English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 11- Livre Onze : FEMMES - CONTRE L’OPPRESSION > La famille, une institution de la société de classe

La famille, une institution de la société de classe

jeudi 9 août 2018, par Robert Paris

La famille, une institution de la société de classe

« Est-ce que c’est une vie

De vivre comme on vit

Pourquoi faire

Cette vie d’enfer

Pourquoi se laisser faire

Non ce n’est pas une vie

De vivre comme nous vivons

Et cette vie, cette vie d’enfer,

C’est nous qui la changerons. »

Jacques Prévert, « Vie de famille »

« Le mariage est la base de la famille, et la famille est la base de l’État. Quiconque s’attaque au mariage s’attaque à la société et à l’État et les détruit tous deux ». Voilà ce que disent les défenseurs de l’ « ordre » actuel. Le mariage est assurément la base du développement social. Il s’agit seulement de savoir quel mariage est le plus moral, c’est-à-dire quel est celui qui répond le mieux aux fins du développement et de l’existence de l’humanité ; est-ce, avec ses nombreuses ramifications, le mariage forcé, basé sur la propriété bourgeoise et qui manque son but le plus souvent, c’est-à-dire une institution sociale qui reste lettre morte pour des millions d’êtres ; est-ce, au contraire, le mariage libre et sans obstacles, ayant pour base le choix de l’amour, tel que la société socialisée peut seule le rendre entièrement possible ?

John Stuart Mill, que personne ne peut avoir l’idée de prendre pour un communiste, va jusqu’à s’exprimer ainsi sur le mariage tel qu’il existe de nos jours : « le mariage est la seule véritable servitude que la loi reconnaisse ».

D’après la doctrine de Kant, l’homme et la femme ne forment que réunis l’être humain complet. Le sain développement de l’espèce humaine repose sur l’union normale des sexes. Exercer d’une façon naturelle l’instinct sexuel est nécessaire pour assurer le bon développement, physique et moral, de l’homme comme de la femme. Mais comme l’être humain est, non pas un animal, mais un être humain, il ne lui faut pas seulement, pour contenter son énergique et impétueux instinct, la satisfaction physique, il réclame en outre l’affinité intellectuelle et l’accord moral avec l’être auquel il s’unit. Si cet accord n’existe pas, alors l’union sexuelle s’accomplit d’une façon purement mécanique, et passe à bon droit pour immorale. Elle ne satisfait pas les nobles exigences de celui qui, dans la sympathie réciproque et personnelle de deux êtres, envisage l’ennoblissement moral de relations qui ne reposent que sur des lois purement physiques. Celui qui se place à un point de vue plus élevé demande que la force d’attraction réciproque des deux sexes se continue encore au-delà de la consommation de l’acte charnel, et qu’elle étende aussi tout ce que son action a de noble sur l’enfant qui naît de l’union réciproquement consentie de deux êtres.

Sous toutes les formes sociales, c’est donc le fait d’avoir en vue leur descendance et les devoirs que celle-ci leur impose qui rend durable la liaison intime de deux êtres humains. Tout couple qui veut en venir à l’union sexuelle doit se demander si ses qualités physiques et morales réciproques sont propres à cette union. La réponse, librement donnée, est-elle affirmative ? deux conditions sont encore nécessaires. Il faut d’abord écarter tout intérêt étranger à la véritable fin de l’union, qui est de satisfaire l’instinct naturel et d’assurer sa propre reproduction et celle de sa race ; il faut en outre avoir une certaine dose de raison qui maîtrise les aveuglements de la passion. Comme ces deux conditions font défaut, la plupart du temps, dans notre société actuelle, il en résulte que fréquemment le mariage d’aujourd’hui est détourné de son véritable but et qu’il ne peut, par suite, être considéré ni comme « sacré », ni comme « moral »….

Les occasions de se livrer à la débauche se multiplient en raison directe de la proportion dans laquelle les hommes, volontairement ou non voués au célibat, cherchent à satisfaire leur instinct naturel dans la bestialité. Les gros bénéfices que donnent toutes les entreprises basées sur l’immoralité, déterminent nombre de gens d’affaires peu scrupuleux à attirer et retenir la clientèle par l’emploi de tous les raffinements possibles. Il est tenu compte, suivant le rang et la situation du client, de toutes ses exigences ; on tire parti de toutes les ressources d’exécution, de tous les artifices matériels. Si certaines de ces « maisons publiques » de nos grandes villes pouvaient raconter leurs secrets, on verrait que leurs pensionnaires, bien que pour la plupart de basse extraction, sans instruction ni éducation, sachant souvent à peine signer leur nom, mais d’autant plus brillamment dotées d’appas physiques, ont les relations les plus intimes avec des sommités sociales, avec des hommes de haute intelligence et d’éducation raffinée. On verrait entrer et sortir ministres, militaires haut gradés, conseillers intimes, députés, magistrats, etc., mêlés aux représentants des aristocraties de la naissance, de la finance, du commerce et de l’industrie. On y trouverait des hommes qui, pendant le jour et dans la société, se posent sérieusement et pleins de dignité en « représentants et gardiens de l’ordre, de la morale, du mariage et de la famille », et sont placés à la tète d’établissements de bienfaisance chrétienne et de sociétés pour la « répression de la prostitution ». Notre société bourgeoise ressemble à une société de carnaval où l’un cherche à tromper, à mystifier l’autre, où chacun se drape avec dignité dans son costume officiel pour pouvoir ensuite, dans l’intimité, se livrer avec d’autant moins de frein à ses caprices et à ses passions. Et avec cela, à l’extérieur, tout respire la morale, la religion, les bonnes mœurs. »

Bebel dans « La femme et le socialisme »

« L’abolition de la famille ! Même les plus radicaux s’indignent de cet infâme dessein des communistes. Sur quelle base repose la famille bourgeoise d’à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n’existe que pour la bourgeoisie ; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique. La famille bourgeoise s’évanouit naturellement avec l’évanouissement de son corollaire, et l’une et l’autre disparaissent avec la disparition du capital. Nous reprochez-vous de vouloir abolir l’exploitation des enfants par leurs parents ? Ce crime-là, nous l’avouons. Mais nous brisons, dites-vous, les liens les plus intimes, en substituant à l’éducation par la famille l’éducation par la société. Et votre éducation à vous, n’est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l’immixtion directe ou non de la société, par l’école, etc. ? Les communistes n’inventent pas l’action de la société sur l’éducation ; ils en changent seulement le caractère et arrachent l’éducation à l’influence de la classe dominante. Les déclamations bourgeoises sur la famille et l’éducation, sur les doux liens qui unissent l’enfant à ses parents deviennent de plus en plus écoeurantes, à mesure que la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire et transforme les enfants en simples articles de commerce, en simples instruments de travail. Mais la bourgeoisie tout entière de s’écrier en choeur : Vous autres, communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes ! Pour le bourgeois, sa femme n’est autre chose qu’un instrument de production. Il entend dire que les instruments de production doivent être exploités en commun et il conclut naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le sort commun de la socialisation. Il ne soupçonne pas qu’il s’agit précisément d’arracher la femme à son rôle actuel de simple instrument de production. Rien de plus grotesque, d’ailleurs, que l’horreur ultra-morale qu’inspire à nos bourgeois la prétendue communauté officielle des femmes que professeraient les communistes. Les communistes n’ont pas besoin d’introduire la communauté des femmes ; elle a presque toujours existé. Nos bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement. Le mariage bourgeois est, en réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les communistes de vouloir mettre à la place d’une communauté des femmes hypocritement dissimulée une communauté franche et officielle. Il est évident, du reste, qu’avec l’abolition du régime de production actuel, disparaîtra la communauté des femmes qui en découle, c’est-à-dire la prostitution officielle et non officielle. »

Karl Marx, Le Manifeste communiste

« Le renversement du droit maternel fut la grande défaite historique du sexe féminin. Même à la maison, ce fut l’homme qui prit en main le gouvernail ; la femme fut dégradée, asservie, elle devint esclave du plaisir de l’homme et simple instrument de reproduction. Cette condition avilie de la femme, telle qu’elle apparaît notamment chez les Grecs de l’époque héroïque, et plus encore de l’époque classique, on la farde graduellement, on la pare de faux semblants, on la revêt parfois de formes adoucies ; mais elle n’est point du tout supprimée. »

"L’origine de la famille" d’Engels.

Trotsky a écrit : « Sans aucun doute, l’oppression sexuelle est un moyen important d’asservissement de l’homme. Tant que il y a oppression, il ne peut y avoir de véritable liberté. La famille, en tant qu’institution bourgeoise, est complètement dépassée. Nous devons parler davantage de cet instrument... »

Lénine répond : « ... Et non seulement la famille. Toutes les interdictions pesant sur la sexualité doivent être supprimées... Nous pouvons apprendre des suffragettes : même l’interdiction de l’amour homosexuel doit être supprimée. »

cité par W. Reich, dans son ouvrage "La révolution sexuelle"

"L’homme et la femme peuvent être équivalents devant l’Absolu : ils ne sont point égaux, ils ne peuvent pas l’être, ni dans la famille, ni dans la cité." Proudhon, défenseur de « la famille » et ennemi des femmes

« De la justice dans la révolution et dans l’Eglise », Pierre Joseph Proudhon

Dans sa présentation de cet ouvrage, Proudhon écrivait au prince Napoléon comme l’explication d’un principe nouveau : “ l’incarnation dans une famille élue du droit humain ou de la pensée rationnelle de la Révolution ”.

Proudhon écrivait encore :

« J’ai démontré, par d’illustres exemples, que la femme qui s’éloigne de son sexe, non seulement perd les grâces que la nature lui a données, sans acquérir les nôtres, mais retombe à l’état de femelle, bavarde, impudique, paresseuse, sale, perfide, agent de débauche, empoisonneuse publique, une Locuste, une peste pour sa famille et la société. »

Proudhon, « La pornocratie, ou Les femmes dans les temps modernes », 1875

« Aujourd’hui encore il ne manque pas d’hommes qui préfèrent la société d’une belle pécheresse à celle de leur femme légitime et qui n’en comptent pas moins parmi les « soutiens de l’État », les « piliers de l’ordre », qui ont à veiller sur la « sainteté du mariage et de la famille ». »

Bebel, dans « La femme et le socialisme »

« Jusqu’en 1860 environ, il ne saurait être question d’une histoire de la famille. Dans ce domaine, la science historique était encore totalement sous l’influence du Pentateuque. La forme patriarcale de la famille, qui s’y trouve décrite avec plus de détails que partout ailleurs, n’était pas seulement admise comme la plus ancienne, mais, - déduction faite de la polygamie, - on l’identifiait avec la famille bourgeoise actuelle, si bien qu’à proprement parler la famille n’avait absolument pas subi d’évolution historique ; on concédait tout au plus que dans les temps primitifs pouvait avoir existé une période de rapports sexuels exempts de toute règle. A vrai dire, on connaissait, à part la monogamie, la polygamie orientale et la polyandrie indo-thibétaine ; mais ces trois formes ne pouvaient être rangées dans un ordre de succession historique et figuraient sans aucun lien les unes à côté des autres. Que, chez certains peuples de l’histoire ancienne aussi bien que chez certains sauvages de l’époque actuelle, la descendance se comptât non par le père, mais par la mère, autrement dit que la lignée féminine fût seule considérée comme légitime ; que le mariage, chez un grand nombre de peuples actuels, soit interdit à l’intérieur de certains groupes assez vastes qu’on n’avait pas alors étudiés de plus près, et que cette coutume se retrouve dans toutes les parties du monde, - tous ces faits étaient certes connus, et l’on en recueillait des exemples toujours plus nombreux. Mais on ne savait Pas en tirer Parti, et même dans le livre de E. B. Tylor : Researches into the Early History of Mankind, etc., etc. (1865), ils ne figurent encore qu’à titre de « coutumes bizarres », à côté de l’interdiction en vigueur chez quelques sauvages de toucher le bois en train de brûler avec un instrument de fer, et autres calembredaines religieuses de même espèce.

L’histoire de la famille date de 1861, de la parution du Droit maternel de Bachofen. L’auteur y énonce les affirmations suivantes : 1º L’humanité a d’abord vécu dans des rapports sexuels dépourvus de toute règle, qu’il désigne par le terme malencontreux d’hétaïrisme ; 2º Comme de tels rapports excluent toute paternité certaine, la filiation ne pouvait être comptée qu’en ligne féminine - selon le droit maternel -, ce qui lut originairement le cas chez tous les peuples de l’antiquité ; 3º, En conséquence, on accordait aux femmes, en tant que mères, seuls parents certains de la jeune génération, un haut degré de respect et de prestige qui, selon la conception de Bachofen, alla jusqu’à la parfaite gynécocratie ; 4º Le passage au mariage conjugal, où la lemme n’appartenait qu’à un seul homme, comportait la violation d’un antique commandement religieux (autrement dit, en fait, une violation du droit traditionnel des autres hommes à la même lemme), violation qui devait être expiée, ou dont la tolérance devait être achetée Par la lemme en se donnant à d’autres pour un temps limité.

Bachofen trouve les preuves de ces assertions dans d’innombrables passages de la littérature classique de l’Antiquité, rassemblés avec le plus grand zèle. D’après lui, le passage de l’ « hétaïrisme » à la monogamie et du droit maternel au droit paternel s’accomplit, en particulier chez les Grecs, par suite d’une évolution des idées religieuses, de l’implantation de dieux nouveaux représentant la conception nouvelle dans le groupe traditionnel des dieux représentant la conception ancienne, si bien que celle-ci est de plus en plus repoussée à l’arrière-plan par celle-là. Ce n’est donc pas le développement des conditions d’existence effectives des hommes, mais le reflet religieux de ces conditions d’existence dans les cerveaux de ces mêmes êtres humains qui a produit, d’après Bachofen, les changements historiques dans la position sociale réciproque de l’homme et de la lemme. En conséquence, Bachofen présente L’Orestie d’Eschyle comme la description dramatique de la lutte entre le droit maternel déclinant et le droit Paternel naissant et victorieux à l’époque héroïque. Pour l’amour de son amant Egisthe, Clytemnestre a tué soit époux Agamemnon revenant de la guerre de Troie ; mais Oreste, le fils qu’elle a d’Agamemnon, venge le meurtre de son père en tuant sa propre mère. C’est pourquoi il est poursuivi par les Érinnyes, protectrices démoniaques du droit maternel, selon lequel le matricide est le plus grave, le Plus inexpiable des crimes. Mais Apollon qui, par son oracle, a incité Oreste à cet acte, et Athénê, qui est appelée comme juge, - les deux divinités qui représentent ici l’ordre nouveau, l’ordre du droit paternel, - le protègent ; Athénê entend les deux parties. Toute la controverse se résume brièvement dans le débat qui met aux Prises Oreste et les Érinnyes. Oreste fait valoir que Clytemnestre a commis un double forfait : elle a tué son propre époux et, du même coup, elle a tué son père à lui. Pourquoi donc est-ce lui que les Erinnyes poursuivent, et non pas Clytemnestre qui, elle, est beaucoup plus coupable ? La réponse est concluante :

« L’homme qu’elle a tué, elle ne lui était pas unie par les liens du sang. »

Le meurtre d’un homme à qui l’on n’est pas uni par les liens du sang, et même s’il est l’époux de la meurtrière, peut être expié, il ne regarde pas les Erinnyes ; leur fonction consiste seulement à Poursuivre le meurtre entre consanguins, et, selon le droit maternel, le meurtre le plus grave et le plus inexpiable, c’est le meurtre d’une mère. Apollon prend alors la défense d’Oreste ; Athénê fait voter les Aréopagites, - les échevins athéniens ; les voix sont en nombre égal pour l’acquittement et pour la condamnation ; en qualité de présidente, Athénê donne alors sa voix pour Oreste et l’acquitte. Le droit paternel a remporté la victoire sur le droit maternel, les « dieux de jeune souche », comme les appellent les Erinnyes elles-mêmes, l’emportent sur les Erinnyes, et celles-ci finissent par se laisser persuader d’assumer une fonction nouvelle au service de l’ordre nouveau.

Cette interprétation de L’Orestie, neuve, mais absolument juste, est l’un des plus beaux et des meilleurs passages de tout le livre, mais elle prouve en même temps que Bachofen croit ait moins autant aux Erinnyes, à Apollon et à Athénê qu’Eschyle y croyait de son vivant. Il croit en effet qu’à l’époque grecque héroïque ces divinités ont accompli le miracle de renverser le droit maternel au profit du droit paternel. Il est évident qu’une telle conception, où la religion est considérée comme le levier déterminant de l’histoire universelle, doit finalement aboutir au pur mysticisme. Aussi est-ce une besogne ardue, et souvent peu profitable, que de s’assimiler de bout en bout le gros in-4º de Bachofen. Mais tout cela ne diminue point son mérite de novateur ; c’est Bachofen qui, le premier, a remplacé la formule creuse d’un état primitif inconnu où auraient régné des rapports sexuels exempts de toute règle, par la prouve que la littérature classique de l’Antiquité abonde en traces fort nombreuses témoignant que, chez les Grecs et les Asiatiques, il a effectivement existé avant le mariage conjugal un état de choses où non seulement un homme avait des rapports sexuels avec plusieurs lemmes, mais aussi une femme avec plusieurs hommes, sans pécher contre les mœurs ; Bachofen a également prouvé que cette coutume n’a point disparu sans laisser des traces dans un abandon temporaire de la lemme aux autres hommes, par lequel les lemmes devaient acheter le droit à un mariage conjugal ; il a prouvé que, par suite, la descendance ne pouvait primitivement être comptée qu’en ligne féminine, d’une mère à l’autre ; que cette validité exclusive de la filiation féminine s’est maintenue longtemps encore à l’époque du mariage conjugal avec la paternité qui y était assurée ou du moins généralement admise ; et que cette situation primitive des mères, comme seuls Parents certains de leurs enfants, leur assurait, et assurait du même coup aux lemmes en général, une position sociale plus élevée qu’elles n’en connurent jamais depuis lors. Il est vrai que Bachofen n’a pas énoncé aussi clairement ces propositions, - sa conception mystique l’en empêchait. Mais il les a prouvées, et cela équivalait, en 1861, à une révolution totale.

Le gros in-4º de Bachofen était écrit en allemand, c’est-à-dire dans la langue de la nation qui alors s’intéressait le moins à la préhistoire de la famille actuelle. C’est Pourquoi il resta inconnu. Son premier successeur dans le même domaine apparut en 1865, sans avoir jamais entendu parler de Bachofen.

Ce successeur, J. F. Mac Lennan, était tout le contraire de son devancier. Au lieu du mystique génial, nous voici en présence du juriste desséché ; au lieu de la débordante imagination Poétique, nous avons cette fois les combinaisons plausibles de l’avocat plaidant. Mac Lennan trouve, chez beaucoup de peuples sauvages, barbares et même civilisés des temps anciens et modernes, une forme de mariage où le fiancé, seul ou avec ses amis, doit enlever la future à ses Parents par une feinte violence. Cette coutume doit être le vestige d’une coutume antérieure, selon laquelle les hommes d’une tribu enlevaient réellement de vive force les lemmes qu’ils prenaient au dehors, dans d’autres tribus. Comment naquit ce « mariage par rapts ? Tant que les hommes purent trouver suffisamment de femmes dans leur propre tribu, il n’y avait à cela nulle raison. Mais nous trouvons non moins fréquemment que, chez des peuples non évolués, existent certains groupes (qu’on identifiait encore bien souvent avec les tribus vers 1865), à l’intérieur desquels le mariage est interdit, si bien que les hommes sont contraints de prendre leurs lemmes, et les lemmes leurs hommes, en dehors du groupe, tandis que chez d’autres la coutume veut que les hommes d’un certain groupe soient contraints de ne prendre leurs lemmes qu’à l’intérieur de leur groupe même. Mac Lennan qualifie les premiers d’exogames, les seconds d’endogames, et construit sans plus de façons une opposition rigide entre les « tribus » exogames et endogames. Et, bien que ses propres recherches sur l’exogamie lui mettent le nez sur le fait qu’en bien des cas, sinon dans la plupart ou même dans la totalité, cette opposition n’existe que dans sa propre imagination, il en fait cependant la base de toute sa théorie. Selon celle-ci, des tribus exogames ne peuvent prendre leurs lemmes que dans d’autres tribus ; et, étant donné l’état de guerre Permanent entre tribus conforme à l’état de sauvagerie, cela n’aurait pu se faire que par le rapt.

Mac Lennan se demande encore : d’où vient cette coutume de l’exogamie ? Cela n’aurait rien à voir, selon lui, avec la notion de consanguinité et d’inceste, car ce seraient là des conceptions qui ne se sont développées que beaucoup plus tard. Mais cela pourrait bien venir de la coutume, fort répandue chez les sauvages, qui consiste à tuer dès leur naissance les enfants de sexe féminin. Il en résulterait, dans chacune des tribus, un excédent d’hommes, et la conséquence nécessaire immédiate serait que plusieurs hommes possédassent en commun la même femme : la polyandrie. Et, conséquence de cet état de choses, on saurait qui est la mère d’un enfant, mais -non qui en est le père : d’où la parenté comptée uniquement en ligne féminine, à l’exclusion de la ligne masculine - le droit maternel. Et une seconde conséquence de la pénurie de femmes à l’intérieur de la tribu - pénurie atténuée, mais non pas supprimée par la Polyandrie -, c’était précisément le rapt systématique et violent des femmes d’autres tribus.

« Comme l’exogamie et la polyandrie proviennent d’une seule et même cause - le déséquilibre numérique entre les deux sexes -, il nous faut considérer toutes les races exogames comme adonnées primitivement à la Polyandrie ... Et c’est pourquoi nous devons regarder comme incontestable que le premier système de parenté fut, chez les races exogames, celui qui ne connaît les liens du sang que du côté maternel. (MAC LENNAN : Studies in Ancient History, 1886. Primitive Marriage, p. 124.) »

C’est le mérite de Mac Lennan que d’avoir montré l’extension générale et la grande importance de ce qu’il appelle l’exogamie. Il n’a certes pas découvert le fait qu’il existe des groupes exogames et il l’a encore moins compris. Sans compter les relations antérieures, isolées, de nombreux observateurs, - et ce sont précisément les sources de Mac Lennan, - Latham (Descriptive Ethnology, 1859) avait décrit avec beaucoup d’exactitude et de justesse cette institution chez les Magars de l’Inde, et il avait dit qu’elle était très généralement répandue et se rencontrait dans toutes les parties du monde : - passage cité par Mac Lennan lui-même. Notre Morgan lui aussi, dès 1847, dans ses Lettres sur les Iroquois (publiées dans l’American Review), et en 1851, dans The League of the Iroquois, l’avait indiquée et fort justement décrite chez cette peuplade, tandis que l’intelligence avocassière de Mac Lennan, comme nous le verrons par la suite, engendra sur ce point une confusion beaucoup plus grande que ne l’avait fait l’imagination mystique de Bachofen dans le domaine du droit maternel. C’est encore un mérite de Mac Lennan que d’avoir reconnu comme étant l’ordre primitif le régime de filiation selon le droit maternel, bien que Bachofen l’eût devancé sur ce point, comme il l’a reconnu plus tard. Mais là encore, il n’y voit pas clair ; il parle toujours de « parenté en ligne féminine seulement » (kinship through females only). Cette expression, juste pour une étape antérieure, il l’emploie constamment aussi pour des étapes ultérieures de développement, où, certes, la descendance et le droit de succession sont encore pris en considération exclusivement selon la ligne féminine, mais où la parenté du côté masculin est également reconnue et exprimée. C’est là l’esprit étroit du juriste qui se crée un terme de droit fixe et continue à l’appliquer sans changement à des circonstances qui l’ont, entre temps, rendu inapplicable.

Malgré toute sa vraisemblance, il semble que la théorie de Mac Lennan -ne parut cependant pas à son propre auteur trop solidement établie. Du moins, il est frappé lui-même du fait qu’il est remarquable que la forme du rapt [simulé] des femmes est la plus marquée et s’exprime de la façon la plus nette justement chez les peuples où domine la parenté masculine [c’est-à-dire la filiation en ligne masculine] (p. 140). »

Et il note encore :

« C’est un fait étrange : autant que nous sachions, le meurtre des enfants n’est jamais pratiqué systématiquement là où coexistent l’exogamie et la forme la plus ancienne de parenté (pp 146). »

Ce sont là deux faits qui heurtent de Iront sa manière d’expliquer les choses et auxquels il ne peut opposer que de nouvelles hypothèses, encore plus embrouillées.

Malgré cela, sa théorie connut en Angleterre beaucoup de succès et de retentissement : Mac Lennan y fut considéré généralement comme le fondateur de l’histoire de la famille et comme la première autorité dans ce domaine. Bien qu’on pût constater nombre d’exceptions et de modifications isolées, son opposition entre « tribus » exogames et endogames resta cependant le fondement reconnu de la conception dominante et devint la paire d’œillères empêchant la vue d’embrasser librement le terrain exploré et, de ce fait, rendant impossible tout progrès décisif. Comme contrepoids à la surestimation des mérites de Mac Lennan, passée à l’état d’usage en Angleterre et, à l’instar de l’Angleterre, dans d’autres pays encore, on se doit de souligner qu’avec son opposition, qui repose sur un pur malentendu, entre « tribus » exogames et endogames, il a causé plus de dommages qu’il n’a rendu de services par ses recherches.

Cependant, on vit bientôt surgir des faits de plus en plus nombreux qui ne rentraient pas dans les cadres gracieux de sa théorie. Mac Lennan ne connaissait que trois formes du mariage : la polygamie, la polyandrie et le mariage conjugal. Mais, une fois l’attention attirée sur ce point, on trouva des preuves toujours plus abondantes du fait que, chez des peuples non évolués, existaient des formes de mariage où toute une série d’hommes possédaient en commun toute une série de femmes, et Lubbock (The Origin of Civilization, 1870) reconnut ce mariage par groupe (Communal Marriage) comme un fait historique.

Peu de temps après, en 1871, Morgan apporta une documentation nouvelle et, sous maints rapports, décisive. Il s’était convaincu que le système original de parenté ayant cours chez les Iroquois était commun à tous les aborigènes des États-Unis, qu’il était donc répandu sur tout un continent, bien qu’il fût en contradiction absolue avec les degrés de parenté tels qu’ils résultent en fait du système de mariage qui y est en vigueur. Il obtint que le gouvernement fédéral américain recueillît des données sur les systèmes de Parenté des autres peuples, en se basant sur des tables et des questionnaires que Morgan avait établis lui-même. Et voilà ce qu’il trouva, d’après les réponses : 1º Le système de parenté américano-indien régnait également en Asie et, sous une forme légèrement modifiée, en Afrique et en Australie, chez de nombreuses peuplades ; 2º Ce système s’expliquait parfaitement à partir d’une forme de mariage par groupe, en voie de disparition dans l’île d’Hawaï et d’autres fies australiennes ; 3º Mais dans ces mêmes îles, à côté de cette forme de mariage, il subsistait un autre système de parenté, qui ne s’expliquait que par une forme de mariage par groupe encore plus primitive et tombée maintenant en désuétude. Dans ses Systems of Consanguinity and Affinity (1871), Morgan publia les informations recueillies et les déductions qu’il en tirait et, ce faisant, il porta le débat sur un terrain infiniment plus étendu. En partant des systèmes de parenté pour reconstituer les formes de famille qui leur correspondent, il ouvrit une voie nouvelle d’investigation et permit une vue rétrospective beaucoup plus vaste sur la préhistoire de l’humanité. Si cette méthode S’imposait, la mignonne construction de Mac Lennan se dissipait en fumée.

Mac Lennan défendit, sa théorie dans la nouvelle édition du Primitive Marriage (Studies in Ancient History, 1876). Tandis qu’il combine lui-même, uniquement à coups d’hypothèses et d’une façon tout à fait artificielle, une histoire de la famille, il exige de. Lubbock et de Morgan non seulement des preuves pour chacune de leurs allégations, mais encore des preuves d’une validité inattaquable, telles qu’elles sont seules admises par un tribunal écossais. Et c’est le même homme qui, du rapport étroit entre l’oncle maternel et le fils de la sœur chez les Germains (Tacite : Germania, 20), du fait relaté par César que les Bretons, par groupes de dix ou douze, avaient en commun leurs femmes, et de toutes les autres relations des écrivains anciens sur la communauté des femmes chez les Barbares, conclut sans hésitation que la polyandrie régnait chez tous ces peuples. On croit entendre un procureur générai qui peut se permettre toutes les libertés pour présenter à sa façon une affaire mais qui exige du défenseur, pour chacune de ses paroles, la preuve, juridiquement valable la plus formelle.

Le mariage par groupe n’est que une invention, prétend-il, et, ce faisant, il rétrograde bien loin derrière Bachofen. Quant aux systèmes de parenté de Morgan, ce ne seraient que simples prescriptions de courtoisie sociale, et la preuve, c’est que les Indiens emploient le terme de frère ou de père en s’adressant même à un étranger, à un Blanc. C’est comme si l’on voulait prétendre que les dénominations de père, mère, frère, sœur ne sont que des laçons d’adresser la parole vides de sens, parce qu’on les emploie en s’adressant aux prêtres et aux abbesses catholiques et que des moines, des nonnes, même des francs-maçons et les membres des associations professionnelles anglaises, en usent dans leurs séances solennelles. Bref, la défense de Mac Lennan était d’une faiblesse lamentable.

Mais il restait encore un point sur lequel il n’avait pas été battu. L’opposition entre « tribus » exogames et endogames, sur laquelle reposait tout son système, non seulement restait inébranlée, mais encore on la reconnaissait universellement comme le pivot de toute l’histoire de la famille. On concédait que la tentative de Mac Lennan pour expliquer cette opposition était insuffisante et contredisait les faits qu’il énumérait lui-même. Pourtant l’opposition elle-même, l’existence de deux sortes de tribus autonomes et indépendantes s’excluant mutuellement, les unes prenant leurs femmes à l’intérieur de la tribu, tandis que cela était absolument interdit aux autres, - cette opposition passait pour un dogme indiscutable. Qu’on se réfère, par exemple, aux Origines de la famille, de Giraud-Teulon (1874), et même encore à Origin of Civilization de Lubbock (4e édition, 1882).

C’est ce point-là qu’attaque l’œuvre capitale de Morgan : Ancient Society (1877), ouvrage qui sert de base à la présente étude. Ce que Morgan ne pressentait qu’obscurément encore en 1871 y est développé en pleine conscience. L’endogamie et l’exogamie ne constituent Point des contraires ; nulle part l’existence de « tribus » exogames n’a été démontrée jusqu’ici. Mais au temps où dominait encore le mariage par groupe - et, selon toute probabilité, il a dominé partout à un moment donné -, la tribu se divisait en un certain nombre de groupes consanguins du côté maternel, en gentes, à l’intérieur desquelles le mariage était strictement interdit, de sorte que les hommes d’une gens pouvaient bien prendre leurs femmes à l’intérieur de la tribu et les y prenaient ordinairement, mais qu’ils devaient les prendre en dehors de leur gens. Donc, si la gens était strictement exogame, la tribu, qui comprenait la totalité des gentes, n’était pas moins strictement endogame. Du coup, le dernier reste des élucubrations de Mac Lennan s’effondrait.

Mais Morgan ne s’en tint pas là. La gens des Indiens américains lui servit encore à faire le second progrès décisif dans le domaine qu’il explorait. Dans cette gens organisée selon le droit maternel, il découvrit la forme primitive d’ou était issue la gens ultérieure, organisée selon le droit paternel, la gens telle que nous la trouvons chez les peuples civilisés du monde antique. La gens grecque et romaine, restée jusqu’alors une énigme Pour tous les historiens, trouvait son explication grâce à la gens indienne, et toute la Préhistoire recevait, du même coup, une base nouvelle.

Cette découverte, qui retrouvait dans la gens primitive, organisée selon le droit maternel, le stade précédant la gens selon le droit paternel, telle que la connaissaient les peuples civilisés, a pour l’histoire primitive la même importance que la théorie darwinienne de l’évolution pour la biologie, et la théorie marxiste de la plus-value pour l’économie politique. Elle permit à Morgan d’esquisser, pour la première fois, une histoire de la famille, où tout au moins les étapes classiques de l’évolution sont fixées grosso modo et provisoirement, autant que le permette la documentation actuellement connue. Que ce soit là le début d’une ère nouvelle pour l’étude de la préhistoire, c’est l’évidence même. La gens selon le droit maternel est devenue le pivot autour duquel tourne toute cette science ; depuis sa découverte, on sait dans quel sens et vers quel but orienter les recherches, et comment grouper les résultats obtenus. Aussi les progrès accomplis dans ce domaine sont-ils beaucoup plus rapides qu’avant le livre de Morgan.

A l’heure actuelle, les découvertes de Morgan sont universellement admises par les préhistoriens, même en Angleterre, ou plus exactement les préhistoriens se les sont appropriées. Mais presque aucun n’avoue franchement : c’est à Morgan que nous devons cette révolution dans les conceptions. En Angleterre, son livre a été passé sous silence dans la mesure du possible ; quant à l’auteur, on s’en débarrasse par un éloge condescendant de ses recherches antérieures ; on épluche avec ardeur les détails de son exposé, on tait obstinément ses découvertes réellement importances. L’édition originale de Ancient Society est épuisée ; en Amérique, un ouvrage de ce genre ne trouve point de débouchés rémunérateurs ; en Angleterre, le livre, semble-t-il, a été systématiquement étouffé, et de cette oeuvre qui fait époque, la seule édition qui circule encore dans le commerce, c’est ... la traduction allemande.

D’où vient cette réserve, qu’il est difficile de ne point considérer comme une conspiration du silence, surtout étant donné les nombreuses citations de pure politesse et autres preuves de. camaraderie dont fourmillent les écrits de nos préhistoriens réputés ? Serait-ce parce que Morgan est Américain, et qu’il semble bien dur aux préhistoriens anglais, malgré tout leur zèle fort méritoire dans l’accumulation de documents, d’être tributaires, pour les points de vue généraux en vigueur dans l’ordonnance et le groupement de ces documents, bref, pour leurs idées mêmes, de deux étrangers de génie, Bachofen et Morgan ? L’Allemand, passe encore ; mais l’Américain ? En face de l’Américain, tout Anglais devient patriote, et j’en ai vu, aux États-Unis, des exemples divertissants. Mais à cela s’ajoute encore le fait que Mac Lennan était pour ainsi dire fondateur et chef officiellement reconnu de l’école préhistorique anglaise, et qu’il était de bon ton préhistorique, en quelque sorte, de ne parler qu’avec le plus grand respect de son échafaudage historique tarabiscoté, menant de l’infanticide à la famille selon le droit maternel en passant par la polyandrie et le mariage par rapt. Le moindre doute sur l’existence de « tribus » exogames et endogames qui s’excluraient mutuellement d’une façon absolue passait pour une hérésie criminelle ; et par suite, Morgan dissipant en fumée tous ces dogmes consacrés, commettait une sorte de sacrilège. Par surcroît, il les dissipait d’une manière telle qu’il suffisait de l’énoncer pour qu’elle fût aussitôt convaincante ; si bien que les adorateurs de Mac Lennan qui jusque-là titubaient, désemparés, entre l’exogamie et l’endogamie, auraient dû, pour un peu, se frapper le front de leurs propres poings en s’écriant : « Comment pouvions-nous être assez bêtes pour ne pas trouver ça tout seuls, depuis longtemps ! »

Et comme si ce n’était pas là crime suffisant pour interdire à l’école officielle d’agir autrement qu’en l’écartant froidement, Morgan dépassa la mesure non seulement en critiquant la civilisation, la société de la production marchande, forme fondamentale de notre société actuelle, d’une façon qui rappelle Fourier, mais aussi en parlant d’une transformation future de cette société en termes qu’aurait pu énoncer Karl Marx. C’est donc bien fait pour lui si Mac Lennan, indigné, lui jette au visage que 41a méthode historique lui est parfaitement antipathique » et si M. le professeur Giraud-Teulon, à Genève, lui confirme encore celle opinion en 1884. Et pourtant, ce même M. Giraud-Teulon, désemparé, titubait encore en 1874 (Origines de la famille) dans les labyrinthes de l’exogamie de Mac Lennan, d’où Morgan dut enfin le tirer !

Je n’ai pas besoin d’insister ici sur les autres progrès que la préhistoire doit à Morgan ; on trouvera là-dessus, au cours de mon étude, les indications nécessaires. Les quatorze années qui se sont écoulées depuis la parution de son œuvre capitale ont puissamment enrichi notre documentation sur l’histoire des sociétés humaines primitives. Aux anthropologues, aux voyageurs et aux préhistoriens de profession, se sont joints les spécialistes de droit comparé, apportant soit des faits nouveaux, soit de nouveaux points de vue. Mainte hypothèse de détail, établie par Morgan, est devenue par là chancelante ou même caduque. Mais nulle part la documentation nouvelle n’a conduit à remplacer par d’autres ses grands points de vue essentiels. Dans ses traits principaux, l’ordre qu’il a établi dans la préhistoire reste encore aujourd’hui valable. Oui, l’on peut dire qu’il trouve un assentiment toujours plus général, dans la mesure même où l’on dissimule quel est l’auteur de ce grand progrès…. »

« Morgan, qui a passé une grande partie de sa vie parmi les Iroquois établis, de nos jours encore, dans l’État de New York, et qui fut adopté par l’une de leurs tribus (celle des Senecas), trouva en vigueur parmi eux un système de parenté qui était en contradiction avec leurs rapports de famille réels. Chez eux régnait ce mariage conjugal, facilement dissoluble de part et d’autre, que Morgan désigne par le terme de « famille appariée » (Paarungsfamilie). La descendance d’un tel couple était donc patente et reconnue par tous ; il ne pouvait y avoir de doute sur les personnes que devaient désigner les titres de père, mère, fils, fille, frère, sœur. Mais l’usage [effectif] de ces termes contredit cette constatation. L’Iroquois n’appelle pas seulement du nom de fils et de filles ses propres enfants, mais aussi ceux de ses frères ; eux, de leur côté, le nomment leur père. Par contre, il appelle « neveux » et « nièces » les enfants de ses sœurs qui, eux, l’appellent leur oncle. Inversement, l’Iroquoise appelle non seulement ses enfants, mais aussi ceux de ses sœurs, « fils » et « filles », et ceux-ci l’appellent leur mère. Par contre, elle appelle « neveux » et « nièces » les enfants de ses frères, et elle s’appelle leur tante. De même, les enfants de frères se nomment entre eux « frères » et « sœurs », tout comme le font entre eux les enfants de sœurs. Par contre, les enfants d’une femme et ceux de son frère s’appellent mutuellement « cousins » et « cousines ». Et ce ne sont pas seulement des noms vides de sens, mais bien les expressions d’idées effectivement régnantes sur la proximité et l’éloignement, l’égalité et l’inégalité de la parenté consanguine ; et [ces conceptions] servent de base à un système de parenté complètement élaboré, capable d’exprimer plusieurs centaines de rapports de parenté différents pour un seul individu. Qui plus est : ce système n’est pas seulement en pleine vigueur chez tous les Indiens d’Amérique (on n’y a trouvé jusqu’ici nulle exception), mais il règne aussi, presque sans changement, chez les aborigènes de l’Inde, chez les tribus dravidiennes du Dekkan et les tribus Gauras de l’Hindoustan. Les noms de parenté concordent encore de nos jours, pour plus de deux cents rapports de parenté différents, chez les Tamouls de l’Inde méridionale et les Iroquois Senecas de l’État de New York. Et chez ces tribus hindoues comme chez tous les Indiens d’Amérique,. les rapports de parenté tels qu’ils résultent de la forme de famille en vigueur sont en contradiction avec le système de parenté.

Comment expliquer cela ? Étant donné le rôle décisif que la parenté joue dans le régime social chez tous les peuples sauvages et barbares, il n’est pas possible d’éliminer à l’aide de quelques phrases l’importance de ce système si largement répandu. Un système qui règne partout en Amérique, qui existe également en Asie chez des peuples d’une race toute différente, et dont on rencontre à foison, par toute l’Afrique et l’Australie, des formes plus ou moins modifiées, [un tel système] demande qu’on l’explique historiquement, et non point qu’on s’en débarrasse par des mots, comme Mac Lennan, par exemple, a tenté de le faire. Les dénominations de père, enfant, frère, sœur ne sont pas de simples titres honorifiques, mais entraînent avec elles des obligations mutuelles très précises, très sérieuses, dont l’ensemble forme une part essentielle de l’organisation sociale de ces peuples. Et l’on en a trouvé l’explication. Aux îles Sandwich (Hawaï), il existait encore, dans la première moitié de ce siècle, une forme de famille qui présentait exactement des pères et des mères, des frères et des sœurs, des fils et des filles, des oncles et des tantes, des neveux et des nièces tels que les requiert le vieux système de parenté des Indiens aborigènes d’Amérique. Mais, chose curieuse : le système de parenté qui était en vigueur à Hawaï ne concordait pas, lui non plus, avec la forme de famille qui y existait effectivement. Dans ce pays, en effet, tous les enfants de frères et sœurs, sans exception, sont frères et sœurs, et sont considérés comme les enfants communs, non seulement de leur mère et des sœurs de celle-ci, ou de leur père et des frères de celui-ci, mais encore de tous les frères et sœurs de leurs parents, sans distinction. Donc, si le système de parenté américain présuppose une forme plus primitive de la famille qui n’existe plus, en Amérique, et que nous rencontrons encore réellement à Hawaï, le système de parenté hawaïen nous ramène, d’autre part, à une forme de la famille encore plus originelle dont nous ne pouvons plus, il est vrai, établir nulle part l’existence, mais qui doit nécessairement avoir existé, parce que, sans cela, le système de parenté correspondant n’aurait pas pu se créer.

« La famille, dit Morgan, est l’élément actif ; elle n’est jamais stationnaire, mais passe d’une forme inférieure à une forme plus élevée, à mesure que la société se développe d’un degré inférieur à un degré plus élevé. Par contre, les systèmes de parenté sont passifs ; ce n’est qu’à de longs intervalles qu’ils enregistrent les progrès que la famille a faits au cours du temps, et ils ne subissent de transformation radicale que lorsque la famille s’est radicalement transformée. »

Marx ajoute : « Et il en va de même pour les systèmes politiques, juridiques, religieux, philosophiques en général. » Tandis que la famille continue de vivre, le système de parenté s’ossifie, et tandis que celui-ci persiste par la force de l’habitude, la famille le dépasse. Mais avec la même certitude que Cuvier pouvait conclure des os marsupiaux d’un squelette animal trouvés près de Paris que ce squelette appartenait à un kangourou, et que des kangourous, alors disparus, avaient jadis vécu en cet endroit, avec la même certitude nous pouvons conclure, d’un système de parenté historiquement transmis, à l’existence d’une forme de famille aujourd’hui disparue, et qui lui correspond.

Les systèmes de parenté et les formes de famille que nous venons de citer diffèrent de ceux qui règnent actuellement en ce que chaque enfant a plusieurs pères et mères. Dans le système de parenté américain, auquel correspond la famille hawaïenne, un frère et une sœur ne peuvent pas être le père et la mère d’un même enfant ; mais le système de parenté hawaïen présuppose une famille dans laquelle, au contraire, ceci était la règle. Nous nous trouvons en présence d’une série de formes de famille qui sont en contradiction directe avec les formes de famille ordinairement admises jusqu’ici comme seules valables. La conception traditionnelle ne connaît que le mariage conjugal, avec à côté de lui la polygamie d’un homme et, à la rigueur, la polyandrie d’une femme, et elle passe sous silence, comme il sied au philistin moralisateur, que la pratique transgresse sans mot dire, mais sans façon, ces barrières imposées par la société officielle. L’étude de l’histoire primitive, par contre, nous révèle des conditions où les hommes vivent en polygamie et leurs femmes, simultanément, en polyandrie, et où les enfants communs sont d’ailleurs considérés, pour cette raison, comme leur étant communs, conditions qui subissent elles-mêmes toute une série de changements avant de se résoudre finalement dans le mariage conjugal.

Ces changements sont de telle sorte que le cercle qu’enserre le lien conjugal commun, et qui à l’origine était très vaste, se rétrécit de plus en plus jusqu’à ne laisser finalement subsister que le couple conjugal qui prédomine aujourd’hui.

Morgan, reconstituant ainsi l’histoire de la famille, remonte, en accord avec la plupart de ses collègues, jusqu’à un état de choses primitif où des rapports sexuels sans entraves régnaient à l’intérieur d’une tribu, si bien que chaque femme appartenait également à chaque homme, et chaque homme à chaque femme. Dès le siècle dernier, il avait été question de cet état de choses primitif, mais seulement en termes généraux ; le premier, Bachofen — et c’est là un de ses grands mérites — le prit au sérieux et en chercha les traces dans les traditions historiques et religieuses. Nous savons aujourd’hui que ces traces qu’il a trouvées ne ramènent nullement à un stade social de rapports sexuels sans entraves, — mais à une forme de beaucoup postérieure, le mariage par groupe. Quant à l’autre stade social primitif, en supposant qu’il ait vraiment existé, il appartient à une époque si reculée que nous ne pouvons guère nous attendre à trouver chez des fossiles sociaux, chez des sauvages arriérés, des preuves directes de son ancienne existence. Le mérite de Bachofen, c’est précisément d’avoir placé cette question au premier plan de la recherche.

Dans ces derniers temps, la mode s’est établie de nier ce stade initial de la vie sexuelle humaine. On veut épargner cette « honte » à l’humanité. Aussi l’on insiste sur l’absence de toute preuve directe, et par ailleurs on fait essentiellement appel à l’exemple du reste du règne animal ; c’est là que Letourneau (Évolution du mariage et de la famille, 1888) a recueilli de nombreux faits selon lesquels des rapports sexuels dépourvus de toute règle appartiendraient, là aussi, à un degré inférieur. Mais de tous ces faits, la seule conclusion que je puisse tirer, c’est qu’ils ne prouvent rigoureusement rien pour l’homme et ses conditions primitives d’existence. Les accouplements à long terme chez les vertébrés s’expliquent suffisamment par des causes physiologiques, par exemple, chez les oiseaux, par le besoin de protection qu’a la femelle pendant la couvaison ; les exemples de fidèle monogamie tels qu’on les trouve chez les oiseaux ne prouvent rien pour les hommes, puisque ceux-ci, justement, ne descendent pas des oiseaux. Et si la stricte monogamie est le comble de toute vertu, la palme revient au ver solitaire qui possède, dans chacun de ses cinquante à deux cents anneaux ou articles, un appareil sexuel masculin et féminin complet et passe toute son existence à s’accoupler avec lui-même dans chacun de ses segments. Mais si nous nous en tenons aux mammifères, nous trouvons chez eux toutes les formes de la vie sexuelle, la promiscuité sans règle, des formes analogues au mariage par groupe, la polygamie, le mariage conjugal ; il n’y manque que la polyandrie, car seuls des êtres humains pouvaient la pratiquer. Même nos plus proches parents, les quadrumanes, nous offrent toutes les diversités possibles dans le groupement des mâles et des femelles ; et si nous traçons des limites encore plus étroites et ne considérons que les quatre espèces de singes anthropoïdes, Letourneau sait seulement nous dire qu’ils sont parfois monogames, parfois polygames, tandis que Saussure prétend, chez Giraud-Teulon, qu’ils sont monogames. Les récentes affirmations de Westermarck sur la monogamie des singes anthropoïdes (The History of Human Marriage, Londres, 1891) sont bien loin d’être des preuves. Bref, les informations sont telles que l’honnête Letourneau avoue que :

« d’ailleurs, il n’y a aucune relation rigoureuse, chez les mammifères, entre le* degré de développement intellectuel et la forme des rapports sexuels. »

Et Espinas va jusqu’à dire :

« La peuplade est le plus élevé des groupes sociaux que nous puissions observer chez les animaux. Elle est, ce, semble, composée de familles, mais même à l’origine la famille et la peuplade sont antagoniques : elles se développent en raison inverse l’une de l’autre. (Des sociétés animales, 1877.) »

Comme le montre déjà ce qui précède, nous ne savons pour dire rien de précis sur — les groupes de famille ou autres groupements en société des singes anthropomorphes ; les données que nous possédons là-dessus se contredisent diamétralement les unes les autres. Et cela n’a rien de surprenant. On sait combien sont déjà contradictoires, combien nécessitent l’examen et le crible critiques les informations que nous possédons sur les tribus humaines à l’état sauvage ; mais les sociétés de singes sont encore bien plus difficiles à observer que les sociétés humaines. jusqu’à plus ample informé, il nous faut donc rejeter toute conclusion tirée de ces données absolument douteuses.

En revanche, la phrase d’Espinas que nous citions tout à l’heure nous fournit un meilleur point d’appui. Chez les animaux supérieurs, la horde et la famille ne sont pas complémentaires l’une de l’autre, mais opposées. Espinas montre très joliment comment la jalousie des mâles, à l’époque du rut, relâche ou dissout temporairement tout lien d’association dans la horde.

« La où la famille est étroitement unie, nous ne voyons pas de peuplades se former, sauf de rares exceptions. Au contraire, les peuplades s’établissent en, quelque sorte naturellement là où règne soit la promiscuité, soit la polygamie... Il faut, pour que la borde prenne naissance, que les liens domestiques se soient détendus en quelque sorte, et que l’individu ait repris sa liberté. C’est pourquoi les peuplades organisées sont si rares chez les oiseaux... En revanche, c’est parmi les mammifères que nous trouvons des sociétés quelque peu organisées, précisément parce que dans cette classe l’individu ne se laisse pas absorber par la famille... La conscience collective de la peuplade ne doit donc pas avoir à sa naissance de plus grand ennemi que la conscience collective de la famille. N’hésitons pas à le dire : si une société supérieure à la famille s’est établie, ce ne peut être qu’en s’incorporant des familles profondément altérées, sauf à leur permettre plus tard de se reconstituer dans son sein à l’abri de conditions infiniment plus favorables. » (Espinas, loc. cit., cité par GIRAUD-TEULON : Origines du mariage et de la famille 1884, pp. 519-520.)

On voit ici que les sociétés animales ont bien une certaine valeur pour les conclusions à en déduire quant aux sociétés humaines, mais seulement une valeur négative. Le vertébré supérieur ne connaît. pour autant que nous le sachions, que deux formes de famille : la polygamie ou l’appariement unique, ces deux formes ne permettent qu’un seul mâle adulte, un seul époux. La jalousie du mâle, à la fois lien et limite de la famille, oppose la famille animale à la horde ; la horde, forme plus élevée de sociabilité, est tantôt rendue impossible, tantôt disloquée ou dissoute pendant la période du rut, ou tout au moins freinée dans son développement par la jalousie des mâles. Cela seul suffit à prouver que famille animale et société humaine primitive sont deux choses incompatibles ; que les hommes primitifs, s’arrachant par le travail à l’animalité, ou bien ne connaissaient point du tout la famille, ou bien en connaissaient tout au plus une forme qui n’existe pas chez les animaux. Un animal aussi désarmé que l’homme en devenir pouvait peut-être arriver à se maintenir, en nombre restreint, même dans l’état d’isolement dont la forme de sociabilité la plus élevée est l’union individuelle telle que Westermarck, sur le rapport de chasseurs, l’attribue au gorille et au chimpanzé. Pour sortir de l’animalité, pour accomplir le plus grand progrès qu’offre la nature, il fallait un autre élément : il fallait remplacer l’insuffisante capacité défensive de l’individu par la force unie et l’action collective de la horde. À partir de conditions telles que celles où vivent aujourd’hui les singes anthropomorphes, le passage à l’humanité serait purement inexplicable ; ces singes font bien plutôt l’effet de lignes collatérales aberrantes qui vont à une extinction graduelle et qui sont en tout cas sur leur déclin. Cela seul suffit pour qu’on rejette tout parallèle concluant de leurs formes de famille à celles de l’homme primitif. Mais la tolérance réciproque entre mâles adultes, l’affranchissement de toute jalousie étaient les conditions premières pour la formation de ces groupes plus vastes et durables, au sein desquels pouvait seule s’accomplir la métamorphose de l’animal en homme. Et de fait, que trouvons-nous comme la forme la plus ancienne, la plus primitive de la famille, celle dont nous pouvons indéniablement attester l’existence dans l’histoire, et qu’encore aujourd’hui nous pouvons étudier çà et là ? Le mariage par groupe, la forme de manage où des groupes entiers d’hommes et des groupes entiers de femmes se possèdent mutuellement et qui ne laisse que peu de place à la jalousie. Et, de plus, nous trouvons à une étape postérieure de développement la forme exceptionnelle de la polyandrie qui, certes, est un défi à tous les sentiments de jalousie et qui est, pour cette raison, inconnue aux animaux. Mais comme les formes de mariage par groupe qui nous sont connues s’accompagnent de conditions si singulièrement enchevêtrées qu’elles nous renvoient nécessairement à des formes antérieures et plus simples du commerce sexuel et, du même coup, en dernier ressort, à une période de commerce sexuel sans entraves qui correspond au passage de l’animalité à l’humanité, les références tirées des unions animales nous ramènent justement au point qu’elles devaient nous permettre de franchir une fois pour toutes.

Qu’entend-on par « commerce sexuel sans entraves » ? On veut dire que les interdictions limitatives, en vigueur de nos jours ou dans une période antérieure, n’avaient point cours. Nous avons déjà vu tomber la barrière de la jalousie. Si une chose est sûre, c’est bien que la jalousie est un sentiment qui s’est développé relativement tard. Il en va de même pour la notion d’inceste. Non seulement, à l’époque primitive, le frère et la sœur étaient mari et femme, mais de nos jours encore les rapports sexuels entre parents et enfants sont permis chez de nombreux peuples. Bancroft l’atteste pour les Kaviats du détroit de Behring, les Kadiaks de l’Alaska, les Tinnehs au centre de l’Amérique du Nord britannique (The Native Races of the Pacific Coast of North America, 1875, vol. I) ; Letourneau recueille des exemples du même fait chez les Indiens Chippeways, les Coucous du Chili, les Caraïbes, les Karens d’Indochine ; sans parler de ce que relatent les anciens Grecs et Romains sur les Parthes, les Perses, les Scythes, les Huns, etc. Avant que l’inceste eût été inventé (car c’est bel et bien une invention, et même très précieuse), le commerce sexuel entre parents et enfants. pouvait ne pas être plus repoussant qu’entre d’autres personnes appartenant à des générations différentes ; or, celui-ci se présente de nos jours, même dans les pays les plus prudhommesques, sans soulever une profonde horreur ; même de vieilles « demoiselles » de plus de soixante ans épousent parfois, si elles sont assez riches, des jeunes gens d’une trentaine d’années. Mais si nous enlevons aux formes les plus primitives de famille que nous connaissions les notions d’inceste qui s’y rattachent, — notions totalement différentes des nôtres et qui, bien souvent, leur sont diamétralement opposées, — nous arrivons à une forme de commerce sexuel qui ne peut être appelée que « sans règles ». « Sans règles », puisque les restrictions imposées plus tard par la coutume n’existaient pas encore. Mais il ne s’ensuit pas nécessairement, pour la pratique quotidienne, un pêle-mêle inextricable. Des unions individuelles temporaires ne sont pas du tout exclues : même dans le mariage par groupe, elles constituent maintenant la majorité des cas. Et si le plus récent négateur d’un tel état de choses primitif, Westermarck, qualifie du nom de mariage tout état dans lequel les deux sexes restent unis jusqu’à la naissance de la progéniture, il convient de dire que cette sorte de mariage pouvait fort bien exister dans l’état de commerce sexuel sans règles, sans être en contradiction avec l’absence de règles, autrement dit, l’absence de barrières imposées par la coutume au commerce sexuel, Westermarck, il est vrai, part du point de vue que « le manque de règles implique l’étouffement des inclinations individuelles », si bien que « la prostitution en est la forme la plus authentique ». Il me semble plutôt qu’il demeure impossible de comprendre les conditions primitives tant qu’on les regarde avec l’optique du lupanar. Nous reviendrons là-dessus à propos du mariage par groupe. »

Engels dans « Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat »

Engels, origine de la famille

La famille punaluenne

La famille iroquoise

Famille matriarcale

La « gens » grecque

La famille patriarcale

Etude sur les origines de la famille

La propriété et la famille

La famille et le capitalisme

La famille et le pouvoir des Soviets

La famille dans l’Etat ouvrier

La famille et le communisme

La famille et la révolution trahie

L’origine de la famille et de l’oppression des femmes

La famille, berceau du capital

Le cocon familial

La famille des hypocrites et des tartuffes calottins

Le communisme et la famille

La famille et le stalinisme

La famille et l’enfant

Encore sur l’enfant et la famille

La famille et l’adoption

La famille et les rites

Fête des mères, fête des familles

La famille et le travail féminin

La famille, considérée comme immuable, par Dühring

La famille et la construction du socialisme

Familles ouvrières dans les débuts du capitalisme

Famille et société future

La prison de la famille

Le point de vue sociologique de Durkheim

Introduction à la sociologie de la famille

Sociologie de la famille

Anthropologie de la famille

Origine de la famille selon Durkheim

Encore le point de vue sociologique bourgeois

Famille et pouvoir dans le monde franc

Famille dans la cité antique

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0