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Accueil du site > 02 - Livre Deux : SCIENCES > Evolution ou révolution des espèces ? > L’évolution des espèces avant Darwin

L’évolution des espèces avant Darwin

mercredi 11 octobre 2017, par Robert Paris

Stephen Jay Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie :

« Contrairement à ce que l’on imagine l’évolution fût une croyance très répandue pendant la première partie du 19ème Siècle : on en discutait partout et ouvertement. Beaucoup la refusait, c’est vrai mais la plupart des naturalistes l’admettait ou du moins l’envisageait ».

L’évolution des espèces avant Darwin

Avertissement : nous répondons ici à certains courants de l’évolutionnisme qui affirment que cette pensée serait née avec Darwin et pas avant. Défendre Darwin contre ses ennemis créationnistes et autres amateurs du prétendu « dessein intelligent » est sans doute nécessaire mais sans en faire un créateur de l’évolution ! Nous répondons tout particulièrement à la conférence de l’Université de tous les savoirs de Jean Gayon du 16 janvier 2000, intitulée « La théorie de l’évolution : que signifie « darwinisme » aujourd’hui ? », dans laquelle il déclare pour commencer que :

« L’idée d’une transformation des espèces dans le cours des temps géologiques remonte à la fin du XVIIIe siècle. Le nom de Lamarck est à juste titre souvent mentionné comme une étape capitale dans la maturation de cette idée. Toutefois il n’est guère possible de parler d’une théorie de l’évolution avant Darwin… Il est clair que le sort de la théorie de l’évolution est demeuré associé au nom de Darwin plus qu’à tout autre. »

On ne s’étonnera pas que le même Jean Gayon, dans le même texte, cite Stephen Jay Gould en le cataloguant comme « paléontologiste ouvertement non-darwinien »… Et il rajoute à ces anti-darwiniens supposés Stuart Kauffman comme scientifique qui développerait un discours contre la capacité de la sélection naturelle de modifier graduellement les espèces.

Les « darwiniens » du type de Jean Gayon, qui transforment Darwin en créateur, sont de très mauvais prophètes successeurs du maître !

Pour Gayon, « il y a une réelle continuité entre certains éléments de la pensée évolutionniste de Darwin, et le darwinisme d’hier et d’aujourd’hui. »

Comment pourrait-il y avoir une continuité alors que la théorie de l’évolution a été bousculée inévitablement par des grandes révolutions scientifiques comme les mécanismes de l’hérédité, l’embryologie, la biologie, la génétique, et notamment celle des gènes homéotiques, l’évolution-développement des populations, l’épigénétique, les équilibres ponctués et la théorie hiérarchique de l’évolution, pour ne citer que ceux-là.

Une fois encore, un défenseur de la continuité de pensée rompt en fait avec la source dont il voulait se faire le continuateur et le défenseur inconditionnel…

Voici un exemple de cette thèse erronée

Ici, le fixisme avant Darwin

Là, il y a Darwin et l’après-Darwin, c’est tout

Ici encore, des petites exagérations : « Avant Darwin, la Nature est l’œuvre d’un créateur… »

Ou encore Yvette Conry : « nous pensons qu’aucun évolutionnisme authentique ne s’est établi avant Darwin »

Une conférence de Jean Gayon

« Dans « Creationism and Its Critics in Antiquity » (University of California Press, 2007), l’historien David Sedley a montré que l’Antiquité avait déjà connu de sérieux débats entre ceux qui estimaient que le monde devait être l’œuvre d’un designer et ceux qui imaginaient qu’il s’était assemblé tout seul. » Lire ici

C’est parfaitement faux. Ainsi, Anaximandre de Milet, au VIe siècle avant J.C., croyait que les animaux terrestres provenaient d’une lente évolution qui avait commencé avec les poissons. Selon lui, même les humains provenaient des animaux. Plusieurs Présocratiques, tels Héraclite et Empédocle, prétendaient que l’univers se transforme sans arrêt. Plus tard, Épicure et Lucrèce vont enseigner une doctrine selon laquelle le hasard intervient d’une certaine façon dans le développement de la nature.

Dans le De Natura Rerum, Lucrèce, poète et philosophe latin du Ier siècle avant Jésus-Christ, écrivait : « La terre mérite bien le titre de mère car c’est de la terre que proviennent toutes les créatures. Du reste, même encore de nos jours, on voit sortir de terre de nombreux animaux engendrés par les pluies et le chaleur du soleil » (Livre V, 795-8). « D’elle-même la terre a créé la race humaine et produit pour ainsi dire à date fixée toutes les espèces animales. » (V, 823)

Au quinzième siècle, Léonard de Vinci imagine que des transformations successives de la terre et des êtres vivants expliqueraient la présence de fossiles marins en montagne. Vers 1750, Maupertuis dans un essai sur la formation d’un corps organisé a l’idée de faire dériver toutes les espèces vivantes d’un couple initial.

L’Allemand Johann Wolfgang von Goethe avait proposé dès 1790, dans son Essai sur la métamorphose des plantes (traduit en français en 1837), que les feuilles, fleurs ou cotylédons d’une plante pouvaient être considérés comme la métamorphose d’une même partie. Quelques années plus tard, Jean-Baptiste Monnet de Lamarck avait notamment affirmé que l’habitude produit sur l’organisme des effets qui modifient sa conformation et celle de sa descendance.

Buffon mort en 1788 fût, écrit Jean Dorst, sincèrement convaincu de la réalité de l’évolution ; il fût simplement obligé de dissimuler sa pensée bien en avance sur son époque.

Lire également

Diderot, « Le rêve de d’Alembert » :

« Tout change, tout passe, il n’y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse ; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin ; il n’en a jamais eu d’autre, et n’en aura jamais d’autre. Dans cet immense océan de matière, pas une molécule qui ressemble à une molécule, pas une molécule qui ressemble à elle-même un instant : Rerum novus nascitur ordo , voilà son inscription éternelle... Qui sait si la fermentation et ses produits sont épuisés ? Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes ? Qui sait si ce bipède déformé, qui n’a que quatre pieds de hauteur, qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas l’image d’une espèce qui passe ? Qui sait s’il n’en est pas ainsi de toutes les espèces d’animaux ? Qui sait si tout ne tend pas à se réduire à un grand sédiment inerte et immobile ? Qui sait quelle sera la durée de cette inertie ? Qui sait quelle race nouvelle peut résulter derechef d’un amas aussi grand de points sensibles et vivants ? Pourquoi pas un seul animal ? Qu’était l’éléphant dans son origine ? Peut-être l’animal énorme tel qu’il nous paraît, peut-être un atome, car tous les deux sont également possibles ; ils ne supposent que le mouvement et les propriétés diverses de la matière... L’éléphant, cette masse énorme, organisée, le produit subit de la fermentation ! Pourquoi non ? »

« Lorsque j’ai vu la matière inerte passer à l’état sensible, rien ne doit plus m’étonner… Quelle comparaison d’un petit nombre d’éléments mis en fermentation dans le creux de ma main, et de ce réservoir immense d’éléments divers épars dans les entrailles de la terre, à sa surface, au sein des mers, dans le vague des airs !… Cependant, puisque les mêmes causes subsistent, pourquoi les effets ont-ils cessé ? Pourquoi ne voyons-nous plus le taureau percer la terre de sa corne, appuyer ses pieds contre le sol, et faire effort pour en dégager son corps pesant ? … Laissez passer la race présente des animaux subsistants ; laissez agir le grand sédiment inerte quelques millions de siècles. Peut-être faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu’il n’en est accordé à leur durée. Attendez, et ne vous hâtez pas de prononcer sur le grand travail de nature. Vous avez deux grands phénomènes, le passage de l’état d’inertie à l’état de sensibilité, et les générations spontanées ; qu’ils vous suffisent : tirez-en de justes conséquences, et dans un ordre de choses où il n’y a ni grand ni petit, ni durable, ni passager absolus, garantissez-vous du sophisme de l’éphémère… » Docteur, qu’est-ce que c’est que le sophisme de l’éphémère ? »

Quand Diderot anticipait la notion d’évolution des espèces

La théorie de la descendance avec transformation des êtres vivants de Darwin est tout à fait originale par rapport aux idées de son temps mais pas au sens où il aurait découvert la modification des espèces, ni même au sens où il romprait avec le catastrophisme autant qu’avec le fixisme qui seraient les seules conceptions précédentes. Il rompt avec les conceptions précédentes parce que sa conception est dialectique : c’est la mort qui dirige l’orientation de la vie, c’est le hasard qui donne une direction à la transformation des espèces, c’est le négatif qui agit positivement, c’est l’élimination qui crée de la nouveauté, ce sont les petites transformations qui causent des changements qualitatifs, ce sont les éliminations qui sélectionnent les survivants et modèlent ainsi l’histoire. Darwin fait de la biologie une science historique dans laquelle le milieu et les êtres vivants sont contradictoirement interdépendants et se combattent sans cesse. Il rompt ainsi avec l’idéologie religieuse dominante judéo-chrétienne-musulmane du Bien et du Mal, de la Vie et de la Mort, de Dieu et du Diable, des diamétraux qui s’opposent sans se composer. L’évolution, pour Darwin, ne s’assimile pas au Bien, pas plus que la Mort ne serait le Mal. Dans les religions monothéistes, la mort intervenait comme une punition des méchants et la puissance divine était présentée comme bienveillante et incapable de souhaiter la mort de ses créatures. Une interprétation progressiste des partisans et des successeurs de Darwin a voulu voir dans le continuisme de Darwin une thèse du progrès mais c’est tirer beaucoup la théorie de Darwin. L’intérêt de l’idée de la « lutte pour la vie » de Darwin, c’est que l’histoire découle d’une dynamique où les affrontements ne sont pas un mal inévitable mais le moteur de l’Histoire. C’est en ce sens que Marx et Engels ont considéré que Darwin faisait énormément avancer la conception scientifique du monde : une dialectique des affrontements entre forces contradictoires guidant le changement historique aussi bien dans la matière, dans la vie, dans l’homme que dans la société humaine. La négation est positive ; la destruction de l’ancien est inséparable de la création de nouveauté.

« Les héritiers de Darwin », Marcel Blanc :

« Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le développement de la géologie mit en évidence que la croûte terrestre avait une histoire (érosion des reliefs, volcanisme, dépôt de sédiments…), et que son âge devait être beaucoup plus grand que celui calculé par les théologiens officiels de l’Eglise : ceux-ci avaient admis que la Terre avait été créée environ 4000 ans avant Jésus-Christ. Le grand naturaliste Buffon devait avancer au XVIIIe siècle un chiffre de 168.000 ans. Il était encore loin de 4,6 milliards d’années aujourd’hui admis. Mais son chiffre, près de 50 fois supérieur à celui des théologiens, signifiait que notre planète avait une histoire et qu’elle n’avait pas été créée telle quelle, d’un seul coup, à l’origine des temps. Cette notion préparait le terrain à celle de l’évolution de la vie.

En fait, on est arrivé à cette notion par l’observation des vestiges de cette évolution historique : les fossiles, c’est-à-dire les restes – coquilles, ossements – d’animaux, trouvés dans les strates géologiques. Des coquillages, des traces bien conservées de poissons, etc., avaient été observés dans les roches sédimentaires depuis l’Antiquité. Mais cela avait été considéré comme des fantaisies de la nature (les roches, croyait-on, pouvaient engendrer des formes ressemblant aux êtres vivants). Puis on y vit les restes d’animaux ayant péri lors du Déluge. Cependant, les découvertes de fossiles se multiplièrent au XVIIIe siècle : des mammouths furent trouvés en Sibérie, des mastodontes (sortes d’éléphants archaïques) en Amérique du Nord ; toute une faune de mammifères dans le Bassin parisien, des mosasaures (sortes d’énormes « serpents de mer ») en Hollande… Or, ces espèces animales n’existaient plus ; elles s’étaient éteintes après avoir vécu dans des temps anciens.

De telles constatations ne conduisirent pas immédiatement à la notion d’évolution des espèces au cours des temps. Bien plutôt, elles amenèrent les biologistes au début du XIXe siècle à s’affronter violemment au sujet de deux manières opposées de concevoir l’histoire de la vie sur la planète.

Pour certains, tels le zoologiste français Georges Cuvier (1769-1832), le biologiste suisse émigré aux Etats-Unis Louis Agassiz (1797-1873), le zoologiste britannique Richard Owen (1804-1857), le paléontologiste français Alcide d’Orbigny (1802-1857), il y avait eu non pas une Création, mais une série de créations au cours des temps géologiques, chacune inaugurant une nouvelle faune qui vivait un certain temps puis était anéantie par une « catastrophe » (telle qu’une gigantesque inondation recouvrant les terres).

Même si cette explication ne conïcidait pas exactement avec le récit de la Genèse, elle tenait en tout cas pour certain que les espèces sont fixes, n’évoluent pas et n’engendrent pas de nouvelles espèces.

Pour d’autres biologistes, l’observation des espèces fossiles signifiait que la vie avait évolué à la surface de la Terre. La première théorie de l’évolution des espèces scientifiquement argumentée fut avancée par le grand zoologiste français Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829). De nos jours, cette théorie est généralement présentée avec un brin de commisération pour son auteur, car on insiste lourdement sur le fait qu’elle était malheureusement fondée sur une notion scientifique erronée : l’hérédité des caractères acquis. Par exemple, selon la vision actuellement et couramment donnée du « lamarckisme », l’espèce « girafe » serait née d’une espèce ancestrales de proto-girafe au cou court. Ces animaux, à force de manger des feuillages d’arbres élevés, aurait porgressivement étiré leur cou et auraient transmis ce caractère à leurs rejetons : ceux-ci seraient nés avec un cou déjà plus allongé que celui de leurs parents. Le processus se répétant au fil des générations, l’espèce girafe au long cou aurait finalement été formée.

Or, la transmission des caractères acquis durant l’existence n’a jamais été vérifiée expérimentalement, de sorte qu’elle est considérée à peu près unanimement aujourd’hui comme une notion scientifique erronée.

Mais Lamarck n’est pas du tout l’auteur de cette notion qui avait cours déjà bien avant lui (en fait, dès l’Antiquité) et qui persista après lui, pratiquement jusqu’à la fin du XIXe siècle. Darwin y eut également recours dans l’élaboration de sa théorie de l’évolution, quoique dans une moindre mesure que Lamarck.

Quoi qu’il en soit, l’essentiel de la théorie de l’évolution de Lamarck ne gisait nullement dans cette notion qui, au demeurant, ne concernait que son mécanisme supposé. Cette théorie était d’un autre ordre. Pour bien saisir l’essentiel, il faut comprendre que le zoologiste français a essayé de résoudre un problème philosophique et scientifique particulier que paraissaient poser les découvertes de fossiles à cette époque. Celles-ci prouvaient, comme dit plus haut, que des espèces avaient autrefois peuplé la surface de la Terre et qu’elles n’existaient plus aujourd’hui (par exemple, les mammouths). Or, selon l’une des représentations du monde dominante au XVIIe siècle, la notion d’extinction d’espèces était inadmissible, car elle contredisait les concepts d’omnipotence et de bienveillance de Dieu.

Supposer qu’une espèce créée par lui s’était éteinte sans sa volonté, c’était nier son omnipotence supposer qu’il avait voulu qu’une des espèces qu’il avait créées s’éteignît, c’était nier sa bienveillance. Pour surmonter ce dilemme, Lamarck fit l’hypothèse que les espèces ne s’éteignaient pas mais se transformaient !

Cette idée lui avait été inspirée par l’observation de toute une série d’espèces fossiles de coquillages (comme des moules, par exemple) : les espèces trouvées dans les couches géologiques les plus anciennes étaient de formes très différentes des espèces actuelles, mais leurs formes devenaient progressivement de plus en plus semblables à celles-ci à mesure que l’on remontait dans les couches géologiques les plus récentes.

Autrement dit, selon Lamarck, les espèces changeaient de forme au cours des temps, mais ne disparaissaient pas réellement ; ou encore, les espèces actuelles n’étaient que la continuation d’espèces antérieures qui s’étaient simplement transformées (d’où le nom de transformisme donné à sa théorie de l’évolution).

Lamarck ajoutait que les raisons de cette transformation se trouvaient dans l’adaptation des espèces au milieu. En effet, si celui-ci changeait, les animaux devaient changer pour y faire face, fortifiant tel ou tel organe et transmettant ce nouveau caractère à leurs descendants. La théorie de Lamarck mettait de manière tout à fait logique l’évolution de la vie en correspondance avec l’évolution de la Terre. Au cours de celle-ci, les éléments et les conditions du milieu avaient nécessairement changé : par suite, les espèces animales (et végétales) avaient nécessairement dû elles aussi changer, se transformer.

Une autre idée importante dans la théorie de Lamarck était que les espèces se succédant, il en résultait une gradation des êtres vivants : celle-ci allait des animaux les plus simples (polypes, vers) aux plus complexes (insectes, mollusques) pour culminer par des formes plus « parfaites » : poissons, reptiles, oiseaux, mammifères… l’homme occupant le sommer de la perfection…. Le grand zoologiste français fit l’hypothèse que des espèces, restant encore inconnues, avaient dû exister et qu’elles avaient assuré la transition entre des espèces situées en des points différents de la hiérarchie, comme par exemple entre les mollusques et les poissons. Autrement dit, sa conception de l’évolution des espèces l’amenait en quelque sorte à postuler des chaînons provisoirement manquants, comme le fera ultérieurement Darwin. »

Stephen Jay Gould, dans « La structure de la théorie de l’évolution » :

Chapitre « les germes de la théorie hiérarchique »

« Jean-Baptiste-Pierre-Antoine de Monet, chevalier de Lamarck (1744-1829), appelé plus brièvement et démocratiquement (suite à la révolution française) « citoyen Lamarck », fut nommé en 1793 professeur chargé des animaux « inférieurs » (organismes regroupant les anciennes classes de Linné, Insecta et Vermes, que Lamarck allait plus tard personnellement renommer « invertébrés ») au Muséum d’histoire naturelle qui venait juste d’être fondé.

Ses travaux antérieurs, presque entièrement consacrés à la botanique, ne l’avaient pas préparé à cette nouvelle tâche bien qu’il collectionnât avec passion les coquillages et fit des recherches de conchyliologie depuis longtemps.

Jusqu’en 1797, il avait entretenu l’idée traditionnelle de la fixité des espèces. Mais il devint alors évolutionniste, exprimant d’abord cette nouvelle façon d’envisager l’ensemble des êtres vivants dans sa leçon inaugurale au Muséum pour l’année 1800, puis la développant dans trois grands ouvrages : « Recherches sur l’organisation des corps vivants » en 1802 ; « Philosophie zoologique » en 1809 (le plus célèbre de ses livres) ; et « Histoire naturelle des animaux sans vertèbres », en 1815-1822.

Lamarck présenta sa théorie évolutionniste pour la première fois lors de sa leçon inaugurale prononcée le 21 floréal, an VIII (11 mai 1800), le mois de la floraison, un symbole tristement ironique. Car sa thèse connut le destin opposé, celle du flétrissement, ne rencontrant que dédain et inattention. Tout le monde se représente Lamarck (une représentation qui, pour diverses raisons, a été soigneusement cultivée par ses partisans et par ses ennemis) comme un homme qui vécut en solitaire (un prophète en avance sur son temps aux yeux de certains, un « fou » pour d’autres), sans argent, sans amis, et passa les derniers jours d’une longue et triste vie, atteint de cécité et seulement soutenu par ses filles dévouées.

Cette image d’échec et d’oubli attachée à Lamarck a été entretenue par les deux plus grands naturalistes du XIXe siècle, d’abord par Cuvier, puis, plus tard, par Darwin. Ce dernier n’a dit que peu de choses au sujet de Lamarck, mais ses propos quelque peu railleurs sont présents à l’esprit de tous les évolutionnistes d’aujourd’hui. Cuvier causa un bien plus grand tort à la mémoire de Lamarck… Cuvier attaqua Lamarck pour deux raisons principales. Premièrement, de manière justifiée sur le fond (bien que de façon peu charitable en ce qui concerne la forme), il reprocha à son collègue défunt d’être allé bien au-delà de ce qu’il pouvait affirmer de manière certaine et d’avoir voulu construire, sur le mode spéculatif, de vastes systèmes rendant compte de tout.

Cette critique fait écho au principal désaccord entre Cuvier et Lamarck sur la façon de concevoir la pratique scientifique. Cuvier se voyait lui-même comme « moderne », se fixant seulement pour but d’observer rigoureusement les faits empiriques, sans chercher à expliquer les phénomènes au-delà de ce que permettaient les preuves directes, par opposition au mode spéculatif de vaste ampleur, mais stérile de Lamarck, dans le style l’ancien « esprit de système ». (…)

Après s’être moqué de la méthode générale par laquelle Lamarck édifiait ses systèmes, Cuvier lança son second type d’attaque et mit en pièces, en particulier, le contenu de sa théorie évolutionniste. Il nuisit de façon durable à la mémoire de son ancien collègue en caricaturant l’évolution lamarckienne comme le résultat de la volonté des organismes, leurs désirs se traduisant par le progrès phylétique.

Le style de Cuvier était brillant, mais son analyse a déformé gravement la théorie de Lamarck :

« D’autres besoins, d’autres désirs, produits par les circonstances, amèneront d’autres efforts, qui feront naître d’autres organes… C’est à force de vouloir nager qu’il vient des membranes aux pieds des oiseaux d’eau ; à force d’aller à l’eau, à force de vouloir pas se mouiller, que les jambes s’allongent à ceux du rivage… On comprend que ces principes une fois admis, il ne faut plus que du temps et des circonstances pour que la monade ou le polype finissent par se transformer graduellement et indifféremment en grenouille, en cigogne, en éléphant. » (Cuvier, 1832)

Finalement, en tant que scientifique adepte de la rigueur, il formula un rejet définitif de la théorie évolutionniste de Lamarck : « Un système appuyé sur des pareilles bases peut amuser l’imagination d’un poète : un métaphysicien peut en dériver une autre génération de systèmes ; mais il ne peut soutenir un moment l’examen de quiconque a disséqué une main, un viscère ou seulement une plume. » (Cuvier, 1832)

La caricature dessinée par Cuvier a perduré jusqu’à nos jours, inspirant la pire des images erronées dont on affuble aujourd’hui encore Lamarck, celle d’un vitaliste mystique ayant soutenu que la volonté éthérée des organismes était capable de s’imposer à la causalité physique ordinairement admise en science…

Dans son dernier grand ouvrage, et dans le contexte de sa théorie de l’évolution, Lamarck défendit une conception classique de la causalité mécaniste, tournant en ridicule toute interprétation téléologique. Le finalisme, soutint-il, est une fausse apparence, reflétant une nécessité causale sous-jacente :

« C’est surtout dans les corps vivants, et principalement dans les animaux, qu’on a cru apercevoir un but aux opérations de la nature. Ce but, cependant, n’y est là, comme ailleurs, qu’une simple apparence et non une réalité. En effet, dans chaque organisation particulière de ce corps, un ordre de choses, préparé par les causes qui l’ont graduellement établi, n’a fait qu’amener par des développements progressifs de parties, régis par les circonstances, ce qui nous paraît un but, et ce qui n’est réellement qu’une nécessité. » (Lamarck, 1815) (…)

On ne peut définir d’auteur véritablement initial ou de point d’origine bien précis en ce qui concerne cette conception globale et vaste qu’est l’évolution. Il est légitime de rechercher des précurseurs dans la Grèce antique, bien qu’on ait un peu exagéré ce propos (Osborn, 1894). Mais Lamarck occupe une place toute particulière dans la mesure où il a été le premier à dépasser le stade des notes en bas de page, de commentaires annexes et des théorisations partielles pour formuler une théorie de l’évolution cohérente et globale, autrement dit de proposer « la première grande synthèse de type évolutionniste de la biologie moderne », selon les termes de Corsi (1988)… Les biologistes français et allemands d’aujourd’hui pourraient citer toute une gamme de points de départ à l’évolutionnisme chez les auteurs de leurs pays respectifs : ceux du mouvement de la « Naturphilosophie » en Allemagne (Oken, Meckel ou Goethe lui-même) ou ceux du mouvement des Lumières en France (Buffon, Maupertuis, Diderot et toute une série de personnages appartenant à ce mouvement, largement oubliés aujourd’hui). L’Angleterre pourrait se vanter d’un petit nombre de précurseurs (comme le grand-père de Darwin, Erasmus), mais ne pourrait invoquer de puissants mouvements.

Ironiquement, comme Darwin, Wallace et tous les grands évolutionnistes anglophones du milieu du XIXe siècle l’ont reconnu, Lamarck a été au point de départ de deux grands exposés de la pensée évolutionniste présentés en Angleterre avant 1859 : l’un de ces exposés, comportant la description précise et très développée, bien que négative, du système de Lamarck, figura dans le volume 2 des « Principles of Geology » (1832) de Charles Lyell ; et l’autre fut représenté par le livre publié de façon anonyme, « Vestiges of the Natural History of Creation » (1844). L’auteur de ce dernier ouvrage, qui fit scandale et fut vivement débattu, était l’éditeur écossais Robert Chambers, qui avoua que Lamarck, par l’intermédiaire de Lyell, avait été sa source majeure d’inspiration… Des auteurs, comme Spencer et Chambers sont devenus évolutionnistes après avoir lu cette réfutation de Lamarck par Lyell ; d’autres auteurs encore, comme Wallace et Powell, furent conduits à envisager la possibilité de l’évolution en lisant Chambers. En bref, il est impossible de considérer Lamarck comme un auteur marginal, frappé de l’ostracisme par ses propres contemporains et n’ayant joué aucun rôle important dans le domaine de la théorie de l’évolution, si ce n’est de servir de « tête de Turc » depuis le XIXe siècle. Il nous faut admettre que le lamarckisme, correctement défini, a représenté un système cohérent et novateur dans le contexte de sa propre époque…

Les conceptions de Lamarck ont fourni à Darwin le cadre dans lequel il élabora sa pensée évolutionniste. Dans l’une de ses lettres, peut-être la plus largement citée de toutes, adressées à Hooker en date du 11 janvier 1844, Darwin écrivit : « je suis presque convaincu qye les espèces ne sont pas fixes (c’est comme si j’avouais un meurtre). Le ciel me préserve des conceptions absurdes de Lamarck, telles que « tendances à progresser », « adaptations lentement développées par la volonté des animaux », etc. ! Mais les conclusions auxquelles je suis conduit ne sont pas énormément différentes des siennes, bien que les mécanismes du changement que j’envisage le soient complètement. Je crois que j’ai découvert (un peu présomptueux, n’est-ce pas !) une modalité simple par laquelle les espèces deviennent excessivement bien adaptées à diverses fins. »

Qui était Darwin et quelles étaient ses idées ?

Histoire de la pensée évolutionniste

« Histoire et théorie de la terre », Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon

« Le règne animal » tome I, Georges Cuvier

« Le règne animal » tome II, Georges Cuvier

« Le règne animal » tome III, Georges Cuvier

« Le règne animal » tome IV, Georges Cuvier

« Vénus physique », Pierre-Louis Moreau de Maupertuis

« L’ancienneté de l’homme prouvée par la géologie

« Principes d’Ostéologie comparée », de Richard Owen

Al-Beruni

« Origine des plantes cultivées », Alphonse Pyramus de Candolle

Johann Friedrich Blumenbach (en)

Alcide d’Orbigny

« Report on British Fossiles », Richard Owen (en)

« Philosophie zoologique », Jean-Baptiste de Monnet, chevalier de Lamarck

Lamarck et Darwin

« Lamarck, sa vie et ses œuvres », Charles Martins

« Lamarckiens et Darwiniens », Félix Le Dantec

“Philosophy of Zoology”, John Fleming (en)

« Les plantes carnivores », J.-E. Planchon

“The Origin of Progress of Langage”, Lord Monbodo

Joseph Dalton Hooker

« Flore de Tasmanie », Joseph Dalton Hooker (en)

« Considérations historiques sur les sciences naturelles - la zoologie », Isidore Geoffroy Saint-Hilaire

« Histoire naturelle générale des règnes organiques », Isidore Geoffroy Saint-Hilaire

Johann Wolfgang Goethe et la théorie de l’évolution

« Recherches sur les poissons fossiles », Louis Agassiz

D’Arcy Thompson

Darwin et D’Arcy Thompson

« Forme et croissance », D’Arcy Thompson (en)

“L’histoire des espèces de crocus”, William Herbert (en)

« L’archipel malais », Alfred Russel Wallace (en)

« La vie dans les îles », Alfred Russel Wallace (en)

« La tendance des espèces à former des variétés » Alfred Russel Wallace, un article avec Charles Darwin (en)

« L’Entr’aide, un facteur de l’évolution », Pierre Kropotkine

Kropotkine biologiste

« Évolution et Révolution », Élisée Reclus

La philosophie zoologique avant Darwin

« La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle », Charles Darwin

Evolutionnisme

Darwin et la théorie de l’évolution

Les idées de Darwin

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