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Accueil du site > 13- Livre Treize : ART ET REVOLUTION > Jean Malaquais- Marianka

Jean Malaquais- Marianka

mardi 1er août 2017, par Robert Paris

Qui était Jean Malaquais ?

Marianka de Jean Malaquais

1936

A Julien Blanc [1]

ÉCOUTE, C’ÉTAIT UN TOUT PETIT VILLAGE perdu dans les terres noires d’Ukraine l’Immense, entre les bras du Dniepr et du Pripet, son affluent, à la limite ouest du gouvernement de Tchernigov.

- Village, si l’on veut ; un agglomérat de plusieurs fermes plutôt, dont la population comptait une trentaine d’âmes en tout - à l’époque. Il est vrai qu’avant la guerre le nombre des habitants était plus élevé, le double peut-être, mais avec la guerre et la révolution et la disette les hommes jeunes et les hommes forts s’en étaient allés peu à peu, et il ne restait à Marianka que les vieux, les femmes, et nous les enfants.

Paysans nous étions, nous tous : trois familles juives, deux familles allemandes - dont la mienne, quelques familles ukrainiennes. Mes parents étaient venus dans la contrée vers les années quatre-vingt- dix, à la suite d’autres émigrants qui, eux, s’en furent plus loin, sur la Volga. J’y suis né et, à l’époque, en 1919, j’allais sur mes quinze ans.

Les temps étaient troubles, on parlait révolution, famine, épidémies. Un jour le vieux Hans Kremmer, mon père, ramena deux déserteurs, deux paysans qui avaient été embrigadés de force dans quelque bande armée. L’un d’eux est mort le surlendemain d’un tétanos causé par une blessure à la jambe gauche. Le second, qui se nommait Kolenko, Mikhaïl Kolenko, un grand roux aux yeux apeurés de supplicié, nous conta qu’en novembre 1918 il y avait eu proclamation d’un État ouest-ukrainien autonome, avec déclaration de guerre à la Pologne ; qu’en décembre de la même année, le quatorze je crois, une proclamation avait aboli le pouvoir du hetman et instauré le Directoire. Il nous conta encore que nous allions avoir un pays national et indépendant, que Kiev en serait la capitale, et qu’un roi était à l’étranger qui allait venir et faire la paix. En fait, le trois janvier 1919, il y eut « réunion des deux républiques ukrainiennes », avec comme conséquence la guerre sur les fronts est et ouest.

Tu sais aujourd’hui quelle place il faut attribuer dans l’histoire à ce mouvement « autonome » des années 1918-1921, quel rôle y ont joué l’Allemagne et les Alliés. Cependant, nous autres habitants de Marianka, nous étions fort réfractaires à tous ces bouleversements sanglants, à la guerre d’abord, à la révolution ensuite, puis à cette « indépendance » encore qui ne présageait rien qui vaille. Petits propriétaires ruraux, nous ne voyions pas plus loin que le bout de notre champ, et nous avions en haine les bandes armées qui nous pillaient périodiquement récoltes et cheptel. "Ne finira-t-elle donc jamais, cette damnation" gémissait mon paternel en taillant du lard dans un cuisseau de porc suspendu au plafond. « Non ?... Jamais » demandait-il à sa soupe aux choux, à sa génisse préférée, au soc de sa charrue. Il ne savait pas, nous ne savions pas que pour lui cette damnation devait bientôt finir.

Ce mois de février 1919 fut très pénible. Le froid sévissait avec une vigueur exceptionnelle, et les fameux rapides du Pripet qui jamais n’arrêtent leur tumultueuse cavalcade gercèrent aux abords des rives comme des lèvres humides dans le vent. Poules et coqs gelaient à mort dans les poulaillers ; et les loups, chassés par le froid, rôdaient aux alentours de Marianka, une mauvaise lueur dans leur regard désespéré.

C’était donc au mois de février, un vendredi soir, à la tombée de la nuit. Je m’apprêtais à me rendre chez le Maître Mellakh, dont la maison était distante de la nôtre d’une quarantaine de pas. J’aimais assister aux mystères de l’Accueil de la Fiancée, aux rites et chants du vieil homme. « Johan, ne tarde pas à rentrer, me recommanda ma mère, les loups s’aventurent jusque dans Marianka. » Je la rassurai : "Bien sûr, mutti, je serai là pour la soupe."

Doyen de notre village, homme simple et pieux, grand connaisseur du Talmud, fin commentateur des textes divins, Maître Mellakh était le chef religieux de la communauté juive de Marianka. C’est à lui que ses coreligionnaires s’adressaient en cas de litige, de difficultés de tout ordre ou encore pour éclaircir quelque aride texte de la Loi, car ils vénéraient en lui un homme de Dieu. Son jugement avait réputation d’infaillibilité. Encore très droit malgré ses soixante-douze ans, le visage long encadré d’une barbe blanche et soyeuse qui lui tombait jusqu’à la ceinture, Maître Mellakh avait la prestance seigneuriale. Remarié sur le tard en troisièmes noces, après deux veuvages sans enfants, il lui naquit - alors qu’il avait déjà cinquante-cinq ans - une fille, prénommée Myriam. Être privé de descendant mâle qui dirait la prière après lui avait été le grand chagrin de sa vie. Cependant, la venue de cette fille, alors qu’il croyait devoir mourir sans faire souche, avait à la longue mué le chagrin en amour, cet amour fanatique si fréquent au sein des familles juives.

Il était environ trois heures et demie lorsque je pénétrai chez le vieux Maître, et déjà il faisait sombre sur la campagne. Le logis se composait d’une vaste pièce, d’une autre plus petite où se tenait le commerce d’épicerie exploité par l’épouse, et d’une cuisine. Il y faisait doux. La table qui occupait le centre de la pièce principale était recouverte d’une nappe blanche et de trois couverts rangés avec soin. Encore jeune et assez attrayante, la femme de Maître Mellakh apporta deux candélabres en argent massif qu’elle disposa sur la table. Elle alluma les chandelles, se recueillit un instant, passa les paumes au-dessus de la flamme et, se voilant des mains le visage, chuchota les prières. Maître Mellakh parut bientôt, imposant, un bon sourire au fond de ses yeux doux. Il était mis à la manière des hassidim : longue tunique de soie noire, culottes courtes, mollets gainés de bas blancs, souliers bas vernis, calotte de fourrure. Il s’approcha de moi et me tapota l’épaule, affectueusement : « Tu l’aimes donc bien, la Fiancée que Dieu envoie aux fils d’Israël... » J’acquiesçai d’un signe de tête, il parlait un russe magnifique, avec l’accent parfait de Petrograd. Il avait le port noble et une grande paix rayonnait de lui qui imprégnait l’atmosphère d’un calme sage, tu sais, comme quelque chose de très bon et de très vaste. Sa seule présence créait une ambiance de fête, non point de ces fêtes bruyantes et tapageuses, mais de celles qui procurent une joie intime, un sentiment de bien-être presque tout spirituel. En vérité, c’était un bien bel homme.

Myriam amena deux pains qu’elle rangea devant la place de son père. Elle les recouvrit d’une serviette à franges, puis s’assit à la droite du vieillard et ramena en avant ses lourdes tresses blondes. De son père elle tenait un visage ovale, le nez un peu busqué, et de sa mère des yeux clairs ; sa bouche était fraîche et écarlate. Elle me sourit en penchant la tête de côté et une de ses tresses se coucha en travers de sa joue. Je sentis le sang me monter au visage et je me détournai, feignant de chercher une place pour m’asseoir. J’avisai un banc contre le mur, tout près de la porte donnant sur un petit couloir qui débouchait dans Marianka. La dame du logis apporta une bouteille d’eau-de-vie et de petits verres à liqueur, et Maître Mellakh commença à dire les prières.

Quoique cela ne fût pas tout à fait nouveau pour moi, je regardais de tous mes yeux. Les sons gutturaux que le vieillard faisait entendre, les invocations qu’il semblait appeler du fond de son être, le dodelinement de son corps exerçaient sur mon esprit une sorte d’envoûtement. Mon imagination s’en allait vagabonder aux confins de la création, j’entendais les lamentations de tout un peuple en migration dans les sables du désert, j’assistais à des rites mystérieux nourris - par quelle association d’idées ? - de récits de Karl May. La lumière vacillante des chandelles peignait une ombre mouvante qui, à chaque, geste du vieillard, parcourait le plafond dans les deux sens - chauve-souris géante. Voilà, cette ombre mouvante qui glissait en tapinois était celle de Satan lui-même, et fouetté et chassé par le chant Satan se démenait dans des souffrances pires que l’enfer. Je suivais l’ombre effrayée et me demandais si elle n’allait pas vaincre le Maître, l’envelopper sous son épais manteau et l’aspirer vers l’ailleurs dans un cri de joie sauvage. Je regardais Maître Mellakh, voulais lui crier de prendre garde, mais je voyais sa fine main caresser le poil blanc de sa barbe et lisais sur son front un calme si parfait que l’issue du duel tout de suite devenait évidente : le bien vaincra le mal. Bien des années après la mort du Maître, je restai obsédé par le grand équilibre qui émanait de lui, par l’état de félicité qu’il semblait à jamais avoir atteint. Si son image est à tel point gravée en moi, c’est que je l’ai vu périr comme il vécut, libre de tout tourment où doute. Voilà donc comme il était, et jamais le doute n’avait effleuré son âme. Il se possédait tout entier et cela lui était une explication de l’univers et du devenir. Le reste n’était que vanité. Mais je m’écarte de mon récit...

A entendre psalmodier Maître Mellakh, je perdais la notion des lieux et du temps. Il n’y avait rien de particulièrement beau dans ce chant saccadé, mais l’intonation de la voix et la consonance mystérieuse des mots peuplaient mon esprit de visions paradisiaques. Les gestes rituels de la bénédiction du pain évoquaient pour moi la naissance des siècles, et lorsqu’il chanta :

Ce jour est béni d’entre les jours, il me sembla que Dieu allait venir prendre place parmi nous. Une inspiration naturelle me venait des psaumes, enivrante. Moi aussi je chantais, le chant muet des forêts, des arcs-en-ciel, des falaises abruptes qui baignent dans la mer, des fleurs qui boivent le soleil. Nous étions les chantres du monde.

Une heure et demie environ s’était écoulée et j’étais sur le point de partir, lorsqu’un cri aigu de femme perça l’air, déchirant d’angoisse. Il traversa murs et fenêtres, de toutes parts simultanément, soutenu comme s’il avait eu une longueur matérielle, palpable. Presque aussitôt des pas sonnèrent dans l’obscurité du couloir et la porte céda sous une poussée brusque. Un homme apparut qui s’immobilisa sur ses jambes écartées bottées jusqu’aux genoux, la papaha rejetée sur la nuque, la main droite armée d’un pistolet automatique. D’autres hommes se devinaient derrière lui, dissimulés dans l’ombre.

Avec eux la bise noire envahit la pièce. J’eus un frisson. Je vis Maître Mellakh se lever lentement. Il étendit le bras comme dans un salut romain et dit :

- La paix soit avec vous.

L’homme au pistolet dévisagea le vieillard, promena un regard circulaire sur nous autres, s’attarda sur les femmes. Il roula les épaules, nous étions tous debout maintenant, les yeux rivés sur son pistolet. D’un geste de son bras armé il fît igne à ses compagnons, et suivi de six hommes il pénétra dans la pièce, disant :

- Partisans volontaires du hetman Petlioura, combattants pour l’indépendance de l’Ukraine.

- Paix soit avec vous, répéta Maître Mellakh. La porte était restée ouverte sur la nuit qui gelait de toutes ses forces. Le noir était opaque sur la campagne où le vent cognait dans les arbres, noir lui aussi. Je fis un pas et m’approchai de la porte pour la refermer, mais à toute volée je reçus en plein visage une gifle qui m’envoya sous la table. Myriam poussa un cri qu’elle étouffa de la main. Le vieux Maître se baissa et vint m’aider à me relever. Il me parlait avec douceur :

- Allons, ce ne sera rien, Yaniki... Lève-toi... Tu n’as pas eu mal, Yaniki, tu n’as pas eu mal...

Je me redressai péniblement, j’avais la joue, l’œil et l’oreille droits en feu. Le sol se dérobait sous mes pieds et il me semblait que tout chavirait dans une mer démontée par le roulis. Ma langue s’empâtait. Je crachai et une dent brisée roula sur le plancher et Maître Mellakh feignit d’épousseter mon paletot :

- Tu voulais fermer la porte, Yaniki... Pourquoi ne l’as-tu pas dit... Attends, je vais la fermer...

Il se dirigea du côté de la porte mais avant qu’il ne l’eût atteinte un coup de poing dans le ventre le plia en deux. Il faillit tomber mais, se raidissant, il s’agrippa à la table. Sa femme et sa fille se précipitèrent, et pendant que la première soutenait le vieillard, Myriam avançait un siège. Elles pleuraient, éperdues et terrorisées, n’osant prononcer mot, sans regard pour les intrus qui n’avaient pas desserré les dents. À travers mes larmes, je voyais les sept hommes debout sur leurs jambes écartées. Haut, bâti en force, celui qui était entré le premier et qui paraissait être le chef semblait avoir une quarantaine d’années. Sa papaha rejetée sur l’arrière de la tête dégageait un front, têtu, bombé, et des cheveux blonds, drus, cassants comme des tiges de blé. Je distinguais mal ses yeux profondément enfoncés, et une barbe de plusieurs jours tachait son menton de sa rousseur. Je jetai un coup d’œil furtif sur ses compagnons : ils paraissaient sortis du même moule. Accoutrés de gilets et de vareuses trop courtes ou trop longues, sales ils étaient, comme délabrés. En guise de bottes montantes, certains portaient des bandes molletières crasseuses et mal ajustées, et seules leurs armes ne laissaient rien à désirer.

Des bruits nous parvenaient du dehors, encore un cri de femme, un fracas de vaisselle brisée, le hennissement d’un cheval. Puis des pas dans la neige. Dans le rectangle qui tranchait sur les ténèbres par la porte ouverte deux silhouettes se dessinèrent et un homme entra. Il se dirigea vers le chef avec lequel il conféra, à voix couverte, brièvement, par monosyllabes, et les autres hommes regardaient la table.

Lorsqu’ils eurent terminé leur conciliabule, l’homme au poil roux s’approcha de la table et se versa une rasade d’eau-de-vie qu’il avala d’un trait. Il examina son verre à la lueur des bougies, claqua la langue et se resservit. Il se livra plusieurs fois à ce manège, avec application, contemplant à chaque reprise le contenu de la bouteille, et ses compagnons eux aussi en jaugeaient du regard le contenu. Il leur passa la bouteille après en avoir vidé la moitié et ils se servirent à tour de rôle, faisant cul sec, comme si tout leur corps se réjouissait. Et, à l’instar du patron, ils faisaient claquer leur langue.

Le chef reprit le pistolet qu’il avait posé sur la table, feignit d’examiner l’arme, demanda :

Elle est bonne ?...

- Bonne... répondirent-ils en remuant les pieds. Sans changer d’intonation, il enchaîna :

- Ainsi, fils de chienne, tu bois de la bonne vodka pendant que nous nous battons contre les bolcheviks ?... Âme de pourceau, tu es avec les bolcheviks, hein ?... Tous les youpins en sont, dis...

Il empoigna la barbe de Maître Mellakh et secoua violemment le vieillard qui le regardait de ses yeux limpides. Pas une plainte ne lui échappa. Les femmes s’abattirent sur le bras du tortionnaire mais d’une violente poussée il les culbuta toutes deux. Les autres, fouillant du regard sous les jupes, partirent d’un rire franc, joyeux. Oubliant peur et douleur, je me précipitai pour aider les deux femmes à se relever. Elles tremblaient comme des feuilles de bouleau.

- Il-me-faut-dix-mille-roubles-avant-une-heure-sans-quoi..., scanda l’homme.

Sans desserrer son poing de la barbe de sa victime, il attira le visage du vieil homme tout contre le sien. Ses yeux plissés de taupe dans ceux, écarquillés, de Maître Mellakh, il répéta deux fois, scandant toujours :

- Dix-mille-roubles... Dix-mille-roubles...

Il cogna du canon de son pistolet le nez du vieillard, et de son haleine imprégnée de vodka il lui souffla en pleine figure :

- Autant que ces chiens galeux de bolcheviks n’auront pas... Et maintenant, de quoi manger et boire !

Il relâcha son étreinte, repoussa le vieillard d’un léger coup au menton. Maître Mellakh resta un instant encore assis sur le bord de la chaise, la tête rejetée en arrière, dans la position que lui avait imprimée le poing de l’autre. Le poil soigné de sa barbe était chiffonné. Il se redressa pesamment, la main fine et osseuse posée sur la table. Sa réaction à la violence qu’il venait de subir commençait seulement de se manifester et je vis ses mains se mettre à trembler, mais son visage, rien n’en altérait la sérénité, Ses lèvres remuèrent imperceptiblement d’abord, plus franchement ensuite. Il priait

Myriam et sa mère s’affairèrent avec fébrilité.

En un clin d’œil elles garnirent la table de tout ce que l’épicerie contenait de meilleur. Leur précipitation avait quelque chose de tragique et de bouffon à la fois. Folles d’angoisse, elles couraient dans un va-et-vient désordonné, les bras chargés de mets et de bouteilles, butant contre meubles et murs, frissonnant comme des moineaux dans la neige de ce février cruel. Maître Mellakh priait.

L’homme qui était resté dehors pénétra à son tour dans le logis, et ils furent neuf à s’empiffrer comme des loups affamés ; assurément, ils n’avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures au moins. Les bouteilles succédaient aux bouteilles : aussitôt débouchées - aussitôt bues. Et dès qu’une bouteille était vide, un homme la saisissait par le goulot et, d’un coup sec, la brisait sur le coin de la table. Bientôt la pièce tout entière fut jonchée de débris.

La porte restait ouverte comme s’il s’agissait d’une auberge où l’on prend un remontant entre deux diligences. L’hiver avait envahi l’isba de son froid qui pinçait et engourdissait. Marianka trahissait une activité inaccoutumée ; des bruits insolites venaient frapper nos oreilles : un crissement de pas sur la neige dure, au loin, dans la plaine blanche ; des rires gras et comme figés, rendus tout proches par la pureté de l’air que raréfiait le gel ; des coups de feu se répercutaient en cascade, comme une balle qui ricoche ; puis, très lointaine, une berceuse vieille comme la terre, chantée d’une voix suave d’homme soûl. « D’un bogatyr tu auras l’aspect, et l’âme d’un cosaque... », on chantait.

On a retrouvé Mikhaïl Kolenko !

En coup de vent un homme franchit le seuil. Les autres cessèrent de s’empiffrer, le menton rentré, le coude levé, le verre à hauteur de la bouche.

Quoi ? fit le chef. Quoi ?...

Sa voix était presque caressante. Doucement, il se flattait le menton. L’homme qui venait d’entrer disait très vite :

- Il se cachait dans la cave d’un paysan, mais Mateïko reste introuvable. Peut-être lui aussi se terre dans quelque cave.

Amène Kolenko ! Et trouve-moi l’autre canaille !

L’homme virevolta et s’engouffra dans les ténèbres froides de Marianka. Le chef se remit à boire, sirotant lentement, gonflant la joue avant que d’avaler. Il promena un regard d’en dessous sur nous autres et surses compagnons, un sourire dans la fente de sa bouche sensuelle. Du revers de la main il caressait son menton broussailleux et de temps à autre rotait longuement, avec satisfaction. Des pas retentirent bientôt sur le sol gelé et deux hommes apparurent qui poussaient devant eux Mikhaïl Kolenko. Il avait les bras liés dans le dos.

Malgré la faible lueur des chandelles, les yeux apeurés de Kolenko clignotèrent en se posant sur le regard de chacun. Lorsqu’il eut reconnu le chef, je vis qu’il pâlissait et ses longs bras de géant firent effort pour se libérer, Quelqu’un lui bourra le dos descoups et il s’en fut buter contre la table ; au même instant le bras armé du chef s’abattit sur son visage et, de la naissance des cheveux au menton, la crosse du pistolet lui entailla la face. Le sang gicla et de son jet aveugla l’homme qui poussa un hurlement. Il se jeta en arrière mais des bras tendus dans l’attente le propulsèrent en avant. Il pleurait comme un enfant qu’on corrige.

Ah, te revoilà, dit le chef. Tu voulais donc filer, charogne ?... Ah, tu voulais filer...

Sa voix avait l’accent mielleux de celui qui prend des nouvelles de la santé de tes parents, elle était et traînante comme les dialectes méridionaux.

De nouveau il frappa le déserteur au visage avec la crosse de son arme. Il l’aurait assommé, si l’autre n’avait fait un écart ; mais l’acier buta quand même contre le nez de Kolenko dont il emporta un morceau. L’homme hurla et tomba à genoux. Plié de douleur, il se balançait de gauche et de droite, son sang ne cessant de couler. Les autres éclatèrent de rire, tout réjouis de voir un grand diable d’homme se tortiller comme un ver. Tu sais, lorsqu’en pensée je me transporte en ce lieu maudit de Marianka sous la coupe des volontaires de Petlioura, j’entends encore ce rire, déjà empuanti de vodka, déjà enroué de plaisir. Je l’écoute, il n’y a pas là de méchanceté, ce rire est franc et naïf qui naît dans la torture et le sang d’un homme hurlant sa peur. C’est que la vie pour ces gens n’avait aucune valeur, la leur et celle des autres, et ce qu’on n’aura pas bu ou baisé maintenant, on ne le boira ni ne le baisera peut-être jamais. - Naturellement, simplement, ils n’avaient d’humain que l’inhumain.

La femme de Maître Mellakh se trouva mal. Pendant que Myriam courait quérir de nouvelles bouteilles d’eau-de-vie, le vieux Maître et moi nous empressâmes auprès d’elle. Quoiqu’elle se fît violence, une crise de nerfs la secoua. Elle se mit à hoqueter, et tout à coup un jet de vomi la précipita en bas de la chaise. Elle se tordait de honte et de douleur, impuissante à contrôler ses entrailles. Maître Mellakh, Myriam et moi restions anéantis devant ce spectacle. Les chevaliers de l’indépendance de l’Ukraine ingurgitaient, eux, de la vodka et riaient.

- Hé, juif !... Maître Mellakh leva la tête. Dans son regard se lisait la quiétude immense du martyr antique : ce qui venait d’arriver et ce qui serait, c’est ce qu’il fallait qu’il soit.

- Amène-toi là !

Le vieillard ne répondit pas, il continuait à regarder comme si l’ordre ne pouvait le concerner. J’eus peur pour lui. « Avancez, Maître... Avancez... » lui chuchotai-je. Il posa la main sur ma tête, m’attira légèrement à lui, me caressa la joue, et je crus voir une larme couler sur son visage pâle.

- Amène-toi, juif ! répéta le héros. Et comme le vieillard ne répondait toujours pas, il asséna un coup de poing sur la table :

- Amène-toi, sorcier, ou je t’arrache la barbe ! Tu as une vache de belle barbe, ha ha ha !... Ha ha ha ha !...

Il riait fort, il avait du plaisir à rire. Le verre dans la main gauche, le revolver dans la droite, il s’esclaffait, avec des oh ! et des ah ! et sa bonne humeur gagnait ses compagnons. Je les regardais, fasciné et ahuri. Comme ils riaient, si tu savais. Jamais tant je n’ai eu la sensation que « le rire désarme ». Ils semblaient exempts de toute inquiétude, ils semblaient être de grands enfants hâlés et rudes, innocents jusque dans leur cruauté ; ou bien des hommes ravalés au primitivisme de l’âge des cavernes, qui rient de même qu’ils tuent, sans plus, instinctivement, comme on mange, boit, maudit.

Aux pieds du chef, Kolenko continuait à saigner et à gémir dans le balancement de son grand corps ficelé. L’eau-de-vie dont les hommes continuaient de s’abreuver empestait l’air, et les vapeurs douceâtres de l’alcool embuaient les cërveaux. On se serait cru dans une distillerie... Mêlées aux rires, des phrases fusaient de-ci de-là, le plus souvent chargées de vantardises désarmantes par l’énormité de leur bêtise. L’un des hommes se mit à fredonner Une vieille chanson de piété et d’amour qu’il termina par un juron à l’adresse d’un certain Michka. Un autre, une bouteille à la main, reprit la chanson, la même, plus fort seulement, la voix enrouée de vodka et d’émotion animale. Comme le premier, il l’acheva par de vigoureuses imprécations. Hagard, il contempla sa bouteille et soudain il cria, il hurla comme hurle un loup, tout le contenu de ses poumons dans sa voix. Les yeux révulsés, les dents jaunies luisant dans un rictus, il m’apparut comme un dieu du mal qui appelle la destruction sur le monde.

L’effort lui fit perdre pied. Il oscilla sur lui-même comme un arbre sapé qui vacille autour de son axe avant de s’abattre. Les jambes en tréteau, il renversa la tête en arrière, fourra dans sa bouche le goulot de la bouteille et but d’une soif de désert. L’alcool glougloutait dans sa gorge, et il buvait les yeux clos, bizarrement pâle, le triangle du nez proéminent. L’eau-de-vie lui dégoulinait des lèvres et allait se perdre en minces filets sous le col de sa vareuse. Il retint la dernière gorgée, s’en rinça les dents et l’expulsa avec un bruit de pétarade. Des gouttelettes m’atteignirent au visage et les autres hommes riaient et Kolenko vagissait sur son sang répandu. Le volontaire ivre contempla à nouveau sa bouteille, vide cette fois, et à toute volée il la lança sur nous.

Le lourd cul de la bouteille vint frapper à la tempe l’épouse de Maître Mellakh. Une seconde la femme se figea, son hoquet soudain calmé ; puis elle s’inclina doucement, et avant que nous puissions la soutenir elle glissa sur le plancher, entraînant la nappe dans sa chute. Assiettes, verres, bouteilles, candélabres, tout dégringola dans un cliquetis d’étalage saccagé, et les carreaux de la fenêtre volèrent en éclats et des ténèbres impénétrables bouchèrent toute vision.

Alors tout devint hallucinant. La nuit opaque qui nous environna fut comme une main qui vous serre à la gorge. Les hommes se turent, angoissés soudain par ce froid et ces ténèbres qui venaient du fond de la campagne désolée. L’espace et la réalité s’étaient effacés comme si un pan de mur s’était écroulé sur l’immensité et, rapide comme l’éclair, une vision de fin du monde m’envahit, pleine, enflée, sans contours, pareille à la masse énorme de la terre qui craque dans toutes ses jointures et qui se disloque et qui s’abîme. Et, brusquement, j’eus l’envie irrépressible de fuir, de me sauver dans la campagne morte, droit devant moi, éperdument.

Une seconde s’était écoulée depuis que les candélabres s’étaient éteints, mais il me semblait que depuis des heures ce noir d’agonie durait, et ce silence qui entourait le noir. Un souffle d’air me glaça jusqu’aux os, et je me mis à claquer des dents et à trembler de tous mes membres. Je voulus aire un pas et mes jambes étaient comme paralysées, comme rivées au soi. Les hommes ne s’étaient pas encore ressaisis, peut-être qu’eux aussi tremblaient et voulaient fuir, peut-être qu’eux aussi pensaient que la fin du monde approchait. Je poussai un cri que j’étouffai aussitôt. Le sang me battait aux tempes, et il y avait ce silence surtout qui m’entrait dans la gorge et qui m’étranglait comme une main d’homme bien ferme. Ah, ces héros qui comme moi avaient peur, qui comme moi avaient égaré leur rire ! Malgré moi, encore une fois, je criai. J’entendis d’abord des pieds remuer. Puis, portés dans le vent sauvage, des chants d’hommes saoûls. Quelqu’un buta de tout son poids contre la table, s’en écarta, revint s’y cogner. J’entendis des bottes racler le parquet, je vis des jambes tourner en rond et s’empêtrer, et toujours ce vent sauvage venu de plus loin que la nuit, de plus loin que les étoiles à jamais mortes, puis un halètement oppressé, court, chaud, tout près, sur ma joue, sur ma nuque. - Quelqu’un se battait avec les ténèbres.

Un pétale de feu crépita soudain dans un bouquet d’étincelles. Il lécha le ciel, en appela un autre, et ils furent deux pétales à danser sur un toit. Un troisième vint s’y joindre, puis un autre encore, et cela fit comme une corolle voguant sur la nuit, suspendue au ciel par des voiles de feu. Le vent qui galopait sur la campagne s’affaira autour de la fleur, siffla joyeusement, la coucha comme pour l’aimer. Elle lui répondit en claquant, lui donna un pétale et il s’en lut avec, galopant toujours. Ils se posèrent sur une grange toute proche et tout de suite ils firent des petits, ondoyants comme une chevelure rousse éparse. La voûte hermétique du ciel se colora de plaisir et toute la campagne se mit à danser au rythme de l’ombre et du feu. Dans le jour qui se fit, j’aperçus l’homme qui tournait dans l’empêtrement de ses jambes : Mikhaïl Kolenko essayait de s’enfuir. Il vit la porte se détacher sur la lueur et il fonça dessus, tête baissée, tout le poids du corps en avant. Un coup de feu l’atteignit à la nuque. Il tomba la tête la première, la face écrasée sur le seuil qu’il ne put franchir. Ses bras ligotés dans le dos se raidirent comme des pieux enfoncés dans la terre. La corde qui les liait craqua, craqua, et céda. Soudain libres, les bras glissèrent le long du corps, pareils à des branches mortes. Un homme racla le fond de sa gorge brûlée de vodka et cracha dessus, largement. Tous, ils revinrent. Tous, le rire les reprit, les secoua comme des branches d’aulne sous le vent, un rire qui sentait le feu, le bruit mou de la balle et le crachat. Le feu était en eux, il leur incendiait le sang, il leur donnait le vertige et la hantise et la soif de feu.

A plusieurs, ils incendièrent le lit ; puis la nappe imbibée de vodka ; puis, avec la paille tirée du paillasson, ils mirent le feu à l’antique dressoir qui luisait de reflets d’argent. Les flammes sautèrent au plafond, se joignirent, s’étirèrent, humèrent la pièce, se dirent, que c’était bon et se mirent à grésiller, à fumer, à manger de bel appétit « Vous grillerez comme des poux ! » nous ont-ils crié. « Bonne chance ! » et ils ne cessaient de rire et de crier d’allégresse. « Attention aux poils de ta barbe, ils vont roussir ! » hurlaient-ils en dansant. « On priera pour ton âme, corbeau blanc ! » mugissaient-ils en sautant. « Ha ha ha ha ! ... » Piétinant le corps de Kolenko, ils s’en allèrent par le petit couloir.

Nous restâmes, nous trois, avec le corps de la femme, celui de Kolenko, et le feu - trop feu déjà. Presque au moment où les hommes quittaient la pièce, la banquette prit feu. Une flamme s’en fut par le couloir comme à leur poursuite, barrant la porte. Elle lécha la tête de Kolenko, se retira, revint renforcée, la caressa cette fois, puis soudain la prit dans sa spirale, s’entortilla autour, grésilla doucement. Une odeur forte de corne brûlée creva l’air et la tête, avec sa chevelure en gerbe d’or, parut bouger.

Le premier, je repris mes sens. La fournaise devenait irrespirable. Une minute encore et nous flambions comme Kolenko, là-bas. J’ai crié :

- Maître, Maître Mellakh ! Sauvons-nous !

Il restait accroupi près du corps de sa femme, les yeux grands ouverts où la flamme dansait de folles figures. Myriam était couchée au travers de sa mère, sans qu’un sanglot la secouât : une vivante crucifiee sur une morte. Les yeux me sortaient de la tête et il me semblait entendre ma peau craqueler, s’en aller comme une écaille de poisson. Une quinte de toux m’arracha les poumons, et la fumée et la chaleur étaient mortelles. Je pris le vieux par les épaules et le secouai.

- Maître ! Maître ! Vous allez brûler vif ! Sauvez-vous ! Sauvez-vous ! Myriam ! Myriam !

Le vieillard glissa de sous mes mains et vint s’abattre sur sa fille. Ses lèvres marmottaient des prières. Le poil de sa barbe frisait comme l’herbe au crépuscule. Je hurlai :

- Maître ! Maître ! Myriam !

Le feu craquait comme des phalanges qu’on brise. Le vieil homme ne répondait pas. Je sentais que j’allais m’enflammer comme une torche, comme une bûche de sapin sec. D’un dernier effort je saisis le bras de Myriam et tentai de la tirer à moi. Je voulais l’emmener, je ne voulais pas qu’elle brûlât, qu’elle cessât de vivre, et c’est alors seulement que je vis le couteau debout dans sa gorge et tout le sang sur sa robe claire de fête. J’ignore d’où la force me vint. Je me ruai sur la fenêtre, la tête la première, de tout l’élan de mon corps. Je passai au travers comme un projectile. Je tombai sur un monticule de neige amoncelée là même par le vieux Maître lorsqu’il avait dégagé la maisonnée pour la réception de la Fiancée.

Un souffle d’air pur me ravigota. Marianka s’en allait en feux de joie, en cris de joie et en cris d’épouvante ; des cris stridents qui montaient haut dans le ciel et des cris rauques et gras qui rasaient le sol. Maria Baranko, une vieille de soixante ans, veuve, de l’ancien pope du village, clopinait toute nue dans une flaque de neige fondue, et un homme derrière elle lui flanquait des coups de pied dans les reins. « Danse, charogne ! Danse donc ! » disait-il. Elle dansait, pliant une jambe, pliant l’autre jambe, le sein sec comme du poisson salé lui battant le ventre, en mesure. « Ha ha ha ha !... » disait l’homme et il lui allongeait des coups de botte dans les fesses. « Ha ha ha ha !... »

Des hommes couraient et ils tiraient et ils poignardaient et ils riaient. Un grand diable se détacha sur la lueur d’une flamme, énorme avec l’ombre qu’il projetait devant lui, tout droit. Il tenait par les jambes un nourrisson qui piaillait, la tête en bas, nu lui aussi. L’homme se pencha sur ce qu’il tenait, pétrit un peu ce corps minuscule comme pour en éprouver la résistance, puis fit tournoyer l’enfant au-dessus de sa papaha, fît un moulinet et lança. La petite chose partit comme une pierre de fronde, décrivit un arc et alla s’écraser sur un mur en flammes. Une seconde l’homme resta tendu dans l’effort, puis il partit d’un rire formidable. Il se détourna, les muscles aux aguets, happa au vol une femme qui courait, comme on referme la main sur un insecte. Il plia le cou de sa proie, vit qu’elle était vieille, et d’un coup de couteau il lui ouvrit la gorge. Il avait le rire toujours aussi formidable.

Poursuivi par le rire, poursuivi par l’image de la petite chose qui décrivait un arc sous le ciel mauve de la nuit, je me mis à courir devant moi, de toutes mes forces, de toutes les forces de la vie.

À l’aube, un détachement de soldats rouges trouva dans un sillon de terre gelée un adolescent à demi mort de froid.

Marianka n’était plus.

"Les javanais" et "Planète sans visa" de Jean Malaquais

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