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La traite des Noirs

mercredi 20 septembre 2017, par Robert Paris

Svétlana Abramova

Afrique : Quatre siècles de traite des Noirs

Chapitre I : Le début

« Quelle aurait été la destinée du Nouveau Monde s’il n’y avait pas eu l’Afrique ? »

Jose Antonio Saco

Le XVe siècle. L’aube des grandes découvertes géographiques. Les pays d’Europe avaient fait un immense bond en avant. La production marchande allait croissant, la pénurie de matières premières, de métaux précieux grandissait. Les négociants rêvaient d’établir des contacts directs avec les marchés d’épices, sans passer par la Méditerranée et les pays "l’Orient. Des îles fantastiques, bourrées d’or et d’argent, vers lesquelles il semblait très facile de frayer une route, apparaissaient sur les cartes. La navigation connaissant un rapide essor, on fit des projets en vue d’atteindre les Indes par mer, en contournant l’Afrique par le sud et en traversant l’océan Indien.

Le temps passait à une cadence vertigineuse. Quelques dizaines d’années seulement s’étant écoulées, les Européens virent surgir devant eux le rivage mystérieux de l’Afrique tropicale, les îles de la mer des Antilles et du Pacifique, pareilles aux jardins de l’Eden, les pays fabuleusement riches "le l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud, l’Hindoustan et l’Indonésie, ces merveilleuses contrées. Les limites de l’univers venaient de s’écarter. La diversité bruyante des langues, des peuples, des Etats avait fait irruption dans le mon-

Karl Marx a remarqué que "les différentes méthodes " l’accumulation primitive que Père capitaliste fait éclore se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique, entre le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France et l’Angleterre..." [7, p. 718]. En raison de tout un ensemble de causes de caractère intérieur et extérieur (achèvement de la reconquête, situation géographique avantageuse, etc.), l’Espagne et le Portugal étaient à cette époque les Etats d’Europe les plus puissants. Tous les deux, et plus particulièrement le Portugal, ils devenaient rapidement de grandes puissances maritimes.

Les premiers à prendre la route de l’océan furent les Portugais. Des rumeurs persistantes sur l’or recelé par l’Afrique faisaient rêver les Européens. "La découverte de l’Amérique, écrivait Engels, était due à la soif d’or qui avait déjà poussé auparavant les Portugais vers l’Afrique... parce que l’industrie européenne, si puissamment développée aux XIVe et XVe siècles, et le commerce correspondant, exigeaient de nouveaux moyens d’échange que l’Allemagne-le grand pays producteur d’argent [métal] de 1450 à 1550-ne pouvait livrer" [10, p. 444]. "Les Portugais partaient chercher l’or sur les côtes africaines, aux Indes, dans tout l’Extrême-Orient ; l’or était le mot magique qui lançait les Espagnols par-delà l’Atlantique en Amérique ; de /’or, voilà ce que réclamait tout d’abord un Blanc dès qu’il mettait le pied sur un rivage nouvellement découvert" [11, S. 394].

En 1441-1442, une expédition dirigée par Antan Gonçalvez et Nuno Tristam ayant débarqué non loin du cap Blanco captura dix Africains et les emmena au Portugal. Deux de ces Africains déclarèrent qu’on paierait pour eux une grosse rançon dans leur pays. On les ramena alors en Afrique, et Gonçalvez reçut en échange "dix esclaves noirs, hommes et femmes, natifs de contrées différentes, et diverses marchandises parmi lesquelles un peu de poudre d’or" [63, p. 55-56]. Les autres esclaves furent vendus à Lisbonne pour un prix très élevé. Il devint évident que la capture d’esclaves en Afrique et leur vente en Europe pouvaient devenir une affaire des plus lucratives. Après cette première vente réussie d’Africains, les navigateurs portugais se mirent à ramener des esclaves à chacune de leurs expéditions en Afrique. Quelques années plus tard, encourageant l’expansion du Portugal et espérant obtenir de gros bénéfices, le pape Nicolas V publiait une bulle spéciale qui accordait au roi du Portugal le droit non seulement de conquérir des terres mais de réduire aussi en esclavage les païens, tant dans les régions d’Afrique découvertes à cette période que dans celles qui seraient découvertes plus tard.

En ce temps-là capturer des esclaves n’était pas le but principal des premières expéditions portugaises. La traite des Noirs, thème de notre ouvrage, a commencé plus tard avec la découverte du continent américain. Néanmoins, dans certains pays d’Europe, la population était peu nombreuse et, dans la péninsule Ibérique, notamment, on avait assez largement recours au travail des esclaves. Une fois la Reconquête terminée, l’afflux d’esclaves tarit. La vente des Noirs fut sans doute le premier "rendement" avantageux des expéditions africaines qui coûtaient si cher.

On écrit assez souvent que les gouverneurs portugais et Henri le Navigateur, entre autres, qui organisa l’expansion portugaise en Afrique, auraient sanctionné l’importation d’Africains en vue de leur faire adopter la religion chrétienne. En effet, tous les esclaves étaient baptisés mais, une fois baptisés, on les vendait. La vente se déroulait en présence des hauts dignitaires de la cour. Les arrogants féodaux achetaient très volontiers des esclaves noirs pour leur faire faire les travaux ménagers, remplacer les bras qui manquaient dans l’agriculture.

Deux ans après, Nuno Tristam partit pour un nouveau voyage en Afrique, le vaisseau de Gonçalo de Cintra prit la nier à sa suite. Ce furent les premiers Européens à atteindre la baie et l’île d’Arguin. Sur l’île, les Portugais se heurtèrent pour la première fois à la résistance des indigènes. Malgré leur écrasante supériorité militaire,-les Africains ne connaissaient pas les armes à feu-, les Portugais subirent de "rosses pertes.

Très rapidement les Portugais constatèrent qu’Arguin était un important point de transbordement dans le système de commerce du sel, existant depuis des siècles et ayant une très grande importance pour les pays du Soudan occidental et du Sahara. On commença à bâtir un fort sur l’île d’Arguin, le premier fort européen en Afrique. Les Portugais n’avaient pas l’intention d’abandonner les terres qu’ils venaient de découvrir, ils bâtissaient pour des siècles et, en effet, il s’est écoulé 540 ans depuis qu’en 1448 surgirent, sous le ciel d’Afrique, les murailles et les tours du fort d’Arguin. Durant cette période, on a vu s’y déployer d’abord le drapeau portugais, ensuite le drapeau hollandais, puis les couleurs brandebourgeoises et françaises. Les derniers colonisateurs en sont partis en 1969, mais le fort subsiste, lugubre monument du passé colonial qui rappelle que la liberté conquise doit être bien gardée.

Les activités et les préoccupations des marins des premières expéditions portugaises ont été consignées dans la Chronique de la découverte et de la conquête de la Guinée de Gomes Azurara, source historique précieuse relatant les premières navigations des Portugais vers l’Afrique. Elle fait état des raids lancés par les Portugais contre les Africains, donne le détail du nombre des esclaves emmenés, où et à quelle date, etc. Par exemple, le chapitre XVII de la Chronique d’Azurara s’intitule : "De la façon dont Nuno Tristam est allé à l’île Gete (Arguin) et des Maures qu’il y a capturés", le chapitre X : "Comment ces caravelles sont arrivées jusqu’au Nil (le fleuve Sénégal était alors appelé le Nil de la côte occidentale.-S.A ) et quels Guinéens on y a pris".

Tout en capturant des Africains par la manière forte, les portugais se mirent à acheter et à échanger des esclaves chez les indigènes. Toutes sortes d’articles qui n’avaient presque aucune valeur pour les Européens servaient aux échanges : bracelets de cuivre, vaisselle de cuivre et d’étain, colliers, étoffes bon marché, etc.

Selon les calculs d’Azurara, de 1442 à 1448, les Portugais ramenèrent en Europe 927 esclaves. Quelques années après, on ramenait déjà annuellement au Portugal de 700 à 800 esclaves [131, t. 1, p. 3]. Pacheco Pereira a écrit (ses renseignements se rapportent à l’an 1500 environ) que rien qu’aux abords du fleuve Sénégal on pouvait échanger chaque année, contre des chevaux et certaines marchandises, jusqu’à 400 esclaves.

A la fin du XVe siècle, les Portugais achetaient des esclaves sur la côte occidentale de l’Afrique, au Bénin, sur la Cô-te-de-1’Or, dans certaines régions du Libéria actuel et du fleuve Sherbro, ainsi que du littoral de la Sierra Leone et sur la côte du Sénégal. Comme auparavant, une grande quantité d’esclaves étaient capturés au cours de combats. Tous les ans, le nombre d’Africains vendus en Europe par les marchands d’esclaves portugais augmentait. Pacheco Pereira précise qu’en son temps (fin du XVe siècle), 3 500 esclaves et parfois plus étaient exportés des seules régions côtières situées entre le Sénégal et la Sierra Leone [237, p. 78, 101].

Des marchés d’esclaves ont fait leur apparition à Lisbonne et Lagos, au Portugal, puis à Cadix, à Séville et dans d’autres villes d’Espagne, où l’on vendait des Noirs d’Afrique.

Cependant, la principale marchandise alors ramenée d’Afrique par les Portugais était l’or. Dans la période allant de 1493 à 1580, l’or exporté de Guinée représentait un total d’environ 2 400 kilos par an, soit 35% de l’extraction mondiale à cette époque.

On en exportait surtout des quantités importantes par le fort de St. George del Mina, construit de 1481 à 1482 sur la côte de l’actuel Ghana, où affluaient, attirés par les marchandises européennes, les marchands d’or africains. Les Portu-fais embarquaient ici chaque année 300, 400, 600 et même 800 kilos d’or. Ils savaient s’adapter habilement aux conditions locales : bientôt, ils se mirent à vendre sur la Côte-de-l’Or non seulement des marchandises européennes mais encore des esclaves achetés en d’autres points du littoral. La majeure partie de ces esclaves était acquise par des marchands africains qui, ayant échangé leur or contre des marchandises européennes, avaient besoin de porteurs. Ces marchands emportaient aussi du sel de la côte, et il leur fallait pur conséquent des esclaves pour le transporter.

Les esclaves étaient vendus contre de l’or.

Les Portugais amenaient donc sur la Côte-de-l’Or des esclaves achetés près d’Arguin, au Bénin et sur les rives du fleuve Escravos en échange de bracelets de cuivre et d’étoffes [148, p. 127].

Progressivement, on s’était mis au Portugal à accorder une importance toujours plus grande aux possessions d’Afrique. L’Afrique occidentale devenait un fournisseur d’or, d’épices, d’esclaves. A partir de 1481, le commerce avec ce continent devint monopole royal au Portugal.

C’est justement à cette période que s’intensifia la concurrence entre le Portugal et certains autres pays européens. L’Espagne, grande puissance maritime qui avait constaté que le Portugal briguait la domination sans partage de la presque totalité du monde situé en dehors de l’Europe, sur les bords de l’Atlantique, était devenue sa rivale la plus dangereuse.

N’ayant pas obtenu du Portugal l’autorisation de naviguer comme lui aux abords de l’Afrique, l’Espagne opta pour une autre voie. Les rois espagnols acceptèrent l’offre de Christophe Colomb d’organiser une expédition aux Indes, dans la direction de l’ouest. En août 1492, trois vaisseaux commandés par Colomb prenaient la mer. Le 12 octobre, Colomb mettait le pied sur l’île de San Salvador qu’il venait de découvrir, c’est là pour l’Europe la date officielle de la découverte de l’Amérique.

C’étaient les Espagnols, maintenant, qui s’opposaient catégoriquement à ce que les Portugais traversent l’Atlantique. Les conflits diplomatiques s’étendaient. Cherchant à éviter une guerre déclarée, mais sans s’être entendus, le Portugal et l’Espagne eurent recours à la médiation du pape. Par des bulles spéciales, le pape Alexandre IV délimita les zones d’influence espagnole et portugaise. Ce premier partage du monde de l’histoire fut définitivement ratifié en 1494 par le traité de Tordecillas. Il fixait la "ligne de démarcation" à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert. Toutes les terres découvertes à cette période et toutes celles qui seraient découvertes plus tard, à l’est de cette ligne, devaient appartenir au Portugal, à l’ouest, à l’Espagne.

Au début du XVIe siècle, les Espagnols fondèrent un immense empire colonial dans les Indes occidentales et en Amérique. Au cours de la conquête et de la pacification de ces territoires, presque toute la population indigène a été exterminée.

Très vite, le développement de l’économie coloniale, la découverte de mines d’or et d’argent à Cuba et à Hispaniola (Haïti) motivèrent un besoin urgent de main-d’œuvre bon marché. Les Espagnols constatèrent que l’emploi des Indiens rescapés et réduits en esclavage n’apportait pas les résultats désirés. Les Indiens n’étaient pas accoutumés à des travaux agricoles intenses, ils n’avaient pas connu l’esclavage et, enfin, il en était resté trop peu, tout simplement. C’est alors que les Espagnols, à la recherche d’une main-d’œuvre peu coûteuse, essayèrent d’importer des esclaves africains. Ces derniers s’étaient montres des travailleurs endurants en Europe.

Les premiers esclaves déçurent les colons espagnols. En 1502-1503, le gouverneur Nicolas de Ovando demanda même à la reine Isabelle d’interdire l’importation d’Africains dans les colonies des Indes occidentales. Il fit savoir qu’ils incitaient les Indiens à se rebeller. Cependant, dès 1510, un groupe de 250 esclaves africains était acheminé aux mines d’or d’Hispaniola, et c’est de cette façon que débuta l’importation de Noirs dans les colonies européennes du Nouveau Monde.

Le traité de Tordecillas partageait le monde de telle manière que l’Amérique et les îles des Indes occidentales, où l’on exploita plus tard le travail des esclaves africains, se trouvèrent dans la zone espagnole, tandis que l’Afrique, qui fournissait ces esclaves, fit partie de la zone portugaise. Moins d’un siècle plus tard, le monopole des deux pays fut enfreint. Des colonies et postes fortifiés appartenant à d’autres puissances faisaient leur apparition aux Indes occidentales, en Amérique et en Afrique. A cette période, 1’ Espagne n’était déjà plus en mesure de concourir avec des pays comme l’Angleterre et la Hollande et de prétendre conquérir des colonies en Afrique occidentale. C’est pourquoi, dès le début de la traite des Noirs, et si l’on excepte les années où le Portugal fit partie de l’empire espagnol (1578-1640), elle fut obligée d’acheter des esclaves à des marchands étrangers.

Quelques siècles après que l’on eut commencé à acheminer des Africains au Nouveau Monde, alors que la lutte pour l’interdiction du trafic d’esclaves battait son plein, les colonisateurs qui souhaitaient justifier la traite des Noirs, prétextèrent la question indienne. Ils affirmèrent que l’on s’était mis à amener des esclaves d’Afrique afin de sauver de l’extinction les Indiens échappés au massacre. Ils se souvinrent de l’évêque Las Casas, surnommé l’apôtre des Indiens, qui au début du XVIe siècle, évoquant les souffrances endurées par les Indiens, avait proposé à des fins humanistes et pour sauver ce qui en subsistait d’intensifier l’importation d’Africains aux Indes occidentales. En mettant à la disposition de chaque colon espagnol 12 esclaves noirs, il serait possible de remplacer les Indiens. Les partisans de la traite des Noirs cherchèrent à présenter les choses de telle manière que, s’il n’y avait pas eu l’intervention active de Las Casas, le trafic des esclaves n’aurait pas pris une pareille extension. Las Casas était incapable d’influencer le cours objectif de l’histoire et il a d’ailleurs déploré, par la suite, d’avoir suggéré au roi d’intensifier l’acheminement d’esclaves venant d’Afrique, ayant compris que réduire en esclavage des Noirs (’otait aussi injuste que de le faire avec des Indiens, et que le développement de la traite des Noirs n’avait pas donné la liberté aux Indiens ni amélioré leur triste sort. Les colonisateurs ne cherchaient pas du tout à sauver les Indiens, ils voulaient "sauver" leurs colonies. Et les exhortations de Las Casas seraient restées vaines si le travail accompli par les Indiens avait donné satisfaction aux Espagnols. Au début du XVIe siècle, à de rares exceptions près, ce n’est pas d’Afrique directement que l’on emmenait des Africains aux Indes occidentales. Les Noirs capturés et achetés en Afrique étaient envoyés en Europe, où on les baptisait et les vendait alors aux Espagnols sur les marchés d’esclaves des villes portugaises et espagnoles. Chaque année, plusieurs milliers d’Africains étaient envoyés rien que de Lisbonne.

En 1517-1518, Charles Quint accorda à l’un de ses courtisans le monopole du droit de vente, pendant huit ans, dans les possessions espagnoles d’Amérique (Hispaniola, Cuba, Jamaique, Porto-Rico, etc.) de 4 000 esclaves chaque année. Les esclaves étaient achetés aux Portugais et revendus aux Espagnols. A partir de ce moment-là, le gouvernement espagnol conclut régulièrement des accords de ce genre. On appelait Asiento les accords qui consacraient le monopole de la vente des esclaves noirs dans les colonies espagnoles des Indes occidentales et d’Amérique.

Le nombre d’Africains vendus à l’Espagne était déterminé par la pièce d’Inde. Si l’Asiento était conclu pour le droit de livraison de 4 000 esclaves par an, cela ne signifie nullement que ce nombre précis d’esclaves serait livré dans les colonies. L’Africain désigné par l’appellation espagnole de la pièce d’Inde devait répondre à une série de critères. Il devait mesurer au moins 1 m 80, avoir de 30 à 35 ans, et ne pas posséder de défauts physiques, etc. Lorsqu’un Noir semblait avoir dépassé 35 ans, trois hommes de 35 à 50 ans, par exemple, correspondaient à deux pièces d’Inde, plusieurs enfants d’un âge déterminé étaient assimilés à une unité, les enfants en bas âge ne comptaient pas, etc. Dans les autres pays, la définition de cette pièce était différente de celle de l’étalon espagnol. A leur arrivée dans le Nouveau Monde, les Africains se trouvaient dans un tel état d’amaigrissement qu’il était parfois impossible de déterminer leur âge. Cela créait des conditions propices aux abus de la part des fonctionnaires espagnols pour fixer la quantité d’esclaves correspondant à la pièce d’Inde. Parfois, une seule unité correspondait à 11 Africains. C’est pourquoi il est impossible d’établir, même approximativement, combien d’esclaves furent exportés dans les colonies espagnoles aux conditions fixées par l’Asiento. On sait seulement que, dès le début de la traite des Noirs, la quantité d’esclaves emmenés vers les colonies espagnoles par les voies officielles était de beaucoup inférieure à celle transportée en contrebande [131, t. 1, p. 106].

A partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le monopole du Portugal en Afrique et celui de l’Espagne dans le Nouveau Monde commencèrent à s’effriter.

A la période de l’épanouissement de l’absolutisme en Angleterre, la politique étrangère pratiquée par le pays était devenue très dynamique, l’essor industriel favorisait une extension du commerce extérieur anglais. L’Angleterre était prête à passer de l’exportation des matières premières à celle des articles manufacturés. Il lui fallait trouver des débouchés et des matières premières, et c’est là une des causes majeures du début de l’expansion coloniale britannique. Dès le milieu du XVIe siècle, des vaisseaux battant pavillon anglais sillonnèrent les eaux littorales de l’Afrique occidentale. Les expéditions commerciales se distinguaient peu alors des expéditions militaires, et les Anglais eurent maintes fois l’occasion d’engager le combat contre les Portugais qui cherchaient à les empêcher de débarquer sur la côte. Dans le même temps, les Portugais comme les Anglais se servaient des Africains dans leurs propres intérêts, leur fournissant des armes et les incitant à attaquer leurs ennemis [148, t. 2|. Tant que les Anglais n’eurent pas de colonies en Amérique, leur commerce en Afrique occidentale se limita à l’or, au poivre de Guinée et à l’ivoire. Seuls quelques négociants plus entreprenants que les autres, ayant eu vent des bénéfices apportés par la traite des Noirs, faisaient commerce d’esclaves en contrebande.

Les Anglais considèrent que le trafic d’esclaves britannique a débuté en 1562, lorsque le marin et pirate anglais John Hawkins, ayant appris que "les nègres étaient une marchandise courante à Hispaniola et qu’il y en avait beaucoup sur la côte guinéenne", s’embarqua pour l’Afrique. De 1562 à 1567, il fit trois voyages pour aller chercher des esclaves sur la côte de Sierra Leone et "partiellement par la force des armes, partiellement par d’autres moyens" (en mettant le l’eu aux villages, en soutenant militairement un chef africain et en réduisant les prisonniers en esclavage, etc.), il acquit linéiques centaines d’esclaves qu’il vendit à Hispaniola. Le premier voyage de John Hawkins avait été en partie financé par des hommes d’Etat anglais en vue, et la reine Elisabeth Ire soutint financièrement la deuxième et la troisième expédition du pirate.

Pour les "services rendus à l’Angleterre" (expéditions à lu recherche d’esclaves, arraisonnements pirates de navires portugais et espagnols, etc.), Hawkins fut anobli et reçut le droit de s’appeler Sir John Hawkins.

Après ces expéditions, l’Angleterre ne se livra pas officiellement à la traite des Noirs pendant encore près d’un siècle, mais les contrebandiers continuèrent à emmener des esclaves en recourant aux méthodes utilisées par Hawkins.

Au début du XVIIe siècle, l’Angleterre intensifia ses conquêtes coloniales dans le Nouveau Monde. Les premiers colons arrivèrent en Virginie, une partie de l’île St-Christophe fut occupée et, en 1625, les Anglais débarquèrent dans l’Ile Barbados qui devint, plus tard, le centre des possessions britanniques aux Indes occidentales.

Un premier fort anglais était construit sur la Côte-de-l’Or en 1631 et, à l’époque, la construction d’un fort sur le littoral ouest africain marquait le début d’un trafic d’esclaves. Les Anglais ne purent se fixer en Afrique, car ils avaient assez à faire chez eux : le pays marchait vers la révolution. Une situation économique et politique grave en métropole stoppait provisoirement l’expansion coloniale.

Les Hollandais prirent la succession des Portugais en Afrique, tant sur le plan du commerce des esclaves que des conquêtes coloniales. A la fin du XVIe siècle, la révolution bourgeoise ayant pris fin, les Pays-Bas devinrent très vite une grande puissance commerciale et coloniale. Malgré l’opposition des Portugais, les Hollandais élevèrent deux forts sur la Côte-de-1’Or, non loin de St. George del Mina, et ayant conclu un accord avec le chef local, ils bâtirent un troisième fort dans la même région, celui de Nassau, en 1611-1612. En 1617, ils "achetèrent" aux Africains I’Ile de Gorée et y installèrent plusieurs établissements, petites agglomérations de quelques maisons seulement où habitèrent des marchands européens.

A peine installés en Afrique, les Hollandais se mirent à faire du commerce d’esclaves. Les marchands et marins hollandais n’ont pas attendu que des possessions néerlandaises assez importantes se constituent dans le Nouveau Monde. Durant toute la période de la traite des Noirs, les Hollandais ont surtout été des intermédiaires qui revendaient des Africains dans "leurs" îles des Indes occidentales-Curaçao, Aruba, etc.,-aux colons d’autres pays. Ce furent précisément des Hollandais qui, en 1619, amenèrent 19 esclaves dans la ville qu’ils avaient fondée sur le continent américain, la Nouvelle Amsterdam, futur New York. C’étaient là les premiers esclaves africains importés sur le territoire des actuels Etats-Unis. En Amérique du Sud, les Hollandais se fixèrent au Brésil et en Guyane (Surinam). Mettant sur pied dans ces pays une économie de plantations, les colons réclamèrent des esclaves. Entre 1621 et 1624, les Hollandais acheminèrent au Brésil, par exemple, plus de 15 000 Africains [125, p. 267].

En 1637, les Hollandais s’emparèrent de St. George del Mina, en 1641, le fort portugais de San Antonio à Axim passa entre leurs mains. La domination des Portugais sur la Côte-de-1’Or avait pris fin.

Dès lors, presque tout le commerce d’esclaves des Portugais, si l’on ne tient pas compte de la factorerie de Ouidah, sur la Côte des Esclaves, fondée plus tard, se concentra dans la zone de l’Angola et du Congo.

Au début du XVIIe siècle, outre l’Espagne, le Portugal, la Hollande et l’Angleterre, on voit encore se ranger la France au nombre des puissances coloniales d’Europe. Avec la fin des guerres de religion et la consolidation de l’absolutisme en France, un empire colonial commence à se bâtir. Une série de compagnies se constituent, qui doivent contribuer à faire progresser la colonisation. Dans le Nouveau Monde, les Français s’emparent de Cayenne, de la Martinique, de la Guadeloupe, d’une partie de l’île St.-Christophe et se mettent à y transférer des esclaves au début des années 40. Le Nord-Ouest de l’Afrique était la principale région où les Français capturaient et achetaient des esclaves. C’est ainsi qu’au milieu du XVIIe siècle, les principales conquêtes coloniales, dans les zones d’exploitation future du travail des Africains, étaient achevées. Les pays européens, qui avaient amorcé la création d’un système colonial, possédaient déjà des territoires dans le Nouveau Monde, sur le continent américain et aux Indes occidentales. Après la période d’organisation indispensable, une économie de plantations devait se développer dans les colonies, et ce n’était possible qu’avec le recours massif à une main-d’œuvre bon marché. L’expérience des Espagnols, qui utilisaient déjà des esclaves africains dans leurs colonies, indiquait aux colons des autres pays comment on pouvait se procurer des travailleurs capables et bon marché. La fondation de nombreuses compagnies commerciales pour les échanges avec l’Afrique témoignait de l’intérêt que les pays européens commençaient à manifester pour le commerce africain, en général, et pour celui des esclaves, en particulier. En deux siècles, le commerce des esclaves avait fait du chemin, sa première période de développement se divise en deux phases bien distinctes : la première étant l’acheminement d’esclaves africains d’Afrique en Europe : au Portugal et, partiellement, en Espagne. Il y avait déjà des esclaves en Europe auparavant, néanmoins l’apparition de Noirs africains sur les marchés d’esclaves européens n’a pas été un simple prolongement du commerce des esclaves en Méditerranée.

Jamais encore les marchands d’esclaves européens ne s’étaient occupés eux-mêmes d’une "chasse" aussi systématique à l’esclave, jamais encore les Européens n’avaient vu une telle quantité d’esclaves, hommes d’une autre race, se distinguant d’eux non seulement par leur aspect extérieur, mais aussi par leur monde intérieur, par leur perception de l’univers, tant était grande la différence entre la réalité européenne et africaine. La deuxième phase s’est caractérisée par l’octroi des premiers Asiento, l’exportation d’esclaves vers le Nouveau Monde, d’abord à partir de l’Europe, ensuite directement d’Afrique. C’est là le début, encore assez peu conséquent, de la traite des Noirs atlantique. Lire encore sur la traite des Noirs

Traites négrières

Video sur la traite des Noirs

Révoltes et révolutions des esclaves des Antilles et d’Amérique

Rappelons pour finir que l’esclavage et la traite n’ont pas été réservés aux Noirs au cours de l’Histoire et que la première grande époque de l’esclavage concernait essentiellement des Blancs et des Jaunes, esclavagisés par des exploiteurs ayant la même couleur de peau (par exemple, esclavage de la Grèce et de Rome) avant d’être un esclavage par les Turcs entre autres, et avant que le colonialisme s’attaque à l’Afrique… L’esclavage est un moyen d’exploitation du travail humain et pas d’abord un racisme.

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