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Introduction à « Dialectique de la nature » de Friedrich Engels

dimanche 23 juillet 2017, par Robert Paris

Introduction à « Dialectique de la nature » de Friedrich Engels

Cet ouvrage d’Engels, le compagnon de combat de Karl Marx, est, après l’ « Anti-Dühring » du même auteur, la première tentative d’une vision générale de la science moderne, fondée sur la conception dialectique de Hegel employée par un matérialiste conséquent.

Bien entendu, le caractère idéaliste de la dialectique de Hegel n’est pas discutable et la dialectique n’est pas l’ensemble de la conception de ce grand dialecticien idéaliste. Marx et Engels n’ont pas pris l’ensemble de sa thèse philosophique. Bien des gens contestent qu’il soit possible d’extraire la philosophie dialectique et de l’employer au sein d’une conception nettement matérialiste et scientifique.

On trouve également un grand nombre d’auteurs pour affirmer que « Dialectique de la nature » serait idéaliste, puisque, selon eux, affirmer la dialectique de la nature, au lieu d’une dialectique de la pensée sur la nature, consisterait à placer une philosophie au-dessus du fonctionnement naturel et donc à faire profession de foi idéaliste.

Ceux-là rejettent donc l’ouvrage d’Engels, parfois en affirmant que Marx n’aurait jamais cautionné ce livre et sa thèse. Mais Engels n’a jamais pu l’achever… On ne peut donc juger que sur la base des notes et brouillons, sans savoir comment Engels aurait finalisé des formules qui sont parfois un peu bancales par leur rédaction, tout en étant géniales par les intuitions et raisonnements effectués par ce grand amateur de toutes les sciences.

La grande question que pose un tel ouvrage est la suivante : le fonctionnement de la nature obéit-il à une logique que l’on retrouve partout, dans tous les domaines, qui relie les différents fonctionnements, qui leur donne un sens, un mode de fonctionnement, une histoire et est-ce que cette logique est véritablement fondée sur la dialectique formulée par le grand philosophe allemand Hegel ?

Reconnaissons que, dans le monde, la philosophie de Hegel a surtout été connue parce que Marx et les marxistes s’en étaient revendiqués. La bourgeoisie allemande, elle-même, a rapidement renoncé à l’hégélianisme et s’est raccrochée à divers philosophes allemands, pré ou post Hegel, et notamment à Kant. Bien des scientifiques aussi ont préféré se référer à Kant qu’à Hegel, qui, notamment du fait du marxisme, avait trop une odeur de soufre…

Une raison profonde de ce choix réside dans le fait que les sciences se sont construites de manière tranchées en domaines séparés, ce qui fait qu’une conception d’ensemble des sciences de la nature est apparue étrangère, extérieure, au fonctionnement de la science elle-même. Par la suite, les scientifiques ont bien sûr constaté qu’ils perdaient beaucoup à ces séparations infranchissables et ont construit de multiples passerelles, parlant ainsi d’interdisciplinarité, mais le mode de construction, séparé, et le mode d’enseignement, tout aussi divisé, a persisté. Un physicien n’est pas un chimiste, n’est pas un biologiste, n’est pas un spécialiste de l’évolution des espèces, n’est pas un entomologiste, etc. Un astrophysicien n’est pas un physicien des matériaux, un physicien des particules, ou un physicien nucléaire, etc.

Cependant, qu’on le comprenne ou pas, l’Univers est un tout, fonctionne comme un tout, les divers niveaux hiérarchiques sont imbriqués, interdépendants, et indispensables les uns aux autres.

D’autre part, et dans tous les domaines des sciences, on trouve des lois fondées sur des contradictions dialectiques et non diamétrales. Cela a été constaté bien avant Hegel, Marx et Engels, et cela a continué de se vérifier ensuite…

Cela signifie que chaque loi découverte par les sciences est fondée sur une contradiction dont la base n’est pas le « ou exclusif », n’est pas la destruction définitive mais le combat des contraires, qui ne s’arrête que pour changer de forme.

Prenons un exemple de ce caractère dialectique des lois : le hasard et la nécessité. Les lois semblent fonder la nécessité pure et pourtant tous les progrès des sciences montrent que l’on n’élimine jamais le contraire de la nécessité : la contingence ! Et elles montrent que les deux ne se contentent pas du tout de s’opposer ou de se détruire mutuellement, elles coopèrent partout, elles sont même indispensables l’une à l’autre. Ce n’est pas seulement les lois de l’évolution, les lois quantiques, les lois thermodynamiques qui manifestent de cette interdépendance du hasard et de la nécessité, c’est toute la science, tout le fonctionnement naturel.

En fait, sur ce point, la conception idéaliste consisterait à affirmer que c’est notre pensée qui est dialectique et pas la nature, comme si la pensée appartenait à un domaine complètement séparé, au-dessus du fonctionnement naturel.

Prenons un autre exemple, fondamental, celui de la matière et de ses structures. Celles-ci sont elles continues ou discontinues, réparties dans l’espace ou localisées, agissant à distance ou pas, agissant à une échelle ou à toutes les échelles. La réponse n’est jamais par oui ou par non, mais les deux à la fois : des apparences à la fois continues et discontinues, des réalités à la fois ondulatoires et corpusculaires, à la fois des grains discontinus et des ondes qui occupent l’espace, à la fois structurées et déstructurées, à la fois étendues et localisées, à la fois ordonnées et désordonnées. Le caractère dialectique d’un tel ordre/désordre est patent. Le monde est-il fondé sur la matière ou sur le vide, les deux s’opposent-ils ou se composent-ils ? Pas l’un sans l’autre répond la physique ! Ils s’opposent et se composent mutuellement ! Et la matière est un vide, le vide est une matière ! Allez rejeter la dialectique avec cela !

Prenons l’exemple de l’espace interstellaire : est-il sujet à la contraction ou à l’expansion ? Eh bien, les deux, contradictoirement et conjointement, la contraction produisant l’expansion et inversement. On sait bien que toutes les structures de l’Univers, de la planète à l’amas d’amas de galaxies, sont le produit de contractions. On sait aussi que les galaxies s’éloignent les unes des autres, que le monde est sujet à l’expansion. Il en va de même d’une seule étoile : expansion de l’énergie vers l’extérieur s’opposant à la contraction gravitationnelle de la matière, les deux étant liées inextricablement.

Prenons l’exemple de l’atome : expansion ou contraction ? Là encore les deux sont inextricablement reliés et interdépendants ! Les forces de répulsion et celles d’attraction se compensent dans un ballet agité et permanent, que ce soit au sein du noyau, dans l’atome, dans les molécules, etc.

On pourrait prendre également comme exemple le type de relation contradictoire entre magnétisme et électricité, entre stabilité et instabilité, entre matière et énergie, entre ordre transmis et ordre émergent, entre matière et ordre à une échelle et ordre à une autre, etc.

On pourrait encore rajouter les contradictions entre déterminisme et indéterminisme, entre prédictibilité et imprédictibilité, entre stabilité et instabilité, entre organisation et désorganisation, entre virtuel et réel, etc.

Engels a lui-même multiplié les exemples dans son ouvrage « Dialectique de la nature », se fondant sur des sciences toutes jeunes comme celle de la morphogenèse, celle de la cellule vivante, celle de la thermodynamique, celle de l’électromagnétisme, etc.

Ce n’est d’ailleurs que des exemples : le temps et l’espace eux aussi s’opposent et se composent comme le corpuscule et l’onde, comme le continu et le discontinu, comme l’étendu et le localisé, comme l’ordre et le désordre, comme le nécessaire et le contingent, comme l’attraction et la répulsion, comme l’action et la réaction, comme le réversible et l’irréversible, comme le lent et le rapide, comme l’absolu et le relatif, comme… Comme toute la physique, comme toute la chimie, comme toute la biochimie, comme toute la physiologie, comme l’évolution des espèces, comme l’évolution de l’homme et des sociétés humaines, etc…

Il n’y a pas d’opposition diamétrale, mais dialectique, entre les contraires : entre mobile et immobile, entre les types de neutrinos, entre les charges électriques, entre neutron et proton, entre onde et corpuscule, entre grain et champ, entre vide et matière, entre électricité et magnétisme, entre matière et lumière, entre déterminé et indéterminé, entre continu et discontinu, entre énergie et matière, entre stable et instable, entre réel et virtuel, entre boson et fermion, entre continu et discontinu, entre local et global, etc, etc. Pas plus d’oppositions diamétrales en physique qu’en chimie, qu’en biologogie, qu’en science de l’évolution, ou en science de la société. On ne peut pas davantage opposer diamétralement l’inerte et le vivant, l’homme et l’animal, l’individu et la collectivité, la liberté et la contrainte, etc. Les contraires sont liés, mutuellement indispensables, se transforment l’un dans l’autre, participent du même ballet dynamique de l’univers. On ne peut pas opposer diamétralement la conservation et la transformation, que ce soit dans la matière, dans la génétique du vivant, dans la politique ou dans le social.

La génétique est une mine d’exemples d’imbrication du hasard et de la nécessité, du continu et du discontinu, de la réplication à l’identique et de la création de nouveauté, du structuré et du déstructuré, de l’agitation et de la répression de l’agitation.

Ce n’est pas un miracle : il n’y a qu’un seul univers et il n’est pas fondé sur des domaines séparés, construits indépendamment les uns des autres. A part… A part dans l’esprit des penseurs, des chercheurs et du grand public, qui, bien des fois, considère que la science est un monde à part de leur vie de tous les jours, que la science est fondée sur des expériences, des techniques, des raisonnements mais n’a aucun lien avec la pensée philosophique !

Friedrich Engels a eu le grand mérite de casser cette « opinion » qui est celle majoritaire dans la population autant que chez les scientifiques et les philosophes eux-mêmes.

Bien des scientifiques estiment que la science a pris son envol en se séparant de la philosophie et bien des philosophes estiment que la seule philosophie des sciences serait mathématique !!!

Ce sont de tels a priori qu’Engels combat systématiquement et publiquement dans sa « Dialectique de la nature ».

Quels sont ces a priori ? Celui du « tiers exclus », celui des contraires diamétraux, celui de l’impossibilité de la transformation d’un élément en son contraire, celui de la logique dite formelle, celui de l’ordre diamétralement opposé au désordre, celui de la loi qui s’opposerait diamétralement au désordre, etc.

Sur quoi est fondé un tel a priori s’il ne l’est pas sur des observations ou des raisonnements scientifiques ? Eh bien, il l’est sur les a priori

Est-ce que Engels démontre que ces a priori philosophiques sont une frein et une gêne à la démarche scientifique ?

Citons-le :

« Si, en général, il est bon de recommander à MM. les savants, qui ne savent dire assez de mal des absurdes spéculations a priori de la philosophie de la nature en Allemagne, de lire non seulement les oeuvres théoriques qui lui sont contemporaines, mais encore les oeuvres postérieures des physiciens de l’école empirique, cela est particulièrement vrai pour la théorie de l’électricité. Prenons une oeuvre de 1840 :

Esquisse des sciences de la chaleur et de l’électricité par Thomas Thomson1. Le vieux Thomson était certes en son temps une autorité ; en outre, il avait déjà à sa disposition une très importante partie des travaux du plus grand spécialiste de l’électricité jusqu’ici, Faraday. Et pourtant son livre contient des choses au moins aussi absurdes que la section correspondante de la philosophie de la nature de Hegel, bien plus ancienne en date. La description de l’étincelle électrique, par exemple, pourrait être la traduction directe du passage correspondant de Hegel. Tous deux énumèrent toutes les bizarreries que l’on voulait découvrir dans l’étincelle électrique avant de connaître sa nature véritable et sa riche diversité, bizarreries qui se sont maintenant révélées pour la plupart comme des cas particuliers ou des erreurs. Il y a mieux. A la page 446, Thomson raconte avec le plus grand sérieux les histoires de brigand de Dessaignes, selon lesquelles, lorsque le baromètre monte et le thermomètre descend, le verre, la résine, la soie, etc., trempés dans le mercure se chargent d’électricité négative, tandis que, lorsque le baromètre descend et que la température s’élève, ils ont des charges positives ; l’or et plusieurs autres métaux se chargeraient en été d’électricité positive par réchauffement, et négative par refroidissement, tandis que ce serait le contraire en hiver ; lorsque le baromètre serait haut et le vent au Nord, ils seraient fortement électrisés positivement lorsque la température s’élève, négativement lorsqu’elle s’abaisse, etc. Voilà qui suffit pour la façon dont sont traités les faits. Mais sur le plan de la spéculation, a priori, voici la théorie de l’étincelle électrique dont nous régale Thomson et qui ne vient pas d’un savant moindre que Faraday lui-même :

« L’étincelle est une décharge ou un abaissement de l’état d’induction polarisée de nombreuses particules diélectriques, du fait d’une action particulière d’un petit nombre d’entre elles, qui occupent un espace très petit et très limité. Faraday admet que les quelques particules où se localise la décharge ne sont pas seulement dispersées, mais qu’elles entrent temporairement dans un état particulier extrêmement actif (highly exalted) ; c’est-à-dire que toutes les forces qui les environnent sont projetées successivement sur elles et que, grâce à celles-ci, elles acquièrent un état d’intensité correspondant qui égale peut-être l’intensité d’atomes qui se combinent chimiquement ; elles déchargent alors ces forces comme les atomes déchargent les leurs, d’une manière inconnue jusqu’ici et c’est la fin de tout le processus (and so the end of the whole). L’effet dernier se présente exactement comme si une particule métallique avait pris la place de la particule qui se décharge, et il ne semble pas impossible que les principes d’action dans les deux cas se révèlent un jour identiques 2. »

1 - Thomas THOMSON : An Outline of the Sciences et He at and Electricity.

Il s’agit de la seconde édition de cet ouvrage, la première datant de 1830. (O.G.I.Z., Obs.)

2- On trouve cette citation de Faraday à la page 400 de la seconde édition du livre de Thomson. Elle est tirée du travail de Faraday : Experimental Researches in Electricity, 12th series, publié dans la revue londonienne : Philosophical Transactions, 1838, p. 105

Engels cite aussi les tendances des scientifiques au mysticisme :

« On voit apparaître ici manifestement quel est le plus sûr chemin de la science de la nature au mysticisme. Ce n’est pas l’impétueux : foisonnement théorique de la philosophie de la nature, mais l’empirisme le plus plat, dédaignant toute théorie, se méfiant de toute pensée. Ce n’est pas la nécessité a priori qui démontre l’existence des esprits, mais l’observation expérimentale de MM. Wallace, Crookes et Cie. Si nous avons foi dans les observations d’analyse spectrale de Crookes qui ont amené la découverte du thallium ou dans les riches découvertes zoologiques de Wallace dans l’archipel malais, on exige de nous que nous croyions de même aux expériences et découvertes spirites de ces deux savants. Et si nous déclarons qu’il y a tout de même là une petite différence, à savoir que nous pouvons vérifier les unes et non pas les autres, les voyants spirites nous rétorquent que ce n’est pas le cas et qu’ils sont prêts à nous donner l’occasion de vérifier aussi les Phénomènes de spiritisme. En fait, on ne méprise pas impunément la dialectique. Quel que soit le dédain qu’on nourrisse pour toute pensée théorique, on ne peut tout de même pas mettre en liaison deux faits de la nature ou comprendre le rapport existant entre eux sans pensée théorique. Mais alors, la question est seulement de savoir si, dans ce cas, on pense juste ou non, et le mépris de la théorie est évidemment le plus sûr moyen de penser de façon naturaliste, c’est-à-dire de penser faux. Or, selon une vieille loi bien connue de la dialectique, la pensée fausse, poussée jusqu’à sa conclusion logique, aboutit régulièrement au contraire de son point de départ. Et voilà comment se paie le mépris empirique de la dialectique : il conduit quelques-uns des empiristes les plus terre à terre à la plus saugrenue de toutes les superstitions, au spiritisme moderne. »

Pourquoi parler d’une dialectique de la nature ?

Introduction à la dialectique de la nature

Dialectique de la nature selon Engels

« Dialectique de la nature » de F. Engels

Dialectique naturelle et sociale

Quelle relation entre la dialectique de Hegel et la science contemporaine

Philosophie de la nature de Hegel

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Physique et matérialisme dialectique

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