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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > La révolte des tisserands de Silésie en 1844

La révolte des tisserands de Silésie en 1844

lundi 30 janvier 2017, par Robert Paris

La navette court, le métier craque,

Nous tissons sans trêve jour et nuit,

Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul,

Nous y tissons la triple malédiction-

Nous tissons, nous tissons.

Heine

"Pas une des insurrections ouvrières de France et d’Angleterre (écrivit Marx) n’a eu un caractère aussi théorique et aussi conscient que l’insurrection des tisserands de Silésie..."

« Où s’en sont-ils allés, s’écrièrent-ils, ces milliers d’artisans-propriétaires libres ? Mais vous-mêmes, d’où venez-vous, sinon de la destruction de ces freeholders ? Pourquoi ne demandez-vous pas aussi ce que sont devenus les tisserands, les fileurs et tous les gens de métiers indépendants ? »

Le Capital - Livre premier - Le développement de la production capitaliste – L’accumulation primitive - Karl MARX

« Le tissage à la machine (surtout anglais) faisait déjà vers 1840-1850 une concurrence si vive au tissage à la main que la misère des tisserands devint proverbiale et suscita des révoltes amenées par la famine. Cependant, d’après la statistique de 1882, on comptait encore dans l’Empire allemand, sur 491.796 tisserands, 284.544 employés dans de petites exploitations n’occupant que 1 à 5 personnes, soit plus de la moitié. Il ne peut venir à l’esprit de personne de vouloir en tirer la conclusion que le tissage à la main a encore un avenir devant lui et que sa disparition n’est pas nécessaire. En Angleterre, le dernier tisseur à la main est depuis longtemps mort de faim ; en Allemagne, ses jours sont comptés. Le nombre des tisserands employés dans de petites exploitations est tombé de 285.444 à 156.242 de 1882 à 1895. S’il existe encore tant de tisserands à la main, cela ne prouve pas que la petite industrie puisse résister à la concurrence, mais que le tisserand à la main est particulièrement capable d’endurer la faim. La disparition complète de la petite industrie n’est pas le premier, mais le dernier acte de la tragédie qui a pour titre : la décadence de la petite industrie. »

Le programme socialiste - Disparition de la petite industrie - Karl Kautsky

La révolte des tisserands de Silésie de 1844

La révolte de la faim des tisserands de Bielawa et de Pieszyce, est considérée comme le premier soulèvement public significatif du prolétariat allemand, même s’il fut réprimé en quelques jours par les troupes prussiennes.

Le 4 juin 1844, les tisserands de Peterswaldau et de Langenbielau s’attaquent aux fabriques. ils sont environ 5 000 qui, après avoir brisé les machines qui ne leur permettent plus d’échapper à la famine, s’en prennent aux demeures élégantes des fabricants. Ils les saccagent, pillent les boutiques. Pour calmer les assaillants, on distribue de la nourriture mais, dans le même temps, en alerte l’armée. Quand celte-ci arrive, elle écrase la révolte dans le sang. Les meneurs sont arrêtés, jugés à Breslau, condamnés au fouet et à de longues peines de prison.

L’importance des mouvements de troupe pendant et après les journées d’émeute montre la frayeur éprouvée alors par les classes dominantes prussiennes et par le gouvernement.

Cette révolte est exemplaire par l’ampleur qu’elle a prise et par le retentissement que lui ont donné le journaliste, ami de Marx, Wilhelm Wolff (Lupus), et puis bien sûr, Marx, Engels, et Heinrich Heine...

Marx et la révolte des tisserands silésiens 1844

Quelques semaines après la révolte des tisserands silésiens, le journal parisien de langue allemande Vorwärts ! publie un article anonyme signé "Un Prussien" : "Le Roi de Prusse et la réforme sociale" ( 27 juillet 1844). L’auteur est en fait Arnold Ruge, ex-ami et compagnon de combat idéologique de Karl Marx. (Comme Marx, Ruge était venu vivre à Paris en 1843, et avait initié avec Marx la publication des Annales franco-allemandes).

Selon Ruge, cette révolte est une convulsion sans véritable importance, car sans visée politique. Elle se résoud donc dans l’apitoiement d’une grande partie de l’opinion devant le paupérisme, et l’appel à la charité. En aucun cas, le Roi n’a pu se sentir menacé par une exaspération toute locale, due à la misère, qui ne mettait pas le pouvoir politique en cause, et qui, de toute façon, avait été facilement maîtrisée par l’armée. Seule la conscientisation politique pourrait "révéler à l’Allemagne la racine de la misère sociale".

Marx lui répond, toujours dans le Vorwärts !, (7 et 10 août 1844 : le journal paraît deux fois par semaine) par un long article : "Gloses critiques en marge de l’article "Le Roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien" -". En voici quelques extraits (traduction Maximilien Rubel).

Effectivement, le pouvoir n’avait aucune raison de se sentir directement menacé, puisque "la révolte ne visait pas directement le Roi de Prusse, mais la bourgeoisie". Mais cette première manifestation révolutionnaire du jeune prolétariat allemand a une tout autre portée.

"En revanche, il suffirait que le "Prussien" se place au point de vue exact pour constater que pas une seule des révoltes ouvrières françaises et anglaises n’a présenté un caractère aussi théorique, aussi conscient, que la révolte des tisserands silésiens.

Qu’on se rappelle d’abord le "Chant des tisserands", ce cri de guerre audacieux, où foyer, fabrique, district, ne sont même pas mentionnés, mais où le prolétariat clame d’emblée, de façon frappante, tranchante, brutale et violente, son opposition à la société de la propriété privée [1]. La révolte silésienne commence justement par là où les révoltes ouvrières françaises et anglaises s’achèvent, avec la conscience de ce qui constitue la nature du prolétariat. L’action elle-même est marquée de cette supériorité. On détruit non seulement les machines, ces rivales de l’ouvrier, mais encore les registres de comptabilité [2], les titres de propriété, et tandis que tous les autres mouvements étaient d’abord tournés contre l’ennemi visible, le seigneur de l’industrie, ce mouvement-ci se tourne en même temps contre le banquier, l’ennemi caché. Enfin, pas un soulèvement d’ouvriers anglais n’a été mené avec autant de vaillance, de réflexion et d’endurance."

Et Marx, rappelant la qualité et la grande diffusion des écrits du communiste allemand Weitling (artisan-tailleur autodidacte), en tire la conclusion d’une mission historique du prolétariat allemand :

"Il faut reconnaître que le prolétariat allemand est le théoricien du prolétariat européen, tout comme le prolétariat anglais en est l’économiste, et le prolétariat français le politique. Il faut en convenir, l’Allemagne possède une vocation classique à la révolution sociale dans la mesure même où elle est inapte à la révolution politique."

À Ruge qui concluait son article par la conviction qu’"une révolution sociale sans âme politique (c’est-à-dire sans compréhension organisatrice au point de vue de l’ensemble) est impossible", Marx répond :

"Reprenons : même si elle n’a lieu qu’en un seul district industriel, une révolution sociale se situe dans la perspective de l’ensemble, parce qu’elle est une protestation de l’homme contre la vie inhumaine, parce qu’elle part du point de perspective de l’individu singulier, réel, parce que la communauté dont l’individu refuse d’être séparé est la vraie communauté de l’homme, la nature humaine. En revanche, l’âme politique d’une révolution consiste dans la tendance des classes privées d’influence politique à briser leur éloignement de l’État et du pouvoir. [...] La révolution en tant que telle - le renversement du pouvoir établi et la dissolution des conditions anciennes - est un acte politique. Or, sans révolution, le socialisme ne peut devenir réalité. Cet acte politique lui est nécessaire dans la mesure où il a besoin de détruire et de dissoudre. Mais là où commence son activité organisatrice, là où se manifeste son propre but, son âme, le socialisme rejette son enveloppe politique."

Même si l’influence du Vorwärts ne dépassait sans doute pas le petit monde des exilés allemands, ces positions défendues par le jeune Marx en 1843-1844, et la vision de l’État qu’elles sous-tendent, vision clairement anarchiste au sens philosophique du terme (nous aurons l’occasion d’y revenir), prennent place fortement dans le bouillonnement socialiste et communiste du temps.

Je n’y puise pas révérence scolastique. Elles me montrent surtout que "la théorie marxiste" d’alors, que tant d’épigones ont par la suite fossilisée ou dévoyée, ne se présente pas comme la pensée solitaire d’un intellectuel, mais veut prendre place dans la théorisation de la pratique prolétarienne, tant dans sa lutte pour ses conditions de vie, que pour supprimer le capitalisme.

[1] Il ne s’agit pas du poème de Heine, mais d’une longue chanson révolutionnaire dont Maximilien Rubel traduit deux strophes : "Gredins que vous êtes, engeance de Satan, / Démons de l’enfer, / Vous dévorez le bien des pauvres. / Que la malédiction soit votre lot ! // Vous êtes la source de toutes les géhennes / Qui accablent ici le pauvre. / C’est vous qui, de sa bouche, / Lui arrachez jusqu’au pain sec."

[2] On conçoit que le révoltés aient commencé par brûler les registres de dettes, qui les assujettissaient au patronat.

source

En juin 1844, poussés par une terrible misère, les tisserands à domicile de deux petites localités silésiennes, Peterswaldau et Langenbielau, se soulevèrent, et saccagèrent les biens de leurs exploiteurs. L’insurrection fut réprimée dans le sang par l’armée prussienne. Voici le compte-rendu qu’en donne le journal chartiste The Northern Star :

The Northern Star No. 346, June 29, 1844, with an editorial note : “From our own Correspondent” (Frederick Engels)

The riots commenced, as stated in my last, at Peterswalden, in the District of Reichenbach, the centre of the manufacturing part of Silesia. The weavers assembled before the house of one of the most respectable manufacturers, of the name of Zwanziger, singing a song, in which the behaviour of this individual towards his workmen was animadverted upon, and which seems to have been manufactured for the occasion. Mr. Zwanziger sent for the police, and got several of the ringleaders arrested ; the people assembled in growing numbers before his door, threatened to rescue them, and, the prisoners not being liberated, they immediately commenced the work of destruction. The doors were forced, the windows smashed, the crowd entered the house, and destroyed every thing within their reach. Zwanziger’s family had hardly time to save themselves, and the throwing of stones at them was so incessant that it was found necessary to wrap up in bedding the female part of the family, and have them carried in a coach to Schweidnitz. To this place messengers also were sent to call in the aid of the military, but the commanding officer replied he could do nothing without orders from the provincial authorities at Breslau. The people, in the meantime, entirely demolished the dwelling house of Mr. Zwanziger, and proceeded then to the warehouse, where they destroyed all books, bills of exchange and other documents, and threw the cash they found, amounting to upwards of £1,000, upon the street, where it was picked up by a lot of Bohemian smugglers, who had passed the frontier to see whether they could not profit by the riots. The bales of cotton and bags, as well as all the manufactured yarn and goods, were, as far as possible, destroyed or made useless, and the machinery in the adjoining factory, entirely broke. Having finished up here, they left the ruins of the demolished buildings and proceeded to Langenbielau, the men of which town joined them immediately, and where Mr. Dierig’s factory and warehouse was attacked. Mr. Dierig first tried to buy them off, but after having paid part of his bargain, he was informed that the military were on the road, and he immediately refused to pay the remainder. The crowd immediately forced their way to the premises, and demolished them in the same way as they had done at Peterswalden ; while they were engaged in this, a detachment of about 160 foot soldiers arrived, with the civil authorities ; the Riot Act was read, the people replied by throwing stones at the military, then the word to fire was given, and twelve of the rioters were killed and many wounded. But the enraged crowd rushed on against the soldiers, and wounded such a number of them by stones, that the commanding officer, who had been dragged from his horse and severely beaten, retreated with them, to await reinforcements, while the destruction of property continued going on. At last two battalions of infantry, a company of rifles, some cavalry and artillery appeared, and dispersed the rioters. Further attempts at similar proceedings were stifled by the military keeping the town and surrounding places occupied, and, as usual, when everything was over, the proper authorities came forward with proclamations and such like, declaring the district in a state of siege, and threatened the most horrible punishments for every breach of the peace. The riots were not confined to these two towns ; in Alt-Friedland and Leutmansdorf similar scenes took place, though not characterised by such a violent manifestation of feeling towards the manufacturers ; some arms were broke and some windows were smashed before the military could restore tranquillity. The people throughout the district profited on this occasion by giving to the manufacturers such a display of their feelings as could not be mistaken. The causes of these affrays were the incredible sufferings of these poor weavers, produced by low wages, machinery, and the avarice and greediness of the manufacturers. It will scarcely be believed that the wages of this oppressed class, in a family where father, mother, and children worked, all of them at the loom, amounted to a sum which would buy no more than six shillings would in England. Besides, they were all in debt, which is not at all a matter of surprise, when wages are so low ; and the manufacturers gladly advanced them small sums, which the men could never pay, but which were sufficient to give the masters an absolute sovereignty over them, and to make them the slaves of the manufacturers. Then there was, besides that, the competition of the English article, which had an advantage over them from the superior machinery of the English factories and the low wages there, and which tended to bring down their wages too. In short, it was the factory system with all its consequences that pressed upon the Silesian weavers in the same manner as it has done, and now does, upon the English factory workers and hand-loom weavers and which has occasioned more dissatisfaction and riotous outbreaks within this country than anything else. It is to be noticed, that during all these disturbances, according to the statements of all German papers, not one single robbery has been committed by the starving weavers. They threw the money on the street ; they did not convert it to their own use. They left the stealing and plunder to the Bohemian smugglers and poachers.

Le retentissement de la révolte des tisserands de Silésie (juin 1844) fut national et international. Le 10 juillet 1844, le journal allemand de Paris Vorwärts ! publie en première page ce poème de Henrich Heine [ Heine, (1797), vit à Paris depuis 1830. Il est l’ami de Marx qui s’installe à Paris en 1843].

Henrich Heine - Die armen Weber

(Les pauvres tisserands)

Im düstern Auge keine Thräne,

Sie sitzen am Webstuhl und fletschen die Zähne :

" Altdeutschland, wir weben dein Leichentuch,

Wir weben hinein den dreifachen Fluch !

Wir weben ! Wir weben !

Dans leurs yeux sombres, pas une larme, / Assis à leurs métiers, ils montrent les dents : / "Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, / Nous y tissons la triple malédiction ! / Nous tissons ! Nous tissons !

Ein Fluch dem Gotte, dem blinden, dem tauben,

Zu dem wir gebetet mit kindlichem Glauben ;

Wir haben vergebens gehofft und geharrt,

Er hat uns geäfft und gefoppt und genarrt.

Wir weben ! Wir weben !

Maudit soit le Dieu aveugle et sourd / vers qui nous avons prié avec une foi filiale, / Nous avons en vain espéré, attendu, / Il nous a raillés, bernés, bafoués. / Nous tissons ! Nous tissons !

Ein Fluch dem König’, dem König’ der Reichen,

Den unser Elend nicht konnte erweichen,

Der uns den letzten Groschen erpreßt,

Und uns wie Hunde erschiessen läßt !

Wir weben ! Wir weben !

Maudit soit le Roi, le Roi des Riches, / Que notre misère n’a pu fléchir, / Qui nous a soutiré le dernier sou, / Et nous fait abattre comme des chiens ! / Nous tissons ! Nous tissons !

Ein Fluch dem falschen Vaterlande,

Wo nur gedeihen Lüg’ und Schande,

Wo nur Verwesung und Todtengeruch -

Altdeutschland, wir weben dein Leichentuch !

Wir weben ! Wir weben !

Maudite soit la prétendue patrie, / Où seuls prospèrent le mensonge et l’infamie / Où règnent putréfaction et odeur de mort. - / Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, / Nous y tissons la triple malédiction ! / Nous tissons ! Nous tissons !

Heine se serait inspiré d’une chanson sur l’insurrection des canuts lyonnais de 1831. Il ne faut pas confondre cette chanson que nous ne connaissons pas, avec la célèbre chanson des Canuts d’Aristide Bruant (1894), chanson que nombre d’articles sur le net, y compris un sujet de bac, datent de 1831 ! En fait Bruant s’est inspiré du drame de Gerhart Hauptmann, Die Weber, "Les Tisserands " : traduit par Jean Thorel, mis en scène à Paris par Antoine en 1892. Maurice Vaucaire y met en vers anarcho-communards le poème de Heine. Et Bruant chantera en 1894 ces canuts qui tissent le linceul du vieux monde...

source

Un article de Marx

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