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Léon Trotsky, le principal dirigeant de la révolution russe de 1917

mercredi 3 mai 2017, par Robert Paris

Avertissement : le rôle de Léon Trotsky dans l’insurrection d’Octobre, rôle de premier plan, unique en son genre dans une révolution prolétarienne, a été longtemps effacé par la grande tromperie historique du stalinisme qui a voulu faire croire au rôle central de Staline ou de Djerzinsky, au point que des historiens anti-communistes comme Nicolas Werth, dans son « Livre noir du communisme », sont capables d’ « oublier » le nom de Trotsky dans la liste des dirigeants du Comité Militaire Révolutionnaire qui a fait l’insurrection d’Octobre. Ce n’est pas le seul des mensonges communs au stalinisme et à l’anti-communisme et ce n’est pas un hasard. L’anticommunisme n’avait rien à redire aux procès staliniens de Moscou contre les révolutionnaires bolcheviks, rien à redire même au Goulag que la bourgeoisie occidentale a fait mine d’ignorer tout au long de son histoire, y compris durant les grandes révoltes des zeks des camps… Aujourd’hui, la bourgeoisie anticommuniste fait mine d’avoir été le vainqueur du stalinisme alors que ce dernier était son allié et son sauveur contre la révolution communiste, incarnée notamment par Trotsky…

Trotsky en 1917

La révolution russe de 1917, exposée par Trotsky

L’histoire de la révolution russe

Léon Trotsky, le principal dirigeant de la révolution russe de 1917

De Trotsky, Lénine déclarait à Maxime Gorki (cité dans son autobiographie) :

« Montrez-moi un autre homme, capable de mettre sur pied, en un an, presque une armée modèle, et de conquérir le respect des experts militaires. Nous possédons un pareil homme. Nous accomplirons des merveilles. »

Remarquons que Lénine le déclarait en plein milieu de la campagne de calomnies contre l’action de Trotsky dans l’armée rouge, calomnies menées ouvertement par Staline.

Ce récit est d’autant plus remarquable qu’il est le fait d’Isaac Deutscher, un adversaire politique de Lénine et de Trotsky :

« Trotsky arriva à Pétrograd le 4 mai. La Révolution avait alors dix semaines ; et, pendant ces semaines, les événements étaient allés si vite que la capital semblait une image de rêve, même pour un homme qui avait conservé avec amour depuis 1905, le souvenir de ses rues et de ses foules. La Révolution avait commencé là où elle s’était arrêtée en 1905 ; mais elle avait déjà laissé très loin en arrière son point de départ. Le tsar et ses ministres étaient toujours prisonniers d’Etat mais, pour la plupart de leurs anciens sujets, ils étaient comme les fantômes d’un passé révolu. Les splendeurs des temps anciens, les terreurs et les fétiches de la monarchie semblaient s’être évanouis avec la neige du dernier hiver.

Lénine, qui était rentré exactement un mois avant Trotsky, décrivait la Russie qu’il venait de retrouver comme le pays le plus libre du monde. Sa liberté, à vrai dire, n’était que la liberté d’expression ; mais de cette liberté le peuple profitait largement, comme s’il espérait découvrir dans des discussions passionnées un nouveau mode d’existence, puisque l’ancien avait conduit au bord de l’abîme. Cette recherche fervente de nouveaux principes, de nouvelles formes et d’un nouveau contenu de la vie sociale – une recherche à laquelle la masse des humiliés et des opprimés participait avec une dignité impressionnante – caractérisait le climat moral de Petrograd en ce printemps de 1917. Aucune autorité ni aucune vérité n’étaient plus tenues pour admises. Seule subsistait la croyance vague que le bien était ce qui pouvait promouvoir la révolution et aider à rétablir la justice envers les opprimés. Le caractère social du soulèvement se reflétait même dans l’aspect de la ville. Les rues et les places des quartiers élégants du centre étaient envahies par les habitants des banlieues lépreuses. Ouvriers et soldats assistaient en masse aux réunions qui se tenaient, jour et nuit sur les places, dans les usines et dans les casernes des environs. Le drapeau rouge, emblème de la rébellion, naguère encore interdit, flottait sur les édifices néo-classiques des quais de la Néva. On pouvait saisir, au hasard des rues, dans chaque scène et dans chaque incident, le rôle prééminent dans la Révolution des ouvriers et des soldats. Il suffisait au nouveau venu d’un coup d’œil sur la capitale pour sentir l’incongruité de la présence du prince Lvov comme premier ministre de la Révolution.

A peine eût-il déposé sa famille et ses rares bagages dans un hôtel meublé, que Trotsky se rendit à l’Institut Smolny, siège du Soviet de Petrograd. Juste à ce moment-là, son Comité Exécutif, successeur de celui dont Trotsky avait été l’animateur en 1905, tenait séance. L’homme qui le présidait alors était Tchkheidzé, son ancien compagnon, qu’il venait d’attaquer dans « Novyi Mir ». Tchkheidzé se leva pour recevoir Trotsky mais son accueil fut tiède. Un moment de gène suivit. Les Menchéviks et Socialistes révolutionnaires, qui étaient en majorité, ne savaient pas si le nouveau venu était leur ami ou leur ennemi – d’ami de vieille date il paraissait s’être transformé en ennemi. Les membres bolcheviks du Comité Exécutif firent remarquer que le chef du Soviet de 1905 devrait être invité à siéger parmi eux, au cours de cette réunion. Perplexes, Mencheviks et Socialistes révolutionnaires se consultèrent à mi-voix. Ils tombèrent d’accord pour admettre Trotsky comme observateur, sans droit de vote. Il ne demandait rien de plus : ce qui lui importait, ce n’était pas d’avoir le droit de vote mais de pouvoir se faire entendre, du haut de cette tribune de la Révolution.

(…)

La situation était telle à ce moment, que tous les partis, à l’exception des Bolcheviks, avaient des raisons de redouter toute influence nouvelle et imprévisible. Pour la première fois, le régime issu de l’insurrection de Février avait perdu son équilibre précaire ; il essayait de le retrouver dans des combinaisons et des manœuvres délicates. Le premier gouvernement du prince Lvov avait cessé d’exister. En son sein, seules la noblesse et la grande bourgeoisie étaient représentées, la première par les Conservateurs qui appuyaient Goutchkov, la seconde par les Cadets de Milioukov. Les Mencheviks et les Socialistes révolutionnaires, dont l’influence était prépondérante au sein du Soviet, avaient promis leur appui au gouvernement mais sans y participer. Celui-ci, pourtant, n’aurait pas pu tenir un seul jour sans l’appui du Soviet (l’expression « le Soviet » signifie toujours le Soviet de Petrograd), pouvoir de facto créé par la Révolution. On avait maintenant atteint le moment où les Socialistes modérés ne pouvaient plus accorder leur appui au gouvernement sans y participer.

Les partis qui avaient formé le premier gouvernement du prince Lvov s’efforçaient de limiter la révolution au renversement du tasr Nicolas II et, si possible, de sauver la monarchie ; ils souhaitaient également continuer la guerre et rétablir la discipline sociale et militaire sans quoi cette poursuite était impossible.

Les ouvriers et les soldats qui soutenaient les Soviets espéraient, au contraire, un « approfondissement » de la révolution et la conclusion rapide d’une « paix démocratique, sans annexion ni indemnités ». Les Socialistes modérés tentaient de concilier ces politiques et ces exigences contradictoires. Inévitablement, ils s’enfermaient eux-mêmes dans des contradictions éclatantes. Ils essayaient d’aider le gouvernement dans la poursuite de la guerre et de flatter en même temps les désirs populaires de paix. (…) Les Mencheviks et les Socialistes révolutionnaires espéraient que le nouveau système de gouvernement permettrait d’associer l’ancienne administration et les Soviets. Le gouvernement s’efforçait de rétablir la discipline dans une armée fatiguée de la guerre et bouleversée par la Révolution, une armée dont les soldats refusaient d’obéir à leurs officiers pour n’écouter que les comités qu’ils avaient eux-mêmes élus.

Les Socialistes modérés s’engageaient à aider le gouvernement à rétablir la discipline ; ils faisaient néanmoins appel aux soldats pour défendre leurs droits nouvellement conquis, formulés dans le fameux Ordre N°1 du Soviet contre les officiers et les généraux tsaristes. Le gouvernement souhaitait assurer la sécurité de la propriété terrienne tandis que la paysannerie réclamait le partage des biens de la noblesse. Les Mencheviks et les Socialistes révolutionnaires tentaient d’ajourner la solution de ce problème essentiel jusqu’à la convocation d’une Assemblée Constituante qui, à son tour était indéfiniment ajournée.

Inévitablement, cet immense édifice, construit sur l’équivoque et le mensonge, devait s’écrouler un jour sur la tête de ceux qui l’avaient construit. (…) La logique implacable de la Révolution commençait à se manifester. En deux mois elle avait discrédité, usé son premier gouvernement et les partis qui l’avaient formé. (…) Milioukov en fut la première victime. La majorité socialiste modérée du Soviet n’avait pas l’intention de demander sa démission. Mais quand il engagea ouvertement le gouvernement et le pays à poursuivre les objectifs de guerre tsariste, les Mencheviks et les Socialistes révolutionnaires protestèrent. (…) Les masses ne les auraient plus suivis s’ils avaient abandonné toute la responsabilité du gouvernement aux leaders de ces classes qui avaient profité de la Révolution de Février, mais ne l’avaient pas faite.

Ainsi se réalisa la première coalition entre les Cadets et les Socialistes modérés. Quand Trotsky apparut à la session du Comité Exécutif du Soviet, les nouveaux partenaires étaient précisément en train de se partager les sièges du gouvernement. Il devait y avoir dix ministres capitalistes et six ministres socialistes. (…) Quand Trotsky apparut à la tribune du Soviet le 5 mai… de la salle, on lui demanda de donner son avis sur l’événement du jour… Il décrivit l’impression très forte que la Révolution avait faite sur le monde et réduisit ainsi l’événement du jour à de modestes proportions. S’ils avaient pu, dit-il, comme il l’avait fait à l’étranger, voir et mesurer les répercussions mondiales de la Révolution, ils auraient compris que la Russie « avait ouvert une ère nouvelle, une ère de fer et de sang, non plus une lutte entre nations, mais la lutte des classes malheureuses et opprimées contre leurs maîtres ». Ces mots choquèrent les oreilles des ministres socialistes, qui s’étaient engagés à poursuivre la guerre et à apaiser les « enragés » de la Révolution. « Je ne peux pas cacher, poursuivit Trotsky, que je désapprouve vivement ce qui se passe ici. J’estime que cette participation gouvernementale est dangereuse… Le gouvernement de coalition ne nous épargnera pas l’actuel dualisme du pouvoir ; il transfèrera simplement ce dualisme au sein du ministère lui-même. » (…) « Je crois que la prochaine action qu’il nous faudra entreprendre sera le transfert de tout le pouvoir dans les mains des Soviets. Seul un pouvoir unique peut sauver la Russie. » Ces paroles résonnaient comme un slogan de Lénine. Trotsky conclut sa longue et brillante argumentation en s’écriant : « Vive la Révolution russe, prélude de la Révolution mondiale ! » (…)

Le groupe politique qui saluait Trotsky comme son chef était l’Organisation Interdistricts, la Mezhrayonka. Trotsky avait animé ce groupe de l’étranger, depuis sa formation en 1913 et collaboré à ses publications. Le groupe n’aspirait pas à former un parti. C’était une association temporaire de militants qui n’étaient ni bolcheviks ni mencheviks, qui restaient fermement opposés à la guerre, au prince Lvov et aux social-patriotes. Son influence se limitait à quelques ouvriers de Petrograd ; et même là, elle se trouvait dépassée par le développement rapide du bolchevisme. A ce petit groupe adhérait pourtant des hommes qui avaient été dans le passé des éléments brillants du parti bolchevik ou du parti menchevik et qui devaient jouer, bientôt, des rôles importants. La plupart d’entre eux, Lounatcharsky, Ryazanov, Manouilsky, Pokrovsky, Yoffe, Ouritzky, Volodarsky, avaient écrit pour les journaux de Trotsky. D’autres, comme Karakhan et Youreniev, devinrent plus tard de grands diplomates soviétiques. Ils constituaient une brillante élite politique, mais leur organisation était trop faible et trop limitée pour servir de base à une action indépendante. Au moment de l’arrivée de Trotsky, le groupe discutait de son avenir et envisageait sa fusion avec les Bolcheviks et les autres groupements de gauche. (…)

Le 7 mai, les Bolcheviks et l’Organisation Interdistricts organisèrent une cérémonie d’accueil pour Trotsky ; et le 10 mai, ils se réunirent pour examiner le projet de fusion. Lénine arriva en compagnie de Zinoviev et de Kamenev. (…) Trotsky ne défendait plus l’unité entre les Bolcheviks et les Mencheviks… Lénine ne défendait plus que la Révolution russe était essentiellement une révolution de type bourgeois, dont l’aboutissement serait une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » et non une dictature du prolétariat… Lénine avait passé, le mois précédent l’arrivée de Trotsky, à soutenir une âpre controverse avec l’aile droite de son parti, dirigée par Kamenev ; et il avait persuadé le parti d’abandonner la thèse « vieux bolchevik » sur les perspectives de la révolution…. Les bolcheviks adversaires de Lénine, et Kamenev avaient reproché à Vladimir Ilitch d’avoir complètement adopté la théorie de « la révolution permanente », et abandonné ainsi le bolchevisme pour le trotskysme.

En vérité, les routes de Lénine et Trotsky, si longtemps divergentes, s’étaient alors rejointes. Chacun d’eux était parvenu à des conclusions auxquelles l’autre était arrivé beaucoup plus tôt et qu’il avait longtemps contestées avec âpreté. (…)

Les événements de la guerre avaient lentement amené Trotsky à admettre qu’on ne pouvait pas rétablir l’unité du mouvement ouvrier ; que c’était une erreur et même une erreur dangereuse, que d’essayer de la rétablir et qu’il était du devoir des internationalistes révolutionnaires de former de nouveaux partis. (…) Le facteur principal du raisonnement et des réactions de Lénine était son expérience russe. Trotsky était parti, au contraire, d’une perspective plus générale, internationale, pour en appliquer le principe à la Russie. Quelles que soient les voies par lesquelles ils étaient parvenus à une conclusion commune, les conséquences pratiques étaient les mêmes. (…)

En 1905-1906, Trotsky avait prévu la combinaison des révolutions antiféodale et anticapitaliste en Russie et il avait décrit le soulèvement russe comme le prélude à une révolution socialiste internationale. Lénine avait alors refusé de voir dans la Russie le pionnier du socialisme collectiviste. Il avait déduit le caractère et les perspectives de la Russie de son développement historique, et de sa structure sociale, dont la paysannerie individualiste était l’élément le plus important. Pendant la guerre, pourtant, il en vint à tenir compte de la Révolution socialiste dans les pays avancés d’Europe, et à situer la Révolution russe dans cette perspective internationale. Ce qui lui paraissait maintenant décisif, ce n’est pas le fait que la Russie n’était pas encore mûre pour le socialisme, mais qu’elle faisait partie d’une Europe qui, croyait-il, devait se préparer pour le socialisme. Il ne voyait aucune raison pour que la Révolution russe se limitât aux soi-disant objectifs bourgeois. L’expérience du régime de Février lui prouva mieux encore qu’il serait impossible de briser la puissance des grands propriétaires sans briser et sans finalement déposséder la classe capitaliste ; et cela signifiait la « dictature du prolétariat ». (…)

A la réunion du 10 mai, Lénine demanda à Trotsky et aux amis de Trotsky d’entrer immédiatement au parti bolchevik. Il leur offrit des postes dans les organismes dirigeants et à la rédaction de la Pravda. Il ne posa aucune condition. Il ne demanda pas à Trotsky de renier son passé ; il ne fit même pas mention de leurs anciennes controverses. (…) Le programme actuel du parti bolchevik incarnait plutôt les idées de Trotsky que celles de Lénine. (…) Un peu plus tard, cette année là, Lénine rendit hommage à Trotsky sans aucune amertume, en disant que, puisqu’il avait rompu avec les Mencheviks il n’y avait pas de meilleur bolchevik que lui. (…) Pour le moment, il restait hors de tout parti politique. (…) C’est davantage par ses discours que par ses articles que Trotsky exerça son influence sur la vie politique de la capitale. Il prit la parole dans d’innombrables meetings, généralement en compagnie de Lounatcharsky. En deux ou trois semaines, après son arrivée, il avait gagné, avec Lounatcharsky, une immense popularité : on les considérait comme les agitateurs les plus éloquents de l’aile gauche du Soviet.

La base navale de Kronstadt, voisine de la capitale, était son endroit préféré pour prendre la parole ; et Kronstadt se révéla de première importance dans sa forme politique ultérieure. La marine était en rébellion ouverte. La base formait une sorte de république rouge qui ne reconnaissait aucune autorité. Les marins opposaient une violente résistance à toutes les tentatives faites pour leur réimposer une discipline. (…) Le ministère désigna des commissaires, dont certains s’étaient discrédités par leur collusion avec l’ancien régime et même avec les Cent Noirs. Les marins refusèrent de les laisser monter à bord et en malmenèrent même quelques-uns. (…) Vers la fin du mois de mai, les ministres socialistes firent traduire les marins devant le Soviet et Trotsky se proposa pour assurer leur défense. Il n’excusa pas leurs excès, mais il soutint que de tels excès eussent pu être évités si le gouvernement n’avait pas désigné comme commissaires des hommes discrédités et détestés. (…) Trotsky écrivit également pour les marins le violent manifeste dans lequel ils faisaient appel au pays contre le Ministère de la Guerre – ce fut le premier échec de Kérensky depuis qu’il était ministre de la guerre. De ce moment, les marins suivirent fidèlement Trotsky, le défendirent et en firent presque une idole. (…)

C’est à cette époque, également, qu’il fit du Cirque Moderne sa tribune habituelle, où il prenait, presque chaque soir, la parole devant des foules immenses. L’amphithéâtre était si bondé qu’il fallait généralement porter Trotsky jusqu’à la tribune par-dessus les têtes du public, sous les regards passionnés des filles de son premier mariage qui assistaient aux réunions. Il parlait des questions du jour et des buts de la révolution avec son habituelle logique si convaincante ; mais il savait également saisir l’état d’esprit de la foule, son sens aigu de la justice, son désir de comprendre clairement les événements dans leurs grandes lignes, son attente et ses grandes espérances. Il raconta, plus tard, comment les mots et les raisonnements qu’il avait préparés s’envolaient à la simple vue de la foule ; d’autres mots et d’autres arguments surgissaient comme de son subconscient, inattendus pour lui, mais répondant aux besoins de ses auditeurs. Il écoutait alors le son de sa propre voix comme celle d’un étranger, essayant de suivre le mouvement tumultueux de ses idées et de ses phrases, parce qu’il craignait de se réveiller brusquement comme un somnanbule, et de ne plus pouvoir continuer. Sa politique n’était plus l’expression d’une réflexion individuelle ou des débats d’un petit cercle de politiciens professionnels. Il ne faisait plus qu’un avec les sentiments de la foule anonyme et passionnée qui se trouvait en face de lui (…)

La situation de l’armée fut la principale question débattue par le Congrès. Depuis la chute du tsarisme, les fronts russes étaient restés inactifs. Pressés par les alliés occidentaux, le gouvernement et l’Etat-Major général préparaient une nouvelle offensive pour laquelle ils tenaient à obtenir l’accord du Soviet. L’Etat-Major réclamait également avec insistance la révision du fameux « Ordre n°1 », la Grande Charte de la liberté des soldats. C’est au cours de ce débat que Trotsky prononça son discours le plus important ; il avertit le gouvernement qu’après les pertes énormes subies par l’armée et l’interruption de ses services de ravitaillement, provoquées par l’incapacité, les abus et la corruption, elle n’était plus en état de poursuivre le combat. L’offensive se terminerait forcément par un désastre. Tenter de restaurer l’ancienne discipline ne conduirait à rien.

« Heureusement pour l’histoire de la Russie, notre armée révolutionnaire a rejeté la vieille attitude de l’armée russe, l’attitude de la sauterelle… quand des milliers d’hommes acceptaient passivement de mourir… sans même connaître le sens de leur sacrifice… Maudite soit cette période de l’histoire que nous avons laissée derrière nous ! Désormais nous n’accordons plus de valeur à l’héroïsme élémentaire, inconscient de la masse, mais à l’héroïsme qui se réfracte à travers chaque conscience individuelle. Si, actuellement, l’armée n’a aucune grande idée pour laquelle elle veuille se battre, dans cette armée issue de la Révolution… il existe et il existera des idées, des mots d’ordre, des buts capables de rassembler et de lui donner ainsi unité et enthousiasme… L’armée de la grande Révolution française a répondu volontairement aux appels à l’offensive. Le nœud de l’affaire ? Le voici : il n’existe pas pour le moment de but capable de rassembler l’armée… Chaque soldat qui réfléchit se pose la question : des cinq gouttes de sang que je vais verser aujourd’hui, n’y en aura-t-il pas une seule pour la Révolution russe et quatre pour la défense de la Bourse française et de l’impérialisme anglais ?... Si la Russie révolutionnaire se désolidarisait des politiques impérialistes, si un nouveau gouvernement était mis en place par les Soviets, alors nous pourrions faire appel à tous les peuples européenns et leur dire qu’une citadelle de la Révolution s’est dressée sur la carte de l’Europe… La Révolution russe représente un tel danger pour les classes possédantes de tous les pays qu’elles essaieront de la détruire, et de transformer la Russie en colonie du capital européen ou, ce qui est plus probable encore, du capital américain. Mais cette épreuve de force est encore à venir et les Soviets ont le devoir de s’y préparer… Si l’Allemagne révolutionnaire ne se soulève pas, ou si elle ne se soulève pas avec assez de force, alors nous mettrons en marche nos régiments… non pour nous défendre, mais pour lancer une offensive révolutionnaire. » (…)

Pendant la plus grande partie des débats, la majorité traita les Bolcheviks et leurs amis comme quantité négligeable. Tseretelli prit la défense du gouvernement de coalition et mit les délégués au défi de dire s’il y avait en Russie un seul parti prêt à assumer seul la responsabilité du gouvernement. De la salle, Lénine l’interrompit pour dire que son parti était prêt pour une telle tâche. La majorité accueillit ces mots par un immense éclat de rire. Les délégués des provinces ne savaient pas qu’à Petrograd l’influence de l’opposition grossissait comme une avalanche. (…) En dépit de sa déclaration faite de la salle du Congrès, - qui n’était d’ailleurs qu’une déclaration de principe et ne visait pas une réalisation immédiate – Lénine n’avait pas encore l’intention de renverser le gouvernement. Il voulait moins encore favoriser une coalition entre les Socialistes modérés et son propre parti. Aussi longtemps que les Bolcheviks furent en minorité dans les Soviets, il conseilla à ses partisans de ne pas tenter de prendre le pouvoir, mais « d’expliquer patiemment leur attitude aux masses », et cela jusqu’à ce qu’ils aient obtenu la majorité. C’était là le principe de son « constitutionnalisme » soviétique. En attendant, le slogan bolchevik ne fut plus « A bas le gouvernement ! » mais « A bas les dix ministres capitalistes ! »

Triomphant des appréhensions de son propre Comité central, Lénine préparait en grand secret une manifestation monstre pour le 10 juin. Trotsky, balayant les craintes de ses amis, poussa l’Organisation Interdistricts à se joindre à cette manifestation. Mais le 9 juin, quand la Pravda lança un appel public aux ouvriers et à la garnison, l’Exécutif du Congrès interdit la manifestation.

Ni Lénine ni Trotsky ne voulurent passer outre. Ils décidèrent de se soumettre à la décision de la majorité, d’annuler la manifestation et d’expliquer leur attitude dans un manifeste spécial. Il y eut un moment d’angoisse. Les ouvriers et les soldats tiendraient-ils compte de l’annulation ? Et, même dans ce cas, ne se méprendraient-ils pas sur l’attitude du parti ? Est-ce que leur désir d’action n’en serait pas refroidi ? Lénine rédigea le brouillon d’une déclaration justificative, mais comme lui-même et ses amis n’en étaient pas satisfaits, il accepta volontiers un autre texte proposé par Trotsky, qui sera celui de toute l’opposition. (…)

Le 10 juin, Petrograd resta calme. Mais les chefs de la majorité du Soviet décidèrent d’organiser une autre manifestation de masse, le 18 juin, dans l’espoir d’en faire une manifestation en faveur de leur politique. Au jour fixé, 500 000 ouvriers et soldats défilèrent devant les estrades où avait pris place le Congrès in corpore. A la consternation des Socialistes modérés, tous les drapeaux du défilé portaient des slogans bolcheviks : « A bas les dix ministres capitalistes ! » « A bas la guerre ! » et « Tout le pouvoir aux Soviets ! » (…)

Dans le début de cette période d’action, la personnalité de Trotsky avait acquis une nouvelle et immense renommée. (…) Lénine était un peu éclipsé. Il ne prenait pas très souvent la parole en public et il n’écrivait pas beaucoup. Il s’occupait surtout de l’organisation intérieure de parti bolchevik, tandis que Trotsky tonnait dans les meetings. (…)

Les Bolcheviks avaient fixé au début de juillet le sixième Congrès national de leur parti. Ce devrait être l’occasion pour l’Organisation Interdistricts de rejoindre leurs rangs. On ne parlait plus de changer « l’étiquette » du parti. Pendant un certain temps, la majorité de l’Organisation Interdisctricts s’opposa à cette fusion. (…) Trotsky prit la tête de la minorité impatiente de réaliser la fusion. (…) Soutenu par Lounatcharsky, il rallia la majorité à ses vues. Mais, avant que soit réalisée la fusion, le pays fut ébranlé par la crise des Journées de juillet.

Ce fut une de ces convulsions violentes qui se produisent d’une manière inattendue dans toutes les révolutions, bouleversent les plans de tous les chefs, accélèrent les rythme des événements et poussent la polarisation des forces hostiles à leur extrême limite. La patience de la garnison et de la population ouvrière de Petrograd était à bout. (…) Trotsky et Lénine considéraient l’équilibre des forces dans l’ensemble du pays ; ils savaient que l’heure n’était pas encore venue pour eux de frapper. Mais leurs partisans dans la capitale s’agitaient sans répit. (…) A la fin, un certain nombre de régiments mirent le quartier général bolchevik devant le fait accompli, en préparant une manifestation armée pour le 3 juillet. Les marins de Kronstadt et les ouvriers civils de la capitale, travaillés par les agitateurs bolcheviks de seconde zone, répondirent avec empressement à l’appel. (…) Lénine essaya, alors, de mettre son parti à la tête du mouvement pour le maintenir dans les limites d’une manifestation pacifique, qui n’aurait d’autre but, cette fois encore, que d’obliger les Socialistes modérés à former un ministère homogène appuyé par les Soviets. A ce mot d’ordre, des foules immenses apparurent dans le centre de la ville, emplissant les rues, défilant en cortèges et tenant des meetings, pendant deux jours et des nuits. Des orateurs, dont Lénine, s’adressèrent à elles pour condamner la coalition au pouvoir mais aussi, pour lancer un appel au calme et à la discipline. (…)

La foule, dans la rue, s’était emparée de Tchernov, le ministre de l’Agriculture, et s’apprêtait à le lyncher. Trotsky, qui avait passé toute la nuit et la matinée au Palais, à discuter tantôt avec les manifestants, à l’extérieur, tantôt avec l’Exécutif, à l’intérieur, courut sur les lieux de l’émeute. (…)

Dans les « Notes sur la Révolution », Soukhanov raconte :

« Aussi loin qu’on pouvait voir, la foule était déchaînée. Autour d’une voiture, un groupe de marins, aux visages inquiétants, manifestaient bruyamment. Tchernov était assis sur le siège arrière de la voiture ; il avait visiblement perdu tout contrôle de lui-même. Tout Kronstadt connaissait Trotsky et paraissait avoir confiance en lui. Mais quand Trotsky prit la parole, la foule ne se calma pas. (…) Trotsky réussit à capter l’attention de ceux qui se trouvaient près de lui. Il commença par exalter les vertus révolutionnaires de Kronstadt. « Vous êtes venus ici, vous, hommes rouges de Kronstadt, dès que vous avez entendu dire que la révolution était en danger… » Mais ils écoutaient Trotsky avec mauvaise humeur. Quand il essaya de leur parler de Tchernov, le groupe qui entourait la voiture se remit à hurler. » (…)

A la fin, Trotsky, défiant la foule, demanda à ceux qui voulaient le massacre de Tchernov de lever franchement la main. Aucune main ne se leva. Au milieu du silence, il prit le bras de Tchernov à demi évanoui et le conduisit au palais. (…) Dans divers quartiers de la ville s’étaient produits des troubles et des bagarres de moindre importance, mais qui auraient pu facilement conduire à une effusion de sang, n’eût été l’influence apaisante des Bolcheviks. (…)

Juste à ce moment, les journaux annoncèrent l’échec de l’offensive sur le front. Cette nouvelle vint attiser la réaction anti-bolchevik. Les partis de droite, les généraux et les liges d’officiers accusèrent les Bolcheviks : c’était, disaient-ils, leur agitation qui avait démoralisé l’armée et préparé la défaite. (…)

Un journal populaire de droite publia des « documents » prétendant que Lénine avait été à la solde de l’Etat-Major général allemand ; des mandats d’arrestation furent lancés contre Lénine, Zinoviev et Kamenev. On pouvait pourtant s’apercevoir, au premier coup d’œil, que ces documents étaient une falsification grossière. Le témoin qui les avait fournis, un certain Yermolenko, se révéla être un ancien indicateur passé au service du contre-espionnage militaire. Mais la première impression faite par ces accusations fut désastreuse. Les apparences étaient contre Lénine ; et pour le moment, les apparences jouaient un rôle décisif. (…) L’Etat-Major avait besoin d’une explication pour sauver la face, après le dernier désastre militaire. Et les Socialistes modérés sentaient la terre s’ouvrir sous leurs pas. Le besoin d’un bouc émissaire et d’une victime expiatoire devait l’emporter.

Au beau milieu de cette effervescence, Trotsky rencontra Lénine. « Ils ont choisi cet instant pour nous descendre tous », dit celui-ci. Il comptait avec le succès probable de la contre-révolution ; il pensait que les Soviets, émasculés par les Mencheviks et les Socialistes révolutionnaires, étaient hors jeu ; et il préparait le retour de son parti à la clandestinité. Après quelques hésitations, il décida de ne pas se laisser emprisonner et de se cacher avec Zinoviev. Trotsky n’estimait pas la situation si grave et la décision de Lénine lui paraissait malheureuse… Il pensait que Lénine n’avait rien à cacher, qu’il avait au contraire tout intérêt à soumettre au public sa version des événements, et qu’il servirait bien mieux sa cause ainsi, qu’en prenant la fuite, puisque sa fuite ne ferait que renforcer les apparences défavorables, sur lesquelles on pourrait le juger. Kamenev partageait l’opinion de Trotsky et décida de se laisser emprisonner. Mais Lénine s’en tint à sa décision. (…) Le Parti bolchevique était pratiquement en quarantaine. La Pravda était interdite et ses bureaux détruits. Dans plusieurs districts, les sièges du parti bolchevik avaient été saccagés. (…) Lénine partit se cacher.

Dans les attaques publiques, le nom de Trotsky était le plus souvent associé à celui de Lénine, mais aucun ordre d’arrestation n’était lancé contre lui. L’explication en était évidente : il n’était pas inscrit au parti bolchevik ; les circonstances de son retour en Russie étaient si différentes de celles de Lénine qu’il n’était pas facile de lui coller l’étiquette d’agent de l’Allemagne ; de plus, l’incident de Tchernov, l’ennemi politique qu’il avait si courageusement sauvé, était encore présent à toutes les mémoires. Mais Trotsky n’était pas à l’abri pour longtemps. Ryech, le journal de Milioukov publia un récit selon lequel, avant son départ de New York, Trotsky avait reçu 10 000 dollars des Américains allemands. Il devait utiliser cet argent pour soutenir l’agitation défaitiste en Russie. Dans d’autres journaux moins importants, on écrivait que cet argent avait été versé par l’Etat-Major général allemand. Trotsky répondit aussitôt par une lettre ouverte qui parut dans son journal et ridiculisait les révélations de Milioukov. (…) Cette tentative de compromettre Trotsky ayant échoué, on l’attaqua d’un autre côté. Les journaux étaient pleins d’histoires affirmant que Trotsky avait rompu avec Lénine, l’agent de l’Allemagne. Le 10 juillet, quatre jours après que Lénine fût parti se cacher, Trotsky adressa la lettre ouverte suivante au Gouvernement provisoire :

« Ministres citoyens – Si je comprends bien, vous avez décidé de faire arrêter les camarades Lénine, Zinoviev, Kamenev, mais cette mesure ne me concerne pas. Je crois donc nécessaire de porter à votre connaissance les faits suivants : 1°) Je partage, en principe, les opinions de Lénine, Zinoviev et Kamenev, je les ai exprimées dans le journal Vperiod et dans toutes mes déclarations publiques ; 2°) Mon attitude en face des événements des 3 et 4 juillet était exactement la même que celle des camarades mentionnés ci-dessus… Vous n’avez donc, logiquement, aucune raison de ne pas m’appliquer la mesure d’arrestation que vous avez prise contr Lénine, Zinoviev et Kamenev… Vous ne pouvez avoir aucune raison de douter que je suis un adversaire irréconciliable de la politique générale du Gouvernement provisoire, exactement au même titre que les camarades nommés ci-dessus. Le fait que cette mesure ne me concerne pas ne peut que souligner le caractère contre-révolutionnaire et gratuit de la décision que vous avez prise contre eux. »

(…)

Après la publication de la « Lettre ouverte au Gouvernement provisoire », Trotsky réapparut sur la scène… Il défendit Lénine et le parti bolchevik au Soviet, devant l’Exécutif des Soviets et devant l’Exécutif des Soviets paysans. Partout où il prenait la parole, il était accueilli par un vacarme incessant. « Lénine, proclamait-il, a combattu pendant trente ans pour la Révolution. Je lutte depuis vingt ans contre l’oppression des masses populaires. Nous ne pouvons que haïr le militarisme allemand. Seuls peuvent dire le contraire ceux qui ne savent pas ce qu’est un révolutionnaire… Ne permettez à personne dans cette salle de dire que nous sommes des mercenaires au service de l’Allemagne, car c’est la voix de la bassesse ». (…)

Trotsky resta en liberté encore une quinzaine de jours. Le ministère était très embarrassé par le défi qu’il lui avait lancé. Il n’avait aucun motif pour le faire arrêter, à moins de déclarer illégaux les principes dont s’inspirait tout le Soviet, y compris la majorité modérée. (…) Trotsky et Lounatcharsky furent arrêtés dans la nuit du 23 juillet, et transférés à la prison de Kresty. Soukhanov rend compte de l’émotion que cette arrestation souleva à Petrograd. Le lendemain, lui-même prit la parole au cours d’une réunion menchevik au Cirque Moderne. « Ma déclaration sur l’arrestation de Trotsky et Lounatcharsky fut saluée par un tel tonnerre d’indignation qu’il fallut suspendre la réunion pendant près d’un quart d’heure. La foule, évaluée à plusieurs milliers de personnes, hurlait qu’il fallait aller porter immédiatement une protestation aux autorités. » (...)

Trotsky lui-même prit la plume et réussit une fois de plus encore à répandre à l’extérieur de sa prison le flot de ses articles et de ses pamphlets. (…) Dans l’une de ses « Lettres ouvertes au Gouvernement provisoire », Trotsky couvrit de ridicule les méthodes de la justice. (…) Son exposé sur les méthodes de la procédure eut pour résultat la démission du procureur. (…)

La réaction contre « l’insurrection » de Juillet s’élargissait en un puissant mouvement contre toutes les institutions et les cadres surgis de la révolution de Février : contre les Soviets, les comités de l’armée, les comités d’usine, les comités territoriaux et tous les organismes similaires qui, intentionnellement ou non, empiétaient sur l’autorité de l’ancienne machine administrative. La réaction s’attaquait maintenant aux Socialistes modérés… et affirmait que le slogan bolchevik « Tout le pouvoir aux soviets ! » ne disparaîtrait pas tant que les Soviets continueraient d’exister… Les forces conservatrices et anti-révolutionnaires mettaient leur espoir dans le général Kornilov, que Kerensky avait nommé commandant en chef. Acclamé et fêté par les classes moyennes et supérieures, Kornilov commença à se prendre pour un homme providentiel et à se conduire comme tel. (…) Enfin, le 24 août, déclarant ouvertement la guerre au gouvernement, il ordonna à ses troupes de marcher sur la capitale. Confiant dans sa victoire, il se vantait à l’avance de liquider la Révolution. (…)

Les Socialistes modérés ne pouvaient échapper à la menace de Kornilov sans l’aide des Bolcheviks, tout comme dans les Journées de Juillet ils n’avaient pu échapper aux Bolcheviks sans l’appui des généraux. Bientôt le gouvernement lui-même mettait des fusils dans les mains des Gardes Rouges, qu’il venait juste de désarmer. Il suppliait les agitateurs bolcheviks, qu’il avait rendus responsables de tous les désastres militaires d’user de leur influence sur les troupes de Kornilov pour les convaincre de désobéir et d’abandonner leurs officiers. Et Kérensky finit par implorer les marins de Kronstadt, les « vilains » de Juillet, de s’unir pour le défendre. (…) Les marins de Kronstadt envoyèrent une délégation pour demander à Trotsky, dans sa prison, s’ils devaient répondre à l’appel de Kérensky et le défendre contre Kornilov… Trotsky discuta avec eux, leur rappelant comment il les avait défendus en mai devant le Soviet ; comment il avait dit que si un général contre-révolutionnaire essayait de passer un nœud coulant au cou de la révolution, alors les marins de Kronstadt viendraient se battre…

Pendant ce temps, la machine judiciaire continuait à tourner. L’instruction se poursuivait et Trotsky devait répondre aux questions sur ses rapports avec le Grand Etat-Major Alllemand et les Bolcheviks… A la fin, Trotsky décida de ne plus participer à la farce des interrogatoires. Il refusa de répondre aux questions du magistrat instructeur et donna ses raisons dans une lettre à l’Exécutif central des Soviets. Trois jours plus tard, il était libéré sous caution. (…)

Kornilov ne fut pas vaincu par la force des armes, mais par l’agitation bolchevik. Ses troupes l’abandonnèrent sans tirer un coup de feu. La défaite de Kornilov déclencha une série d’événements qui aboutirent directement à l’insurrection d’Octobre. Tout comme la révolution avortée des 3 et 4 juillet avait fait pencher la balance en faveur de la contre-révolution, l’échec de la contre-révolution la fit pencher plus fortement encore du côté opposé. Les ministres Cadets démissionnèrent, parce qu’ils ne voulaient pas appuyer l’action de Kérensky contre Kornilov. Les ministres socialistes se retirèrent parce qu’ils soupçonnaient Kérensky d’avoir d’abord intrigué avec Kornilov contre le Soviet et encouragé ainsi ses ambitions. Incapable de rassembler les éléments de la coalition brisée, Kérensky gouverna pendant un mois par le truchement d’un soi-disant Directorat, un petit comité qui ne représentait rien du tout. (…)

En quelques jours, la majorité du Soviet se désintégra. Le 9 septembre, dans un de ses discours retentissants, Trotsky réclama sa propre réhabilitation et celle des chefs bolcheviks. Il demanda aussi le rapport gouvernemental sur les événements de juillet, qui aurait dû être prêt depuis longtemps ; enfin il proposa une motion de défiance à l’égard du Praesidium menchevik du Soviet.

A l’immense surprise de tous, la motion de défiance fut votée. Pour la première fois, les Bolcheviks obtenaient un vote majoritaire au Soviet. La Révolution venait de franchir une nouvelle étape.

A la même réunion, Trotsky proposa l’élection d’un nouveau Praesidium, à la représentation proportionnelle. (Les Mencheviks et les Socialistes révolutionnaires n’avaient pas adopté la représentation proportionnelle quand ils étaient en majorité). Mais les Socialistes modérés refusèrent de siéger au Praesidium aux côtés des Bolcheviks.

Comme ils perdaient du terrain au Soviet, les Mencheviks et leurs alliés tentèrent de rallier des partisans à l’extérieur du Soviet. Ils convoquèrent pour le 14 septembre une soi-disant Conférence Démocratique. Il ne s’agissait en aucune manière d’une assemblée élus. (…) C’étaient les Bolcheviks qui se présentaient comme les fermes défenseurs du principe d’un gouvernement représentatif élu, tandis que les Socialistes modérés cherchaient à nier ce principe. Les Soviets, élus dans les usines et dans les casernes, ne représentaient pas la bourgeoisie ; mais ils représentaient pleinement la classe ouvrière, l’armée et d’importantes fractions de la paysannerie. (…)

Dans le même temps, les socialistes modérés essayaient de mettre sur pied un ersatz de parlement, sous la forme de la Conférence Démocratique et du soi-disant pré-Parlement qui en serait issu. (…)

C’est à cette occasion que Trotsky apparut, pour la première fois, comme le plus brillant porte-parole des Bolcheviks. Voici comment un chroniqueur menchevik de la Révolution, Soukhanov, décrivit l’impression produite par son discours :

« Ce fut sans aucun doute l’un des plus brillants discours de ce surprenant orateur, et je ne peux résister au désir de citer intégralement dans mon livre ce magnifique morceau. Si, plus tard, mon livre trouve encore un lecteur, comme l’ouvrage sans fantaisie de Lamartine en trouve encore, que ce lecteur juge sur cet exemple l’art oratoire et la pensée politique de notre époque. Il en tirera la conclusion que l’humanité n’a pas vécu en vain ces derniers cent cinquante ans et que les héros de notre Révolution laissent loin derrière eux les chefs illustres de 1789 »

Au seul nom de Trotsky, tout l’auditoire du Théâtre Alexandrinsky fut saisi d’enthousiasme…

« Camarades et Citoyens », commença-t-il très calmement, « les ministres socialistes viennent de vous parler. Les ministres sont censés paraître devant des corps représentatifs pour rendre compte de leur travail. Nos ministres ont préféré nous donner des conseils plutôt que rendre leurs comptes. » (…) Il fit remarquer qu’il n’y avait pas eu un seul orateur pour défendre Kérensky et que le premier ministre se trouvait ainsi condamné par se propres amis et partisans. Cette remarque frappa ses adversaires au point le plus vulnérable et un mouvement de colère ébranla la salle. (…)

Trotsky réclama que les Gardes Rouges fussent armés. « Pour quoi faire ? Pour quoi faire ? » cria-t-on sur les bancs mencheviks. « D’abord pour que nous puissions constituer un vrai rempart en face de la contre-révolution », répondit Trotsky, « contre un nouveau et plus puissant mouvement Kornilov. Ensuite, si la démocratie révolutionnaire instaure une véritable dictature du prolétariat, si ce nouveau gouvernement propose une paix honorable et que cette offre soit repoussée, alors, et je vous dit cela au nom de notre parti… les ouvriers armés de Petrograd et de toute la Russie défendront le pays de la révolution contre les troupes de l’impérialisme avec un héroïsme comme l’Histoire de la Russie n’en a encore jamais connu. » (…)

Les Bolcheviks renforçaient progressivement leurs positions à l’intérieur des Soviets. Au début de septembre, ils détenaient la majorité à Petrograd, à Moscou et dans d’autres villes industrielles. Ils attendaient avec confiance d’apparaître comme le parti majoritaire au prochain Congrès National des Soviets. C’est à l’Exécutif Central des Soviets, élu en juin et encore contrôlé par les Socialistes modérés, qu’il appartenait de convoquer ce congrès. Ceux-ci faisaient leur possible pour ajourner ce qui, pour eux, représentait un saut dans l’inconnu, tandis que les Bolcheviks insistaient naturellement pour une convocation rapide du congrès. (…)

Le 23 septembre, le Soviet de Petrograd élut Trotsky comme président. Lorsqu’il monta sur l’estrade, un tonnerre d’applaudissements l’accueillit… Au nom du nouveau Soviet, il lança les premiers appels pour la seconde révolution, réclamant la démission de Kerensky et le transfert du pouvoir gouvernemental au Congrès des Soviets…

Au cours des semaines qui s’étaient écoulées entre sa libération et l’insurrection d’Octobre, le nom de Trotsky ne devint pas seulement synonyme de bolchevisme mais aussi le symbole, à l’étranger, de toutes les aspirations du bolchevisme, bien plus que ne l’avait jamais été le nom de Lénine, qui s’était retiré de la scène publique.

Et ces semaines furent si chargées d’histoire qu’elles chassèrent de la mémoire des hommes les événements des années et des mois précédents. Les querelles de Trotsky et de Lénine au cours des quinze dernières années, paraissaient futiles en comparaison de ce que Trotsky, maintenant, faisait en quinze minutes pour le parti bolchevik. Il n’y en avait pas moins à l’intérieur du Parti quelques dirigeants aux yeux de qui rien ne pourrait effacer le souvenir des luttes passées… Il leur fallait bien reconnaitre le grand courage avec lequel il avait défendu leur parti dans des moments difficiles, alors qu’il n’en était pas encore membre. Ils ne pouvaient nier non plus qu’en l’absence de Lénine, aucun d’entre eux n’aurait pu parler au nom du parti avec la fermeté, la clarté et l’autorité de Trotsky ; et que Lénine lui-même n’aurait pu être leur porte-parole avec autant d’éclat.

L’ascension de Trotsky dans le parti était donc indiscutée. Mais il suffit d’examiner les rapports du Comité Central pour apercevoir, derrière les apparences, les sentiments réels. Lénine, au début de l’année, avait vainement essayé de persuader ses collègues de confier à Trotsky un rôle de premier plan à la direction de la presse bolchevik. Le 4 août encore, le Comité Central désignait un Comité directeur pour les journaux bolcheviks. Il fut composé de Staline, Sokolnikov et Milioutine. Une motion proposant que Trotsky entrât au Comité dès sa sortie de prison fut repoussée par onze voix contre dix. (…) Milioutine, Nogine, Rykov, Sverdlov, Staline et Shaumian étaient les hommes de comité, formés à l’intérieur du parti et qui n’avaient presque pas connu d’autre vie que sa dure vie clandestine ; ceux-ci ayant le sentiment d’avoir été les piliers de la Révolution, considéraient avec une défiance instinctive les anciens émigrés et surtout le plus fier, le plus original et le plus éloquent de tous. Mais cet antagonisme se dissimulait dans les profondeurs de l’inconscient.

Au Comité Central, Trotsky se comporta d’abord avec le tact et la discrétion d’un nouveau venu. Le premier jour où il parut pour la première fois, des divergences se manifestèrent entre les vieux Bolcheviks, qui portaient sur l’attitude fondamentale du parti. C’était le début de la grande controverse sur l’insurrection : de son refuge Lénine s’était borné à soumettre le problème au Comité Central. Zinoviev, qui partageait la retraite de Lénine, avait déjà demandé l’autorisation au Comité de réapparaître en public et de se désolidariser de Lénine. Le Comité avait refusé ; mais il lui était difficile de continuer à cacher ses deux chefs : il autorisa donc Kamenev à négocier un arrangement avec les Socialistes modérés, pour permettre à tous les deux de quitter leur retraite. (…)

Déjà Lénine poussait son parti à l’insurrection. Dans ses lettres au Comité Central il insistait sur le changement d’humeur des Soviets, la marée montante de la révolte paysanne et l’impatience de l’armée pour presser le parti de passer tout de suite des déclarations et des promesses révolutionnaires à l’action armée. Il croyait fermement que si le Parti saisissait l’occasion, il conquerrait l’appui de l’immense majorité du peuple. Mais l’histoire n’offrait qu’une occasion éphémère : si les Bolcheviks la manquaient, un autre Kornilov serait bientôt prêt à quelque pronunciamiento qui écraserait les Soviets et la Révolution. (…)

Le 15 septembre, le Comité Central discuta, pour la première fois, ces propositions. Kamenev s’y montra absolument opposé et demanda au Comité de lancer à toutes les organisations une mise en garde contre tout mouvement de caractère insurrectionnel. Le Comité n’accepta ni le conseil de Kamenev ni les propositions de Lénine.

Trotsky, dans le même temps, abordait ce problème avec le nouvel avantage que lui conférait sa position de président du Soviet de Petrograd. Il était d’accord avec Lénine sur les chances et l’urgence de l’insurrection. Il ne l’était pas sur la méthode, et notamment sur l’idée que le parti devait promouvoir l’insurrection en son nom et sous sa responsabilité. (…)

Pour Trotsky, la date de l’insurrection devait être fixée de manière à coïncider avec le Congrès des Soviets ou à le précéder de peu : les insurgés remettraient alors à celui-ci le pouvoir dont ils viendraient de s’emparer. Trotsky souhaitait également que l’insurrection soit menée au nom du Soviet de Petrograd et par l’intermédiaire de son appareil : les Bolcheviks y détenaient tous les leviers de commande et lui-même, Trotsky, le dirigeait directement. (…)

La divergence de tactique entre Lénine et Trotsky était très secondaire face à la grande controverse entre les partisans et les adversaires de l’insurrection. Zinoviev et Kamenev soutenaient que Lénine et Trotsky conduisaient le parti et la Révolution au suicide. Ce fut l’une des plus importantes et des plus violentes controverses qui aient jamais déchiré le parti ; une controverse dont les « pour » et les « contre » réapparaîtraient, groupés de diverses manières, dans d’innombrables controverses futures (…)

Les partisans de l’insurrection, et en particulier Lénine et Trotsky, ne se contentaient pas d’appuyer purement et simplement leur argumentation sur le calcul de l’équilibre des forces en Russie. Ils insistaient davantage encore sur l’imminence d’une révolution européenne, dont l’insurrection russe serait le prélude, comme l’affirmait Trotsky depuis 1905-1906.

Dans la motion qu’il proposa le 10 octobre au Comité Central, Lénine mentionnait comme premier argument en faveur de l’insurrection, « la position internationale de la Révolution russe » … « Nous sommes à la veille de la révolution prolétarienne mondiale » (…) Lénine partageait la confiance de Trotsky et il réclamait avec insistance qu’un gouvernement du Soviet fût préparé à engager une guerre révolutionnaire pour aider le prolétariat allemand à se soulever.

Pour leur part, Zinoviev et Kamenev déclaraient : « Si nous devions arriver à la conclusion qu’il faut faire une guerre révolutionnaire, les soldats nous abandonneraient en masse ». (…) « Il est extrêmement dangereux de surestimer nos forces ». (…)

Tant que ce différend continuait à diviser le Comité Central, le parti était naturellement dans l’impossibilité de prendre une initiative. Vers la fin septembre, Kerensky ouvrit le pré-Parlement, nouvel organisme remplaçant une assemblée élue. Les Bolcheviks devaient décider s’ils y participeraient. La question était liée à celle de l’insurrection. Les adversaires de celle-ci et ceux qui hésitaient encore étaient favorables à la participation : ils souhaitaient que le parti bolchevik joue le rôle régulier de l’opposition au sein du pré-Parlement, bien que cet organisme n’eût pas le droit de prétendre représenter la nation. Les partisans de l’insurrection soutenaient que le temps était passé où leur parti pouvait jouer le rôle de l’opposition…

Les délégués bolcheviks, qui étaient arrivés de tout le pays pour l’ouverture du pré-Parlement votèrent en majorité pour la participation. Lénine insista pour qu’ils révisent leur attitude. Il écrivit dans une lettre au Comité Central : « Trotsky a soutenu le boycott – bravo camarade Trotsky ! Le boycott a été repoussé dans le groupe des délégués bolcheviks… Nous restons en faveur du boycott. » (…)

Trotsky, cependant, travaillait à préparer l’insurrection. Il procédait avec une subtilité psychologique et une finesse tactique telles que son but restait caché à ses amis comme à ses ennemis, bien qu’il agît au grand jour. Il n’essayait pas d’imposer aux événements un schéma tout prêt de l’insurrection. Il inclinait les événements, tels qu’ils se présentaient, dans le sens de l’insurrection. Il pouvait ainsi justifier chacune des mesures qu’il prenait par une exigence pressante – et, en un certain sens, réelle – du moment, exigence qui, apparemment, n’avait rien à voir avec l’insurrection. (…)

Pas un seul des observateurs politiques et militaires compétents qui surveillaient les événements pour le compte du gouvernement, de l’Etat-Major, des ambassades et des missions militaires alliées, ne perça le camouflage. Et Lénine lui-même s’y laissa partiellement tromper.

Vers le début d’octobre, la crise avait atteint un nouveau point critique. Le chaos économique augmentait. L’approvisionnement des villes s’épuisait. Dans de vastes régions du pays, les paysans s’emparaient des propriétés de la noblesse et brûlaient les demeures. L’armée subissait de nouvelles défaites. La flotte allemande intervenait dans le golfe de Finlande. Et pendant quelques temps, Petrograd elle-même parut menacée par l’attaque allemande. Les ministères, les milieux d’affaires et les centres militaires discutaient de l’évacuation de la capitale et du transfert du gouvernement à Moscou. Alors se produisit un renversement des opinions, dont on pourrait trouver l’analogue dans les annales de la guerre et de la révolution. Certains, parmi ceux qui souhaitaient une contre-révolution mais étaient eux-mêmes trop faibles pour la provoquer, en venaient à considérer avec satisfaction, malgré leurs habituelles protestations de patriotisme, une éventuelle invasion ennemie qui pourrait faire le travail pour eux.

Rodzianko, l’ex-président de la Douma, commit l’imprudence de déclarer publiquement qu’il verrait avec joie l’armée allemande rétablir l’ordre et la légalité à Petrograd. Le découragement gagnait la classe ouvrière et le Soviet « défaitiste ». Le 6 octobre, en présence des délégués de tous les régiments stationnés dans la capitale, et s’adressant à la section des soldats du Soviet, Trtosky proposa la résolution suivante :

« Si le gouvernement provisoire est incapable de défendre Petrograd, il doit ou signer la paix ou laisser la place à un autre gouvernement. Transférer le gouvernement à Moscou serait déserter une position de bataille favorable. »

La résolution fut adoptée à l’unanimité. La garnison témoigna de son accord en organisant la défense de la ville, au besoin sans et même contre le gouvernement.

Le lendemain, de la tribune du pré-Parlement, Trotsky tira la sonnette d’alarme : « L’idée de livrer la capitale révolutionnaire aux troupes allemandes n’était, dit-il, qu’un élément qui s’insérait dans une ligne politique générale destinée à favoriser la conspiration contre-révolutionnaire. » (…)

Dominant le tumulte, Trotsky annonça le départ des Bolcheviks : « Nous n’avons rien de commun avec ce gouvernement traître au peuple ni avec ce Conseil complice de la contre-révolution… En nous retirant du Conseil, nous avertissons les ouvriers, les soldats et les paysans de toute la Russie de se tenir sur leurs gardes et faire preuve de courage. Petrograd est en danger ! La Révolution est en danger ! Le peuple est en danger ! » A partir de cet instant, les insurgés avançaient presque chaque jour, à grands pas vers leur but.

Kerensky et son Etat-Major d’une part, Trotsky et le Soviet de l’autre, se trouvaient engagés dans une série de manœuvres qui préparaient la guerre civile ; mais tous prétendaient agir dans le plus grand intérêt de la défense nationale. Kerensky préparait une redistribution des troupes destinée, selon lui, à renforcer le front. Dans le cadre de ce mouvement, les régiments les plus révolutionnaires devaient quitter Petrograd, ce qui préludait à une épreuve de force avec le Soviet.

Trotsky devait faire échouer le plan de Kerensky et empêcher le départ des régiments pro-bolcheviks. Il y parvint en soutenant que l’affaiblissement de la garnison exposerait la capitale à l’invasion allemande, ce qui n’était pas faux….

Pourtant, Trotsky ne proposa pas ouvertement au Soviet de s’opposer au plan de Kerensky, - il l’invita d’abord à comprendre la vraie signification de ce plan et affirma que le Soviet devait avoir un droit de regard sur l’état de la garnison. Implicitement, cependant, Trotsky avait déjà posé la question de savoir aux ordres de qui cette garnison devait être.

Le même jour, au cours d’une séance de l’Exécutif du Soviet, fut créé le Comité Militaire Révolutionnaire.

Ce Comité qui devait devenir l’organe suprême de l’insurrection, semblait n’avoir d’autre rôle, à ce moment-là, que d’assumer au nom du Soviet la responsabilité de la défense de la ville…

Les membres mencheviks de l’Exécutif étaient hostiles à cette idée, mais quant on leur eut montré que ce Comité serait la réplique et comme le successeur d’un organisme qu’ils avaient eux-mêmes formé au moment du coup d’Etat de Kornilov, ils ne trouvèrent rien à répondre…

Trotsky, d’office, prit la direction du Comité Militaire Révolutionnaire. Celui-ci avait pour tâche de fixer les effectifs de la garnison nécessaires à la défense de la capitale ; de rester en contact avec les commandants en chef du front nord, de la flotte de la Baltique et de la garnison de la Finlande, etc. ; d’évaluer les réserves d’hommes et de munitions disponibles ; de mettre sur pied un plan de défense ; et de maintenir la discipline parmi la population civile. Et il comptait parmi ses membres – outre son jeune et innocent promoteur, le socialiste révolutionnaire de gauche Lazimir – Podvoisky, Antonov-Ovseenko et Lachevitch, futurs chefs militaires de l’insurrection….

Tantôt de propos délibéré, tantôt sous l’impulsion de grands événements et d’incidents secondaires, Trotsky forgeait ainsi la machine de l’insurrection.

Le Comité Central du parti bolchevik, cependant, n’avait encore pris aucune décision définitive… Ce n’est que le 10 octobre, le lendemain de la constitution du Comité Militaire Révolutionnaire, que se tint la session historique à laquelle assista Lénine et où, après une sérieuse discussion, les chefs du parti votèrent par dix voix contre deux en faveur de l’insurrection. C’est également au cours de cette séance, que fut élu le premier Bureau Politique du parti – Lénine, Zinoviev, Kamenev, Trotsky, Staline, Sokolnikov et Boubnov – pour permettre au parti d’assumer, jour après jour, la conduite de l’insurrection.

Mais le lendemain, Zinoviev et Kamenev en appelèrent aux instances inférieures de l’organisation contre la décision du Comité Central, et l’attitude du parti redevint hésitante.

En tout cas, le Politburo nouvellement élu était incapable d’assumer la direction. Lénine regagnait son refuge de Finlande. Zinoviev et Kamenev étaient opposés au soulèvement. Staline était presque entièrement absorbé par son travail de rédacteur en chef. L’opinion de Sokolnikov était un peu plus prudente que celle de Trotsky. Lénine, qui se méfiait encore des projets de Trotsky, pressait pourtant le parti de prendre lui-même l’initative d’une action armée. Tous les membres du Politburo qui n’étaient pas opposés par principe à une telle action préféraient que le soulèvement fût dirigé par le Soviet.

Au cours de la semaine suivante, appuyé par les agitateurs bolcheviks les plus efficaces, Lounatcharsky, Kollontaï, Volodarsky, Trotsky regroupa les forces de la Révolution.

Le 10 octobre, il prit la parole devant la conférence des comités d’usine de la ville. Le 11 et le 12 octobre, il lança un appel à une conférence des Soviets de la Russie du Nord pour qu’ils se tiennent prêts à de grands événements.

« Notre gouvernement, déclara-t-il, peut fuir Petrograd. Mais le peuple révolutionnaire ne quittera pas la ville, - il la défendra jusqu’au bout. »

En même temps, il faisait tout son possible pour forcer la main à l’Exécutif Central menchevik et le pousser à convoquer le Second Congrès des Soviets. Le 13 octobre, passant par-dessus la tête de cet Exécutif et au nom des Soviets de la Russie du Nord, il envoya un message radio : « A tous, à tous, à tous », invitant l’armée et tous les Soviets à envoyer de délégués au Congrès.

« Aux portes du fameux Cirque Moderne, où Trotsky, Lounatcharsky et Volodarsky occupaient la tribune, écrit Soukhanov, des queues sans fin et des foules énormes attendaient, que ne pouvait contenir l’immense amphithéâtre… Abandonnant son travail au quartie général révolutionnaire, Trotsky courait de l’usine Oboukhovsky à la Troubochnyi, de la Poutilovsky à la Baltiisky (les plus grandes entreprises industrielles), du manège à la caserne ; on eût dit qu’il parlait partout à la fois. Chaque soldat et chaque ouvrier de Petrograd le connaissait et l’écoutait. Son influence sur les masses et même sur les chefs était irrésistible. Il fut le personnage central de ces journées et le principal héros de ce chapitre de l’histoire. » (récit de Soukhanov)

Le 16 octobre, les régiments de la garnison déclarèrent qu’ils n’obéiraient pas aux ordres de marche de Kerensky et resteraient à Petrograd. Ce fut une révolte silencieuse, comme le montra plus tard Trotsky, qui décida à l’avance de l’issue du conflit…

Le même jour, Trotsky signa un ordre aux arsenaux pour que 5.000 fusils soient livrés aux Gardes Rouges civils. C’était une manière de vérifier l’autorité du Comité Militaire Révolutionnaire était reconnue dans la garnison. Elle le fut.

Pendant cette « révolte silencieuse », le Comité Central du parti bolchevik se réunit, une fois encore, en présence d’importants chefs bolcheviks locaux. Lénine, qui était arrivé, soigneusement déguisé, poussa la conférence à entériner les décisions sur l’insurrection et invita le Comité Central à publier aussitôt un appel à l’action….

Pourtant, le Comité Central du parti bolchevik n’avait pas plutôt confirmé sa décision que Zinoviev et Kamenev faisaient une violente tentative pour y faire échec. Ils dénoncèrent le plan, non plus cette fois à l’intérieur du groupe bolchevik, mais dans les colonnes du journal de Gorki.

Ainsi, c’est des hommes mêmes qui étaient censés agir comme membres de l’Etat-Major de l’insurrection que le monde extérieur apprit ce qui se préparait. Indigné, hors de lui, Lénine réclama l’expulsion immédiate du parti des deux « briseurs de grève de la Révolution ». Sa proposition tomba dans l’oreille d’un sourd. Dans le journal bolchevik, Staline essaya de réconcilier les adversaires, bien que ce fût là un sujet sur lequel la réconciliation était impossible : on fait ou on ne fait pas une insurrection…

Le 17 octobre, Trotsky apprit que l’Exécutif Central (menchevik) des Soviets avait de nouveau ajourné le Congrès des Soviets. Cela lui donnait un peu de temps pour les derniers préparatifs…

Le 18 octobre, au Soviet, deux questions embarrassantes furent posées à Trotsky : l’une à propos des rumeurs qui se répandaient d’une prochaine insurrection, l’autre à propos de l’ordre qu’il avait donné aux arsenaux pour la livraison d’armes aux Gardes Rouges.

Sa réponse fut un chef-d’œuvre de camouflage diplomatique : « Les décisions du Soviet de Petrograd sont publiées », dit-il. « Le Soviet est un organisme élu ; chaque député est responsable envers les ouvriers et les soldats qui l’ont élu. Ce parlement révolutionnaire ne peut prendre aucune décision sans la faire connaître aux ouvriers. Nous ne cachons rien. Je déclare au nom du Soviet : nous n’avons décidé aucune action armée. »

A la lettre, c’était vrai : le Soviet n’avait rien décidé de tel. En sa qualité de président du Soviet, il n’avait à rendre compte que des travaux du Soviet. Il n’était pas obligé de faire une confession publique et de révéler une décision confidentielle, prise par une assemblée privée telle que le Comité Central du parti bolchevik…

« Si, ajouta-t-il, le cours des événements pousse le Soviet à décider une action armée, alors les ouvriers et les soldats répondront à notre appel comme un seul homme. » Il reconnut qu’il avait fait remettre des fusils aux Gardes Rouges, mais il se retrancha derrière un précédent présent à toutes les mémoires : le Soviet menchevik avait fait de même. « Le Sovier de Petrograd, ajouta-t-il sur un ton de défi, continuera à organiser et à armer les milices ouvrières… Nous devons être prêts, à tout instant, à faire face à une offensive de la contre-révolution. A la première tentative contre-révolutionnaire pour dissoudre le Congrès des Soviets, à la première tentative de nous attaquer, nous répondrons par une contre-attaque impitoyable, et nous la mènerons jusqu’au bout. » (…)

Il prit grand soin de souligner l’aspect purement défensif del’activité des insurgés, et de laisser dans l’ombre son aspect offensif. Aussitôt Kamenev se leva pour affirmer son entière solidarité avec Trotsky, et Zinoviev fit de même, dans une lettre au rédacteur en chef de « Rabochyi Put ». Les deux adversaires du soulèvement espéraient ainsi maintenir leur parti dans une attitude strictement défensive et l’amener à renoncer à l’insurrection par une voie détournée. Mais leur démonstration de solidarité avec Trotsky eut un tout autre effet. Voyant que les adversaires connus du coup d’Etat se déclaraient d’accord avec Trotsky, les partis antibolcheviks présumèrent qu’il était, lui aussi, d’accord avec eux. « Il n’y aura pas d’insurrection », se dirent, rassurés, les Mencheviks et les Socialistes révolutionnaires.

Aussitôt après cet incident, Trotsky eut avec Lénine une entreveu secrète, la seule, semble-t-il, qu’ils eussent eue au cours de ces semaines. Il se demandait si Lénine ne s’était pas mépris sur sa déclaration et l’accord apparent entre lui et Zinoviev et Kamenev ; et il tenait à dissiper un éventuel malentendu. Mais, sur ce point du moins, ses craintes étaient sans fondement. Lénine venait d’écrire au Comité Central : « La manœuvre de Kamenev à la séance du Soviet de Petrograd est assez naïve. Il se déclare, vous le voyez, pleinement d’accord avec Trotsky. Mais est-il difficile de comprendre que Trotsky ne pouvait pas et ne devait pas en dire plus qu’il n’en a dit en présence d’ennemis ? » (…)

Lénine n’était pas tout à fait rassuré. Que sa demande d’exclure immédiatement Zinoviev et Kamenev n’eût trouvé aucun écho auprès de Trotsky et du Comité Central dans son ensemble, réveillait sa méfiance. L’indiscrétion de Kamenev et de Zinoviev eût été considérée comme une trahison par n’importe quel parti dans des circonstances analogues. Aussi Lénine voyait-il dans l’indulgence du Comité Central bolchevique à leur égard un signe de son irrésolution touchant l’insurrection…

Staline et Milioutine conseillèrent de laisser la question de côté jusqu’à la session plénière du Comité Central. Dans le journal du Parti, Staline avait soutenu le point de vue de Kamenev et Zinoviev, et, désormais, il se trouvait personnelleme nt visé… Trotsky critiqua l’orientation que Staline donnait au journal du parti bolchevik, qui avait créé « une situation intolérable ». Yoffé en parla dans les mêmes termes. Encore une fois, Staline défendit Zinoviev et Kamenev en disant qu’ils devaient rester au Comité Central : « L’exclusion n’est pas un remède – il faut préserver l’unité du parti. » La démission de Kamenev fut acceptée par 5 voix contre 3. Staline annonça alors qu’il démissionnait de la rédaction en chef du journal du parti. Mais cette démission ne fut pas acceptée. Cet épisode et bien d’autres contredisent ceux qui affirment qu’au début le parti bolchevik était totalitaire et monolithique…

La phase préparatoire de l’insurrection touchait à sa fin, quand le Soviet enjoignit à la garnison de n’exécuter que les ordres officiels contresignés par la Comité Militaire Révolutionnaire ou ses commissaires. Trotsky transmit cet ordre, le 21 octobre, à une réunion générale des comités de régiments ; et il fit appel aux Cosaques, de l’ancienne garde prétorienne de tsars, pour qu’ils soutiennent la Révolution. Les comités de régiment adoptèrent la proposition de Trotsky qui stipulait notamment :

« Approuvant toutes les décisions politiques du Soviet de Petrograd, la garnison déclare : le temps des paroles est fini. Le pays est au bord de la ruine. L’armée réclame la paix, les paysans réclament des terres, les ouvriers réclament du travail et du pain. Le gouvernement de coalition est contre le peuple ; c’est un outil aux mains des ennemis du peuple. L’heure n’est plus aux bavardages. Le Congrès Pan-Russe des Soviets doit prendre le pouvoir et assurer au peuple la paix, la terre et le pain… La garnison de Petrograd prend l’engagement solennel de mettre toutes ses forces à la disposition du Congrès Pan-Russe, et jusqau’au dernier homme, pour défendre ces revendications. Comptez sur nous… Nous sommes à nos postes, prêts à vaincre ou à mourir. » (…)

En même temps qu’il faisait ces prépatifs militaires, Trotsky plaçait les Gardes Rouges et les organisations civiles en état d’alerte. Le 22 octobre, il prit la parole à un meeting monstre réuni à la Narodnyi Dom (Maison du Peuple) : « Autour de moi, rapporte le rémoin oculaire déjà cité, Soukhanov, la foule était presque en état de transe. » Trotsky demandait aux assistants de répéter après lui les termes d’un serment. « Une multitude innombrable levait la main. Trotsky assenait ses phrases : « Que votre vote soit un « engagement de toute votre volonté, de tout votre pouvoir de sacrifice, l’engagement de soutenir le Soviet qui assume la lourde charge de conduire la Révolution à la victoire et de donner au peuple le pain, la terre et la paix. » La multitude innombrable lève la main. Elle est d’accord. Elle prononce le serment… Trotsky a terminé. » (…)

Le 23 octobre, le Comité Militaire Révolutionnaire avait en main un plan d’opérations détaillé. Il était aussi simple que soigneusement conçu. Il prévoyait l’occupation rapide, par des détachements triés sur le volet, de tous les points stratégiques de la capitale. La liaison entre le quartier général des insurgés et la garnison fonctionnait sans défaillance. Les unités choisies étaient prêtes à répondre au premier signal. La supériorité des éléments rangés derrière le Soviet était si écrasante, que lorsque les membres du Comité Militaire Révolutionnaire passèrent une dernière fois en revue la répartition des forces, ils ne doutèrent pas de pouvoir renverser très facilement le gouvernement. Une seule position importante étit douteuse : la forteresse Pierre et Paul, sur la Néva, dont la garnison, disait-on, soutiendrait Kerensky ou, du moins, hésitait encore. Antonov-Ovseenko prépara un plan d’assaut contre la forteresse : c’était le seul engagement important que l’on prévoyait.

Trotsky décida, pourtant, d’essayer de l’emporter avec des mots. L’après-midi du 23 octobre, accompagné d’un commandant non bolchevik de la garde du Soviet, il se rendit en camion dans ce que l’on considérait comme le camp ennemi. Il s’adressa à la garnison de la forteresse et réussit à la convaincre de répéter après lui le serment d’allégeance au Soviet.

Trotsky, maintenant, n’attendait qu’une provocation de Kerensky, qui lui permettrait de présenter l’insurrection comme une opération défensive… Et de fait, le 23 octobre, Kerensky essaya de frapper un coup pour sortir du vide où lui et son gouvernement se trouvaient suspendus. Il interdit « Rabochyi Put » (La Voix des Travailleurs) qui, depuis les Journées de Juillet, portait en sous-titre « Pravda » : il ordonna en outre la fermeture des bureaux de la rédaction et de l’imprimerie. Une ouvrière et un ouvrier typographe se rendirent aussitôt au Comité Militaire Révolutionnaire , disant qu’ils étaient prêts à faire sauter les scellés apposés sur les portes de Rabochyi Put et à faire sortir le journal si on leur donnait une escorte militaire efficace... Trotsky signa aussitôt l’ordre d’envoyer une compagnie de carabiniers et quelques pelotons de sapeurs pour garder les bureaux bolcheviks et leur imprimerie. L’ordre fut aussitôt exécuté.

C’était un coup d’essai. Il fut tenté à l’aube du 24 octobre. Le lendemain matin, tous les journaux publiaient des articles sur le plan de Kerensky pour liquider le Soviet et le Parti bolchevik. Le Comité Militaire Révolutionnaire mettait au point les derniers détails de l’insurrection qui – c’était désormais évident – ne puvait plus être repoussée d’un seul jour.

L’Institut Smilny, gardé jusque là avec une négligence pleine d’insouciance, fut rapidement transformé en une véritable forteresse, hérissée de mitrailleuse et de canons….

Le soulèvement était déjà en marche. Trotsky publiait son fameux Ordre Numéro 1 : « Le Soviet de Petrograd est en danger. La nuit dernière, les conspirateurs contre-révolutionnaires ont essayé d’appeler les Junckers et les bataillons de choc à l’intérieur de Petrograd. Ordre vous est donc donné de tenir votre régiment prêt à agir. Attendez les ordres suivants. Tout retard ou hésitation sera considérée comme une trahison envers la Révolution. »

La fermeté de ton donna confiance aux insurgés. Dans la nuit du 24 au 25 octobre, les Gardes Rouges et les régiments des troupes régulières occupèrent avec la rapidité de l’éclair, et presque sans bruit, le Palais de Tauride, les bureaux de postes et les gares du chemin de fer, la Banque nationale, les centraux téléphoniques, les centrales électriques et les autres points stratégiques…

Dès midi, devant le Soviet de Petrograd stupéfait et presque incrédule, Trotsky fit un rapport sur les derniers événements : plusieurs ministres étaient arrêtés ; le pré-Parlement était dissous ; les insurgés contrôlaient toute la ville. L’ennemi ne tenait plus que le Palais d’Hiver, qu’Antonov-Ovseenko se préparait à enlever.

Lénine, encore soigneusement déguisé, arriva le 24 au soir à l’Institut Smolny. Certains articles de journaux signalant d’amicales négociations entre l’Etat-Major Général et le Comité Militaire Révolutionnaire avaient réveillé sa méfiance. Il craignait encore qu’on ne fût en train de saboter l’insurrection… Il assaillit de questions Trotsky et les autres chefs bolchevks… Il comprit qu’ils avaient franchi sans lui le Rubicon et sa méfiance disparut. Presque timidement et comme en s’excusant, il observa qu’on pouvait évidemment mener l’insurrection à leur manière – l’essentiel était qu’elle réussit…. C’est seulement quand il vit vraiment l’insurrection en marche que Lénine finit par reconnaître, sans réserve, Trotsky comme son partenaire colossal dans cette colossale partie. »

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