fusils, voire de cartouches. Le travail de l’industrie de guerre s’arrêta dès lu lin de 1917. Ce n’est qu’en 1919, lorsque les vieilles réserves furent presque épuisées, qu’on commença à ressusciter une industrie de guerre. Dès 1920, presque toute l’industrie travaille pour la guerre. Nous n’avions aucune réserve. Chaque fusil, chaque cartouche, chaque pu ire de bottes qui sortait de la machine, du métier, était expédié directement au front. Il y eut des périodes, qui pouvaient durer des semaines, où chaque cartouche comptait, ou le retard d’un train spécial de munitions provoquait au front la retraite de divi­sions entières sur plusieurs dizaines de verstes.

Bien que l’évolution de la guerre civile provoquât le déclin de l’économie, l’approvisionnement de l’armée devint de plus en plus régulier grâce, d’une part à l’intensification de la puissance industrielle, d’autre part et surtout grâce à l’amélioration croissante de l’organisation de l’économie de guerre.

La création d’une cavalerie occupe une place particulière dans le développement de l’Armée Rouge. Sans parler ici du rôle qu’elle aura dans l’avenir, on peut constater que ce sont les pays les moins déve­loppés qui ont la meilleure cavalerie : la Russie, la Pologne, la Hongrie et avant tous la Suède. Il faut à la cavalerie des steppes, de grands espaces libres. Et c’est naturellement dans le Kouban et sur le Don qu’elle se crée, non pas autour de Petersbourg et de Moscou. Dans la guerre de Sécession, c’était les planteurs du Sud qui avaient l’avantage de la meilleure cavalerie. Ce n’est que dans la deuxième moitié de la guerre que les Nordistes purent utiliser ce genre d’arme. Le même phénomène se répéta chez nous. La contre-révolution s’était retranchée dans la lointaine périphérie et s’efforçait, en attaquant de là, de nous enfermer au centre, autour de Moscou.

C’étaient les cosaques et la cavalerie qui constituaient l’arme principale de Denikine et de Wrangel. Leurs raids audacieux nous créèrent souvent au début d’immenses difficultés. Cependant, cet avantage pris par la contre-révolution — l’avantage du recul — se révéla accessible aussi à la révolution quand elle comprit ce que signifiait une cavalerie dans une guerre civile de mouvement, et se fixa pour but d’en avoir une quoi qu’il arrive. Le slogan de l’Armée Rouge en 1919 devint : « Prolétaire, en selle ! » Au bout de quelques mois, notre cavalerie se comparait à celle de l’ennemi, avant de prendre définitivement en main l’initiative.

L’unité de l’armée et sa confiance en elle se renforçaient sans cesse. Au début, non seulement les paysans mais les ouvriers refusaient de s’engager. Seul un petit nombre de prolétaires pleins d’abnégation participaient volontairement à la création des forces armées de la République Soviétique. Et ces éléments supportèrent tout le poids de la période la plus difficile.

L’état d’esprit des paysans changeait sans cesse. Au début, des régiments entiers de paysans qui, il est vrai, dans la majorité des cas, n’étaient nullement préparés ni politiquement ni techniquement, se rendaient sans opposer de résistance. Mais quand c’était les blancs qui les prenaient sous leurs drapeaux, ils revenaient de notre côté. Quelquefois la masse paysanne essayait de faire preuve d’indépendance et quittait blancs et rouges pour se réfugier dans les forêts et créer ses détachements « verts ». Mais leur isolement et le manque de soutien politique les vouaient d’avance à la défaite. Ainsi c’est sur les fronts de la guerre civile que l’on distinguait le plus clairement le « rapport fondamental des forces n de la révolu­tion : la masse paysanne que la contre-révolution des propriétaires fonciers, des bourgeois et de l’intelligentsia dispute à la classe ouvrière, hésitera sans cesse entre l’une et l’autre, pour, en fin de compte, soutenir la classe ouvrière. C’est dans les provinces les plus reculées comme celles de Koursk et de Voronej où ceux qui refusaient de se plier à l’obligation militaire se comptaient par milliers, que l’appari­tion des troupes des généraux sur leurs frontières créait un changement d’opinion radical et aiguillait ces masses de déserteurs dans les rangs de l’Armée Rouge. Le paysan soutenait l’ouvrier contre le propriétaire foncier et contre le capitaliste. C’est dans ce fait social que prend racine la cause première de nos victoires.

L’Armée Rouge se créa sous le feu, souvent sans ligne de conduite bien définie et sous la forme d’improvisations assez désordonnées. Son appareil était extrêmement encombrant, et dans beaucoup de cas niai commode. Nous profitions de chaque trêve pour resserrer, consolider et préciser notre organisation militaire. A cet égard, des progrès indubitables ont été accomplis au cours des deux dernières années. En 1920, au moment de notre lutte contre Wrangel et la Pologne, l’Armée Rouge comptait dans ses rangs plus de 5.000.000 d’hommes Aujour­d’hui en comptant la flotte elle atteint environ 1.500.000 hommes et continue de se réduire [**]. La réduction va moins vite que nous ne l’aurions voulu, parce qu’elle est menée de front avec l’amélioration de la qualité. La réduction des arrières et des services auxiliaires est incomparablement plus importante que celle des unités de combat. En se réduisant l’armée ne s’affaiblit pas ; au contraire, elle se ren­force. Sa capacité à se déployer en cas de guerre ne cesse de grandir. Son dévouement à la cause de la révolution sociale n’est pas douteux.

21 mai 1922. Moscou.

Notes

[*] Le corps tchécoslovaque fut constitué en Russie tsariste de prisonniers tchèques ; après la révolution d’Octobre, il voulut « rentrer dans ses foyers » par la route de Sibérie et Vladisvostok.

[**] Vers mai 1922.

[1] Cet article a été écrit pour l’Annuaire du Komintern du 21 mai 1922. Il a d’abord été publié dans le n° 8 de la revue de l’Administration principale des écoles militaires pour l’année 1922. Reproduit dans l’édition de l’Herne en guise d’introduction, car condensant l’ensemble des données publiées.

[2] L’organisation militaire de notre parti a été créée en 1905 et a joué un rôle consi­dérable dans le développement du mouvement révolutionnaire dans l’armée. A la fin de mars 1906, une première tentative est faite pour coordonner le travail des cellules du parti dans l’armée et une conférence des « Organisations militaires » est convoquée à Moscou. Après l’arrestation de ses participants, cette conférence se réunit à Tammerfors pendant l’hiver de 1906. Après la révolution de février 1917, l’Organisation militaire étend son influence, au début à Pétrograd, puis au front (surtout au front du Nord et dans la flotte de la Bal­tique). Le 15 avril, paraît le premier numéro du journal la Vérité du soldat, qui devient l’organe central de l’organisation. Au Congrès des Organisations militaires, tenu le 16 juillet à Pétrograd, 500 unités sont représentées, comptant jusqu’à 30. 000 bolcheviks. L’Organisation militaire dirige les préparatifs de l’insurrection et désigne des camarades actifs au Comité militaire révolutionnaire de Pétrograd et ensuite au travail dans l’admi­nistration militaire (Podvoïski, Mekhonochine, Krylenko, Dzevaltovskiï, Raskolnikov et beaucoup d’autres).


Léon Trotsky

Les problèmes de la guerre civile

Conférences faites à la Société des Sciences Militaires de Moscou en juillet 1924

C’est un fait que, jusqu’ici, personne ne s’est soucié de faire la somme des enseignements qui se dégagent de l’expérience de la guerre civile, de la nôtre comme de celle des autres pays. Et, pourtant, pratiquement et idéologiquement, un travail de ce genre correspond à un besoin impérieux. Tout au long de l’histoire de l’Humanité, la guerre civile a joué un rôle particulier. De 1871 à 1914, les réformistes se figuraient que pour l’Europe occidentale ce rôle était terminé. Mais la guerre impérialiste remit la guerre civile à l’ordre du jour. Cela, nous le savons et le comprenons. Nous l’avons inclus dans notre programme. Cependant, nous manquons presque complètement d’une conception scientifique de la guerre civile, de ses phases, de ses aspects et de ses méthodes. Nous constatons même de formidables lacunes dans la simple description des événements qui se sont succédé dans ce domaine au cours des dix dernières années. Il m’est arrivé récemment de faire remarquer que nous consacrons beaucoup de temps et d’efforts à l’étude de la Commune de Paris, mais que nous négligeons tout à fait la lutte du prolétariat allemand, riche pourtant en expériences de guerre civile, et que nous ignorons quasi-complètement les leçons de l’insurrection bulgare de septembre 1923. Mais le plus surprenant est qu’il semble bien qu’on ait, depuis longtemps, relégué aux archives l’expérience de la Révolution d’Octobre. Et pourtant, dans la Révolution d’Octobre, il est bien des choses dont peuvent tirer profit jusqu’aux tacticiens militaires, car il n’est pas douteux que la prochaine guerre, dans une mesure infiniment plus large que jusqu’ici, se combinera avec diverses formes de la guerre civile.

La préparation, l’expérience de l’insurrection bulgare de septembre 1923 offrent également un intérêt puissant. Nous avons à notre disposition les moyens nécessaires, puisque tant de camarades bulgares ayant pris part à l’insurrection résident maintenant en Russie, de nous livrer à une étude sérieuse de ces événements. Il est d’ailleurs facile de s’en faire une idée d’ensemble. Le pays qui fut le théâtre de l’insurrection n’est pas plus grand qu’une province russe. Et l’organisation des forces combattantes, les groupements politiques, y revêtent un caractère gouvernemental. D’autre part, pour les pays (et ils sont nombreux, la totalité des pays d’Orient, notamment) où la population paysanne prédomine, l’expérience de l’insurrection bulgare a une importance capitale.

Mais en quoi consiste notre tâche ? A rédiger un manuel pour la conduite des opérations révolutionnaires, une théorie de la révolution, ou bien un règlement de la guerre civile ? De toute façon, au premier plan de l’ouvrage que nous avons à mettre sur pied, on traitera de l’insurrection en tant que suprême phase de la révolution. Il faut réunir et coordonner les données de l’expérience de la guerre civile, analyser les conditions dans lesquelles elle a lieu, étudier les fautes commises, mettre en relief les opérations les mieux réussies, en tirer les conclusions nécessaires. Ce faisant, qu’enrichirons-nous : la science, c’est-à-dire la connaissance des lois de l’évolution historique, ou bien l’art militaire révolutionnaire, pris en tant qu’ensemble de règles d’action tirées de l’expérience ? Selon moi, enrichirons l’un et l’autre. Mais, pratiquement, nous n’aurons en vue que l’art militaire révolutionnaire.

Composer en quelque sorte un « règlement de la guerre civile » est une tâche compliquée. Tout d’abord, il est nécessaire de tracer une caractéristique des conditions essentielles à la prise du pouvoir par le prolétariat. Ainsi, nous resterons encore dans le domaine de la politique révolutionnaire ; mais l’insurrection n’est-elle pas, après tout, la continuation de la politique par d’autres moyens ? L’analyse des conditions essentielles à l’insurrection devra être adaptée à différents types de pays. D’un côté, nous avons des pays où le prolétariat constitue la majorité de la population et, d’un autre côté, des pays où le prolétariat est une infime minorité parmi la population paysanne. Entre ces deux pôles, se situent les pays d’un type intermédiaire. Dès lors, nous devons nous baser pour notre étude sur trois types de pays ; industriels, agraires et intermédiaires. De même dans le chapitre d’introduction consacré aux postulats et conditions révolutionnaires nécessaires à la prise du pouvoir, on décrira la caractéristique des particularités de chacun de ces types de pays, au point de vue de la guerre civile.

Nous envisageons l’insurrection de deux façons : d’abord comme une étape déterminée de processus historique, comme une réfraction des lois objectives de la lutte de classes ; ensuite, d’un point de vue objectif et pratique, à savoir : de quelle manière préparer et exécuter l’insurrection pour en assurer le plus sûrement le succès. La guerre nous offre à ce sujet une analogie frappante. Car elle est aussi le produit de certaines conditions historiques, le résultat d’un conflit d’intérêts. En même temps, la guerre est un art. La théorie de la guerre est une étude des forces et des moyens dont on dispose, de leur concentration et de leur emploi en vue de la victoire. De même, l’insurrection est un art. Dans un sens strictement pratique, c’est-à-dire s’approchant dans une certaine mesure des règlements militaires, on peut et on doit mettre sur pied une théorie de l’insurrection.

Evidemment, on se heurtera d’emblée à toutes sortes de méprises et aux critiques de ceux qui ne manqueront pas de dire que l’idée d’écrire le règlement de l’insurrection, à plus forte raison celui de la guerre civile, est pure utopie bureaucratique. Il est probable que l’on dira encore que nous voulons militariser l’histoire, que le processus révolutionnaire ne se réglemente pas, que, dans chaque pays, la révolution a ses particularités, son originalité, qu’en temps de révolution, la situation se modifie à tous moments et qu’il est chimérique de vouloir fabriquer en série des canevas pour la conduite des révolutions ou de composer, à l’instar d’un adjudant de quartier, un tas de prescriptions intangibles et d’en imposer la stricte observation.

Or, si quelqu’un prétendait établir quelque chose de ce genre, il serait tout bonnement ridicule. Mais, au fond, l’on peut tout aussi bien en dire autant de nos règlements militaires. Toute guerre se déroule dans une situation et dans des conditions qu’on ne peut prévoir à l’avance. Cependant, sans le secours de règlements réunissant les données de l’expérience militaire, il est puéril de vouloir conduire une armée, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre. Le vieil adage : « Ne te cramponne pas au règlement comme un aveugle à un mur » ne diminue nullement l’importance des règlements militaires, pas plus que la dialectique ne diminue l’importance de la logique formelle ou des règles d’arithmétique. Il est indubitable que, dans la guerre civile, les éléments nécessaires à l’établissement de plans, à l’organisation, aux dispositions à prendre, sont infiniment plus rares que dans les guerres entre armées « nationales ». Dans la guerre civile, la politique se mêle aux actions militaires plus étroitement, plus intimement que dans la guerre « nationale ». Ainsi, il serait vain de transposer les mêmes méthodes d’un domaine dans l’autre. Mais il ne s’ensuit pas qu’il est interdit de s’appuyer sur l’expérience acquise pour en tirer les méthodes, les procédés, les indications, les directives, les suggestions ayant une signification précise et de les convertir en règles générales susceptibles de prendre place dans un règlement de la guerre civile.

Bien entendu, au nombre de ces règles, on mentionnera la nécessité de subordonner strictement les actions purement militaires à la ligne politique générale, de tenir rigoureusement compte de l’ensemble de la situation et de l’état d’esprit des masses. Dans tous les cas, avant de taxer d’utopie une œuvre de ce genre, il est nécessaire de décider, après un examen approfondi de la question, s’il existe des règles générales conditionnant ou facilitant la victoire en période de guerre civile et en quoi elles consistent. Ce n’est qu’au cours d’un examen de ce genre que l’on pourra définir où se terminent les indications précises, utiles, disciplinant le travail à accomplir et où commence la fantaisie bureaucratique.

Tâchons d’aborder la révolution en partant de ce point de vue. La phase suprême de la révolution c’est l’insurrection, laquelle décide du pouvoir. L’insurrection est toujours précédée d’une période d’organisation et de préparation sur la base d’une campagne politique déterminée. En règle générale, le moment de l’insurrection est bref, mais il est un moment décisif dans le cours de la révolution. Si la victoire est acquise, elle est suivie d’une période qui comprend l’affermissement de la révolution au moyen de l’écrasement des dernières forces ennemies et l’organisation du nouveau pouvoir et des forces révolutionnaires chargées de la défense de la révolution. Dans ces conditions le règlement de la guerre civile devra se composer de trois chapîtres au moins : la préparation de l’insurrection, l’insurrection et enfin l’affermissement de la victoire. Ainsi, outre l’introduction de principe dont il est question plus haut pour la caractéristique, sous la forme abrégée de règles générales ou sous forme de directives, des postulats et conditions révolutionnaires, notre règlement de la guerre civile devra renfermer trois chapitres englobant dans l’ordre de leur succession les trois principales étapes de la guerre civile. Telle sera l’architecture stratégique de l’ouvrage.

Le problème stratégique que nous avons à résoudre consiste précisément à combiner logiquement toutes les forces et moyens révolutionnaires en vue d’atteindre le but principal : la prise et la défense du pouvoir. Il est évident que chaque aspect de cette stratégie de la guerre civile soulève de multiples problèmes tactiques particuliers comme la formation de centuries d’usine, l’organisation de postes de commandement dans les villes et sur les voies ferrées, et la préparation minutieuse des moyens de s’emparer dans les villes des points vitaux. Ces problèmes tactiques découleront dans notre règlement de la guerre civile, les uns du deuxième chapitre relatif à l’insurrection, les autres du troisième chapitre qui embrassera la période d’écrasement de l’ennemi et d’affermissement du pouvoir révolutionnaire.

Si nous adoptons un semblable plan de travail, nous aurons la possibilité d’aborder notre ouvrage de plusieurs côtés à la fois. Ainsi on chargera un groupe de camarades de certaines questions tactiques se rapportant à la guerre civile. D’autres groupes établiront le plan général de l’introduction de principe et ainsi de suite. En même temps il sera nécessaire d’examiner, sous l’angle de la guerre civile, les matériaux historiques qu’on aura réunis, car il est évident que notre intention n’est pas de forger un règlement qui serait un simple produit de l’esprit, mais un règlement inspiré par l’expérience, éclairé et enrichi d’une part par les théories marxistes et, d’autre part, par les données de la science militaire.

On sait que les règlements militaires ne traitent que de la méthode, en d’autres termes ils ne donnent que des directives générales sans les appuyer d’exemples précis ou d’explications détaillées. Pourrons-nous adopter la même méthode pour énoncer le règlement de la guerre civile ? Ce n’est pas certain. Il est très possible que nous soyons obligés de citer, à titre d’illustration, dans le règlement même ou dans un chapitre annexe un certain nombre de faits historiques ou, tout au moins, de nous y référer. Ce sera peut-être une excellente façon d’éviter un excès de schématisme.

L’insurrection et la fixation du « moment »

De quoi s’agit-il ? D’un règlement de la guerre civile ou d’un règlement de l’insurrection ? Je pense tout de même que si l’on adopte le règlement, il s’agit avant tout d’un règlement de la guerre civile.

Certains camarades, dit-on, ont élevé des objections à ce sujet et ont donné l’impression qu’ils confondaient la guerre civile avec la lutte de classes et l’insurrection avec la guerre civile. La vérité est que la guerre civile constitue une étape déterminée de la lutte de classes, lorsque celle-ci rompant les cadres de la légalité vient se placer sur le plan d’un affrontement public et dans une certaine mesure physique des forces en présence. Conçue de cette façon, la guerre civile embrasse les insurrections spontanées déterminées par des causes locales, les interventions sanguinaires des hordes contre-révolutionnaires, la grève générale révolutionnaire, l’insurrection pour la prise du pouvoir et la période de liquidation des tentatives de soulèvement contre-révolutionnaire. Tout cela entre dans le cadre de la notion de la guerre civile, tout cela est plus large que l’insurrection et tout de même infiniment plus étroit que la notion de la lutte de classes qui passe à travers toute l’histoire de l’Humanité. Si l’on parle de l’insurrection comme d’une tâche à réaliser, il faut en causes à bon escient et non en la déformant comme on le fait couramment en la confondant avec la révolution. Nous devons libérer les autres de cette confusion et commencer par nous en débarrasser nous-mêmes.

L’insurrection pose partout et toujours une tâche précise à réaliser. Dans ce but nous répartissons les rôles, confions à chacun sa mission, distribuons des armes, choisissons le moment, portons des coups et prenons le pouvoir si... on ne nous écrase pas avant. L’insurrection doit se faire selon un plan conçu d’avance. Elle est une étape déterminée de la révolution. La prise du pouvoir n’arrête pas la guerre civile, elle ne fait qu’en changer le caractère. Ainsi c’est bien d’un règlement de la guerre civile qu’il s’agit et pas seulement d’un règlement de l’insurrection.

Nous avons déjà fait allusion aux dangers de schématisme. Voyons à la lumière d’un exemple en quoi ils peuvent consister. J’ai eu l’occasion d’observer fréquemment une des plus dangereuses manifestations du schématisme dans la façon dont nos jeunes officiers d’état-major abordent les questions militaires de la révolution. Si nous prenons les trois étapes que nous avons distinguées dans la guerre civile, nous apercevons que le travail militaire du parti révolutionnaire revêt, dans chacune des trois périodes, un caractère particulier. Dans la période de préparation révolutionnaire nous nous heurtons forcément aux forces (police, armée) de la classe dominante. Les neuf dixièmes du travail militaire du parti consistent à ce moment à désagréger l’armée ennemie, à la disloquer de l’intérieur et pour un dixième seulement à rassembler et préparer les forces révolutionnaires. Il va de soi que les rapports arithmétiques que j’indique sont pris arbitrairement, mais ils donnent tout de même une idée de ce que doit être réellement le travail militaire clandestin du parti révolutionnaire. Plus on s’approche du moment de l’insurrection, plus on doit intensifier le travail pour la formation des organisations de combat. C’est alors qu’on peut craindre certains dangers de schématisme. Il est évident que les formations de combat à l’aide desquelles le parti révolutionnaire s’apprête à accomplir l’insurrection ne peuvent avoir de physionomie très nette, à plus forte raison elles ne sauraient correspondre à des unités militaires comme la brigade, la division ou le corps d’armée. Cela ne dispense pas ceux qui ont la charge de diriger l’insurrection d’y faire pénétrer l’ordre et la méthode. Mais le plan de l’insurrection ne se bâtit pas sur une direction centralisée des troupes de la révolution, mais au contraire sur la plus grande initiative de chaque détachement auquel on aura assigné d’avance avec le maximum de précision la tâche qui lui incombe. L’insurgé combat en règle générale en observant les méthodes de la « petite guerre », c’est-à-dire au moyen de détachements de partisans ou de demi-partisans cimentés beaucoup plus par la discipline politique et par la claire conscience de l’unité du but à atteindre que par n’importe quelle discipline hiérarchique. Après la prise du pouvoir la situation se modifie complètement. La lutte de la révolution victorieuse pour assurer sa défense et son développement se transforme aussitôt en lutte pour l’organisation de l’appareil gouvernemental centralisé. Les détachements de partisans, dont l’apparition au moment de la lutte pour la prise du pouvoir est aussi inévitable que nécessaire, peuvent être, après la conquête du pouvoir, une cause de graves dangers susceptibles d’ébranler l’Etat révolutionnaire en formation. C’est alors qu’on doit procéder à l’organisation d’une armée rouge régulière.

La fixation du moment de l’insurrection est en rapport étroit avec les mesures que nous venons d’envisager. Il va de soi qu’il n’est pas question de désigner arbitrairement, par dessus les événements, la date fixe et irrévocable de l’insurrection. Ce serait vraiment se faire une idée par trop simpliste du caractère de la révolution et de son développement. Marxistes, nous devons savoir et comprendre qu’il ne suffit pas de vouloir l’insurrection pour l’accomplir. Lorsque les conditions objectives la rendent possible il faut la faire car elle ne se fait pas d’elle-même. Et pour cela l’état-major révolutionnaire doit avoir en tête le plan de l’insurrection avant de la déclencher. Le plan de l’insurrection donnera une orientation de temps et de lieu. On tiendra compte de la façon la plus minutieuse de tous les facteurs et éléments de l’insurrection, on aura le coup d’œil juste pour déterminer leur dynamisme, pour définir la distance que l’avant-garde révolutionnaire devra maintenir entre elle et la classe ouvrière pour ne pas s’en isoler et au même moment on exécutera le bond décisif. La fixation du moment de l’insurrection est un des éléments nécessaires de cette orientation. Il sera fixé d’avance, dès que les prodromes de l’insurrection apparaîtront clairement. Il est certain que le terme choisi ne sera pas ébruité à tout venant, au contraire, on le dissimulera le plus possible à l’ennemi, sans toutefois induire en erreur son propre parti et les masses qui le suivront. Le travail du parti dans tous les domaines sera subordonné au terme de l’insurrection et tout devra être au jour fixé. Si l’on s’est trompé dans ses calculs le moment de l’insurrection pourra être reporté, bien que ce soit là une éventualité comportant toujours de graves inconvénients et beaucoup de dangers.

Il faut reconnaître que le terme de l’insurrection est considéré comme étant sans importance par beaucoup de communistes occidentaux qui ne se sont toujours pas débarrassés de leur manière fataliste et passive d’aborder les principaux problèmes de la révolution. Rosa Luxembourg en est encore le type le plus expressif et le plus talentueux. Psychologiquement on le comprend sans peine. Elle s’était formée, pour ainsi dire, dans la lutte contre l’appareil bureaucratique de la social-démocratie et des syndicats allemands. Inlassablement elle avait démontré que cet appareil étouffait l’initiative du prolétariat. A cela elle ne voyait salut et issue que dans une irrésistible poussée des masses balayant toutes les barrières et défenses édifiées par la bureaucratie social-démocrate. La grève générale révolutionnaire débordant toutes les rives de la société bourgeoise était devenue pour Rosa Luxembourg synonyme de révolution prolétarienne. Cependant, quelle que soit sa puissance, la grève générale ne résout pas le problème du pouvoir, elle ne fait que le poser. Pour s’emparer du pouvoir il faut, s’appuyant sur la grève générale, organiser l’insurrection. Toute l’évolution de Rosa Luxembourg fait penser qu’elle aurait fini par l’admettre. Mais quand elle fut arrachée à la lutte, elle n’avait encore dit ni son dernier, ni son avant-dernier mot. Cependant il y avait encore récemment dans le parti communiste allemand un très fort courant vers le fatalisme révolutionnaire. La révolution approche, disait-on, elle apportera l’insurrection et nous donnera le pouvoir. Quant au parti, son rôle est dans ce moment de faire de l’agitation révolutionnaire et d’en attendre les effets. Dans de telles conditions, poser carrément la question du terme de l’insurrection, c’est arracher le parti à la passivité et au fatalisme, c’est le mettre en face des principaux problèmes de la révolution, notamment l’organisation consciente de l’insurrection pour chasser l’ennemi du pouvoir.

C’est pourquoi la question du moment de l’insurrection doit être traitée dans le règlement de la guerre civile. Ainsi nous faciliterons la préparation du parti à l’insurrection ou tout au moins la préparation de ses cadres.

Il faut considérer que le pas le plus difficile qu’un parti communiste aura à franchir sera le passage du travail de préparation révolutionnaire, forcément long, à la lutte directe pour la prise du pouvoir. Ce passage ne se fera pas sans provoquer des crises et des crises graves. Le seul moyen d’en affaiblir la portée et de faciliter le groupement des éléments dirigeants les plus résolus consiste à amener les cadres du parti à méditer et approfondir d’avance les questions découlant de l’insurrection révolutionnaire et cela d’autant plus concrètement que les événements seront plus proches. Sous ce rapport l’étude de la Révolution d’Octobre est d’une importance unique pour les partis communistes européens. Malheureusement cette étude pour le moment ne se fait pas et ne se fera pas aussi longtemps qu’on n’en donnera pas les moyens. Nous-mêmes n’avons ni étudié ni coordonné les enseignements de la Révolution d’Octobre et spécialement les enseignements militaires révolutionnaires qui s’en dégagent. Il faudra suivre pas à pas toutes les étapes de la préparation révolutionnaire qui va de mars à octobre, la façon dont s’est déroulée l’insurrection d’Octobre sur quelques-uns des points les plus typiques, puis la lutte pour l’affermissement du pouvoir.

A qui destinerons-nous le règlement de la guerre civile ? Aux ouvriers, ont répondu certains camarades, afin que chacun d’eux sache comment se comporter. Evidemment il n’y aurait qu’à se louer de ce que « tout » ouvrier sache ce qu’il lui appartient de faire. Mais c’est poser la question sur une trop large échelle, et partant utopique. De toute façon ce n’est pas par ce bout qu’il faut commencer. Notre règlement doit être destiné en premier lieu aux cadres du parti, aux chefs de la révolution. Naturellement on y vulgarisera certains chapitres, certaines questions à l’intention des larges milieux ouvriers, mais avant tout il s’adressera aux chefs.

Au préalable nous devons pour nous-mêmes rassembler notre propre expérience et nos idées, les formuler aussi clairement que possible, les vérifier minutieusement et, autant qu’on le pourra, les systématiser. Avant la guerre impérialiste certains écrivains militaires se plaignaient que les guerres fussent devenues trop rares pour la bonne instructions des officiers. Avec non moins de raison, l’on peut dire que la rareté des révolutions entrave l’éducation des révolutionnaires. Sous ce rapport, notre génération n’a pas à se plaindre. Nous qui en sommes avons eu le temps de faire la révolution de 1905 et de vivre assez pour prendre une part dirigeante à la révolution de 1917. Mais point n’est besoin de dire que l’expérience révolutionnaire quotidienne se dissipe rapidement. Et puis que de nouveaux problèmes ! Ne sommes-nous pas obligés aujourd’hui de discuter des questions comme la fabrication de l’étoffe, la construction de l’usine électrique de Nolkoff et tant d’autres problèmes économiques plutôt que la façon dont se fait l’insurrection. Mais qu’on se rassure, cette dernière question est loin d’être périmée. Plus d’une fois l’histoire demandera qu’on y réponde.

A quel moment doit-on commencer ?

La catastrophe allemande de 1923 a amené l’Internationale Communiste à s’occuper des méthodes d’organisations de la révolution et spécialement de l’insurrection révolutionnaire. A ce sujet, la fixation du moment de l’insurrection a acquis une importance de principe du fait qu’il est apparu nettement que cette question est la pierre d’achoppement sur laquelle viennent buter tous les problèmes relatifs à l’organisation de la révolution. La social-démocratie a adopté, vis-à-vis de la révolution, l’attitude qui caractérise la bourgeoisie libérale dans sa période de lutte pour le pouvoir contre la féodalité de la monarchie. La bourgeoisie libérale spécule sur la révolution, mais se garde bien d’en endosser la responsabilité. Au moment propice de la lutte, elle jette dans la balance sa richesse, son instruction et les autres moyens d’influence de sa classe pour faire main-basse sur le pouvoir. En 1918 la social-démocratie allemande a joué un rôle de ce genre. Au fond, elle constitue l’appareil politique qui transmit à la bourgeoisie le pouvoir déchu des Hohenzollern. Une telle politique de spéculation passive est absolument incompatible avec le communisme pour autant qu’il s’assigne le but de s’emparer du pouvoir au nom et dans l’intérêt du prolétariat.

La révolution prolétarienne est une révolution de masses formidables inorganisées, dans leur ensemble. L’aveugle poussée des masses joue dans le mouvement un rôle considérable. La victoire ne peut être acquise que par un parti communiste qui se donne comme objectif précis la prise du pouvoir, qui, avec un soin minutieux médite, forge, rassemble les moyens d’atteindre le but poursuivi et qui, s’appuyant sur l’insurrection des masses, réalise ses desseins. Par sa centralisation, sa résolution, sa façon méthodique d’aborder l’insurrection, le parti communiste apporte au prolétariat dans la lutte pour le pouvoir les avantages que la bourgeoisie porte en elle du fait même de sa position économique. Sous ce rapport, la question du moment de l’insurrection n’est pas un simple détail technique, elle démontre au contraire de la façon la plus nette et la plus précise dans quelle mesure on s’est préparé à aborder l’insurrection avec toutes les règles de l’art militaire.

Il est évident que l’on ne peut baser ses calculs, quand il s’agit de fixer le moment de l’insurrection, sur l’expérience purement militaire. Disposant de forces armées suffisantes, un Etat peut, à son gré, déclencher la guerre. D’autre part, pendant la guerre c’est le haut commandement qui décide de l’offensive après avoir pesé toutes les données de la situation. Mais il est tout de même plus facile d’analyser une situation militaire qu’une situation révolutionnaire. Le commandement militaire a affaire à des unités combattantes organisées dont la liaison entre elles a été soigneusement étudiée et combinée à l’avance grâce à quoi le commandement tient, pour ainsi dire, ses armées dans la main. Il est évident qu’il n’en saurait être de même dans la révolution. Les formations de combat n’y sont pas séparées des masses ouvrières, elles ne peuvent même accroître la violence du choc qu’elles doivent donner qu’en liaison avec le mouvement offensif des masses. Dès lors, il incombe au commandement révolutionnaire de saisir le rythme du mouvement pour fixer à coup sûr le moment où doit avoir lieu l’offensive décisive. Comme on le voit, la fixation du terme de l’insurrection pose un problème difficile. Il peut se faire aussi que la situation soit d’une netteté telle que la direction du parti n’ait plus aucun doute sur l’opportunité de l’action. Mais si une telle appréciation de la situation se produit 24 heures avant le moment décisif, le signal est susceptible d’arriver trop tard, le parti, saisi à l’improviste, est mis par conséquent dans l’impossibilité de diriger le mouvement qui, dans ce cas, peut se terminer par la défaite. D’où la nécessité de prévoir autant que possible à l’avance l’approche du moment décisif ou, en d’autres termes, de fixer le terme de l’insurrection en se basant sur la marche générale du mouvement et sur l’ensemble de la situation du pays.

Si, par exemple, le terme fixé tombe dans un mois ou deux, le Comité Central ou la Direction du Parti profite de ce délai pour amener le parti à pied d’œuvre en l’initiant à toutes les questions qui se posent, au moyen d’une propagande accrue, d’une préparation et d’une organisation appropriées, et d’un choix judicieux des éléments les plus combatifs pour l’exécution des missions déterminées. Il va sans dire qu’un terme qui aura été désigné un mois, deux mois et à plus forte raison trois ou quatre mois à l’avance, ne saurait être irrévocable, mais la tactique doit consister à vérifier tout au long du délai fixé si le choix du moment a été juste. Voyons un exemple : les postulats politiques indispensables au succès de l’insurrection résident dans l’ébranlement de la machine gouvernementale et dans l’appui que donne à l’avant-garde révolutionnaire la majorité des travailleurs des principaux centres et régions du pays.

Admettons que les choses n’en soient pas encore arrivées là, mais qu’elles en sont proches. Les forces du parti révolutionnaire croissent rapidement, mais il est malaisé de constater s’il a derrière lui une majorité suffisante de travailleurs. Entre temps, la situation devenant de plus en plus grave, la question de l’insurrection se pose pratiquement. Que doit faire la Direction du parti ? Elle peut, par exemple, raisonner de la façon suivante :

1° - Du moment qu’au cours des dernières semaines l’influence du parti a grandi rapidement, il est permis de croire que dans tels ou tels des principaux centres du pays la majorité des ouvriers est sur le point de nous suivre. Dans ces conditions, concentrons sur ces points décisifs les meilleures forces du parti et calculons qu’il nous faudra environ un mois pour gagner la majorité. 2° - Du moment que la plupart des principaux centres du pays sont avec nous, nous pouvons appeler les travailleurs à constituer des Soviets de députés ouvriers, à condition bien entendu que se poursuive la désorganisation de l’appareil gouvernemental. Calculons que la constitution des Soviets dans les principaux centres et régions du pays exige encore deux semaines. 3° - Du moment que dans les principales agglomérations et régions du pays les Soviets sont en voie d’organisation sous la direction du parti, il s’ensuit naturellement que la convocation d’un Congrès national des Soviets s’impose. Mais avant qu’il ne se tienne, trois ou quatre semaines peuvent s’écouler. Or, c’est l’évidence même que dans une situation pareille le Congrès des Soviets ne peut, à moins de s’exposer à la répression, que consacrer la prise du pouvoir. Autrement dit, le pouvoir de fait doit être dans les mains du prolétariat au moment de la réunion du Congrès. Ainsi deux mois à deux mois et demi sont le délai qu’on s’assignera pour préparer l’insurrection. Ce laps de temps découlant de l’analyse générale qu’on aura faite de la situation politique et de son développement ultérieur, définit le caractère et l’allure qu’on doit donner au travail militaire révolutionnaire en vue de la désorganisation de l’armée bourgeoise, de la mainmise sur les réseaux de chemin de fer, de la formation et de l’armement de détachements d’ouvriers et ainsi de suite. Nous assignons au commandant clandestin de la ville à conquérir une tâche bien définie : prise de telle et telle mesure pendant les quatre premières semaines, mise au point de chaque disposition et intensification des préparatifs au cours des deux semaines suivantes de sorte que, dans les quinze jours qui suivent, tout soit prêt pour l’action. De cette façon, par la réalisation de tâches à caractère limité mais nettement défini, le travail militaire révolutionnaire est exécuté dans les limites du délai fixé. Ainsi on évitera de tomber dans le désordre et la passivité qui peuvent être fatales et l’on obtiendra, par contre, la fusion nécessaire des efforts de même que plus de résolutions chez tous les chefs du mouvement. Au moment, le travail politique doit être poussé à fond. La révolution suit son cours logique. Un mois après nous sommes déjà en mesure de vérifier si le parti a réussi réellement à gagner la majorité des ouvriers dans les principaux centres industriels du pays. Cette vérification peut être faite au moyen d’un référendum quelconque, par une action des syndicats, par des manifestations dans la rue, de toute façon par une combinaison de tous ces moyens.

Si nous acquérons la certitude que la première étape que nous nous étions tracée a été franchie comme nous l’avions prévu, le terme fixé pour l’insurrection en est singulièrement renforcé. En revanche, s’il s’avère que quelle que soit la croissance de notre influence au cours du mois écoulé, nous n’avons toujours pas la majorité des ouvriers derrière nous, il est prudent d’ajourner le moment de l’insurrection. Dans le même temps nous aurons maintes occasions de vérifier jusqu’à quel point la classe dirigeante a perdu la tête, jusqu’à quel degré l’armée est, démobilisée et l’appareil affaibli. Au moyen de ces constatations on se rendra compte de la nature des fuites qui auront pu se produire dans notre travail clandestin de préparation révolutionnaire. L’organisation des Soviets sera par la suite un moyen éventuel de vérifier les rapports de forces et, partant, d’établir si les conditions sont propres au déclenchement de l’insurrection. Evidemment il ne sera pas toujours possible, en tous temps et en tous lieux, de constituer les Soviets avant l’insurrection. Il faut même s’attendre à ce que les Soviets ne puissent être organisés qu’au cours de l’action. Mais partout où, sous la direction du parti communiste, l’on aura la possibilité de les organiser avant le renversement du régime bourgeois, ils apparaîtront comme le prélude de l’insurrection prochaine. Et le terme n’en sera que plus facile à fixer.

Le Comité Central du parti vérifiera le travail de son organisation militaire, il se rendra compte des résultats obtenus dans chaque branche et dans la mesure où la situation politique l’exigera il donnera à ce travail l’impulsion nécessaire. Il faut s’attendre à ce que l’organisation militaire, se basant non pas sur l’analyse générale de la situation et sur le rapport des forces en présence mais sur l’appréciation des résultats qu’elle aura obtenus dans le domaine de son action préparatoire, se considérera toujours comme insuffisamment prête. Mais il va de soi que ce qui décide dans ces moments-là, c’est l’appréciation qu’on se fait de la situation et du rapport des forces respectives, notamment des troupes de choc de l’ennemi et des nôtres. De cette façon un terme qui aura été fixé deux, trois ou quatre mois à l’avance, pourra avoir un effet sans égal sur l’organisation de l’insurrection, si même on devait être contraint par la suite de l’avancer ou de la retarder de quelques jours.

Il est évident que l’exemple qui précède est purement hypothétique, mais il est une excellente illustration de l’idée qu’on doit se faire de la préparation de l’insurrection. Il ne s’agit pas de jouer aveuglément avec des dates, mais de déterminer le moment de l’insurrection en se basant sur la marche même des événements, d’en vérifier la justesse au cours des étapes successives du mouvement et d’en fixer le terme auquel tout le travail de préparation révolutionnaire devra être subordonné.

Je répète que sous ce rapport on doit étudier de la façon la plus attentive les enseignements de la Révolution d’Octobre, de l’unique révolution que jusqu’ici le prolétariat ait faite victorieusement. Il faut composer, du point de vue stratégique et tactique, un calendrier d’Octobre. Il faut exposer comment les événements se sont développés vague après vague, quelles en ont été les répercussions dans le parti, dans les Soviets, au sein du Comité Central et dans l’organisation militaire du parti. Quel fut le sens des hésitations qui se produisirent dans le parti ? De quel poids pesèrent-elles sur l’ensemble des événements ? Quel fut le rôle de l’organisation militaire ? Voilà un travail d’une importance inappréciable. Le remettre à plus tard serait commettre une faute impardonnable.

Le calme avant la tempête

Il est encore une question d’une valeur considérable pour l’intelligibilité du développement de la guerre civile qui, d’une façon ou d’une autre, devra être traitée dans notre futur règlement. Celui qui s’est tenu au courant des discussions qui ont suivi les événements d’Allemagne de 1923 a remarqué à coup sûr l’explication qu’on a donnée de la défaite. « La principale cause de la défaite, a-t-on dit, est qu’au moment décisif le prolétariat allemand manqua totalement d’esprit combatif ; les masses ne voulurent pas se battre, la meilleure preuve est qu’elles ne réagirent nullement devant l’offensive fasciste ; or en présence de l’attitude des masses, que pouvait faire le parti ?.. » Tel a été le son de cloche de nos camarades Brandler[Note 276], Talheimer[Note 277] et autres. Au premier abord l’argument paraît irréfutable. Cependant le « moment décisif » de 1923 ne s’est pas formé du jour au lendemain. Il fut le résultat de toute la précédente période de luttes dont la violence alla constamment en s’aggravant. L’année 1923 est marquée d’un bout à l’autre par les batailles que le prolétariat allemand eut à soutenir. Or, comment se fait-il qu’à la veille de son Octobre la classe ouvrière allemande ait perdu tout à coup sa combativité ? On ne se l’explique pas. Aussi bien on ne peut s’empêcher de se demander s’il est exact que les ouvriers allemands n’aient pas voulu se battre. Cette question nous ramène à notre propre expérience d’Octobre. Si l’on relit les journaux, ne fût-ce que ceux de notre parti, de la période qui précéda la Révolution d’Octobre, nous voyons les camarades qui combattaient l’idée de l’insurrection arguer précisément du peu d’empressement des masses ouvrières russes pour la bataille. Aujourd’hui cela peut paraître à peine croyable, pourtant tel était le principal argument qu’ils invoquaient. Ainsi, nous nous trouvions dans une situation analogue : durant toute l’année 1917 le prolétariat russe avait été sur la brèche, cependant lorsque la question de la prise du pouvoir se posa des voix s’élevèrent pour affirmer que les masses ouvrières ne voulaient pas se battre. Et effectivement, à la veille d’Octobre le mouvement s’était quelque peu ralenti. Est-ce effet du hasard ? Ou plutôt faut-il y voir une certaine « loi » historique ? Selon moi il n’est pas douteux qu’un phénomène de ce genre doit avoir certaines causes générales. Dans la nature ce phénomène s’appelle : le calme avant la tempête. Je suis bien près de croire qu’au moment de la révolution ce phénomène n’a pas d’autre sens. Au cours d’une période donnée la combativité du prolétariat s’accroît, elle prend les formes les plus diverses : grèves, manifestations, collisions avec la police. A ce moment les masses commencent à prendre conscience de leur force. L’ampleur croissante du mouvement suffit déjà à leur donner une satisfaction politique. Toute manifestation nouvelle, tout succès dans le domaine politique et économique accroissent leur enthousiasme. Mais cette période s’épuise vite. L’expérience des masses grandit en même temps que leur organisation se développe. Dans le camp opposé l’ennemi montre aussi qu’il n’est pas décidé à céder la place sans combat. Il en résulte que l’état d’esprit révolutionnaire des masses se fait plus critique, plus profond, plus angoissant. Les masses cherchent, surtout si elles ont constaté des fautes et subi des revers, une direction sûre, elles veulent avoir la certitude qu’on va se battre et qu’on saura les conduire et que dans la bataille décisive elles peuvent escompter la victoire. Or, c’est ce passage de l’optimisme quasi-aveugle à une conscience plus nette des difficultés à surmonter qui engendre ce temps d’arrêt révolutionnaire qui correspond dans une certaine mesure à une crise dans l’état des masses. A condition que le reste de la situation s’y prête, cette crise ne peut être dissipée que par le parti politique et surtout par l’impression qu’il donne d’être véritablement décidé à prendre la direction de l’insurrection. Entre temps la grandeur du but à atteindre (il y va de la prise du pouvoir) suscite d’inévitables hésitations jusque dans le parti, spécialement dans ses milieux dirigeants sur qui se concentrera tout à l’heure la responsabilité du mouvement. Ainsi, recueillement des masses avant la bataille et hésitations des chefs sont deux phénomènes qui, bien que loin d’être équivalents, n’en sont pas moins simultanés. C’est pourquoi on entend dire que les masses ne cherchent pas la bataille, que leurs dispositions sont au contraire plutôt passives et que dans ces conditions c’est aller au devant d’une aventure que de les pousser à l’insurrection. Il va de soi que lorsqu’un état d’esprit pareil prend le dessus, la révolution ne peut qu’être vaincue. Et après la défaite, provoquée par le parti lui-même, rien n’empêche plus de raconter à tout venant que l’insurrection était impossible pour la raison que les masses ne la voulaient pas. Cette question doit être examinée à fond. En s’appuyant sur l’expérience acquise, il faut apprendre à saisir le moment où le prolétariat se dit à lui-même ; « Il n’y a plus rien à attendre des grèves, des manifestations et autres protestations. Il s’agit maintenant de se battre. J’y suis prêt parce qu’il n’y a pas d’autre issue à la situation, mais puisqu’il s’agit de bataille il faut la livrer avec l’appoint de toutes nos forces et sous une direction sûre... » A ce moment la situation atteint une gravité extrême. C’est le déséquilibre le plus complet : une boule sur le sommet d’un cône. Le moindre choc peut la faire tomber d’un côté ou de l’autre. En Russie, grâce à la fermeté et à la résolution de la Direction du parti, la boule a suivi la ligne qui menait à la victoire. En Allemagne, la politique du parti a chassé la boule dans le sens de la défaite.

La politique et l’action militaire

Quel caractère, un caractère politique ou un caractère militaire, donnerons-nous à notre ouvrage ? Nous le ferons partir du point où la politique devient une question d’action militaire et sous cet angle il envisagera la politique. A première vue cela peut paraître une contradiction, car ce n’est pas la politique qui est au service de l’insurrection mais l’insurrection qui est au service de la politique. En réalité, rien dans cela ne se contredit. L’insurrection dans son ensemble sert évidemment les buts principaux de la politique prolétarienne. Seulement lorsque l’insurrection est déclenchée, c’est la politique du moment qui, tout entière, doit lui être subordonnée.

Le passage de la politique à l’action militaire et la conjonction de ces deux alternatives créent généralement de grandes difficultés. Nous savons tous que le point de jonction est toujours le plus faible. Nous nous en sommes quelque peu rendu compte ici-même. Un camarade a démontré, par une méthode à rebours, combien il est difficile de combiner la politique et l’action militaire. Un autre camarade est venu ensuite aggraver l’erreur de son prédécesseur. Si l’on en croit le premier de ces camarades, Lénine aurait contesté en 1918 l’importance de l’armée rouge sous prétexte que de la lutte qui mettait aux prises les deux impérialismes rivaux découlait notre salut. D’après le deuxième nous aurions joué soi-disant « le rôle du troisième larron ». Or jamais Lénine n’a tenu et n’aurait pu tenir ce langage. Il est certain que si nous eussions eu affaire, au moment de la Révolution d’Octobre à une Allemagne victorieuse et que la paix eût été conclue, l’Allemagne n’eût pas manqué de nous écraser quand bien même nous eussions disposé d’une armée de trois millions d’hommes, car ni en 1918, ni en 1919, nous n’aurions pu trouver les forces capables de se mesurer avec des armées allemandes triomphantes. Dans ces conditions la lutte entre les deux camps impérialistes fut notre principale ligne de protection. Mais dans les cadres de cette lutte nous aurions pu trouver la mort cent fois en 1918 nous n’avions pas eu notre embryon d’armée rouge. Est-ce parce que l’Angleterre et la France paralysaient l’Allemagne que le problème de Kazan a été résolu ? Si nos soldats rouges n’avaient pas défendu Kazan, s’ils avaient ouvert la route de Moscou aux mercenaires de l’armée blanche, on nous aurait coupé la gorge et on aurait eu raison. A ce moment nous aurions eu beau jeu à faire figure de « troisième larron » avec... la gorge tranchée. Lorsque Lénine disait : « Militants qui travaillez dans l’armée, n’exagérez pas votre importance ; vous représentez un facteur dans la complexité des forces, mais vous n’êtes ni notre unique, ni même notre principale force ; en réalité nous nous maintenons grâce à la guerre européenne, qui paralyse les deux impérialismes rivaux », il se plaçait au point de vue politique. Mais il ne s’ensuit pas qu’il contestait « l’importance de l’armée rouge ». Si nous appliquons cette méthode de raisonnement aux problèmes intérieurs de la révolution, nous aboutissons à des conclusions très curieuses. Prenons notamment la question de l’organisation des formations de combat. Un parti communiste dont l’existence est plus ou moins illégale charge son organisation militaire clandestine de former des centuries. Qu’est-ce que représente au fond quelques dizaines de centuries ainsi constituées par rapport au problème de la prise du pouvoir ? Si l’on se place à un point de vue social, historique, la question du pouvoir se décide par la composition de la société, par le rôle du prolétariat dans la production, par sa maturité politique, par le degré de désorganisation de l’Etat bourgeois et ainsi de suite. En réalité, tous ces facteurs ne jouent qu’en dernier lieu, tandis que l’issue de la lutte peut dépendre directement de l’existence de ces quelques dizaines de centuries. Des conditions sociales et politiques favorables à la prise du pouvoir sont une chance préalable de succès, mais elles ne garantissent pas automatiquement la victoire, elles permettent d’aller jusqu’au point où la politique cède le pas à l’insurrection.

Encore une fois la guerre civile n’est que la continuation violente de la lutte des classes. Quant à l’insurrection elle est la continuation de la politique par d’autres moyens. C’est pourquoi on ne la peut comprendre que sous l’angle de ses moyens. Il n’est pas possible de mesurer la politique à l’aune de la guerre, pas plus qu’il n’est possible de mesurer la guerre à l’aune unique de la politique, ne serait-ce que sous le rapport du temps. C’est là une question spéciale qui vaut d’être sérieusement traitée dans notre futur règlement de la guerre civile. Dans la période de préparation révolutionnaire nous mesurons le temps à l’aune politique, c’est-à-dire par des années, des mois, des semaines. En période d’insurrection nous mesurons le temps avec des heures et des journées. Ce n’est pas pour rien que l’on dit qu’en temps de guerre un mois, parfois même une seule journée, comptent pour une année. En avril 1917 Lénine disait : « Patiemment, infatigablement, expliquez aux ouvriers... » et à la fin d’octobre il ne restait déjà plus de temps pour donner des explications à celui qui n’avait pas encore compris ; il fallait passer à l’offensive à la tête de ceux qui avaient saisi. En octobre la perte d’une seule journée eût pu réduire à néant tout le travail de plusieurs mois, voire d’années de préparation révolutionnaire.

Il me souvient d’un thème de manoeuvre que nous avions donné il y a quelque temps à notre Académie militaire. Il s’agissait de décider si nous devions évacuer tout de suite la région de Biélostok, que sa position rendait intenable, ou de nous y maintenir dans l’espoir que Biélostok, centre ouvrier, s’insurgerait ? Il va de soi qu’on ne peut résoudre sérieusement une question de ce genre que sur la base de données précises et réelles. La manœuvre militaire ne dispose pas de ces données puisque en elle tout est conventionnel. Mais en principe la controverse se ramenait à deux mesures de temps relatives l’une à la guerre, l’autre à la politique révolutionnaire. Or, quelle est la mesure qui, toutes conditions égales, l’emporte à la guerre ? Celle de la guerre. En d’autres termes, il était douteux que Biélostok se soulevât en l’espace de quelques jours et même en admettant que le soulèvement escompté ait lieu, restait à savoir ce que ferait le prolétariat insurgé sans armes et sans préparation militaire, tandis qu’il été fort possible qu’en deux ou trois jours, deux ou trois divisions fussent décimées en demeurant sur des positions intenables dans l’attente d’une insurrection qui, même au cas où elle se produirait, pourrait très bien ne pas modifier radicalement la situation militaire. Brest-Litowsk nous donne un exemple classique d’une juste application des mesures de temps politique et militaire. On sait que la majorité du Comité central du parti communiste russe, et moi dans le nombre, avait pris la décision contre la minorité en tête de laquelle se trouvait le camarade Lénine, de ne pas conclure la paix, bien que nous courrions le risque de voir les Allemands passer à l’offensive. Quel était le sens de cette décision ? Certains camarades espéraient utopiquement une guerre révolutionnaire. D’autres, dont j’étais, jugeaient de tâter l’ouvrier allemand afin de savoir s’il s’opposerait au kaiser au cas où ce dernier attaquerait la révolution. En quoi consistait l’erreur que nous commettions ? Dans le risque excessif que nous courions. Pour secouer l’apathie de l’ouvrier allemand il aurait peut-être fallu des semaines, voire des mois, alors qu’à ce moment les armées allemandes n’avaient besoin que quelques jours pour s’avancer jusqu’à Dwinsk, Minsk et Moscou. La mesure de la politique révolutionnaire est longue, tandis que la mesure de la guerre est courte. Celui qui ne se pénètre pas de cette vérité après avoir préalablement étudié, médité, approfondi l’expérience passée, court le risque, du fait de la conjonction de la politique révolutionnaire et de l’action militaire, c’est-à-dire de ce qui nous confère le plus de supériorité sur l’ennemi, de commettre fautes sur fautes.

Nécessité de poser les problèmes de la guerre civile avec le maximum de clarté

Un camarade nous a ramené à la question de savoir quel genre de règlement nous avons à mettre sur pied : règlement de l’insurrection ou règlement de la guerre civile. Nous ne devons pas, nous a dit ce camarade, viser trop loin, sinon notre tâche ne fera, d’une façon générale, que coïncider avec les tâches de l’Internationale communiste. Rien de moins vrai. Et celui qui tient ce langage démontre qu’il confond la guerre civile, dans l’acception propre de ce terme, avec la lutte de classes. Si nous prenons l’Allemagne comme sujet d’étude, nous pouvons par exemple commencer avec profit par examiner les événements de mars 1921. Ensuite vient la longue période de regroupement des forces, sous les mots d’ordre du front uni. Il est évident qu’aucun règlement de guerre civile ne convient à cette période. A partir de janvier 1923 et de l’occupation de la Ruhr, apparaît de nouveau une situation révolutionnaire qui s’aggrave brusquement en juin 1923, lorsque s’effondre la politique de résistance passive pratiquée par la bourgeoisie allemande et que craque de toutes parts l’appareil d’Etat bourgeois. C’est cette période que nous devons étudier minutieusement, parce qu’elle nous donne d’un côté un exemple classique de la façon dont se développe et mûrit une situation révolutionnaire et d’un autre côté un exemple non moins classique d’une révolution ratée.

En 1923, l’Allemagne eut sa guerre civile, mais l’insurrection qui devait la couronner et la résoudre ne vint pas. Le résultat fut une situation révolutionnaire, vraiment exceptionnelle, irrémédiablement compromise et une bourgeoisie ébranlée, affermie de nouveau au pouvoir. Pourquoi ? Parce qu’au moment propice, la politique ne fut pas continuée par les moyens insurrectionnels qui s’imposaient logiquement. Il est évident que le redressement du régime bourgeois qui suivit en Allemagne l’avortement de la révolution prolétarienne a une stabilité très douteuse. Qu’on se rassure, nous aurons encore en Allemagne, à échéance plus ou moins longue, une nouvelle situation révolutionnaire. Mais il est clair que le mois d’août 1924 fut bien diffèrent du mois d’août 1923. Et si nous fermions les yeux sur l’expérience qui se dégage de ces événements, si nous ne la mettions pas à profit pour nous instruire, si nous allions passivement au-devant de fautes comme celles qui ont été commises, nous pourrions nous attendre à voir se répéter la catastrophe allemande de 1923 et le péril qui en résulterait pour le mouvement ouvrier serait immense.

C’est pourquoi, dans ce domaine moins que dans tout autre, nous ne pouvons tolérer de déformation de notions essentielles. Nous avons vu des camarades s’essayer ici à des objections d’un scepticisme incohérent au sujet du moment de l’insurrection. Ces camarades ne font que démontrer ainsi qu’ils savent pas poser en marxistes la question de l’insurrection sur le plan de l’art militaire. A l’appui de leur thèse, ils invoquent comme argument que, dans l’imbroglio d’une situation extrêmement complexe et variable, il est impossible de se lier d’avance par une décision anticipée. Mais, si l’on devait s’en tenir à ces lieux communs, il faudrait dès lors renoncer aux plans et aux dates d’opérations militaires, car à la guerre, il arrive aussi que la situation change brusquement et inopinément. Un plan d’opérations militaires ne se réalise jamais dans la proportion de 100%, il faut même s’estimer heureux si, au cours de son exécution, il se réalise dans la proportion de 25%. Mais le chef militaire qui s’appuierait là-dessus pour nier d’une façon générale l’utilité d’un plan de campagne mériterait tout simplement qu’on lui passât la camisole de force. Dans tous les cas, je recommande de s’en tenir à cette méthode comme la plus juste et la plus logique : formulons d’abord les règles générales de notre règlement de la guerre civile et voyons ensuite ce que l’on peut supprimer ou réserver. Mais si nous commençons par des suppressions, des réserves, des déviations, des doutes, des hésitations, nous n’aboutirons jamais à des conclusions.

Un camarade a contesté la remarque que j’avais faite au sujet de l’évolution de l’organisation militaire du parti en période de préparation révolutionnaire, pendant l’insurrections et après la prise du pouvoir. Selon ce camarade, l’existence de détachements de partisans ne devrait pas être tolérée, seules des formations militaires régulières seraient nécessaires. Les détachements de partisans, nous a-t-il dit, sont des organisations chaotiques... En écoutant ces propos, j’étais bien près de désespérer. En effet, à quoi rime cette détestable arrogance doctrinale ? Si les détachements de partisans sont des organisations chaotiques, il faut alors reconnaître que, de ce point de vue purement formel, la révolution est aussi un chaos. Or, dans la première période de la révolution, on est bel et bien obligé de s’appuyer exclusivement sur des détachements de ce genre. On nous objecte que ces détachements doivent être constitués sur le même type. Si l’on veut dire par là que, dans la guerre de partisans, on ne doit négliger aucun des éléments d’ordre et de méthode accessibles à ce genre de guerre, nous sommes tout à fait d’accord. Mais si vous rêvez d’une organisation militaire hiérarchisée, centralisée et constituée avant que l’insurrection ait eu lieu, c’est là une utopie qui, au cas où l’on voudrait lui donner corps dans la vie, risquerait d’être fatale. Si, à l’aide d’une organisation militaire clandestine, j’ai à m’emparer d’une ville (but partiel de l’ensemble d’un plan pour la prise du pouvoir dans le pays), je répartis ma tâche en objectifs particuliers (occupation des édifices gouvernementaux, des gares, de la poste, du télégraphe, des imprimeries) et je confie l’exécution de chacune de ces missions aux chefs de petits détachements initiés d’avance aux buts qui leur sont assignés. Chaque détachement ne doit compter que sur lui-même ; il doit posséder sa propre intendance, sinon il se pourrait qu’après s’être emparé de l’hôtel des postes, par exemple, il manque totalement de vivres. Toute tentative de centraliser et hiérarchiser ces détachements mènerait inéluctablement à la bureaucratisation, qui, en temps de guerre, est doublement redoutable : 1° parce qu’elle ferait croire faussement aux chefs de détachements que quelqu’un doit forcément les commander, alors qu’il faut au contraire leur inculquer l’assurance qu’ils disposent de la plus large liberté de mouvement et de la plus grande initiative ; 2° parce que la bureaucratisation, liée au système hiérarchique, enlèverait aux détachements leurs meilleurs éléments pour les besoins de toutes sortes d’états-majors. Dès le premier moment de l’insurrection, ces états-majors resteraient suspendu entre ciel et terre, tandis que les détachements, dans l’attente d’ordres supérieurs, se verraient voués à l’inaction et à des pertes de temps qui rendraient certain l’échec de l’insurrection. Telles sont les raisons pour lesquelles le dédain des militaires professionnels pour les organisations « chaotiques » de partisans doit être condamné comme un préjugé anti-réaliste, anti-scientifique et anti-marxiste.

De même, après la prise du pouvoir dans les principaux centres du pays, les détachements de partisans peuvent jouer en rase campagne un rôle extrêmement efficace. Il suffit de rappeler l’appui que les détachements de partisans apportèrent à l’armée rouge et à la Révolution, en opérant à l’arrière des troupes allemandes en Ukraine et à l’arrière des troupes de Koltchak en Sibérie. Néanmoins, il reste définitivement acquis comme règle que le pouvoir révolutionnaire se met aussitôt à l’œuvre pour incorporer les meilleurs détachements de partisans et leurs éléments les plus sûrs dans le système d’une organisation militaire régulière. Autrement, ces détachements de partisans deviendraient indubitablement des facteurs de désordre susceptibles de dégénérer en bandes armées au service des éléments petits-bourgeois anarchisants insurgés contre l’Etat prolétarien. Nous en avons pas mal d’exemples. Il est vrai que, parmi les partisans rebelles à l’organisation militaire régulière, il y eut aussi des héros. On a cité les noms de Siverss[Note 279] et de Kikvidsé[Note 278]. Je pourrais en nommer beaucoup d’autres. Siverss et Kikvidsé combattirent et moururent en héros. Et aujourd’hui, dans la lumière de leurs immenses mérites, au regard de la Révolution, pâlissent au point de disparaître tels ou tels côtés négatifs de leur action de partisans. Mais à ce moment, il était indispensable de combattre tout ce qu’il y avait en eux de négatif. A ce prix seulement, nous pouvions arriver à organiser l’armée rouge et à la mettre à même de remporter des victoires décisives.

Encore une fois, je mets en garde contre une confusion de terminologie, parce que, le plus souvent, elle dissimule une confusion de notions. De même, je mets en garde contre les erreurs que l’on peut commettre en se refusant à poser la question de l’insurrection d’une façon nette et courageuse, sous prétexte que la situation varie et se modifie continuellement. Extérieurement, cela rappelle étrangement la dialectique ; de toute façon, on le prend volontiers pour tel. Mais, en réalité, il n’en rien. La pensée dialectique est comme un ressort, et les ressorts sont faits d’acier trempé. Les doutes et les réserves ne décident et n’enseignent rien du tout. Lorsque l’idée essentielle est mise lumineusement en relief, les réserves et les restrictions peuvent se ranger logiquement autour d’elle. Si l’on tient uniquement aux réserves, le résultat dans la théorie sera la confusion et dans la pratique le chaos. Or, confusion et chaos n’ont rien de commun avec la dialectique. En réalité, une pseudo-dialectique de ce genre cache le plus souvent des sentiments social-démocrates ou stupides vis-à-vis de la révolution, comme vis-à-vis d’une chose qui s’accomplit en dehors de nous. Dans ces conditions, il ne peut pas être question de concevoir l’insurrection comme un art. Et pourtant, c’est précisément la théorie de cet art que nous voulons étudier.

Toutes les questions que nous avons soulevées doivent être méditées, travaillées, formulées. Elles doivent devenir partie intégrante de notre instruction et éducation militaire. Le rapport de ces questions avec les problèmes de la défense de la République des Soviets est indiscutable. Nos ennemis continuent de ressasser que l’armée rouge aurait soi-disant pour tâche de provoquer artificiellement des mouvements révolutionnaires dans les autres pays, afin de les faire aboutir par la force de ses baïonnettes. Inutile de dire que cette caricature n’a rien de commun avec la politique que nous poursuivons. Nous sommes par dessus tout intéressés au maintien de la paix, nous l’avons prouvé par notre attitude, par les concessions que nous faites dans les traités et par la réduction progressive des effectifs de notre armée. Mais nous sommes suffisamment imbus de réalisme révolutionnaire pour nous rendre compte clairement que nos ennemis essayeront encore de nous tâter avec leurs armes. Et si nous sommes loin de l’idée de forcer, par des mesures militaires artificielles, le développement de la Révolution, nous sommes sûrs en revanche que la guerre des Etats capitalistes contre l’Union soviétique sera suivie de violentes commotions sociales, prémices de la guerre civile, dans les pays de nos ennemis.

Nous devons savoir combiner la guerre défensive qui sera imposée à notre armée rouge avec la guerre civile dans le camp ennemi. Dans ce but, le règlement de la guerre civile doit devenir un des éléments nécessaires d’un type supérieur de manuel militaire révolutionnaire.

Léon Trotsky — 29 juillet 1924.

Notes

[Note 276] Brandler, Heinrich (1877-1967) - d’origine ouvrière (maçon). Vieux militant du parti social-démocratique allemand. Pendant la guerre impérialite (1914-1918) a adopté la position de la gauche, en adhérant à la fraction de Rosa Luxembourg et Karl. Liebknecht. Fut l’un des principaux organisateurs et des chefs du Parti Communiste Allemand (KPD). En raison des événements de mars 1921 fut condamné à cinq années de prison, mais il réussit à s’enfuir en Russie Soviétique. Après l’amnistie de 1922, revint en Allemagne et devint le principal dirigeant du KPD, qu’il dirigea jusqu’à la défaite de la révolution allemande en automne 1923. Au début de 1924, lors du congrès du Parti à Francfort, la tactique pratiquée par Brandler et ses amis au cours des événements révolutionnaires de 1923, subie la critique acerbe de l’aile gauche, qui avait toujours été en opposition avec le comité central du Parti, à la tête duquel se trouvait Brandler. Lors de ce congrès la tendance de gauche eut la majorité absolue, et la direction de parti passa à celle-ci. La tactique du vieux comité central du Parti allemand fut aussi examinée lors du Ve Congrès de l’Internationale Communiste (voir le rapport sténographique des travaux du Ve Congrès de l’I.C.). - Note œuvre. Note webmestre : pour de plus amples détails voir la présentation à 5 années d’Internationale Communiste et l’article Peut-on déterminer l’échéance d’une révolution ou d’une contre-révolution ?

[Note 277] Talheimer, Auguste - comme Brandler, un de plus proche associé de Rosa Luxembourg et des fondateurs du mouvement Spartakiste. Ensemble avec Brandler était l’organisateur KPD et son principal théoricien. Jusqu’àu Congres de Parti de Frantfort il était le membre et le rédacteur principal de l’organe du parti « Rote Fahne » ? présent, en 1924, il dirige la section propagandiste de l’Internationale Communiste. - Note Œuvre

[Note 278] La VIe division qui a reçu par la suite le nom de la division du nom Kikvidzé fut formée le 16 mai 1918 sous la direction du camarade Kikvidzé. Cette division a réalisé de nombreux faits d’armes. Elle luttait contre Petlioura, les Allemands et contre les troupes de Krasnov. Le camarade Kikvidzé fut tué le 11 janvier 1919 dans la ferme Zoubrilovo, dans région du Don. Depuis ce temps-là en l’honneur de ce chef la division a été baptisée la division Kikvidzé. - Note Œuvre. [Note complémentaire]. Après le décès du Camarade Kikvidzé la division continua à prende part, avec succès, au combat sur le front Sud. La division a maintenu sa capacité de combat lors de l’offensive de Denikine. Lors des batailles de l’automne 1919 il a vaincu de grandes unités ennemies aux abords de Davidovka, Lougansk, Litzki et ailleurs. En hiver de 1919-1920 elle a lutté contre l’ennemi à Bataisk et à Olginsk. Le 2 mars 1920 la division a capturé Bataisk. Lors de la retraite de Denikine, une brigade de cette division fut la première à entrer dans Novorossiisk, pour cela elle fut décorée de l’Ordre du Drapeau Rouge. En mai de 1920 la division a été transférée au Front Occidental : elle pris part à l’intervention révolutionnaire sur le front polonais en juillet 1920 et à la marche sur Varsovie. La paix avec la Pologne a trouvé la division dans la région Minsh. - Note : L. Trotsky, — « Comment la révolution s’est armé », tome III, livre. I, p.325. Note webmestre : Il s’agit des références de l’éditon russe.

[Note 279] Siverss - l’organisateur des détachements de partisans, à la tête desquels il menait une lutte infatigable de guérilla contre la contre-révolution du sud. En novembre 1918 fut mortellement blessé lors de la bataille de Balachov.(Sur les exploits Siverss consulter l’ouvrage. d’Antonov-Ovseenko « Notes sur la guerre civile », tome I, paru en 1924). - Note Œuvre

Note webmestre : l’ouvrage d’Antonov-Ovseenko semble inédit en français.

Le développement du militarisme mondial et nos tâches militaires Note

« Le militarisme mondial et l’Armée Rouge »

La technique humaine contre l’homme

Notre époque est caractérisée par la transformation rapide de la plupart des forces productrices du capitalisme en forces destructrices. Le fait n’est pas nouveau mais se présente aujourd’hui à un degré beaucoup plus haut que par le passé. Les forces productrices engendrées par le capitalisme dans les limites de l’Etat national et de la propriété privée en arrivent en une sorte d’hystérie furieuse, aspirent à s’évader de la geôle capitaliste, deviennent des forces destructives, s’anéantissent elles-mêmes par la guerre pour renaître et se consacrer aussitôt de nouveau, en majeure partie, au militarisme. La guerre impérialiste a été l’insurrection des forces productrices, c’est-à-dire de la technique humaine contre l’homme qui, ayant su maîtriser la nature, n’a pas su maîtriser la société, n’a pas su créer une organisation du travail basée sur la raison et la solidarité.

La guerre impérialiste a ruiné l’Europe au profit de l’Amérique. L’Europe s’efforce de se restaurer, mais jusqu’à présent sans grand succès. Pourtant on peut constater certains progrès. Mais, dans le rétablissement de ses forces de production, l’Europe se heurte aux frontières nationales créées par le traité de Versailles, aux barrières douanières, à la diminution générale de la capacité d’adsorption du marché mondial. Elle cherche à sortir de ses cadres étroits, dut-elle pour cela employer la force armée. Et voilà pourquoi les forces de production, qui sont à peine au début de leur relèvement, se transforment de nouveau en forces de destruction. L’agonie lente du monde capitaliste nous donne le spectacle de l’épanouissement du militarisme.

Le militarisme américain

Parallèlement à l’Europe, les Etats-Unis sont devenus, eux aussi, l’arène du militarisme, mais d’un militarisme formidable, auquel l’Europe même d’avant-guerre n’aurait osé songer. Je ne donnerai pas les chiffres qui caractérisent la puissance économique de l’Amérique, car ils sont connus de tous. Je citerai néanmoins deux données. Comme vous le savez, les moteurs mécaniques (locomotives, paquebots, automobiles, tracteurs, etc.) ont une grande importance pour la technique militaire. Leur force totale dans le monde entier est évaluée à 500 millions de chevaux. Ce chiffre est loin d’être exact, mais il suffit pour ce que nous avons à démontrer. Un cheval-vapeur, vous le savez, équivaut à la force de 10 hommes. Donc les 500 millions de chevaux-vapeur représentés par tous les moteurs qui existent dans le monde équivalent à la force de 5 milliards d’hommes. Or la population du globe est d’environ 1 milliard 700 millions ; si l’on en défalque les enfants, les vieillards, les malades et les invalides, il ne reste environ qu’un milliard de personnes capables de travailler. Ainsi l’énergie mécanique dont dispose l’humanité est cinq fois plus considérable que l’humanité elle-même considérée comme moteur. Mais comment cette énergie mécanique est-elle répartie ?

La population des Etats-Unis ne dépasse guère 100 millions ; celle du reste du monde est de 1 milliard 600 millions. La proportion est donc de 1 à 16. Or les 500 millions de chevaux-vapeur sont répartis de telle façon que la moitié appartient aux Etats-Unis et l’autre moitié au reste de l’humanité. Comme on le voit, l’énergie mécanique, base de la technique moderne, assure aux Etats-Unis une prépondérance formidable sur le reste du monde. On comprend quelle est la répercussion de cette prépondérance sur les forces militaires.

Je citerai un autre chiffre qui a trait à l’or, métal avec lequel on peut tout acheter. La quantité d’or existant dans le monde est évaluée à 18 milliards de roubles. Sur ces 18 milliards, la moitié, c’est-à-dire 9 milliards, se trouve dans les sous-sols de la Banque fédérale et de la Trésorerie américaine. Or, vous le savez, le nerf de la guerre, c’est l’argent. Je crois que c’est Frédéric II qui l’a dit, mais je n’en réponds pas. Ainsi la traction mécanique, l’or et tout ce qui s’y rattache sont concentrés principalement aux Etats-Unis. L’or est en quelque sorte le couronnement, la coupole du temple capitaliste ; la traction mécanique en est le fondement technique, et tout ce qu’il y a entre ce fondement et cette coupole est réparti à peu près dans la même proportion entre les Etats-Unis et le reste du monde. Cela caractérise suffisamment la base technique et économique du militarisme américain, qui a surgi plus tard que les autres, mais qui se développe monstrueusement à nos yeux.

Les Etats-Unis, jusqu’à ces derniers temps, n’avaient pas été un pays militariste. Mais, depuis la guerre impérialiste, ils ont subi une brusque évolution sous ce rapport. Ils sont intervenus à la fin de cette guerre où ils ont obtenu ce qu’il fallait, c’est-à-dire la ruine complète de l’Allemagne, ce qui n’était pas dans les intentions de l’Angleterre, principal obstacle à la domination mondiale des Etats-Unis. Ce qu’il fallait à l’Angleterre, c’était une Allemagne affaiblie, mais non pas ruinée, contre la France ; ce qu’il fallait aux Etats-Unis, c’était une France puissante contre l’Angleterre. Les Etats-Unis ont entièrement atteint leur but et maintenant, quoique ce but soit atteint, ou plutôt parce qu’il atteint, le militarisme se donne libre cours sur le territoire et dans les eaux de l’Amérique.

Tout dernièrement, les Izvestia ont publié une correspondance très importante de New-York, consacrée à la description du récent « jour de la défense » aux Etats-Unis. Cette correspondance n’a pas un caractère technique ; pourtant elle nous fait entrevoir des perspectives politiques et militaires intéressantes. A la fête nationale du militarisme américain, le secrétaire d’Etat à la Marine, Wilbur, a déclaré que, sur divers points du monde, des passions s’élevaient contre les Etats-Unis et que rien ne refroidissait la passion comme l’acier froid. A la lecture du discours de ce paisible philistin d’hier (Wilbur, avant la guerre impérialiste, vendait probablement du lait condensé ou des saucisses de Chicago), on est stupéfié de l’exactitude avec laquelle cet honorable secrétaire d’Etat copie les harangues de l’ex-empereur d’Allemagne. D’ailleurs toute la parade militaire qui a eu lieu ce jour-là rappelle à s’y méprendre les procédés, les habitudes et la manières du militarisme allemand pendant la dernière décade qui a précédé la guerre. Il n’y a pas très longtemps, je faisais remarquer que la psychologie du bourgeois américain retarde considérablement sur sa puissance, mais la psychologie, ajoutai-je, s’aligne en fin de compte sur les facteurs objectifs. Mais je ne pensais pas alors que la militarisation avait fait de tels progrès en Amérique et que, quelques semaines avant l’élection présidentielle, l’opinion publique de ce pays, qui, tout récemment encore, se laissait prendre au pacifisme, à la philanthropie, aux quatorze points de Wilson, etc., non seulement permettrait, mais approuverait une mise en scène aussi militariste et un discours aussi belliqueux que celui du ministre de la Marine. Sincèrement parlant, il y a quelques semaines, je n’aurai pas cru que de telles choses pussent arriver en 1924, alors que le contribuable doit encore payer pour les pots cassés pendant la dernière guerre. Ainsi, les richesses de la bourgeoisie américaine, ces 250 millions de chevaux-vapeur, ces 9 milliards de roubles or entassés dans les caves de la Banque, deviennent la locomotive du militarisme américain.

Le capital américain étouffe de pléthore. Dans le cadre du marché intérieur, il a atteint une certaine limite. Il peut encore s’y développer partiellement, et jusqu’à présent il s’est développé selon une spirale au rayon sans cesse croissant, mais pour que cette spirale ne se brise pas au cadre du marché mondial, le capital américain doit bousculer tous les autres, il doit élargir le marché mondial ; or on ne peut l’élargir uniquement par des moyens économiques, car il est déjà conquis et réparti ; il faut donc rejeter les concurrents par la force. De là, le développement effréné du militarisme en tant qu’appareil matériel et en tant que mentalité agressive. La flotte américaine, vous le savez, est devenue l’égale de la flotte anglaise. Dans l’aviation militaire, les Etats-Unis occupent la première place ; il en est de même dans la chimie. Le « jour de la défense », les chimistes américains ont tenu un congrès où ils ont cru devoir faire deux démonstrations militaristes. Tout d’abord, les 69 sections de la Société américaine des chimistes ont déclaré que, chacune dans sa spécialité, elles travaillaient à la défense du pays ; puis le président du congrès, au nom des 15.000 membres de la Société, a assuré la Direction du ministère de la Guerre que toutes les forces de la Société étaient à la disposition de la défense nationale. Or il est facile de comprendre ce que signifie le mot « défense » pour l’Amérique, pays immense qui n’a pas de voisin capable de le menacer.

Nous entrons dans l’époque du développement offensif du militarisme américain. Pour mieux comprendre ce développement, il faut se souvenir de la rapidité avec laquelle le militarisme allemand s’épanouissait grâce au renforcement du capitalisme allemand. Ce dernier, arrivé après les autres, était obligé de jouer des coudes, et même des poings, pour se faire une place au soleil. La situation est la même pour le capital américain, mais dans des proportions beaucoup plus grandioses. En même temps, grâce à la situation géographique et aux particularités de l’évolution historique du pays, le capitalisme américain a encore la possibilité de revêtir le masque du pacifisme, ce qui est pour lui un grand avantage. Aujourd’hui encore, l’ingérence agressive du capital financier américain dans les affaires de l’Europe engendre et entretient les illusions pacifistes au sein de cette dernière. Pourtant le capitalisme américain et son militarisme sont en réalité maintenant les destructeurs de l’équilibre capitaliste mondial, c’est-à-dire de l’anarchie que l’on appelle de ce nom.

L’armee rouge en face du militarisme mondial

L’impérialisme américain s’élève actuellement au-dessus du monde comme la force la plus agressive, la plus effrénée et la plus destructive, force grosse de secousses et de bouleversements sanglants. Et nous, militaires de l’U.R.S.S., nous devons, sans perdre de vue les dangers directs et immédiats, tenir compte de ce facteur dans l’appréciation des perspectives militaires mondiales, car le capital américain ne pourra accomplir son œuvre de « pacification », c’est-à-dire de spoliation et d’asservissement de l’humanité, uniquement par des moyens « pacifiques « ; lorsqu’il se heurtera à des résistances, il poussera un Etat asiatique ou européen contre l’autre, il financera les guerres comme des entreprises commerciales. Or nous ne sommes pas le moindre des obstacles dans la voie des Etats-Unis, qui aspirent à l’hégémonie mondiale. Voilà pourquoi il nous faut être sur nos gardes.

* * *

A l’époque actuelle, comme toujours, il est des processus fondamentaux et il en est de secondaires, de temporaires ou de superficiels. En Europe et en Amérique, nous assistons en ce moment à un changement de gouvernement. Qui viendra au pouvoir en Amérique ? Selon toute vraisemblance, Coolidge sera élu président. Mais si le président était le démocrate Davis, ou même La Follette, le militarisme américain continuerait sa marche en avant et redoublerait d’agressivité. A propos, La Follette était considéré comme notre ami, car pendant ces dernières années il avait fait de la propagande pour la reconnaissance de l’U.R.S.S., mais au moment des élections présidentielles, il est devenu muet comme une carpe, et cela, ce n’est pas le fait du hasard. Les Etats-Unis sont actuellement le seul pays qui ait des plans d’offensive mondiale, des plans qui portent sur le globe terrestre tout entier - en attendant qu’on trouve le moyen de se transporter dans les autres planètes. Les Américains cherchent à avancer dans toutes les voies, et en premier lieu du côté de la Chine, vaste pays de 400 millions d’habitants qui pourrait leur fournir un immense débouché. Or, ils constatent sans plaisir aucun que, sur la ligne de chemin de fer de la Chine orientale, il se trouve des employés et des ouvriers soviétistes, qu’à Pékin, à Canton et à Changhaï, le drapeau soviétiste flotte non seulement sur l’ambassade mais aussi déjà sur les consulats. Ils n’ignorent pas que l’U.R.S.S. jouit d’un prestige formidable auprès du peuple chinois. Le bolchévisme mondial est le seul ennemi véritable, implacable de tout impérialisme et, partant, de l’impérialisme américain, le plus agressif de tous. De là la haine que les leaders américains comme Hugues nourrissent contre nous.

Ainsi donc, je le répète, il est des processus essentiels et il en est de secondaires ; en tant que politiques, nous ne pouvons pas négliger non plus les processus temporaires. L’avènement de Mac Donald au pouvoir n’est pas le fait du hasard. Nous avons essayé de conclure avec lui un traité, mais sa chute a interrompu les pourparlers. Que Curzon revienne au pouvoir et nous engagerons aussi des pourparlers avec lui. Ce sont là des processus de deuxième et de troisième ordre ; mais ce qui est essentiel, c’est l’exacerbation des contradictions, le développement effréné du militarisme, l’impossibilité pour les forces de production de trouver une issue, la préparation d’une guerre mondiale. La politique est obligée de compter avec les phénomènes de deuxième et de troisième ordre, sinon ce n’est pas une politique, mais c’est d’après les processus fondamentaux qu’il nous faut tracer notre ligne fondamentale. Il s’ensuit que l’armée et la flotte rouges continuent d’être un facteur essentiel pour la sauvegarde de la révolution et de l’Union soviétique. Il ne saurait être question de liquider nos forces militaires. Nous ferions preuve d’un impardonnable légèreté si, sous prétexte qu’on est déjà habitué à nous, que nous existons déjà depuis sept ans et que beaucoup d’Etats nous ont reconnus, nous décrétions que nous pouvons peu à peu réduire nos forces militaires et les ramener presque à rien... C’est la reconnaissance de l’U.R.S.S. est aussi pour nous une conquête, mais de quel ordre ? De deuxième ou de troisième ordre ; l’essentiel, c’est qu’à la base des rapports internationaux il se produit une accumulation des antagonismes et un renforcement du militarisme.

Mais, pourra-t-on dire, que sommes-nous avec notre armée et notre flotte, avec notre technique militaire en comparaison du militarisme de l’Europe capitaliste et des Etats-Unis, que sommes-nous devant les Etats-Unis, qui n’ont laissé au reste de l’humanité que la moitié des forces mécaniques, de l’or et des diverses valeurs existant sur notre globe ? Evidemment, si nous étions seuls avec nos forces armées, notre technique et nos ressources contre les Etats-Unis et le monde capitaliste tout entier, il y a longtemps que nous aurions succombé. Mais le gage principal de notre invincibilité, tant que nous serons encerclés par les Etats capitalistes, réside dans les antagonismes profonds qui déchirent le monde capitaliste et opposent les uns aux autres les Etats et les classes. C’est là la garantie pratique essentielle de notre stabilité.

Mais il est vrai aussi que les antagonismes divisant la société capitaliste ne la paralysent que jusqu’à un certain point, de sorte que si nous étions désarmés, notre désarmement constituant d’ailleurs une provocation vis-à-vis de nos ennemis, ceux-ci trouveraient facilement les forces nécessaires à nous vaincre. L’incompréhension du rôle de l’armée rouge dans la constellation mondiale des forces ressemble à celle du rôle d’une organisation militarisée de combat dans la lutte de classe. Qu’est-ce qui décide de l’issue d’une révolution ? Le degré de conscience révolutionnaire du prolétariat, son rôle dans la production, la corrélation objective des forces de classes, la situation internationale, etc. Pourtant, lorsque se rapproche le moment de la conquête du pouvoir, nous formons des organisations de combat, nous formons des centuries ouvrières, — « A quoi bon, pourrait-on nous objecter, dans un pays où existe un puissant militarisme bourgeois ? La proportion des forces de classes décidera de tout et non quelques centuries ouvrières ! » Ce raisonnement d’allure marxiste est évidemment faux. La lutte de classe en arrive à se décider à coup de fusils, de mitrailleuses et même de revolvers. Oui, la question décisive de l’histoire est résolue à un certain moment, dans des certaines conditions, par la force des armes et si les armes ne sont pas données, s’il n’y a pas d’organisations pour les prendre, la classe révolutionnaire, même préparée sous tous les autres rapports à la prise du pouvoir, ne le prend pas...

L’armée et la flotte rouges ne nous eussent pas sauvé sans les antagonismes de classes et d’Etats. Mais sans armée et flotte rouges l’antagonisme de classes et d’Etats ne nous eut pas sauvé non plus. Et c’est précisément parce que les puissances nous reconnaissent après nous avoir implacablement combattu, précisément parce que nous n’avons plus à parer chaque jour des coups inattendus que nous avons pu réduire très sensiblement les effectifs de notre armée. Notre organisation militaire doit néanmoins être prête à faire front à tous les dangers futurs. Certes il est dur à l’Union Soviétiste de consacrer chaque année 200 millions de dollars (exactement 395.000.000 de roubles à la défense militaire). Mais c’est une inéluctable nécessité. Nous avons étudié chaque chapitre de chaque dépense. Toutes les économies qu’on pouvait faire, nous les avons faites. Nous avons atteint la limite au-delà de laquelle notre mécanisme de défense ne peut plus être simplifié ni réduit. Nous continuons à le perfectionner, nous ne chercherons plus à le réduire.

Léon Trotsky — 25 octobre 1924

Note

N. B. : Les effectifs de paix réunis de l’armée et de la flotte rouges n’atteignent pas 550.000 hommes.


Préface aux « Notes sur la guerre de 1870-1871 » de Frédéric Engels

Le nouveau livre d’Engels ou plus précisément l’ouvrage de lui qui nous est accessible seulement aujourd’hui, présente, dans sa partie principale, une chronique analytique de la guerre franco-prussienne de 1870-71. Les articles d’Engels furent publiés dans le journal anglais PALL MALL GAZETTE à mesure que se déroulaient les événements militaires,Note. Aussi le lecteur ne doit-il pas s’attendre à y trouver quelque étude générale de « science militaire » ou l’exposé systématique d’une théorie sur l’art militaire. Non, le problème d’Engels était, à partir d’une appréciation générale des forces et des ressources des adversaires, et en suivant au jour le jour l’emploi de ces forces et de ces ressources, d’aider le lecteur à se retrouver dans la marche des opérations, et aussi de soulever de temps en temps ce que l’on a coutume d’appeler le voile de l’avenir. Ces articles de chronique militaire composent au moins les deux tiers du livre. Le dernier tiers comprend des articles portant sur des aspects particuliers de la guerre, tout en conservant un lien étroit avec elle : « Comment combattre les Prussiens », « Analyse du système de l’armée prussienne », « Saragosse-Paris », l’apologie de l’Empereur », etc.

Il est clair qu’un livre de ce genre ne peut être lu ni analysé d’Engels. Pour comprendre pleinement les jugements, pensées et appréciations de caractère concret, basés sur les faits, contenus dans ce livre, il faut suivre pas à pas les opérations de la guerre franco-prussienne sur la carte, et cela à la lumière des données de la plus récente littérature consacrée à l’histoire militaire. Naturellement ce travail scientifico-critique ne peut être le fait du premier lecteur venu. Il demande des connaissances spéciales, un grand sacrifice de temps et un intérêt exceptionnel pour la question. Cet intérêt se justifie-t-il ? Nous le pensons. Tout d’abord, il se justifie du point de vue d’une appréciation exacte des connaissances et de la perspicacité de Frédéric Engels lui-même en matière militaire. Une étude approfondie de ce texte particulièrement dense, la comparaison des appréciations et des pronostics d’écrivains militaires contemporains, présenteraient un grand intérêt et constitueraient non seulement une très précieuse source d’information pour la biographie d’Engels — et cette biographie est un chapitre de l’histoire du socialisme — mais aussi une illustration extrêmement brillante du problème des rapports réciproques du marxisme et de l’art militaire.

Du marxisme et de la dialectique, Engels ne dit mot tout au long de ses articles. Cela est d’autant moins étonnant qu’il écrit anonymement dans un journal archi bourgeois, et de plus à une époque où le nom de Marx était encore très peu connu.

Mais ce ne sont pas seulement ces causes extérieures qui incitent Engels à se garder des théories générales. On peut être certain que, s’il avait eu alors la possibilité de commenter les événements militaires dans un journal révolutionnaire marxiste, jouissant ainsi d’une liberté incomparablement plus grande dans l’expression de ses sympathies et de ses antipathies politiques, il n’aurait pas procédé, dans son analyse et son appréciation de la marche de la guerre, autrement qu’il ne l’a fait dans PALL MALL GAZETTE. Engels n’a pas introduit, de l’extérieur, dans le domaine de l’art militaire une quelconque doctrine abstraite, et il n’a pas promu à la qualité de critère universel tel recueil de recettes tactiques nouvellement découvertes par lui. Malgré toute la concision de son exposé, nous voyons avec quelle attention Engels se penche sur tous les éléments de l’art militaire, depuis la superficie et le nombre d’habitants des pays belligérants jusqu’aux informations biographiques sur le passé du général Trochu, en vue de mieux connaître ses procédés et ses habitudes. Derrière ces articles, on sent l’énorme travail qui a précédé et accompagné leur élaboration. Engels, qui fut non seulement un penseur profond mais aussi un excellent écrivain, n’offre pas aux lecteurs des matériaux inorganisés. D’où l’impression de facilité que peuvent produire certains de ses jugements et de ses remarques. En réalité, il n’en est pas ainsi. Le travail critique d’Engels sur les matériaux empiriques est immense. La meilleure preuve en est que la marche ultérieure des événements militaires a fréquemment confirmé la justesse de ses pronostics. Nul doute qu’une étude minutieuse de ces articles par nos jeunes théoriciens militaires, dans le sens précédemment indiqué, montrerait encore mieux avec quel sérieux il a abordé l’art militaire comme tel.

Mais c’est aussi pour les lecteurs qui se contenteront de lire ce livre sans chercher à l’approfondir — et de tels lecteurs seront malgré tout la grande majorité, même parmi les militaires — que ce travail présentera un intérêt considérable, non par son exposé analytique de telle ou telle opération militaire, mais par ses appréciations générales sur la conduite de la guerre et ses jugements sur des questions militaires particulières disséminés dans de nombreuses pages de la chronique, et en partie traités à part, comme nous l’avons déjà dit, dans des articles spéciaux. Engels aborde l’étude de la guerre en chercheur objectif, donc comme un phénomène complexe du monde matériel, exigeant avant tout une analyse de ses éléments fondamentaux, étudiés ensuite dans leurs rapports réciproques. La vieille idée pythagoricienne suivant laquelle les nombres régissent le monde — dans son interprétation réaliste et non mystique — ne peut trouver meilleure vérification que dans la guerre. Nous avons tout d’abord le nombre des bataillons, le nombre des fusils, le nombre des canons. Les qualités des armes et les qualités des tireurs se mesurent également par des quantités : distances entre les combattants, précision des coups. Les qualités morales des soldats se reconnaissent à leur capacité de supporter des marches plus longues, de tenir plus longtemps sous le feu, etc.

Cependant, plus on approfondit la question et plus le problème se complique. Le caractère et le nombre des armements dépendant de l’état des forces productives du pays. La composition de l’armée et de son corps de commandement est déterminée par la structure de la société. L’appareil administratif et l’intendance dépendent de la structure de l’Etat, qui est déterminée par la nature de la classe dirigeante. Le moral de l’armée dépend des rapports entre classes, de la capacité de la classe dirigeante à transformer les problèmes de la guerre en buts subjectifs de l’armée. Le degré d’audace et le talent du personnel de commandement dépendent également du rôle historique de la classe dirigeante, de sa capacité de concentrer autour de ses problèmes les meilleures forces créatrices du pays, ce qui, à son tour, se résume dans la question suivante : la classe dirigeante remplit-elle un rôle historique progressiste, ou bien se survit-elle à elle-même et combat-elle seulement pour son existence ? Nous n’avons indiqué ici que les points essentiels, et en outre sous une forme dépouillée et schématique. En réalité l’interdépendance des différents aspects de l’art militaire et leur subordination à l’ensemble — les différents aspects de l’ordre social — est beaucoup plus complexe et contingente. Sur le champ de bataille tout cela se résume en fin de compte dans le nombre de soldats, d’officiers, de tués, de blessés, de prisonniers, de déserteurs, l’étendue du territoire conquis et la quantité de butin. Mais comment prévoir ce résultat ? S’il était possible de dresser à l’avance un compte exact de tous les éléments de la bataille et de la guerre, alors il n’y aurait pas de guerre, car personne n’irait à une défaite certaine déterminée à l’avance. Mais à quoi bon parler d’une pareille prévision infaillible ! Seuls les éléments matériels immédiats de la guerre peuvent s’exprimer par des chiffres. En ce qui concerne la dépendance des éléments matériels de l’armée à l’égard de l’économie du pays dans son ensemble, l’appréciation, et peut-être également la prévision, seront beaucoup plus conditionnelles. Plus encore en ce qui concerne ce qu’on appelle les facteurs moraux : équilibre politique dans le pays, endurance de l’armée, fermeté de l’arrière, coordination du travail de l’appareil d’Etat, valeur du commandement, etc. Laplace disait que le cerveau capable de saisir tous les processus se produisant dans l’univers pourrait prédire infailliblement tout ce qui arrivera dans le futur. Cela découle nécessairement du principe du déterminisme : pas de phénomène sans cause. Mais une telle intelligence n’est le fait ni de l’individu, ni de la collectivité. De là vient que les plus compétents et les plus géniaux parmi les hommes se trompent fréquemment dans leurs prévisions. Mais il est évident que l’on se rapprochera d’autant plus d’une prévision exacte que la connaissance des éléments du processus sera plus complète, que la faculté de les analyser, de les apprécier et de les combiner sera plus grande, que l’expérience scientifique sera plus vaste et l’horizon plus étendue.

Dans sa chronique militaire de journaliste, si modeste par son but, Engels reste lui-même : il introduit dans son travail l’esprit pénétrant d’un analyste et d’un militaire, passé par la grande école sociale et théorique de Marx-Engels et l’école pratique de la révolution de 1848 et de la première internationale.

« Comparons maintenant les forces qui sont en préparation pour une destruction mutuelle et, pour simplifier les choses, ne nous occupons que de l’infanterie. L’infanterie est l’arme qui décide des batailles ; une futile balance des forces en cavalerie et artillerie, y compris mitrailleuses et autres engins faisant des miracles, ne comptera pour beaucoup ni d’un côté, ni de l’autre ».(Lettre du 29 juillet 1970). Ce qui s’est en général révélé juste pour la France et l’Allemagne de 1870 serait absolument faux appliqué à notre époque. Aujourd’hui, on ne peut même plus calculer le rapport des forces militaires d’après le nombre relatif des bataillons. A dire vrai, l’infanterie reste aujourd’hui la grande force des batailles. Mais le rôle dans l’armée des coefficients techniques s’est considérablement accru, et de plus il varie beaucoup avec les armées : nous avons en vue non seulement la mitrailleuse qui, en 1870, était encore une « machine étrange » ; non seulement l’artillerie, qui augmenta énormément en nombre et en importance, mais aussi des moyens tout à fait nouveaux : automobiles blindées ou de transport, aviation et chimie de guerre. Sans tenir compte de ces éléments, une statistique des bataillons d’infanterie serait aujourd’hui tout à fait irréelle.

De son calcul, Engels tire la conclusion que l’Allemagne dispose d’un nombre beaucoup plus grand de soldats instruits que la France et que la supériorité de la première sur la seconde sera de plus en plus manifeste, à moins que Napoléon III, dès le début, ne devance l’ennemi en lui portant des coups décisifs, avant qu’il n’ait eu le temps de mettre à profit sa supériorité potentielle.

Ce faisant, Engels passe à la stratégie, au domaine du grand art militaire, qui, à son tour, grâce à un système compliqué de leviers et de courroies de transmission, est relié à la politique, à l’économie, à la culture, à l’administration. A propos de la stratégie, Engels juge nécessaire d’en tracer dès le début les limitations que lui impose la réalité. « Il est bon de rappeler », dit-il dans sa troisième lettre, « qu’on ne peut jamais compter que ces plans stratégiques auront le plein effet que l’on attend d’eux. Il survient toujours un accroc ici, un accroc là ; des corps n’arrivent pas au moment précis où l’on en a besoin ; l’ennemi fait des mouvements imprévus ou a pris des précautions auxquelles on ne s’attendait pas ; et enfin une lutte dure, acharnée, où le bon sens d’un général dégage une armée vaincue des pires conséquences que peut avoir une défaite — la perte des communications avec la base ». Ceci est indiscutable. Contre une telle conception réaliste de la stratégie, seul pourrait s’élever Pfühl d’illustre mémoire ou l’un de ses admirateurs tardifs.

Tenir compte dans le plan uniquement de l’essentiel, et cela dans la mesure où les circonstances le permettent ; laisser facultatif ce qui ne se soumet pas au calcul ; donner à l’ordre une souplesse suffisante pour qu’il s’adapte aux modifications imprévisibles de la situation ; et surtout déceler à temps, s’il y a lieu, ces modifications, corriger le plan en conséquence et si besoin est le réorganiser de fond en comble, voilà précisément en quoi consiste un art authentique de la conduite des armées. S’il était possible de donner à un plan stratégique un caractère définitif, en tenant compte à l’avance du temps, de l’état de l’estomac et des pieds du soldat, des intentions de l’ennemi, etc., alors le général victorieux pourrait être un automate sachant appliquer les quatre règles de l’arithmétique. Heureusement, ou malheureusement, il n’en est pas ainsi. Le plan militaire n’a nullement un caractère absolu et l’existence du meilleur plan, comme Engels l’indique très justement, est bien loin d’assurer la victoire. Par contre, l’absence de plan mène tout droit à la défaite. Tout chef militaire sérieux comprend le rôle d’orientation, nullement absolu, du plan. Mais si, pour cette raison, il se décidait à se passer de tout plan, il se condamnerait à être fusillé ou interné dans un asile de fous.

Qu’est-il donc advenu du plan stratégique de Napoléon III ? Nous avons déjà vu que l’énorme avantage potentiel de l’Allemagne venait d’une supériorité numérique en matériel humain entraîné.

La tâche de Bonaparte, comme le montre Engels, consistait à empêcher l’adversaire, par des actions rapides et décisives, de tirer partie de cette supériorité. La tradition napoléonienne devait semble-t-il , s’accorder parfaitement avec ce genre de tactique. Mais, hélas, pour la réalisation d’un plan audacieux, il faut, en sus de tout le reste, un bon travail de l’intendance. Or, dans le domaine du ravitaillement des troupes, la bureaucratie napoléonienne montra, mieux que partout ailleurs, son incapacité et sa corruption. De là, dès le début des hostilités, frictions et retards, temps perdu, non exécution du plan, et pour finir, le désastre.

Engels, à plusieurs reprises, mentionne en passant l’effet pernicieux de l’intrusion de la « politique » dans la marche des opérations militaires. Ces remarques, peuvent, à première vue, sembler contredire la pensée que la guerre n’est au fond que le prolongement de la politique. En réalité, il n’y a là aucune contradiction. La guerre prolonge la politique, mais par ses moyens et ses méthodes propres. Si la politique se voit contrainte de recourir, pour résoudre ses problèmes, aux moyens de la guerre, la politique en revanche, ne doit pas, au nom de problèmes secondaires, venir troubler la marche des opérations militaires. Ainsi, quand Bonaparte ordonne des mouvements visiblement inopportuns au point de vue militaire dans le seul but de flatter l’opinion publique par des succès éphémères, c’est là un exemple d’intrusion foncièrement néfaste de la politique dans la guerre, qui empêche cette dernière de résoudre par les moyens qui lui sont propres les problèmes posés par la politique. Le fait que Bonaparte, dans sa lutte pour préserver le régime se voyait contraint à ce genre d’intrusion équivaut à sa propre condamnation et annonce sa chute prochaine.

Après la débâcle totale et la reddition à l’ennemi des forces armées impériales, lorsque le pays fit, sous la conduite de Gambetta, une tentative pour former une nouvelle armée, Engels suivit ce travail avec une remarquable intelligence de ce qui est l’essence de l’organisation militaire. Il caractérise très justement les troupes jeunes, mal disciplinées que l’on avait ainsi improvisées : « De telles troupes, dit-il, ne sont que trop prêtes à crier à la trahison si on les mène pas tout de suite contre l’ennemi et à se sauver quand on leur fait sérieusement sentir cette présence de l’ennemi ». Comment ne pas évoquer à ce propos nos propres détachements et nos propres régiments des années 1917-1918 !

Engels comprend parfaitement à quel point il est difficile, en présence de conditions nouvelles et impérieuses, de transformer des masses d’hommes en compagnies et bataillons de soldats. « Quiconque, dit-il, a vu des levées populaires sur le terrain d’exercice ou sous le feu — Freichaaren de Bade, Bull-Run Yankees, mobiles français ou Volunteers britanniques — aura d’emblée aperçu que l’impuissance et l’inconsistance de ces troupes ont pour cause principale que les officiers ne connaissent pas leur service » . (29 octobre 1870).

Cette attention qu’Engels témoigne aux cadres de l’armée est extrêmement instructive. Comme le grand révolutionnaire est loin des verbiages prétendument révolutionnaires, particulièrement à la mode alors en France, sur la vertu salvatrice de la levée en masse, de l’armement hâtif de la nation, etc. Engels saisit parfaitement l’importance de l’officier et du sous-officier dans le bataillon. Il établit soigneusement le compte des ressources en officiers de la République après la débandade des forces armées. Il suit attentivement dans la nouvelle armée dite de la Loire l’apparition des traits permettant de la distinguer d’une simple foule d’hommes armés. Aussi remarque-t-il avec plaisir que la nouvelle armée non seulement semble vouloir agir de concert et faire preuve de discipline, mais encore « a réappris une chose très importante, que l’armée de Louis Napoléon avait tout à fait oublié — le service d’infanterie légère, l’art de protéger des surprises les flancs et l’arrière, de garder le contact avec l’ennemi en surprenant ses détachements, en fournissant renseignements et prisonniers ». (26 novembre 1870).

Tel apparaît Engels tout le long de ce travail « journalistique » : hardi dans ses idées, réaliste dans sa méthode, voyant l’ensemble sans perdre de vue le détail, et scrupuleux à l’extrême dans l’étude des matériaux. Il calcule la quantité de fusils à canon rayé et à canon lisse chez les Français, dénombre à nouveau l’artillerie allemande, donne les caractéristiques du cheval de cavalerie prussien, et ne perd jamais de vue les qualités du sous-officier prussien. Placé par la marche des événements devant le problème du siège et de la défense de Paris, il étudie les caractéristiques de ses fortifications, la proportion d’artillerie des deux côtés, et aborde d’un point de vue critique la question de l’existence dans les murs de Paris de troupes régulières capables de conduire et d’être conduites.

Quel dommage que nous n’ayons pas connu ce travail fait par Engels en 1870 ! Il nous aurait sûrement aidé à nous débarrasser plus vite et plus facilement des préjugés, largement répandus alors, qui tendaient à opposer « l’enthousiasme révolutionnaire » et « l’esprit prolétarien » à une organisation régulière, à une discipline stricte et à un commandement hardi.

La méthode critique d’Engels sur le plan militaire se dessine par exemple très nettement dans sa treizième lettre, consacrée à la nouvelle, venue de Berlin, d’une « marche résolue sur Paris ». La lettre sur le camp retranché de Paris (16e lettre) provoqua à juste titre, l’enthousiasme de Karl Marx. Un admirateur exemple de la manière d’Engels d’étudier les questions militaires nous est fourni dans la 24e lettre sur l’investissement de Paris. Engels, d’emblée, pose les deux points fondamentaux : 1 - « Paris ne peut pas espérer être secouru en temps utile par une armée française venant du dehors » ; 2 - « La garnison de Paris est impropre à agir par l’offensive sur une vaste échelle ». Sur ces deux axes sont disposés tous les autres éléments de l’analyse. Du plus grand intérêt sont également les passages où Engels discute de la guerre des partisans et des conditions de son application, question qui, même dans l’avenir , conservera pour nous un intérêt pratique de premier ordre. Le ton d’Engels devient plus assuré avec chaque nouvelle lettre. Cette assurance lui est fournie par deux vérifications : la comparaison avec ce que d’autres ont écrit sur les mêmes questions, de « vrais militaires » ; et, vérifications encore plus convaincante, les événements eux-mêmes.

Bannissant impitoyablement de son analyse toute abstraction, considérant la guerre comme un enchaînement d’opérations matérielles, analysant chacune de ces opérations du point de vue des forces disponibles, des ressources et de l’usage qui en est fait, le grand révolutionnaire agit comme un spécialiste des questions militaires, c’est-à-dire comme un homme qui, dans la plénitude de sa vocation et de sa profession, part des facteurs internes de l’art militaire. Ce n’est pas pour rien que les articles d’Engels furent attribués à des sommités militaires de l’époque, à la suite de quoi ses proches se mirent à le surnommer « général ». Oui, Engels a peut-être abordé les questions militaires comme un « général » mais en ayant en vue des problèmes significatifs dans des domaines particuliers de la guerre, et s’il n’avait pas suivi l’indispensable stage pratique, il avait, par contre, une tête comme on n’en trouve pas sur les épaules de tous les généraux.

Mais dans tout cela, que devient le marxisme ? On peut dire que c’est cela même, jusqu’à un certain point. Une des premières philosophiques du marxisme affirme que la vérité est toujours concrète. Cela signifie que l’on ne peut réduire la guerre et ses problèmes à des catégories sociales et politiques. La guerre est la guerre, et le marxisme qui veut porter un jugement sur elle, doit se rappeler que la vérité militaire est elle aussi concrète. Voilà ce qu’en premier lieu nous enseigne le livre d’Engels. Mais pas seulement cela.

Si l’on ne peut réduire les questions militaires à des questions de politique générale, il est pourtant absolument inadmissible de détacher les premières des secondes. La guerre, comme nous l’avons rappelé plus haut, est le prolongement de la politique par des moyens particuliers. Cette pensée profondément dialectique a été formulée par le « spécialiste » Clausewitz. La guerre est le prolongement de la politique : qui veut comprendre le prolongement « par d’autres moyens », cela signifie qu’il ne suffit pas d’être compétent en politique pour, par cela même, porter une juste appréciation sur les « autres moyens » que sont la guerre. L’immense, l’incomparable supériorité d’Engels c’est que, comprenant le caractère particulier de la guerre, avec sa technique, sa structure, ses méthodes, ses traditions et ses préjugés propres, il était en même temps, grand connaisseur de cette politique, à laquelle la guerre, en fin de compte est subordonnée.

Inutile de dire que cette énorme supériorité n’a pas empêché Engels de se tromper dans ses jugements et dans ses pronostics concrets sur la guerre. Au temps de la guerre de Sécession, Engels a surestimé les avantages purement militaires des Sudistes dans la première période de la guerre, et il s’attendait à leur victoire. Pendant la guerre austro-prussienne de 1866, peu de temps avant la bataille décisive de Königgraetz qui assura l’hégémonie prussienne, Engels escomptait des troubles dans la Landwehr prussienne. Et dans la chronique de la guerre franco-prussienne on peut, vraisemblablement, trouver une série d’erreurs de détail, bien que, dans ce cas, les pronostics d’Engels se soient révélé incomparablement plus justes que dans les exemples précités. Seuls des gens très naïfs peuvent penser que la grandeur de Marx, d’Engels ou de Lénine réside dans l’infaillibilité automatique de tous leurs jugements. Non, eux aussi se sont trompés. Mais dans leurs jugements sur des problèmes très importants et très complexes, ils se sont trompés moins souvent que d’autres. Voilà en quoi réside la grandeur de la pensée. Et également dans le fait que leurs erreurs, si l’on réfléchit sérieusement à leur motivation, paraissent souvent plus chargés de sens et plus riches d’enseignements que les vérités de ceux, qui, par hasard ou non, dans telle ou telle occasion, ont paru avoir raison contre eux.

Des abstractions dans le genre de « à chaque classe correspond sa propre tactique et stratégie » ne trouvent naturellement pas d’appui chez Engels. Il sait fort bien qu’à la base de l’organisation militaire et de la guerre on trouve le niveau de développement des forces productives et non la pure volonté de classe.

Bien entendu, on peut dire que le monde féodal a eu sa tactique, et même une série de tactiques, le monde bourgeois la sienne, tout aussi changeante, et que le socialisme, indubitablement, finira par créer une nouvelle tactique militaire, s’il est appelé à vivre longtemps aux côtés du capitalisme. Sous une forme aussi générale, cela est vrai pour autant que le niveau des forces productives de la société capitaliste est supérieur à celui de la société féodale et sera, avec le temps, encore plus élevé dans la société socialiste. Inutile d’insister. Cependant, il ne découle en aucun cas de là que le prolétariat arrivé au pouvoir, s’appuyant sur un niveau extrêmement bas de forces productives, peut du jour au lendemain créer une tactique qui, en principe, doit correspondre à des forces productives plus élevées de la future société socialiste.

Nous avons déjà très souvent comparé les processus et phénomènes de l’économie avec ceux de la guerre. Maintenant il ne nous serait peut être pas inutile de confronter certaines questions militaires avec les problèmes économiques, car nous avons déjà accumulé une expérience non négligeable dans ce dernier domaine. Une fraction importante de l’économie est placée chez nous dans les conditions de l’économie socialiste, ce qui est un trait caractéristique de l’Etat ouvrier, travaillant à son propre compte et sous sa direction. Par suite, la structure de droit public de notre industrie est profondément différente de la structure capitaliste. Cette différente influe sur le système de gestion industrielle, la sélection du personnel de direction, les rapports entre la direction et les ouvriers, etc. Mais qu’advient-il du processus lui-même ? Avons-nous créé nos propres méthodes socialistes de production comme contre poids du capitalisme ? Nous en sommes encore bien loin. Les méthodes de production dépendent de la technique matérielle et du niveau productif et culturel des ouvriers. Etant donné l’usure de l’équipement le rendement insuffisant des entreprises, notre processus de production se situe actuellement à un niveau incomparablement plus bas qu’avant la guerre. Dans ce domaine, non seulement nous n’avons pas encore apporté quelque chose de nouveau, mais nous pouvons seulement rêver au jour lointain où nous réussirons à nous approprier les méthodes et les procédés qui, à l’époque actuelle, sont la règle dans les pays capitalistes avancés, permettant là-bas une productivité du travail infiniment plus élevée que chez nous.

Mais si telle est la situation de l’économie, peut-il en être en principe autrement dans le domaine militaire ? La tactique dépend de la technique de guerre dont on dispose et du niveau de culture militaire du soldat. Sans doute, la structure politique et sociale de notre armée la différence profondément des armées bourgeoises. Nous constatons cette différence dans le choix du commandement, dans les rapports de ce commandement avec la troupe et surtout, dans les objectifs politiques qui inspirent notre armée. Mais de là on ne peut nullement conclure que, dès maintenant, c’est-à-dire au niveau technique et culturel le plus bas, nous puissions créer une tactique essentiellement nouvelle et plus parfaite que celle à laquelle sont parvenues les armées les plus civilisées parmi les vautours capitalistes. Il ne faut pas confondre, comme l’enseigne ce même Engels, les premiers pas du prolétariat après sa conquête du pouvoir — et ces premiers pas se mesurent en années — avec une société socialiste qui a déjà atteint un haut développement. A mesure que croissent les forces productives, sur les bases de la propriété socialiste, le processus lui-même prendra inéluctablement chez nous un autre caractère que dans les pays capitalistes. Pour changer qualitativement le caractère de la production, il ne nous faut pas des révolutions, des bouleversements de la propriété, etc. : il nous faut seulement un développement des forces productives sur les bases conquises. Cela peut aussi s’appliquer à l’armée. Dans l’état soviétique, sur la base de la collaboration des ouvriers et des paysans, sous la direction des ouvriers d’avant-garde, nous créerons, sans aucun doute, une nouvelle tactique, mais quand ? Quand nos forces productives seront supérieures aux forces productives capitalistes ou leur seront, au moins approximativement, comparables.

Nul doute que dans notre pays, dans le cas de conflits armés avec les Etats capitalistes, il existe un seul avantage, tout petit mais peut être suffisant pour coûter la tête à nos ennemis possibles. C’est que nous ignorons l’antagonisme entre la classe dirigeante et celle où se recrute la masse des soldats. Chez nous, nous avons un Etat ouvrier et une armée ouvrière-paysanne. Mais ce n’est pas tant un avantage militaire que politique. Il serait de la dernière inconséquence de tirer de cet avantage politique des conclusions favorisant la présomption et la légèreté en matière militaire. Bien au contraire, plus clairement nous comprenons notre retard, plus nous nous libérerons des fanfaronnades, plus assidûment nous nous mettrons à l’étude des techniques et de la tactique des armées capitalistes avancées, plus de raisons nous aurons d’espérer, dans le cas d’un conflit armé, enfoncer un coin acéré, non seulement militaire mais aussi révolutionnaire, entre la bourgeoisie et la masse des soldats de son armée.

Je me demande s’il vaut la peine de mentionner ici la sensationnelle révélation du non moins sensationnel Tchernov à propos du « nationalisme » de Marx et d’Engels. Le présent livre apporte aussi une réponse à cette question, réponse qui ne change en rien notre ancienne opinion, mais bien au contraire la renforce autant qu’il est possible de le faire. Le critère suprême était pour Engels l’intérêt de la révolution. Il soutenait la cause de l’Allemagne contre l’Empire bonapartiste parce que, dans les conditions historiques concrètes, les intérêts de l’unification de la nation allemande étaient une force progressive, potentiellement révolutionnaire. Guidés par cette même méthode, nous soutenons aujourd’hui les intérêts nationaux des peuples coloniaux contre l’impérialisme. Cette position d’Engels trouva un écho, d’ailleurs discret, dans les articles de la première période de la guerre. Comment en aurait-il été autrement ? Engels ne pouvait pas, pour faire plaisir à Louis Napoléon et à Tchernov, juger la guerre franco-prussienne à l’encontre de tout sans historique pour la seule raison qu’il était lui-même un Allemand. Mais aussitôt que la tâche historique progressive de la guerre fut accomplie, l’unification nationale de l’Allemagne assurée, et, en outre le Second Empire complètement renversé, Engels changea radicalement ses « sympathies », si l’on peut exprimer des tendances politiques en termes de sentiments. Pourquoi ? Parce qu’il s’agissait dès lors d’assurer l’hégémonie de la Prusse des Junkers sur l’Allemagne, et de l’Allemagne prussifiée sur l’Europe. Dans ces conditions, la défense de la France démembrée devient ou peut devenir un facteur révolutionnaire. Engels est entièrement pour la défense de la France. Mais comme dans la première période de la guerre, dans la deuxième période il ne permet pas, ou tâche de ne pas permettre à ses sympathies de s’insinuer dans son appréciation de la situation militaire réelle. Et, dans les deux cas, il part de l’analyse des facteurs matériels et moraux de la guerre, cherchant à ses pronostics un point d’appui objectif solide.

Il ne serait pas superflu de tourner en passant notre attention sur la façon dont la « patriote » et le « simple nationaliste » Engels, dans l’article sur la fortification de la capitale, juge d’un œil favorable la possibilité d’une intervention de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Autriche et des pays scandinaves, en faveur de la France. Publiées dans les pages d’un journal anglais, ces réflexions ont tout l’air d’une tentative pour provoquer l’entrée d’une puissance étrangère dans la guerre, contre la chère patrie des Hohenzollern. Voilà qui est peut être encore plus fort que le wagon plombé !

L’intérêt d’Engels pour les questions militaires avait des sources non pas nationales, mais révolutionnaires. Sorti des événements de 1848, révolutionnaire accompli, ayant derrière lui et le MANIFESTE COMMUNISTE et sa participation aux combats, Engels considérait le problème de la prise du pouvoir par le prolétariat comme un problème essentiellement pratique, dans la résolution duquel l’armée jouait naturellement un rôle important. Dans les mouvements nationaux et des événements militaires de 1789, 1864, 1866, 1870-1871, Engels voit des leviers d’action révolutionnaire. Il étudie chaque nouvelle guerre, mettant en lumière son lien possible avec la révolution et cherche les voies qui assureront à la révolution future la force des armes. C’est là qu’il faut trouver l’explication de l’attitude vivante et active, nullement académique, sans être toutefois celle d’un vulgaire propagandiste, d’Engels en face des problèmes de l’armée et de la guerre. La position de principe de Marx était identique. Mais Marx ne s’est pas occupé spécialement des questions militaires, s’en remettant là-dessus à son « second violon ».

A l’époque de la deuxième Internationale, une telle attitude révolutionnaire envers les questions militaires avait presque complètement disparu, comme d’ailleurs envers toute autre question. Mais avec plus de force peut être que partout ailleurs, l’opportunisme se manifesta précisément dans l’attitude superficielle et dédaigneuse adoptée à l’égard du militarisme, institution barbare ne méritant pas l’attention du social-démocrate éclairé. La guerre impérialiste de 1914-18 vint rappeler — et avec quelle effroyable cruauté ! — que le militarisme n’était pas seulement un thème banal de propagande et de discours parlementaires. Prenant à l’improviste les partis socialistes, la guerre changea en courbettes serviles leur attitude d’opposition systématique au militarisme. Mais c’est seulement à la révolution d’Octobre qu’il fut donné non seulement d’adopter une attitude positive et révolutionnaire à l’égard des questions militaires, mais aussi de retourner la pointe du militarisme contre les classes dirigeantes. La révolution mondiale conduira ce travail à son terme.

L. D. Trotsky

(Pravda n°71 du 28 mars 1924)


Léon Trotsky

Comment la Révolution s’est armée ?

Préface :

Cinq années

24 février 1923

A l’occasion du cinquième anniversaire de l’Armée Rouge l’idée est née de publier l’ensemble de mes articles, discours, rapports, proclamations, ordres, directives, lettres, télégrammes et autres documents consacrés à l’Armée Rouge. C’est le camarade V. P. Polonsky qui a pris l’initiative de cette publication ; le choix, le collationnement, l’agencement et la correction des matériaux sont dus aux camarades Ia. G. Blumkin, F. M. Vermel, A. I. Roubine et A. A. Nikitine. Les notes, la chronologie, les tables onomastiques et analytiques ont été rédigées par le camarade S. I. Ventsov. En revoyant rapidement la copie juste avant le tirage, j’ai eu l’impression que l’ensemble des textes rendait compte d’une manière insuffisante et trop abstraite du travail réellement accompli pour créer l’Armée Rouge.

Aujourd’hui nous avons assez de recul pour juger du travail de la Révolution en cinq ans ; il est clair que c’est en fonction de la guerre que nous envisagions presque toutes, sinon toutes, les difficultés et ques­tions de principe soulevées par l’édification soviétique ; à cause des nécessités militaires, il nous fallait les résoudre avec dureté, sommai­rement, en bloc. En règle générale, on ne pouvait se permettre aucun ajournement. Illusions et erreurs se payaient presque immédiatement très cher. Les décisions les plus graves se prenaient sous le feu. Toute opposition à ces décisions se vérifiait dans l’action même, sur-le-champ. De là, somme toute, la logique inhérente à la création de l’Armée Rouge, l’absence d’hésitations entre un système et un autre. On peut dire que, dans un certain sens, c’est l’acuité même du danger auquel nous étions exposés qui nous a sauvés. Si nous avions eu davantage de temps pour raisonner et délibérer nous aurions vraisem­blablement commis beaucoup plus d’erreurs.

Le plus dur fut la première période, à peu près jusqu’à la deuxième moitié de l’année 1918. En partie sous la pression des circonstances, en partie par la seule force de l’inertie, les révolutionnaires s’em­ployaient avant tout à rompre avec tout ce qui nous rattachait au passé, à retirer aux représentants de l’ancienne société tous les postes qu’ils occupaient. Mais il fallait en même temps forger de nouveaux liens, et, au premier chef, ceux des nouveaux régiments révolution­naires, où il fallait user plus que partout ailleurs de sévérité et de contrainte. Seul notre parti, avec ses cadres encore peu nombreux alors, mais solidement organisés, était capable sous les schrapnels de prendre ce tournant décisif. Les difficultés et les risques étaient énormes. Alors que l’avant-garde du prolétariat se mettait déjà, non sans mal, au « travail », à la « discipline », à l’ « ordre », les masses ouvrières et surtout paysannes commençaient à bouger, balayant comme il convient tout ce qui subsistait de l’ancien régime sans avoir encore une idée bien claire de ce que serait le nouveau. Ce fut un moment critique dans l’évolution du pouvoir soviétique. Le parti des « socialistes-révolutionnaires » de gauche — organisation de l’intelligentsia qui s’appuyait d’un côté sur la paysannerie et de l’autre sur la masse des petits bourgeois des villes, a reflété, surtout dans son propre destin, la douloureuse transition de la phase spontanément destructrice de la Révolution à la période de la création de l’Etat nouveau. Le petit bourgeois qui ronge son frein (der rabiat gewordene Spiessbürger, selon l’expression d’Engels) ne veut connaître aucune restriction, aucune concession, aucun compromis avec la réalité historique, jusqu’au jour où cette dernière s’abat sur lui. Alors il tombe en prostra­tion et capitule sans résistance devant l’ennemi. Le parti des socialistes-révolutionnaires, qui reflétait l’élément périphérique à la veille de la révolution ne pouvait absolument pas comprendre la paix de Brest-Litovsk, ni le pouvoir centralisé, ni l’armée régulière. Sur ces questions l’opposition des s.-r. se transforma vite en une révolte qui s’acheva par la mort politique de leur parti. Le destin voulut que le camarade Blumkine, ancien s.-r. (en juillet 1918 il a joué sa vie en se battant contre nous alors qu’aujourd’hui il est membre de notre parti), collabore avec moi à l’élaboration de ce tome qui relate dans une de ses parties notre lutte à mort avec les s.-r. de gauche. La révolution s’entend fort bien à séparer les hommes et, s’il le faut, à les réunir. Tous les éléments les plus courageux et les plus conséquents dans le parti des s.-r. de gauche sont maintenant avec nous.

La révolution dans son ensemble est un brusque tournant histo­rique. A y regarder de plus près, nous y découvrons une série de tournants d’autant plus brusques et critiques que les événements révolutionnaires se déroulent à une cadence plus folle. Chacun de ces tournants est avant tout une épreuve très importante pour les diri­geants du parti. Schématiquement la tâche ou plus exactement les objectifs de ce dernier portent sur les éléments suivants : comprendre à temps la nécessité d’une nouvelle étape ; y préparer le parti ; prendre le tournant sans couper le parti de la masse qui se meut encore en vertu de l’inertie de la période précédente. A ce propos il faut se rappeler que la révolution distribue avec beaucoup de parcimonie aux dirigeants du parti la matière première essentielle : le temps. Lors d’un tournant trop brusque la direction centrale peut se trouver en opposition avec le parti lui-même, le parti peut se trouver en opposition avec la classe révolutionnaire ; mais, d’autre part, le parti et la classe qu’il dirige, qui suivent le courant d’hier, peuvent prendre du retard dans la solution d’une tâche urgente posée par la marche objective des événements, et chacune de ces perturbations de l’équilibre dynamique risque d’être mortelle pour la révolution. Ce qui a été dit se rapporte non seulement à l’armée, mais aussi, en effectuant la correction indispensable dans le rythme, à l’économie...

L’ancienne armée se dispersait encore à travers le pays en propa­geant la haine de la guerre qu’il nous fallait déjà mettre sur pied de nouveaux régiments. On chassait de l’armée les officiers du tsar en leur appliquant ici et là une justice sommaire. Cependant il nous fallait obtenir des anciens officiers qu’ils instruisent l’armée nouvelle. Dans les régiments tsaristes, les comités étaient l’incarnation même de la révolution, du moins de sa première étape. Dans les nouveaux régiments, on ne pouvait pas admettre que le comité puisse favoriser la décomposition. On entendait encore maudire l’ancienne discipline que déjà il fallait en introduire une nouvelle. Ensuite, il fallut passer du volontariat au recrutement forcé, des détachements de partisans à une organisation militaire régulière. La lutte contre le « partisanisme » se poursuivit jour après jour, sans relâche, et exigea une énorme per­sévérance, de l’intransigeance, et parfois de la rigueur. Le partisa­nisme était l’expression militaire des dessous paysans de la révolution, pour autant que cette dernière n’avait pas encore accédé à la conscience politique. La lutte contre le partisanisme fut par là même une lutte pour l’étatisme prolétarien contre l’élément anarchique petit-bourgeois qui le rongeait. Les méthodes des partisans et leurs pratiques trou­vaient cependant un écho jusque dans les rangs du Parti ; il fallut donc mener contre elles au sein même du Parti une lutte idéologique, complément indispensable des mesures d’organisation éducatives et punitives dans l’armée. C’est seulement contraint par une énorme pression que le partisanisme anarchique se plia aux cadres de la centralisation et de la discipline. Une pression extérieure : l’offensive allemande puis le soulèvement tchécoslovaque. Une pression inté­rieure par le moyen de l’organisation communiste au sein de l’armée.

Les articles, discours et ordres réunis ici, comme on l’a déjà dit, rendent compte de manière très insuffisante du travail réellement accompli. La partie importante de ce travail ne s’est pas faite par des discours et des articles. De plus, les discours les plus importants et les plus significatifs, ceux que prononcèrent les militaires sur place, sur les fronts, dans les régiments, et qui avaient un sens profondé­ment pratique et concret, déterminés par les nécessités de l’instant, n’ont, en règle générale, pas été notés. A tout cela, il faut encore ajouter que même les discours notés étaient, dans leur majorité, mal transcrits. L’art de la sténographie était à cette époque de la révolution aussi peu à l’honneur que tous les autres arts. Tout se faisait à la va vite et un peu n’importe comment. Le sténogramme décrypté se présentait bien souvent sous la forme d’un assortiment de phrases énigmatiques. Rétablir sa signification n’était pas toujours possible, surtout lorsque celui qui le faisait n’était pas l’auteur du discours.

Ces pages sont cependant le reflet des grandes années passées. Voilà pourquoi, avec toutes les réserves faites plus haut, j’ai accepté de les publier. Rien n’empêche de temps en temps de se retourner sur le passé. De plus ces pages peuvent ne pas être inutiles à nos camarades étrangers qui, bien que lentement, marchent à la conquête du pouvoir. Les tâches et les difficultés fondamentales que nous avons surmontées, ils les rencontreront le moment venu. Peut-être ces documents les aideront-ils à éviter au moins une partie des erreurs qui les attendent. Sans erreurs rien ne se fait, et surtout pas une révolution. Il est bon au moins de réduire les erreurs au minimum.

Léon Trotsky

P.S. Font partie de la présente édition principalement des articles, discours et autres documents, en leur temps prononcés en public ou parus dans la presse ; une partie relativement moindre est composée de matériaux qui, pour différentes raisons, n’ont pas été publiés au moment de leur rédaction et qui aujourd’hui sont imprimés pour la première fois. N’entrent pas dans cette édition les nombreux documents (ordres, rapports, transcriptions télégraphiques, etc.) pour la publication desquels le temps n’est pas encore venu et ne vien­dra pas de sitôt. Dans l’appréciation de la présente édition, on doit tenir compte de ce fait.

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