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Lire Ernst Glaeser

samedi 2 février 2019, par Robert Paris

Diverses éditions :

Lire Ernst Glaeser, le romancier révolutionnaire

Ecrivain communiste révolutionnaire, capable de raconter de manière saisissante, criante de vérité, toute l’évolution politique et sociale de l’Allemagne de la première guerre mondiale (décrite dans « Classe 1922 ») à la révolution et à la chute du Kaiser (décrite dans « La paix »), à la république de Weimar avec la montée de la contre-révolution fasciste (décrite dans « Le dernier civil »), il a cependant plié, pour retourner en Allemagne, et s’est incliné devant le nazisme, devenant journaliste et écrivain du régime.

Remarquons ici que l’organisation Lutte Ouvrière omet cette suite fort peu brillante et pas du tout communiste de son existence...

« La Paix » d’Ernst Glaeser :

« L’empereur… tu entends… l’empereur a pris la fuite…

Oui, l’empereur, l’empereur a pris la fuite… il a fichu le camp en Hollande…

L’homme raconta que la veille, à midi, un bataillon de réserve qui se trouvait sur le champ de manœuvre avait refusé de s’embarquer. Les troupes avaient emprisonné leurs officiers et déclaré qu’elles faisaient cause commune avec les matelots de Kiel. Après quoi elles s’étaient rendues en colonnes serrées à la salle des fêtes où elles avaient tenu séance et élu un conseil de soldats. Ce conseil avait aussitôt appelé les ouvriers des usines à cesser leur travail et à élire des délégués, afin de pouvoir former, en accord avec la garnison, un conseil d’ouvriers et de soldats. Aussitôt les ouvriers avaient cessé le travail et étaient descendus dans les rues. Le commandant de la place avait envoyé une compagnie de chasseurs à pied contre les ouvriers, mais les chasseurs avaient déclaré qu’ils ne tireraient pas sur leurs frères et s’étaient joints aux travailleurs. Une heure plus tard, c’était la proclamation de la grève générale et le soir même les délégués de toute la garnison et les ouvriers s’étaient rencontrés dans la salle des fêtes et avaient fondé le conseil des ouvriers et des soldats. Tout le pouvoir était désormais entre les mains du conseil ; le gouvernement avait démissionné pendant la nuit, le grand duc s’était enfui dans ses terres. Toutes les garnisons attestaient par télégrammes leur solidarité avec les ouvriers ; les bâtiments de l’état-major et l’arsenal étaient occupés, seul le Marstall, où cinquante aviateurs et élèves-aviateurs s’étaient barricadés, opposait de la résistance. Là-bas on échangeait sans doute encore des coups de feu, mais à part cela, la ville était bien au pouvoir des soldats et du peuple, ainsi que les dépôts de vivres de l’intendance et les banques. Pendant la nuit était arrivée la dépêche annonçant l’abdication de l’empereur ; dès lors tous avaient su qu’ils étaient vainqueurs, que personne n’avait plus besoin d’aller au front, que la guerre était finie et que maintenant ce serait la paix…

L’empereur s’est enfui : les troupes se sont jointes aux ouvriers et demain les petits bourgeois en feront autant. La guerre est terminée, ce qui veut dire que toute notre misère et tous nos soucis vont prendre fin ; du moins, il me le semble, alors pourquoi n’es-tu pas content ? Je ne lui répondis pas, car, il avait raison, je n’étais pas content. Plains-tu l’empereur ou bien est-ce parce que nous ne sommes pas vainqueurs ?

Non, je ne plains nullement l’empereur.

Alors vrai, je ne comprends pas pourquoi tu n’es pas content. Ton paternel va rentrer, maintenant, la nourriture sera plus abondante, tu n’auras pas non plus à souffrir du froid, peut-être même en l’honneur de son retour augmentera-t-on ton argent de poche…

Finies les attaques d’avions, fini de t’inquiéter pour ton père. On va mettre les généraux au rencart, les adjudants auront des emplois civils : finies la fabrication des munitions et l’exploitation des ouvriers ; quant aux pasteurs on leur rivera leur clou s’ils s’avisent encore de dire un mot en faveur de la guerre ; on arrachera aux gendarmes les plaques qu’ils portent sur la poitrine et tu boufferas des patates et de la viande tant que tu voudras. C’est l’émancipation de l’humanité qui commence maintenant que le peuple va prendre en main la direction de ses affaires…

Ce prolétariat qui va édifier une société nouvelle, ces chefs de partis qui ne trahiront pas dans la misère comme les généraux l’ont fait, cette grande masse qui ne se laissera pas berner comme en 1914, ce nouvel Etat qui ne nous ôtera pas notre liberté comme l’ancien, conte le chef, pour demeurer fidèle à certaines traditions de l’histoire universelle, est allé vieillir en Hollande….

Nous étions demeurés, Max et moi, sous la fenêtre ouverte du cabaret. Devant nous défilaient en bon ordre une foule d’ouvriers et de femmes. Ils marchaient, silencieux, suivant une cadence mystérieuse, sans commandement ni guide. Ils n’avaient en tête de cortège qu’un drapeau rouge pour leur indiquer la direction et encore ce drapeau rouge était-il à peine visible dans la brume.

Arrivés devant la mairie, les ouvriers se groupèrent et il se fit un grand silence. Sur la façade, toutes les fenêtres étaient éclairées et derrière les vitres brouillées on voyait des ombres déformées. Parfois arrivaient à bicyclette des soldats armés qui disparaissaient derrière la lourde porte ferrée. Une trentaine d’hommes commandés par un caporal remontèrent la rue et barrèrent la place. Ils portaient des brassards rouges et tenaient leurs fusils sous le bras, comme s’ils eussent été en patrouille. Le silence régnait dans la salle d’auberge…

Il prit la parole :

« Ouvriers, bourgeois et paysans ! J’ai le devoir, comme président du conseil des ouvriers et des soldats, qui a été formé cette nuit dans notre ville, de porter à votre connaissance un fait qui comptera parmi les plus importants de l’histoire. Sa Majesté – Hoffmann se corrigea – Guillaume II est parti pour la Hollande ; le gouvernement impérial a cessé d’exister et à Berlin le conseil des représentants du peuple a pris la direction des affaires. Dans presque toutes les villes du Reich on a constitué, avec des éléments appartenant aux syndicats et aux garnisons, des conseils d’ouvriers et de soldats, afin d’assurer d’abord le maintien de l’ordre qui, au début de périodes aussi agitées et aussi graves que celles que nous traversons, pourrait être sérieusement compromis. D’accord avec les services militaires, nous avons ici aussi pris en mains le pouvoir et nous nous efforcerons d’en user au mieux des intérêts du peuple souverain. Dans cette ville c’est à nous désormais qu’appartiendra le pouvoir exécutif… Avec le concours des délégués du syndicat et de la garnison, nous maintiendrons rigoureusement l’ordre et la paix, afin qu’aux dangers qui, en ces jours de trouble, menacent notre chère population, ne s’ajoute pas celui de l’anarchie qui réduirait à néant tout espoir de salut. Quelle que soit la dureté du sort qui, après ces quatre terribles années vient de nous frapper, nous ne devons pas perdre courage ; au contraire, travaillons sans faiblesse pour que notre patrie, devenue maintenant la République allemande, libre et unie, des ouvriers, des bourgeois et des paysans, sorte victorieuse et avec sont honneur de toutes des épreuves ! »

Vive la République ! s’écria Hoffmann en levant la main.

La foule répondit aussitôt par une acclamation semblable à un roulement de tonnerre, les soldats frappèrent le pavé de la crosse de leurs fusils et avec un ensemble parfait les ouvriers entonnèrent l’Internationale.

Tout à coup, Adalbert König bondit, sa main s’éleva en l’air, arrêtant instantanément les « hoch » et le chant.

Ouvriers, soldats, mes frères ! Les généraux sont renversés, les princes et tous leurs satellites ont pris la fuite, l’empire vient de s’écrouler… qui d’entre vous ignore ce que cela veut dire ?... C’est la paix !...

Ce fut dans l’air épaissi par la brume comme un coup de fouet avec un sifflement.

Camarades ! cria encore une fois Adalbert, voilà le signal de notre Révolution. La guerre sur tous les fronts, vers lesquels on nous poussait comme un troupeau de bêtes, est finie. Maintenant, c’est la lutte des classes par la Révolution qui commence. Nous avons muselé la guerre… mais cela ne suffit pas. Il faut encore que nous prenions à la gorge les fauteurs de la guerre… la société capitaliste. Dans toutes les villes d’Allemagne, à l’heure qu’il est, flambe la Révolution. Les prolétaires se sont armés. Nous entrons dans une nouvelle ère : la dictature du prolétariat. Et c’est seulement après que nos anciens oppresseurs auront mordu la poussière que nous aurons l’ordre et le repos, c’est-à-dire quand nous aurons procédé au grand nettoyage comme le font nos frères de Russie. Les enfants du peuple ont été saignés à blanc pendant des années sur tous les fronts du capitalisme…

Pourquoi une fausse pitié nous empêcherait-elle de voir enfin couler aussi le sang de nos vampires ? Ce n’est que par la violence et la destruction complète de la société capitaliste que la Révolution peut triompher. Ce n’est pas, comme le prétend l’orateur qui m’a précédé, avec des décrets ou des ordonnances qu’on mène un peuple à la Révolution. Déjà s’élèvent des voix pour murmurer le mot paix à vos oreilles et vous faire croire que le but de la Révolution, après la cessation des hostilités, but atteinte grâce à l’union parfaite des ouvriers et des paysans, c’est le rétablissement de la paix. Eh bien ! moi je dis que ceux qui pensent ainsi sont des traîtres à la Révolution. Je dis que ces gens-là trahissent la cause du prolétariat. Je dis qu’ils sont la négation même de l’esprit révolutionnaire.

Camarades, jamais personne ne croira que la fin de la guerre marque aussi la fin de la société capitaliste. Quiconque le pense n’a pas sa place ici. Non, vraiment, ce n’est pas pour ça que dans les tranchées nous avons répandu notre sang et qu’au pays nous avons crevé de faim. Ce n’est pas pour ça que nous mettons fin à une guerre, certes non. Nous ne laisserons pas subsister le système qui lui a donné naissance ; si nous nous sommes exposés aux tirs de barrage de l’ennemi, c’est parce que nous avons eu la ferme conviction que cette guerre serait la dernière : parce que tous, tous, nous nous sommes jurés d’abolir le système dont elle est sortie et de profiter de la première occasion qui s’offrirait à nous. Et cette occasion nous la tenons. Le prolétariat peut s’emparer du pouvoir et écraser pour toujours ses adversaires. Le prolétariat va livrer sa bataille décisive – la dernière – en faveur du socialisme. A cette heure, le prolétariat tient en main le sort de l’humanité.

Adalbert König s’affaissa. Un soldat le reçut dans ses bras. D’en bas montait comme une vague de fond, le cri de « Vive la dictature du prolétariat ! »

Les ouvriers se précipitèrent vers les soldats et se firent donner des carabines. Une troupe pénétra dans l’Hôtel de Ville et s’empara des vieux fusils qu’on conservait au Musée historique depuis les guerres de l’Indépendance. Tout en haut, dans la ville, à main droite, s’écroula la vitrine d’un armurier. Aux acclamations frénétiques de la foule, la troupe des aviateurs de la défense distribua cinq mitrailleuses aux ouvriers… Le conseil des ouvriers et des soldats décide de faire afficher aujourd’hui même la proclamation suivante :

« … Le gouvernement impérial est renversé. Les forces réunies du prolétariat et de l’armée ont mis fin au meurtre des peuples. La Révolution est en marche. Le capitalisme appartient désormais au passé. Le prolétariat en armes se porte garant au prix de son propre sang de la chute définitive de tous les exploiteurs ; chaque journalier recevra un salaire équitable. Le prix des denrées va être baissé immédiatement. La socialisation intégrale commence… Travailleurs, constituez-vous partout en conseils d’ouvriers et de soldats ! Armez-vous ! »...

Nous avions cru à l’empereur… l’empereur s’était enfui.

Nous avions cru à une juste cause, et derrière cette juste cause, il y avait le monde grimaçant des affaires.

Nous avions cru à la bravoure… la bravoure n’avait servi à rien.

Nous avions cru à l’Etat… l’Etat craquait, s’effondrait.

Nous avions cru à la bonté… Mais la bonté était morte.

Nous avions cru à l’essor de la nation… mais la nation s’était transformée en une troupe de mercantis.

Nous avions cru en Dieu… mais il avait gardé le silence.

Plus rien de ce que les journées d’août avait éclairé d’un vif éclat, plus rien de cela n’existait…

Au cours d’une de ces journées, je me rendis à la ville. La route était obstruée par des troupes et des voitures. La pluie tombait à torrents sur le sol argileux, tout imprégné d’huile d’auto. Je me trouvais derrière la première section d’un bataillon bavarois. Les hommes qui marchaient au pas de route, avaient pour la plupart enlevé leurs vestes, malgré la pluie et les avaient suspendues à leurs fusils…

Au milieu de la forêt, sur le seuil d’une maisonnette de garde-barrière, se tenait une jeune fille ; au corsage court et aux hanches larges… La jeune fille faisait des signes en agitant de la main un drapeau. C’était un drapeau rouge fixé au bout d’un simple bâton. Dans sa main gauche, elle avait un bouquet d’asters et, dans ses cheveux, elle avait piqué une fleur blanche…

Soudain j’entendis l’officier qui s’était approché de la jeune fille, s’écrier : « Enlevez-moi ça ! » en désignant le drapeau rouge. La jeune fille se contenta de sourire et lui tendit le bouquet d’asters. Alors l’officier se dressa sur ses étriers ; leva une cravache qu’il décrocha de sa selle et la fit siffler en hurlant, la face cramoisie…

« Soyez les bienvenus dans votre patrie, répondit la jeune fille en brandissant son drapeau, soyez les très bienvenus… »

Au même instant, la cravache fendit l’air et s’abattit sur la jeune fille qui poussa un cri. Elle tomba sur les genoux et le drapeau rouge roula dans la boue.

« Sale drapeau, hurlait l’officier, drapeau des Juifs, drapeau des traîtres… » Il fit pirouetter son chevalet partit au trot vers la tête de la colonne. La jeune fille gisait dans la boue et les fleurs nageaient dans l’eau d’une ornière.

« En avant, pas de route, marche ! » cria l’officier, mais la colonne ne bougea pas. « En avant, marche ! » répéta-t-il d’une voix cassée en s’approchant des troupes. Les hommes ; silencieux, ne bougeaient toujours pas…. « Marche ! » cria-t-il, et, oubliant toute formule de commandement ; « En avant, tas d’idiots ! » Il s’était dressé sur son cheval qui tenta plusieurs fois de se cabrer ; la cravache tournoyait dans l’air ; debout sur ses étriers, il arracha son revolver des fontes et hurla de nouveau : « Pas de route, marche ! »

Au même instant une détonation fit vibrer l’air, un sifflement strident et rapide comme l’éclair traversa le chemin de la forêt ; l’officier eut un sursaut comme s’il eut voulu saisir une balle au bond, sa figure s’empourpra, se congestionna, ses yeux semblèrent lui sortir de la tête, puis, tournant soudain au jaune, il s’abîma avec un grognement, les bras raidis, sur le flanc droit de son cheval, si bien que le bout de ses doigts touchait le ballast gris-bleu de la route…

A ce moment, un homme quitta le troisième rang, ramassa le drapeau d’un geste brusque, l’agita par trois fois dans l’air humide, puis courut au fossé, se fit un porte-voix de la main gauche et cria de toutes ses forces : « Salauds, salauds ! » …

L’homme avait piqué la loque rouge au bout de son fusil et essayait de la faire flotter en la secouant sans arrêt. Les officiers mirent leurs montures au galop et disparurent derrière un viaduc… Les soldats éclatèrent de rire… Trois d’entre eux relevèrent la jeune fille. Elle ne pleurait plus : elle s’était évanouie…. Elle ne s’était placée sur la pas de la porte que parce qu’elle croyait que son homme, porté disparu au front, passerait par ici, et c’est pour cela qu’elle avait mis sa belle robe, dans l’espoir qu’ainsi vêtue, son Georges la reconnaitrait mieux…

Le professeur répond au héros dans « La Paix » de Ernst Glaeser qui ne sait pas où se situer dans la révolution prolétarienne en Allemagne suite à la première guerre mondiale et ainsi il développe la thèse de la fin historique de la petite bourgeoisie :

« Nous sommes entre les classes nous autres. Il en est de nous comme des Juifs qui vivent entre les races ; car – et sa voix se fit plus vibrante – la base dont nous voulions nous servir pour former l’homme moral, c’est la base même de la civilisation bourgeoise, et actuellement cette base est violemment ébranlée. Après cette guerre, où elle s’est donnée elle-même le coup de grâce, la bourgeoisie ne se remettra pas. Notre idéal est anéanti. Car, ce que nous voulions, ce n’était pas détruire la civilisation bourgeoise par haine de la bourgeoisie ; au contraire, nous voulions former l’homme selon les préceptes moraux de cette civilisation, que la bourgeoisie, dans son aveuglement, avait reniés. Une autre classe, à laquelle nous n’appartenons ni par notre éducation ni par notre culture ni par notre conception du monde, dicte maintenant ses lois à l’histoire (le prolétariat). Dans vingt ns ce sera elle qui décidera du sort de l’humanité… Oui, il ya des destinées de classe et rien ne sert de se révolter. L’histoire se soucie peu des goûts de l’individu. Or, nous sommes des individus. Nous sommes condamnés à rester des individus. Le grand courant ne voudra plus de nous…. C’est ainsi que j’ai acquis la certitude que nous, les intellectuels, qui avons appris tant de choses, nous sommes entre les fronts. L’histoire nous a pour ainsi dire vomis ; si elle nous utilise encore, c’est tout au plus comme partisans… Nous sommes savants, mais inutilisables… »

« Le dernier civil » de Ernst Glaeser :

« Il était trois heures de l’après-midi quand les enfants des écoles se réunirent sur la place de l’Hôtel de Ville. En longues colonnes bien ordonnées, fifres et tambours en tête, ils passaient sur les ponts de la vallée et montaient vers l’intérieur de la ville.

Les enfants chantaient. Ils portaient des petits drapeaux de papier, aux couleurs de la République et du Wurtemberg. Les tambours battaient et les fifres sifflaient.

Des guirlandes et des drapeaux tachaient de couleurs vives les jeux de la lumière. Musique, chants et rires de la jeunesse montaient la colline en cortège serré, passaient devant l’église principale, devant les façades rococo, et si, du bastion couronnant la colline, on regardait le pays, il s’étalait dans la maturité fastueuse d’un été comme on en voit rarement.

Les vignobles montaient en terrasses légères. Leur terre avait des lueurs de carmin. Le ruban éternel des champs aux diverses couleurs se nouait sur le pays. Les arbres bougeaient à peine sous le poids de leurs fruits. Amoureusement la lumière se jouait, bleue, sur le fleuve, le ciel était vide de nuages et sans fin.

Les drapeaux se mêlaient aux couleurs mûres du paysage. Ils claquaient sur les tours de garde à la périphérie de la ville, flottaient sur les pavillons au sommet des collines, brillaient sur les berges du fleuve et s’assemblaient sur la prairie, où luisait la tache blanche du stade, en une mouvante forêt.

Des banderoles bruyamment colorées étaient tendues au-dessus des ponts. Des détachements de gymnastes, en tricots clairs, sillonnaient les rues. Des villages environnants accouraient par essaims les sociétés cyclistes, les rayons des roues enveloppées de papier de couleur ; des camions chargés de vin, de bière, de saucisses et de pain frais roulaient vers la prairie où la fête avait lieu, et l’on entendait dans tout cela la musique des orphéons qui approchaient, les chants des enfants, les bourgeois qui s’interpellaient, la ville vivait dans la plénitude colorée de sa force d’Allemagne méridionale et la fête qui s’apprêtait était celle du 11 août de l’an 1927.

Les enfants des écoles avaient atteint l’Hôtel de Ville. Les classes du lycée marchaient en tête, cent vingt garçons en tricots blancs et culottes bleues, costumes stricts, musique stricte. Deux ordres brefs, les files firent un " à gauche " et se trouvèrent alignées en une ligne raide, immobile, face à l’Hôtel de Ville.

Le directeur Holzapfel , accompagné par deux messieurs de son collège, passa en revue le mur de jeunes gens. " Repos ! " Les garçons avancèrent une jambe. " Une belle journée, ce petit vent frais ! " dit le directeur Holzapfel à ses collègues.

" On disait autrefois un temps pour l’Empereur ", dit en riant le professeur Voss.

Holzapfel cligna vers le soleil, se lissa la barbe et alluma un cigare. La place s’emplissait de plus en plus. Le lycée de jeunes filles arrivait. Les habits des fillettes brillaient clair dans le soleil d’août, comme si elles étaient en fleurs.

Les classes des cinq écoles primaires suivirent, en tête une musique avec tambours, fifres, trompettes et une grosse caisse.

Les enfants restèrent longtemps debout. Quatre heures sonnaient à la petite tour de l’Hôtel de Ville, quand soudain, du bastion sur la colline, un appel de trompette retentit, dont la vallée renvoya trois fois l’écho. Les professeurs se précipitèrent à la tête de leurs troupes. Coups de sifflet, battements de mains imposèrent le silence ; des ordres redressèrent les files.

Les baguettes reposaient sur la peau des tambours, prêtes au roulement. Les lèvres serraient l’anche des fifres. Le tonnerre de trois mortiers monta de la vallée et le drapeau de la République fut hissé sur l’Hôtel de Ville.

D’un coup sourd, la grosse caisse se réveilla, les tambours grondèrent en rafales, les fifres retentirent, les cuivres mugirent, les drapeaux claquèrent au-dessus des escouades et aux sons d’une marche le cortège se mit en mouvement.

" Je chasse le cerf dans la forêt sauvage... " Une file d’enfants qui chantaient coula dans les rues ombreuses de la vieille ville.

En bas, la vallée étincelait dans la lumière. Des barques pavoisées traversaient le fleuve. Des fanfares passaient dans les rues. Les mortiers claquaient dans les vignobles et sur la splendeur du pays planaient, tel un nuage clair, les chants de la jeunesse.

" O terre natale, ô Wurtemberg ", pensa le directeur Holzapfel, à la tête de sa première, tout subjugué par le visage de la nature et l’ivresse des couleurs. Et tandis qu’il fermait les yeux et que la pureté de l’air emplissait son cœur de douceur, il chantait, une larme pudique sous la paupière, à voix haute et forte :

Et j’ai pourtant, homme endurci,

Connu, senti l’amour aussi...

Le cortège solennel des enfants avait depuis longtemps atteint la vallée, quand par le portail de l’Hôtel de Ville, suivi du Conseil et de la majorité des conseillers municipaux, le Premier Bourgmestre apparut sur la place.

Prätorius s’arrêta. Ses yeux lourds et fatigués clignaient péniblement dans le soleil. Il respira profondément. Mais son visage resta gris.

" Dr Kalahne ", dit-il, " a-t-on pris toutes dispositions pour que les rues soient libres sur notre passage ? " Le secrétaire, le Dr Kalahne, debout à la gauche du Premier Bourgmestre, s’inclina : " On a pris toutes dispositions, Monsieur le Premier Bourgmestre. Dès que la dernière formation sera entrée dans le stade et s’y sera alignée, on tirera un coup de mortier, pour nous signifier que le passage est libre. "

Le Premier Bourgmestre ne répondit pas. " Quel bon air ", pensait-il, " quelles couleurs ! "

Les conseillers municipaux prirent place dans les autobus. Ils étaient assis sur les banquettes, groupés par fractions politiques. Derrière les voitures s’alignait une demi-centurie de police montée.

Le Premier Bourgmestre, un homme de cinquante-cinq ans, descendant d’une riche famille huguenote, depuis vingt ans au service de la ville, démocrate wurtembergeois, ami de Frédéric Naumann, capitaine de réserve, docteur de trois facultés, hésitait à monter en voiture.

" Attendons le coup de mortier ", dit-il au Dr Kalahne. Le secrétaire s’inclina.

Prätorius fit quelques pas vers la droite. La verdure du jardin de l’Hôtel de Ville s’étendait devant lui. Il passa la porte. Des hêtres pourpres et des peupliers blancs étaient groupés sur le gazon. Au milieu du jardin, un vieux puits à chaîne en grès rouge, depuis longtemps éboulé, était couvert de planches mal dégrossies. Les chemins étaient bordés de buis. Le mur tombait à pic de dix-huit mètres, du côté de la vieille ville. Prätorius regarda la vallée. Les drapeaux flottaient sur le stade. Il respira profondément. Il se sentait mal. Allait-il se récuser ? Son cœur flancherait-il ? Mais là-bas ils attendaient son discours pour l’inauguration du nouveau stade. Son discours...

Prätorius se mit à rire. Il eut peur. " Fumisterie ! ", avait-il dit à haute voix. Mais il était seul.

Dix feuilles d’une écriture serrée, voilà le discours qu’il avait rédigé pour la fête de la Constitution, à l’occasion de l’inauguration du nouveau stade. Ce n’est pas beaucoup, ce n’est pas négligeable non plus, avait pensé Prätorius en relisant son travail ce soir-là. Les phrases étaient bien frappées, dans cet allemand un peu apprêté qu’il aimait. Mais il avait réussi, pensait-il, à dégager pour la jeunesse, devant laquelle il devait parler, l’image de la constitution de telle sorte qu’elle apparut bien comme ce qu’elle était réellement : l’héritage imposant de la liberté bourgeoise. Prätorius connaissait cette jeunesse. Il la voyait grandir dans cet Etat, s’y installer peu à peu avec un esprit étranger, avec ce refus instinctif de ce qui prétendait aujourd’hui être la politique : ce mélange d’indécision, de trafic sordide, et de lâcheté. Et personne ne voyait plus nettement que lui ce que cela signifierait pour cet Etat, s’il perdait la jeunesse. Sans doute, lui non plus ne tenait pas essentiellement à cet Etat. Quatre ans comme député au Parlement, huit ans comme Premier Bourgmestre, ce calvaire de désillusions l’avait guéri. Mais il savait que quelque chose de plus précieux était en jeu. La liberté était en jeu, la base spirituelle et morale de tout un siècle, le rêve de trois générations. Si ce fondement s’effondrait, un monde s’effondrait avec lui, et ce qui suivrait ne vaudrait plus la peine d’être vécu.

Il était longtemps resté dans sa bibliothèque, cette nuit-là, et s’était grisé des grands précurseurs de la liberté bourgeoise, de ceux qui avaient combattu pour l’Humain. Et quand il avait trouvé dans son cher Heine cette phrase du Voyage en Angleterre : " Si jamais - Dieu nous en garde ! - la liberté avait disparu de toute notre terre, un rêveur allemand la redécouvrirait dans ses rêves ", il l’avait rapidement écrite en épigraphe au début de son discours, comme consolation contre l’obscurité qu’il sentait approcher.

Quand il soumit son travail au Conseil municipal - il avait besoin de son approbation parce qu’il parlait au nom de la ville - les premières critiques s’élevèrent. Poliment, les fractions politiques formulèrent leurs exigences. Le centre demanda un passage sur l’école et la famille chrétienne. Les sociaux-démocrates exigèrent une profession de foi formelle en faveur du pacifisme et de la politique sociale. Le Parti des artisans s’éleva en faveur des classes moyennes et contre les grands magasins. Les syndics du Parti populaire demandèrent une condamnation catégorique du mensonge de la responsabilité allemande dans la guerre de 14 et une appréciation élogieuse de l’initiative privée. Cependant lorsque le baron von Iltzenstein, commandant le bataillon de la Reichswehr, lui fit savoir par un intermédiaire qu’il ne pouvait promettre la participation de la musique militaire si l’on ne soulignait fortement l’idée de défense nationale, en condamnant explicitement le pacifisme, Prätorius avait pris son manuscrit, l’avait jeté dans le tiroir de sa table de travail et avait chargé le Dr Kalahne de la rédaction d’un nouveau discours. Prätorius sentait battre son cœur. Il s’était surmené ces dernières semaines. Il aurait dû obéir au médecin et aller faire sa cure à Bad Nauheim. Horrible, ce léger bourdonnement dans les oreilles, ce manque d’air.

Et cette nouvelle attaque, ce matin. Il avait, selon son habitude, pris son petit déjeuner dans la bibliothèque, avec Max, qui était à la maison pour les vacances de fin de semestre. Jamais Prätorius n’avait tenté d’exercer une influence décisive sur les opinions de ses enfants. C’était contraire à ses principes. Mais cette fois-ci, il n’avait pu se retenir de lire à son Max un article de la Frankfurter Zeitung, son journal favori, qu’il aimait par-dessus tout. Dans cet allemand digne et soigné, qui, Dieu du ciel, était devenu si rare dans le pays, on y entreprenait une étude de la responsabilité démocratique, sans aucune exagération, aucune afféterie de littérateur, basée sur une éthique qui rappelait la plus belle époque de la bourgeoisie. On y lisait que la vraie démocratie exigeait des hommes à l’esprit bien formé, d’une grande tenue intellectuelle, des hommes d’une haute moralité, d’une conduite exemplaire, et que la liberté ne pouvait être conquise que par la discipline de soi-même, la maîtrise de soi. Seul un peuple à l’éducation élevée était mûr pour la démocratie, et capable de se diriger lui-même. Voilà pourquoi tout le travail devait se concentrer sur l’éducation, il fallait dire à l’homme dès sa prime jeunesse : ton exemple est valable pour tous. C’est ainsi seulement que de l’obscurité des instincts, des entraves de l’égoïsme, de l’orgueil et de la violence naissait la vraie liberté.

Empoigné par les mots qui lui étaient familiers depuis la maison paternelle, depuis l’école, le vieux avait lu, et l’éclat d’une rougeur attardée avait passé sur ses joues, lorsque le jeune Prätorius se leva. Il alla vers son père en souriant, lui caressa les cheveux contre toute habitude et lui dit presque tendrement : " Mais, papa, tout ceci est aujourd’hui dépassé. "

Le vieux le vit encore quitter la chambre, puis un tremblement le saisit, qui le tint captif plusieurs minutes.

Prätorius regarda longuement le paysage. En bas, sur la prairie, se massaient les carrés blancs des enfants. Ils l’attendaient. Mais qu’avait-il à leur dire ? Un mortier claqua. Le Dr Kalahne apparut au portillon du jardin. " C’est bon ", dit Prätorius. En montant dans l’auto, il eut une sensation de vertige.

Quand les voitures de ces messieurs entrèrent dans le stade, les enfants chantèrent :

Je t’ai abandonné,

Mon cœur et ma vie,

O Pays bien-aimé,

Ma chère patrie...

La tribune du nouveau stade regorgeait d’invités officiels. Prätorius prit place à côté de l’estrade réservée à l’orateur. " Un verre d’eau ", dit-il à Kalahne, à voix basse. On le lui apporta.

Les gymnastes défilaient en chantant dans l’ovale du stade, sous les applaudissements rythmés de la foule. Prätorius sentit de la sueur à son front. Il avait le manuscrit dans les mains. Ce bourdonnement dans les oreilles ! Est-ce le vent ? Il fait plus froid. Un peu plus sombre aussi. La musique vient de loin. Je me coucherai tôt ce soir. Et demain je prendrai huit jours de congé.

Qui parle ? Ah oui, c’est Holzapfel du lycée. Un brave homme. Que dit-il ? " La jeunesse est notre avenir. " Très original, Monsieur le Directeur. Et maintenant ? Carpe diem. Oui, carpe diem - jouis de l’heure fugitive. L’avons-nous fait ? Non ! voulut crier Prätorius, quand le hourra retentit. Prätorius baissa la tête. Crise cardiaque ? pensa-t-il. Hourra ! Hourra ! Musique.

Prätorius se réveilla. Tout était de nouveau tout près de lui. Je suis malade, dit-il. Le Dr Kalahne se leva. Prätorius était debout devant son pupitre. Toute la tribune se leva. A côté de lui cet imbécile de Kalahne. Les hommes deviennent toujours plus méchants. Quel profit tire-t-on d’avoir voulu les aider ? Dépassé, Max, tu as dit dépassé ? Peut-être, peut-être, mais c’est mieux ainsi.

Qu’est-ce qu’ils jouent là ? Je la connais pourtant, cette marche. Bien sûr, 1914, c’était beau. Beaucoup de drapeaux. Fini ! Qu’est-ce que ce papier ? Ah oui, le discours. Kalahne, un verre d’eau. Et la musique se tait. Ils me regardent tous. Mais je parle déjà ! Mais bien entendu, c’est bien moi. N’est-ce pas ? C’est bien moi, celui qui parle. Et là-bas le pasteur de la ville. Et le Iltzenstein à côté de lui. Et voilà le stade. Comment ferai-je pour sortir ça du budget ? Qu’est-ce que je viens de dire ? Ah, c’est écrit là. Notre peuple est pacifique, mais viril. La honte du traité de Versailles ne nous atteint pas. Qu’est-ce qu’il vient faire au juste dans ce stade, le traité de Versailles ? Mais Kalahne doit le savoir. La famille chrétienne, les vertus éternelles..., ça, c’était pour le centre. Mais jamais notre peuple n’aurait mené à bien tout cela sans sa saine classe moyenne et la splendide initiative privée de ses entrepreneurs. Arrière la lâche soumission, arrière l’esprit de servitude... J’inaugure donc ce stade au nom de nos concitoyens, je le prends sous ma garde pour le bien de la jeunesse, l’honneur de notre ville, la force et la gloire de la patrie. Et je prie toute l’assistance, ces messieurs du Conseil municipal, de l’Eglise, de l’Armée, tous les citoyens solennellement réunis ici et particulièrement notre jeunesse de s’écrier avec moi : Que notre patrie, bien-aimée vive, vive, vive !

L’écho répéta : vive, vive, vive ! Prätorius se retint au pupitre, les mains crispées. Des ombres volaient en lambeaux devant ses yeux. Il entendit l’hymne national, très loin. Quand l’hymne fut fini, il descendit de la tribune. Kalahne marchait à côté de lui. Il vit les visages. Il atteignit la voiture, souriant poliment. " A la maison ", chuchota-t-il. Il tomba sur les coussins et comme les enfants, contents de la fin rapide de la cérémonie, couraient dans le stade vers les jeux et les concours, Prätorius se redressa, avec un gargouillement sourd, roula rapidement les yeux et tomba, la tête en avant, sur la traverse qui séparait le coupé et le siège du chauffeur.

" Monsieur le Premier Bourgmestre ", cria le Dr Kalahne, " voyons, Monsieur le Premier Bourgmestre. "

Mais Prätorius ne répondit plus.

Lorsque la nouvelle de la mort du Premier Bourgmestre arriva au stade, la fête fut aussitôt arrêtée. Les drapeaux de la ville furent mis en berne. Les orphéons jouèrent en sourdine la chanson du Bon Camarade. Les enfants rentrèrent silencieux, sous les roulements sourds des tambours. L’heure de fermeture des établissements publics fut fixée à dix heures.

Dans le compte rendu des journaux du matin, on lisait comme cause de cette mort subite : " Crise cardiaque, provoquée par l’émotion à l’occasion d’une cérémonie. "

Les conseillers municipaux se réunirent le soir même en séance extraordinaire. Ils écoutèrent debout l’éloge funèbre, prononcé par le conseiller Schrader. Ils votèrent à l’unanimité l’enterrement officiel aux frais de la ville.

Le cercueil resta deux jours dans le hall de l’Hôtel de Ville. Drapé des couleurs de la République. Le troisième jour, ils le mirent dans la fosse. Et quand la terre tomba, les enfants chantèrent :

" Prends-moi les mains, Seigneur - Et conduis-moi - Jusqu’à ma mort bienheureuse - Et dans l’éternité. "

Alors les tireurs avancèrent jusqu’à la tombe. La salve roula. L’écho dans la vallée répondit trois fois. »

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