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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 4- Ce qu’est le socialisme et ce qu’il n’est pas > Léon Trotsky et le Goulag stalinien

Léon Trotsky et le Goulag stalinien

samedi 21 décembre 2019, par Robert Paris

L’endroit d’où l’on ne revient pas

La directive de Staline à Demian Bedny [1]

Le littérateur réactionnaire Aldanov [2], qui écrit des romans historiques traitant du mouvement d’émancipation de l’humanité du point de vue du philistin alarmé, s’est consacré depuis peu à écrire des remarques historiques sur la révolution d’Octobre. Dans l’un de ses feuilletons, s’appuyant sur une analyse grotesque du budget de la Pravda pour l’année 1917, il essaie de prouver que les bolcheviks recevaient « quand même » de l’argent allemand. Bien sûr, dans le cours de l’affaire, le subside de plusieurs millions se réduit à une somme très modeste, mais, en échange, les caractéristiques morales et mentales de l’historien lui-même apparaissent dans toute leur ampleur [3]. Dans un feuilleton antérieur, Aldanov raconte comment Trotsky, en juin 1918, a informé le diplomate allemand le comte von Mirbach [4] que « nous, bolcheviks, nous sommes déjà morts, mais il n’y a personne pour nous enterrer ». Mirbach lui-même fut, comme on sait, tué peu après par les S.R. de gauche. Cette histoire racontée d’après les propos d’un certain Botmer qui, à son tour, cite le défunt diplomate [5], est tellement absurde en elle-même qu’elle ne vaudrait pas la peine d’être relevée. En juin 1918 ‑ et donc précisément entre la conclusion de la paix forcée de Brest‑Litovsk et son départ pour le front de Kazan ‑ Trotsky donnait une information secrète et à qui ? à un diplomate de Hohenzollern [6] ! ‑ selon laquelle le bolchevisme était « déjà mort » ! Le potin, ici, devient délire !

Mais il y a des clients pour toutes les saletés. Et il s’en est trouvé un là aussi. Le numéro de la Pravda du 30 janvier publie des vers énormes de Demian Bedny dans lesquels le récit de Botmer‑Aldanov est pris comme vérité indiscutable et comme preuve définitive de la « trahison permanente » de Trotsky. Aujourd’hui, la Pravda est l’organe personnel de Staline. Demian Bedny exécute un ordre personnel. Aujourd’hui, la Pravda ne se risque pas encore à publier des vers qui racontent comment Lénine et Trotsky recevaient de l’argent de l’état-major général allemand, mais c’est néanmoins dans ce sens que va l’évolution morale de la bureaucratie bonapartiste. Chez Aldanov au moins, les subsides des Hohenzollern aux bolcheviks et la conversation de Trotsky avec leur diplomate forment un tout. Dans la Pravda, avec son « poète », l’ensemble n’émerge pas encore. Mais c’est égal ! L’ordre a été exécuté. Sa signification est exprimée dans le quatrain suivant :

« Quel dommage en vérité qu’à Berlin

Ils aient appris ça avant nous !

Pour de tels chefs, la route mène au châtiment

Vers l’endroit d’où l’on ne revient pas. »

Cette conclusion « poétique » ne repose pas bien sûr sur des conversations fictives d’il y a des années, mais sur les événements réels de notre temps. La IV° Internationale reste en travers de la gorge de ces messieurs. La croissance en U.R.S.S. de l’Opposition léniniste (« trotskyste ») épouvante les usurpateurs. Voilà pourquoi il leur faut chercher leur inspiration chez Aldanov‑Botmer.

Pourtant le même Bedny a écrit au sujet de Trotsky sur un autre ton et, de plus, en pleine guerre civile, quand les hommes et les idées étaient soumis à dure épreuve. A propos d’une rumeur selon laquelle le général Denikine [7], le chef de l’armée blanche, s’apprêtait à se faire couronner, Demian Bedny publia dans les Izvestija, quelque seize mois après les prétendues déclarations de Trotsky à Mirbach, les vers suivants :

« Roi, ne pose pas au héros,

Nous t’opposerons un deux.

Notre coup est sûr.

Nous jouons le deux d’atout.

Lénine et Trotsky. Voilà notre atout !

Alors, essaie donc, joue !

Où est donc, Denikine, ta vigueur ?

Rien ne résiste à notre double atout. »

Aldanov, soit dit en passant, cite aussi ces vers mais, à la différence de la conversation avec Mirbach, ils ne sont pas une invention, mais un produit absolument authentique de la création de Demian. Ils ont été imprimés dans les Izvestija du 19 octobre 1919.

Quelle que soit la répugnance avec laquelle on s’occupe de tout cela, nous espérons que le lecteur en conviendra : quelques lignes rimées peuvent mieux restituer l’atmosphère de 1919 et l’état d’esprit qui prévalait alors dans le parti que tous les volumes récents de falsifications et de calomnie. « Lénine et Trotsky, voilà notre atout ! » Comment cela ? Comment un homme qui faisait des déclarations traîtresses à l’auguste ambassadeur du Kaiser, pouvait‑il être un « atout » en même temps que Lénine ? Et où est Staline ? Est‑il possible que Demian Bedny, qui vivait au Kremlin, qui rencontrait tous les dirigeants du parti, qui, dit‑on, avait l’habitude de souper dans la salle à manger des commissaires du peuple ‑ est‑il possible qu’il ait ignoré le fait que l’atout, c’était Lénine‑Staline ? Se peut‑il que Demian Bedny n’ait pas connu Staline ? Non. Bedny a travaillé avec Staline dans les publications légales des bolcheviks dès 1911, et peut-être même avant. Il connaissait bien Staline, son passé, son poids spécifique, ses ressources intellectuelles. Demian savait très bien ce qu’il écrivait. Et s’il ne le savait pas, comment se fait‑il que les Izvestija, l’organe officiel du gouvernement, aient imprimé des vers dans lesquels le nom de Trotsky traîne par erreur à la place de celui de Staline ? Ou bien était‑ce seulement pour la rime ? Et finalement, pourquoi le parti ne réagit‑il pas contre ces vers sacrilèges ? Nous devons ajouter qu’en ces jours‑là personne ne commandait à Demian Bedny des poèmes de louange ‑ nous avions autre chose à faire, et, en plus, les gens étaient différents ‑ les vers exprimaient simplement ce qui était dans l’air.

L’histoire n’est pas un paquet de chiffons qu’on peut mettre dans une machine et transformer en papier blanc. Un proverbe russe dit : « Ce qui a été écrit par une plume ne peut pas être coupé à coups de hache. » L’histoire de ces années‑là n’a pas été écrite seulement par une plume ‑ en tout cas par la seule plume de Demian Bedny. Si, en 1919, le même Bedny, emporté par la grande vague, exécutait de sa propre initiative les ordres littéraires des masses, en 1936, il ne fait qu’exécuter l’ordre de Staline. Ce consommateur poursuit des objectifs qui ne sont pas du tout littéraires, mais purement pratiques. Demian Bedny, on le sait, a reçu l’ordre de montrer la nécessité d’envoyer Trotsky à « l’endroit d’où l’on ne revient pas ».

De toute évidence, Staline s’apprête à confier l’exécution de cette tâche aux « poètes » de l’école du commissaire général Iagoda.

Nous en prenons acte !

Notes

[1] Efim A. Pridorov, dit Demian Bedny (1883‑1945) était un poète communiste dont les vers simples, pendant la guerre civile et dans les années vingt, avaient fait un poète prolétarien très populaire.

[2] Mark A. Landau, dit Mark Aldanov (1889‑1957), chimiste, émigré à Paris après la révolution russe, écrivait des romans historiques, pleins d’allusions contemporaines, notamment sur le 9 Thermidor et Sainte‑Hélène.

[3] En 1930, Aldanov avait publié La Clef, et, en 1932, Evocation pleins d’allusions méprisantes aux révolutionnaires russes et à leurs conceptions « utopiques ».

[4] Le comte Wilhelm von Mirbach Harff (1871‑1918), diplomate allemand, ancien ministre plénipotentiaire à Athènes, avait été nommé ambassadeur en Russie en 1918, après la signature du traité de Brest‑Litovsk. Il fut assassiné par des terroristes S.R. dirigés par le tchékiste Blumkine dans le dessein de provoquer la reprise de la guerre avec l’Allemagne.

[5] Nous n’avons identifié ni l’auteur ni l’ouvrage.

[6] La famille régnante de Prusse était celle des Hohenzollern.

[7] Anton I. Denikine(1872‑1947), officier russe de l’armée tsariste, avait été commandant en chef de l’armée du front occidental de juin à septembre 1917. En 1918, il avait pris une part importante à la formation de l’armée des volontaires et soutint le combat armé dans le Sud jusqu’en 1920.

Nous n’avons sur ce qu’étaient ces hommes en 1936 qu’un seul témoignage, celui de Victor Serge. Il écrit à Trotsky, le 27 mai 1936, peu après sa libération et son arrivée en Belgique :

« Nous sommes en ce moment fort peu nombreux : quelques centaines, dans les cinq cents. Mais ces cinq cents ne fléchiront plus. Ce sont des hommes trempés, qui ont appris à penser et à sentir par eux‑mêmes et qui acceptent avec tranquillité la perspective d’une persécution sans fin. Dans les isolateurs, nos camarades sont quelques dizaines au total, sur des centaines de zinoviévistes, droitiers et autres staliniens véreux. Parmi nous, il n’y a pas grande unité de vues. Boris Mikh(ailovitch Eltsine) disait : "C’est le G.P.U. qui fait notre unité". Deux grandes tendances se divisent à peu près par moitié : ceux qui estiment qu’il faut tout réviser, que l’on a commis des fautes depuis le début de la révolution d’Octobre et ceux qui considèrent le bolchevisme à ses débuts comme inattaquable. Les premiers sont enclins à considérer que dans les questions d’organisation vous aviez raison, avec Rosa Luxemburg, dans certains cas, contre Lénine autrefois. En ce sens, il y a un trotskisme dont les attaches remontent loin (personnellement, je suis aussi de cet avis, pensant toutefois que les principes d’organisation de Lénine ont fait leurs preuves dans une période et un pays donné, particulièrement arriéré). Nous nous divisons aussi par moitié sur les problèmes de la démocratie soviétique et de la dictature (les premiers, partisans de la démocratie ouvrière la plus large dans la dictature : mon impression est que cette tendance est en réalité de beaucoup la plus forte). Dans les isolateurs, un groupe dit du "capitalisme d’État" (Goskappisty) s’est détaché : ils professent que le capitalisme d’État vers lequel s’acheminent également Mussolini, Hitler et Staline, est aujourd’hui le pire ennemi du prolétariat. Ils sont peu nombreux, mais il y a parmi eux quelques camarades des plus capables [ ... ] Il devient de plus en plus difficile, sinon impossible de tenir [ ... ] En général, il n’y a plus d’autorités : les vieux se sont discrédités, les jeunes entendent penser par eux-mêmes. Par "vieux", j’entends ici la génération d’opposants de 23‑28 dont il ne reste que quelques cadres admirables, des jeunes d’ailleurs comme les Iakovine et les Dingelstedt. Dans les isolateurs et ailleurs, on trouve surtout maintenant les opposants trotskystes de 1930‑1933. Une seule autorité subsiste : la vôtre. Vous avez là‑bas une situation morale incomparable, des dévouements absolus [8]. »

[8] Serge à Trotsky, 27 mai 1936, Bibliothèque du Collège de Harvard, 5013.


Je lis cette accusation fausse sur Trotsky :

"Dans le cadre de ces fonctions, il fut, dès le mois d’août 1918, l’instigateur des premiers camps de concentration en URSS."

Cette affirmation me semble diffamatoire, dans la mesure ou les "camps de concentration" en question n’avaient rien à voir avec les camps de concentration nazis ou les goulags staliniens, mais étaient des camps de prisonniers. Le terme "camp de concentration" était utilisé à l’époque par les différentes armées bélligérantes, y compris les corps français et anglais envoyés contre le régime bolchevik, pour désigner les camps de prisonnier. Je poste ici une lettre de Jean-Jacques Marie, historien reconnu, sur le même sujet en réaction à un ancien article du Monde 2 sur le goulag.

"A Jean Krauze, Le Monde 2

Le 13 octobre 2005

Monsieur, Je lis sous votre plume, dans votre compte rendu du livre de Mme Appelbaum, Le Goulag, publié dans Le Monde 2 (8 octobre), la phrase suivante : « Nés du cerveau fertile de Trotski en juin 1918, avant même le déclenchement officiel de la terreur rouge, les premiers camps s’appelaient encore “kontslager” (camps de concentration) avant qu’on ne renonce à ce vocabulaire d’inspiration trop germanique. » Il s’agit là – malgré l’autorité de Mme Appelbaum – d’une triple contre-vérité :

1) Les premiers camps de concentration de la guerre civile ont été constitués en Finlande – province russe jusqu’en 1917 – par le général Mannerheim, ancien favori du tsar Nicolas II et chef des blancs, pour y jeter, y abattre et y faire mourir de faim les “rouges”, en l’occurrence les sociaux-démocrates finlandais soulevés en janvier. La répression fait 35 000 morts, ce qui, dans ce pays de 4 millions d’habitants, équivaut à un demi-million pour la France ! Les “rouges”, en Russie, sont ainsi avertis de ce qui les attend s’ils sont battus. D’ailleurs, la conférence près le général Denikine condamne à mort par décret quiconque a contribué à l’instauration et au maintien du pouvoir des commissaires du peuple.

2) Les deux forces en lutte dans cette guerre civile utilisent le terme de “camps de concentration” pour désigner les camps où ils internent leurs prisonniers et leurs adversaires afin de les isoler. Ainsi, dans une lettre du 31 août 1919 au représentant de la Croix-Rouge, le docteur Montandon, l’adjoint du général Koltchak, le général Soutine, rejette, écrit-il, l’idée de “confier tous les camps de concentration – construits par les blancs – NDA – à la Croix-Rouge américaine” (1). Ces camps n’étaient ni de travail forcé ni d’extermination, mais dans une période où la famine, le typhus et le choléra régnaient partout et où le blocus total de la Russie soviétique décrété par les Alliés de janvier 1919 à janvier 1920 interdisait tout achat de médicament et même de savon, la mortalité y était très élevée des deux cotés. Ecrire, comme vous le faites, “entre 1917 et 1992, vingt-huit millions de personnes ont connu l’enfer du goulag” met donc sur le même plan des réalités différentes. C’est une véritable manipulation des faits. 3) Le premier réel “camp de concentration” a été construit en 1923 aux îles Solovki, mais les souvenirs de la socialiste-révolutionnaire Ekaterina Olitskaia (2), qui y fut internée de 1924 à 1926, montrent que les détenus politiques n’étaient soumis à aucune obligation de travail et organisaient publiquement des clubs de discussion politique. Je ne prétend pas là ni justifier leur réclusion ni en dissimuler la dureté, mais le régime carcéral qu’ils subissaient n’était manifestement pas celui du futur Goulag. Tout changera en 1929, année où, selon un autre détenu des Solovki, le monarchiste Oleg Volkov, a été organisée une “Saint-Barthélemy” (3). Attribuer l’idée du Goulag à Trotsky n’est pas seulement une contre-vérité historique, cela permet de masquer ce que Chalamov, que vous citez…mais pas sur ce point, souligne pourtant plusieurs fois : à savoir que le pire, pour un condamné au Goulag, c’est de porter l’étiquette KRTD (et non KRD), “activité contre-révolutionnaire trotskyste”. Ceux-là, affirme-t-il, n’avaient à peu près aucune chance de s’en sortir vivants. La contre-vérité que je relève ne permettrait-elle pas de suggérer qu’ils ne l’auraient finalement pas volé ? Mais on ne peut utiliser l’autorité de Chalamov à cette fin. Même Soljenitsyne, qui hait Trotsky et les trotskystes, n’ose pas le dire.

4) Notons, enfin, en passant, que l’abandon, d’ailleurs très relatif, du mot “lager” n’a rien à voir avec son origine germanique ; ce mot, russifié depuis longtemps, a toujours été utilisé pour désigner les camps de pionniers et même de vacances. Malgré ce nom, il me paraît bien difficile de considérer ces “camps” comme des annexes du Goulag !

Avec mes salutations distinguées.

(1) Georges Montandon, deux ans chez Koltchak et chez les bolcheviks, Felix Alcan, p. 33 (2)Ekaterina Olitskaïa, Le Sablier, Deux Temps Tierce, pp. 159 à 236 (3)Oleg Volkov, Les Ténèbres, Jean-Claude Lattès, p. 92"

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La révolte des zeks dans les camps de concentration staliniens du Goulag

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