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Le prolétariat doit-il se préoccuper de s’allier avec la petite bourgeoisie pour isoler le grand capital ?

samedi 2 février 2019, par Robert Paris

Le prolétariat doit-il se préoccuper de s’allier avec la petite bourgeoisie pour isoler le grand capital ?

Bourgeoisie, Petty Bourgeoisie and Proletariat

Note : On remarquera que, durant les premiers temps de la lutte de la bourgeoisie contre la féodalité, les bourgeois étaient taxés de « classe moyenne », nom qui est désormais attribué aux seuls petits-bourgeois. Le terme de « moyen » désignant une classe intermédiaire, entre les deux classes principales de la société et dont la lutte, leurs victoires ou leurs défaites, détermine la suite de l’Histoire.

« J’ai lu votre article « Trois classes ou la guerre civile » dans lequel vous estimiez que, lorsque la troisième classe, entre travailleurs et capitalistes, s’effondre, la situation devient objectivement révolutionnaire… Mais je ne vois pas ces trois classes aux divers stades d’évolution des sociétés humaines, depuis la naissance des classes. », nous écrit un lecteur.

En fait, il n’y a pas juste trois classes dans la société, mais il y a trois classes principales, qui ont varié au cours de l’histoire avec une classe exploiteuse, une classe exploitée et aussi une classe intermédiaire, entre exploiteurs et exploités, qui a été et reste indispensable à la stabilité sociale du système d’exploitation. Cela est vrai aujourd’hui comme cela s’est aussi vérifié dans le passé, depuis qu’existent les classes sociales et les luttes de classes.

Les exemples fourmillent de ces fameuses « trois classes » dans toute l’Antiquité.

Vers 400 av J.-C., voici par exemple le tableau :

- Attique grecque : 172.000 citoyens, 282.000 métèques et 115.000 esclaves

- Sparte : les citoyens (auxquels une activité autre que la guerre est interdite), les Périèques (classe inférieure qui exerce commerce, agriculture et industrie) puis les Hilotes (paysans réduits au servage)

- Rome : les patriciens (grandes familles fortunées), les plébéiens (commerçants, artisans, paysans-soldats, pauvres mais libres) et les esclaves.

Dans l’Egypte des Pharaons, les esclaves sont bien plus marginaux : environ 2% de la population qui sont, pour l’essentiel, des serviteurs du temple d’Ammon. Cependant la société égyptienne a elle aussi ses trois classes.

Voilà ce qu’écrit, par exemple, Gérard Caillet sur l’Egypte antique, dans « Le journal du monde » :

« Trois classes composent la société égyptienne. Bien qu’égaux devant le Pharaon, les Egyptiens sont divisés en trois grandes classes, selon leur situation économique et leurs privilèges. La classe dominante est la noblesse. Lorsque le Pharaon est faible, les nobles terriens et les gouverneurs de provinces ont le rôle politique essentiel ; l’autorité gouvernementale se disperse alors entre de nombreux individus qui l’exercent pratiquement sans contrôle du Pharaon. Mais lorsque celui-ci est fort, le pouvoir de la noblesse terrienne s’en trouve notablement restreint, comme ce fut le cas, par exemple, sous Amenemhet 1er et Amhose 1er. Si le pouvoir politique de tels membres de la noblesse change selon les époques, la noblesse dans son ensemble n’en demeure pas moins la classe dominante et la puissance politique essentielle de la nation. A l’autre extrémité de l’échelle, infiniment plus nombreux que les nobles, le peuple des travailleurs cultive la terre, construit des édifices neufs et, d’une façon générale, effectue la tâche quotidienne de la nation. Ces exploités, paysans-serfs attachés à la terre ou travailleurs de force, ont une existence misérable et, que ce soit dans les fermes ou sur les chantiers de construction des temples, ils vivent dans des taudis une existence rude, brutale, parfois d’une dégradante immoralité. Leur seule importance n’est ni personnelle ni politique, mais purement économique, et sans eux, pourtant, la nation tout entière périrait. Mais la main d’œuvre à la disposition de leurs maîtres et du gouvernement est trop abondante. Entre la classe relativement restreinte et l’immense classe laborieuse se trouve un groupe intermédiaire assez nombreux, composé des fonctionnaires du gouvernement royal dont le principal est le « Zate », des prêtres, des soldats, des scribes, des propriétaires roturiers, des artistes, des artisans qualifiés et des marchands. Certains d’entre eux peuvent être extrêmement riches et avoir notamment des serviteurs, mais ils ne sont pas sur le même plan que les nobles. Les membres de ce groupe intermédiaire tirent leur pouvoir politique des places qu’ils occupent. Le « Zate » a évidemment une grande influence du fait des fonctions capitales qu’il exerce, et on peut en dire autant des prêtres et des soldats. Si le Pharaon conserve l’amitié de la classe moyenne, il est mieux placé pour empêcher la noblesse terrienne de prendre sur ses terres une influence politique qui pourrait devenir gênante. Parmi la classe moyenne, les deux groupes qui peuvent, de temps à autre, prendre une importance exceptionnelle dans les affaires publiques sont les prêtres et les soldats sous les ordres d’un chef militaire. Le Pharaon lui-même étant un personnage religieux, il n’est pas surprenant que l’opinion du clergé ait une importance considérable. Quelle que soit l’influence relative des prêtres et des soldats à un moment donné, il est dans la classe moyenne un groupe dont l’importance demeure : le personnel permanent du gouvernement, et en particulier son chef, le « Zate », qui assurent le fonctionnement quotidien du gouvernement. Le peuple, qui le reconnaît en général, voit dans le Zate l’homme qui dirige les affaires courantes, et l’appelle « Homme », alors qu’il appelle le Pharaon « Dieu ». Il n’est pas douteux que le sens de la politique gouvernementale dépend d’un très petit nombre d’hommes. Les classes moyennes en général, et certains de leurs éléments en particulier, peuvent exercer une certaine influence, dans une mesure qui varie selon les époques, mais le pouvoir réel est assurément ailleurs. La masse du peuple – des paysans-serfs – n’a aucune influence, et le destin politique de la nation dépend en dernier ressort de la personnalité, plus ou moins puissante, du seul Pharaon. »

Les Hittites, société guerrière et d’artisans (notamment spécialistes du travail du fer) venue du plateau d’Anatolie, est elle aussi organisée sur la base de trois classes fondamentales :

« L’empire hittite est organisé sur la base de cités autonomes puissantes et d’une noblesse locale également solide. Il existe aussi une classe nombreuse et d’une grande importance sociale, composée de prêtres, de paysans libres. Enfin l’esclavage est répandu. »

Sur les classes sociales à Rome vers 450 ap J.-C, Gérard Caillet, dans « Le journal du monde » :

« A Rome, les plébéiens sont en bien plus grand nombre que les patriciens, qui représentent un petit groupe de familles de bonne naissance, généralement aisées sur le plan de la fortune ; celles-ci possèdent le monopole des emplois publics ; elles seules fournissent à l’armée ses officiers supérieurs. Quant aux plébéiens, ce sont des commerçants, des artisans, des paysans, des soldats, etc. Il y a de nombreuses années que la lutte est engagée par les plébéiens en vue d’acquérir des droits politiques : ils n’en avaient aucun ; ils n’étaient même pas citoyens. La ratification par les comices des deux nouvelles « Tables des douze lois » les soustrait désormais à l’arbitraire des magistrats patriciens. Jusque là, les plébéiens étaient maintenus dans l’ignorance des coutumes juridiques en vigueur. Dorénavant, les débiteurs ne peuvent plus être mis à mort, ni réduit en esclavage. La loi stipule expressément que la mise à mort pour dettes constitue une perversion du droit. L’aîné des enfants n’a plus de droits supérieurs à ses frères et sœurs. La propriété des immeubles (terres et maisons), des esclaves et des animaux domestiques ne peut plus être transférée que selon une procédure formaliste, exigeant la présence de cinq témoins. Tous les autres biens, de même que les services, peuvent être vendus par un simple acte dépourvu de formalisme. Le code traite également des contrats, des hypothèques, du prêt et du fideicommis. La nouvelle législation défend les droits des propriétaires, y compris des plus petits, ce qui donne une nouvelle stabilité au régime. »

Sur le basculement social de la société romaine, Gérard Caillet, dans « Le journal du monde » :

« Reportez-vous en pensée au règne de Septime-Sévère, aux événements qui se sont déroulés entre 193 et 211 (après J.-C.). Ils contiennent la clé de ce qui s’est passé ensuite. C’est Septime-Sévère qui a militarisé l’administration : cette décision supprimait toute séparation entre les autorités civiles et militaires. Etant donné que l’armée, même à cette époque, se recrutait principalement parmi les paysans des régions périphériques de l’Empire, cela signifiait en fait que l’administration tombait non seulement entre les mains des militaires, mais aussi entre celles des barbares. Or, l’Etat romain, c’est au fond la bureaucratie ; si celle-ci se barbarise, cela signifie que l’Etat ne tardera pas à s’affaiblir très rapidement. Quand il a risqué ce geste malheureux, Septime-Sévère avait déjà sur les bras une armée politisée ; c’était l’armée qui était le véritable maître de Rome : la plupart des empereurs ayant été faits, défaits et assassinés par les militaires. Une armée politisée et une bureaucratie militarisée se complètent parfaitement, trop parfaitement. C’est là une combinaison qui représente une monopolisation du pouvoir de l’Etat. La bureaucratie n’est plus alors que l’organe d’exécution des militaires. On assiste à un débordement de l’emploi de la force jusque dans les affaires civiles. L’administration militarisée s’est assignée deux tâches essentielles : recouvrer le maximum d’impôts, et extorquer aux gens le maximum de travail forcé non rémunéré. La réalisation en a été confiée à la police, à une police dirigée par les bureaucrates qui, à leur tour, étaient dirigés par les chefs militaires. Leur arme était la terreur sous toutes ses formes : menace de coups, menace de crucifixion, quand il ne s’agissait pas d’être cousu vivant dans les entrailles d’un animal sauvage fraîchement tué. Après la mort d’Alexandre-Sévère, en 235, la monnaie a connu une rapide dépréciation : les pièces d’or disparurent comme par enchantement, les prix montèrent et le pouvoir d’achat des masses devint très faible ; ces phénomènes s’accompagnèrent d’une spéculation insensée et de stockages effrénés de produits de toutes sortes. Il en résulta une terrible dépression de l’économie. C’est peut-être sous le règne de Gallien que l’on atteignit le fond de l’abîme. La population déclina même dans certaines régions. Les systèmes d’irrigation et de drainage se détériorèrent et la malaria devint de plus en plus commune, ce qui réduisit encore l’étendue des terres cultivées et le chiffre de la population : la main d’œuvre devenait insuffisante pour cultiver convenablement les terres demeurées en exploitation. Il s’ensuivit une régression du commerce : à certains endroits on en revint à pratiquer le troc. On s’efforça de réaliser une autarcie locale ; et certains tentèrent même d’organiser leur maisonnée de telle sorte qu’elle se suffise à elle-même. Voyant leur puissance s’accroître par l’intermédiaire de l’armée, les paysans-soldats s’efforcent de combler le fossé avec les privilégiés en s’attaquant à la fortune des possédants. Mais, en réalité, les vraies victimes sont les classes moyennes aisées des villes. Elles sont réduites à l’impuissance. Les gens très riches se sont arrangés, le plus souvent, pour se concilier les bonnes grâces des pseudo-aristocrates créés par l’armée, qui sont les nouveaux dirigeants et se sont cramponnés. Par une ironie du sort, les paysans n’ont tiré de tout cela aucun bénéfice. A maints égards, leur situation est pire qu’avant, en raison du déclin général de la prospérité. »

Bien avant la Grèce antique, l’Egypte et la Mésopotamie ont connu des réformes sociales et politiques visant à soutenir les couches ou classes intermédiaires, qui avaient été laminées de manière trop dangereuse et qui menaçaient de ne pas soutenir le système face à des révolutions sociales.

Cela a été la raison de grandes réformes menées par les gouvernants, des réformes du nouvel empire égyptien ou encore du code d’Hammourabi en 1726 avant J.-C. :

« Le grand roi Hammourabi, dès la seconde année de son règne, a rassemblé en un seul et même code toutes les lois de la Babylonie ; 300 articles le composent, groupant les décrets qui se rapportent au régime de la propriété, aux relations des personnes entre elles et à la Justice ; désormais celle-ci sera identique dans tout le royaume. Le nouveau code divise la société en trois classes : la Noblesse, les Citoyens libres et les Esclaves. Les Nobles ont évidemment des privilèges spéciaux ; les Citoyens libres peuvent accepter de l’argent en rétribution de leurs travaux, ce qui est absolument interdit aux autres. Les Esclaves représentent la dernière classe, de beaucoup la plus importante en Babylonie. Toutefois ceux-ci peuvent maintenant acheter leur liberté sous certaines conditions, par exemple s’ils épousent des femmes libres, leurs enfants naissent libres automatiquement. La nouvelle législation a également cherché l’appui des femmes en leur donnant le même droit au divorce que les hommes et en rendant leur dot aux femmes divorcées. Dans ce pays dont la principale ressource est l’agriculture, les Lois nouvelles ont régi tout particulièrement cette activité, afin de la protéger, légiférant minutieusement les multiples questions qui touchent à la terre et à l’irrigation, à la propriété et à l’hypothèque, voire à la location des bêtes. Toutes les transactions immobilières doivent être enregistrées devant témoins. »

C’est faute d’avoir ainsi défendu la stabilité par corruption et imprévoyance que les classes possédantes d’Egypte, ainsi que le régime des Pharaons, ont été renversées par la révolution sociale en 2220 avant J.-C., sans être capables de revenir au pouvoir avant de longues décennies :

« Le peuple égyptien s’est révolté contre les abus du régime. Les habitants des campagnes ont abandonné leurs travaux et pris les armes contre les Princes et les Prêtres qui les gouvernent. Tandis que les récoltes pourrissent sur place, la situation est devenue tragique dans Thèbes. La populace armée profane les temples, viole les sépultures, pille les greniers de l’Etat. Elle a même envahi le Palais de Pharaons où les révoltés en colère occupent les sièges des Juges en fuite et palabrent furieusement. Le sang coule dans les rues de la ville où les vêtements blancs des hautes classes sont devenus invisibles ; les Nobles, ceux qui l’ont pu du moins, sont partis en hâte ou se terrent dans des cachettes. Ceux qui n’ont pas pu fuir à temps ont été massacrés, leurs femmes violées et leurs enfants arrachés des bras de leurs mères et souvent tués. Le régime des Pharaons, qui se croyait éternel, a basculé dans le chaos, trop soucieux de ses constructions gigantesques, notamment celles des grandes pyramides gourmandes en forces de travail et en vues humaines. »

Viviane Koenig dans « L’Egypte au temps des pharaons » :

« Vers 2260, à la fin du long règne du pharaon Pépi II, (...), l’autorité royale s’effrite, surtout en Haute Egypte, région si éloignée de la capitale. L’Etat se disloque. Au nord, le peuple s’agite. Une révolution violente, sanglante, implacable éclate. Dépossédés de leurs biens, les riches émigrent ou découvrent la misère. La peur règne partout. Les brigands parcourent la campagne. Les paysans ne cultivent plus. La famine fait des ravages. Les fonctionnaires, débordés, voient leurs bureaux mis à sac. Les artisans abandonnent leurs ateliers. Le palais royal brûle. (...) Même les dieux sont délaissés. (...) Les pauvres possèdent les richesses. (...) Les nobles dames meurent de faim. (...) L’ordre social est bouleversé. L’Ancien Empire devient un souvenir. (...) Le temps est fini où, dans l’ordre et le calme, les paysans obéissaient au scribe surveillant l’engrangement du blé. (...) Pendant plus de deux siècles, Pharaon n’existe plus (...). Les troubles violents qui ont mis fin au vieil empire sont terminés. Ils ont été d’une violence inouïe : une véritable révolution. (...) Vers 2050, Mentouhotep devient le pharaon Mentouhotep 1er. » Elle présente un témoignage écrit : « Je te présente le pays sens dessus dessous. Ce qui se passe ne s’était jamais passé. (...) Quelques hommes sans foi ni loi sont allés jusqu’à déposséder le pays de la royauté, la résidence royale a été ravagée en une heure, celui qui ne pouvait se construire un réduit est propriétaire des murs, celui qui ne pouvait se faire construire une barque est propriétaire des bateaux… » C’est bien une révolution sociale qui a renversé l’ordre. Un changement va apparaître dans le nouvel empire : les grands nobles sont surveillés par le pharaon, les stocks de blé ne peuvent plus être détournés par corruption, les gouverneurs deviennent des fonctionnaires qui répondent de leur vie au cas où les greniers de réserve sont vides, les pauvres accèdent à la vie éternelle et ont droit de traduire leur noble en justice. La classe pauvre est reconnue, la classe riche a perdu de son pouvoir en faveur de l’Etat et la classe moyenne voit son nombre considérablement accru. La réforme de l’Etat sert fondamentalement la classe noble même si elle est dépossédée du pouvoir direct. Et Pharaon doit désormais justifier de sa nécessité, se faire de la propagande politique : des écrits exposent les problèmes de la société et combien Pharaon est indispensable pour les résoudre. L’idéologie dominante est elle aussi modifiée. Pharaon a modifié la religion qui fait mine de se tourner désormais vers le peuple. En achetant quelques formules magiques, n’importe qui peut aller dans l’au-delà. »

Révolutions sociales dans l’Egypte antique

Le but des réformes dans la Grèce antique a été de développer la classe moyenne et d’éviter ainsi les révolutions sociales ou de les affaiblir :

594 av JC

Réforme de Solon (ouverture de la participation à la vie publique pour le petit peuples des hommes libres, mais en refusant la réforme agraire générale demandée par le peuple) pour éviter la révolution sociale

564 av JC

Révolution de Pisistrate qui prend le pouvoir, après plusieurs tentatives avortées, en s’appuyant sur les petits propriétaires des régions montagneuses d’Athènes contre les grands propriétaires résidant à Athènes. Distributions de terres aux petits propriétaires, politique de travaux publics et impôt, la politique de Pisistrate a redonné une base sociale au système.

La « démocratie grecque » est souvent comprise comme un produit particulier de la culture régionale, alors qu’elle n’est autre qu’un produit de la lutte des classes particulièrement exacerbée d’une époque, une réponse politique.

« Au 6e siècle av. J.-C, les cités du [monde grec antique furent confrontées à une grave crise politique, résultant de deux phénomènes concomitants : d’une part l’esclavage pour dette, touchant principalement les paysans non propriétaires terriens, fit croître entre les citoyens l’inégalité politique, la liant à l’inégalité sociale ; et d’autre part le développement de la monnaie et des échanges commerciaux fit émergé les artisans et armateurs qui formèrent une nouvelle classe sociale aisée, revendiquant la fin du monopole des nobles sur la sphère politique. Pour répondre à cette double crise, de nombreuses cités modifièrent radicalement leur organisation politique. À Athènes antique un ensemble de réformes furent prises, ce qui amorça un processus débouchant au 5e siècle av.J.-C. sur l’apparition d’un régime politique inédit : la démocratie. À partir du 7e siècle av. J.-C., la plupart des cités grecques sont confrontées à une crise politique. De plus en plus de paysans sont condamnés à être esclaves pour causes de dettes, les cités se combattent entre elles, et au sein d’une même cité les grandes familles se disputent le pouvoir. A cela s’ajoute une autre évolution : la révolution hoplitique. Au 6e siècle av. J.-C. apparaît la monnaie, en provenance du roi barbare de Lydie, Crésus, qui fut étroitement en contact avec les cités grecques avant sa défaite en 546 face au roi perse Cyrus II. Chaque cité grecque s’est emparée de cette notion pour frapper sa propre monnaie, qui devient un composant de l’identité national. Cette fabuleuse révolution se produit en concordance avec le développement extraordinaire du commerce méditerranéen. Ainsi une nouvelle classe de citoyens aisés, faite de commerçants et d’artisans (potiers), naît. Ces citoyens sont dorénavant suffisamment riches pour s’acheter des équipements d’hoplites : la guerre n’est plus l’apanage de l’aristocratie. Le système aristocratique basé sur la propriété agraire est battu en brèche face aux revendications égalitaires de ces nouveaux citoyens-soldats. On parle de révolution hoplitique. Cette nouvelle configuration des rapports de forces sociales fît émerger notamment deux modèles distincts, et destinés à s’opposer dans le siècle à venir : l’oligarchie militaire spartiate et la démocratie athénienne. Deux modèles résolvant ce problème émergèrent en Grèce au 6e siècle : soit l’arbitrage d’un législateur, chargé, dans une sorte de consensus, de mettre fin à des troubles qui risquent de dégénérer en guerre civile ; soit la tyrannie, qui, dans l’évolution de la Grèce archaïque, apparaît bien souvent comme une solution transitoire aux problèmes de la cité. Avec Solon, le législateur, puis avec les Pisistratides, Athènes fera successivement l’expérience de l’une et de l’autre. »

La crise sociale, les classes dirigeantes vont tenter d’y répondre par quatre grandes tentatives de « réforme politique et sociale » menées par les classes dirigeantes pour résoudre la crise en évitant qu’elle n’emporte tout l’édifice : Dracon en 621 avant J.-C, Solon en 594, Clisthène en 508 avant J.-C et Périclès au milieu du 5e siècle.

« Au 4e siècle av. J.-C., la cité, puissance déchue, est considérablement appauvrie. Le succès populaire de la démocratie (qui est, rappelons-le, à l’origine une invention de politiciens aristocrates pour faire face aux revendications d’une petite bourgeoisie naissante) est critiqué. Les pauvres, de plus en plus impliqués dans l’exercice du pouvoir, sont plus sensibles aux arguments des démagogues. Ainsi la foule des citoyens, sous l’influence de la vindicte populaire, prend des décisions irréfléchies comme la condamnation à mort de l’exemplaire Socrate, le populisme est né. Il n’est donc pas étonnant que la critique intellectuelle de la démocratie apparaissent d’abord, sous une forme particulièrement sévère, chez le principal disciple de Socrate : Platon. Celui-ci hiérarchise dans la République les régimes politiques en plaçant la démocratie juste devant la tyrannie et derrière l’aristocratie, la timocratie, et l’oligarchie. »

Au 6ème siècle av. J.-C., la cité athénienne traverse une crise politique et sociale très grave, due à l’accaparement des terres et des fonctions dirigeantes par les nobles (Eupatrides). « Après cela, il arriva que les nobles et la foule furent en conflit pendant un long temps. En effet, le régime politique était oligarchique en tout ; et, en particulier, les pauvres, leurs femmes et leurs enfants étaient les esclaves des riches. On les appelait « clients » et « sizeniers » (hectémores) : car c’est à condition de ne garder que le sixième de la récolte qu’ils travaillaient sur les domaines des riches. Toute la terre était dans un petit nombre de mains ; et, si les paysans ne payaient pas leur fermage, on pouvait les emmener, eux, leurs femmes et leurs enfants ; car les prêts avaient toutes les personnes pour gages jusqu’à Solon, qui fut le premier chef du parti populaire. Donc, pour la foule, le plus pénible et le plus amer des maux politiques était cet esclavage ; pourtant, elle avait tous autres sujets de mécontentement ; car, pour ainsi dire, elle ne possédait aucun droit. »

Aristote, dans « Constitution d’Athènes », II. (Traduction G. Mathieu et B. Haussoulier)

« Comme la Constitution était ainsi organisée, et que la foule était l’esclave de la minorité, le peuple se révolta contre les nobles. Alors que la lutte était violente et que les deux partis étaient depuis longtemps face à face, ils s’accordèrent pour élire Solon comme arbitre et archonte ; et on lui confia le soin d’établir la constitution, quand il eut fait l’élégie qui commence ainsi :

« Je le sais et, dans ma poitrine, mon cœur est affligé quand je vois assassinée la plus antique terre d’Ionie. »

Aristote, Idem, V, 1 et 2.

« Devenu maître des affaires, Solon affranchit le peuple pour le présent et pour l’avenir par l’interdiction de prêter en prenant les personnes pour gages ; il fit des lois et abolit les dettes tant privées que publiques, par la mesure qu’on appela sisachthie (rejet du fardeau), parce qu’on rejeta alors le fardeau. »

Aristote, Idem, VI, 1.

Le régime féodal d’Occident, lui aussi, s’est fondé sur trois classes principales : noblesse (ayant le privilège des armes et rois dans leurs domaines), hommes libres des villes (marchands, maîtres-artisans, commerçants) et paysans-serfs (attachés à la terre). La décomposition du pouvoir central, loin d’en finir avec les classes sociales, leur donne encore plus d’importance et va permettre, à la longue, l’essor de la bourgeoisie des villes.

Par la suite, ces divisions (exploiteurs, exploités, classe intermédiaire) vont évoluer dans la forme mais resteront sans cesse présentes. Elles ne vont pas disparaître avec l’avènement de la domination bourgeoise. Elles seront la clé des révolutions bourgeoises et, à leur suite, aussi des révolutions prolétariennes. Ces dernières n’ont jamais été pures socialement mais toujours une alliance avec des couches petites-bourgeoises, qu’on retrouve aussi bien dans les révolutions parisiennes de 1848 et 1871 que dans les révolutions russes (1905, février et octobre 1917), les révolutions européennes, chinoise, espagnole et autres…

Marx et Engels ont été amenés à discuter de cette question de la classe intermédiaire, à propos de l’ordre féodal, des révolutions bourgeoises, de l’ordre bourgeois et des révolutions prolétariennes. Ils ont distingué cette question des trois classes, s’opposant sur ce point à tous ceux, comme Lassale, qui ne voyaient qu’une dichotomie, qu’une opposition entre une classe révolutionnaire et une classe réactionnaire. Lénine et Trotsky en ont fait de même. Ils ont estimé que le prolétariat était la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout car la seule remettant en cause la propriété privée des moyens de production, mais ils ont aussi toujours défendu que le prolétariat devait absolument s’adresser à la classe paysanne, y compris sa composante petite-bourgeoise, ne la rejetant pas dans « les classes réactionnaires ». Le sort de la bourgeoisie et du prolétariat, les deux classes principales, dépendait du choix de la paysannerie, soutenant l’une ou l’autre de ces classes historiques, disposant d’une perspective sociale. Ce sont les bourgeois, les réformistes, les sociaux-démocrates, les nationalistes et les staliniens qui opposent deux groupes et non trois : les progressistes et les réactionnaires, ceux qui sont du bon camp et les ennemis. Les marxistes ont toujours distingué dans la société la question d’une classe intermédiaire, entre exploiteurs et exploités. Sans cette couche intermédiaire, aucune société de classe ne peut subsister. A chaque fois que la classe possédante n’est plus capable de préserver une classe médiane, le pouvoir est profondément déstabilisé et la situation devient révolutionnaire (ou contre-révolutionnaire, suivant la force qui l’emporte). Bien des auteurs commettent l’erreur de penser que les situations sont révolutionnaires quand la classe exploiteuse n’en peut plus, se révolte. Ils confondent révolte et révolution. Pour qu’il y ait révolution, il faut que la classe possédante ne puisse plus… maintenir son pouvoir, ait perdu son pilier dans les couches intermédiaires. Ainsi, dans la crise historique que connaît actuellement le capitalisme, le signe avant-coureur de la déstabilisation du pouvoir mondial du capital, c’est la chute de la démocratie bourgeoise, une des expressions de l’alliance entre grande et petite bourgeoisie. Il est à remarquer également que le grand capital envisage tranquillement, au prochain krach, de saisir tous les comptes en banque des particuliers, toutes les épargnes, toutes les assurances-vie, tout le pécule amassé par la petite bourgeoisie. La dérive du monde vers la dictature, le fascisme, le racisme, le terrorisme et la guerre n’est rien d’autre qu’une manière de détourner les colères de la petite bourgeoisie. Le prolétariat aurait spontanément tendance à se désintéresser complètement des problèmes des petits bourgeois, ce qui ne l’empêche pas d’être influencé, par contre, par toutes les illusions petites bourgeoises, en particulier celles sur la démocratie bourgeoise, sur l’Etat bourgeois, sur la sécurité bourgeoise, sur la pérennité du système capitaliste, sur l’idéal individualiste et on en passe. Par contre, si les petits bourgeois sont massivement ruinés par le système, l’intérêt de classe du prolétariat ne consistera pas à se détourner et à se cantonner dans la défense de leurs seules revendications. Les travailleurs ont tout intérêt à introduire un coin, autant qu’ils le peuvent, entre la grande et la petite bourgeoisie. Certains discours affirment que les salariés étant plus nombreux, les professions non salariées seraient moins un problème dans une situation révolutionnaire, au moins dans les pays riches, mais cela est faux. Le poids social et politique de la petite bourgeoisie est considérable et il est indispensable à la grande bourgeoisie. Lui retirer ce pilier, c’est déstabiliser la domination des classes possédantes, dont les petits bourgeois ne sont que les dindons, même s’ils se prennent souvent pour des aigles !

Le programme de Gotha de la social-démocratie allemande :

« L’affranchissement du travail doit être l’œuvre de la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire. »

Critique par Karl Marx de ce programme dans ses « Gloses marginales au programme du Parti ouvrier allemand :

« C’est une citation lassalienne de la plus belle eau « [la classe ouvrière] en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire ». Dans le Manifeste communiste, il est dit : « De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique. » La bourgeoisie est ici considérée comme une classe révolutionnaire, - en tant qu’elle est l’agent de la grande industrie, - vis-à-vis des féodaux et des classes moyennes résolus à maintenir toutes les positions sociales qui sont le produit de modes de production périmés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire. D’autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie parce que, issu lui-même de la grande industrie, il tend à dépouiller la production de son caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à perpétuer. Mais le Manifeste ajoute que « les classes moyennes... sont révolutionnaires... en considération de leur passage imminent au prolétariat ». De ce point de vue, c’est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes, conjointement avec la bourgeoisie, et, par-dessus le marché, des féodaux « une même masse réactionnaire » en face de la classe ouvrière. Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : « Vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu’une seule masse réactionnaire » ? Lassalle savait par cœur le Manifeste communiste, de même que ses fidèles savent les saints écrits dont il est l’auteur. S’il le falsifiait aussi grossièrement, ce n’était que pour farder son alliance avec les adversaires absolutistes et féodaux contre la bourgeoisie. Dans le paragraphe précité, sa maxime est d’ailleurs bien tirée par les cheveux, sans aucun rapport avec la citation défigurée des statuts de l’internationale. Il s’agit donc ici simplement d’une impertinence et, à la vérité, une impertinence qui ne peut-être nullement déplaisante aux yeux de M. Bismarck : une de ces grossièretés à bon compte comme en confectionne le Marat berlinois. »

Karl Marx dans « Le 18 brumaire de Louis Bonaparte » :

« En face de la bourgeoisie coalisée, s’était constituée une coalition entre petits bourgeois et ouvriers, le prétendu Parti social-démocrate. Les petits bourgeois s’étaient vus mal récompensés au lendemain des journées de Juin 1848. Ils voyaient leurs intérêts matériels menacés et les garanties démocratiques, qui devaient leur assurer la satisfaction de ces intérêts, mises en question par la contre-révolution. Aussi se rapprochèrent-ils des ouvriers. D’autre part, leur représentation parlementaire, la Montagne, tenue à l’écart pendant la dictature des républicains bourgeois, avait, pendant la seconde moitié de l’existence de la Constituante, grâce à sa lutte contre Bonaparte et les ministres royalistes, reconquis sa popularité perdue. Elle avait conclu une alliance avec les chefs socialistes. En février 1849, on organisa des banquets de réconciliation. On esquissa un programme commun, on créa des comités électoraux communs, et l’on présenta des candidats communs. On enleva aux revendications sociales du prolétariat leur pointe révolutionnaire, et on leur donna une tournure démocratique. On enleva aux revendications démocratiques de la petite bourgeoisie leur forme purement politique, et on fit ressortir leur pointe socialiste. C’est ainsi que fut créée la social-démocratie. La nouvelle Montagne, qui fut le résultat de cette combinaison, comprenait, à part quelques figurants tirés de la classe ouvrière et quelques sectaires socialistes, les mêmes éléments que l’ancienne Montagne, mais numériquement plus forts. A vrai dire, elle s’était modifiée, au cours du développement, de même que la classe qu’elle représentait. Le caractère propre de la social-démocratie se résumait en ce qu’elle réclamait des institutions républicaines démocratiques comme moyen, non pas de supprimer les deux extrêmes, le capital et le salariat, mais d’atténuer leur antagonisme et de le transformer en harmonie. Quelle que soit la diversité des mesures qu’on puisse proposer pour atteindre ce but, quel que soit le caractère plus ou moins révolutionnaire des conceptions dont il puisse être revêtu, le contenu reste le même. C’est la transformation de la société par voie démocratique, mais c’est une transformation dans le cadre petit-bourgeois. Il ne faudrait pas partager cette conception bornée que la petite bourgeoisie a pour principe de vouloir faire triompher un intérêt égoïste de classe. Elle croit au contraire que les conditions particulières de sa libération sont les conditions générales en dehors desquelles la société moderne ne peut être sauvée et la lutte des classes évitée. Il ne faut pas s’imaginer non plus que les représentants démocrates sont tous des shopkeepers (boutiquiers) ou qu’ils s’enthousiasment pour ces derniers. Ils peuvent, par leur culture et leur situation personnelle, être séparés d’eux par un abîme. Ce qui en fait les représentants de la petite bourgeoisie, c’est que leur cerveau ne peut dépasser les limites que le petit bourgeois ne dépasse pas lui-même dans sa vie, et que, par conséquent, ils sont théoriquement poussés aux mêmes problèmes et aux mêmes solutions auxquelles leur intérêt matériel et leur situation sociale poussent pratiquement les petits bourgeois. Tel est, d’une façon générale, le rapport qui existe entre les représentants politiques et littéraires d’une classe et la classe qu’ils représentent. »

Léon Trotsky, dans « Où va la France » :

« La bourgeoisie a conduit sa société à la faillite. Elle n’est capable d’assurer au peuple ni le pain ni la paix. C’est précisément pourquoi elle ne peut plus désormais supporter l’ordre démocratique. Elle est contrainte d’écraser les ouvriers par la violence physique. Or il est impossible de venir à bout du mécontentement des ouvriers et des paysans au moyen de la seule police ; il est trop souvent impossible de faire marcher l’armée contre le peuple, car elle commence à se décomposer et cela se termine par le passage d’une grande partie des soldats du côté du peuple. C’est pour ces raisons que le grand capital est contraint de constituer des bandes armées spécialisées, dressées à la lutte contre les ouvriers, comme certaines races de chiens contre le gibier. La signification historique du fascisme est qu’il doit écraser la classe ouvrière, détruire ses organisations, étouffer la liberté politique, et cela précisément au moment où les capitalistes sont incapables de continuer à dominer et à diriger par l’intermédiaire du mécanisme démocratique. Son matériel humain, le fascisme le recrute surtout au sein de la petite bourgeoisie. Celle-ci est finalement ruinée par le grand capital et il n’existe pas pour elle d’issue dans la structure sociale actuelle : mais elle n’en connaît pas d’autre. Son mécontentement, sa révolte, son désespoir, les fascistes les détournent du grand capital pour les diriger contre les ouvriers… Ainsi, le grand capital ruine d’abord les classes moyennes puis, à l’aide de ses mercenaires, les démagogues fascistes, il tourne contre le prolétariat la petite bourgeoisie sombrant dans le désespoir. Ce n’est que par de tels procédés de brigand que le régime bourgeois parvient encore à se maintenir Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce qu’il soit renversé par la révolution prolétarienne… Le fascisme ne peut devenir une force de masse qu’en conquérant la petite bourgeoisie… Il ne faut pas en conclure que la classe ouvrière doive tourner le dos à la petite bourgeoisie et la laisser à son malheur. Non, se rapprocher des paysans et des petites gens des villes, les attirer de notre côté, c’est la condition nécessaire du succès de la lutte contre le fascisme, pour ne pas parler de la conquête du pouvoir. Il faut seulement poser correctement le problème. Mais, pour cela, il faut comprendre clairement la nature des "classes moyennes". Rien n’est plus dangereux en politique, surtout dans une période critique, que de répéter des formules générales sans examiner le contenu social qu’elles recouvrent… La société contemporaine se compose de trois classes : la grande bourgeoisie, le prolétariat et les classes moyennes, ou petite bourgeoisie. Les relations entre ces trois classes déterminent en fin de compte la situation politique. Les classes fondamentales sont la grande bourgeoisie et le prolétariat. Seules ces deux classes peuvent avoir une politique indépendante, claire et conséquente. La petite bourgeoisie est caractérisée par sa dépendance économique et son hétérogénéité sociale. Sa couche supérieure touche directement la grande bourgeoisie. Sa couche inférieure se fond avec le prolétariat et tombe même dans le lumpen-prolétariat. Conformément à sa situation économique, la petite bourgeoisie ne peut avoir de politique indépendante. Elle oscille constamment entre les capitalistes et les ouvriers. Sa propre couche supérieure la pousse à droite ; ses couches inférieures, opprimées et exploitées sont capables, dans certaines conditions, de tourner brusquement à gauche… La petite bourgeoisie, incarnée par les masses ruinées des villes et des campagnes, commence à perdre patience. Elle prend une attitude de plus en plus hostile à sa propre couche supérieure : elle se convainc en fait de l’inconsistance et de la perfidie de sa direction politique. Le paysan pauvre, l’artisan, le petit commerçant se convainquent qu’un abîme les sépare de tous ces maires, ces avocats, ces arrivistes politiques… qui, par leur mode de vie et leurs conceptions, sont de grands bourgeois. C’est précisément cette désillusion de la petite bourgeoisie, son impatience et son désespoir que le fascisme exploite. Ses agitateurs stigmatisent et maudissent la démocratie parlementaire qui épaule les carriéristes et les staviskrates, mais ne donne rien aux petits travailleurs. Ces démagogues brandissent le poing contre les banquiers, les gros commerçants, les capitalistes. Ces paroles et ces gestes répondent pleinement aux sentiments des petits propriétaires qui se sentent dans l’impasse. Les fascistes montrent de l’audace, descendent dans la rue, s’attaquent à la police, tentent de chasser le Parlement par la force. Cela en impose au petit bourgeois qui sombrait dans le désespoir… Les réformistes s’imaginent que la petite bourgeoisie est avant tout attachée à la démocratie, et que c’est précisément pourquoi il faudrait s’allier aux partis bourgeois « démocratiques » ! Quelle monstrueuse aberration ! La démocratie n’est qu’une forme politique. La petite bourgeoisie ne se soucie pas de la coquille, mais du fruit. Que la démocratie se révèle impuissante, et au diable la démocratie ! Ainsi raisonne ou réagit chaque petit bourgeois. C’est dans la révolte grandissante des couches inférieures de la petite bourgeoisie contre ses couches supérieures, "instruites", municipales, cantonales, parlementaires, que se trouve la source politique et socialiste principale du fascisme. Il faut y ajouter la haine de la jeunesse intellectuelle, écrasée par la crise, pour les avocats, les professeurs, les députés et les ministres parvenus : les intellectuels petits-bourgeois inférieurs se rebellent eux aussi contre leurs supérieurs. Cela signifie-t-il que le passage de la petite bourgeoisie sur la voie du fascisme soit inéluctable ? Non, une telle conclusion relèverait d’un honteux fatalisme. Ce qui est réellement inéluctable, c’est la fin du réformisme et de tous les groupements politique qui lient leur sort au sien Dans les conditions de la décadence capitaliste, il ne reste plus de place pour un parti de réformes démocratiques et de progrès "pacifique"… Mais cela ne signifie pas du tout que les masses qui suivent le réformisme doivent inévitablement reporter leurs espoirs sur le fascisme. Certes, la partie la plus démoralisée, la plus déclassée et la plus avide de la jeunesse des classes moyennes a déjà fixe son choix dans cette direction. C’est dans ce réservoir que puisent surtout les bandes fascistes. Mais les lourdes masses petites-bourgeoises des villes et des campagnes n’ont pas encore choisi. Elles hésitent devant une grave décision. C’est précisément parce qu’elles hésitent qu’elles continuent encore, mais déjà sans avoir confiance, à voter pour les réformistes. Ces hésitations, cette irrésolution ne dureront pourtant pas des années, mais seulement des mois. Le développement politique va prendre, dans la période qui vient, un rythme fébrile. La petite bourgeoisie ne repoussera la démagogie du fascisme que si elle a foi dans une autre voie. L’autre voie, c’est la révolution prolétarienne. La petite bourgeoisie est économiquement dépendante et politiquement morcelée. C’est pourquoi elle ne peut avoir une politique propre. Elle a besoin d’un "chef" qui lui inspire confiance. Ce chef, individuel ou collectif, individu ou parti, peut lui être donné par l’une ou l’autre des deux classes fondamentales, soit par la grande bourgeoisie, soit par le prolétariat. Le fascisme unit et arme les masses disséminées ; d’une "poussière humaine"-selon notre expression-il fait des détachements de combat. Il donne ainsi à la petite bourgeoisie l’illusion d’être une force indépendante. Elle commence à s’imaginer qu’elle commandera réellement à l’Etat. Rien d’étonnant à ce que ces espoirs et ces illusions lui montent à la tête. Mais la petite bourgeoisie peut aussi trouver son chef dans la personne du prolétariat. Elle l’a trouvé en Russie, partiellement en Espagne. Elle y tendit en Italie, en Allemagne et en Autriche. Malheureusement les partis du prolétariat ne s’y montrèrent pas à la hauteur de leur tâche historique. Pour gagner la petite bourgeoisie, le prolétariat doit conquérir sa confiance. Il faut pour cela qu’il ait lui-même confiance en sa propre force. Il lui faut un programme d’action clair et une détermination à lutter pour le pouvoir par tous les moyens. Soudé par son parti révolutionnaire, pour une lutte décisive et impitoyable, le prolétariat dit aux paysans et aux petites gens des villes : "Je lutte pour le pouvoir. Voici mon programme : je suis prêt à m’entendre avec vous pour en modifier tel ou tel point. Je n’emploierai la force que contre le grand capital et ses laquais ; avec vous, travailleurs, je veux conclure une alliance sur la base d’un programme donné." Un tel langage, le paysan le comprendra. Il suffit qu’il ait confiance dans la capacité du prolétariat de s’emparer du pouvoir. Mais il faut pour cela épurer le Front unique de toute équivoque, de toute indécision, de toutes les phrases creuses : il faut comprendre la situation et se mettre sérieusement sur la voie de la lutte révolutionnaire… Le parti ouvrier ne doit pas s’occuper d’une tentative sans espoir pour sauver le parti des faillis ; il doit au contraire accélérer de toutes ses forces le processus par lequel les masses s’affranchissent de l’emprise réformiste. Plus il mettra dans ce travail de zèle et de hardiesse, plus vite il préparera la véritable alliance de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie. Il faut prendre les classes dans leur mouvement, se régler sur leur tête et non sur leur queue. Malheur à qui reste sur place !... La lutte pour le pouvoir doit partir de l’idée fondamentale que si une opposition contre l’aggravation de la situation des masses dans le cadre du capitalisme est encore possible, aucune amélioration réelle de leur situation n’est concevable sans incursion révolutionnaire dans le droit de propriété capitaliste… Les programmes du fascisme sont fantastiques, mensongers, démagogiques. Mais le fascisme mène une lutte enragée pour le pouvoir. Le socialisme peut lancer le programme le plus savant, sa valeur sera nulle si l’avant-garde du prolétariat ne déploie pas une lutte hardie pour s’emparer de l’Etat. La crise sociale, dans son expression politique, est la crise du pouvoir. Le vieux maître a fait faillite. Il en faut un nouveau. Si le prolétariat révolutionnaire ne s’empare pas du pouvoir, c’est le fascisme qui le prendra, inévitablement ! Un programme de revendications transitoires pour les "classes moyennes", peut naturellement revêtir une grande importance s’il répond, d’une part, à leurs besoins réels, et de l’autre aux exigences de la marche vers le socialisme. Mais, encore une fois, le centre de gravité ne se trouve pas actuellement dans tel ou tel programme particulier. Les classes moyennes ont vu et entendu bien des programmes. Ce qu’il leur faut, c’est la confiance que ce programme sera bien réalisé. Quand le paysan se dira : "Cette fois, il semble bien que le parti ouvrier ne reculera pas", la cause du socialisme sera gagnée. Mais, pour y arriver, il faut d’abord démontrer par des actes que nous sommes fermement prêts à briser sur notre route tous les obstacles… Les forces potentielles de la révolution dépassent de beaucoup les forces du fascisme et, en général, celles de toute la réaction réunie. Les sceptiques qui pensent que tout est perdu doivent être impitoyablement chassés des rangs ouvriers… Bien comprendre la situation et en tirer toutes les conclusions pratiques -hardiment, sans peur, jusqu’au bout- c’est assurer la victoire du socialisme. »

1848, une lutte entre féodaux, bourgeois et petits-bourgeois dans laquelle le prolétariat commence à apparaître

1848-1850, la lutte des classes en France

1871, une lutte entre bourgeoise, petite-bourgeoisie et prolétariat

Trois classes sociales ou la guerre civile

La belle arnaque des « classes moyennes »

La fausse barbe des classes moyennes

Un mouvement de masse des classes moyennes, entièrement décapité par ses chefs

Les petits patrons servent de prétexte à la défense des gros

Les trois états en lutte dans la révolution bourgeoise européenne

Quand la petite bourgeoisie a cessé de croire à son avenir et à son rôle historique propre au sein de la société bourgeoise

Une nouvelle étape de l’offensive du grand capital contre les travailleurs mais aussi contre la petite bourgeoisie

Marx favorable à l’union des prolétaires des villes et de la petite bourgeoisie travailleuse des campagnes

Aujourd’hui, à nouveau, grande bourgeoisie ou prolétariat, qui gagnera la petite bourgeoisie

Entraîner la petite-bourgeoisie par l’élan prolétarien, ce n’est pas céder aux illusions petites-bourgeoises

Les prolétaires mènent un combat qui n’est pas contre les petits artisans, paysans ou pêcheurs ruinés et endettés, mais vise à les gagner

Fascisme ou Révolution : l’enjeu est qui gagnera la petite bourgeoisie ?

« Le fascisme allemand, comme le fascisme italien, s’est hissé au pouvoir sur le dos de la petite bourgeoisie, dont il s’est servi comme d’un bélier contre la classe ouvrière et les institutions de la démocratie. Mais le fascisme au pouvoir n’est rien moins que le gouvernement de la petite bourgeoisie. Au contraire, c’est la dictature la plus impitoyable du capital monopoliste. Mussolini a raison : les classes intermédiaires ne sont pas capables d’une politique indépendante. Dans les périodes de crise, elles sont appelées à poursuivre jusqu’à l’absurde la politique de l’une des deux classes fondamentales. Le fascisme a réussi à les mettre au service du capital. Des mots d’ordre comme l’étatisation des trusts et la suppression des revenus ne provenant pas du travail, ont été immédiatement jetés pardessus bord dès l’arrivée au pouvoir. Au contraire, le particularisme des " terres " allemandes, qui s’appuyait sur les particularités de la petite bourgeoisie, a fait place nette pour le centralisme policier capitaliste. Chaque succès de la politique intérieure et extérieure du national-fascisme marquera inévitablement la poursuite de l’étouffement du petit capital par le grand.

Le programme des illusions petites bourgeoises n’est pas supprimé ; il se détache simplement de la réalité et se transforme en actions rituelles. L’union de toutes les classes se ramène à un demi-symbolisme de service de travail obligatoire et à la confiscation " au profit du peuple " de la fête ouvrière du premier mai. Le maintien de l’alphabet gothique contre l’alphabet latin est une revanche symbolique sur le joug du marché mondial. La dépendance à l’égard des banquiers internationaux, parmi lesquels des juifs, ne diminue pas d’un iota ; en revanche, il est interdit d’égorger les animaux selon le rituel du Talmud. Si l’enfer est pavé de bonnes intentions, les chaussées du Troisième Reich sont couvertes de symboles.

Une fois le programme des illusions petites bourgeoises réduit à une pure et simple mascarade bureaucratique, le national-socialisme s’élève au-dessus de la nation, comme la forme la plus pure de l’impérialisme. L’espoir que le gouvernement de Hitler tombera, si ce n’est aujourd’hui, demain, victime de son inconsistance interne, est tout à fait vain. Un programme était nécessaire aux nazis pour arriver au pouvoir ; mais le pouvoir ne sert absolument pas à Hitler à remplir son programme. C’est le capital monopoliste qui lui fixe ses tâches. La concentration forcée de toutes les forces et moyens du peuple dans l’intérêt de l’impérialisme, qui est la véritable mission historique de la dictature fasciste, implique la préparation de la guerre ; ce but, à son tour, ne tolère aucune résistance intérieure et conduit à une concentration mécanique ultérieure du pouvoir. Il est impossible de réformer le fascisme ou de lui donner son congé. On ne peut que le renverser. L’orbite politique du régime des nazis bute contre l’alternative : la guerre ou la révolution ? »

Léon Trotsky dans « Qu’est-ce que le national-socialisme ? »

In English : Bourgeoisie, Petty Bourgeoisie and Proletariat, By Leon Trotsky

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