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Contre la montée fasciste, la voie prolétarienne

vendredi 17 mars 2017, par Robert Paris

Contre la montée fasciste, la voie prolétarienne

Allemagne - novembre 1931 - « La clé de la situation internationale est en Allemagne » :

L’objet des présentes lignes est d’indiquer même à grands traits, la tournure que prend actuellement la situation politique mondiale du fait des contradictions fondamentales du capitalisme décadent, contradictions compliquées et aggravées par une grave crise commerciale, industrielle et financière. Les considérations rapidement ébauchées ci-dessous sont loin d’aborder tous les pays et toutes les questions et feront ultérieurement l’objet d’une étude collective et sérieuse.

1. La révolution espagnole a créé les prémisses politiques générales à la lutte directe du prolétariat pour le pouvoir.

Les traditions syndicalistes du prolétariat espagnol se sont révélées immédiatement comme l’un des principaux obstacles au développement de la révolution. Les événements ont pris l’Internationale communiste à l’improviste. Le Parti communiste, totalement impuissant au début de la révolution, a adopté une position erronée sur toutes les questions fondamentales.

L’expérience espagnole a montré, rappelons-le, que la direction actuelle de l’Internationale communiste est un terrible instrument de désorganisation de la conscience révolutionnaire des ouvriers d’avant-garde. Le retard extraordinaire pris par l’avant-garde prolétarienne sur le développement des événements, la dispersion au niveau politique des luttes héroïques des masses ouvrières, l’assistance mutuelle que se prêtent fait l’anarcho-syndicalisme et la social-démocratie, telles i les principaux facteurs politiques qui ont permis à la bourgeoisie républicaine alliée à la social-démocratie de mettre pied un appareil de répression et, en portant des coups successifs aux masses qui se soulevaient, de concentrer un pou politique important dans les mains du gouvernement.

Cet exemple montre que le fascisme n’est nullement le seul moyen dont dispose la bourgeoisie pour lutter contre les masses révolutionnaires. Le régime qui existe aujourd’hui en Espagne correspond essentiellement à la notion de kerenskysme, c’est-à-dire au dernier (ou à l’avant-dernier) gouvernement de " gauche " que la bourgeoisie puisse mettre en avant dans sa lutte contre la révolution. Un gouvernement de ce type ne signifie pas nécessairement faiblesse et prostration. En l’absence d’un puissant parti révolutionnaire du prolétariat, la combinaison de pseudo-réformes, de phrases de gauche, de gestes encore plus de gauche et de mesures de répression peut rendre à 1a bourgeoisie plus de services réels que le fascisme.

Inutile de dire que la révolution espagnole n’est pas terminée. Elle ne s’est pas acquittée de ses tâches les plus élémentaires (questions agraire, nationale, religieuse) et elle est loin d’avoir épuisé les ressources révolutionnaires des masses populaires. La révolution bourgeoise ne pourra rien donner de plus que ce qu’elle a donné jusqu’à présent. Du point de vue de la révolution prolétarienne, la situation actuelle de l’Espagne peut tout au plus être qualifiée de pré-révolutionnaire. Il est fort probable que le développement prochain de la révolution espagnole traînera plus ou moins en longueur. Par là, le cours de l’histoire ouvre un nouveau crédit au communisme espagnol.

2. La situation en Angleterre peut également être qualifiée, non sans raison, de pré-révolutionnaire, à la seule condition d’admettre qu’entre une situation pré-révolutionnaire et une situation directement révolutionnaire, il peut s’écouler une période de quelques années, avec des flux et des reflux partiels. La situation économique en Angleterre a atteint un degré d’extrême gravité. Mais la superstructure politique dans ce pays ultra-conservateur retarde considérablement sur les changements intervenus au niveau de la base économique. Avant de lancer de nouvelles formes et méthodes politiques, toutes les classes de la nation anglaise essaient encore de fouiller dans les vieux greniers, de retourner les vieux habits de grand-père et de grand-mère, etc. Le fait est qu’en Angleterre il n’existe toujours pas, malgré le terrible déclin national, de parti révolutionnaire important, ni son antipode, le parti fasciste.

C’est ce qui a permis à la bourgeoisie de mobiliser la majorité du peuple sous le drapeau " national ", c’est-à-dire sur le mot d’ordre le plus creux qui soit. Dans la situation actuelle prérévolutionnaire, le conservatisme archi-obtus a acquis une prépondérance politique gigantesque. Il faudra, selon toute vraisemblance, plus d’un mois et, peut-être, plus d’une année, pour que la superstructure politique soit en accord avec la situation économique et internationale réelle du pays.

Il n’y a aucune raison de penser que l’effondrement du bloc " national " - et un tel effondrement est inévitable à plus ou moins court terme - provoquera immédiatement soit la révolution prolétarienne (il ne peut y avoir, évidemment, d’autre révolution en Angleterre), soit le triomphe du " fascisme ".

Au contraire, il est beaucoup plus vraisemblable que sur la voie du dénouement révolutionnaire, l’Angleterre connaîtra une longue période de démagogie radicale, démocratique, sociale et pacifiste, dans le goût de Lloyd George et du Labour Party. Le développement historique de l’Angleterre offrira sans aucun doute encore un répit important au communisme britannique pour qu’il se transforme en parti authentique du prolétariat, lorsque le dénouement s’annoncera tout proche.

Cela n’implique nullement que l’on puisse continuer à perdre son temps en expériences périlleuses et en zigzags centristes.

Dans la situation mondiale actuelle, le temps est la plus précieuse des matières premières.

3. La France que les sages de l’Internationale communiste avait placée, il y a un an et demi ou deux ans, " au premier rang de la montée révolutionnaire ", apparaît en fait comme le pays le plus conservateur d’Europe et peut-être aussi du monde entier. La solidité relative du régime capitaliste France s’explique, dans une large mesure, par son caractère arriéré. La crise s’y est manifestée -moins violemment que dans les autres pays. Dans le domaine financier, Paris tend même à égaler New York. La " prospérité " financière actuelle de la bourgeoisie française trouve sa source immédiate dans pillage organisé à Versailles. Mais la paix de Versailles dissimule la menace principale pour tout le régime de la République française. Il existe une contradiction criante qui conduira inévitablement à une explosion, entre le chiffre de la population, les forces productives et le revenu national de la France d’une part, sa place à l’échelle internationale d’autre part. Pour si tenir son éphémère hégémonie, la France, aussi bien " nationale " que radicale-socialiste, est obligée de s’appuyer dans le monde entier sur les forces les plus réactionnaires, sur les formes d’exploitation les plus archaïques, sur l’immonde clique roumaine, sur le régime corrompu de Pilsudsky, sur la dictature de la junte militaire en Yougoslavie ; elle est obligée de défendre le morcellement de la nation allemande (Allemagne et Autriche) et le corridor polonais en Prusse orientale, d’aider l’intervention japonaise en Mandchourie, d’exciter la clique militaire japonaise contre l’URSS, d’apparaître comme l’ennemi principal du mouvement de libération des peuples coloniaux, etc., etc. La contradiction entre Je rôle de second plan de la France dans l’économie mondiale et ses privilèges et ses prétentions monstrueuses en politique mondiale, apparaîtra chaque jour plus nettement, accumulera les dangers, ébranlera sa stabilité intérieure, suscitera l’inquiétude et le mécontentement des masses populaires et provoquera des changements politiques de plus en plus profonds. Ces processus apparaîtront certainement au grand jour lors des prochaines élections législatives.

Mais d’un autre côté, tout laisse supposer qu’en l’absence d’événements importants hors du pays (la victoire de la révolution en Allemagne ou inversement la victoire du fascisme), les rapports intérieurs en France même évolueront dans la période à venir, de manière relativement " harmonieuse ", ce qui permettra au communisme de mettre à profit une période importante de préparation pour se renforcer jusqu’à l’apparition d’une situation pré-révolutionnaire et révolutionnaire.

5. Aux Etats-Unis qui sont le pays capitaliste le plus puissant, la crise actuelle a mis à nu avec une violence stupéfiante des contradictions sociales effrayantes. Les Etats-Unis sont passés sans transition d’une période de prospérité inouïe qui stupéfia le monde entier par un feu d’artifice de millions et de milliards de dollars, au chômage de millions de personnes, à une période de misère biologique épouvantable pour les travailleurs. Une secousse sociale aussi importante ne peut pas ne pas marquer l’évolution politique du pays. Aujourd’hui, il est encore difficile, au mois pour un observateur de l’extérieur, de déterminer quelle peut être l’importance de la radicalisation des masses ouvrières américaines. On peut supposer que les masses elles-mêmes ont été à ce point surprises par la crise de conjoncture catastrophique, à ce point écrasées et abasourdies par le chômage ou la peur du chômage, qu’elles n’ont pas encore réussi à tirer les conclusions politiques les plus élémentaires du malheur qui s’est abattu sur elles. Pour cela, il faut un certain temps. Mais les conclusions seront tirées. La crise économique gigantesque qui a pris l’aspect d’une crise sociale, se transformera inévitablement en une crise de la conscience politique de la classe ouvrière américaine. Il est tout à fait possible que la radicalisation révolutionnaire de larges couches ouvrières se produise non lorsque la conjoncture sera plus bas, mais au contraire quand on se dirigera vers une reprise économique et un nouvel essor. D’une manière ou d’une autre, la crise actuelle ouvrira une ère nouvelle dans la vie du prolétariat et du peuple américain dans son ensemble. On peut s’attendre à de sérieux bouleversements et à des règlements de comptes au sein des partis dirigeants, à de nouvelles tentatives pour créer un troisième parti, etc. Le mouvement syndical, dès que les premiers symptômes d’un revirement de la conjoncture, ressentira vivement le besoin de s’arracher à l’étau de la bureaucratie corrompue de la Fédération Américaine du Travail. Simultanément le communisme verra s’ouvrir devant lui d’immenses possibilités.

Dans le passé, l’Amérique a déjà connu à plusieurs reprises des explosions violentes de mouvements de masse révolutionnaires ou à demi révolutionnaires. Ces mouvements retombaient chaque fois rapidement soit parce que l’Amérique entrait dans une nouvelle période d’essor économique impétueux, soit parce que les mouvements se caractérisaient par un empirisme grossier et une impuissance théorique. Ces deux phénomènes appartiennent maintenant au passé. Un nouvel essor économique (on ne saurait l’exclure à l’avance) devra s’appuyer non sur un " équilibre " intérieur mais sur l’actuel chaos économique mondial. Le capitalisme américain entrera dans une phase d’impérialisme monstrueux, de course aux armements, d’immixtion dans les affaires du monde entier, de secousses militaires et de conflits. Par ailleurs, les masses radicalisée du prolétariat américain trouvent dans le communisme - ou, plus exactement, trouveront si la politique menée est juste - non plus le vieux mélange d’empirisme, de mysticisme et de charlatanisme, mais une doctrine fondée scientifiquement qui est à la hauteur des événements. Ces changements radicaux laissent prévoir avec certitude que la crise révolutionnaire dans le prolétariat américain, crise inévitable et relativement proche, ne sera plus " un feu de paille ", mais le début d’un véritable incendie révolutionnaire. Le communisme en Amérique peut marcher avec assurance vers son avenir glorieux.

5. L’aventure tsariste en Mandchourie a été à l’origine de la guerre russo-japonaise ; et la guerre fut à l’origine de la révolution de 1905. Actuellement l’aventure japonaise en Mandchourie peut amener la révolution au Japon.

Au début du siècle le régime féodal et militaire servait encore avec succès les intérêts du jeune capitalisme japonais. Mais pendant le premier quart du XX* siècle, le développement capitaliste a provoqué une extraordinaire désagrégation des anciennes formes sociales et politiques. Le Japon, depuis cette époque, s’est engagé déjà plusieurs fois sur la voie de la révolution. Mais une classe révolutionnaire puissante, capable de remplir les tâches nées du développement, faisait défaut. L’aventure en Mandchourie peut accélérer l’écroulement révolutionnaire du régime japonais.

La Chine d’aujourd’hui, si affaiblie qu’elle soit par la dictature des cliques du Kuomintang, est profondément différente de la Chine que le Japon, à la suite des puissances européennes, avait violée dans le passé. La Chine n’est pas en mesure de rejeter immédiatement le corps expéditionnaire japonais, mais la conscience nationale et l’activité du peuple chinois ont crû considérablement : des centaines de milliers, des millions de Chinois ont fait leur apprentissage des armes. Ils vont improviser toujours plus de nouvelles armées. Les Japonais se sentiront assiégés. Les chemins de fer serviront beaucoup plus à des objectifs militaires qu’à des objectifs économiques. Il faudra envoyer de plus en plus de troupes. En prenant de l’ampleur, l’expédition en Mandchourie épuisera l’organisme économique du Japon, renforcera le mécontentement intérieur, aggravera les contradictions et par là accélérera la crise révolutionnaire.

6. En Chine la nécessité de se défendre résolument contre l’intervention impérialiste aura également de sérieuses conséquences politiques à l’intérieur du pays. Le régime du Kuomintang est issu du mouvement national révolutionnaire des masses, utilisé à leur profit puis étranglé par les militaristes bourgeois (avec le concours de la bureaucratie stalinienne), C’est précisément pour cette raison que le régime actuel, vacillant et miné par ses contradictions, est incapable de toute initiative militaire révolutionnaire. La nécessité de se défendre contre les envahisseurs japonais se retournera de plus en plus contre le régime du Kuomintang et entretiendra un état d’esprit révolutionnaire parmi les masses. Dans ces conditions, l’avant-garde prolétarienne peut rattraper l’occasion si tragiquement perdue en 1924-1927.

7. Les événements actuels en Mandchourie prouvent en particulier la naïveté totale des messieurs qui exigeaient du gouvernement soviétique qu’il rende purement et simplement la route de la Chine orientale aux Chinois. Cela reviendrait à la remettre délibérément au Japon, entre les mains duquel elle deviendrait un instrument de première importance aussi bien contre la Chine que contre l’URSS. Ce qui retenait jusqu’à présent les cliques militaires du Japon d’intervenir en Mandchourie, et ce qui peut encore les maintenir aujourd’hui dans les limites de la prudence, c’est bien le fait que la route de la Chine orientale est la propriété des Soviets.

8. L’aventure du Japon en Mandchourie ne risque-t-elle pas de déboucher sur une guerre avec l’URSS ? Evidemment ce n’est pas exclu, aussi prudente et raisonnable que soit la politique du gouvernement soviétique. Les contradictions internes du Japon féodal et capitaliste ont manifestement fait perdre l’équilibre à son gouvernement. Les instigateurs (la France) n’ont pas manqué. Et l’expérience historique du tsarisme en Extrême-Orient nous a appris de quoi est capable une monarchie militaro-bureaucratique qui a perdu son équilibre.

La lutte qui s’engage en Extrême-Orient n’est pas une lutte pour une voie ferrée ; c’est le destin de toute la Chine qui est en jeu. Dans cette lutte historique gigantesque, le gouvernement soviétique ne peut rester neutre ; il ne peut avoir la même attitude envers la Chine qu’envers le Japon. Il doit se ranger entièrement et totalement au côté du peuple chinois. Seul le soutien indestructible du gouvernement soviétique à la lutte de libération des peuples opprimés peut protéger efficacement l’Union soviétique des attaques venant de l’Est, de la part du Japon, de l’Angleterre, de la France et des Etats-Unis.

La forme que prendra l’aide du gouvernement soviétique à la lutte du peuple chinois dans la période à venir dépend des circonstances historiques concrètes. Mais il serait tout aussi stupide de livrer de son propre gré la route de l’Orient au Japon que de subordonner toute la politique en Extrême Orient à la question de la route de la Chine orientale. Tout prouve que la conduite de la clique militaire japonaise a sur ce point un caractère consciemment provocateur. Le gouvernement français est directement à l’origine de cette provocation, qui vise à lier les mains de l’Union soviétique en Orient. Le gouvernement soviétique n’en doit montrer que plus de réserve et de perspicacité.

Les conditions fondamentales de l’Orient : immenses territoires, masses innombrables, arriération économique, confèrent à tout processus un caractère lent, traînant, rampant. Aucun danger immédiat ou grave en provenance de l’Extrême-Orient ne menace en tout cas l’existence de l’Union soviétique. D’importants événements vont se produire dans un avenir proche en Europe. Si l’Europe offre de grandes possibilités, elle recèle aussi des dangers très menaçants. Pour l’instant seul le Japon a les mains liées en Extrême-Orient. Il faut que l’Union soviétique y garde les mains libres.

9. La situation en Allemagne se détache nettement sur le fond politique mondial qui, pourtannt, est loin d’être pacifique. Les contradictions économiques et politiques y ont atteint une acuité inouïe. Le dénouement est tout proche. L’heure a sonné où la situation de pré-révolutionnaire doit devenir révolutionnaire ou contre-révolutionnaire. Le tour que prendra le dénouement de la crise allemande réglera pour de très nombreuses années non seulement le destin de l’Allemagne (ce qui en soi est déjà beaucoup), mais aussi le destin de l’Europe et dû monde entier.

La construction du socialisme en URSS, le cours de la révolution espagnole, l’évolution d’une situation prérévolutionnaire en Angleterre, l’avenir de l’impérialisme français, le sort du mouvement révolutionnaire en Inde et en Chine, tout cela se ramène directement à la question : qui, du communisme ou du fascisme, sera vainqueur en Allemagne au cours des prochains mois ?

10. Après les élections au Reichstag de septembre de l’année passée, la direction du Parti communiste allemand affirmait que le fascisme avait atteint son point culminant, et qu’il allait rapidement s’effondrer, faisant place nette à la révolution prolétarienne. L’opposition communiste de gauche (les bolcheviks-léninistes) se moquaient alors de cet optimisme irréfléchi.

Le fascisme est le produit de deux facteurs : une crise sociale aiguë, d’une part, la faiblesse révolutionnaire du prolétariat allemand d’autre part. La faiblesse du prolétariat, à son tour, se décompose en deux éléments : le rôle historique particulier de la social-démocratie, ce représentant toujours puissant du capital dans les rangs du prolétariat, et l’incapacité de la direction centriste du Parti communiste de rassembler les ouvriers sous le drapeau de la révolution.

Le facteur subjectif est pour nous le Parti communiste, car la social-démocratie constitue un obstacle objectif qu’il faut écarter. Le fascisme volerait effectivement en éclats, si le Parti communiste était capable d’unir la classe ouvrière, la transformant ainsi en un puissant aimant révolutionnaire pour l’ensemble des masses opprimées du peuple. Mais les carences politiques du Parti communiste n’ont fait qu’augmenter depuis les élections de septembre : les phrases creuses sur le " social-fascisme ", les coquetteries à l’égard du chauvinisme, contrefaçon du véritable fascisme, pour concurrencer ce dernier sur son propre terrain, l’aventure criminelle du " référendum rouge ", tout cela empêche le parti de devenir le dirigeant du prolétariat et du peuple. Ces derniers mois, il n’a attiré sous son drapeau que des éléments que la crise formidable poussait presque de force dans ses rangs. La social-démocratie, malgré des conditions politiques désastreuses pour elles, a conservé, grâce à l’aide du Parti communiste, la majorité de ses partisans et s’en tire pour l’instant avec des pertes certes importantes mais néanmoins secondaires. Quant au fascisme, il a fait depuis septembre de l’année derniére, un nouveau et gigantesque bond en avant, quoi qu’en puissent dire Thaelmann, Remmele et les autres et conformément aux prévisions des bolcheviks-léninistes. La direction de l’Internationale communiste n’a su ni le prévoir ni l’éviter. Elle ne fait qu’enregistrer les défaites. Ses résolutions et ses autres documents ne sont, hélas, que la photographie du postérieur du processus historique.

11. L’heure de la décision a sonné. Cependant, l’Internationale communiste ne veut pas, ou plus exactement, craint de se rendre compte du véritable caractère de la situation mondiale actuelle. Le Présidium de l’Internationale communiste s’en tire en publiant des feuilles d’agitation creuses. Le parti dirigeant de l’Internationale communiste, le Parti communiste de l’Union soviétique n’a pris aucune position. On dirait que " les chefs du prolétariat mondial " ont avalé leur langue. Ils se réfugient dans le silence. Ils se préparent à s’embusquer et espèrent ainsi attendre que les événements se passent. Ils ont remplacé la politique de Lénine.., par la politique de l’autruche. Nous approchons d’un des moments les plus cruciaux de l’histoire : l’Internationale communiste a déjà commis une série d’erreurs graves mais " partielles " qui ont sapé et ébranlé les forces accumulées pendant ses cinq premières années d’existence ; elle risque aujourd’hui d’accomplir une erreur fondamentale et fatale qui risque de la rayer en tant que facteur révolutionnaire de la carte politique pour toute une période historique.

Que les aveugles et les lâches ne le remarquent pas ! Que les calomniateurs et les journalistes à la solde des staliniens nous accusent de collusion avec la contre-révolution ! Chacun sait que la contre-révolution n’est pas ce qui renforce l’impérialisme mondial, mais ce qui trouble la digestion du fonctionnaire communiste. La calomnie n’effraie pas les bolcheviks-léninistes ; elle ne les arrête pas dans l’accomplissement de leur devoir révolutionnaire. Il ne faut rien passer sous silence, rien atténuer. Il faut dire aux ouvriers d’avant-garde à haute et intelligible voix : après la " troisième période " d’aventurisme et de fanfaronnade, voici la " quatrième période " de panique et de capitulation.

12. Si l’on traduit en langage clair le silence des dirigeants actuels du Parti communiste d’Union soviétique, cela signifie :" Laissez-nous en paix. " Les difficultés intérieures de l’URSS sont très grandes. Les contradictions économiques et sociales non aplanies s’accentuent. La démoralisation de l’appareil, conséquence inévitable d’un régime plébiscitaire, a pris des dimensions menaçantes. Les rapports politiques, principalement les rapports internes au parti et ceux entre l’appareil démoralisé et la masse dispersée, sont tendus à craquer. Toute la sagesse du bureaucrate consiste à attendre et à faire traîner les choses en longueur. La situation en Allemagne est manifestement grosse de bouleversements que l’appareil stalinien appréhende plus que tout. " Laissez-nous en paix ! Laissez-nous nous tirer de nos contradictions internes si exacerbées. Là-bas..., on verra bien. " Voilà l’état d’esprit des sphères dirigeantes de la fraction stalinienne. C’est cela que cache le silence scandaleux des " chefs " au moment où leur devoir révolutionnaire le plus élémentaire exige qu’ils se prononcent clairement et distinctement.

13. Rien d’étonnant à ce que le silence peureux de la direction moscovite ait provoqué la panique des dirigeants berlinois. Aujourd’hui, alors qu’il faut se préparer à conduire les masses aux combats décisifs, la direction du Parti communiste allemand manifeste son désarroi, tergiverse et s’en tire par des phrases creuses. Ces gens-là n’ont pas l’habitude de prendre leurs responsabilités. Aujourd’hui, ils rêvent de démontrer, peu importe de quelle manière, que le " marxisme-léninisme " exige qu’on refuse le combat.

Il ne semble pas que sur ce point on ait déjà trouvé une théorie achevée. Mais elle est dans l’air. Elle se transmet de bouche à oreille, et transparaît dans les articles et les discours. Le sens de cette théorie est le suivant : le fascisme croît irrésistiblement ; sa victoire est de toute façon inévitable ; plutôt que de se précipiter " aveuglément " dans la lutte et se faire battre, il vaut mieux reculer prudemment et laisser le fascisme prendre le pouvoir et se compromettre. Et alors, - oh, alors ! - nous nous montrerons.

La prostration et le défaitisme ont succédé à l’aventurisme et à la légèreté, conformément aux lois de la psychologie politique. La victoire des fascistes que l’on déclarait impensable il y a un an, est considérée aujourd’hui comme déjà assurée. Un quelconque Kuusinen, conseillé dans les coulisses par un quelconque Radek, prépare pour Staline une formule stratégique géniale : reculer en temps opportun, retirer les troupes révolutionnaires de la ligne de feu, tendre un piège aux fascistes sous la forme.., du pouvoir gouvernemental.

Si cette théorie était définitivement adoptée par le Parti communiste allemand et déterminait son cours politique dans les mois à venir, ce serait de la part de l’Intemationale communiste une trahison d’une ampleur historique au moins égale à celle de la social-démocratie le 4 août 1914, - avec des conséquences encore plus effroyables.

Le devoir de l’opposition de gauche est de sonner l’alarme : la direction de l’Internationale communiste mène le prolétariat allemand au-devant d’une gigantesque catastrophe : la capitulation panique devant le fascisme.

14. L’arrivée au pouvoir des " nationaux-socialistes " signifierait avant tout l’extermination de l’élite du prolétariat allemand, la destruction de ses organisations, et la perte de sa confiance en ses propres forces et en son avenir. Comme les contradictions et les antagonismes ont atteint en Allemagne un degré extrême de gravité, le travail infernal du fascisme italien apparaîtra comme une expérience bien pâle et presque humanitaire en comparaison des crimes dont le national-socialisme allemand sera capable. Reculer ? - dites-vous, prophètes d’hier de la " troisième période ". Les chefs et les institutions peuvent battre en retraite. Des personnes isolées peuvent se cacher. Mais la classe ouvrière ne saura ni où reculer ni où se cacher face au pouvoir fasciste. En effet, si on admet comme possibles le monstrueux et l’incroyable, c’est-à-dire que le parti se détourne effectivement du combat et livre ainsi le prolétariat à son ennemi mortel, cela ne peut signifier qu’une chose : des combats sauvages éclateront non pas avant l’arrivée des fascistes au pouvoir, mais après, c’est-à-dire dans des conditions cent fois plus favorables au fascisme qu’aujourd’hui. La lutte du prolétariat, trahi par sa propre direction, pris au dépourvu, désorienté et désespéré, contre le régime fasciste se transformerait en une série de terribles convulsions, sanglantes et irréparables. Dix soulèvements prolétariens, dix défaites successives affaibliraient et épuiseraient moins la classe ouvrière allemande que son recul aujourd’hui devant le fascisme, alors que la question de savoir qui doit être le maître en Allemagne n’est pas encore résolue.

15. Le fascisme n’est pas encore au pouvoir. La route du pouvoir ne lui est pas encore ouverte. Les chefs fascistes ont encore peur de risquer le coup : ils comprennent que l’enjeu est élevé, qu’il y va de leur tête. Dans ces conditions, seul un état d’esprit capitulard dans les hautes instances communistes peut leur simplifier et leur faciliter la tâche de façon inespérée.

Aujourd’hui, même les cercles influents de la bourgeoisie redoutent l’expérience fasciste, cal ils ne souhaitent ni bouleversement, ni une longue et terrible guerre civile ; la politique capitularde du communisme officiel, qui ouvre la voie du pouvoir au fascisme, risque de faire basculer du côté du fascisme les classes moyennes, les couches encore hésitantes de la petite bourgeoisie et même des pans entiers du prolétariat.

Il est clair qu’un jour ou l’autre le fascisme triomphant tombera victime des contradictions objectives et de sa propre inconsistance. Mais, dans un avenir plus immédiat, dans les dix ou vingt prochaines années, la victoire du fascisme en Allemagne provoquerait une coupure dans l’héritage révolutionnaire, le naufrage de l’Internationale communiste, le triomphe de l’impérialisme mondial sous ses formes les plus odieuses et les plus sanguinaires.

16. La victoire du fascisme impliquerait forcément une guerre contre l’URSS.

Ce serait une véritable stupidité politique que de penser qu’une fois au pouvoir les nationaux-socialistes allemands se lanceraient d’abord dans une guerre contre la France ou même contre la Pologne. Pendant toute la première période de sa domination, la guerre civile contre le prolétariat allemand liera inévitablement les mains au fascisme dans sa politique extérieure. Hitler aura autant besoin de Pilsudsky que Pilsudsky d’Hitler. Ils deviendront tous deux des instruments de la France. Le bourgeois français redoute actuellement l’arrivée au pouvoir des fascistes allemands comme un saut dans l’inconnu ; mais le jour de la victoire d’Hitler, la réaction française, aussi bien " nationale " que radicale-socialiste, misera entièrement sur le fascisme allemand.

Aucun gouvernement " normal ", parlementaire bourgeois ne peut se risquer actuellement à une guerre contre l’URSS : cette entreprise serait grosse d’immenses complications intérieures. Mais si Hitler arrive au pouvoir, s’il écrase dans un premier temps l’avant-garde des ouvriers allemands, s’il disperse et démoralise pour des années le prolétariat dans son ensemble, le gouvernement fasciste sera le seul gouvernement capable d’entreprendre une guerre contre l’URSS. Il va sans dire qu’il formera un front commun avec la Pologne, la Roumanie, les autres Etats limitrophes et avec le Japon en Extrême-Orient. Dans cette entreprise, le gouvernement d’Hitler apparaîtrait comme le simple exécutant du capital mondial. Clemenceau, Millerand, Lloyd George, Wilson ne pouvaient pas mener directement une guerre contre l’Union soviétique, mais ils ont pu pendant trois ans soutenir les armées de Koltchak, Dénikine et Wrangel. En cas de victoire, Hitler deviendrait le super-Wrangel de la bourgeoisie mondiale.

Il est inutile et même impossible d’essayer maintenant de deviner l’issue de ce duel gigantesque. Mais il est évident que si la guerre de la bourgeoisie mondiale contre les Soviets éclatait après l’arrivée des fascistes au pouvoir en Allemagne, cela impliquerait pour l’URSS un isolement terrible et une lutte à mort dans les conditions les plus pénibles et les plus dangereuses. L’écrasement du prolétariat allemand par les fascistes comporterait déjà au moins pour la moitié l’écrasement de République des Soviets.

17. Mais, avant que la question ne soit portée sur les champ de bataille européens, elle doit se résoudre en Allemagne. C’est pourquoi nous affirmons que la clé de la situation se trouve en Allemagne. Entre les mains de qui ? Pour le moment encore dans les mains du Parti communiste. Il ne l’a pas encore laissée échapper. Mais il peut encore la perdre et sa direction le pousse dans cette voie.

Tous ceux qui prônent un " replis stratégique ", c’est-à-dire la capitulation, tous ceux qui tolèrent une telle propagande sont des traîtres. Les propagandistes du recul devant les fascistes doivent être considérés comme les agents inconscients de l’ennemi dans les rangs du prolétariat.

Le devoir révolutionnaire élémentaire du Parti communiste allemand l’oblige à dire : le fascisme ne peut arriver au pouvoir que par une guerre civile à mort, impitoyable et destructrice. Les ouvriers communistes doivent avant tout comprendre cela. Les ouvriers sociaux-démocrates, sans parti, le prolétariat dans son ensemble doivent le comprendre. Le prolétariat mondial doit le comprendre. L’Armée rouge doit le comprendre à l’avance.

18. La lutte est-elle sans espoir ? En 1923, Brandler exagérait terriblement les forces du fascisme et, par là, cherchait à justifier la capitulation. Le mouvement ouvrier mondial a supporté les conséquences de cette stratégie jusqu’à présent. La capitulation historique du Parti communiste allemand et de l’Internationale communiste en 1923 est à l’origine de la croissance du fascisme. Le fascisme allemand représente aujourd’hui une force politique infiniment plus puissante qu’il y a huit ans. Nous avons sans relâche mis en garde contre une sous-estimation du danger fasciste et ce n’est pas nous qui allons nier ce danger maintenant. C’est pourquoi nous pouvons et devons dire aux ouvriers révolutionnaires allemands : vos chefs tombent d’un extrême à l’autre.

Pour l’instant la force principale des fascistes tient à leur nombre. En effet, ils recueillent de nombreuses voix aux élections. Mais le bulletin de vote n’est pas décisif dans la lutte des classes. L’armée principale du fascisme est toujours constituée de la petite bourgeoisie et d’une nouvelle couche moyenne :

le petit peuple des artisans et des commerçants des villes, les fonctionnaires, les employés, le personnel technique, l’intelligentsia, les paysans ruinés. Sur la balance de la statistique électorale, 1000 voix fascistes pèsent aussi lourd que 1000 voix communistes. Mais sur la balance de la lutte révolutionnaire 1000 ouvriers d’une grande entreprise représentent une force cent fois plus grande que celle de 1000 fonctionnaires, employés de ministères, avec leurs femmes et leurs belles-mères. La masse principale des fascistes est composée de poussière humaine.

Dans la révolution russe, les socialistes révolutionnait étaient le parti des grands nombres. Les premiers temps, tous ceux qui n’étaient pas des bourgeois conscients ou des ouvriers conscients votaient pour eux. Même à l’Assemblée constituante, c’est-à-dire après la Révolution d’octobre, les socialistes révolutionnaires avaient encore la majorité. Aussi se considéraient-ils comme un grand parti national. En fait, ils n’étaient qu’un grand zéro national.

Nous n’avons pas l’intention de mettre un signe d’égalité entre les socialistes révolutionnaires russes et les nationaux socialistes allemands. Mais ils ont indiscutablement des traits communs, essentiels pour éclairer notre problème. Les socialistes révolutionnaires étaient le parti des espoirs populaires confus. Les nationaux-socialistes sont le parti du désespoir national. La petite bourgeoisie passe très facilement de l’espoir au désespoir, entraînant derrière elle une partie du prolétariat. La masse principale des nationaux-socialistes, comme des socialistes révolutionnaires est une poussière humaine.

19. Cédant à la panique, nos piètres stratèges oublient le principal : la supériorité sociale et militante du prolétariat. Ses forces ne sont pas usées. Il est non seulement capable de lutter mais aussi de vaincre. Les discussions sur le découragement qui, soi-disant, règne dans les entreprises, reflètent généralement le découragement des observateurs eux-mêmes, c’est-à-dire des fonctionnaires déconcertés du parti. Mais il faut prendre en considération le fait que les ouvriers ne peuvent qu’être troublés par la situation complexe et la confusion qui règne au sommet. Les ouvriers savent qu’un grand combat exige une direction ferme. Ni la force des fascistes, ni la nécessité d’une lutte difficile ne les effraient. C’est le manque de fermeté et l’instabilité de la direction, ses hésitations au moment crucial qui les inquiètent. Il n’y aura plus de traces d’abattement ni de découragement dans les usines dès que le parti élèvera sa voix avec assurance, fermeté et clarté.

20. Il est indiscutable que les fascistes disposent de cadres formés pour le combat et de détachements de choc éprouvés. Il ne faut pas le prendre à la légère : " les officiers " jouent un grand rôle même dans l’armée de la guerre civile. Mais ce ne sont pas les officiers, mais les soldats qui décident du sort de la bataille. Et les soldats de l’armée prolétarienne sont infiniment supérieurs, plus sûrs et plus maîtres d’eux-mêmes que les soldats de l’armée d’Hitler.

Après la prise du pouvoir, le fascisme trouvera facilement ses soldats. Avec l’aide de l’appareil d’Etat, on peut former une armée à partir des fils de la bourgeoisie, des intellectuels, des employés de bureau, des ouvriers démoralisés, des lumpenprolétaires, etc. Le fascisme italien en est un bon exemple. Toutefois, il faut préciser que la milice fasciste italienne n’a pas encore prouvé sa valeur militaire à une échelle historique sérieuse. Pour l’instant, le fascisme allemand n’est pas encore au pouvoir. Il doit le conquérir en affrontant le prolétariat.

Est-il possible que le Parti communiste mette en avant dans ce combat des cadres inférieurs à ceux du fascisme ? Et peut-on admettre même un instant que les ouvriers allemands, qui détiennent les puissants moyens de production et de transport, qui, de par leurs conditions de travail, forment l’armée du fer, du charbon, du rail, de l’électricité, ne prouveront pas au moment décisif leur immense supériorité sur la poussière humaine d’Hitler ?

L’idée que se fait le parti ou la classe du rapport de forces dans le pays est un élément important de leur force. Dans toute guerre l’ennemi essaie d’imposer une image exagérée de ses forces. C’était un des secrets de la stratégie de Napoléon. Hitler, en tout cas, ment aussi bien que Napoléon. Mais ses fanfaronnades ne deviennent un facteur militaire qu’à partir du moment où les communistes y croient. Aujourd’hui il importe avant tout d’apprécier les forces de manière réaliste. Sur qui les nationaux-socialistes peuvent-ils compter dans les usines, les chemins de fer, l’armée, combien ont-ils d’officiers organisés et armés ? Une analyse précise de la composition sociale des deux camps, le décompte permanent et attentif des forces, voilà les sources infaillibles de l’optimisme révolutionnaire.

La force des nationaux-socialistes actuellement ne réside pas tant dans leur propre armée que dans la division qui règne au sein de l’armée de leur ennemi mortel. C’est précisément la réalité et la croissance du danger fasciste, c’est son caractère imminent, c’est la conscience de la nécessité d’écarter coûte que coûte ce danger qui poussent les ouvriers s’unir pour se défendre. La concentration des forces prolétariennes se fera d’autant plus vite et avec plus de succès que le pivot de ce processus, c’est-à-dire le Parti communiste, sera plus solide. La clé de la situation est encore entre ses mains. Malheur à lui s’il la laisse échapper ! Ces dernières années, les fonctionnaires de l’Internationale communiste criaient à tout propos, et parfois pour des raisons tout à fait futiles, qu’un danger militaire menaçait directement l’URSS. Aujourd’hui ce danger devient tout à fait réel et concret. Tout ouvrier révolutionnaire doit considérer comme un axiome l’affirmation suivante : la tentative des fascistes pour s’emparer du pouvoir en Allemagne doit entraîner une mobilisation de l’Armée rouge. Pour l’Etat prolétarien il s’agira d’autodéfense révolutionnaire au sens plein du terme. L’Allemagne n’est pas seulement l’Allemagne. Elle est le cœur de l’Europe. Hitler n’est pas seulement Hitler. Il peut devenir un super-Wrangel. Mais l’Armée rouge n’est pas seulement l’Armée rouge. Elle est l’instrument de la révolution prolétarienne mondiale.

26 novembre 1931

P.-S. L’ouvrage Contre le national-communisme, de l’auteur de ces lignes, a rencontré quelques approbations équivoques de la part de la presse sociale-démocrate et démocratique.

Il serait non seulement étrange mais paradoxal qu’au moment où le fascisme allemand a utilisé avec tant de succès les erreurs les plus grossières du communisme allemand, les sociaux-démocrates n’essaient pas d’utiliser la critique franche et violente de ces erreurs.

Il est inutile de préciser que la bureaucratie stalinienne à Moscou et à Berlin s’est emparée des articles de la presse sociale-démocrate et démocratique, consacrés à notre brochure, comme d’un cadeau du ciel : ils ont enfin la " preuve " de notre front unique avec la social-démocratie et la bourgeoisie.

Ces individus qui ont fait la révolution chinoise la main dans la main avec Tchang Kaï-chek, et la grève générale en Angleterre avec Purcell, Citrine et Cook - là il ne s’agit pas d’articles mais de gigantesques événements historiques !- sont obligés de se rabattre avec des cris de joie sur des incidents d’une polémique dans la presse. Mais nous ne craignons pas une confrontation même sur ce terrain. Il faut raisonner et non pousser des glapissements, analyser et non accabler d’injures.

Avant tout nous posons la question suivante : qui a tiré avantage de la participation stupide et criminelle du Parti communiste allemand au référendum fasciste ? Les faits ont déjà apporté une réponse irréfutable : les fascistes et eux seuls. C’est pour cette raison que le principal instigateur de cette aventure criminelle en a lâchement renié la paternité : dans un discours prononcé à Moscou devant les permanents du parti, Staline a défendu la participation au référendum, il s’est ressaisi et il a interdit aux journaux non seulement d’imprimer son discours, mais même de le mentionner.

Evidemment, Vorwärts, le Berliner Tageblatt et la Wiener Arbeiterzeitung - cette demière surtout - citent notre brochure avec la plus grande mauvaise foi. Mais peut-on demander à la presse bourgeoise et petite bourgeoise d’être de bonne foi lorsqu’il s’agit des idées révolutionnaires prolétariennes ? Toutefois, nous sommes prêts à négliger les truquages et à examiner franchement les accusations des fonctionnaires staliniens Nous sommes prêts à reconnaître que dans la mesure où la social-démocratie redoute la victoire des fascistes, reflétant par-là l’inquiétude révolutionnaire des ouvriers, elle avait objectivement le droit d’utiliser notre critique de la politique des staliniens qui rend un énorme service aux fascistes. C’est votre politique et non notre brochure qui explique ce " droit ". O sages stratèges ! Vous affirmez que nous avons formé un " front unique " avec Wels et Severing ? Uniquement dans la mesure où vous avez formé un front unique avec Hitler et ses bandes ultra-réactionnaires. Et avec la différence qu’il s’agissait dans votre cas d’une action politique commune, alors que pour nous cela s’est résumé à l’utilisation équivoque par l’adversaire de quelques citations de nos articles.

Quand Socrate posait ce principe philosophique : " Connais-toi toi-même ", il pensait certainement à Thaelmann, Neumann et même à Remmele en personne.


Allemagne - octobre 1932 - « La seule voie » de Trotsky :

Avant-propos

Le déclin du capitalisme promet d’être encore plus tumultueux, dramatique et sanglant que son ascension. Le capitalisme allemand ne constituera, en aucun cas, une exception. Si son agonie se prolonge outre mesure, la faute en est - il ne faut pas se cacher la vérité - aux partis du prolétariat.

Le capitalisme allemand vit le jour avec un certain retard et se trouva dépourvu des privilèges du droit d’aînesse. Le développement de la Russie lui donna une place à mi-chemin entre l’Angleterre et l’Inde. Dans ce schéma, l’Allemagne aurait dû occuper la place entre l’Angleterre et la Russie, sans avoir toutefois les puissantes colonies d’outremer de la Grande-Bretagne ni les colonies intérieures de la Russie tsariste. L’Allemagne, encastrée au cœur de l’Europe, se vit placée devant la nécessité, à une époque où le monde entier avait déjà été partagé, de conquérir des marchés étrangers et de procéder à un nouveau partage des colonies, qui avaient déjà été partagées.

Il ne fut pas donné au capitalisme allemand de nager dans le sens du courant, de s’abandonner au libre jeu des forces. Seule la Grande-Bretagne a pu s’offrir ce luxe, et cela uniquement pour une période historique limitée, dont nous avons vu récemment le terme. Le capitalisme allemand ne pouvait pas non plus se permettre ce " sens de la mesure " qui caractérise le capitalisme français, solidement installé dans ses limites et disposant de réserves, sous forme de riches possessions coloniales.

La bourgeoisie allemande, profondément opportuniste en politique intérieure, dut, dans le domaine de l’économie et de la politique internationale, faire preuve de témérité, foncer de l’avant, élargir démesurément sa production, pour rattraper les vieilles nations, agiter son sabre et se lancer dans la guerre. La rationalisation poussée à l’extrême de l’industrie allemande d’après-guerre découlait de la nécessité de surmonter les conditions défavorables dues au retard historique, à la situation géographique et à la défaite militaire.

Si les maux économiques de notre époque sont, en fin de compte, le résultat de la contradiction entre le développement des forces productives de l’humanité d’une part, la propriété privée des moyens de production et les frontières nationales d’autre part, le capitalisme allemand est en proie aux convulsions les plus violentes parce qu’il est le capitalisme le plus moderne, le plus avancé et le plus dynamique sur le continent européen.

Les médecins du capitalisme allemand se divisent en trois écoles : les libéraux, les partisans d’une économie planifiée, les partisans de l’autarcie.

Les libéraux voudraient remettre en vigueur les lois " naturelles " du marché. Mais le triste sort politique du libéralisme allemand reflète le fait que le capitalisme allemand ne s’est jamais fondé sur le manchesterianisme : grâce au protectionnisme, il est arrivé directement aux trusts et aux monopoles. On ne peut ramener l’économie allemande à un passé " sain ", pour la bonne raison qu’il n’a jamais existé.

Le " national-socialisme " promet de réviser à sa manière le traité de Versailles, c’est-à-dire, pratiquement, de poursuivre l’offensive de l’impérialisme des Hohenzollern. En même temps, il veut mener l’Allemagne à l’autarcie, c’est-à-dire sur la voie du provincialisme et de l’auto-limitation. Les rugissements du lion cachent ici une psychologie de chien battu. Vouloir adapter le capitalisme allemand à ses frontières nationales équivaut à soigner un homme, en l’amputant de la main droite, du pied gauche et d’une partie du crâne.

Soigner le capitalisme à l’aide de l’économie planifiée signifie éliminer la concurrence. Dans ce cas, il faudrait commencer par supprimer la propriété privée des moyens de production. Les réformateurs, bureaucrates et doctes professeurs, n’ont même jamais osé l’imaginer. L’économie allemande est rien moins que purement allemande : elle fait partie intégrante de l’économie mondiale. Un plan allemand est concevable uniquement dans la perspective d’un plan économique international. Une planification limitée au niveau national reviendrait à renoncer à l’économie mondiale, c’est-à-dire marquerait une tentative de retour au système de l’autarcie.

Ces trois écoles, qui se combattent, se rassemblent en fait, car elles sont toutes trois enfermées dans le cercle vicieux de l’utopisme réactionnaire. Ce qui mérite d’être sauvé, ce n’est pas le capitalisme allemand, mais l’Allemagne de son capitalisme.

Pendant les années de crise, les bourgeois allemands, du moins leurs théoriciens, se sont lancés dans des discours de contrition : ils auraient mené, disent-ils, une politique beaucoup trop risquée, fait appel à des crédits étrangers tout à fait à la légère, et développé l’équipement industriel de façon inconsidérée ; à l’avenir, il faudrait être plus prudent. Aujourd’hui, encore plus que dans le passé, les sommets de la bourgeoisie allemande sont partisans d’aventures économiques, comme le prouvent le programme de Papen et l’attitude du capital financier à son égard.

Aux premiers signes de réactivation de l’industrie, le comportement du capitalisme allemand sera conforme à son passé historique et non aux vœux pieux des moralistes libéraux. Les entrepreneurs avides de profit feront de nouveau monter la pression de la vapeur, sans faire attention au manomètre. La chasse aux crédits étrangers reprendra son caractère fiévreux. Les possibilités d’expansion sont réduites ? Raison de plus pour développer les monopoles. Le monde saisi de frayeur verra resurgir le tableau de la période précédente, mais sous la forme de convulsions encore plus violentes. Parallèlement la renaissance du militarisme allemand ira bon train. Comme si les années 1914-1918 n’avaient pas existé. La bourgeoisie allemande place de nouveau à la tête de la nation, des barons de l’Est de l’Elbe. Ces derniers sont encore plus portés à risquer l’avenir du pays sous le signe du bonapartisme que sous le signe de la monarchie légitime.

Dans leurs minutes de lucidité, les dirigeants de la social-démocratie allemande doivent se demander : par quel miracle notre parti continue-t-il, après tout ce qu’il a fait, à regrouper des millions d’ouvriers ? Le conservatisme inhérent à toute organisation de masse a, certainement, une grande importance. Plusieurs générations de prolétaires sont passées par l’école politique de la social-démocratie, ce qui a créé une forte tradition. Cependant, ce n’est pas la cause principale de la vitalité du réformisme. Les ouvriers ne peuvent abandonner purement et simplement la social-démocratie, malgré tous les crimes de ce parti : ils doivent pouvoir s’éduquer au travers d’un autre parti. Or, le Parti communiste allemand, en la personne de sa direction, a, depuis neuf ans, réellement fait tout ce qui était en son pouvoir, pour écarter les masses de lui ou, du moins, pour les empêcher de se regrouper autour du Parti communiste.

La politique capitularde de Staline-Brandler en 1923 ; le zigzag ultra-gauche de Maslow-Ruth Fischer-Thälmann de 1924 à 1925 ; la servilité toute opportuniste devant la social-démocratie de 1926 à 1928 ; les aventures de la " troisième période " de 1928 à 1930 ; la théorie et la pratique du " social-fascisme " et de la " libération nationale " de 1930 à 1932, tels sont les termes de l’addition. Leur total donne : Hindenburg-Papen-Schleicher et Cie.

La voie capitaliste n’offre aucune issue pour le peuple allemand. C’est là la force essentielle du Parti communiste.

L’exemple de l’Union soviétique montre que la voie socialiste est une issue possible. C’est là que se trouve la deuxième source de force du Parti communiste.

Mais, du fait des conditions de développement de l’Etat prolétarien isolé, une bureaucratie nationale et opportuniste a pris la tête de l’Union soviétique, une bureaucratie qui ne croit pas à la révolution mondiale, défend son indépendance contre celle-ci et en même temps, conserve un pouvoir illimité sur l’Internationale communiste. C’est là que réside le plus grand malheur pour le prolétariat allemand et international.

La situation en Allemagne est comme faite exprès pour permettre au Parti communiste de gagner la majorité des ouvriers en un court laps de temps. Mais le Parti communiste devrait seulement comprendre qu’actuellement il ne représente encore que la minorité du prolétariat, et s’engager fermement sur la voie de la tactique du front unique. Au lieu de cela, le Parti communiste a fait sienne, une tactique que l’on peut résumer ainsi : ne pas donner aux ouvriers allemands la possibilité ni de mener des luttes économiques, ni d’opposer une résistance au fascisme, ni de saisir l’arme de la grève générale, ni de créer des Soviets, tant que le prolétariat ne reconnaîtra pas à priori le rôle dirigeant du Parti communiste. Les tâches politiques sont ainsi transformées en ultimatum.

D’où vient cette méthode déplorable ? La réponse est fournie par la politique de la fraction stalinienne en Union soviétique. L’appareil y a transformé la direction politique en une suite d’ordres administratifs. En ne permettant aux ouvriers ni de discuter, ni de critiquer, ni de voter, la bureaucratie stalinienne leur parle en fait le langage des ultimatums. La politique de Thälmann est une tentative de traduire le stalinisme en mauvais allemand, Il y a toutefois une différence : la bureaucratie de l’URSS dispose pour sa politique de diktat, du pouvoir d’Etat qu’elle a reçu des mains de la Révolution d’octobre ; par contre, Thälmann ne dispose pour donner du poids à son ultimatum que de l’autorité formelle de l’Union soviétique. C’est une aide morale importante qui, si elle suffit dans les conditions actuelles à fermer la bouche des ouvriers communistes, ne permet pas de gagner les ouvriers sociaux-démocrates. Mais c’est précisément de la solution de cette dernière tâche que dépend aujourd’hui le destin de la révolution allemande.

Dans le prolongement des ouvrages précédents de l’auteur, consacrés à la politique du prolétariat allemand, la présente brochure tente d’étudier les problèmes de la politique révolutionnaire en Allemagne dans sa nouvelle étape.

Prinkipo, le 13 septembre 1932.

1. Bonapartisme et fascisme

Essayons de voir brièvement ce qui s’est passé et où nous en sommes.

C’est grâce à la social-démocratie que le gouvernement Brüning a obtenu le soutien du Parlement pour gouverner au moyen de lois d’exception. Les dirigeants sociaux-démocrates déclaraient : " Nous barrerons ainsi le chemin du pouvoir au fascisme. " La bureaucratie stalinienne répondait : " Non, le fascisme a déjà vaincu ; le régime de Brüning, c’est le fascisme. " La première affirmation comme la deuxième étaient fausses. Les sociaux-démocrates cherchaient à faire passer leur recul devant le fascisme pour une lutte contre celui-ci. Les staliniens présentaient l’affaire comme si la victoire du fascisme était chose faite. L’énergie combattante du prolétariat était sapée de part et d’autre, facilitant et rapprochant la victoire de l’ennemi.

Dans le passé, nous avons caractérisé le gouvernement Brüning comme bonapartiste (comme une " caricature de bonapartisme "), c’est-à-dire comme un régime de dictature militaro-policière. Lorsque la lutte entre les deux camps de la société - entre les possédants et ceux qui n’ont rien, entre les exploitants et les exploités - atteint son paroxysme, les conditions pour la domination de la bureaucratie, de la police et de l’armée sont créées. Le gouvernement devient indépendant de la société. Rappelons encore une fois ceci : si l’on enfonce symétriquement deux fourchettes dans un bouchon, il peut tenir en équilibre même sur une tête d’épingle. Un gouvernement de ce type ne cesse pas, bien évidemment, d’être le commis des possédants. Mais le commis est alors assis sur le dos de son maître, lui martèle la nuque et ne se gêne pas, à l’occasion, pour essuyer ses chaussures sur le visage de son maître.

On pouvait supposer que Brüning se maintiendrait jusqu’à l’ultime dénouement. Mais au cours du développement, un nouveau chaînon est venu s’ajouter : le gouvernement Papen. Si nous voulons être précis, nous devons apporter une correction à notre ancienne définition : le gouvernement Brüning était un gouvernement pré-bonapartiste. Brüning n’était qu’un précurseur. Le bonapartisme sous sa forme achevée fit son entrée en scène en la personne du gouvernement Papen-Schleicher.

En quoi consiste la différence ? Brüning jurait qu’il n’y avait pas de plus grand bonheur que de " servir " Hindenburg et le paragraphe 48. Avec son poing, Hitler " soutenait " Brüning à droite. Mais Brüning s’appuyait avec son coude gauche sur l’épaule de Wels. Au Reichstag, Brüning trouvait une majorité qui le dispensait de tenir compte du Reichstag.

Plus Brüning devenait indépendant du Parlement, plus le sommet de la bureaucratie se sentait indépendante de Brüning et des groupes politiques qui étaient derrière lui. Il restait à rompre définitivement le lien avec le Reichstag. Le gouvernement Von Papen apparut comme un miracle de l’Immaculée Conception bureaucratique. Il s’appuie de son coude droit sur l’épaule d’Hitler. De son poing policier, il se défend sur sa gauche contre le prolétariat. C’est là le secret de sa stabilité, c’est-à-dire du fait qu’il n’est pas tombé le jour même de son apparition.

Le gouvernement Brüning avait un caractère clérical, bureaucratique et policier. La Reichswehr restait en réserve. Le " front de fer " servait de soutien direct de l’ordre. La suppression de la dépendance à l’égard du " front de fer " fut la raison essentielle du coup d’Etat d’Hindenburg et de Papen. A cette occasion, les généraux se retrouvèrent automatiquement à la première place.

Les dirigeants sociaux-démocrates firent les frais de l’opération. C’est ce qui leur arrive dans les périodes de crise sociale. Ces intrigants petits-bourgeois passent pour des esprits lucides dans les conditions où il n’est pas besoin d’intelligence. Aujourd’hui, ils se cachent la nuit sous leurs couvertures. Ils ont des sueurs froides et espèrent un miracle : peut-être réussiront-ils non seulement à sauver leur tête mais aussi leur mobilier confortable et leurs petites économies innocentes. Mais il n’y aura pas de miracle...

Malheureusement, le Parti communiste fut, lui aussi, complètement pris au dépourvu par les événements. La bureaucratie stalinienne n’avait rien prévu. Maintenant, Thälmann, Remmele et autres parlent à tout propos du " coup d’Etat du 20 juillet ". Mais comment cela se fait-il ? Ils affirmaient auparavant que le fascisme était déjà là, et que seuls les contre-révolutionnaires trotskystes pouvaient en parler au futur. Mais il s’avère maintenant que pour passer de Brüning à Papen - pas à Hitler mais seulement à Papen - il a fallu un véritable " coup d’Etat ". Le " contenu de classe " de Severing, Brüning et Hitler " est le même ", nous avaient enseigné ces sages. D’où vient alors le coup d’Etat et dans quel but fut-il accompli ?

Mais la confusion ne s’arrête pas là. Bien que la différence entre bonapartisme et fascisme soit maintenant suffisamment claire, Thälmann, Remmele et Cie parlent du coup d’Etat fasciste du 20 juillet. En même temps, ils mettent en garde les ouvriers contre le danger imminent d’un coup d’Etat d’Hitler, c’est-à-dire un nouveau coup d’Etat fasciste. Enfin, la social-démocratie est toujours qualifiée de sociale-fasciste. Les événements qui se succèdent, se réduisent ainsi au fait que différentes variétés de " fascisme " se prennent les unes aux autres le pouvoir par des coups d’Etat " fascistes ". N’est-il pas clair que toute la théorie stalinienne a été spécialement créée pour bloquer le cerveau des hommes ?

L’entrée en scène du gouvernement Papen a produit une impression de force d’autant plus grande (totale ignorance des partis, nouvelles lois d’exception, dissolution du Reichstag, mesures de répression, état de siège dans la capitale, liquidation de la démocratie à la prussienne) que les ouvriers y étaient moins préparés. On tue un lion avec des balles ; on écrase une puce avec l’ongle ; quant aux ministres sociaux-démocrates, on les liquide d’une chiquenaude sur le nez.

Malgré son apparence de force concentrée, le gouvernement Papen, " en lui-même ", est encore plus faible que son préd6cesseur. Un régime bonapartiste ne peut avoir un caractère stable et prolongé, que s’il met fin à une époque révolutionnaire, quand le rapport de forces a été testé dans des affrontements, quand les classes révolutionnaires sont à bout de force, alors que les classes possédantes ne sont pas encore libérées de leur terreur : demain n’apportera-t-il pas de nouvelles secousses ? Sans cette condition fondamentale, c’est-à-dire sans l’épuisement préalable de l’énergie des masses dans la lutte, un régime bonapartiste n’est pas capable de se développer.

Les barons, les magnats du capital, les banquiers tentent, au : travers du gouvernement Papen, de garantir leur situation et leurs affaires au moyen de la police et de l’armée régulière. L’idée de transmettre tout le pouvoir à Hitler qui s’appuie sur les bandes avides et déchaînées de la petite bourgeoisie, ne leur sourit pas du tout. Certes, ils ne mettent pas en doute le fait qu’Hitler se révélera finalement l’instrument docile de leur domination. Mais cela implique des secousses, le risque d’une longue guerre civile, et d’importants frais généraux. Il est vrai que le fascisme débouche finalement sur une dictature militaro-bureaucratique de type bonapartiste, l’exemple de l’Italie est là pour le montrer. Mais pour cela il lui faut plusieurs années, même dans le cas d’une victoire totale : en Allemagne, le délai est plus grand qu’en Italie. Il est clair que les classes possédantes ont préféré une voie plus économique, c’est-à-dire la voie de Schleicher, et non celle d’Hitler, sans parler du fait que les préférences de Schleicher vont à Schleicher lui-même.

Le fait que la neutralisation des camps irréductibles soit à l’origine de l’existence du gouvernement Papen, n’implique nullement que les forces du prolétariat révolutionnaire et celles de la petite bourgeoisie réactionnaire soient égales dans la balance de l’histoire. Tout le problème est reporté ici dans le domaine de la politique. La social-démocratie paralyse le prolétariat, en se servant de la mécanique du front de fer. Par sa politique absurde de l’ultimatisme, la bureaucratie stalinienne empêche les ouvriers de choisir l’issue révolutionnaire. Avec une direction correcte du prolétariat, le fascisme aurait été réduit à néant et le bonapartisme n’aurait trouvé aucune fissure par laquelle s’infiltrer. Malheureusement, telle n’est pas la situation. La puissance paralysée du prolétariat a donné à la clique bonapartiste son apparence trompeuse de " puissance ". Voilà la formule politique d’aujourd’hui.

Le gouvernement Papen n’est que le point d’intersection des deux grandes forces historiques. Son poids personnel est presque nul. C’est pourquoi il ne peut pas ne pas s’effrayer lui-même de sa propre gesticulation, et ne pas avoir le vertige face au désert qui l’entoure. C’est cela et seulement cela qui explique que dans les actions du gouvernement il y a deux tiers de lâcheté pour un tiers d’audace. Par rapport à la Prusse, c’est-à-dire à la social-démocratie, le gouvernement jouait gagnant à tous les coups : il savait que ces messieurs n’opposeraient aucune résistance. Il fixa de nouvelles élections après la dissolution du Reichstag mais n’osa pas les repousser. Après avoir proclamé l’état de siège, il se hâta d’expliquer : c’est uniquement pour rendre plus facile une capitulation sans combat des dirigeants de la social-démocratie.

Mais il y a la Reichswehr ! Nous ne sommes pas portés à l’oublier. Engels définissait l’Etat comme des bandes d’hommes armés avec des appendices matériels, comme les prisons, etc. A propos du pouvoir du gouvernement actuel, on peut même dire que seule la Reichswehr existe réellement. Mais la Reichswehr n’est nullement un instrument soumis et sûr entre les mains du groupe d’individus, à la tête desquels se trouve Papen. En fait, le gouvernement ressemble plutôt à une commission politique auprès de la Reichswehr.

Malgré son poids prépondérant sur le gouvernement, la Reichswehr ne peut prétendre jouer un rôle politique autonome. Cent mille soldats aussi soudés et aguerris qu’ils soient (et cela demande à être vérifié), ne peuvent commander à une nation de 65 millions d’individus déchirée par de très profonds antagonismes sociaux. La Reichswehr ne sera qu’un élément, et, de plus, un élément non décisif, dans la lutte entre les forces sociales.

A sa manière, le nouveau Reichstag reflète assez bien la situation politique du pays, qui a conduit à l’expérience bonapartiste. Ce parlement sans majorité, avec des ailes irréductibles, est un argument concret et irréfutable en faveur de la dictature. Les limites de la démocratie apparaissent encore une fois dans toute leur évidence. Là où il s’agit des fondements même de la société, l’arithmétique parlementaire ne résout rien. C’est la lutte qui tranche.

Nous ne chercherons pas à deviner de loin, la voie qu’emprunteront, dans les prochains jours, les tentatives de replâtrage du gouvernement. Nos hypothèses sont de toute façon en retard sur la réalité, et les formes et combinaisons transitoires possibles ne résoudront pas le problème. Le bloc de la droite avec le centre impliquerait " la légalisation " de l’arrivée des nationaux-socialistes au pouvoir, c’est-à-dire fournirait la couverture la plus commode à un coup d’Etat fasciste. Le type de rapport de forces qui s’instaurerait au début entre Hitler, Schleicher et les dirigeants du centre, est un problème plus important pour eux-mêmes que pour le peuple allemand. Toutes les combinaisons politiques imaginables avec Hitler signifient l’absorption de la bureaucratie, de la justice, de la police et de l’armée dans le fascisme.

Si l’on admet que le centre n’entrera pas dans une coalition, où la rupture avec ses propres ouvriers serait le prix de son rôle de frein sur la locomotive d’Hitler, il ne reste plus alors que la voie ouvertement extra-parlementaire. Une combinaison sans le centre assurera encore plus facilement et plus rapidement la prépondérance des nationaux-socialistes. Si ces derniers ne s’entendaient pas immédiatement avec Papen et ne passaient pas, aussitôt, ouvertement à l’offensive, le caractère bonapartiste du gouvernement devrait apparaître encore plus crûment : Von Schleicher aurait ses " cent jours ".., mais sans les années napoléoniennes antérieures.

Cent jours, - non, nous sommes, semble-t-il, trop généreux. La Reichswehr ne décide pas. Schleicher ne suffit pas. Seules les méthodes d’une guerre civile longue et impitoyable peuvent assurer la dictature extra-parlementaire des junkers et des magnats du capital financier. Hitler pourra-t-il remplir cette tâche ? Cela dépend non seulement de la bonne ou mauvaise volonté du fascisme, mais aussi de la volonté révolutionnaire du prolétariat.

2. Bourgeoisie, petite bourgeoisie et prolétariat

Toute analyse sérieuse de la situation politique doit partir des rapports existant entre les trois classes : la bourgeoisie, la petite bourgeoisie (y compris la paysannerie) et le prolétariat.

La grande bourgeoisie, puissante du point de vue économique, ne représente, prise en elle-même, qu’une infime minorité. Pour asseoir sa domination, elle doit entretenir des relations bien définies avec la petite bourgeoisie et, par l’intermédiaire de cette dernière, avec le prolétariat.

Pour comprendre la dialectique de ces relations, il faut distinguer trois étapes historiques : l’aube du développement capitaliste, lorsque la bourgeoisie pour remplir sa mission, avait besoin de méthodes révolutionnaires ; l’épanouissement et la maturité du régime capitaliste, lorsque la bourgeoisie donna à sa domination des formes ordonnées, pacifiques, conservatrices et. démocratiques ; enfin le déclin du capitalisme, lorsque la bourgeoisie est forcée, pour défendre son droit à l’exploitation, de recourir à la guerre civile contre le prolétariat.

Les programmes politiques caractéristiques de ces trois étapes : le jacobinisme, la démocratie réformiste (y compris la social-démocratie) et le fascisme sont dans leur essence, les programmes des courants petits-bourgeois. Cette circonstance à elle seule montre quelle importance énorme, plus exactement décisive, revêt l’autodétermination politique des couches petites bourgeoises pour le destin de la société bourgeoise dans son ensemble !

Toutefois, les relations entre la bourgeoisie et sa base sociale principale ne sont nullement fondées sur une confiance réciproque et une collaboration pacifique. Dans sa masse, la petite bourgeoisie est une classe exploitée et humiliée. Elle envie la grande bourgeoisie et souvent la déteste. Par ailleurs, la bourgeoisie, tout en ayant recours au soutien de la petite bourgeoisie, ne lui fait pas confiance, car elle craint toujours, à juste titre, que cette dernière ne soit portée à franchir les limites qui lui ont été départies.

En nettoyant et en frayant la voie au développement de la bourgeoisie, les jacobins entraient à chaque instant en conflit aigu avec la bourgeoisie. Ils la servaient, tout en lui livrant une lutte impitoyable. Après avoir rempli leur mission historique limitée les jacobins tombèrent, car la domination du capital était prédéterminée.

Par toute une série d’étapes, la bourgeoisie affermit son pouvoir sous la forme de la démocratie parlementaire. Là encore, ni de manière pacifique, ni de bon gré. La bourgeoisie craignait mortellement le droit au suffrage universel. Finalement, en combinant les mesures de répression et les concessions, le fouet des privations et les réformes, elle se soumit, dans le cadre de la démocratie formelle, non seulement l’ancienne petite bourgeoisie, mais aussi dans une large mesure le prolétariat par l’intermédiaire de la nouvelle petite bourgeoisie - la bureaucratie ouvrière. En août 1914, la bourgeoisie impérialiste réussit, par le biais de la démocratie parlementaire, à mener à l’abattoir des dizaines de millions d’ouvriers et de paysans.

C’est la guerre qui marque nettement le début du déclin du capitalisme et, surtout, de la forme démocratique de sa domination. Il n’est désormais plus question de nouvelles réformes ni d’aumônes, mais plutôt de rogner et de revenir sur ce qui avait été déjà accordé. La domination politique de la bourgeoisie entre ainsi en contradiction non seulement avec les organes de la démocratie prolétarienne (syndicats et partis politiques), mais aussi avec la démocratie parlementaire dans le cadre de laquelle se sont constituées les organisations ouvrières. D’où la croisade contre le marxisme d’une part, contre le parlementarisme démocratique d’autre part.

Dans le passé, les sommets dirigeants de la bourgeoisie libérale se sont avérés incapables de venir à bout avec leurs seules forces, de la monarchie, des féodaux et de l’Eglise ; de même les magnats du capital financier ne peuvent venir à bout du prolétariat avec leurs seules forces. L’aide de la petite bourgeoisie leur est indispensable. Pour cela, il faut l’alerter, la mobiliser, la remettre sur pieds et l’armer. Mais cette période présente des dangers. Tout en l’utilisant, la bourgeoisie a peur du fascisme. En mai 1926, Pilsudsky fut obligé de sauver la société bourgeoise par un coup d’Etat dirigé contre les partis traditionnels de la bourgeoisie polonaise. L’affaire alla si loin que le dirigeant officiel du Parti communiste polonais, Varsky, qui était passé des positions de Rosa Luxembourg sur les positions de Staline et non sur celles de Lénine, prit le coup d’Etat de Pilsudsky pour le chemin menant à la " dictature révolutionnaire démocratique " et appela les ouvriers à soutenir Pilsudsky.

Lors de la séance de la commission polonaise du Comité exécutif de l’Internationale communiste, l’auteur de ces lignes déclarait à propos des événements en Pologne :

" Globalement, le coup d’Etat de Pilsudsky apparaît comme un moyen petit-bourgeois, " plébéien ", de résoudre les tâches urgentes de la société bourgeoise sur le point de s’écrouler. Ce qui le rapproche nettement du fascisme italien. " Ces deux courants ont indiscutablement des traits communs : leurs troupes de choc se recrutent avant tout au sein de la petite bourgeoisie : Pilsudsky comme Mussolini a agi en employant des moyens extra-parlementaires, ouvertement violents, et les méthodes de la guerre civile ; tous deux cherchaient non à renverser la société bourgeoise, mais au contraire à la sauver. Si, dans un premier temps, ils ont remis en selle les masses petites-bourgeoises, ils se sont unis à la grande bourgeoisie après leur arrivée au pouvoir. A ce propos, une généralisation historique s’impose involontairement à l’esprit, pour laquelle il faut se rappeler la définition donnée par Marx du jacobinisme, comme un moyen plébéien de venir à bout des ennemis féodaux de la bourgeoisie... C’était à l’époque de l’essor de la bourgeoisie. Il faut dire maintenant qu’à l’époque du déclin de la bourgeoisie, cette dernière a de nouveau besoin de procédés " plébéiens ", pour résoudre ses tâches, non plus progressistes mais totalement réactionnaires. Et, en ce sens, le fascisme est une caricature du jacobinisme... " La bourgeoisie décadente n’est pas capable de se maintenir au pouvoir par les méthodes et les moyens de l’Etat parlementaire qu’elle a construit ; le fascisme en tant qu’instrument d’autodéfense lui est nécessaire, au moins dans les moments les plus critiques. Mais la bourgeoisie n’aime pas cette façon " plébéienne " de résoudre ses problèmes. Elle manifeste une très grande hostilité à l’égard du jacobinisme qui fraya dans le sang le chemin du développement de la société bourgeoise. Les fascistes sont infiniment plus proches de la bourgeoisie décadente, que les jacobins de la bourgeoisie montante. Mais la bourgeoisie bien établie n’aime pas la manière fasciste de résoudre ses problèmes, car les secousses, même dans les intérêts de la société bourgeoise, ne sont pas sans risques pour elle. D’où l’antagonisme entre le fascisme et les partis traditionnels de la bourgeoisie... " La grande bourgeoisie n’apprécie pas les méthodes fascistes, de même qu’un homme qui a mal à la mâchoire, n’aime pas qu’on lui arrache des dents. Les cercles respectables de la société bourgeoise regardaient avec haine les exercices du dentiste Pilsudsky, mais finalement ils se sont soumis à l’inévitable, certes avec des menaces, des marchandages et des trafics. Et voilà que l’idole d’hier de la petite bourgeoisie se transforme en gendarme du capital. "

A cette tentative de définir la place historique du fascisme, comme relève politique de la social-démocratie, la direction officielle opposa la théorie du social-fascisme. Dans les premiers temps, elle pouvait apparaître comme une stupidité, certes prétentieuse et tapageuse mais inoffensive. Les événements qui ont suivi ont montré quelle influence désastreuse la théorie stalinienne a exercée sur le développement de l’Internationale communiste [1].

Faut-il conclure des rôles historiques du jacobinisme, de la démocratie et du fascisme, que la petite bourgeoisie est condamnée à rester jusqu’à la fin de ses jours un instrument entre les mains du capital ? S’il en était ainsi, la dictature du prolétariat serait impossible dans une série de pays où la petite bourgeoisie constitue la majorité de la nation, et rendue extrêmement difficile dans d’autres pays où la petite bourgeoisie constitue une minorité respectable. Heureusement, il n’en est pas ainsi. L’expérience de la Commune de Paris, au moins dans les limites d’une ville, puis l’expérience de la Révolution d’octobre, à une échelle infiniment plus grande dans le temps et dans l’espace, ont prouvé que l’alliance de la petite et de la grande bourgeoisie n’est pas éternelle. Si la petite bourgeoisie est incapable de mener une politique indépendante (et c’est en particulier pour cette raison qu’une " dictature démocratique " petite-bourgeoisie est irréalisable), il ne lui reste qu’à choisir entre le prolétariat et la bourgeoisie.

A l’époque de la montée, de la croissance et de l’épanouissement du capitalisme, la petite bourgeoisie, malgré de violentes explosions de mécontentement, restait avec une relative docilité dans l’attelage capitaliste. C’était d’ailleurs la seule chose qu’elle avait à faire. Mais dans les conditions du capitalisme pourrissant, dans une situation économique sans issue, la petite bourgeoisie aspire, tente et essaie de s’arracher à la tutelle des anciens maîtres et dirigeants de la société. Elle est tout à fait susceptible de lier son sort à celui du prolétariat. Pour cela, une seule chose est nécessaire : il faut que la petite bourgeoisie soit persuadée de la capacité du prolétariat à engager la société sur une voie nouvelle. Le prolétariat ne peut lui inspirer une telle confiance que par sa force, son assurance dans l’action, une offensive hardie contre l’ennemi et le succès de sa politique révolutionnaire.

Mais, malheur si le parti révolutionnaire ne se montre pas à la hauteur de la situation ! La lutte quotidienne du prolétariat accentue l’instabilité de la société bourgeoise. Les grèves et les troubles politiques détériorent la situation économique du pays. La petite bourgeoisie pourrait se résigner provisoirement à des privations croissantes, si son expérience lui prouvait que le prolétariat est capable de l’arracher à sa situation présente, pour la mener sur une voie nouvelle. Mais si le parti révolutionnaire, malgré la constante aggravation de la lutte des classes, s’avère toujours incapable de rassembler autour de lui le prolétariat, s’agite vainement, sème la confusion et se contredit lui-même, la petite bourgeoisie perd alors patience et commence à voir dans les ouvriers le responsable de ses propres malheurs. Tous les partis de la bourgeoisie, y compris la social-démocratie, s’efforcent de l’en persuader. Et lorsque la crise revêt une gravité insupportable, un parti se met en avant, avec le but déclaré de chauffer à blanc la petite bourgeoisie et de diriger sa haine et son désespoir contre le prolétariat. En Allemagne, cette fonction historique est remplie par le national-socialisme, large courant dont l’idéologie se forme à partir de toutes les exhalaisons putrides de la société bourgeoise en décomposition.

La responsabilité politique fondamentale de la croissance du fascisme retombe, évidemment, sur la social-démocratie. Depuis la guerre impérialiste, la politique de ce parti a consisté à effacer de la conscience du prolétariat l’idée d’une politique indépendante, à le convaincre du caractère éternel du capitalisme et à le mettre à genoux devant la bourgeoisie en décomposition. La petite bourgeoisie peut se ranger du côté des ouvriers si elle voit en eux un nouveau maître.

La social-démocratie apprend à l’ouvrier à se comporter comme un laquais. La petite bourgeoisie ne suivra pas un laquais. La politique du réformisme enlève au prolétariat toute possibilité de diriger les masses plébéiennes de la petite bourgeoisie et, par là même, transforme ces dernières en chair à canon du fascisme.

Pour nous, la responsabilité de la social-démocratie n’épuise pas le problème politique. Depuis le début de la guerre, nous avons caractérisé ce parti comme le représentant de la bourgeoisie impérialiste au sein du prolétariat.

Cette nouvelle orientation des marxistes révolutionnaires a donné naissance à la IIIème Internationale. Sa tâche était de réunir le prolétariat sous le drapeau de la révolution et par là, de lui assurer une influence dirigeante sur les masses opprimées de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes.

La période de l’après-guerre fut marquée, en Allemagne plus que partout ailleurs, par une situation économique sans issue et la guerre civile. La situation internationale et la situation intérieure, tout poussait impérieusement l’Allemagne sur la voie du socialisme. A chaque pas, la social-démocratie révélait son vide intérieur et son impuissance, le caractère réactionnaire de sa politique et la vénalité de ses dirigeants. Que fallait-il de plus au Parti communiste pour se développer ? Cependant, après avoir connu d’importants succès, les premières années, le Parti communiste allemand entra dans une période d’errements, de zigzags, où l’opportunisme succédait à l’aventurisme. La bureaucratie centriste affaiblissait systématiquement l’avant-garde du prolétariat, l’empêchant d’entraîner la classe à sa suite. Par là, elle enlevait au prolétariat dans son ensemble la possibilité d’entraîner à sa suite les masses opprimées de la petite bourgeoisie. La bureaucratie stalinienne porte devant l’avant-garde du prolétariat une responsabilité directe et immédiate pour la croissance du fascisme.

3. La social-démocratie est-elle l’alliée du fascisme ou son ennemie ?

Il est relativement simple de comprendre les rapports entre les classes sous forme d’un schéma établi une fois pour toutes. Il est incomparablement plus difficile d’apprécier correctement les rapports concrets entre les classes dans chaque situation déterminée.

Actuellement, la grande bourgeoisie allemande hésite ; c’est un état que la grande bourgeoisie, d’une façon générale, connaît relativement rarement. Une partie de celle-ci a définitivement décidé que la solution fasciste était inévitable, et voudrait accélérer l’opération. Une autre partie espère venir à bout de la situation au moyen d’une dictature bonapartiste, militaro-policière. Dans ce camp, personne ne souhaite un retour à la " démocratie " de Weimar.

La petite bourgeoisie est divisée. Le national-socialisme qui a rassemblé sous son drapeau la majorité écrasante des classes moyennes, veut prendre en main tout le pouvoir. L’aile démocratique de la petite bourgeoisie, qui continue à entraîner des millions d’ouvriers, voudrait revenir à la démocratie de type ebertiste. En attendant, elle est prête à soutenir, au moins passivement, la dictature bonapartiste. Le calcul de la social-démocratie est le suivant : sous la pression des nazis, le gouvernement Papen-Schleicher sera forcé de rétablir l’équilibre en renforçant son aile gauche ; dans le même temps, la crise s’atténuera peut-être ; au sein de la petite bourgeoisie on assistera, peut-être, à un début de dégrisement ; la bourgeoisie cessera, peut-être, de pressurer de façon aussi forcenée les ouvriers ; et tout rentrera dans l’ordre, avec l’aide de Dieu.

La clique bonapartiste ne souhaite effectivement pas une victoire totale du fascisme. Elle n’a rien contre le fait d’utiliser, dans certaines limites, le soutien de la social-démocratie. Mais pour cela, il lui faut " tolérer " les organisations ouvrières, ce qui n’est possible qu’à condition d’admettre l’existence légale du Parti communiste, au moins jusqu’à un certain point. De plus, le soutien apporté par la social-démocratie à la dictature militaire rejettera inévitablement les ouvriers dans les bras du Parti communiste. En cherchant un soutien contre la peste brune, le gouvernement se trouvera rapidement sous les coups des diables rouges.

La presse communiste officielle démontre que la social-démocratie, en tolérant Brüning, a ouvert la voie à Papen et que tolérer à moitié Papen accélère l’arrivée d’Hitler. C’est tout à fait vrai. Sur ce point, nous n’avons pas de divergence avec les staliniens. Mais cela signifie également que dans une période de crise sociale, la politique du réformisme frappe non seulement les masses, mais le réformisme lui-même. Et aujourd’hui, nous sommes arrivés à un moment critique de ce processus.

Hitler tolère Schleicher. La social-démocratie ne résiste pas à Papen. Si cette situation pouvait se consolider pour une longue durée, la social-démocratie deviendrait alors l’aile gauche du bonapartisme, laissant au fascisme le rôle d’aile droite. Théoriquement, il n’est pas exclu que la crise actuelle, sans précédent, du capitalisme allemand ne conduise pas à une solution décisive, c’est-à-dire qu’elle ne se termine ni par la victoire du prolétariat, ni par le triomphe de la contre-révolution fasciste. Si le Parti communiste poursuit sa politique d’ultimatisme borné et sauve, ainsi, la social-démocratie de l’écroulement inévitable ; si Hitler ne se décide pas, dans les jours qui suivent, à un coup d’Etat et provoque ainsi la décomposition inévitable de ses propres rangs ; si la conjoncture économique connaît une amélioration, avant que Schleicher ne soit tombé, dans ce cas, la combinaison du paragraphe 48 de la constitution de Weimar, de la Reichswehr, de la social-démocratie à moitié dans l’opposition et du fascisme lui aussi à moitié dans l’opposition, pourrait peut-être se maintenir (jusqu’à une nouvelle secousse sociale qui, dans tous les cas, ne saurait tarder).

Pour l’instant, nous sommes encore loin de cet heureux concours de circonstances qui nourrit les rêves de la social-démocratie. Il n’est en rien assuré. Même les staliniens semblent ne pas croire à la durée et à la stabilité du régime Papen Schleicher. Tout laisse penser que le triangle Wels-Schleicher-Hitler s’écroulera avant même qu’il ait eu le temps de se former.

Mais peut-être sera-t-il remplacé par la combinaison Wels-Hitler ? Selon Staline, ce sont des " jumeaux et non des antipodes ". Admettons que la social-démocratie, sans craindre la réaction de ses ouvriers, décide de vendre à Hitler sa tolérance. Mais le fascisme n’a nul besoin de cette marchandise : ce qu’il lui faut, c’est non pas la tolérance de la social-démocratie mais sa liquidation. Le gouvernement d’Hitler ne peut réaliser sa tâche qu’après avoir écrasé la résistance du prolétariat et liquidé les organes possibles de cette résistance. Telle est la fonction historique du fascisme. Les staliniens se limitent à une appréciation psychologique, ou plus précisément, morale des petits bourgeois lâches et avides qui dirigent la social-démocratie. Peut-on imaginer, disent-ils, que ces traîtres patentés se détacheront de la bourgeoisie fasciste et s’opposeront à elle ? Une telle méthode non dialectique a peu de chose en commun avec le marxisme, qui part non de la conscience que les gens ont d’eux-mêmes ni de ce qu’ils veulent, mais avant tout des conditions dans lesquelles ils sont placés et du changement de ces conditions.

La social-démocratie soutient le régime bourgeois non à cause des profits des magnats du charbon, du fer, mais à cause des revenus qu’elle possède en tant que parti, en la personne de son puissant et nombreux appareil. Certes, le fascisme ne menace en rien le régime bourgeois, au maintien duquel veille la social-démocratie. Mais le fascisme est une menace pour le rôle que joue la social-démocratie auprès du régime bourgeois et, par conséquent, pour les revenus que la social-démocratie reçoit en échange. Si les staliniens oublient cet aspect de l’affaire, la social-démocratie ne perd pas de vue un seul instant le danger mortel que représente pour elle - non pour la bourgeoisie, mais pour elle-même précisément - la victoire du fascisme.

Lorsque nous avons indiqué, il y a environ trois ans, que le point de départ de la prochaine crise en Autriche et en Allemagne serait, selon toute vraisemblance, l’antagonisme irréductible existant entre la social-démocratie et le fascisme ; lorsque sur cette base nous avons rejeté la théorie du social-fascisme qui, loin de mettre en évidence ce conflit imminent, le masquait au contraire ; lorsque nous avons annoncé que la social-démocratie, y compris une partie importante de son appareil, pouvait, par le cours des événements, être entraînée dans la lutte contre le fascisme et que cela créerait pour le Parti communiste une position de départ favorable pour une offensive ultérieure, un très grand nombre de communistes, non seulement des fonctionnaires stipendiés mais aussi des révolutionnaires tout à fait sincères, nous accusèrent d’idéaliser la social-démocratie. Il ne restait plus qu’à rester les bras croisés. Il est difficile de polémiquer avec des gens dont la pensée s’arrête là, où, pour un marxiste, le problème ne fait que commencer.

Au cours de discussions, j’ai parfois donné l’exemple suivant : la bourgeoisie juive dans la Russie tsariste constituait la partie la plus apeurée et la plus démoralisée de toute la bourgeoisie russe. Et pourtant, dans la mesure où les pogromes des Cent-Noirs bien que dirigés essentiellement contre les juifs pauvres, la touchaient également, elle se vit forcée d’avoir recours à l’autodéfense. Certes, elle n’a pas fait preuve dans ce domaine d’une bravoure remarquable. Mais avec ce danger suspendu au-dessus de leur tête, les bourgeois juifs libéraux récoltaient, par exemple, d’importantes sommes pour armer les étudiants et les ouvriers révolutionnaires. On assistait ainsi à un accord pratique temporaire envers les ouvriers les plus révolutionnaires, prêts à se battre les armes à la main et le groupe le plus terrorisé de la bourgeoisie, qui avait sombré dans le malheur.

L’année passée, j’écrivais que dans la lutte contre le fascisme, les communistes devaient être prêts à conclure un accord pratique non seulement avec le diable et sa grand-mère mais aussi avec Grzesinsky. Cette phrase fit le tour de la presse stalinienne mondiale : pouvait-on trouver une meilleure preuve du " social-fascisme " de l’opposition de gauche ? Certains camarades m’avaient prévenu : " Ils se saisiront de cette phrase. " Je leur répondis : " Cette phrase est écrite précisément pour qu’ils s’en saisissent. Qu’ils saisissent un fer rouge et s’y brûlent les doigts ! Il faut donner des leçons aux imbéciles. " Le cours de la lutte amena Von Papen à faire connaître la prison à Grzesinsky. Est-ce que cet épisode cadrait avec la théorie du social-fascisme et les prévisions de la bureaucratie stalinienne ? Non, il était en totale contradiction avec elles. Par contre, notre appréciation de la situation admettait tout à fait une telle éventualité et lui attribuait une place déterminée.

Mais la social-démocratie refusa le combat cette fois encore, nous répliquera un stalinien. Oui, elle le refusa. Celui qui croyait que la social-démocratie allait engager la lutte de façon indépendante, à l’initiative de ses dirigeants, et de plus, dans des conditions où le Parti communiste lui-même était incapable d’engager le combat, celui-là ne pouvait être que déçu. Nous n’espérions pas un tel miracle. Aussi, la social-démocratie ne pouvait-elle pas nous " décevoir ".

Nous croyons bien volontiers que Grzesinsky ne s’est pas transformé en tigre révolutionnaire. Toutefois, la situation où Grzesinsky, de sa forteresse, envoyait des détachements de policiers pour défendre la " démocratie " contre les ouvriers révolutionnaires, n’est-elle pas différente de celle où le sauveur bonapartiste du capitalisme envoya le même Grzesinsky en prison ? Et ne devons-nous pas apprécier et utiliser politiquement cette différence ?

Pour revenir à l’exemple donné ci-dessus, il n’est pas difficile de voir une différence entre le fabricant juif donnant un pourboire aux sergents tsaristes qui massacrent les grévistes de sa fabrique, et ce même fabricant qui donne secrètement l’argent aux grévistes d’hier pour acquérir des armes contre les organisateurs de pogromes. Le bourgeois reste un bourgeois. Mais un changement de situation entraîne un changement d’attitude. Les bolcheviks dirigeaient la grève contre le fabricant. Par la suite ils acceptaient de ce même fabricant de l’argent pour lutter contre les pogromes.

Tout ce que nous avons dit signifie-t-il que la social-démocratie dans son ensemble mènera la lutte contre le fascisme ? A cela nous répondons : une partie des fonctionnaires sociaux-démocrates passera sans aucun doute dans le camps fasciste ; une partie importante se cachera sous son lit le jour du danger. Et une bonne partie de la masse ouvrière ne participera pas à la lutte. Il est tout à fait impossible de prévoir quelle partie des ouvriers sociaux-démocrates sera entraînée dans la lutte, à quel moment précis et quelle partie de l’appareil elle entraînera à sa suite. Cela dépend d’un grand nombre de circonstances, y compris du mode d’action du Parti communiste. La politique de front unique a pour rôle de séparer ceux qui veulent lutter de ceux qui ne le veulent pas ; de pousser en avant ceux qui hésitent ; enfin, de compromettre les dirigeants capitulards aux yeux des ouvriers, et par là, d’augmenter la combativité de ces derniers.

Combien de temps a-t-on perdu, sans raison, absurdement, honteusement ! Et combien de choses pouvait-on faire, ne serait-ce que pendant ces deux dernières années ! Longtemps à l’avance il était clair que le capital monopolistique et son armée fasciste allaient, à coups de poing et de matraque, forcer la social-démocratie à prendre le chemin de l’opposition et de l’autodéfense. Il fallait révéler dans les faits à toute la classe ouvrière cette prévision, prendre l’initiative du front unique et la conserver à chaque nouvelle étape. Les cris et les hurlements étaient inutiles. On pouvait jouer gagnant à coup sûr. Il suffisait de formuler avec clarté et précision ce qu’allait inévitablement faire l’ennemi et développer un programme pratique de front unique sans exagérations ni vaines interpellations, mais également sans faiblesse ni concessions. Quelle place élevée occuperait aujourd’hui le Parti communiste allemand, s’il avait assimilé l’ABC de la politique léniniste et l’avait appliqué avec la fermeté nécessaire. 4. Les vingt et une erreurs de Thälmann

Au milieu de juillet, paraissait une brochure contenant les réponses de Thälmann à vingt et une questions d’ouvriers sociaux-démocrates sur la manière de créer le " front unique rouge ". La brochure commence par ces mots : " Le front unique antifasciste prend un essor puissant ! " Le 20 juillet, le Parti communiste appelait les ouvriers à une grève politique. L’appel ne trouva aucun écho. C’est ainsi qu’en l’espace de cinq jours fut révélé l’abîme qui séparait les beaux discours bureaucratiques de la réalité politique.

Le parti a obtenu aux élections du 31 juillet, 5 300 000 voix. En fêtant ce résultat comme une puissante victoire, le parti prouvait à quel point la défaite avait réduit ses espérances et ses prétentions. Au premier tour des élections présidentielles, le parti avait recueilli prés de 5 000 000 de voix. Il n’a ainsi gagné que 300 000 voix en quatre mois et demi, - et quels mois ! En mars, la presse communiste répétait inlassablement que le nombre de voix aurait été incomparablement plus grand s’il s’était agi des élections du Reichstag, des centaines de milliers de sympathisants considérant à l’occasion des élections présidentielles, qu’il était inutile de perdre son temps pour une démonstration " platonique ". Si l’on prend en considération ce commentaire de mars - et il le mérite -, il en résulte que le parti au cours de ses quatre derniers mois, n’a pour ainsi dire pas grandi.

En avril, la social-démocratie a élu Hindenburg qui, là-dessus, a exécuté un coup d’Etat directement dirigé contre elle. On pouvait penser que ce seul fait devait suffire à ébranler jusque dans ses fondements l’édifice du réformisme. Puis, vint la nouvelle aggravation de la crise avec toutes ses terribles conséquences. Enfin, le 20 juillet, à onze jours des élections, la social-démocratie s’est piteusement retirée, la queue entre les jambes, face au coup d’Etat du président du Reich qu’elle avait élu. Dans de telles périodes, les partis révolutionnaires connaissent une croissance fiévreuse. Quoi qu’elle entreprenne, la social-démocratie ne fait que rejeter les ouvriers, loin d’elle sur sa gauche. Au lieu d’avancer avec des bottes de sept lieues, le Parti communiste piétine, hésite, fait marche arrière et pour chaque pas en avant, fait un demi-pas en arrière. Si le parti pousse un cri de victoire, uniquement parce qu’il n’a pas perdu de voix le 31 juillet, cela signifie qu’il a définitivement perdu le sens des réalités.

Pour comprendre pourquoi et comment, dans des conditions extraordinairement favorables, ce parti révolutionnaire s’est condamné lui-même à une impuissance honteuse, il faut lire les réponses de Thälmann aux ouvriers sociaux-démocrates. C’est une tâche ennuyeuse et ingrate, mais qui peut permettre de comprendre ce qui se passe dans la tête des dirigeants staliniens.

Thälmann apporte plusieurs réponses contradictoires à la question : " Quelle appréciation les communistes portent-ils sur le gouvernement Papen ? " Il commence par indiquer le " danger d’une instauration immédiate de la dictature fasciste ". Elle n’existe donc pas encore ? Il parle d’une façon tout à fait pertinente, des membres du gouvernement comme des " représentants des capitalistes, des trusts, des généraux et des junkers ". Un instant plus tard, il dit en parlant de ce même gouvernement : " le cabinet fasciste " et conclut, en affirmant que " le gouvernement Papen s’est fixé comme objectif l’instauration immédiate de la dictature fasciste ".

En ignorant les différences sociales et politiques entre le bonapartisme, c’est-à-dire un régime d’ "union sacrée" fondée sur une dictature militaro-policière, et le fascisme, c’est-à-dire un régime de guerre civile ouverte contre le prolétariat, Thälmann se prive de toute possibilité de comprendre ce qui se passe sous ses yeux. Si le cabinet Papen est un cabinet fasciste, de quel " danger " fasciste peut-il encore être question ? Si les ouvriers croient Thälmann, lorsqu’il affirme que Papen s’est fixé comme objectif ( ! ) l’instauration d’une dictature fasciste, le parti passera à côté du conflit hautement probable entre Hitler et Papen-Schleicher, comme cela s’était produit dans le passé pour le conflit entre Papen et Otto Braun.

A la question : " Le Parti communiste envisage-t-il sincèrement le front unique ? ", Thälmann répond naturellement par l’affirmative et avance comme preuve le fait que les communistes n’entreprennent aucune démarche auprès d’Hindenburg et de Papen. " Non, nous posons le problème du combat, du combat contre tout le système, contre le capitalisme. Et c’est là le gage le plus sérieux de notre sincérité quant au front unique. " Thälmann ne comprend visiblement pas de quoi il est question. Les ouvriers sociaux-démocrates restent précisément des sociaux-démocrates, parce qu’ils croient toujours à la voix progressive, réformiste, de passage du capitalisme au socialisme. Comme ils savent que les communistes sont partisans du renversement révolutionnaire du capitalisme, les ouvriers sociaux-démocrates demandent : votre proposition de front unique est-elle sincère ? Et Thälmann réplique : bien sûr, nous sommes sincères, car il s’agit pour nous de renverser tout le système capitaliste.

Il va sans dire que nous ne cherchons pas à cacher quoi que ce soit aux ouvriers sociaux-démocrates. Mais dans chaque cas, il faut savoir jusqu’où il est possible d’aller et garder le sens des réalités politiques. N’importe quel propagandiste habile aurait répondu : " Vous misez tout sur la démocratie, nous, nous croyons que la révolution est la seule issue. Cependant, nous ne pouvons ni ne voulons faire la révolution sans vous. Hitler est aujourd’hui notre ennemi commun. Après avoir écrasé Hitler nous dresserons ensemble un bilan et nous envisagerons quelle suite réelle donner à notre action. "

Les interlocuteurs - aussi singulier que cela puisse paraître à première vue - non seulement font preuve d’indulgence l’égard de l’orateur, mais ils l’approuvent à plusieurs reprises. Le secret de cette indulgence réside dans le fait que les interlocuteurs de Thälmann non seulement appartiennent à l’Action antifasciste mais invitent également les ouvriers à donner leurs voix au Parti communiste allemand. Il s’agit d’anciens qui se sont ralliés au communisme. On ne peut qu’accueillir chaleureusement de telles recrues. Toutefois faire passer une explication avec des ouvriers qui ont rompu avec la social-démocratie, pour une explication avec les masses social-démocrates, traduit bien le caractère frauduleux de l’entreprise. Cette mascarade à bon marché est tout à fait caractéristique de l’ensemble de la politique actuelle de Thälmann et Cie.

Quoi qu’il en soit, les anciens sociaux-démocrates posent des questions qui touchent réellement les masses sociales-démocrates : " L’Action antifasciste est-elle une annexe du Parti communiste ? " " Non, répond Thälmann. La preuve ? L’Action antifasciste n’est pas une organisation mais un mouvement de masse. " Comme si ce n’était pas la tâche directe du Parti communiste que d’organiser le mouvement de masse. Mais le deuxième argument est encore meilleur : l’Action antifasciste serait au-dessus des partis, car (!) elle est dirigée contre l’Etat capitaliste : " Karl Marx déjà, tirant les leçons de la Commune de Paris, a mis au premier plan des tâches de la classe ouvrière, la destruction de l’appareil d’Etat bourgeois. " Oh ! quelle citation malheureuse ! Les sociaux-démocrates veulent - malgré Marx - perfectionner l’Etat bourgeois, non le détruire. Ce ne sont pas des communistes mais des réformistes. Malgré lui, Thälmann démontre précisément ce qu’il voulait réfuter : l’" Action antifasciste " est une filiale du parti. Visiblement, le dirigeant officiel du Parti communiste ne comprend ni la situation ni le mode de pensée politique de l’ouvrier social-démocrate. Il ne saisit pas la raison d’être du front unique. Chacune de ses phrases est une arme pour les dirigeants réformistes et rejette vers eux les ouvriers sociaux-démocrates.

Thälmann démontre l’impossibilité de toute action commune avec la social-démocratie de la manière suivante : " Par ailleurs, nous (?) devons clairement reconnaître que même si aujourd’hui la social-démocratie manifeste un semblant d’opposition, à aucun moment elle ne renoncera à ses propres projets de coalition, ni à l’idée de pactiser avec la bourgeoisie fasciste. " Même si cela était exact, il faudrait néanmoins le démontrer concrètement aux ouvriers sociaux-démocrates. Mais cela est faux. Même si les dirigeants sociaux-démocrates n’ont pas abandonné l’idée de conclure des pactes avec la bourgeoisie, la bourgeoisie fasciste, elle, refuse de pactiser avec la social-démocratie. Et ce fait peut être décisif pour le sort de la social-démocratie. Lors du passage du pouvoir de Papen à Hitler, la bourgeoisie ne pourra en aucune manière épargner le sort de la social-démocratie. La guerre civile a ses lois. La domination de la terreur fasciste ne peut que signifier la liquidation de la social-démocratie. Mussolini a commencé précisément ainsi, pour pouvoir écraser plus librement les ouvriers révolutionnaires. En tout cas, les " sociaux-fascistes " tiennent à leur peau. Voilà la politique la plus réaliste et en même temps la plus révolutionnaire dans ses conséquences.

Si, par contre, la social-démocratie ne se sépare " à aucun moment " de la bourgeoisie fasciste (bien que Matteoti se soit " séparé " de Mussolini), les ouvriers sociaux-démocrates qui veulent participer à l’Action antifasciste, ne doivent-ils pas quitter leur parti ? C’est une des questions posées. Thälmann réplique : " Il va de soi pour nous, communistes, que les ouvriers sociaux-démocrates ou membres de la Bannière du Reich peuvent participer à l’Action antifasciste, sans quitter nécessairement leur parti. " Et pour bien montrer qu’il est dépourvu de tout esprit sectaire, Thälmann poursuit : " Si vous la rejoignez par millions, en rangs serrés, nous vous accueillerons avec joie, même si, à notre avis, il existe encore une certaine confusion dans vos esprits sur certains points concernant l’appréciation du parti social-démocrate allemand. " Paroles d’or ! Nous considérons votre parti comme fasciste, vous le tenez pour démocratique mais ne nous disputons pas sur des détails ! Il suffit que vous veniez à nous " par millions ", sans abandonner votre parti fasciste. La " confusion sur certains points " ne saurait être un obstacle. Par contre, la confusion qui règne dans les esprits des bureaucrates tout-puissants est un obstacle, à chaque pas.

Pour approfondir la question, Thälmann ajoute : " Nous ne posons pas le problème de parti à parti mais à l’échelle de la classe. " Comme Seydewitz, Thälmann est prêt à renoncer aux intérêts du parti au nom des intérêts de la classe. Malheureusement, pour un marxiste une telle position ne peut exister. Si son programme n’était pas l’expression scientifique des intérêts de la classe ouvrière, le parti ne vaudrait pas un centime.

Mis à part cette grossière erreur de principe, les paroles de Thälmann contiennent également une absurdité pratique. Comment peut-on ne pas poser la question " de parti à parti ", quand c’est là précisément le fond de la question ? Des millions d’ouvriers suivent la social-démocratie. D’autres millions, le Parti communiste. A la question des ouvriers sociaux-démocrates : " Comment arriver à des actions communes entre votre parti et notre parti contre le fascisme ? ", Thälmann répond " à l’échelle de la classe " et non " à l’échelle des partis " : " Rejoignez-nous par millions ! " N’est-ce pas là un bien triste bavardage ? " Nous, communistes, poursuit Thälmann, nous ne voulons pas l’unité à n’importe quel prix. Nous ne pouvons, dans l’intérêt de l’unité avec la social-démocratie, abandonner le contenu de classe de notre politique... et renoncer aux grèves, aux luttes des chômeurs, aux actions des locataires et à l’autodéfense révolutionnaire des masses. " Il substitue à un accord sur des actions pratiques précises l’unité absurde avec la social-démocratie. Au nom de la nécessité de l’assaut révolutionnaire, il justifie le refus de mener aujourd’hui des actions communes de grèves et d’autodéfense. Celui qui réussira à faire rimer entre elles les pensées de Thälmann, mérite un prix.

Les auditeurs insistent : " Est-ce qu’une alliance du Parti communiste et du Parti social-démocrate pour lutter contre le gouvernement Papen et le fascisme est possible ? " Thälmann mentionne deux ou trois faits pour prouver que la social-démocratie ne lutte pas contre le fascisme et poursuit :

" Tout ( ! !) membre du parti social-démocrate nous donne raison (?), lorsque nous affirmons qu’une alliance entre le Parti communiste et le Parti social-démocrate est impossible sur la base de ces faits, mais aussi (!) pour des raisons de principe (!). " Le bureaucrate tient une nouvelle fois pour démontré ce qui précisément doit l’être. L’ultimatisme devient particulièrement ridicule quand, à la question du front unique avec des organisations qui comptent des millions d’ouvriers, Thälmann répond : les sociaux-démocrates doivent au moins reconnaître qu’un accord avec leur parti est impossible parce que c’est un parti fasciste. Est-il possible de rendre un plus grand service à Leipart et à Wels ?

" Nous, communistes, qui ne voulons rien avoir de commun avec les dirigeants du parti social-démocrate, expliquons inlassablement que nous sommes prêts, à chaque instant, à mener la lutte antifasciste avec les camarades sociaux-démocrates et de la Bannière du Reich ainsi qu’avec les organisations de base (?) qui veulent lutter. " Où finissent les organisations de base ? Et que faire si les organisations de base se soumettent à la discipline des instances supérieures et proposent de négocier d’abord avec ces dernières ? Enfin, il existe entre les organisations de base et les instances supérieures des étages intermédiaires. Peut-on prévoir où passera la ligne de partage entre ceux qui veulent lutter et ceux qui refusent le combat ? Cela ne peut être décidé que dans la pratique et non à priori. Quel sens peut-il y avoir à se lier soi-même les pieds et les mains ?

Un compte rendu du Rote Fahne du 29 juillet, consacré aux meetings de la Bannière du Reich, cite ces paroles remarquables d’un dirigeant de section sociale-démocrate : " Aujourd’hui, les masses aspirent à un front unique antifasciste. Si les dirigeants n’en tiennent pas compte, je me rallierai au front unique par-dessus eux. " La feuille communiste rapporte ces paroles sans commentaire. Pourtant, elles donnent la clé de toute la tactique de front unique. Ce social-démocrate veut lutter avec les communistes contre les fascistes. Il doute déjà de la bonne volonté de ses dirigeants. Si les dirigeants s’y refusent, dit-il, je passerai par-dessus eux. Des douzaines, des centaines, des milliers, des millions de sociaux-démocrates sont dans cet état d’esprit. La tâche du Parti communiste est de leur montrer dans les faits si les dirigeants sociaux-démocrates veulent réellement lutter ou non. Et cela ne peut être démontré qu’au travers de l’expérience, d’une expérience nouvelle dans une situation nouvelle. Cette expérience ne se fera pas en un instant, Il faut mettre à l’épreuve les dirigeants sociaux-démocrates dans l’entreprise et à l’atelier, à la ville et à la campagne, dans tout le pays, aujourd’hui et demain. Il faut réitérer sa proposition, la présenter sous une forme nouvelle, d’un point de vue neuf, adapté à la situation nouvelle.

Mais Thälmann ne veut pas. Sur la base des " différences de principe que nous avons indiquées, entre le Parti communiste et le Parti social-démocrate, nous rejetons toute négociation avec le sommet du Parti social-démocrate ". Cet argument mérite d’être noté, Thälmann le reprend plusieurs fois. Mais s’il n’y avait pas d’" opposition de principe ", il n’y aurait pas deux partis. Et s’il n’y avait pas deux partis, la question du front unique ne se poserait pas. Thälmann veut démontrer trop de choses. Mieux vaut moins mais mieux.

La création de l’opposition syndicale rouge (RGO) ne signifie-t-elle pas " une scission au sein de la classe ouvrière organisée " ? demandent les ouvriers. Non, réplique Thälmann, qui cite à l’appui la lettre d’Engels de 1895 sur les philanthropes esthètes et sentimentaux. Qui souffle si perfidement des citations à Thälmann ? Le RGO aurait été créé dans un esprit d’unité et non de division. De plus, les ouvriers ne devraient en aucun cas quitter leur syndicat pour entrer dans l’opposition syndicale rouge. Au contraire, il serait préférable que les membres du RGO restent dans les syndicats pour y mener un travail oppositionnel. Les paroles de Thälmann doivent sonner de façon très convaincante pour les communistes qui se sont fixé pour tâche de lutter contre la direction sociale-démocrate. Mais en tant que réponse aux ouvriers sociaux-démocrates, soucieux de l’unité syndicale, les paroles de Thälmann doivent sonner comme un sarcasme. Pourquoi avez-vous abandonné nos syndicats et vous êtes-vous organisés séparément ? demandent les ouvriers sociaux-démocrates. Si vous voulez entrer dans notre organisation indépendante pour lutter contre la direction sociale-démocrate, nous ne vous demandons pas de quitter les syndicats, leur répond Thälmann. Une réponse qui frappe au point sensible. " La démocratie existe-t-elle à l’intérieur du Parti communiste allemand ? ", demandent les ouvriers passant à un autre thème. Thälmann répond par l’affirmative. Et pour cause ? Mais immédiatement il poursuit de façon tout à fait inattendue : " Dans la légalité comme dans l’illégalité, surtout dans cette dernière, le parti doit se préserver des mouchards, des provocateurs et des agents envoyés par la police. " Cette digression n’est pas due au hasard. La doctrine toute récente, développée dans la brochure d’un mystérieux Büchner, justifie le rejet de la démocratie dans l’intérêt de la lutte contre les espions. Celui qui proteste contre la toute-puissance de la bureaucratie stalinienne, doit être au moins tenu pour suspect. Les agents de police et les provocateurs de tous les pays sont enthousiasmés pur cette théorie. Ils aboieront plus fort que tous les autres contre les oppositionnels, ce qui détournera l’attention d’eux-même et leur permettra de pêcher en eau trouble.

L’épanouissement de la démocratie est également prouvé, selon Thälmann, par le fait que les problèmes sont traités par " les congrès mondiaux et les conférences du Comité exécutif de l’Internationale communiste ". L’orateur oublie de mentionner la date du dernier congrès mondial. Nous pouvons la lui rappeler : juillet 1928, il y a plus de quatre ans. Depuis, apparemment, aucune question digne d’attention n’a surgi. Pour quelle raison, soit dit en passant, Thälmann ne convoque-t-il pas un congrès extraordinaire du parti, pour résoudre les problèmes dont dépend le sort du prolétariat allemand ? Certainement pas par excès de démocratie dans le parti, n’est-ce pas ?

Et les pages se succèdent. Thälmann répond à vingt et une questions. Chaque réponse est une erreur. Au total, vingt et une erreurs, sans compter les petites erreurs et celles qui sont secondaires. Et elles sont nombreuses.

Thälmann raconte que les bolcheviks auraient rompu avec les mencheviks dès 1903. En fait, la scission n’eut lieu qu’en 1912. Ce qui n’empêcha pas que la révolution de février 1917 trouva dans une grande partie du pays les organisations bolcheviques et mencheviques unies. En avril encore, Staline était partisan de la fusion entre les bolcheviks et le parti de Tseretelli, non du front unique, mais de la fusion des deux partis. Seule l’arrivée de Lénine permit de l’éviter.

Thälmann déclare que les bolcheviks ont dissous l’Assemblée constituante en 1917. En fait, cela eut lieu début 1918. Thälmann n’est vraiment pas familiarisé avec l’histoire de la Révolution russe ni avec celle du Parti bolchevique.

Mais il est beaucoup plus grave qu’il ne comprenne pas les fondements de la tactique bolchevique. Dans ses articles " théoriques ", il ose même contester le fait que les bolcheviks ont conclu un accord avec les mencheviks et les socialistes révolutionnaires contre Kornilov. A l’appui de ses dires, il donne des citations soufflées par on ne sait qui, et qui n’ont rien à voir à l’affaire. Il oublie de répondre aux questions. N’y avait-il pas dans tout le pays, pendant le putsch de Kornilov, des comités de défense populaire ? Ont-ils dirigé la lutte contre Kornilov ? Est-ce que les représentants des bolcheviks, des mencheviks et des socialistes révolutionnaires appartenaient à ces comités ? Oui, oui, oui. Les mencheviks et les socialistes révolutionnaires étaient-ils alors au pouvoir ? Persécutaient-ils les bolcheviks en tant qu’agents de l’état-major allemand ? Les bolcheviks étaient-ils alors par milliers dans les prisons ? Lénine se cachait-il dans la clandestinité ? Oui, oui, oui. Quelles citations peuvent réfuter ces faits historiques ?

Thälmann peut se référer à Manouilsky, Lozovsky et Staline (si ce dernier ouvre la bouche). Mais qu’il laisse en paix le léninisme et l’histoire de la Révolution d’octobre, c’est pour lui un livre sept fois scellé.

En conclusion, il nous faut encore soulever un autre problème très important, qui concerne le traité de Versailles. Les ouvriers sociaux-démocrates demandent si le Parti communiste ne fait pas des concessions politiques au national-socialisme. Dans sa réponse, Thälmann continue de défendre le mot d’ordre de libération nationale et le place sur le même plan que le mot d’ordre de libération sociale. Les réparations - ou ce qui en reste aujourd’hui - sont pour Thälmann tout aussi importantes que la propriété privée des moyens de production. Cette politique est comme faite exprès pour détourner l’attention des ouvriers des problèmes fondamentaux, pour affaiblir la lutte contre le capitalisme et pour les contraindre à chercher l’ennemi principal et la cause première de leur misère hors des frontières. En fait, aujourd’hui plus qu’hier, " l’ennemi principal est dans notre propre pays " ! Von Schleicher a exprimé cette idée encore plus grossièrement : il faut avant tout, expliqua-t-il le 26 juillet à la radio, " en finir avec ces chiens de l’intérieur " ! Cette formule de soldat est excellente. Nous la reprenons volontiers. Tous les communistes devraient la faire leur. Quand les nazis détournent l’attention sur Versailles, les ouvriers révolutionnaires doivent répliquer avec les paroles de Schleicher : non, nous devons d’abord en finir avec ces chiens de l’intérieur ! 5. La politique de Staline-Thälmann en pratique

C’est dans les instants critiques, lorsque des décisions de grande portée doivent être prises, que la tactique doit se vérifier. La force du bolchevisme résidait dans le fait que ses mots d’ordre et ses méthodes se trouvaient vérifiés, lorsque les événements exigeaient des décisions hardies. Quelle valeur peuvent avoir des principes qu’il faut abandonner dès que la situation devient critique ?

La politique réaliste s’appuie sur le développement naturel de la lutte des classes. La politique sectaire essaie d’imposer à la lutte des classes des règles artificielles. Une situation révolutionnaire implique une extrême accentuation de la lutte des classes. C’est précisément pour cette raison que, dans une situation révolutionnaire, la politique réaliste des marxistes exerce une puissante force d’attraction sur les masses. Inversement, la politique sectaire a d’autant moins de force que la pression des événements est plus grande. Les blanquistes et les proudhoniens, pris au dépourvu par le mouvement de la Commune de Paris, firent le contraire de ce qu’ils avaient toujours prêché. Pendant la Révolution russe, les anarchistes se voyaient toujours forcés de reconnaître les Soviets comme les organes du pouvoir, etc.

L’Internationale communiste s’appuie sur les masses qui, dans le passé ont été gagnées au marxisme et que l’autorité de la Révolution d’octobre a soudées. Mais la politique de la fraction stalinienne actuellement à la direction cherche à régir la lutte des classes, au lieu de lui donner une expression politique. Telle est l’essence du bureaucratisme et par là il rejoint le sectarisme, dont il se distingue nettement par d’autres traits. Grâce à un appareil puissant, grâce aux moyens matériels de l’Etat soviétique et à l’autorité de la Révolution d’octobre, la bureaucratie stalinienne a pu, dans des périodes de calme relatif, imposer à l’avant-garde du prolétariat des maximes artificielles de conduite. Mais, dans la mesure où la lutte des classes se concentre dans la guerre civile, les ordres bureaucratiques entrent toujours plus fréquemment en conflit avec la dure réalité. Les tournants brusques de la situation réelle déconcertent facilement la bureaucratie orgueilleuse et vaniteuse. Quand elle ne peut pas commander, elle capitule. La politique du Comité central Thälmannien durant les derniers mois sera un jour étudiée comme l’exemple de la confusion la plus pitoyable et la plus honteuse.

Depuis la " troisième période ", le fait qu’il ne saurait être question d’accord avec la social-démocratie, avait valeur de dogme absolu. Il était non seulement inadmissible de prendre soi-même l’initiative du front unique, comme les IIIe et IVe Congrès l’avaient enseigné, mais il fallait également rejeter toute proposition d’actions communes, venant de la social-démocratie. Les dirigeants réformistes étaient " suffisamment démasqués ". L’expérience passée suffisait. Au lieu de s’occuper de politique, il fallait enseigner l’histoire aux masses. Adresser des propositions aux réformistes, impliquait que l’on admettait qu’ils étaient capables de lutter. Rien que cela, c’était déjà du social-fascisme. C’est cette mélodie assourdissante qu’a déversée pendant les trois ou quatre dernières années l’orgue de Barbarie ultra-gauche. Et voilà que le 22 juin, la fraction communiste au Parlement de Prusse proposa à la surprise générale, et à la sienne propre, un accord avec la social-démocratie et même avec le centre. La même chose s’est répétée en Hesse. Face au danger de voir la présidence du Parlement tomber entre les mains des nazis, tous les sacro-saints principes furent envoyés au diable. Est-ce étonnant ? N’est-ce pas affligeant ?

Mais il n’est pas difficile d’expliquer ce salto mortale. Il est bien connu qu’un grand nombre de libéraux et de radicaux superficiels plaisantent toute leur vie sur la religion et les puissances célestes, pour finalement, face à la mort ou lors d’une grave maladie, appeler le prêtre. Il en est de même en politique. La moelle du centrisme est l’opportunisme. Sous l’influence des circonstances extérieures (tradition, pression des masses, concurrence politique) le centrisme se voit forcé, à certaines périodes, de faire parade de gauchisme. Il doit pour cela se maîtriser et faire violence à sa nature politique. En se talonnant lui-même de toutes ses forces, il atteint souvent la limite extrême du gauchisme formel. Mais dès qu’un danger sérieux menace, la véritable nature du centrisme refait surface. Dans une question aussi décisive que la défense de l’Union soviétique, la bureaucratie stalinienne s’est toujours reposée beaucoup plus sur les pacifistes bourgeois, les bureaucrates syndicaux anglais et les radicaux français, que sur le mouvement révolutionnaire du prolétariat. A l’approche du moindre danger extérieur, les staliniens sacrifiaient immédiatement leur phraséologie ultra-gauche, mais aussi les intérêts vitaux de la révolution internationale, au nom de l’amitié avec des " amis " aussi faux et peu sûrs que les avocats, les écrivains et les simples beaux parleurs de salon. Front unique par en haut ? En aucun cas ! Mais en même temps, Münzenberg, le haut commissaire aux affaires louches, s’accroche aux basques des bavards libéraux de toutes sortes et des scribouillards radicaux, " pour la défense de l’URSS ".

La bureaucratie stalinienne d’Allemagne, comme celle de tous les autres pays, à l’exception de celle de l’URSS, est extrêmement mécontente de la manière compromettante dont Barbusse dirige les affaires du congrès contre la guerre. Dans ce domaine, Thälmann, Foster et Cie préféreraient être plus radicaux. Toutefois, pour leurs propres affaires nationales, chacun d’entre eux agit suivant le même schéma que les autorités de Moscou : à l’approche d’un danger sérieux, ils abandonnent leur gauchisme vaniteux et contrefait, et révèlent leur véritable nature opportuniste.

L’initiative de la fraction communiste au Landtag était-elle en soi fausse et inadmissible ? Nous ne le pensons pas. Les bolcheviks en 1917 ont à plusieurs reprises fait la proposition suivante aux mencheviks et aux socialistes révolutionnaires : " Prenez le pouvoir, nous vous soutiendrons contre la bourgeoisie, si elle offre une quelconque résistance. " Certains compromis sont acceptables, dans certaines conditions ils sont nécessaires. Cela dépend de l’objectif que l’on s’est fixé, de la manière dont le compromis est perçu par les masses et de ses limites. Limiter le compromis au Landtag ou au Reichstag, considérer comme un but en soi le fait qu’un social-démocrate ou un catholique devienne président à la place d’un fasciste, revient à tomber entièrement dans le crétinisme parlementaire. La situation est tout autre lorsque le parti se fixe pour tâche la lutte systématique et méthodique pour gagner les ouvriers sociaux-démocrates sur la base du front unique. Dans ce cas, l’accord au parlement contre la prise de la présidence par les fascistes aurait fait partie intégrante d’un accord extra-parlementaire pour la lutte contre le fascisme. Il va de soi que le Parti communiste préférerait résoudre une bonne fois pour toutes le problème au niveau extra-parlementaire. Il ne suffit pas de préférer, quand les forces font défaut. Les ouvriers sociaux-démocrates ont montré qu’ils croyaient à la force magique du vote du 31 juillet. Il faut partir de là. Les erreurs antérieures du Parti communiste (référendum en Prusse, etc.) ont considérablement facilité aux dirigeants réformistes le sabotage du front unique. Un accord technique au parlement, ou même la seule proposition d’un tel accord, doit aider le Parti communiste à se laver de l’accusation de collaborer avec les fascistes contre la social-démocratie. Ce n’est pas une action en soi, mais une action qui, fondamentalement, doit ouvrir la voie à un accord de combat ou, du moins, la lutte pour un tel accord les organisations de masse.

Il est clair que ces orientations sont différentes. La lutte avec les organisations sociales-démocrates peut et en se développant, prendre un caractère révolutionnaire. Il faut également envisager la possibilité de se rapprocher, dans certaines circonstances, des masses sociales-démocrates par des accords parlementaires au sommet. Mais pour un bolchevik, ce ne peut être qu’un droit d’entrée. La bureaucratie stalinienne agit de manière inverse : non seulement elle repousse tout accord de lutte mais, ce qui est pire, sabote de façon malveillante tout accord apparu à la base. En même temps, elle propose une alliance parlementaire aux députés sociaux-démocrates. Ainsi, au moment du danger, elle explique que sa propre théorie et sa pratique ultra-gauches ne valent rien, et elle les remplace non par la politique du marxisme révolutionnaire mais par une alliance parlementaire sans principe, sur la base du plus " petit commun dénominateur ".

On nous répondra que les épisodes prussiens et hessois étaient une erreur des députés que le Comité central a redressées. Mais en premier lieu, comme une telle décision, si importante du point de vue des principes, n’aurait pas dû être prise en dehors du Comité central, la faute retombe entièrement sur le Comité central ; deuxièmement, comment expliquer que la politique " d’acier ", " conséquente ", " bolchevique " ait, dans un instant critique, après des mois de cris et de tapage, de polémiques, d’injures et d’exclusions, fait place à une " erreur " opportuniste ?

Mais l’affaire ne se limite pas au Landtag. Thälmann et Remmele se sont tout simplement reniés eux-mêmes et leur école de pensée, sur une question beaucoup plus significative plus importante. Le 20 juillet au soir, le Comité central du Parti communiste rédigeait la résolution suivante :

" Le Parti communiste demande publiquement, devant le prolétariat, au parti social-démocrate, à l’ADGB [2] et à l’Afa-bund [3] s’ils sont prêts à lancer en commun avec le Parti communiste, la grève générale pour les revendications du prolétariat. " Le Comité central publia cette résolution si importante et si inattendue dans ses circulaires du 26 juillet sans y ajouter le moindre commentaire. Est-il possible de porter un jugement plus négatif sur l’ensemble de la politique menée jusqu’à présent ? La veille encore, il était considéré comme social-fasciste et contre-révolutionnaire de s’adresser à la direction sociale démocrate avec une proposition d’actions communes. Sur cette base, on avait exclu des communistes et mené la lutte contre le " trotskysme ". Comment ce Comité central pouvait-il brusquement, le 26 juillet au soir, adorer ce qu’il avait brûlé un jour auparavant ? Dans quelle situation tragique la bureaucratie a-t-elle placé le parti, si le Comité central ose se présenter devant lui avec sa résolution surprenante, sans s’expliquer ni se justifier.

De tels tournants sont la pierre de touche d’une politique. De fait, le Comité central du Parti communiste allemand a, le 20 juillet au soir, expliqué au monde entier : " Notre politique jusqu’à aujourd’hui ne valait rien. " Un aveu certes involontaire, mais tout à fait juste. Malheureusement, cette proposition du 20 juillet, qui annulait la politique antérieure, ne pouvait en aucun cas avoir un résultat positif. Un appel aux sommets dirigeants - indépendamment de leur réponse - ne peut avoir de signification révolutionnaire que s’il a été préparé à la base, c’est-à-dire s’il s’appuie sur toute une politique. Or la bureaucratie stalinienne répète quotidiennement aux ouvriers sociaux-démocrates : " Nous, communistes, refusons toute action commune avec les dirigeants du Parti social-démocrate. " (Cf. " la réponse " de Thälmann.) La proposition non préparée, non motivée et inattendue du 20 juillet a eu pour seul effet de mettre à nu la direction communiste, en révélant son inconséquence, sa légèreté, sa tendance à la panique et aux sursauts aventuristes.

La politique de la bureaucratie centriste aide à chaque pas ses adversaires et ses ennemis. Et, quand sous la pression puis des événements, quelques centaines de milliers d’ouvriers sous le drapeau du communisme, cela se produit malgré la politique de Staline-Thälmann. C’est précisément pour cette raison que le parti n’est pas sûr du lendemain. 6. Que dit-on à Prague du front unique ?

" Lorsqu’en 1926 l’Internationale communiste conclut un front unique avec les dirigeants sociaux-démocrates, écrivait l’organe central du Parti communiste tchécoslovaque, Rude Pravo, le 27 février de cette année, soit-disant sous la plume " d’un correspondant ouvrier à l’usine ", il le fit pour les démasquer devant les masses, et à l’époque, Trotsky y était farouchement opposé. Mais aujourd’hui, alors que la social-démocratie est discréditée par ses innombrables trahisons des luttes ouvrières, Trotsky propose le front unique avec ses dirigeants. Trotsky est aujourd’hui contre le comité anglo-russe de 1926, mais pour un comité anglo-russe de 1932."

Ces lignes nous font toucher le fond de la question. En 1926, l’Internationale communiste s’efforçait de " démasquer " les dirigeants réformistes au moyen de la politique de front unique et c’était tout à fait correct. Mais depuis ce temps-là, la social-démocratie s’est " discréditée ". Aux yeux de qui ? Elle regroupe toujours un plus grand nombre d’ouvriers que le Parti communiste. C’est regrettable, mais c’est comme ça. On peut donc considérer que les dirigeants réformistes n’ont toujours pas été démasqués. Si la méthode de front unique était bonne en 1926, pourquoi serait-elle mauvaise en 1932 ? " Trotsky est pour un comité anglo-russe en 1932, mais contre le comité anglo-russe de 1926. " En 1926, le front unique fut conclu uniquement au sommet, entre les dirigeants des syndicats soviétiques et ceux des trade-unions, non pour développer des actions pratiques communes alors que les masses étaient séparées par des frontières et par leur situation sociale, mais sur la base d’une " plate-forme " de relations diplomatiques amicales, avec une nette déviation pacifiste. Au moment de la grève des mineurs puis de la grève générale, le comité anglo-russe ne put même pas se réunir car les " alliés " tiraient chacun dans une direction opposée : les syndicalistes soviétiques s’efforçaient d’aider la grève, les trade-unionistes de briser les grévistes. Des sommes importantes recueillies par les ouvriers russes furent rejetées par le conseil général comme étant de " l’argent maudit ". Ce n’est que lorsque la grève fut définitivement trahie et brisée que le comité anglo-russe se réunit pour un banquet traditionnel où l’on échangea des phrases creuses. La politique du comité anglo-russe servit ainsi à dissimuler aux masses ouvrières les briseurs de grève réformistes.

Aujourd’hui, il s’agit de tout autre chose. En Allemagne, les ouvriers, sociaux-démocrates et communistes, sont dans la même situation, face à un seul et même ennemi. Ils sont mélangés dans les entreprises, dans les syndicats, dans les organisation de sécurité sociale, etc. Il ne s’agit pas d’une " plate-forme " purement verbale entre les dirigeants mais de tâches tout à fait concrètes, qui doivent entraîner directement les organisations de masse dans la lutte.

La politique de front unique à l’échelle nationale est dix fois plus difficile qu’à l’échelle locale. La politique de front unique à l’échelle internationale est cent fois plus difficile qu’à l’échelle nationale. S’unir avec les réformistes britanniques sur un mot d’ordre tel que la " défense de l’URSS " ou la " défense de la révolution chinoise " revient à écrire avec de la fumée sur les nuages. En Allemagne, les organisations ouvrières, y compris sociales-démocrates, sont directement menacées d’écrasement. Il serait illusoire d’attendre de la social-démocratie qu’elle lutte contre la bourgeoisie allemande pour défendre l’URSS. Mais il est tout à fait possible d’attendre de la social-démocratie qu’elle lutte pour défendre ses mandats, ses réunions, ses journaux, ses caisses et, enfin, sa propre tête.

Toutefois, même en Allemagne, il n’est pas du tout recommandé d’adopter une attitude fétichiste à l’égard du front unique. Un accord reste un accord. Il est maintenu tant qu’il sert l’objectif pratique pour lequel il a été conclu. Si les dirigeants réformistes commencent à freiner ou à saboter le mouvement, les communistes doivent toujours se demander : n’est-il pas temps de rompre l’accord et d’entraîner désormais les masses sous notre propre drapeau ? Une telle politique n’est pas facile. Mais qui a dit que conduire le prolétariat à la victoire était une tâche facile ? En opposant 1926 à 1932, Rude Pravo ne fait que révéler son incompréhension aussi bien de ce qui s’est passé il y a six ans, que de ce qui se produit actuellement.

L’exemple que j’ai donné de l’accord des bolcheviks avec mencheviks et les socialistes révolutionnaires contre Kornilov retient également l’attention du " correspondant ouvrier " d’une usine imaginaire. " A cette époque, écrit-il, Kerensky lutta réellement, durant un laps de temps déterminé, contre Kornilov et aida le prolétariat à écraser Kornilov. Même un enfant en bas âge voit qu’actuellement la social-démocratie ne lutte pas contre le fascisme. " Thälmann qui n’est pourtant pas un " enfant en bas âge ", affirme que les bolcheviks russes n’ont jamais passé d’accord avec les mencheviks et les socialistes révolutionnaires contre Kornilov. Rude Pravo, comme on peut le voir, choisit une autre voie. Il ne nie pas l’accord. Mais, à son avis, l’accord était justifié par le fait que Kerensky luttait réellement contre Kornilov, à la différence de la social-démocratie qui ouvre au fascisme le chemin du pouvoir. L’idéalisation qui est faite ici de Kerensky, est tout à fait inattendue. Quand Kerensky commença-t-il à lutter contre Kornilov ? A l’instant précis où Kornilov brandit son sabre de cosaque au-dessus de la tête de Kerensky, c’est-à-dire le 26 août 1917 au soir. La veille encore, Kerensky complotait directement avec Kornilov pour écraser les ouvriers et les soldats de Petrograd. Si Kerensky commença à lutter contre Kornilov ou, plus exactement, ne s’opposa pas pendant un certain temps à la lutte contre Kornilov, c’est uniquement parce que les bolcheviks ne lui laissaient pas d’autre issue. Le fait que Kornilov et Kerensky, deux conspirateurs, rompent l’un avec l’autre et entrent en conflit ouvert, fut, jusqu’à un certain point, une surprise. Mais on pouvait et on devait prévoir, ne serait-ce que sur la base de l’expérience italienne et polonaise, que le fascisme allemand et la social-démocratie allaient entrer en conflit. Pourquoi serait-il acceptable de conclure un accord avec Kerensky contre Kornilov et interdire de faire de la propagande, de défendre, de soutenir et de préparer un accord avec les organisations de masses sociales-démocrates, contre le fascisme ? Pourquoi faut-il saboter de tels accords partout où ils se forment ? Car c’est précisément de cette manière qu’agissent Thälmann et Cie.

Rude Pravo s’est naturellement emparé avidement de mes paroles sur le fait que l’on pouvait conclure un accord pour des actions militantes avec le diable en personne, sa grand-mère et avec Noske, Grzesinsky. " Regardez, ouvriers communistes, écrit le journal, vous devez, ainsi passer un accord avec Grzesinsky qui a fusillé tant de vos camarades de combat. Discutez avec lui comment lutter en commun contre les fascistes, avec qui il siège à des banquets et dans les conseils d’administration des usines... " Tout le problème est déplacé sur le terrain d’un sentimentalisme artificiel. Cet argument est digne d’un anarchiste, d’un vieux socialiste révolutionnaire russe de gauche, d’un " pacifiste révolutionnaire " ou de Münzenberg lui-même. Mais il n’y a pas trace de marxisme.

Est-il exact que Grzesinsky soit avant tout le bourreau des ouvriers ? Indiscutablement, oui. Mais Kerensky n’était-il pas bourreau des ouvriers et des paysans à une échelle encore plus grande que Grzesinsky ? Et pourtant Rude Pravo approuve après coup l’accord pratique avec Kerensky.

Soutenir le bourreau dans son œuvre dirigée contre les ouvriers est un crime et même une trahison : l’alliance de Staline avec Tchang Kaï-chek en est une. Mais si, demain, ce bourreau du peuple chinois se trouvait en guerre contre les japonais, des accords pratiques de combat entre ouvriers chinois et le bourreau Tchang Kaï-chek seraient non seulement admissibles mais obligatoires.

Grzesinsky a-t-il siégé à des banquets en compagnie des dirigeants fascistes ? Je n’en sais rien, mais je l’admets tout à fait. Toutefois, Grzesinsky a dû par la suite séjourner dans une prison berlinoise, non pas au nom du socialisme, naturellement, mais parce qu’il ne voulait pas céder sa place au soleil aux bonapartistes et aux fascistes. Si le Parti communiste avait déclaré ouvertement, ne serait-ce qu’il y a un an : nous sommes prêts à lutter contre les bandits fascistes, même avec Grzesinsky ; si de cette formule il avait fait un mot d’ordre de lutte s’il l’avait développée dans ses discours et ses articles et l’avait fait pénétrer profondément dans les masses, Grzesinsky n’aurait pas pu en juillet justifier sa capitulation devant les ouvriers en se référant au sabotage du Parti communiste. Il lui aurait fallu soit s’engager encore plus dans la lutte, soit se compromettre définitivement aux yeux de ses propres ouvriers. N’est-ce pas clair ?

Certes, même si Grzesinsky s’était vu entraîner dans la lutte par la logique de sa propre situation ou par la pression des masses, il serait demeuré un allié extrêmement peu sûr et déloyal. Il n’aurait pensé qu’à passer au plus vite de la lutte plus ou moins réelle à un accord avec les capitalistes. Mais les masses, mêmes sociales-démocrates, une fois mises en mouvement, ne s’arrêtent pas aussi facilement que leur président-policier que l’on a offensé. Leur rapprochement dans la lutte avec les ouvriers communistes aurait permis aux dirigeants du Parti communiste d’exercer une influence beaucoup plus étendue sur les ouvriers sociaux-démocrates, surtout face à un danger commun. C’est là l’objectif final du front unique.

Seuls des centristes invertébrés comme ceux du SAP peuvent réduire toute la politique du prolétariat à des accords avec les organisations réformistes ou, ce qui est pire, au mot d’ordre abstrait d’" unité ". Pour un marxiste, la politique de front unique n’est qu’une des méthodes utilisées au cours de la lutte des classes. Dans certaines conditions, cette méthode ne vaut rien : il serait tout à fait absurde d’essayer de conclure un accord avec les réformistes pour faire la révolution socialiste. Mais il y a des situations où le refus du front unique risque de coûter cher au parti révolutionnaire pour de nombreuses années. Telle est la situation en Allemagne à l’heure actuelle.

La politique de front unique présente les plus grands dangers et difficultés lorsqu’elle est appliquée, comme nous l’avons indiqué ci-dessus, à l’échelle internationale, où il est plus difficile de formuler des tâches pratiques et d’organiser le contrôle des masses. C’est avant tout le cas de la lutte contre la guerre. Les chances d’actions communes sont très réduites et les possibilités des réformistes et des pacifistes de se dérober et de nous tromper sont beaucoup plus grandes. Par là, nous ne voulons pas dire qu’à ce niveau la politique de front unique est exclue.

Au contraire, nous avons demandé que l’Internationale communiste s’adresse directement à la IIe Internationale et à celle d’Amsterdam avec la proposition d’organiser un congrès commun contre la guerre. La tâche de l’Internationale communiste dans cette affaire aurait consisté à élaborer les engagements les plus concrets possibles par rapport aux différents pays et situations. Si la social-démocratie avait été obligée de se rendre à un tel congrès, la question de la guerre aurait pu être un coin acéré que nous aurions pu enfoncer dans ses rangs à condition d’avoir eu une position politique correcte.

La plus grande clarté politique et organisationnelle est nécessaire, car il s’agit d’un accord entre des organisations prolétariennes qui comptent des millions d’adhérents et qui sont encore séparées par de profondes oppositions de principes. Pas d’intermédiaires équivoques, pas de camouflages diplomatiques, de formules pacifistes creuses !

L’Internationale communiste, toutefois, a une nouvelle fois jugé plus sage d’agir en prenant le contre-pied de l’ABC du marxisme : refusant d’engager des négociations publiques avec les internationales réformistes, elle engagea en coulisse des pourparlers avec Friedrich Adler... par l’intermédiaire d’un écrivain pacifiste, Henri Barbusse, esprit tout à fait confus. Le résultat de cette politique fut que Barbusse rassembla à Amsterdam les organisations crypto-communistes, les organisations et groupes " proches " et " sympathisants ", ainsi que les personnalités pacifistes de tous les pays. Les plus sincères et les plus honnêtes de ces derniers - et c’était une minorité - pouvaient, chacun pris séparément, dire d’eux-mêmes : " Moi et ma confusion. " Qui a besoin de cette mascarade, de cette foire des vanités intellectuelles, de ce rassemblement à la Münzenberg, relevant de la charlatanerie politique la plus criante ? Et pour en faire quoi [4] ?

Mais revenons à Prague. Cinq mois après la publication de l’article analysé ci-dessus, le même journal publiait un article d’un des dirigeants du parti, Klement Gottwald, qui se présentait comme un appel aux ouvriers tchèques de différentes tendances pour conclure un accord de combat. Le danger fasciste menace toute l’Europe centrale. Seule l’unité du prolétariat peut stopper l’offensive de la réaction. Il ne faut pas perdre de temps, car il est déjà " minuit moins cinq ". L’appel est écrit de façon très pressante. Mais c’est en vain que Gottwald, à la suite de Seydewitz et de Thälmann, jure qu’il ne défend pas les intérêts de son parti mais les intérêts de la classe : une telle opposition est tout à fait indécente dans la bouche d’un marxiste. Gottwald stigmatise le sabotage des dirigeants sociaux-démocrates. Il est inutile de dire qu’il a ici entièrement raison. Malheureusement, l’auteur ne parle pas ouvertement de la politique du Comité central du Parti communiste allemand ; visiblement, il ne se décide pas à la défendre, bien qu’il n’ose pas la critiquer. Gottwald aborde assez correctement, même si cela manque de hardiesse, la question cruciale. Invitant les ouvriers des différentes tendances à se mettre d’accord dans les usines, Gottwald écrit : " Beaucoup d’entre vous diront peut-être : unissez-vous au sommet, à la base nous arriverons facilement à un accord. Nous pensons, poursuit l’auteur, que l’essentiel est que les ouvriers se mettent d’accord à la base ; pour ce qui est des dirigeants, nous avons déjà dit que nous nous unirions même avec le diable s’il est contre les gouvernants et pour les intérêts de la classe ouvrière. Et nous vous le disons clairement : si vos dirigeants renoncent ne serait-ce qu’un instant à leur alliance avec la bourgeoisie, s’ils s’engagent contre les gouvernants ne serait-ce que sur un seul point, nous saluerons cet événement et nous les soutiendrons dans cette affaire. "

Tout y est dit et presque correctement. Gottwald a même mentionné le diable, dont le nom provoquait la vertueuse indignation de la rédaction du Rude Pravo il y a seulement cinq mois. Gottwald a laissé dans l’oubli la grand-mère du diable. Oue Dieu ait son âme : nous sommes prêts à la sacrifier au front unique. Peut-être que de son côté Gottwald acceptera, pour consoler la vieille femme offensée, de lui laisser la pleine et entière disposition de l’article du Rude Pravo du 27 février et du " correspondant ouvrier ", tâcheron de la plume.

Les réflexions politiques de Gottwald s’appliquent, nous l’espérons, non seulement à la Tchécoslovaquie mais aussi à l’Allemagne. Cela, Gottwald aurait dû aussi le dire. D’autre part, la direction du Parti ne peut se contenter, ni à Berlin ni à Prague, de proclamer simplement qu’elle est prête à s’engager dans un front unique avec la social-démocratie ; elle doit le manifester de façon active, offensive, bolchevique, au travers de propositions et d’actions pratiques précises. C’est précisément ce que nous demandons.

L’article de Gottwald, grâce à ses accents réalistes et non ultimatistes rencontra immédiatement un écho auprès des ouvriers sociaux-démocrates : le 31 juillet, parut dans Rude Pravo une lettre, parmi d’autres, d’un ouvrier typographe en chômage, rentré depuis peu d’Allemagne. Dans cette lettre, on sent l’ouvrier démocrate, visiblement contaminé par les préjugés du réformisme. Il est d’autant plus important de voir comment la politique du Parti communiste allemand s’est reflétée dans sa conscience. " Quand à l’automne de l’année passée, écrit le typographe, le camarade Breitscheid adressa au Parti communiste un appel pour entreprendre des actions communes avec la social-démocratie, il provoqua une véritable explosion de fureur du Rote Fahne. Les ouvriers sociaux-démocrates se dirent alors : " Nous savons maintenant à quel point sont sérieuses les intentions des communistes à propos du front unique. "

Voilà la voix authentique d’un ouvrier. Ses paroles contribuent beaucoup plus à la solution du problème que des dizaines d’articles de plumitifs sans principe. Breitscheid ne proposait, en fait, aucun front unique. Il cherchait seulement à effrayer la bourgeoisie par la perspective d’actions communes avec les communistes. Si le Comité central du Parti communiste avait aussitôt posé la question carrément, il aurait placé les directions de la social-démocratie dans une position difficile. Mais le Comité central du Parti communiste s’est hâté de se placer lui-même dans une situation difficile.

Dans la brochure La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, j’écrivais précisément à propos de la déclaration de Breitscheid : " N’est-il pas clair qu’il fallait s’emparer immédiatement de la proposition diplomatique et ambiguë de Breitscheid, en avançant de notre côté un programme pratique, concret et bien élaboré, de lutte commune contre le fascisme, et en exigeant une réunion commune des directions des deux partis, avec la participation de la direction des syndicats libres ? Simultanément, il fallait diffuser énergiquement ce programme à tous les niveaux des deux partis, et dans les masses. "

En repoussant le ballon d’essai du leader réformiste, le Comité central du Parti communiste a transformé dans la conscience des ouvriers la phrase ambiguë de Breitscheid en une proposition sincère de front unique et les ouvriers sociaux-démocrates en tirèrent la conclusion suivante : " les nôtres veulent des actions communes, mais les communistes les sabotent. " Peut-on imaginer une politique plus erronée et plus absurde ? Pouvait-on mieux favoriser la manœuvre de Breitscheid ? La lettre du typographe pragois montre avec une parfaite évidence que Breitscheid, avec la collaboration de Thälmann a pleinement atteint son objectif.

Rude Pravo s’efforçait de voir une contradiction et une confusion dans le fait que, bien que nous rejetions les accords dans certains cas, nous les admettions dans d’autres et que nous considérions comme indispensable de repréciser à chaque fois l’étendue, les mots d’ordre et les modalités de l’accord, en les rattachant à la situation concrète. Rude Pravo ne soupçonne pas qu’en politique, comme dans tous les autres domaines sérieux, il faut bien savoir : ce que l’on veut, quand, où et comment. Et il n’est pas inutile de comprendre pourquoi.

Dans notre critique du programme de l’Internationale communiste, il y a quatre ans, nous avons indiqué certaines règles élémentaires de la politique de front unique. Nous pensons qu’il n’est pas inutile de les rappeler ici.

" La possibilité de trahir est toujours présente chez les réformistes. Mais cela n’implique pas que réformisme et trahison soient confondus à chaque instant. Des accords temporaires sont possibles avec les réformistes, lorsqu’ils font un pas en avant. Mais lorsque, effrayés par l’évolution du mouvement, ils le trahissent, maintenir le bloc avec eux est une concession criminelle aux traîtres et une dissimulation de leur trahison. " Voici la règle la plus importante, règle immuable et constante de toute manœuvre : ne fusionne, ne mélange ou n’entremêle jamais ton organisation avec une autre, même avec celle qui, aujourd’hui, est la plus " amicale ". Ne t’engage jamais dans des actions qui, directement ou indirectement, ouvertement ou de façon cachée, soumettent ton parti à d’autres partis ou organisations d’autres classes, limitent ta liberté d’agitation ou te rendent responsable, ne serait-ce que partiellement, de la ligne politiques d’autres partis. Ne mélange pas les drapeaux, sans parler du fait de te mettre à genoux devant un autre drapeau. "

Aujourd’hui, après l’expérience du congrès de Barbusse, nous ajouterions encore une règle :

" On ne peut conclure d’accords que publiquement, devant les masses, de parti à parti, d’organisation à organisation. Ne recours pas aux services de courtiers équivoques. N’essaie pas de faire passer des accords diplomatiques avec les pacifistes bourgeois pour le front unique prolétarien. "

7. La lutte des classes à la lumière de la conjoncture

Ce n’est nullement par pédanterie théorique que nous avons insisté pour que l’on fasse la distinction entre le fascisme et le bonapartisme. Les différents termes permettent de distinguer les différents concepts qui, en politique, permettent de distinguer les forces réelles. L’écrasement du fascisme ne laisserait aucune place au bonapartisme et, nous l’espérons, marquerait l’entrée de plain-pied dans la révolution socialiste. Mais le prolétariat n’est pas préparé pour la révolution. Ce sont les rapports changeants entre la social-démocratie et le gouvernement bonapartiste d’une part, entre le bonapartisme et le fascisme d’autre part, qui décideront (sans que le problème fondamental en soit modifié) du chemin et du rythme que prendra la préparation de la lutte entre le prolétariat et la contre-révolution fasciste. Etant donné les circonstances, les contradictions entre Hitler, Schleicher et Wels rendent difficile la victoire du fascisme et ouvrent au Parti communiste un nouveau crédit, le plus précieux : un crédit de temps.

" Le fascisme arrivera à froid au pouvoir ", ont déclaré à maintes reprises les théoriciens staliniens. Cette formule devait traduire le fait que les fascistes atteindraient le pouvoir légalement, pacifiquement, au moyen d’une coalition, sans avoir besoin de recourir ouvertement à un coup de force. Les événements ont déjà réfuté ces prévisions. Le gouvernement Papen est arrivé au pouvoir par un coup d’Etat, qu’il paracheva par le coup d’Etat en Prusse. Même si l’on admet que la coalition des nazis et du centre renversera le gouvernement Papen par des méthodes " constitutionnelles ", ce fait en lui-même ne résoudra encore rien. Il y a loin entre la prise " pacifique " du pouvoir par Hitler et l’instauration du régime fasciste. Fondamentalement, la coalition faciliterait le coup d’Etat, mais ne pourrait pas s’y substituer. Une fois la constitution de Weimar définitivement abolie, le plus important reste à faire : la suppression des organes de la démocratie prolétarienne. Que signifie de ce point de vue le " chemin à froid " ? Rien d’autre que l’oubli de la résistance de la part des ouvriers. De fait, le coup d’Etat bonapartiste de Papen n’a pas provoqué de riposte. Le coup de force fasciste restera-t-il lui aussi sans riposte ? C’est autour de cette question que tourne, consciemment ou inconsciemment, la prévision du " chemin à froid ".

Si le Parti communiste représentait une force écrasante, si le prolétariat marchait droit vers le pouvoir, toutes les contradictions dans le camp des possédants seraient provisoirement effacées : fascistes, bonapartistes et démocrates formeraient un seul front contre la révolution prolétarienne. Mais tel n’est pas le cas. Les classes possédantes et les partis à leur service peuvent se permettre d’étaler au grand jour leurs contradictions, étant donné la faiblesse du Parti communiste et le morcellement du prolétariat. Le Parti communiste ne pourra se renforcer qu’en jouant sur ces contradictions.

Dans une Allemagne hautement industrialisée, le fascisme ne se décidera peut-être pas à faire valoir ses prétentions sur tout le pouvoir. Le prolétariat allemand est sans aucun doute plus nombreux et potentiellement plus fort que le prolétariat italien. Bien que le fascisme en Allemagne soit plus fort et mieux organisé qu’à la même époque en Italie, la liquidation du " marxisme " doit néanmoins lui apparaître comme une tâche difficile et risquée. De plus, il n’est pas exclu que le point culminant de la carrière politique d’Hitler appartienne déjà au passé. La trop longue période d’attente et la nouvelle barrière sur sa route que constitue le bonapartisme, affaiblissent indiscutablement le fascisme, accentuent les frictions en son sein et peuvent réduire sa pression de façon importante. Mais pour l’instant il ne s’agit que de tendances qu’il a été impossible de mesurer. Seule la lutte réelle peut répondre à cette question. Compter a priori sur le fait que le national-socialisme s’arrêtera à mi-chemin, sans faire de difficultés, serait faire preuve d’une légèreté inconsidérée.

La théorie du " chemin à froid " sous sa forme achevée ne vaut pas mieux que la théorie du " social-fascisme ", plus exactement elle n’en est que l’envers. Toutes deux ne tiennent pas compte des contradictions entre les composantes principales du camp ennemi, nient étapes successives du processus. Le Parti communiste est totalement mis de côté. Ce n’est pas pour rien que Hirsch, le théoricien du " chemin à froid ", est également le théoricien du " social-fascisme. " La crise politique du pays se développe sur la base de la crise économique. Mais l’économie n’est pas immuable. Hier nous étions obligés de dire que la crise conjoncturelle ne fait qu’accentuer la crise fondamentale, organique du système capitaliste ; aujourd’hui nous devons rappeler que le déclin général du capitalisme n’exclut pas des oscillations conjoncturelles. La crise actuelle ne durera pas éternellement. Les espoirs du monde capitaliste en un changement de la conjoncture sont exagérés mais non sans quelques fondements. Il faut intégrer la lutte des forces politiques à la perspective économique. Le programme de Papen rend cela d’autant plus urgent qu’il part de l’hypothèse d’une conjoncture ascendante à court terme.

L’expansion économique devient visible pour tout un chacun quand la circulation des marchandises s’accélère et que la production et le nombre d’ouvriers pourvus d’un emploi augmentent. Mais cela ne commence pas par là. Des processus préparatoires dans le domaine de la circulation monétaire et du crédit précédent l’expansion. Les capitaux dissimulés dans les entreprises et les secteurs de l’industrie non rentables doivent être libérés et prendre la forme d’argent liquide cherchant à s’investir. Le marché débarrassé de sa couche de graisse, de ses enflures et de ses boursouflures doit exprimer la demande réelle. La " confiance " doit être rétablie au niveau des rapports entre les différentes entreprises d’une part, entre le marché et les entreprises d’autre part. Par ailleurs, cette " confiance " dont la presse mondiale parle tant, doit être encouragée par des facteurs non seulement économiques mais aussi politiques (réparations, dettes de guerre, désarmement et armement).

L’augmentation des échanges, de la production, du nombre d’ouvriers pourvus d’un emploi ne se dessine, pour l’instant, nulle part ; au contraire la baisse se poursuit. Par contre, les processus qui préparent ce tournant de la conjoncture ont, visiblement, déjà rempli la majeure partie de leur rôle. Un grand nombre d’indices permettent de penser que ce tournant, s’il n’est pas imminent, s’est effectivement rapproché. Telle est l’appréciation que l’on peut porter à l’échelle mondiale.

Il faut cependant faire une différence entre les pays créanciers (Etats-Unis, Angleterre, France) et les pays débiteurs, ou plus exactement les pays en banqueroute. C’est l’Allemagne qui occupe la première place dans ce deuxième groupe. L’Allemagne ne possède aucun capital liquide. Son économie ne peut recevoir d’impulsion que de capitaux venus de l’extérieur. Mais un pays qui est incapable de régler ses dettes, n’obtient aucun prêt. En tout cas, les créanciers n’ouvriront leurs bourses que lorsqu’ils seront persuadés que l’Allemagne est de nouveau en état d’exporter pour une somme plus importante que celle de ses importations, la différence devant servir à couvrir ses dettes. Il faut s’attendre à une demande en produits allemands avant tout de la part des pays agricoles du Sud de l’Europe. Mais les pays agricoles dépendent à leur tour de la demande en matières premières et en denrées alimentaires venant des pays industriels. L’Allemagne est, par conséquent, obligée d’attendre. Le courant régénérateur traversera d’abord ses concurrents capitalistes et ses partenaires agricoles.

Mais la bourgeoisie ne peut attendre. La clique bonapartiste est encore moins disposée à attendre. Alors qu’il promet de ne pas toucher à la stabilité de la monnaie, le gouvernement Papen se lance dans une inflation massive. Au milieu de discours sur la renaissance du libéralisme économique, il prend des décrets administratifs pour régler le cycle économique et, au nom de la libre entreprise, soumet directement les contribuables aux entrepreneurs capitalistes.

L’espoir d’un tournant rapide de la conjoncture constitue l’axe central du programme du gouvernement Papen. S’il ne se produit pas à temps, les deux milliards se volatiliseront comme des gouttes d’eau sur une plaque incandescente. Le plan de Papen est beaucoup plus risqué et spéculatif que le jeu à la hausse qui s’ouvre maintenant à la Bourse de New York. Et en cas d’échec, les conséquences du jeu bonapartiste seront encore beaucoup plus catastrophiques.

La chute du mark sera le résultat le plus immédiat et le plus sensible du décalage qui existe entre les plans du gouvernement et le mouvement réel du marché. Les maux sociaux, démultipliés par l’inflation, deviendront insupportables. La faillite du programme économique de Papen exigera un nouveau programme plus efficace. Lequel ? Vraisemblablement celui du fascisme. Si pour guérir la conjoncture, la thérapeutique bonapartiste échoue, il faudra essayer la chirurgie fasciste. La social-démocratie gesticulera " à gauche " et éclatera. Le Parti communiste se développera, s’il ne s’en empêche pas lui-même. Dans l’ensemble, cela signifiera une situation révolutionnaire. Les chances de victoire dépendent dans ces conditions pour les trois quarts de la stratégie communiste.

Le parti révolutionnaire doit cependant se tenir prêt à une autre éventualité : l’arrivée brusque d’un tournant de la conjoncture. Admettons que le gouvernement Papen-Schleicher réussisse à se maintenir jusqu’au redémarrage de l’industrie et du commerce. Serait-il pour autant sauvé ? Non, car le début d’une conjoncture ascendante signifierait la fin du bonapartisme et peut-être pas uniquement du bonapartisme.

Les forces du prolétariat allemand ne sont pas épuisées. Mais elles sont entamées : par les sacrifices, les défaites et les déceptions qui se sont succédés depuis 1914 ; par les trahisons systématiques de la social-démocratie ; par le discrédit où le Parti communiste s’est lui-même plongé. Six ou sept millions de chômeurs sont accrochés comme un boulet au pied du prolétariat. Les décrets de Brüning et de Papen n’ont rencontré aucune résistance. Le coup d’Etat du 20 juillet est resté sans riposte.

On peut prédire avec la plus grande certitude que le changement de la conjoncture donnerait une puissante impulsion à l’activité momentanément réduite du prolétariat. A partir du moment où l’entreprise cesse de licencier des ouvriers et en embauche de nouveau, l’assurance de ceux-ci grandit : on a de nouveau besoin d’eux. Le ressort qui avait été si fortement comprimé, commence à se détendre. Jusqu’à présent, les ouvriers n’ont fait que se battre pour reconquérir des positions perdues, non pour en gagner de nouvelles. Et les ouvriers allemands ont trop perdu. Ni les décrets d’exception, ni l’intervention de la Reichswehr ne pourront stopper les grèves de masse qui se développeront sur la vague de la remontée. Le régime bonapartiste qui ne peut se maintenir que grâce à la " paix sociale ", tombera première victime du tournant de la conjoncture.

On assiste dès maintenant à une poussée de grèves dans différents pays (en Belgique, en Angleterre, en Pologne, partiellement aux Etats-Unis, mais non en Allemagne). Il n’est pas facile de porter une appréciation sur le développement des grèves de masse, à la lumière de la conjoncture économique. Les statistiques enregistrent des oscillations de la conjoncture avec un retard inévitable. La reprise économique doit être une réalité pour qu’on puisse l’enregistrer. En général, les ouvriers décèlent le changement de conjoncture avant les statisticiens. De nouvelles commandes ou même l’attente de nouvelles commandes, la réorganisation des entreprises pour élargir la production ou simplement l’arrêt des licenciements augmentent la force de résistance des revendications des ouvriers. La grève défensive des ouvriers du textile dans le Lancashire a sans aucun doute été provoquée par un tournant dans l’industrie textile. La grève belge a vraisemblablement pour origine une nouvelle aggravation de la crise de l’industrie charbonnière. La diversité des secousses économiques qui sont à l’origine des dernières grèves correspond au caractère changeant de la nouvelle phase de la conjoncture mondiale. Mais d’une façon générale, la croissance du mouvement de masse est l’indice d’un changement déjà sensible de la conjoncture. En tout cas, la reprise économique a dès ses premiers pas entraîné un essor des luttes de masse.

Les classes dominantes de tous les pays attendent de l’essor industriel un miracle dont témoigne la flambée des spéculations boursières. Si le capitalisme entrait réellement dans une phase de nouvelle prospérité ou de progression lente mais de longue durée, cela entraînerait évidemment une stabilisation du capitalisme, la consolidation des positions de la bourgeoisie et, simultanément, l’affaiblissement du fascisme et le renforcement du réformisme. Mais il n’y a pas de raison sérieuse d’espérer ou de redouter que la nouvelle réactivation de la conjoncture, en elle-même inévitable, pourra surmonter les tendances générales au déclin de l’économie mondiale et tout particulièrement de l’économie européenne. Le capitalisme d’avant-guerre se développait selon la formule de la reproduction élargie ; le capitalisme actuel avec toutes ses oscillations de la conjoncture n’est que la reproduction élargie de la misère et des catastrophes. Le nouveau cycle conjoncturel procédera à une redistribution inévitable des forces, tant à l’intérieur de chaque pays qu’à l’intérieur du camp capitaliste, avant tout, entre l’Europe et l’Amérique. A brève échéance, le monde capitaliste se retrouvera devant des contradictions insurmontables et connaîtra de nouvelles convulsions, encore plus terribles.

Sans risque de se tromper, on peut faire le pronostic suivant : la reprise économique renforcera l’assurance des ouvriers et donnera une nouvelle impulsion à leur lutte, mais elle ne réussira pas à donner au capitalisme, surtout européen, la possibilité d’une seconde naissance.

Dans le cadre de la nouvelle poussée de conjoncture du capitalisme à son déclin, les conquêtes pratiques des ouvriers seront, par la force des choses, extrêmement limitées. Le capitalisme allemand, au plus fort de sa renaissance économique, rétablira-t-il pour les ouvriers les conditions qui étaient les leurs avant la crise actuelle ? Tout pousse à répondre par la négative. Le mouvement des masses, sorti de sa torpeur, devra prendre d’autant plus vite un caractère politique.

La première étape de la réactivation de l’industrie sera extrêmement périlleuse pour la social-démocratie. Les ouvriers se lanceront dans la lutte pour regagner ce qu’ils ont perdu. Les sommets dirigeants de la social-démocratie espéreront un retour à l’ordre " normal ". Ils chercheront avant tout à prouver leur capacité à participer à une nouvelle coalition. Dirigeants et masses tireront chacun dans une direction opposée. Pour exploiter cette nouvelle crise du réformisme, les communistes ont besoin d’une orientation correcte au milieu des changements de conjoncture ; il leur faut élaborer rapidement un programme pratique d’actions qui prendra comme point de départ les pertes subies par les ouvriers pendant les années de crise. Le passage de la lutte économique à la lutte politique sera un moment particulièrement favorable pour accroître la force et l’influence du parti révolutionnaire prolétarien.

Ici comme ailleurs, l’application correcte de la politique de front unique est la condition de tout succès. Pour le Parti communiste allemand, cela implique avant tout qu’il ne reste plus assis entre deux chaises dans le domaine du mouvement syndical : il doit s’orienter fermement en direction des syndicats libres ; y faire rentrer les cadres actuels du RGO ; entreprendre une action systématique pour gagner de l’influence dans les comités d’usine et dans les syndicats ; préparer une large campagne sous le mot d’ordre du contrôle ouvrier sur la production.

8. La voie vers le socialisme

Kautsky, Hilferding et autres ont expliqué à plusieurs reprises ces dernières années qu’ils n’avaient jamais été partisans de la théorie de l’effondrement du capitalisme, que les révisionnistes attribuaient jadis aux marxistes et que les partisans de Kautsky attribuent maintenant aux communistes.

Les bernsteiniens ont tracé deux perspectives : l’une, irréelle, soi-disant " marxiste " orthodoxe, selon laquelle le capitalisme devait finalement s’écrouler mécaniquement sous le poids de ses contradictions internes ; l’autre, " réelle ", qui affirmait qu’une évolution progressive du capitalisme au socialisme était possible. Ces deux schémas, si opposés à première vue, ont un trait commun : l’absence du facteur révolutionnaire. Tout en rejetant la caricature de l’effondrement automatique du capitalisme, qui leur était attribuée, les marxistes soulignaient qu’avec l’accentuation de la lutte des classes le prolétariat ferait la révolution bien avant que les contradictions objectives du capitalisme aient provoqué son écroulement automatique.

Cette polémique se déroulait à la fin du siècle passé. On doit reconnaître que la réalité capitaliste depuis la guerre est d’un certain point de vue, plus proche de la caricature bernsteinienne du marxisme que quiconque, les révisionnistes en premier lieu, ne pouvait le supposer. N’avaient-ils pas dessiné le spectre de l’effondrement final uniquement pour prouver son caractère irréel ? En attendant, le capitalisme se révèle d’autant plus proche de l’effondrement automatique que l’intervention révolutionnaire du prolétariat dans le destin de la société se fait plus attendre.

C’est la théorie de la paupérisation qui constituait l’élément essentiel de la théorie de l’effondrement. Les marxistes affirmaient prudemment que l’aggravation des contradictions sociales n’impliquait pas obligatoirement une baisse absolue du niveau de vie des masses. En fait, c’est à ce dernier processus que l’on assiste. L’effondrement du capitalisme pouvait-il se manifester plus brutalement que dans le chômage chronique et la suppression des assurances sociales, c’est-à-dire dans le refus par la société de nourrir ses propres esclaves ?

Les freins opportunistes dans la classe ouvrière se sont avérés suffisamment puissants pour que le capitalisme en sursis se voit accorder un nouveau répit de plusieurs dizaines d’années. Le résultat fut non pas l’idylle du passage pacifique du capitalisme au socialisme, mais un état qui se rapproche fort de la décomposition de la société.

Longtemps, les réformistes ont essayé de rejeter sur la guerre la responsabilité de l’état actuel de la société. Mais, premièrement, ce n’est pas la guerre qui a créé les tendances destructrices du capitalisme, elle n’a fait que les dévoiler et les accélérer ; deuxièmement, la guerre n’aurait pu accomplir son œuvre de destruction sans le soutien politique du réformisme ; troisièmement, les contradictions sans issue du capitalisme préparent de divers côtés de nouvelles guerres. Le réformisme ne réussira pas à se dégager de sa responsabilité historique. En paralysant et en freinant l’énergie révolutionnaire du prolétariat, la social-démocratie internationale confère au processus d’effondrement du capitalisme les formes les plus aveugles, les plus effrénées, les plus catastrophiques et les plus sanglantes.

Il va de soi qu’on ne peut parler d’une réalisation de la caricature révisionniste du marxisme qu’au conditionnel, qu’en fonction d’une période historique déterminée. Toutefois, le capitalisme en décomposition débouchera - même avec un grand retard - non sur un effondrement automatique, mais sur la révolution.

La crise actuelle a chassé d’un dernier coup de balai ce qui restait des utopies réformistes. Aujourd’hui, la pratique opportuniste n’a plus aucune couverture théorique. Les Wels, Hilferding, Grzesinsky, Noske se moquent des catastrophes qui peuvent désormais s’abattre sur les masses populaires, pourvu que leurs propres intérêts ne soient pas lésés. Mais la situation est telle que la crise du régime bourgeois concerne également les dirigeants réformistes.

" Etat, interviens ! " - criait encore récemment la social-démocratie alors qu’elle reculait devant le fascisme. Et l’Etat est intervenu : Otto Braun et Severing volèrent sur le pavé. Aujourd’hui, écrit Vorwärts, chacun doit reconnaître les avantages de la démocratie sur le régime dictatorial. Certes, la démocratie présentait de sérieux avantages, pensait Grzesinsky, en faisant connaissance de l’intérieur avec la prison.

De cette expérience la social-démocratie tira la conclusion suivante : " Il est temps de passer à la socialisation ! " Tarnov, hier encore médecin du capitalisme, décida brusquement d’en être le fossoyeur. Le capitalisme était manifestement épuisé, puisqu’il livrait au chômage les ministres, les hauts fonctionnaires et les préfets de police réformistes. Wels écrivit un article programmatique : l’heure du socialisme a sonné1 Que Schleicher prive les députés de leur traitement et les anciens ministres de leur pension, et Hilferding écrira une étude sur la fonction historique de la grève générale.

Le tournant " à gauche " des dirigeants sociaux-démocrates surprend par sa grossièreté et son hypocrisie. Mais cela n’implique nullement que la manœuvre soit à priori vouée à l’échec. Ce parti, malgré tous ses crimes, est encore à la tête de millions d’ouvriers. Il ne tombera pas de lui-même. Il faut savoir comment le renverser.

Le Parti communiste expliquera que le cours de Wels-Tarnov vers le socialisme est une nouvelle manœuvre pour tromper les masses, et il aura raison. Il racontera l’histoire des " socialisations " sociales-démocrates pendant les quatorze dernières années. C’est utile, mais ce n’est pas suffisant : l’histoire, même la plus récente, ne peut remplacer la politique active.

Tarnov essaye de réduire le débat sur : voie réformiste ou voie révolutionnaire vers le socialisme, à la simple question du " rythme " des transformations. Comme théoricien, on ne saurait tomber plus bas. Le rythme des transformations socialistes dépend en fait de l’état des forces productives du pays, de son niveau culturel, de la masse des dépenses nécessaires à sa défense, etc. Mais les transformations, lentes ou rapides, ne sont possibles que si à la tête de la société se trouve une classe qui a intérêt au socialisme, et à la tête de cette classe, un parti qui ne cherche pas à tromper les exploités et qui est toujours prêt à écraser la résistance des exploiteurs. Il faut expliquer aux ouvriers que c’est précisément en cela que consiste le régime de la dictature du prolétariat.

Mais cela ne suffit pas. On n’a pas le droit, dès qu’il s’agit des problèmes brûlants du prolétariat mondial, d’oublier, comme le fait l’Internationale communiste, l’existence de l’Union soviétique. En Allemagne, il ne s’agit pas d’entreprendre pour la première fois l’édification du socialisme, mais d’associer les forces productives, la culture, le génie technique et organisationnel de l’Allemagne à la construction du socialisme déjà commencée en URSS.

Le Parti communiste allemand se contente de chanter les louanges de l’URSS, se livrant dans ce domaine à de grossières et dangereuses exagérations. Mais il est totalement incapable de lier la construction du socialisme en URSS, ses expériences gigantesques et ses précieux acquis aux tâches de la révolution prolétarienne en Allemagne. La bureaucratie stalinienne est de son côté tout à fait incapable d’aider le Parti communiste allemand dans cette question extrêmement importante, car ses perspectives se limitent à un seul pays.

Il faut opposer aux projets incohérents et peureux du capitalisme d’Etat de la social-démocratie un plan d’ensemble pour l’édification en commun du socialisme en URSS et en Allemagne. Personne n’exige que soit immédiatement élaboré un plan détaillé. Il suffit d’une première esquisse, seuls les axes fondamentaux sont nécessaires. Ce plan doit être discuté aussi rapidement que possible dans toutes les organisations de la classe ouvrière allemande, en premier lieu dans les syndicats.

Il faut associer à ces discussions les éléments progressistes parmi les techniciens, les statisticiens et les économistes. Les discussions sur l’économie planifiée largement répandues aujourd’hui en Allemagne reflètent l’impasse du capitalisme allemand mais restent académiques, bureaucratiques, abstraites et pédantes. Seul le Parti communiste peut faire en sorte que les discussions sur cette question cessent de tourner en rond.

L’édification du socialisme est déjà en marche, il faut lancer un pont par-dessus les frontières nationales. Voici le premier plan : étudiez-le, améliorez-le, précisez-le ! Ouvriers, élisez des commissions spéciales du plan ! mandatez-les pour prendre contact avec les syndicats et les organes économiques des Soviets ! Créez sur la base des syndicats, des comités d’usines et des autres organisations ouvrières, une commission centrale du plan qui devra se mettre en rapport avec le Gosplan en URSS. Faites participer à ce travail des ingénieurs, des administrateurs, des économistes allemands !

C’est la seule manière correcte d’aborder la question de l’économie planifiée aujourd’hui, en 1932 après quinze années de pouvoir soviétique et quatorze années de convulsions de la république capitaliste allemande.

Rien de plus facile que de se moquer de la bureaucratie sociale-démocrate, à commencer par Wels qui a entonné un cantique des cantiques à la gloire du socialisme. Mais il ne faut pas oublier que les ouvriers réformistes prennent tout à fait au sérieux la question du socialisme. Il faut donc adopter une attitude tout à fait sérieuse à l’égard des ouvriers réformistes. On retrouve ici le problème du front unique dans toute son ampleur.

Si la social-démocratie se fixe pour tâche (nous savons ce qu’il faut en penser) non le salut du capitalisme, mais la construction du socialisme, elle doit rechercher une entente non avec le centre mais avec les communistes. Le Parti communiste repoussera-t-il un tel accord ? Nullement. Bien plus, il proposera lui-même un accord, il l’exigera devant les masses, comme le paiement des traites socialistes récemment émises.

L’offensive du Parti communiste en direction de la social-démocratie doit se faire aujourd’hui sur trois fronts. L’écrasement du fascisme demeure une tâche pressante. Le combat décisif du prolétariat contre le fascisme implique l’affrontement simultané avec l’appareil d’Etat bonapartiste. Pour cela, la grève générale est une arme irremplaçable. Il faut la préparer. Il faut mettre au point un plan spécial, c’est-à-dire un plan de mobilisation des forces en vue de son déroulement ; à partir de ce plan, il faut développer une campagne de masse et sur la base de cette campagne, proposer à la social-démocratie un accord sur la conduite de la grève générale, en l’assortissant de conditions politiques précises. Cette proposition reprise et concrétisée à chaque nouvelle étape, doit, dans sa dynamique, mener à la création des soviets, en tant qu’organes supérieurs du front unique.

Le plan économique de Papen qui a déjà force de loi, est la cause d’une misère inconnue jusqu’alors du prolétariat allemand ; même les dirigeants de la social-démocratie et des syndicats l’admettent en paroles. Dans la presse, ils s’expriment sur un ton énergique que l’on n’avait pas eu l’occasion d’entendre de leur part depuis fort longtemps. Il y a un abîme entre leurs paroles et leurs actes, nous le savons, mais il faut savoir les prendre au mot. Il faut élaborer un ensemble de mesures pour une lutte commune contre les lois d’exception et le bonapartisme. Le combat imposé au prolétariat par toute la situation ne saurait être mené, de par sa nature même, dans le cadre de la démocratie. Hitler a une armée de 400 000 hommes, Papen et Schleicher, outre la Reichswehr disposent d’une armée para-privée de 200 000 hommes - les " Casques d’acier " - la démocratie bourgeoise, de l’armée à moitié tolérée de la Bannière du Reich, le Parti communiste, de l’armée du Front rouge qui est interdite : une telle situation prouve que le problème de l’Etat est une question de force. On ne peut imaginer une meilleure école révolutionnaire.

Le Parti communiste doit dire à la classe ouvrière : on ne renversera pas Schleicher, en jouant le jeu parlementaire. Si la social-démocratie accepte de renverser le gouvernement bonapartiste par d’autres moyens, le Parti communiste s’engage à soutenir la social-démocratie de toutes ses forces. Les communistes s’engagent ici à ne jamais employer de moyens violents contre un gouvernement social-démocrate, tant que celui-ci s’appuiera sur la majorité de la classe ouvrière et garantira au Parti communiste la liberté d’agitation et d’organisation. Cette manière de poser le problème sera comprise par tous les ouvriers sociaux-démocrates et sans parti.

Le troisième front est la lutte pour le socialisme. Là aussi, il faut battre le fer quand il est chaud et mettre au pied du mur la social-démocratie par un plan concret de coopération avec l’URSS. Ce qui est nécessaire à ce sujet a été dit ci-dessus.

Bien entendu, ces domaines de lutte, qui ont une importance différente dans la perspective stratégique d’ensemble, ne doivent pas être isolés les uns des autres, mais au contraire s’imbriquer les uns dans les autres. La crise politique de la société exige que l’on lie les problèmes partiels aux problèmes généraux, c’est là précisément l’essence de la situation révolutionnaire. 9 La seule voie

Peut-on s’attendre à ce que le Comité central du Parti communiste s’engage de lui-même sur la voie correcte ? Tout son passé prouve qu’il n’en est pas capable. A peine avait-il commencé à se corriger qu’il se retrouva devant la perspective du " trotskysme ". Si Thälmann ne l’a pas compris de lui-même, on le lui a expliqué de Moscou : il faut sacrifier la " partie " au " tout ", c’est-à-dire sacrifier les intérêts de la révolution allemande aux intérêts de l’appareil stalinien. On a mis le holà aux timides tentatives de réviser la politique. La réaction bureaucratique triomphe à nouveau sur toute la ligne.

Ce n’est bien sûr pas le fait de Thälmann. Si l’Intemationale communiste donnait aujourd’hui la possibilité à ses sections de vivre, de penser et de se développer, celles-ci auraient pu durant ces quinze dernières années élire elles-mêmes leurs cadres dirigeants. Mais la bureaucratie a mis en place un système de désignation des dirigeants et de soutien à ceux qu’elle a nommés par une publicité artificielle. Thälmann est à la fois le produit et la victime de ce système.

Les cadres, stoppés dans leur développement, affaiblissent le parti. Ils suppléent à leur insuffisance par des mesures de représailles. Les hésitations et le manque d’assurance du parti se répercutent inévitablement sur la classe dans son ensemble. On ne peut appeler les masses à des actions audacieuses, quand le parti lui-même est incapable de prendre des initiatives révolutionnaires.

Même si Thälmann recevait demain un télégramme de Manouilsky insistant sur la nécessité d’un tournant vers la politique de front unique, le nouveau zigzag de la direction aurait peu d’intérêt, car celle-ci est trop compromise. Une politique correcte exige un régime sain à l’intérieur du parti. La démocratie interne du parti, actuellement simple jouet dans les mains de la bureaucratie, doit redevenir une réalité. Le parti doit d’abord redevenir un parti, alors les masses lui feront confiance. Pratiquement, cela signifie qu’il faut mettre à l’ordre du jour un congrès extraordinaire du parti et de l’Internationale communiste.

Une discussion générale doit évidemment précéder le congrès du parti. Toutes les barrières dressées par l’appareil doivent être supprimées. Chaque organisation du parti, chaque cellule du parti a le droit d’inviter à ses réunions et d’écouter tout communiste, qu’il soit membre du parti ou qu’il en ait été exclu, si elle le juge nécessaire à l’élaboration de son opinion. La presse doit être mise au service de la discussion : tous les journaux du parti doivent accorder chaque jour une place suffisante aux articles critiques. Les commissions spéciales de presse, élues lors des assemblées générales des membres du parti, doivent veiller à ce que les journaux servent le parti et non la bureaucratie.

La discussion demandera certainement beaucoup de temps et d’énergie. L’appareil arguera du fait que dans une période critique, le parti ne peut pas se payer le " luxe d’une discussion ". Les sauveurs bureaucratiques estiment que dans une situation difficile, le parti doit se taire. Les marxistes, au contraire, estiment que plus la situation est difficile, plus le rôle indépendant du parti est important.

En 1917, la direction du Parti bolchevique jouissait d’un très grand prestige. Pourtant, le parti connut toute l’année une série de discussions en profondeur. La veille de la Révolution d’octobre, le parti discutait passionnément pour déterminer laquelle des deux parties du Comité central avait raison : la majorité qui était pour le soulèvement ou la minorité qui était contre. Malgré la profondeur des divergences, il n’y eut jamais d’exclusions ni de mesures répressives. Les masses sans parti furent invitées à participer à ces discussions. A Petrograd, une assemblée de femmes sans parti envoya une délégation au Comité central, pour soutenir la majorité. Certes, la discussion demandait du temps. Mais en retour, ces discussions qui se déroulaient librement, sans mensonge ni falsification, forgèrent la certitude générale, inébranlable quant à la justesse de la ligne politique, ce qui seul rendit la victoire possible.

Comment la situation en Allemagne va-t-elle évoluer ? La petite roue de l’opposition réussira-t-elle à mettre à temps en mouvement la grande roue du parti ? La question est posée. On entend souvent des voix pessimistes. Dans les différents groupes communistes, dans le parti lui-même comme à sa périphérie, il y a beaucoup de camarades qui se disent : l’opposition de gauche a une position correcte sur toutes les questions importantes. Mais elle est faible. Ses cadres sont peu nombreux et inexpérimentés politiquement. Une telle organisation avec son petit hebdomadaire (Permanente Revolution) peut-elle s’opposer au puissant appareil de l’Internationale communiste ?

Les leçons des événements sont plus fortes que la bureaucratie stalinienne. Nous voulons être aux yeux des masses communistes, les interprètes de ces expériences. C’est là notre rôle historique en tant que fraction. Nous n’exigeons pas comme Seydewitz et Cie que le prolétariat révolutionnaire nous fasse confiance à crédit. Nous nous fixons une tâche plus modeste : nous proposons notre aide à l’avant-garde communiste pour l’élaboration d’une ligne politique juste. Dans ce but, nous recrutons et éduquons nos propres cadres. Ce stade préparatoire ne peut être sauté. A chaque nouvelle étape de la lutte, les éléments les plus conscients et les plus critiques au sein du prolétariat se rangeront à nos côtés.

Le parti révolutionnaire commence avec une idée, un programme qui est dirigé contre l’appareil très puissant de la société de classes. Ce ne sont pas les cadres qui créent les idées, mais les idées qui créent les cadres. La peur face à la puissance des appareils est un des traits les plus saillants de cet opportunisme que cultive la bureaucratie stalinienne. La critique marxiste est plus forte que n’importe quel appareil.

Les formes organisationnelles que prendra le développement futur de l’opposition de gauche dépend d’un grand nombre de circonstances : le poids des coups historiques, la capacité de résistance de la bureaucratie stalinienne, l’action des simples communistes, l’énergie de l’opposition elle-même. Toutefois, les principes et les méthodes que nous défendons ont été mis à l’épreuve dans les événements les plus importants de l’histoire mondiale, dans la défaite comme dans la victoire. Ils se fraieront un chemin.

Les succès de l’opposition dans tous les pays, en Allemagne également, sont notoires. Mais ils se produisent plus lentement que beaucoup d’entre nous ne s’y attendent. On peut le déplorer, mais il ne faut pas s’en étonner. Aux communistes qui se mettent à écouter l’opposition de gauche, la bureaucratie laisse cyniquement le choix suivant : participer à la campagne contre le " trotskysme ", ou quitter les rangs de l’Internationale communiste. Pour les fonctionnaires du parti, il y va de leur poste et de leur traitement, et l’appareil stalinien sait magistralement jouer sur les points sensibles. Mais les milliers de simples communistes, écartelés entre leur dévouement aux idées du communisme et la menace d’être exclus des rangs de l’Internationale communiste, sont infiniment plus importants. C’est ce qui explique qu’il y ait dans le Parti communiste officiel tant d’oppositionnels partagés, intimidés ou cachés.

Cette combinaison inhabituelle de facteurs historiques suffit à expliquer la lenteur de la croissance organisationnelle de l’opposition de gauche. Malgré cette lenteur, la vie intellectuelle de l’Internationale communiste est aujourd’hui, encore plus qu’hier, axée sur la lutte contre le " trotskysme ". Les revues et les articles théoriques des journaux du Parti communiste russe et des autres sections sont principalement consacrés à la lutte contre l’opposition de gauche, tantôt ouvertement, tantôt indirectement. La persécution organisationnelle forcenée à laquelle se livre l’appareil contre l’opposition est encore plus symptomatique : sabotage de ses réunions par des méthodes brutales ; utilisation de la force physique sous toutes ses formes ; accords dans les coulisses avec les pacifistes bourgeois, les radicaux français et les francs-maçons contre les " trotskystes " ; propagation par le centre stalinien de calomnies venimeuses.

Les staliniens sentent plus rapidement et savent mieux que les oppositionnels dans quelle mesure nos idées sapent les piliers de leur appareil. Toutefois, les méthodes d’autodéfense de la fraction stalinienne sont à double tranchant. Jusqu’à un certain moment, elles agissent par intimidation. Mais par là même, elles préparent une réaction de masse contre les falsifications et l’emploi de la force physique.

Lorsqu’en juillet 1917, le gouvernement des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires qualifiait les bolcheviks d’agents de l’état-major allemand, cette manœuvre infâme eut dans un premier temps un effet réel sur les soldats, les paysans et les couches arriérées de la classe ouvrière. Mais, lorsque la suite des événements donna clairement raison aux bolcheviks, les masses commencèrent à se dire : on a donc calomnié consciemment les léninistes ; si on les a persécutés aussi violemment, c’est parce qu’ils avaient raison. Et la méfiance à l’égard des bolcheviks fit place au dévouement et à un amour intense. Dans une situation différente, on assiste aujourd’hui à un phénomène identique. Par cette accumulation monstrueuse de calomnies et de mesures de répression, la bureaucratie stalinienne a indéniablement réussi à intimider les simples membres du parti pour un certain temps. Mais par là même, elle prépare la réhabilitation massive des bolcheviks léninistes aux yeux des masses révolutionnaires. Cela ne fait aucun doute.

Certes, nous sommes aujourd’hui encore très faibles. Le Parti communiste a encore les masses, mais déjà, il n’a plus ni théorie ni orientation stratégique. L’opposition de gauche a déjà élaboré son orientation marxiste, mais elle n’a pas encore les masses avec elles. Les autres groupes de " gauche " n’ont ni l’un ni l’autre. Le Leninbund qui s’efforce de remédier à l’absence de ligne politique sérieuse fondée sur des principes, par les fantaisies et les humeurs personnelles d’Urbahns, se traîne désespérément. Les brandlériens, malgré les cadres qu’ils possèdent, dégringolent les marches ; aucune recette tactique ne peut remplacer l’adoption d’une position stratégique révolutionnaire. Le SAP a posé sa candidature à la direction révolutionnaire du prolétariat, prétention non fondée ! Même les représentants les plus sérieux de ce " parti " ne dépassent pas, comme le prouve le dernier livre de Fritz Sternberg, les limites du centrisme de gauche ; plus ils s’appliquent à créer une " doctrine " propre, plus ils prouvent qu’ils sont les élèves de Thalheimer. Cette école n’a pas plus d’avenir qu’un cadavre.

Un nouveau parti historique ne peut surgir simplement parce qu’un certain nombre d’anciens sociaux-démocrates se sont persuadés fort tardivement du caractère contre-révolutionnaire de la politique de Ebert et Wels. Un nouveau parti ne peut pas plus s’improviser à partir d’un groupe de communistes déçus qui n’ont pas encore prouvé leur droit à diriger le prolétariat. Pour qu’apparaisse un nouveau parti, il faut d’une part d’importants événements historiques qui brisent la colonne vertébrale des vieux partis, d’autre part une position de principe élaborée par des cadres éprouvés à partir de l’expérience historique.

Lorsque nous luttons de toutes nos forces pour régénérer l’Internationale communiste et pour assurer la continuité de son développement futur, nous ne cédons nullement à un fétichisme formel. Nous plaçons le destin de la révolution prolétarienne mondiale au-dessus de l’avenir organisationnel de l’Internationale communiste. Si, malgré tous nos efforts, la pire des variantes devait se réaliser, si la bureaucratie stalinienne menait les partis officiels actuels à leur perte, si, dans un certain sens, il fallait de nouveau tout recommencer, alors, la nouvelle Internationale trouverait sa source dans les idées et les cadres de l’opposition communiste de gauche.

Les critères comme le " pessimisme " et l’" optimisme " sont insuffisants et ne s’appliquent pas à notre travail politique. Il est au-dessus des étapes particulières, des défaites et des victoires. Notre politique est une politique à long terme. Postface

La présente brochure dont les chapitres ont été écrits à différents moments, était déjà terminée quand un télégramme de Berlin apporta la nouvelle du conflit qui venait d’éclater entre la majorité écrasante du Reichstag et le gouvernement Papen, et par conséquent avec le président du Reich. Nous suivrons attentivement le développement concret des événements dans les colonnes de Permanente Revolution. Nous voulons seulement revenir sur certaines conclusions générales qui pouvaient sembler contestables au début de cette brochure, mais qui depuis ont trouvé une confirmation dans les faits.

l. Le caractère bonapartiste du gouvernement Papen-Schleicher est pleinement mis en évidence par son isolement au Reichstag. Les cercles agrariens et capitalistes qui sont directement derrière le gouvernement présidentiel, représentent une fraction incomparablement plus réduite de la nation allemande, que le pourcentage des voix obtenues au Reichstag par Papen ne le laisserait penser.

2. L’antagonisme entre Papen et Hitler est l’antagonisme qui existe entre les sommets agrariens et capitalistes d’une part, la petite bourgeoisie réactionnaire d’autre part. De même que jadis, la bourgeoisie libérale se servait du mouvement révolutionnaire de la petite bourgeoisie, mais l’empêchait par tous les moyens de s’emparer du pouvoir, de même la bourgeoisie monopoliste est prête à prendre Hitler comme laquais mais non comme maître. A moins d’une nécessité pressante, elle ne confiera jamais tout le pouvoir au fascisme.

3. Le fait que les différentes fractions de la grande, moyenne et petite bourgeoisie se livrent une lutte ouverte pour le pouvoir, sans craindre un conflit extrêmement risqué, prouve que la bourgeoisie ne se sent pas directement menacée par le prolétariat. Les nationaux-socialistes et le centre, mais aussi les sommets dirigeants de la social-démocratie ont risqué un conflit constitutionnel uniquement parce qu’ils étaient sûrs qu’il ne se transformerait pas en un conflit révolutionnaire.

4. Le Parti communiste est le seul parti dont les voix contre Papen étaient dictées par des visées révolutionnaires. Mais le chemin est encore long, des visées révolutionnaires aux conquêtes révolutionnaires.

5. La logique des événements est telle que la lutte pour le " parlement " et pour la " démocratie " devient pour tout ouvrier social-démocrate une question de pouvoir. Voilà la signification fondamentale de tout le conflit du point de vue de la révolution. La question du pouvoir est la question de l’unité dans des actions révolutionnaires du prolétariat. La politique de front unique en direction de la social-démocratie doit permettre, dans un proche avenir, sous une forme respectant la démocratie ouvrière, la création d’organes de lutte de la classe, c’est-à-dire de conseils ouvriers.

6. Face aux cadeaux offerts aux capitalistes et à l’attaque inouïe contre le niveau de vie du prolétariat, le Parti communiste doit mettre en avant le mot d’ordre du contrôle ouvrier sur la production.

7. Les différentes fractions des classes possédantes ne peuvent se disputer que parce que le parti révolutionnaire est faible.

Le parti révolutionnaire pourrait devenir infiniment plus fort, s’il tirait profit des querelles entre les classes possédantes. Mais pour cela, il faut. être capable de distinguer les différentes fractions d’après leur composition sociale et leurs méthodes politiques, et non les ranger toutes dans le même sac. La théorie du social-fascisme qui a complètement et définitivement fait faillite, doit être enfin abandonnée comme un vieux fatras.

Notes

[1] Bien qu’ayant dissimulé au parti et à l’Internationale communiste le discours cité ci-dessus, la presse stalinienne lança contre lui une de ses campagnes habituelles. Manouilsky écrivit que j’osais " assimiler " les fascistes aux jacobins, qui pourtant sont nos ancêtres révolutionnaires. La dernière affirmation est plus ou moins vraie. Malheureusement ces ancêtres ont un grand nombre de descendants, incapables de faire fonctionner leurs cerveaux. On peut trouver des échos de cette ancienne polémique dans les productions récentes de Münzenberg contre le trotskysme. Toutefois, nous ne nous y arrêterons pas.

[2] Allgemeiner Deutscher Gewerkschaftsbund (Confédération générale des Syndicats allemands) [1919-1933].

[3] Allgemeiner Freier Angestelltenbund (Confédération générale libre des Employés) [1919-1933].

[4] Le fait que les brandlériens (cf. leur " Tribune " de Stuttgart du 27 août) se séparent de nous sur cette question et soutiennent la mascarade de Staline, Manouilsky, Lozovsky, Münzenberg, n’est pas une surprise pour nous. Après avoir donné un exemple de leur politique de front unique en Saxe en 1923, Brandler-Thälmann soutinrent la politique de Staline à l’égard du Kuomintang et du comité anglo-russe. Peuvent-ils laisser passer l’occasion de se ranger sous le drapeau de Barbusse ? Autrement, leur physionomie politique serait incomplète.


France - octobre 1934 - "Où va la France ?" - Trotsky :

Nous voulons dans ces pages expliquer aux ouvriers avancés le sort qui attend la France dans les années qui viennent : la France qui, pour nous, n’est ni la Bourse, ni les banques, ni les trusts, ni le gouvernement, ni l’état-major, ni l’Eglise -ceux-là sont les oppresseurs de la France-, mais la classe ouvrière et les paysans exploités. L’EFFONDREMENT DE LA DEMOCRATIE BOURGEOISE.

Après la guerre se produisirent plusieurs révolutions qui remportèrent de brillantes victoires : en Russie, en Allemagne, en Autriche-Hongrie et, plus tard, en Espagne. Mais c’est seulement en Russie que le prolétariat a pris complètement le pouvoir, qu’il a exproprié ses exploiteurs et grâce à ces mesures, a su créer et maintenir un Etat ouvrier. Ailleurs, le prolétariat, malgré sa victoire, s’est arrêté à mi-chemin par la faute de la direction. Le résultat fut que le pouvoir lui échappa et passant de gauche à droite, devint la proie du fascisme. Ailleurs encore, le pouvoir est tombé aux mains de dictatures militaires. Nulle part le Parlement n’a eu la force de concilier les contradictions de classe et d’assurer une évolution pacifique. Partout le conflit s’est résolu les armes à la main.

En France, certes, on s’est longtemps bercé de l’idée que le fascisme n’avait rien à voir avec ce pays. Car la France est une république, où toutes les questions sont tranchées par le peuple souverain au moyen du suffrage universel. Mais, le 6 février, quelques milliers de fascistes et de royalistes, armés de revolvers, de matraques et de rasoirs, ont imposé au pays le réactionnaire gouvernement Doumergue, sous la protection duquel les bandes fascistes continuent à grandir et à s’armer [1]. Que nous prépare demain ?

En France, certes, comme dans d’autres pays d’Europe -l’Angleterre, la Belgique, la Hollande, la Suisse, les pays scandinaves -, il existe encore un Parlement, des élections, des libertés démocratiques ou tout au moins leurs débris. Mais dans tous ces pays, la lutte des classes s’exacerbe dans le même sens qu’auparavant en Allemagne et en Italie. Celui qui se console avec l’affirmation que "la France n’est pas l’Allemagne" est un imbécile sans espoir. Dans tous les pays agissent aujourd’hui des lois identiques, celles de la décadence du capitalisme. Si les moyens de production demeurent entre les mains d’un petit nombre de capitalistes, il n’existe pas de salut pour la société qui est condamnée à aller de crise en crise, de misère en misère, de mal en pis. Selon les pays, les conséquences de la décrépitude et de la décadence du capitalisme s’expriment sous des formes diverses et se développent à des rythmes inégaux. Mais le fond du processus est partout le même. La bourgeoisie a conduit sa société à la faillite. Elle n’est capable d’assurer au peuple ni le pain ni la paix. C’est précisément pourquoi elle ne peut plus désormais supporter l’ordre démocratique. Elle est contrainte d’écraser les ouvriers par la violence physique. Or il est impossible de venir à bout du mécontentement des ouvriers et des paysans au moyen de la seule police ; il est trop souvent impossible de faire marcher l’armée contre le peuple, car elle commence à se décomposer et cela se termine par le passage d’une grande partie des soldats du côté du peuple. C’est pour ces raisons que le grand capital est contraint de constituer des bandes armées spécialisées, dressées à la lutte contre les ouvriers, comme certaines races de chiens contre le gibier. La signification historique du fascisme est qu’il doit écraser la classe ouvrière, détruire ses organisations, étouffer la liberté politique, et cela précisément au moment où les capitalistes sont incapables de continuer à dominer et à diriger par l’intermédiaire du mécanisme démocratique.

Son matériel humain, le fascisme le recrute surtout au sein de la petite bourgeoisie. Celle-ci est finalement ruinée par le grand capital et il n’existe pas pour elle d’issue dans la structure sociale actuelle : mais elle n’en connaît pas d’autre. Son mécontentement, sa révolte, son désespoir, les fascistes les détournent du grand capital pour les diriger contre les ouvriers : On peut dire du fascisme qu’il est une opération de "luxation" des cerveaux de la petite bourgeoisie dans l’intérêt de ses pires ennemis. Ainsi, le grand capital ruine d’abord les classes moyennes puis, à l’aide de ses mercenaires, les démagogues fascistes, il tourne contre le prolétariat la petite bourgeoisie sombrant dans le désespoir. Ce n’est que par de tels procédés de brigand que le régime bourgeois parvient encore à se maintenir Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce qu’il soit renversé par la révolution prolétarienne. LE COMMENCEMENT DU BONAPARTISME EN FRANCE.

En France, le mouvement de la démocratie au fascisme n’en est encore qu’à la première étape. Le Parlement existe toujours, mais il n’a plus ses pouvoirs d’autrefois et ne les recouvrera jamais. Morte de peur, la majorité des députés, après le 6 février, a appelé au pouvoir Doumergue, le sauveur, l’arbitre. Son gouvernement se tient au-dessus du Parlement : il s’appuie non sur la majorité "démocratiquement " élue, mais directement et immédiatement sur l’appareil bureaucratique, sur la police et sur l’armée. C’est précisément pourquoi Doumergue ne peut souffrir aucune liberté pour les fonctionnaires et pour les serviteurs de l’Etat en général. Il lui faut un appareil bureaucratique docile et discipliné, au sommet duquel il puisse se tenir sans danger. La majorité des députés est contrainte de s’incliner devant Doumergue parce qu’elle a peur des fascistes et du "front commun". On écrit beaucoup actuellement sur la "réforme" prochaine de la Constitution, sur le droit de dissoudre la Chambre, etc. Ces questions n’ont qu’un intérêt juridique car, politiquement, la question est déjà résolue. La réforme s’est accomplie sans voyage à Versailles. L’apparition sur l’arène des bandes fascistes armées a donné aux agents du grand capital la possibilité de s’élever au-dessus du Parlement. C’est en cela que consiste maintenant l’essence de la Constitution française, tout le reste n’est qu’illusions, phrases ou tromperie consciente. Le rôle de Doumergue actuellement -ou de ses éventuels successeurs, comme le maréchal Pétain ou Tardieu- ne constitue pas un phénomène nouveau. Dans d’autres conditions, Napoléon 1er et Napoléon III jouèrent un rôle analogue. L’essence du bonapartisme consiste en ce que s’appuyant sur la lutte de deux camps, il "sauve" la "nation" par une dictature bureaucratico-militaire. Napoléon 1er représente le bonapartisme de la jeunesse impétueuse de la société bourgeoise. Le bonapartisme de Napoléon III est celui de l’époque où la calvitie apparaît déjà sur le crâne de la bourgeoisie. En la personne de Doumergue, nous avons le bonapartisme sénile de l’époque du déclin capitaliste. Le gouvernement Doumergue est le premier degré du passage du parlementarisme au bonapartisme. Pour maintenir son équilibre, il lui faut à sa droite les bandes fascistes et autres qui l’ont porté au pouvoir. Réclamer de lui qu’il dissolve-non sur le papier, mais dans la réalité-les Jeunesses patriotes, les Croix de feu les Camelots du roi et autres, c’est réclamer qu’il coupe la branche sur laquelle il se tient. Des oscillations temporaires d’un côté ou de l’autre restent, bien entendu, possibles. Ainsi une offensive prématurée du fascisme pourrait provoquer dans les sommets gouvernementaux un écart "à gauche" : Doumergue ferait place, pour un temps, non à Tardieu, mais à Herriot. Mais il n’est d’abord pas dit que les fascistes feront une tentative prématurée, et ensuite un écart temporaire à gauche dans les sommets ne modifierait pas la direction générale du développement, et hâterait plutôt le dénouement. Il n’existe aucune voie pour retourner à la démocratie pacifique. Le développement conduit inévitablement, infailliblement, à un conflit entre le prolétariat et le fascisme. LE BONAPARTISME SERA-T-IL DE LONGUE DUREE ?

Combien de temps l’actuel régime bonapartiste de transition peut-il se maintenir ? En d’autres termes, combien de temps reste-t-il au prolétariat pour se préparer au combat décisif ? Il est naturellement impossible de répondre avec précision à cette question. On peut cependant établir quelques données qui permettent d’évaluer la vitesse du développement du processus d’ensemble. L’élément le plus important pour cette estimation est le sort à venir du parti radical.

Le bonapartisme actuel, nous l’avons dit, est apparu dans les conditions du début d’une guerre civile entre les camps politiques extrêmes. Son principal appui matériel, il le trouve dans la police et dans l’armée. Mais il a aussi un appui à gauche : le parti radical-socialiste. La base de masse de ce parti est constituée par la petite bourgeoisie des villes et des campagnes. Les sommets en sont formés par les agents "démocratiques" de la grande bourgeoisie qui, de loin en loin, ont donné au peuple de petites réformes et le plus souvent des phrases démocratiques, l’ont sauvé chaque jour-en paroles-de la réaction et du cléricalisme, mais, dans toutes les questions importantes, ont fait la politique du grand capital. Sous la menace du fascisme, et plus encore du prolétariat, les radicaux-socialistes ont été contraints de passer du camp de la "démocratie" parlementaire dans celui du bonapartisme. Comme le chameau sous le fouet du chamelier le radicalisme s’est mis sur ses quatre genoux, afin de permettre à la réaction capitaliste de s’asseoir entre ses bosses. Sans le soutien politique des radicaux, le gouvernement Doumergue serait actuellement impossible.

Si l’on compare l’évolution politique de la France à celle de l’Allemagne, le gouvernement Doumergue et ses successeurs éventuels correspondent aux gouvernements Brüning, von Papen, von Schleicher, qui comblèrent l’intervalle entre la démocratie de Weimar et Hitler. Il y a pourtant une différence qui, politiquement, peut revêtir une énorme importance. Le bonapartisme allemand est entré en scène au moment où les partis démocratiques avaient fondu, alors que les nazis grandissaient avec une force prodigieuse. Les trois gouvernements "bonapartistes" d’Allemagne, du fait de la faiblesse de leurs bases politiques propres, se trouvaient en équilibre sur une corde raide tendue au-dessus de l’abîme qui séparait les deux camps hostiles du prolétariat et du fascisme. Ils tombèrent tous trois très vite. Le camp du prolétariat était alors divisé, non préparé à la lutte, désorienté et trahi par ses chefs. Les nazis purent prendre le pouvoir pratiquement sans combat.

Le fascisme français ne représente pas encore aujourd’hui une force de masse. En revanche, le bonapartisme a un appui, certes pas très sûr ni très stable, mais un appui de masse dans la personne des radicaux. Entre ces deux faits existe un lien interne. Par le caractère social de sa base, le radicalisme est un parti de la petite bourgeoisie. Or le fascisme ne peut devenir une force de masse qu’en conquérant la petite bourgeoisie. En d’autres termes : en France, le fascisme peut se développer avant tout aux dépens des radicaux. Ce processus est déjà en train de se produire, mais il n’en est encore qu’à son début. LE ROLE DU PARTI RADICAL

Les dernières élections cantonales ont donné les résultats qu’on pouvait et devait en attendre : les flancs, c’est-à-dire les réactionnaires et le bloc ouvrier, ont gagné, et le centre, c’est-à-dire les radicaux, a perdu. Mais gains et pertes sont encore infimes. S’il s’était agi d’élections législatives, ces phénomènes auraient pris, à n’en pas douter, une plus grande ampleur. Les déplacements qui se sont marqués n’ont pas pour nous d’importance en eux-mêmes, mais comme symptômes des changements qui se produisent dans la conscience des masses. Ils montrent que le centre petit-bourgeois a déjà commencé a fondre au profit des deux extrêmes. Cela signifie que ce qui subsiste du régime parlementaire va être de plus en plus rongé : les extrêmes vont grandir et les heurts entre eux approchent. Il n’est pas difficile de comprendre que c’est là un processus inévitable.

Le parti radical est le parti à l’aide duquel la grande bourgeoisie entretenait les espoirs de la petite bourgeoisie en une amélioration progressive et pacifique de sa situation. Les radicaux n’ont pu jouer ce rôle qu’aussi longtemps que la situation économique de la petite bourgeoisie restait supportable, qu’elle n’était pas véritablement ruinée, qu’elle gardait espoir en l’avenir. Le programme des radicaux a toujours été, certes, un simple chiffon de papier. Ils n’ont accompli et ne pouvaient accomplir aucune réforme sociale sérieuse en faveur des travailleurs : la grande bourgeoisie qui détient tous les véritables leviers du pouvoir, les banques et la Bourse, la grande presse, les hauts fonctionnaires, la diplomatie, l’Etat-major, ne le leur eût pas permis. Mais ils obtenaient de temps à autre, en faveur de leur clientèle, surtout en province, quelques petites aumônes et entretenaient par là les illusions des masses populaires. Ainsi en allait-il jusqu’à la dernière crise. Actuellement, il devient clair, même pour le paysan le plus arriéré, qu’il ne s’agit pas d’une crise ordinaire passagère comme il y en eut un certain nombre avant la guerre, mais d’une crise de l’ensemble du système social. Il faut des mesures hardies et décisives. Lesquelles ? Le paysan ne le sait pas. Personne ne le lui a dit comme il eût fallu le lui dire.

Le capitalisme a porté les moyens de production à un niveau tel qu’ils se sont trouvés paralysés par la misère des masses populaires qu’il a ruinées. De ce fait, tout le système est entré dans une période de décadence, de décomposition, de pourriture. Non seulement le capitalisme ne peut pas donner aux travailleurs de nouvelles réformes sociales, ni même de simples petites aumônes, mais encore il est contraint de reprendre même les anciennes. Toute l’Europe est entrée aujourd’hui dans l’ère de "contre-réformes" économiques et politiques. La politique de spoliation d’étouffement des masses n’est pas le fruit des caprices de la réaction mais résulte de la décomposition du système capitaliste. C’est là le fait fondamental et tout ouvrier doit le comprendre s’il ne veut pas être dupé par des phrases creuses. C’est précisément pourquoi les partis démocratiques se décomposent et perdent l’un après l’autre leurs forces, dans l’Europe entière. Le même sort attend les radicaux français. Seuls des gens sans cervelle peuvent penser que la capitulation de Daladier ou la servilité d’Herriot devant la pire réaction résultent de causes fortuites ou temporaires ou du manque de caractère de ces deux lamentables chefs. Non ! Les grands phénomènes politiques ont toujours de profondes racines sociales La décadence des partis démocratiques est un phénomène universel dont les causes sont dans la décadence du capitalisme lui-même. La grande bourgeoisie dit aux radicaux : "Maintenant, ce n’est plus le moment plaisanter ! Si vous ne cessez pas de faire des coquetteries aux socialistes et de flirter avec le peuple en lui promettant monts et merveilles, alors j’appelle les fascistes. Comprenez bien que le 6 février ne fut qu’un premier avertissement !" Après quoi, le chameau radical se met sur ses quatre genoux : il ne lui reste rien d’autre à faire.

Mais le radicalisme ne se sauvera pas sur cette voie. Liant son sort aux yeux de tout le peuple, à celui de la réaction, il abrège inévitablement sa carrière. La perte de voix et de mandats qu’il a subie aux cantonal n’est qu’un commencement. Le processus d’effondrement du parti radical s’accélérera de plus en plus. Toute la question est de savoir en faveur de qui, de la révolution prolétarienne ou du fascisme, se fera cet effondrement inévitable.

Qui présentera le premier, le plus largement, le plus hardiment, aux classes moyennes, le programme le plus convaincant et-c’est là le plus important-saura conquérir leur confiance en leur montrant en paroles et en faits qu’il est capable de briser tous les obstacles sur la voie d’un avenir meilleur le socialisme révolutionnaire ou la réaction fasciste ? De cette question dépend le sort de la France, pour de nombreuses années. Non seulement de la France, mais de toute l’Europe. Non seulement de l’Europe mais du monde entier. LES "CLASSES MOYENNES", LE PARTI RADICAL ET LE FASCISME.

Depuis la victoire des nazis en Allemagne, on fait dans les partis et les groupes de "gauche" beaucoup de discours sur la nécessité d’être proches des "classes moyennes" afin de barrer la route au fascisme La fraction Renaudel et Cie s’est séparée du parti socialiste avec cet objectif particulier de se rapprocher des radicaux [2] .

Il ne faut pas en conclure que la classe ouvrière doive tourner le dos à la petite bourgeoisie et la laisser à son malheur. Non, se rapprocher des paysans et des petites gens des villes, les attirer de notre côté, c’est la condition nécessaire du succès de la lutte contre le fascisme, pour ne pas parler de la conquête du pouvoir. Il faut seulement poser correctement le problème. Mais, pour cela, il faut comprendre clairement la nature des "classes moyennes". Rien n’est plus dangereux en politique, surtout dans une période critique, que de répéter des formules générales sans examiner le contenu social qu’elles recouvrent.

La société contemporaine se compose de trois classes : la grande bourgeoisie, le prolétariat et les classes moyennes, ou petite bourgeoisie. Les relations entre ces trois classes déterminent en fin de compte la situation politique. Les classes fondamentales sont la grande bourgeoisie et le prolétariat. Seules ces deux classes peuvent avoir une politique indépendante, claire et conséquente. La petite bourgeoisie est caractérisée par sa dépendance économique et son hétérogénéité sociale. Sa couche supérieure touche directement la grande bourgeoisie. Sa couche inférieure se fond avec le prolétariat et tombe même dans le lumpen-prolétariat. Conformément à sa situation économique, la petite bourgeoisie ne peut avoir de politique indépendante. Elle oscille constamment entre les capitalistes et les ouvriers. Sa propre couche supérieure la pousse à droite ; ses couches inférieures, opprimées et exploitées sont capables, dans certaines conditions, de tourner brusquement à gauche. Ce sont ces relations contradictoires entre les différentes couches des classes moyennes qui ont toujours déterminé la politique confuse et inconsistante des radicaux, leurs hésitations entre le Cartel et les socialistes, pour calmer la base, et le Bloc national avec la réaction capitaliste, pour sauver la bourgeoisie. La décomposition définitive du radicalisme commence au moment où la grande bourgeoisie, qui est elle-même dans l’impasse, ne lui permet plus d’osciller [3] . La petite bourgeoisie, incarnée par les masses ruinées des villes et des campagnes, commence à perdre patience. Elle prend une attitude de plus en plus hostile à sa propre couche supérieure : elle se convainc en fait de l’inconsistance et de la perfidie de sa direction politique. Le paysan pauvre, l’artisan, le petit commerçant se convainquent qu’un abîme les sépare de tous ces maires, ces avocats, ces arrivistes politiques du genre Herriot, Daladier, Chautemps, qui, par leur mode de vie et leurs conceptions, sont de grands bourgeois. C’est précisément cette désillusion de la petite bourgeoisie, son impatience et son désespoir que le fascisme exploite. Ses agitateurs stigmatisent et maudissent la démocratie parlementaire qui épaule les carriéristes et les staviskrates, mais ne donne rien aux petits travailleurs. Ces démagogues brandissent le poing contre les banquiers, les gros commerçants, les capitalistes. Ces paroles et ces gestes répondent pleinement aux sentiments des petits propriétaires qui se sentent dans l’impasse. Les fascistes montrent de l’audace, descendent dans la rue, s’attaquent à la police, tentent de chasser le Parlement par la force. Cela en impose au petit bourgeois qui sombrait dans le désespoir. Il se dit : "Les radicaux, parmi lesquels Il y a trop de coquins, se sont vendus définitivement aux banquiers ; les socialistes promettent depuis longtemps d’anéantir l’exploitation, mais ils ne passent jamais des paroles aux actes ; les communistes, on n’y peut rien comprendre : aujourd’hui c’est une chose, demain c’en est une autre ; il faut voir si les fascistes ne peuvent pas apporter le salut." LE PASSAGE DES CLASSES MOYENNES DANS LE CAMP DU FASCISME EST-IL INEVITABLE ?

Renaudel, Frossard et leurs semblables s’imaginent que la petite bourgeoisie est avant tout attachée à la démocratie, et que c’est précisément pourquoi il faut s’allier aux radicaux ! Quelle monstrueuse aberration ! La démocratie n’est qu’une forme politique. La petite bourgeoisie ne se soucie pas de la coquille, mais du fruit. Que la démocratie se révèle impuissante, et au diable la démocratie ! Ainsi raisonne ou réagit chaque petit bourgeois. C’est dans la révolte grandissante des couches inférieures de la petite bourgeoisie contre ses couches supérieures, "instruites", municipales, cantonales, parlementaires, que se trouve la source politique et socialiste principale du fascisme. Il faut y ajouter la haine de la jeunesse intellectuelle, écrasée par la crise, pour les avocats, les professeurs, les députés et les ministres parvenus : les intellectuels petits-bourgeois inférieurs se rebellent eux aussi contre leurs supérieurs. Cela signifie-t-il que le passage de la petite bourgeoisie sur la voie du fascisme soit inéluctable ? Non, une telle conclusion relèverait d’un honteux fatalisme. Ce qui est réellement inéluctable, c’est la fin du radicalisme et de tous les groupements politique qui lient leur sort au sien Dans les conditions de la décadence capitaliste, il ne reste plus de place pour un parti de réformes démocratiques et de progrès "pacifique" Quelle que soit la voie par laquelle doive passer le développement à venir de la France, le radicalisme disparaîtra de toute façon de la scène, rejeté et honni par la petite bourgeoisie qu’il a définitivement trahie. Que notre prédiction réponde à la réalité, tout ouvrier conscient s’en convaincra dès maintenant sur la base des faits et de l’expérience quotidienne. De nouvelles élections apporteront aux radicaux de nouvelles défaites. Les unes après les autres, des couches vont s séparer d’eux, les masses populaires en bas, les groupes de carriéristes effrayés en haut. Des départs, des scissions, des trahisons vont se succéder sans interruption. Aucune manoeuvre et aucun bloc ne pourront sauver le parti radical. Il entraînera avec lui dans l’abîme le "parti" de Renaudel, Déat et Cie. La fin du parti radical est le résultat inévitable du fait que la société bourgeoise ne peut plus résoudre ses difficultés par les méthodes prétendues démocratiques. La scission entre la base de la petite bourgeoisie et ses sommets est inévitable.

Mais cela ne signifie pas du tout que les masses qui suivent le radicalisme doivent inévitablement reporter leurs espoirs sur le fascisme. Certes, la partie la plus démoralisée, la plus déclassée et la plus avide de la jeunesse des classes moyennes a déjà fixe son choix dans cette direction. C’est dans ce réservoir que puisent surtout les bandes fascistes. Mais les lourdes masses petites-bourgeoises des villes et des campagnes n’ont pas encore choisi. Elles hésitent devant une grave décision. C’est précisément parce qu’elles hésitent qu’elles continuent encore, mais déjà sans avoir confiance, à voter pour les radicaux. Ces hésitations, cette irrésolution ne dureront pourtant pas des années, mais seulement des mois. Le développement politique va prendre, dans la période qui vient, un rythme fébrile. La petite bourgeoisie ne repoussera la démagogie du fascisme que si elle a foi dans une autre voie. L’autre voie, c’est la révolution prolétarienne. EST-IL VRAI QUE LA PETITE BOURGEOISIE CRAIGNE LA REVOLUTION ?

Les routiniers du Parlement, qui croient bien connaître le peuple, aiment à répéter : "il ne faut pas effrayer les classes moyennes avec la révolution, car elles n’aiment pas les extrêmes". Sous cette forme générale, cette affirmation est absolument fausse. Naturellement, le petit propriétaire tient à l’ordre tant que ses affaires vont bien et aussi longtemps qu’il espère qu’elles iront encore mieux le lendemain. Mais quand cet espoir est perdu, Il se met facilement en rage, prêt à se livrer aux moyens les plus extrêmes. Sinon, comment aurait pu renverser l’Etat démocratique et amener le fascisme au pouvoir en Italie et en Allemagne ? Les petites gens désespérés voient avant tout dans le fascisme une force qui combat contre le grand capital et croient qu’à la différence des partis ouvriers qui travaillent seulement de la langue, le fascisme, lui, se servira de ses poings pour établir plus de "justice". Le paysan et l’artisan sont à leur manière des réalistes : ils comprennent qu’on ne pourra pas se passer des poings. Il est faux, trois fois faux, d’affirmer que la petite bourgeoisie actuelle ne se tourne pas vers les partis ouvriers parce qu’elle craint les "mesures extrêmes". Bien au contraire. La couche inférieure de la petite bourgeoisie, ses grandes masses ne croient pas à la force des partis ouvriers, ne les croient pas capables de lutter, ni prêts cette fois à mener la bataille jusqu’au bout. S’il en est ainsi, vaut-il la peine de remplacer le radicalisme par ses confrères parlementaires de gauche ? Voilà comment raisonne ou réagit le propriétaire à demi exproprié, ruiné et révolté. Faute de comprendre cette psychologie des paysans, des artisans, des employés, des petits fonctionnaires-psychologie qui découle de la crise sociale-, il est impossible d’élaborer une politique juste.

La petite bourgeoisie est économiquement dépendante et politiquement morcelée. C’est pourquoi elle ne peut avoir une politique propre. Elle a besoin d’un "chef" qui lui inspire confiance. Ce chef, individuel ou collectif, individu ou parti, peut lui être donné par l’une ou l’autre des deux classes fondamentales, soit par la grande bourgeoisie, soit par le prolétariat. Le fascisme unit et arme les masses disséminées ; d’une "poussière humaine"-selon notre expression-il fait des détachements de combat. Il donne ainsi à la petite bourgeoisie l’illusion d’être une force indépendante. Elle commence à s’imaginer qu’elle commandera réellement à l’Etat. Rien d’étonnant à ce que ces espoirs et ces illusions lui montent à la tête.

Mais la petite bourgeoisie peut aussi trouver son chef dans la personne du prolétariat. Elle l’a trouvé en Russie, partiellement en Espagne. Elle y tendit en Italie, en Allemagne et en Autriche. Malheureusement les partis du prolétariat ne s’y montrèrent pas à la hauteur de leur tâche historique. Pour gagner la petite bourgeoisie, le prolétariat doit conquérir sa confiance. Il faut pour cela qu’il ait lui-même confiance en sa propre force. Il lui faut un programme d’action clair et une détermination à lutter pour le pouvoir par tous les moyens. Soudé par son parti révolutionnaire, pour une lutte décisive et impitoyable, le prolétariat dit aux paysans et aux petites gens des villes : "Je lutte pour le pouvoir. Voici mon programme : je suis prêt à m’entendre avec vous pour en modifier tel ou tel point. Je n’emploierai la force que contre le grand capital et ses laquais ; avec vous, travailleurs, je veux conclure une alliance sur la base d’un programme donné." Un tel langage, le paysan le comprendra. Il suffit qu’il ait confiance dans la capacité du prolétariat de s’emparer du pouvoir. Mais il faut pour cela épurer le Front unique de toute équivoque, de toute indécision, de toutes les phrases creuses : il faut comprendre la situation et se mettre sérieusement sur la voie de la lutte révolutionnaire. UNE ALLIANCE AVEC LES RADICAUX SERAIT UNE ALLIANCE CONTRE LES CLASSES MOYENNES.

Renaudel, Frossard et leurs semblables s’imaginent sérieusement qu’une alliance avec les radicaux est une alliance avec les classes moyennes et, par conséquent, une barrière contre le fascisme. Ces gens ne voient que les ombres parlementaires. Ils ignorent l’évolution réelle des masses et se tournent vers le parti radical qui se survit, alors que celui-ci leur a entre-temps tourné le dos. Ils pensent qu’à une époque de grande crise sociale une alliance des classes mises en mouvement peut être remplacée par un bloc avec une clique parlementaire compromise et vouée à sa perte. Une véritable alliance du prolétariat et des classes moyennes n’est pas une question de statique parlementaire, mais de dynamique révolutionnaire. Cette alliance, il faut la créer, la forger dans la lutte.

Le fond de la situation politique actuelle réside dans le fait que la petite bourgeoisie désespérée commence à se débarrasser du joug de la discipline parlementaire et de la tutelle de la clique "radicale" conservatrice, qui a toujours trompé le peuple et l’a maintenant définitivement trahi. Se lier aux radicaux dans une telle situation signifie se vouer au mépris des masses et pousser la petite bourgeoisie dans les bras du fascisme en qui elle verra son unique sauveur.

Le parti ouvrier ne doit pas s’occuper d’une tentative sans espoir pour sauver le parti des faillis ; il doit au contraire accélérer de toutes ses forces le processus par lequel les masses s’affranchissent de l’emprise radicale. Plus il mettra dans ce travail de zèle et de hardiesse, plus vite il préparera la véritable alliance de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie. Il faut prendre les classes dans leur mouvement, se régler sur leur tête et non sur leur queue. Malheur à qui reste sur place !

Quand Frossard dénie au parti socialiste le droit de démasquer, d’affaiblir, de décomposer le parti radical, il agit en radical conservateur, non en socialiste. Seul a le droit d’exister historiquement le parti qui croit en son programme et s’efforce de rassembler sous son drapeau le peuple entier. Sinon, il ne peut être un parti historique, mais une simple coterie parlementaire, une clique de carriéristes. C’est non seulement le droit, mais le devoir élémentaire du prolétariat que d’affranchir les masses travailleuses de la funeste influence de la bourgeoisie. Cette tâche historique revêt actuellement une particulière importance, car les radicaux s’efforcent plus que jamais de couvrir le travail de la réaction, endorment et trompent le peuple, et préparent ainsi la victoire du, fascisme. Les radicaux de gauche ? Mais ils capitulent aussi fatalement devant Herriot qu’Herriot devant Tardieu.

Frossard veut espérer que l’alliance des socialistes avec les radicaux aboutira à un gouvernement "de gauche", qui dissoudra les organisations fascistes et sauvera la République. Il est difficile d’imaginer amalgame plus monstrueux d’illusions démocratiques et de cynisme policier. Quand nous disons qu’il faut une milice du peuple, Frossard et ses semblables objectent : "Contre le fascisme, il faut lutter non avec des moyens physiques, mais sur le plan idéologique." Quand nous disons : seule une mobilisation révolutionnaire hardie des masses, qui n’est possible que par une lutte contre le radicalisme, est capable de miner le terrain sous les pieds du fascisme, les mêmes nous répliquent : "Non, seule peut nous sauver la police du gouvernement Daladier-Frossard."

Pitoyable bredouillement ! Les radicaux ont détenu le pouvoir et, s’ils ont consenti à le céder à Doumergue, ce n’est pas parce qu’il leur manquait l’aide de Frossard, mais parce qu’ils craignaient le fascisme, parce qu’ils craignaient la grande bourgeoisie qui les menaçait de rasoirs royalistes, parce qu’ils craignaient plus encore le prolétariat qui commençait à se dresser contre le fascisme. Pour comble de scandale, c’est Frossard lui-même qui, effrayé de l’effroi des radicaux, conseilla à Daladier de capituler ! Si l’on admet un instant-hypothèse manifestement invraisemblable-que les radicaux aient consenti à rompre l’alliance avec Doumergue pour s’allier avec Frossard, les bandes fascistes, en collaboration directe cette fois avec la police, seraient descendues trois fois plus nombreuses dans la rue, et les radicaux, avec Frossard ! se seraient fourrés sous les tables ou dans les réduits les plus secrets de leurs ministères.

Faisons pourtant une autre hypothèse, non moins fantastique : imaginons que la police de Daladier-Frossard "désarme" les fascistes. La question est-elle résolue ? Qui désarmera la même police qui, de la main droite rendrait aux fascistes ce qu’elle leur aurait pris de la gauche ? La comédie du désarmement par la police n’aurait fait qu’accroître l’autorité des fascistes qui auraient fait figure de véritables combattants contre l’Etat capitaliste. On ne peut porter de coups réels aux bandes fascistes que dans la mesure où elles sont, en même temps, politiquement isolées. Un éventuel gouvernement Daladier-Frossard ne donnerait rien, ni aux ouvriers, ni aux masses petites-bourgeoises, car il ne pourrait attenter aux fondements de la propriété privée. Et sans expropriation des banques, des grandes entreprises commerciales, des industries clés, des transports, sans monopole du commerce extérieur et sans une série d’autres mesures profondes, il n’est nullement possible de venir en aide au paysan, à l’artisan, au petit commerçant. Par sa passivité, son impuissance, ses mensonges, le gouvernement Daladier-Frossard provoquerait une tempête de révolte dans la petite bourgeoisie et la pousserait définitivement dans la voie du fascisme si... si ce gouvernement était possible.

Il faut pourtant reconnaître que Frossard n’est pas seul. Le même 24 octobre où le modéré Zyromski intervenait dans le Populaire contre la tentative de Frossard de faire revivre le Cartel, Cachin intervenait dans l’Humanité pour défendre l’idée d’un bloc avec les radicaux-socialistes ! Lui, Cachin, saluait avec enthousiasme le fait que les radicaux s’étaient prononcés pour le "désarmement" des fascistes Certes, les radicaux se sont prononcés pour le désarmement de tous, organisations ouvrières comprises. Certes, dans les mains de l’Etat bonapartiste, une telle mesure serait surtout dirigée contre les ouvriers. Certes, les fascistes "désarmés" recevraient le lendemain, et non sans l’aide de la police, deux fois plus d’armes. Mais à quoi bon se faire du souci par de sombres réflexions ? Tout homme a besoin d’espoir. Et voilà Cachin qui s’en va sur les traces de Wels et d’Otto Bauer, lesquels attendirent, eux aussi, en leur temps, le salut d’un désarmement effectué par les polices de Brüning et de Dollfuss. Opérant un tournant à 180 degrés, Cachin identifie les radicaux aux classes moyennes. Les paysans opprimés ? Il ne les voit qu’à travers le prisme du radicalisme. L’alliance avec les petits propriétaires travailleurs ? Il ne se la représente que sous la forme d’un bloc avec les affairistes parlementaires qui commencent enfin à perdre la confiance des petits propriétaires. Au lieu de nourrir et d’attiser la révolte naissante du paysan et de l’artisan contre les exploiteurs "démocratiques" et de la diriger sur la voie d’une alliance avec le prolétariat, Cachin s’apprête à soutenir les banqueroutiers radicaux de l’autorité du "front commun" et à pousser ainsi dans la voie du fascisme la révolte des couches inférieures de la petite bourgeoisie [4] .

En matière de politique révolutionnaire, la nonchalance théorique se paie toujours cruellement. L’"antifascisme" comme le "fascisme" ne sont pas pour les staliniens des conceptions concrètes, mais seulement des sacs vides dans lesquels ils fourrent tout ce qui leur tombe sous la main. Doumergue, pour eux, est un fasciste, comme l’était auparavant Daladier. En fait, Doumergue exploite pour les capitalistes l’aile fascisante de la petite bourgeoisie radicale. Les deux systèmes se combinent actuellement dans le régime bonapartiste. Doumergue est aussi, à sa manière, un "antifasciste", car il préfère une dictature "paisible", militaire et policière, du grand capital à une guerre civile à l’issue toujours incertaine. Par frayeur devant le fascisme et plus encore devant le prolétariat, l’"antifasciste" Daladier s’est allié à Doumergue. Mais le régime de Doumergue ne se conçoit pas sans l’existence des bandes fascistes. L’analyse marxiste élémentaire démontre ainsi la complète inconsistance de l’idée de l’alliance avec les radicaux contre le fascisme ! Les radicaux eux-mêmes prennent soin de souligner combien fantastiques et réactionnaires sont les chimères politiques de Frossard et de Cachin. L’ARMEMENT DU PROLETARIAT

On ne peut concevoir une grève sans propagande et sans agitation. On ne peut non plus la concevoir sans piquets de grève qui, quand ils le peuvent, agissent par la persuasion mais, quand ils y sont contraints, recourent à la force physique. La grève est en effet la forme la plus élémentaire de la lutte de classes, qui combine toujours, selon des proportions diverses, les procédés "idéologiques" et les procédés physiques. La lutte contre le fascisme est, dans son essence, une lutte politique, qui a pourtant besoin de milice comme la grève a besoin de piquets. Au fond, le piquet est l’embryon de la milice ouvrière. Celui qui pense qu’il faut renoncer à la lutte physique doit renoncer tout simplement à la lutte, car l’esprit ne vit pas sans la chair.

Suivant la magnifique expression du théoricien militaire Clausewitz, la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Cette définition convient également pleinement à la guerre civile. La lutte physique n’est qu’un "autre moyen" de la lutte politique. Il est impossible de les opposer l’une à l’autre, car il est impossible d’arrêter à volonté la lutte politique lorsque, sous le poids des nécessités internes, elle se transforme en lutte physique. Le devoir d’un parti révolutionnaire est de prévoir l’inéluctabilité de la transformation de la lutte politique en conflit armé déclaré et de se préparer de toutes ses forces pour ce moment, comme s’y préparent les classes dominantes.

Les détachements de la milice pour la défense contre le fascisme sont les premiers pas sur la voie de l’armement du prolétariat, et non le dernier. Notre mot d’ordre est : Armement du prolétariat et des paysans révolutionnaires ! La milice du peuple doit, en fin de compte, embrasser tous les leurs. On ne pourra remplir complètement ce programme que dans le cadre de l’Etat ouvrier, entre les mains de qui passeront tous les moyens de production, et par conséquent aussi tous les moyens de destruction, tous les armements et les usines qui les produisent.

Il est pourtant impossible de parvenir à l’Etat ouvrier les mains vides. D’une voie pacifique, constitutionnelle vers le socialisme, ne peuvent parler aujourd’hui que des invalides politiques dans le genre de Renaudel. La voie constitutionnelle est coupée par les tranchées qu’occupent les bandes fascistes. Elles sont nombreuses devant nous. La bourgeoisie ne reculera pas devant une douzaine de coups d’état, avec l’aide de la police et de l’armée, pour empêcher le prolétariat de s’emparer du pouvoir. Un Etat ouvrier socialiste ne peut être créé autrement que par une révolution victorieuse. Toute révolution est préparée par la marche du développement économique et politique, mais se décide toujours en fin de compte par des conflits armés et déclarés entre les classes hostiles. Une victoire révolutionnaire n’est possible qu’à la suite d’une longue agitation politique, d’un long travail d’éducation, d’une organisation des masses. Mais le conflit armé lui-même doit également être préparé longtemps à l’avance. Les ouvriers doivent savoir qu’il leur faudra se battre dans une lutte à mort. Ils doivent vouloir des armes, comme gage de leur affranchissement. Dans une époque aussi critique que l’époque actuelle le parti de la révolution doit prêcher inlassablement aux ouvriers la nécessité de s’armer, et il doit tout faire pour assurer l’armement d’au moins l’avant garde prolétarienne. Sans cette condition, il n’est pas de victoire possible.

"Mais où donc prendrez-vous des armes pour tout le prolétariat ?" objectent de nouveau les sceptiques qui prennent leur propre inconsistance pour une impossibilité objective. Ils oublient que la même question s’est posée, tout au long de l’histoire, à toutes les révolutions. Et pourtant, les révolutions victorieuses jalonnent d’importantes étapes dans le développement de l’humanité

Le prolétariat produit les armes, les transporte construit dépôts et casernes où elles sont entreposées, les défend contre lui-même, sert dans l’armée et produit tout son équipement. Ce ne sont ne des serrures ni des murs qui séparent les armes du prolétariat, mais l’habitude de la soumission, l’hypnose de la domination de classe, le poison du nationalisme. Il suffit de détruire ces murs psychologiques et aucun mur de pierre ne résistera. Il suffit que le prolétariat veuille des armes, et il les trouvera. La tâche du parti révolutionnaire est d’éveiller en lui cette volonté et de faciliter sa réalisation.

Mais voilà que Frossard et des centaines de parlementaires, de journalistes et de fonctionnaires syndicaux apeurés lancent leur dernier argument, le plus pesant : "Des gens sérieux peuvent ils de façon générale placer leurs espoirs dans les succès de la lutte physique, après les tragiques expériences récentes d’Autriche et d’Espagne ? Songez à la technique actuelle : des tanks ! des gaz ! des avions !" Cet argument démontre seulement que des "gens sérieux" non seulement ne veulent rien apprendre, mais que la peur leur fait oublier jusqu’au peu qu’ils ont autrefois appris. L’histoire de ces vingt dernières années démontre très clairement que les problèmes fondamentaux, dans les relations entre les classes, se résolvent par la force. Les pacifiques ont longtemps espéré que les progrès de la technique militaire rendraient la guerre impossible. Les philistins, depuis des dizaines d’années, ont répété que les progrès de la technique militaire rendraient la révolution impossible. Pourtant, les guerres et les révolutions vont leur train. Jamais il n’y a eu autant de révolutions, y compris victorieuses, que depuis la dernière guerre où précisément est apparue la puissance de la technique militaire.

En fait de nouveautés, Frossard et Cie présentent de vieux clichés : simplement, au lieu des fusils à répétition et des mitrailleuses, ils évoquent les tanks et les bombardiers. Nous répondons que derrière chaque machine il y a des hommes et que ces hommes ne sont pas seulement des instruments techniques, mais qu’ils ont aussi des liens sociaux et politiques. Quand le développement historique pose devant la société, comme une question de vie ou de mort, une tâche révolutionnaire inéluctable, quand il existe une classe progressive, à la victoire de laquelle est lié le salut de la société, la marche même de la lutte politique lui ouvre les possibilités les plus diverses : tantôt paralyser la force militaire de l’ennemi, tantôt s’en emparer, au moins partiellement. Pour la conscience d’un philistin, ce sont toujours des succès fortuits, dus au hasard, et qui ne se répéteront plus jamais. En fait, au cours de combinaisons les plus inattendues, mais au fond parfaitement naturelles, des possibilités de toute sorte s’ouvrent dans toute grande révolution véritablement populaire. La victoire, malgré tout, ne vient pas toute seule. Pour pouvoir utiliser des possibilités favorables, il faut une volonté révolutionnaire, une ferme résolution de vaincre, une direction hardie et perspicace.

L’Humanité admet en paroles le mot d’ordre de l’"armement du prolétariat", mais seulement pour y renoncer en fait. Actuellement, dans la période présente, selon ce journal, il est inadmissible de lancer un mot d’ordre qui n’est opportun qu’"en pleine crise révolutionnaire". Il est ; dangereux de charger son fusil, dit le chasseur trop "prudent", tant que le gibier ne s’est pas montré. Mais quand le gibier se montre, il est un peu tard pour charger le fusil. Les stratèges de L’Humanité pensent-ils qu’"en pleine crise révolutionnaire" ils pourront sans préparation mobiliser et armer le prolétariat ? Pour se procurer beaucoup d’armes, il en faut au moins une certaine quantité. Il faut des cadres militaires. Il faut le désir invincible des masses de s’emparer d’armes. Il faut un travail préparatoire ininterrompu, non seulement dans les salles de gymnastique, mais en liaison indissoluble avec la lutte quotidienne des masses. Cela veut dire : il faut immédiatement construire la milice et en même temps mener une propagande en faveur de l’armement général des ouvriers et des paysans révolutionnaires. MAIS LES DEFAITES D’AUTRICHE ET D’ESPAGNE...

L’impuissance du parlementarisme dans les conditions de la crise de tout le système social du capitalisme est si évidente que les démocrates vulgaires, à l’intérieur du camp ouvrier, Renaudel, Frossard et leurs émules ne trouvent pas un seul argument pour défendre leurs préjugés pétrifiés. Ils brandissent donc d’autant plus volontiers tous les échecs et toutes les défaites subis sur la voie révolutionnaire. Leur démarche de pensée est la suivante : si le parlementarisme pur n’ouvre pas d’issue, il ne sort rien, non plus de meilleur de la lutte armée. Les défaites des insurrections prolétariennes d’Autriche et d’Espagne sont bien entendu devenues maintenant pour eux des arguments de choix. En fait, l’inconsistance théorique et politique de ces démocrates vulgaires apparaît encore plus clairement dans leur critique de la méthode révolutionnaire que dans leur défense des méthodes de la démocratie bourgeoise en train de pourrir.

Personne n’a dit que la méthode révolutionnaire assurait automatiquement la victoire. Ce qui décide, ce n’est pas la méthode en soi, mais sa juste application, l’orientation marxiste dans les événements, une puissante organisation, la confiance des masses conquises par une longue expérience, une direction perspicace et hardie. L’issue de tout combat dépend du moment et des conditions du conflit, du rapport de forces. Le marxisme est bien loin de penser que le conflit armé soit la seule méthode révolutionnaire, une sorte de panacée valable dans n’importe quelles conditions. Le marxisme en général ne connaît pas de fétiches, qu’ils soient parlement ou insurrection. Tout vient en son temps et à sa place. Mais ce que l’on peut affirmer pour commencer c’est que le prolétariat socialiste n’a nulle part ni jamais encore conquis le pouvoir par la voie parlementaire, et ne s’en est même jamais approché par cette méthode. Les gouvernements des Scheidemann, Hermann Müller, MacDonald n’avaient rien de commun avec le socialisme. La bourgeoisie n’a laissé venir au pouvoir les social-démocrates et les travaillistes qu’à la condition qu’ils défendent le capitalisme contre ses ennemis. Et ils ont scrupuleusement rempli cette condition. Le socialisme purement parlementaire, antirévolutionnaire, n’a nulle part ni jamais abouti a un gouvernement socialiste ; en revanche, il a réussi à former de méprisables renégats qui exploitèrent le parti ouvrier pour faire une carrière ministérielle : les Millerand, Briand, Viviani, Laval, Paul-Boncout, Marquet

L’expérience historique montre, d’autre part, que la méthode révolutionnaire peut mener à la conquête du pouvoir par le prolétariat : en Russie en 1917, en Allemagne et en Autriche en 1918, en Espagne en 1930. En Russie, il y avait un puissant parti bolchevique qui prépara la révolution pendant de longues années et sut s’emparer solidement du pouvoir. Les partis réformistes d’Allemagne, d’Autriche et d’Espagne ne préparèrent ni ne dirigèrent la révolution : ils la subirent. Effrayés par le pouvoir qui était tombé entre leurs mains contre leur gré, ils le passèrent bénévolement à la bourgeoisie. Ainsi ils minèrent la confiance du prolétariat en lui même, et plus encore la confiance de la petite bourgeoisie dans le prolétariat. Ils préparèrent les conditions de la croissance de la réaction fasciste dont ils tombèrent finalement victimes.

La guerre civile, avons-nous dit après Clausewitz, est la continuation de la politique, mais par d’autres moyens. Cela signifie que le résultat de la guerre civile ne dépend que pour un quart, pour ne pas dire un dixième, de la marche de la guerre civile elle-même, de ses moyens techniques, de la direction purement militaire, et pour les trois quarts, sinon pour les neuf dixièmes, de sa préparation politique. En quoi consiste cette préparation ? Dans la cohésion révolutionnaire des masses, dans leur affranchissement des serviles espoirs en la clémence, la générosité, la loyauté des esclavagistes "démocratiques", dans l’éducation de cadres révolutionnaires sachant braver l’opinion publique officielle et capables de montrer à l’égard de la bourgeoisie ne fût-ce que le dixième de l’implacabilité que la bourgeoisie montre à l’égard des travailleurs. Sans cette trempe, la guerre civile, lorsque les conditions l’imposeront - et elles finissent toujours par l’imposer -, se déroulera dans les conditions les plus défavorables pour le prolétariat, dépendra de beaucoup de hasards et, même en cas de victoire militaire, le pouvoir risquera d’échapper des mains du prolétariat. Qui ne voit pas que la lutte des classes conduit inéluctablement à un conflit armé est un aveugle. Mais n’est pas moins aveugle celui qui, derrière le conflit armé et son issue, ne voit pas toute la politique antérieure des classes en lutte.

En Autriche, ce n’est pas la méthode de l’insurrection qui a été défaite, mais l’austro-marxisme ; en Espagne, le réformisme parlementaire sans principes. En 1918, la social-démocratie autrichienne transmit à la bourgeoisie, derrière le dos du prolétariat, le pouvoir qu’il avait conquis. En 1927, non seulement elle se détourna lâchement de l’insurrection prolétarienne qui avait toutes les chances de vaincre, mais elle dirigea le Schutzbund ouvrier contre les masses insurgées. Par là elle prépara la victoire de Dollfuss. Bauer et Cie disaient : "Nous voulons une évolution paisible ; mais si l’ennemi perd la tête et nous attaque, alors..." Cette formule semble très "sage" et très "réaliste". C’est sur ce modèle austro-marxiste que Marceau Pivert construit également ses raisonnements : "Si... alors..." Cette formule constitue en fait un piège pour les ouvriers : elle les tranquillise, les endort, les trompe. "Si" signifie que les formes de la lutte dépendent de la bonne volonté de la bourgeoisie et non du caractère absolument inconciliable des intérêts de classes. "Si" signifie : si nous sommes paisibles, prudents, conciliants, la bourgeoisie sera loyale, et tout se passera paisiblement. Courant après le fantôme "si", Otto Bauer et les autres chefs de la social-démocratie autrichienne reculèrent passivement devant la réaction, lui cédèrent une position après l’autre, démoralisèrent les masses, reculèrent de nouveau, Jusqu’au moment où ils se trouvèrent définitivement acculés dans l’impasse ; là, dans l’ultime redoute, ils acceptèrent la bataille et... la perdirent.

En Espagne, les événements passèrent par une autre voie, mais les causes de la défaite sont au fond les mêmes. Le parti socialiste, comme les socialistes-révolutionnaires, et les mencheviks russes, partagea le pouvoir avec la bourgeoisie républicaine pour empêcher les ouvriers de mener la révolution jusqu’au bout. Durant deux années, les socialistes au pouvoir aidèrent la bourgeoisie à se débarrasser des masses par des miettes de réformes agraires, sociales et nationales. Contre les couches les plus révolutionnaires du peuple, les socialistes employèrent la répression. Le résultat fut double. L’anarcho-syndicalisme, qui, avec une juste politique du ouvrier, aurait fondu comme cire dans le feu de la révolution, se renforça en fait et souda autour de lui les couches combatives du prolétariat. A l’autre pôle, la démagogie social-catholique exploitait habilement le mécontentement des masses contre le gouvernement bourgeois-socialiste. Quand le parti socialiste fut suffisamment compromis, la bourgeoisie le chassa du pouvoir et passa à l’offensive sur l’ensemble du front. Le parti socialiste dut se défendre dans les conditions extrêmement défavorables qu’il avait lui-même préparées par sa politique antérieure. La bourgeoisie avait déjà un appui de masse à droite. Les chefs anarcho-syndicalistes, qui commirent, au cours de la révolution, toutes les fautes qui passaient à portée de leurs mains de confusionnistes professionnels, refusèrent de soutenir une insurrection que dirigeaient les "politiciens" traîtres. Le mouvement, loin d’être général, ne fut que sporadique. Le gouvernement put porter ses coups sur toutes les cases de l’échiquier. La guerre civile, ainsi imposée par la réaction, se termina par la défaite du prolétariat.

Il n’est pas difficile de conclure, à partir de l’expérience espagnole, contre la participation des socialistes à un gouvernement bourgeois. La conclusion est indiscutable en soi, mais absolument insuffisante. Le prétendu "radicalisme" austro-marxiste ne vaut pas mieux que le ministérialisme espagnol. La différence entre eux est technique et non politique. L’un comme l’autre attendaient que la bourgeoisie leur rende "loyauté pour loyauté". Et tous deux ont mené le prolétariat à la catastrophe. En Espagne comme en Autriche, ce ne sont pas les méthodes de la révolution qui ont fait faillite mais les méthodes opportunistes employées dans une situation révolutionnaire. Ce n’est pas la même chose !

Nous ne nous arrêterons pas ici sur la politique de l’Internationale communiste en Autriche et en Espagne ; et nous renvoyons le lecteur collections de la Vérité des dernières années et à une série de brochures [5].

Dans une situation politique exceptionnellement favorable, les partis communistes autrichien et espagnol, accablés par la théorie de la "la troisième période", du "social-fascisme", etc., se vouèrent à un complet isolement. Compromettant les méthodes de la révolution par l’autorité "Moscou" ils barrèrent ainsi la voie à une véritable politique marxiste une véritable politique bolchevique. Le propre de la révolution est de soumettre à un examen rapide et impitoyable toutes les doctrines et toutes les méthodes. Le châtiment suit presque immédiatement le crime. La responsabilité de l’Internationale communiste dans les défaites du prolétariat en Allemagne, en Autriche, en Espagne, est incommensurable. Il ne suffit pas de mener une politique "révolutionnaire" en paroles. Il faut une politique juste. Personne n’a encore trouvé d’autre secret pour la victoire. LE FRONT UNIQUE ET LA LUTTE POUR LE POUVOIR

Nous l’avons déjà dit : le Front unique des partis socialiste et communiste renferme en soi des possibilités grandioses. Si seulement il le veut sérieusement, il deviendra demain le maître de la France. Mais il doit le vouloir.

Le fait que Jouhaux et, de façon générale, la bureaucratie de la C.G.T. se tiennent en dehors du Front unique et conservent leur "indépendance" semble contredire ce que nous avançons. Mais seulement à première vue. A une époque de grandes tâches et d’immenses dangers, où les masses se dressent, les cloisons disparaissent en effet entre organisations politiques et syndicales du prolétariat. Les ouvriers veulent savoir comment se sauver du chômage et du fascisme, comment conquérir leur indépendance envers le capital, et ils ne se soucient guère de l’"indépendance" de Jouhaux à l’égard de la politique prolétarienne (car Jouhaux, hélas, est fort dépendant de la politique bourgeoise). Si l’avant-garde prolétarienne incarnée dans ce Front unique trace correctement la voie de la lutte, toutes les bornes placées par la bureaucratie syndicale seront renversées par le torrent vivant du prolétariat. La clé de la situation est maintenant entre les mains de ce Front unique des deux partis. S’il ne s’en sert pas, il jouera le rôle lamentable qu’aurait inévitablement joué en Russie le front unique des mencheviks et des "socialistes-révolutionnaires" en 1917 si... si les bolcheviks ne les en avaient empêchés.

Nous ne traitons pas séparément des partis socialiste et communiste parce que tous deux ont politiquement renoncé à leur indépendance en faveur Front unique. Dès que les deux partis ouvriers qui dans le passé se concurrençaient vivement ont renoncé à se critiquer mutuellement et à se prendre l’un à l’autre des adhérents, ils ont par là cessé d’exister en tant que partis distincts. Invoquer les "divergences de principe" qui demeurent ne change rien à l’affaire. Dès que les divergences principielles ne se manifestent pas ouvertement et activement, en un moment si lourd de responsabilité qu’aujourd’hui, elles cessent par là d’exister politiquement ; elles sont comme les trésors qui dorment au fond des océans. Le travail commun aboutira-t-il ou non à la fusion ? Nous ne voulons pas le prédire. Mais, dans la période actuelle, décisive pour les destinées de la France, ce Front unique des deux partis se comporte comme un parti inachevé qui serait construit sur le principe fédéraliste.

Quels sont les objectifs de ce Front unique ? Jusqu’à maintenant il ne l’a pas dit aux masses. La lutte contre le fascisme ? Mais jusqu’à maintenant, Il n’a même pas expliqué comment il pense lutter contre lui. D’ailleurs le bloc défensif contre le fascisme ne pourrait être suffisant que si, pour tout le reste, les deux partis conservaient une complète indépendance. Mais non : nous avons un Front unique qui embrasse presque toute l’activité politique des deux partis et exclut la lutte entre eux pour conquérir la majorité du prolétariat. Il faut dire toutes les conséquences de cette situation. La première et la plus importante est qu’il faut lutter pour le pouvoir. Le but du Front unique des partis socialiste et communiste ne peut être qu’un gouvernement de ce Front, c’est-à-dire un gouvernement socialiste-communiste, un ministère Blum-Cachin. Il faut le dire ouvertement. Si ce Front unique se prend au sérieux-et c’est à cette seule condition que les masses populaires le prendront au sérieux-, il ne peut se dérober devant le mot d’ordre de conquête du pouvoir. Par quels moyens ? Par tous ceux qui mènent au but. Le Front unique ne renonce pas à la lutte parlementaire. Mais il se sert du Parlement avant tout pour démontrer son impuissance et expliquer au peuple que le gouvernement bourgeois actuel a sa base en dehors du Parlement et qu’on ne peut le renverser que par un puissant mouvement des masses. La lutte pour le pouvoir signifie l’utilisation de toutes les possibilités qu’offre le régime bonapartiste semi-parlementaire pour le renverser lui-même par une poussée révolutionnaire et remplacer l’Etat bourgeois par un Etat ouvrier.

Les dernières élections cantonales ont donné une augmentation des voix socialistes et surtout des voix communistes. En lui-même, ce fait ne règle rien. A la veille de son effondrement, le parti communiste allemand a connu un afflux de voix incomparablement plus impétueux. De nouvelles larges couches d’opprimés sont poussées à gauche par l’ensemble de la situation, indépendamment même de la politique des partis extrêmes. Le parti communiste français est celui qui a gagné le plus de voix, car il demeure, traditionnellement, et malgré sa politique conservatrice d’aujourd’hui, l’"extrême gauche". Les masses ont manifesté par là leur tendance à donner une impulsion à gauche aux partis ouvriers, car elles sont beaucoup plus à gauche qu’eux. De cela témoigne également l’état d’esprit révolutionnaire de la Jeunesse socialiste. Il ne faut pas oublier que la jeunesse représente le baromètre sensible de toute la classe et de son avant-garde ! Si le front unique ne sort pas de sa passivité ou, pis encore, s’il entreprend un indigne roman avec les radicaux, on verra se renforcer à gauche du Front unique des deux partis les anarchistes, les anarcho-syndicalistes et d’autres groupements de désagrégation politique. En même temps se renforcera l’indifférence, précurseur curseur de la catastrophe. En revanche, si le Front unique socialiste-communiste, en assurant ses arrières et ses flancs contre les bandes fascistes, déclenche une large offensive politique sous le mot d’ordre de conquête du pouvoir, il rencontrera un écho si puissant qu’il dépassera les attentes les plus optimistes. Pour ne pas pouvoir le comprendre, il n’y a que des bavards, pour qui les grands mouvements de masses resteront toujours le livre aux sept sceaux. PAS UN PROGRAMME DE PASSIVITE, MAIS UN PROGRAMME DE REVOLUTION

La lutte pour le pouvoir doit partir de l’idée fondamentale que si une opposition contre l’aggravation de la situation des masses dans le cadre du capitalisme est encore possible, aucune amélioration réelle de leur situation n’est concevable sans incursion révolutionnaire dans le droit de propriété capitaliste. La campagne du Front unique doit s’appuyer sur un programme de transition bien élaboré, c’est-à-dire sur un système de mesures qui-avec un gouvernement ouvrier et paysan-doivent assurer la transition du capitalisme au socialisme [6] .

Or, s’il faut un programme, ce n’est pas afin de tranquilliser sa propre conscience, mais pour mener une action révolutionnaire. Que vaut un pro programme qui reste lettre morte ? Le parti ouvrier belge a adopté, par exemple, l’ambitieux plan De Man, avec toutes les "nationalisations". Mais quel sens cela a-t-il, s’il n’est pas prêt à lever même le petit doigt pour le réaliser ? Les programmes du fascisme sont fantastiques, mensongers, démagogiques. Mais le fascisme mène une lutte enragée pour le pouvoir. Le socialisme peut lancer le programme le plus savant, sa valeur sera nulle si l’avant-garde du prolétariat ne déploie pas une lutte hardie pour s’emparer de l’Etat. La crise sociale, dans son expression politique, est la crise du pouvoir. Le vieux maître a fait faillite. Il en faut un nouveau. Si le prolétariat révolutionnaire ne s’empare pas du pouvoir, c’est le fascisme qui le prendra, inévitablement !

Un programme de revendications transitoires pour les "classes moyennes", peut naturellement revêtir une grande importance s’il répond, d’une part, à leurs besoins réels, et de l’autre aux exigences de la marche vers le socialisme. Mais, encore une fois, le centre de gravité ne se trouve pas actuellement dans tel ou tel programme particulier. Les classes moyennes ont vu et entendu bien des programmes. Ce qu’il leur faut, c’est la confiance que ce programme sera bien réalisé. Quand le paysan se dira : "Cette fois, il semble bien que le parti ouvrier ne reculera pas", la cause du socialisme sera gagnée. Mais, pour y arriver, il faut d’abord démontrer par des actes que nous sommes fermement prêts à briser sur notre route tous les obstacles.

Il n’est pas besoin d’inventer des moyens de lutte, car ces derniers nous sont donnés par toute l’histoire du mouvement ouvrier mondial : une campagne de la presse ouvrière, orchestrée, frappant sur le même clou ; des discours authentiquement socialistes à la Chambre, non de députés apprivoisés, mais de chefs du peuple ; l’utilisation pour la propagande révolutionnaire de toutes les campagnes électorales ; des meetings répétés, où les masses ne viennent pas simplement pour entendre les orateurs, mais pour recevoir les mots d’ordre et directives de l’heure ; la création et le renforcement de la milice ouvrière ; des manifestations bien organisées, balayant de la rue les bandes réactionnaires ; des grèves de protestation : une campagne ouverte pour l’unification et l’élargissement des rangs des syndicats sous le signe d’une lutte de classes résolue ; des actions opiniâtres et bien calculées pour gagner l’armée à la cause du peuple ; des grèves plus larges ; des manifestations plus puissantes ; la grève générale des travailleurs des villes et des champs ; une offensive générale contre le gouvernement bonapartiste, pour le pouvoir des ouvriers et des paysans.

Pour préparer la victoire, il est encore temps. Le fascisme n’est pas encore devenu un mouvement de masse. L’inévitable décomposition du capitalisme signifiera, pourtant, le rétrécissement de la base du bonapartisme, la croissance des camps extrêmes et l’approche du dénouement. Il ne s’agit pas d’années, mais de mois. Ce délai n’est assurément inscrit nulle part. Il dépend de la lutte des forces vives, au premier chef de la politique du prolétariat et de son Front unique. Les forces potentielles de la révolution dépassent de beaucoup les forces du fascisme et, en général, celles de toute la réaction réunie. Les sceptiques qui pensent que tout est perdu doivent être impitoyablement chassés des rangs ouvriers Les couches les plus profondes vibrent ,en écho à chaque parole hardie, à chaque mot d’ordre véritablement révolutionnaire. Les masses profondes veulent la lutte.

L’unique facteur progressif de l’histoire aujourd’hui n’est pas l’esprit de combinaison des députés et des journalistes : c’est la haine légitime créatrice des opprimés contre les oppresseurs. Il faut se tourner vers les masses, vers leurs couches les plus profondes. Il faut faire appel à leur raison et à leur passion. Il faut rejeter cette mensongère "prudence" qui sert de pseudonyme à la couardise et qui, dans les grands tournants historiques, équivaut à la trahison. Le Front unique doit prendre pour devise la formule de Danton : "De l’audace, toujours de l’audace, et encore de l’audace [7] .

Bien comprendre la situation et en tirer toutes les conclusions pratiques -hardiment, sans peur, jusqu’au bout- c’est assurer la victoire du socialisme.

Domène, octobre 1934. Notes

[1] L’émeute des Ligues, le 6 février 1934, provoqua la démission du gouvernement Daladier et la formation d’un gouvernement dit d’"union nationale" présidé par Gaston Doumergue et dans lequel figuraient notamment le maréchal Pétain, André Tardieu, chargé d’étudier la "réforme de la constitution", Pierre Laval, Edouard Herriot et le leader "néo-socialiste" Adrien Marquet. Daladier avait démissionné sans avoir été mis en minorité. Les radicaux, à l’exception de vingt-six députés qui s’abstinrent, soutinrent le gouvernement d’union nationale dont leur leader Herriot faisait partie.

[2] Fraction dite "néo-socialiste" animée surtout par Marcel Déat (qui devint ensuite ministre de Pétain) et Adrien Marquet. Mais à l’heure même où Renaudel, qui vit encore sur les idées de 1848, tendait les deux mains à Herriot, ce dernier avait les deux mains prises, l’une par Tardieu, l’autre par Louis Marin [Représentant à la Chambre de la "droite classique"]

[3] Edouard Herriot avait été successivement président du Conseil du gouvernement de Cartel des gauches, puis ministre d’Etat dans le gouvernement Poincaré d’Union nationale.

[4] Le 10 octobre, au meeting de Bullier, Thorez prit position en faveur "d’un vaste rassemblement populaire". A partir du 22 octobre, Cachin, dans L’Humanité, reprend systématiquement dans les titres l’expression "Front populaire" dont Thorez, le 24 octobre, à Nantes, précise qu’il doit englober "les groupements radicaux hostiles à la réaction". Le Front populaire sera finalement conclu avec ces derniers sur leur programme.

[5] Voir à ce sujet les écrits de Trotsky : "L’Internationale Communiste après Lenine", "Ecrits sur l’Espagne".

[6] Une note, dans la première publication de l’article, renvoyait ici le lecteur au Programme d’action édité quelques mois auparavant par la Ligue communiste, avant l’entrée de ses militants dans la SFIO. Ce texte, qui avait été rédigé par des militants français, dont Pierre Naville, avait été revu et corrigé par Trotsky. Il constitue le premier projet trotskiste pour un programme de transition.

[7] On pourrait s’étonner de voir ici Trotsky réclamer "de l’audace" à des partis qu’il jugeait-on le sait-comme des "obstacles" sur la voie révolutionnaire. Mais il ne faut pas oublier que les trotskystes étaient entrés dans la SFIO afin de prendre place "à l’intérieur du Front unique" et que ce manifeste émanait de militants révolutionnaires membres de la SFIO ; les circonstances, selon Trotsky, exigeaient une action révolutionnaire menée de l’intérieur.


France - mars 1935 - "La lutte contre le fascisme et la grève générale" de Trotsky :

Le programme de l’Internationale communiste et le fascisme.

Le programme de l’Internationale communiste, écrit en 1928, dans la période de déclin théorique de l’I.C., dit : "L’époque de l’impérialisme est l’époque du capitalisme agonisant." En soi, cette affirmation, formulée bien auparavant par Lénine, est absolument indiscutable et a une importance décisie pour la politique du prolétariat à notre époque. Mais les auteurs du programme de l’Internationale communiste n’ont absolument pas compris la thèse mécaniquement adoptée par eux sur le capitalisme agonisant ou pourissant. Cette incompréhension apparut d’une façon particulièrement claire dans la question la plus brûlante pour nous : le fascisme.

Le programme de l’Internationale communiste dit à ce sujet : "A coté de la social-démocratie, qui aide la bourgeoisie à étouffer le prolétariat et à endormir sa vigilance, apparaît le fascisme." L’Internationale communiste n’a pas compris que la mission du fascisme n’est pas d’agir à côté de la social-démocratie, mais d’écraser toutes les anciennes organisations ouvrières, y compris les organisations réformistes. La tâche du fascisme, c’est, selon les termes du programme, d’"anéantir les couches communistes du prolétariat et leurs cadres dirigeants". Le fascisme ne menacerait absolument pas la social-démocratie et les syndicats réformistes ; au contraire, la social-démocratie elle-même jouerait de plus en plus un "rôle fasciste". Le fascisme ne ferait que compléter l’oeuvre du réformisme, en agissant "à côté de la social-démocratie".

Nous citons non pas l’article de quelconques Thorez ou Duclos qui se contredisent à chaque pas, mais le document fondamental de l’Internationale communiste, son programme. (Voir chapitre 11, paragraphe 3 : "La crise du capitalisme et le fascisme") Nous avons là devant nous tous les éléments fondamentaux de la théorie du social-fascisme. Les chefs de l’Internationale communiste n’ont pas compris que le capitalisme pourrissant ne peut plus s’accommoder de la social-démocratie la plus modérée et la plus servile, ni en tant que parti au pouvoir ni en tant que parti dans l’opposition. Le fascisme est appelé à prendre place non pas "à coté de la social-démocratie" mais sur ses os. C’est précisément de là que vinrent la possibilité, la nécessité et l’urgence du front unique. Mais la malheureuse direction de l’Internationale communiste n’a tenté d’appliquer la politique du front unique que dans la période où celle-ci n’était pas imposée à la social-démocratie. Dès que la situation du réformisme fut ébranlée et que la social-démocratie tomba sous les coups, l’Internationale communiste se refusa au front unique. Ces gens ont le fâcheux penchant de mettre un manteau en été et d’aller en hiver sans même une feuille de vigne !

Malgré l’expérience instructive de l’Italie, l’Internationale communiste a inscrit sur son drapeau l’aphorisme génial de Staline : "La social-démocratie et le fascisme ne sont pas des antipodes, mais des jumeaux." C’est la principale cause de la défaite du prolétariat allemand. Certes, dans la question du front unique, l’I.C. a accompli un brusque tournant : les faits se sont trouvés plus puissants que le programme. Mais le programme de l’Internationale communiste n’a été ni supprimé, ni modifié. Ses erreurs fondamentales n’ont pas été expliquées aux ouvriers. Les chefs de l’Internationale communiste, qui ont perdu confiance en eux-mêmes, conservent pour tous les cas un pont de retraite vers les positions du "social-fascisme". Cela donne a la politique du Front unique un caractère sans principe, diplomatique et instable. Les illusions réformistes et staliniennes.

L’incompréhension du sens de la thèse de Lénine sur le "capitalisme agonisant" donne à toute la politique actuelle du Parti communiste français un caractère d’impuissance criarde, complétée par des illusions réformistes. Alors que le fascisme représente le produit organique du déclin capitaliste, les staliniens sont subitement persuadés de la possibilité de mettre fin au fascisme sans toucher aux bases de la société bourgeoise.

Le 6 mars, Thorez écrivait pour la 101ème fois dans L’Humanité :

"Afin d’assurer l’échec définitif du fascisme, nous proposons de nouveau au Parti socialiste l’action commune pour la défense des revendications immédiates..."

Tout ouvrier conscient doit bien réfléchir à cette phrase "programmatique". Le fascisme, comme nous le savons, naît de l’union du désespoir des classes moyennes et de la politique terroriste du grand capital. Les "revendications immédiates" ce sont les revendications qui ne sortent pas du cadre du capitalisme. Comment donc, en restant sur le terrain du capitalisme pourrissant, peut-on "assurer l’échec définitif (!)" du fascisme ?

Quand Jouhaux dit : en mettant fin à la crise (ce n’est pas si simple !), nous aurons vaincu par cela même le fascisme, Jouhaux, au moins, est fidèle a lui-même : il garde encore et toujours espoir dans la régénération et le rajeunissement du capitalisme. Or, les staliniens reconnaissent en paroles l’inéluctabilité de la décomposition prochaine du capitalisme. Comment peuvent-ils donc promettre d’assainir la superstructure politique, en assurant l’échec définitif du fascisme, et en même temps laisser intacte la base économique pourrissante de la société ?

Pensent-ils que le grand capital peut à sa guise faire tourner la roue de l’histoire en arrière et se mettre de nouveau sur la voie des concessions et des "réformes" ? Croient-ils que la petite bourgeoisie peut être sauvée, à l’aide de "revendications immédiates" de la ruine croissante, du déclassement et du désespoir ? Comment accorder alors ces illusions trade-unionistes et réformistes avec la thèse sur le capitalisme agonisant ?

Prise dans son plan théorique, la position du Parti communiste représente, comme nous le voyons, l’absurdité la plus complète. Regardons comment apparaît cette position à la lumière de la lutte pratique. La lutte pour les revendications immédiates et le fascisme.

Le 28 février, Thorez exprimait dans les termes suivants la même idée centrale et radicalement fausse de la politique actuelle du Parti communiste :

"Pour battre définitivement le fascisme, il faut de toute évidence enrayer l’offensive économique du capital contre le niveau de vie des masses travailleuses."

Pourquoi la milice ouvrière ? Pourquoi une lutte directe contre le fascisme ? Il faut tendre à élever le niveau de vie des masses et le fascisme disparaîtra comme par enchantement.

Hélas ! dans ces lignes, toute la perspective de la lutte prochaine est complètement défigurée, les relations réelles sont mises la tête en bas. Les capitalistes viennent au fascisme non pas selon leur bon plaisir, mais par nécessité : ils ne peuvent plus conserver la propriété privée des moyens de production qu’en menant l’offensive contre les ouvriers, en renforçant l’oppression, en semant autour d’eux la misère et le désespoir. Craignant en même temps la riposte inévitable des ouvriers, les capitalistes, par l’entremise de leurs agents, excitent la petite bourgeoisie contre le prolétariat, en accusant celui-ci de rendre la crise plus longue et plus profonde, et financent les bandes fascistes pour écraser les ouvriers.

Si la riposte des ouvriers à l’offensive du capital se renforce demain, si les grèves deviennent plus fréquentes et plus importantes, le fascisme, à l’encontre des paroles de Thorez, ne disparaîtra pas, mais au contraire grandira deux fois plus. La croissance du mouvement gréviste provoquera une mobilisation des briseurs de grève. Tous les bandits "patriotes" entreront dans le mouvement. Des attaques quotidiennes contre les ouvriers viendront à l’ordre du Jour. Fermer les yeux là-dessus, c’est aller à une perte assurée.

Est-ce à dire, répliqueront Thorez et consorts, qu’il ne faut pas riposter ? (Et suivront à notre adresse les injures habituelles, par-dessus lesquelles nous passerons, comme par-dessus une flaque d’eau sale.) Non, il est nécessaire de riposter. Nous n’appartenons nullement à l’école qui pense que le meilleur moyen de sauvegarde est le silence, la retraite, la capitulation. "Ne provoquez pas l’ennemi !", "Ne vous défendez pas !", "Ne vous armez pas !", "Couchez-vous sur le dos, les quatre pattes en l’air !" Il faut chercher les théoriciens de cette école stratégique non pas chez nous, mais à la rédaction de L’Humanité ! Il est nécessaire au prolétariat de riposter s’il ne veut pas être écrasé. Mais alors aucune illusion réformiste et pacifiste n’est admissible. La lutte sera féroce. Il faut prévoir d’avance les conséquences inévitables de la riposte et s’y préparer.

Par son offensive actuelle, la bourgeoisie donne un caractère nouveau, incomparablement plus aigu, à la relation entre la situation économique et la situation sociale du capitalisme pourrissant. Exactement de même les ouvriers doivent aussi donner à leur défense un caractère nouveau, qui réponde aux méthodes de l’ennemi de classe. En se défendant contre les coups économiques du capital, il faut savoir défendre en même temps ses organisations contre les bandes mercenaires du capital. Il est impossible de le faire autrement qu’à l’aide de la milice ouvrière. Aucune affirmation verbale, aucun cri, aucune injure de L’Humanité ne pourront infirmer cette conclusion. En particulier à l’adresse des syndicats il est nécessaire de dire : camarades, vos locaux et vos journaux seront saccagés, vos organisations réduites en poussière, si vous ne passez pas immédiatement à la création de détachements de défense syndicale ("milice syndicale"), si vous ne démontrez pas en fait que vous ne céderez pas au fascisme un seul pouce sans combat. La grève générale n’est pas un jeu de cache-cache.

Dans le même article (du 28 février) Thorez se plaint :

"Le Parti socialiste n’a pas accepté nos propositions d’une large action, grève y compris, contre les décrets-lois toujours en vigueur."

Grève y compris ? Quelle grève ? Puisqu’il s’agit de l’abolition des décrets-lois, ce que Thorez a en vue, apparemment, ce sont non pas des grèves économiques partielles, mais la grève générale, c’est-à-dire politique. Il ne prononce pas les mots de "grève générale" pour ne pas faire remarquer qu’il ne fait que répéter notre ancienne proposition. A quelles ruses humiliantes doivent avoir recours ces pauvres gens pour masquer leurs oscillations et leurs contradictions !

Ce procédé est devenu, semble-t-il, une méthode. Dans la lettre ouverte du 12 mars, le Comité central du Parti communiste propose au Parti socialiste d’ouvrir contre le service militaire de deux ans une campagne décisive "par tous les moyens, y compris la grève". De nouveau la même formule mystérieuse ! Le Comité central a, évidemment, en vue la grève comme moyen de lutte politique, c’est-à-dire révolutionnaire. Mais pourquoi donc craint-il alors de prononcer tout haut le mot de grève générale et parle-t-il de grève tout court ? Avec qui le Comité central joue-t-il à cache-cache ? N’est-ce pas avec le prolétariat ? La préparation de la grève générale.

Mais si on laisse de coté ces procédés déplacés pour sauver le "prestige", il reste le fait que le Comité central du Parti communiste propose pour la lutte contre la législation bonapartiste de Doumergue-Flandin la grève générale. Nous sommes pleinement d’accord avec cela. Mais nous exigeons que les chefs des organisations ouvrières comprennent eux mêmes et expliquent aux masses ce que signifie dans les conditions actuelles la grève générale et comment il faut s’y préparer.

Déjà une simple grève économique exige d’ordinaire une organisation de combat, en particulier des piquets. Dans les conditions de l’exacerbation actuelle de la lutte des classes, de provocation et de terreur fascistes, une sérieuse organisation de piquets est la condition vitale de tout conflit économique important. Imaginons, pourtant, que quelque chef de syndicat déclare : "Il ne faut pas de piquets, c’est une provocation, il suffit de l’autodéfense des grévistes !" N’est-il pas évident que les ouvriers devraient conseiller amicalement à un tel "chef" d’aller à l’hôpital, sinon directement dans un asile d’aliénés. C’est que les piquets représentent précisément l’organe le plus important de l’autodéfense des grévistes !

Etendons ce raisonnement à la grève générale. Nous avons en vue non pas une simple manifestation, ni une grève symbolique d’une heure ou même de 24 heures, mais une opération de combat, avec le but de contraindre l’adversaire à céder. Il n’est pas difficile de comprendre quelle exacerbation terrible de la lutte des classes signifierait la grève générale dans les conditions actuelles ! Les bandes fascistes surgiraient de toutes parts comme des champignons après la pluie et tenteraient de toutes leurs forces d’apporter le trouble, la provocation et la désagrégation dans les rangs grévistes. Comment pourrait-on préserver la grève générale de victimes superflues et même d’un complet écrasement sinon à l’aide de détachements de combat ouvriers sévèrement disciplinés ? La grève générale est une grève partielle généralisée. La milice ouvrière est le piquet de grève généralisé. Seuls des bavards et des fanfarons misérables peuvent dans les conditions actuelles jouer avec l’idée de la grève générale, en se refusant en même temps à un travail opiniâtre pour la création de la milice ouvrière ! La grève générale dans une "situation non-révolutionnaire" ?

Mais les malheurs du Comité central du Parti communiste ne sont pas finis.

La grève générale, comme le sait tout marxiste, est un des moyens de lutte les plus révolutionnaires. La grève générale ne se trouve possible que lorsque la lutte des classes s’élève au-dessus de toutes les exigences particulières et corporatives, s’étend à travers tous les compartiments des professions et des quartiers, efface les frontières entre les syndicats et les partis, entre la légalité et l’illégalité et mobilise la majorité du prolétariat, en l’opposant activement à la bourgeoisie et à l’Etat. Au-dessus de la grève générale, il ne peut y avoir que l’insurrection armée. Toute l’histoire du mouvement ouvrier témoigne que toute grève générale, quels que soient les mots d’ordre sous lesquels elle soit apparue, a une tendance interne à se transformer en conflit révolutionnaire déclaré, en lutte directe pour le pouvoir. En d’autres termes : la grève générale n’est possible que dans les conditions d’une extrême tension politique et c’est pourquoi elle est toujours l’expression indiscutable du caractère révolutionnaire de la situation. Comment, en ce cas, le Comité central peut-il proposer la grève générale ? "La situation n’est pas révolutionnaire !"

Peut-être Thorez nous objectera-t-il qu’il a en vue non pas la véritable grève générale, mais une petite grève bien docile, tout juste bonne pour l’usage propre de la rédaction de l’Humanité ? Ou, peut-être, ajoutera-t-il discrètement que, prévoyant le refus des chefs de la S.F.I.O., il ne risque rien en leur proposant la grève générale ? Mais le plus vraisemblable est que Thorez, en guise d’objection, nous accusera simplement de monter un complot avec Chiappe, l’ex-Alphonse XIII et le pape : ce sont les réponses qui réussissent le mieux à Thorez !

Mais tout ouvrier communiste, qui a une tête sur les épaules, doit réfléchir aux contradictions criantes de ses malheureux chefs :

il est impossible, voyez-vous, de bâtir la milice ouvrière parce que la situation n’est pas révolutionnaire ; il est même impossible de faire de la propagande en faveur de l’armement du prolétariat, c’est-à-dire de préparer les ouvriers à la situation révolutionnaire future ; mais il est possible, semble-t-il, d’appeler maintenant même les ouvriers à la grève générale, malgré l’absence de situation révolutionnaire. En vérité on dépasse ici toutes les bornes de l’étourderie et de l’absurdité ! "Les Soviets partout !"

Dans toutes les réunions, on peut entendre les communistes répéter le mot d’ordre, qui leur est resté en héritage de la "troisième période" : "Les soviets partout !" Il est absolument évident que ce mot d’ordre, si on le prend au sérieux, a un caractère profondément révolutionnaire : il est impossible d’établir le régime des soviets autrement qu’au moyen de l’insurrection armée contre la bourgeoisie. Mais l’insurrection armée suppose une arme dans les mains du prolétariat. Ainsi le mot d’ordre des "soviets partout" et le mot d’ordre de "l’armement des ouvriers" sont étroitement et indissolublement liés l’un à l’autre. Pourquoi donc le premier mot d’ordre est-il sans cesse répété par les staliniens et le second déclaré "provocation des trotskystes" ?

Notre perplexité est d’autant plus légitime que le mot d’ordre de l’armement des ouvriers correspond beaucoup plus à la situation politique actuelle et à l’état psychologique du prolétariat. Le mot d’ordre des "soviets" a, par son essence même, un caractère offensif et suppose une révolution victorieuse. Pourtant le prolétariat se trouve actuellement dans une situation défensive. Le fascisme le menace directement d’écrasement physique. La nécessité de la défense, même les armes à la main, est actuellement plus compréhensible et plus à la portée de masses beaucoup plus larges que l’idée de l’offensive révolutionnaire. Ainsi le mot d’ordre de l’armement peut à l’étape présente compter sur un écho beaucoup plus large et beaucoup plus actif que le mot d’ordre des soviets. Comment donc un parti ouvrier peut-il, s’il n’a pas véritablement trahi les intérêts de la révolution, laisser échapper une situation si exceptionnelle et compromettre malhonnêtement l’idée de l’armement au lieu de la populariser ardemment ?

Nous sommes prêts à reconnaître que notre question est dictée par notre nature "contre-révolutionnaire", en particulier par nos aspirations à provoquer l’intervention militaire : on sait que dès que le mikado et Hitler se seront persuadés par notre question qu’un courant d’air souffle dans les têtes de Bela Kun et de Thorez, ils déclareront la guerre à l’U.R.S.S.

Tout cela a été irréfutablement établi par Duclos et n’a pas besoin de preuves. Mais, tout de même, daignez répondre : comment peut-on arriver aux soviets sans insurrection armée ? Comment arriver à l’insurrection sans armement des ouvriers ? Comment se défendre contre le fascisme sans armes ? Comment arriver à l’armement, même partiel, sans propagande pour ce mot d’ordre ? Mais la grève générale est-elle possible dans un proche avenir ?

A une question de ce genre, il n’y a pas de réponse a priori, c’est-à-dire toute faite d’avance. Pour avoir une réponse, il faut savoir interroger. Qui ? La masse. Comment l’interroger ? Au moyen de l’agitation.

L’agitation n’est pas seulement le moyen de communiquer à la masse tels ou tels mots d’ordre, d’appeler les masses à l’action, etc. L’agitation est aussi pour le parti un moyen de prêter l’oreille à la masse, de sonder son état d’esprit et ses pensées et, selon les résultats, de prendre telle ou telle décision pratique. C’est seulement les staliniens qui ont transformé l’agitation en un monologue criard : pour les marxistes, pour les léninistes, l’agitation est toujours un dialogue avec la masse.

Mais pour que ce dialogue donne les résultats nécessaires, le parti doit apprécier correctement la situation générale dans le pays et tracer la voie générale de la lutte prochaine. A l’aide de l’agitation et du sondage de la masse, le parti doit apporter dans sa conception les corrections et les précisions nécessaires, en particulier dans tout ce qui concerne le rythme du mouvement et les dates des grandes actions.

La situation dans le pays a été définie plus haut : elle a un caractère pré-révolutionnaire avec le caractère non-révolutionnaire de la direction du prolétariat. Et puisque la politique du prolétariat est le principal facteur dans le développement d’une situation révolutionnaire, le caractère non-révolutionnaire de la direction prolétarienne entrave la transformation de la situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire déclarée, et par cela même contribue à la transformer en situation contre-révolutionnaire.

Dans la réalité objective il n’y a pas, bien entendu, de strictes délimitations entre les différents stades du processus politique. Une étape s’insère dans l’autre, en résultat de quoi la situation révèle diverses contradictions. Ces contradictions, assurément, rendent plus difficiles le diagnostic et le pronostic, mais ne les rendent nullement impossibles.

Les forces du prolétariat français non seulement ne sont pas épuisées, mais sont même intactes. Le fascisme comme facteur politique dans les masses petites-bourgeoises est encore relativement faible (quoique beaucoup plus puissant, malgré tout, qu’il semble aux parlementaires). Ces deux faits politiques très importants permettent de dire avec une ferme conviction : rien n’est encore perdu, la possibilité de transformer la situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire est encore complètement ouverte.

Or, dans un pays capitaliste comme la France, il ne peut y avoir de luttes révolutionnaires sans grève générale : si les ouvriers et les ouvrières, pendant les journées décisives, restent dans les usines, qui donc se battra ? La grève générale s’inscrit ainsi à l’ordre du jour.

Mais la question du moment de la grève générale est la question de savoir si les masses sont prêtes à lutter et si les organisations ouvrières sont prêtes à les mener au combat. Les masses veulent-elles lutter ?

Est-il vrai pourtant qu’il ne manque que la direction révolutionnaire ? N’y a-t-il pas une grande force de conservatisme dans les masses elles-mêmes, dans le prolétariat ? Des voix s’élèvent de différents côtés. Et ce n’est pas étonnant ! Quand approche une crise révolutionnaire, de nombreux chefs, qui craignent les responsabilités, se cachent derrière le pseudo-conservatisme des masses. L’histoire nous enseigne que quelques semaines et même quelques jours avant l’insurrection d’octobre, des bolcheviks marquants comme Zinoviev, Kamenev, Rykov (de certains comme Losovsky, Manouilsky, etc., inutile de parler) affirmaient que les masses étaient fatiguées et ne voulaient pas se battre. Et pourtant Zinoviev, Kamenev et Rykov, comme révolutionnaires, étaient cent coudées au-dessus des Cachin, Thorez et Monmousseau.

Celui qui dit que notre prolétariat ne veut ou n’est pas capable de mener la lutte révolutionnaire, celui-là lance une calomnie, en reportant sa propre mollesse et sa propre lâcheté sur les masses laborieuses. Jusqu’à maintenant il n’y a eu aucun cas ni à Paris ni en province où les masses soient restées sourdes à l’appel d’en-haut.

Le plus grand exemple est la grève générale du 12 février 1934. Malgré la complète division de la direction, l’absence de toute préparation sérieuse, les efforts tenaces des chefs de la C.G.T. de réduire le mouvement au minimum, puisque ne pouvant pas l’éviter complètement, la grève générale eut le succès le plus grand qu’elle pût avoir dans les conditions données. C’est clair : les masses voulaient combattre. Tout ouvrier conscient doit se dire : la pression de la base doit être bien puissante, si Jouhaux lui même est sorti pour un moment de l’immobilité. Certes, il ne s’agissait pas d’une grève générale au sens propre, mais seulement d’une manifestation de 24 heures. Mais cette limitation ne fut pas apportée par les masses : elle fut dictée d’en haut.

La manifestation de la place de la République, le 10 février de cette année, confirme la même conclusion. Le seul instrument qu’aient utilisé les centres dirigeants pour la préparation fut la lance de pompiers. Le seul mot d’ordre que les masses entendirent fut : Chut ! Chut ! Et, néanmoins, le nombre des manifestants dépassa toutes les attentes. En province, la chose s’est présentée et se présente dans la dernière année absolument de la même façon. Il est impossible d’apporter un seul fait sérieux qui témoignerait que les chefs veulent lutter et que les masses se refuseraient à les suivre. Toujours et partout, on observa un rapport absolument inverse. Il garde toute sa force encore aujourd’hui. La base veut lutter, les sommets freinent. C’est là le principal danger et il peut aboutir à une véritable catastrophe. Les bases et les sommets à l’intérieur des partis.

Le même rapport se retrouve, non seulement entre les partis (ou les syndicats) et le prolétariat, mais aussi à l’intérieur de chacun des partis. Ainsi, Frossard n’a pas, dans la base de la S.F.I.O., le moindre appui : seuls, le soutiennent les députés et les maires, qui veulent que tout reste comme par le passé. Au contraire, Marceau Pivert, grâce à ses interventions de plus en plus claires et résolues, devient dans la base une des figures les plus populaires. Nous le reconnaissons d’autant plus volontiers que nous n’avons jamais renoncé dans le passé, comme nous n’y renoncerons pas dans l’avenir, à dire ouvertement quand nous ne sommes pas d’accord avec Pivert.

Pris comme symptôme politique, ce fait dépasse pourtant de loin, par son importance, la question personnelle de Frossard et de Pivert : il montre la tendance générale du développement. La base du Parti socialiste, comme du Parti communiste, est plus à gauche, plus révolutionnaire, plus hardie que ses sommets : c’est précisément pourquoi elle est prête à donner sa confiance seulement aux chefs de gauche. Plus encore : elle pousse les socialistes sincères toujours plus à gauche. Pourquoi donc la base se radicalise-t-elle elle-même ? Parce qu’elle se trouve en contact direct avec les masses populaires, avec leur misère, avec leur révolte, avec leur haine. Ce symptôme est infaillible. On peut se fier à lui. Les "revendications immédiates" et la radicalisation des masses.

Les chefs du Parti communiste peuvent, certes, invoquer le fait que les masses ne font pas écho à leurs appels. Or, ce fait n’infirme pas, mais confirme notre analyse. Les masses ouvrières comprennent ce que ne comprennent pas les "chefs", c’est-à-dire : dans les conditions d’une très grande crise sociale une seule lutte économique partielle, qui exige d’énormes efforts et d’énormes sacrifices, ne peut pas donner de résultats sérieux. Pis encore : elle peut affaiblir et épuiser le prolétariat. Les ouvriers sont prêts à participer à des manifestations de lutte et même à la grève générale, mais non pas à de petites grèves épuisantes sans perspective. Malgré les appels, les manifestes et les articles de L’Humanité, les agitateurs communistes n’apparaissent presque nullement devant les masses en prêchant des grèves au nom des "revendications partielles immédiates". Ils sentent que les plans bureaucratiques des chefs ne correspondent absolument pas à la situation objective, ni à l’état d’esprit des masses. Sans grande perspective, les masses ne pourront et ne commenceront à lutter. La politique de L’Humanité est la politique d’un pseudo-"réalisme" artificiel et faux. L’insuccès de la C.G.T.U. dans la déclaration de grèves partielles est la confirmation indirecte, mais très réelle de la profondeur de la crise et de la tension morale dans les quartiers ouvriers.

Il ne faut pourtant pas croire que la radicalisation des masses continuera d’elle-même, automatiquement. La classe ouvrière attend une initiative de ses organisations. Quand elle en sera venue à la conclusion que ses attentes sont trompées-et cette heure n’est, peut-être, pas si loin-le processus de radicalisation se brisera, se transformera en manifestations de découragement, de prostration, en des explosions isolées de désespoir. A la périphérie du prolétariat, des tendances anarchistes côtoieront des tendances fascistes. Le vin se sera changé en vinaigre.

Les changements de l’état d’esprit politique des masses exigent la plus grande attention. Sonder cette dialectique vivante à chaque étape, c’est la tâche de l’agitation. Actuellement, le Front unique reste criminellement à la fois en retard sur le développement de la crise sociale et sur l’état d’esprit des masses. Il est encore possible de rattraper le temps perdu. Mais il ne faut plus perdre de temps. L’histoire compte maintenant non pas par années, mais par mois et par semaines. Le programme et la grève générale.

Pour déterminer à quel degré les masses sont prêtes à la grève générale et en même temps renforcer l’état d’esprit combatif des masses, il faut mettre devant elles un programme d’action révolutionnaire. Des mots d’ordre partiels tels que l’abolition des décrets-lois bonapartistes et du service militaire de deux ans trouveront, assurément, dans ce programme une place marquante. Mais ces deux mots d’ordre épisodiques sont absolument insuffisants.

Au-dessus de toutes les tâches et revendications partielles de notre époque se trouve la QUESTION DU POUVOIR. Depuis le 6 février 1934, la question du pouvoir est posée ouvertement comme une question de force. Les élections municipales et parlementaires peuvent avoir leur importance, en tant qu’évaluation des forces-pas plus. La question sera tranchée par le conflit déclaré des deux camps. Les gouvernements du type Doumergue, Flandin, etc., n’occupent l’avant-scène que jusqu’au jour du dénouement définitif. Demain, ce sera ou bien le fascisme ou bien le prolétariat qui gouvernera la France.

C’est précisément parce que le régime étatique intermédiaire actuel est extrêmement instable que la grève générale peut donner de très grands succès partiels, en contraignant le gouvernement à en venir à des concessions dans la question des décrets-lois bonapartistes, du service militaire de deux ans, etc. Mais un tel succès, extrêmement précieux et important en lui-même, ne rétablira pas l’équilibre de la "démocratie" : le capital financier redoublera les subsides au fascisme et la question du pouvoir, peut-être après une courte pause, se posera avec une force redoublée.

L’importance fondamentale de la grève générale, indépendamment des succès partiels qu’elle peut donner, mais aussi ne pas donner, est dans le fait qu’elle pose d’une façon révolutionnaire la question du pouvoir. Arrêtant les usines, les transports, en général tous les moyens de liaison, les stations électriques, etc., le prolétariat paralyse par cela même non seulement la production, mais aussi le gouvernement. Le pouvoir étatique reste suspendu en l’air. Il doit, soit dompter le prolétariat par la faim et par la force, en le contraignant à remettre de nouveau en mouvement la machine de l’Etat bourgeois, soit céder la place devant le prolétariat.

Quels que soient les mots d’ordre et le motif pour lesquels la grève générale a surgi, si elle embrasse les véritables masses et si ces masses sont bien décidées à lutter, la grève générale pose inévitablement devant toutes les classes de la nation la question : qui va être le maître de la maison ?

Les chefs du prolétariat doivent comprendre cette logique interne de la grève générale, sinon ce ne sont pas des chefs, mais des dilettantes et des aventuriers. Politiquement, cela signifie : les chefs sont tenus dès maintenant de poser devant le prolétariat le problème de la conquête révolutionnaire du pouvoir. Sinon, ils ne doivent pas se hasarder à parler de grève générale. Mais en renonçant à la grève générale, ils renoncent par cela même à toute lutte révolutionnaire, c’est-à-dire ils livrent le prolétariat au fascisme.

Ou la capitulation complète ou la lutte révolutionnaire pour le pouvoir - telle est l’alternative qui découle de toutes les conditions de la crise actuelle. Celui qui n’a pas compris cette alternative n’a rien à faire dans le camp du prolétariat. La grève générale et la C.G.T.

La question de la grève générale se complique par le fait que la C.G.T. proclame son monopole à déclarer et à conduire la grève générale. Il en résulte que cette question ne regarde pas du tout les partis ouvriers. Et ce qui est, à première vue, le plus étonnant, c’est qu’il se trouve des parlementaires socialistes qui pensent que cette prétention est dans l’ordre des choses ; en vérité, ils veulent simplement se débarrasser de cette responsabilité.

La grève générale, comme l’indique déjà son nom, a pour but d’embrasser, autant que possible, tout le prolétariat. La C.G.T. ne réunit dans ses rangs probablement pas plus de 5 à 8 % du prolétariat. L’influence propre de la C.G.T. en dehors des limites des syndicats est absolument insignifiante, dans la mesure où, dans telle ou telle question, elle ne coïncide pas avec l’influence des partis ouvriers. Peut-on, par exemple, comparer l’influence du Peuple à l’influence du Populaire ou de l’Humanité ?

La direction de la C.G.T., par ses conceptions et ses méthodes, est encore incomparablement plus loin des tâches de l’époque actuelle que la direction des partis ouvriers. Plus on va des sommets de l’appareil vers la base des syndiqués moins il y a de confiance en Jouhaux et en son groupe. Le manque de confiance se change de plus en plus en méfiance active. L’appareil conservateur actuel de la C.G.T. sera inévitablement balayé par le développement ultérieur de la crise révolutionnaire.

La grève générale est, par son essence même, une opération politique. Elle oppose la classe ouvrière dans son ensemble à l’Etat bourgeois. Elle rassemble les ouvriers syndiqués et non-syndiqués, socialistes, communistes et sans-parti. Elle a besoin d’un appareil de presse et d’agitateurs tels que la C.G.T. seule n’en dispose absolument pas.

La grève générale pose carrément la question de la conquête du pouvoir par le prolétariat. La C.G.T. tourna et tourne le dos à cette tâche (les chefs de la C.G.T. tournent la face vers le pouvoir bourgeois). Les chefs de la C.G.T. eux-mêmes sentent assurément que la direction de la grève générale est au-dessus de leurs forces. S’ils proclament, néanmoins, leur monopole à la diriger, c’est uniquement parce qu’ils espèrent par cette voie étouffer la grève générale avant même sa naissance.

Et la grève générale du 12 février 1934 [1] ? Ce ne fut qu’une brève et pacifique démonstration imposée à la C.G.T. par les ouvriers socialistes et communistes. Jouhaux et consorts ont pris sur eux la direction formelle de la riposte précisément pour l’empêcher de se transformer en grève générale révolutionnaire.

Dans les instructions à ses propagandistes, la C.G.T. communiquait : "Au lendemain du 6 février, la population laborieuse et tous les démocrates, à l’appel de la C.G.T., ont manifesté leur ferme volonté de barrer la route aux factieux.." A part elle-même la C.G.T. n’a noté ni les socialistes ni les communistes-seulement les "démocrates". Dans cette seule phrase, c’est tout Jouhaux. C’est précisément pourquoi il serait criminel de faire confiance à Jouhaux pour trancher la question de savoir s’il faut ou non la lutte révolutionnaire.

Bien entendu, dans la préparation et la conduite de la grève générale, les syndicats auront un rôle très influent ; mais non pas en vertu d’un monopole, mais côte à côte avec les partis ouvriers. Du point de vue révolutionnaire, il est particulièrement important de collaborer étroitement avec les organisations syndicales locales, sans la moindre atteinte, bien entendu, a leur autonomie.

Quant à la C.G.T., il lui faudra, soit prendre place dans le front commun prolétarien, en se détachant des "démocrates", soit rester à l’écart. Collaborer loyalement à droits égaux ? Oui. Examiner en commun les délais et les moyens de la conduite de la grève générale ? Oui ! Reconnaître le monopole de Jouhaux d’étouffer le mouvement révolutionnaire ? Jamais ! Notes

[1] Grève générale décidée par la CGT après le 6 février 1934. La CGTU s’était ralliée au mouvement. Selon certaines estimations, il y eut 5 millions de grévistes, un million de participants aux manifestations.

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