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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 3ème chapitre : Révolutions bourgeoises et populaires > Quand la Révolution française anticipait la démocratie des travailleurs (...)

Quand la Révolution française anticipait la démocratie des travailleurs révolutionnairement organisés en comités

lundi 18 juin 2018, par Robert Paris

Lire aussi :

La Révolution française, c’est la mobilisation des masses et leur auto-organisation

« La lutte des classes sous la première république » de Daniel Guérin :

« La Révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle et qui sera la dernière. »

Quand la Révolution française anticipait la démocratie des travailleurs révolutionnairement organisés en comités, remplaçant et supprimant, détruisant même, l’Etat bourgeois !!!

Daniel Guérin dans « La Révolution française et nous » :

« La Révolution française, berceau de la démocratie soviétique

« Dirigeons, enfin, notre projecteur sur la face la plus moderne de la Révolution française : nous allons assister à l’éclosion d’une nouvelle forme de démocratie, nouvelle par rapport à la démocratie parlementaire bourgeoise : la démocratie directe, de type communal, ou, pour reprendre un mot moderne, soviétique, c’est-à-dire la démocratie des conseils ouvriers.

Pendant cent cinquante ans, la grande Révolution nous a été présentée comme le berceau de la démocratie bourgeoise. Les politiciens libéraux nous ont rebattu les oreilles avec ses immortels principes. Il semblait que, pour concevoir un autre type de démocratie, il fallût se détourner d’elle, rompre avec sa tradition, et chercher ailleurs. Il n’en est rien. Si nous nous retrempons à sa source, si nous descendons au plus profond d’elle-même, au mouvement des masses qui la parcourt et qui lui donne sa force gigantesque, nous retrouvons dans ses flancs l’embryon de l’organisation sociale de demain, nous découvrons qu’elle a été aussi le berceau de la démocratie de type communal ou soviétique.

C’est pourquoi nous suivrons le conseil que donne, dès 1865, le futur communard Gustave Tridon : « Descendez à la Commune. » Ce coup de sonde dans le passé l’est, en même temps, dans l’avenir. Demain, la démocratie de type soviétique pourrait bien s’étendre sur le monde, avec la force irrésistible d’un phénomène de la nature, avec le mode, à la fois le plus naturel et le plus rationnel de gouvernement des hommes par eux-mêmes, le mieux adapté, au surplus, à une société fondée sur l’appropriation collective des moyens de production.

Et pourtant bien rares sont ceux qui, aujourd’hui, tandis que cette immense révolution poursuit son travail de taupe, savent – ou rappellent – ce qu’est la démocratie soviétique. Pour beaucoup, elle est une création artificielle, issue du cerveau de théoriciens, imposée aux masses d’en haut. Le mot russe soviet (qui signifie simplement conseil) aggrave le malentendu : on voit en elle une invention étrangère, un produit à usage national et non universel. Enfin, une confusion s’établit entre elle et le régime actuel de l’U.R.S.S., qui n’a plus de soviétique que le nom : la constitution stalinienne de 1938 a achevé d’induire en erreur ; on tend à croire que la démocratie des soviets est une façon de parler démagogique des dirigeants russes pour camoufler leur dictature étatique.

Il n’est qu’un moyen de dissiper l’équivoque, c’est de remonter aux origines. La Révolution française nous enseigne déjà, avant d’autres expériences plus récentes et également oubliées, que la démocratie du type soviétique n’est pas une création de l’esprit, mais le produit spontané de l’évolution des sociétés. L’avant-garde révolutionnaire n’a fait, ensuite, que rendre les masses conscientes de leur propre création, elle s’est contentée de leur montrer que, sans le savoir, elles avaient enfanté elles-mêmes les rudiments d’une nouvelle forme de pouvoir.

S’il est une création artificielle et antinaturelle, c’est la démocratie parlementaire bourgeoise. La démocratie du type communal ou soviétique, c’est la démocratie directe, totale, la démocratie tout court ; la démocratie bourgeoise n’est qu’une caricature de démocratie. La démocratie du type communal ou soviétique est vieille comme le monde ; la démocratie bourgeoise est une invention tardive.

La démocratie directe ? N’est-ce pas elle, déjà, qui fleurit dans les assemblées, aux noms divers, des tribus primitives ? Lisons seulement Tacite sur les mœurs des Germains. N’est-ce pas elle, cette démocratie directe, qui réapparaît, à un stade plus avancé de civilisation, dans certaines cités antiques, où le gouvernement par l’ensemble des citoyens se substitue au gouvernement par un tyran ou par une aristocratie, avec, bien entendu, cette restriction que les non-citoyens, les esclaves, en sont exclus ? Cette démocratie antique atteint à Athènes, sur les gradins du Pnyx, sa forme la plus haute. Et les penseurs appartenant aux classes privilégiées, qu’ils aient nom Platon ou Aristote, manifestent à son égard, à des degrés divers, leur humeur ou leur haine.

Ce n’est que beaucoup plus tard, au XVIIe siècle, en Angleterre, avec Locke et les républicains de Cromwell, au XVIIIe siècle en France avec Montesquieu et Rousseau, que les idéologues bourgeois se sont emparés de cette création spontanée et qu’ils l’ont troquée, caricaturée, substituant à la souveraineté directe du peuple celle d’une assemblée de notables, désignés en fait, par la bourgeoisie et échappant, pendant la longue durée de son mandat, au contrôle populaire.

Les sans-culottes n’eurent pas besoin de se creuser les méninges ni de fouiller dans des in-folios pour renouer avec la tradition de la démocratie directe. Ce qui est dans la nature des choses se retrouve spontanément. En prenant la Bastille, le 14 juillet 1789, le peuple de Paris érigea, face à l’assemblée bourgeoise de Versailles, un second foyer révolutionnaire, l’ébauche d’un nouveau pouvoir ; et celui-ci ne traita pas seulement l’assemblée parlementaire d’égal à égal, il lui parla, à peine né, sur un ton de protection comminatoire. Par-dessus la tête des parlementaires versaillais, la Commune parisienne se constitua spontanément, se donna elle-même son organisation. En subdivisant Paris en 60 districts, plus tard en 48 sections, elle créa les rudiments d’une démocratie directe et populaire, avec, bien entendu, cette restriction, au moins jusqu’en 1792, que seuls les citoyens « actifs » (c’est-à-dire à qui une quotité d’imposition minima conférait la qualité d’électeur) furent admis à y participer.

A l’exemple de Paris, des communes se constituèrent à travers toute la France. Et, tout naturellement, ces milliers de pouvoirs locaux éprouvèrent le besoin de se fédérer autour de la Commune parisienne, affirmant ainsi que la souveraineté populaire résidait originairement en eux et non dans l’assemblée parlementaire bourgeoise. Cette dernière en avait pris ombrage, elle avait canalisé le mouvement, et la Fête de la fédération, dérivée au profit du pouvoir central et du roi lui-même. Mais le principe fédératif restait ancré au cœur du peuple et, de la caricature allait surgir, à nouveau, l’image authentique. Les fédérés, venus assister à la fête de la Fédération du 14 juillet 1792, s’unirent spontanément aux sans-culottes des sections parisiennes pour renverser la royauté.

Face à l’assemblée législative bourgeoise, en dehors même de la Commune légale, un pouvoir insurrectionnel se constitua. Deux forces l’animaient simultanément : d’une part, le comité d’action des fédérés présents à Paris et qui représentaient symboliquement les 44.000 communes de France. Et ce pouvoir, bien qu’il comptât dans ses rangs des bourgeois avancés, prit pour emblème l’ancien drapeau de la loi martiale, tout sanglant du sang du peuple, le drapeau rouge, comme s’il voulait signifier aux générations futures qu’avec cet étendard s’affirmait une nouvelle forme de démocratie.

Le 10 août 1792, l’assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire qui se présenta face à l’assemblée parlementaire bourgeoise comme l’organe de la volonté populaire. Par-dessus les têtes de la Convention, elle adressait, le 3 septembre, un appel à toute la France par lequel elle cherchait « à susciter une immense fédération de communes révolutionnaires, agissant sur le modèle de celle de Paris ».

Mais le nouveau pouvoir se laissa prendre, presque en même temps, au piège que lui tendit la démocratie bourgeoise. Il se démit, il accepta que la souveraineté du peuple fût à nouveau escamotée au profit d’une assemblée parlementaire, composée presque uniquement de notables bourgeois. Elue dans des assemblées primaires où la bourgeoisie, sous le couvert du suffrage universel réussit à faire prévaloir son influence, la Convention reflétait l’état d’esprit, en septembre 1792, des couches de la population les plus arriérées, les plus dépendantes ; elle ne traduisait ni l’évolution foudroyante de l’opinion populaire, et même bourgeoise, de 1792 à 1793, ni les aspirations de l’aile la plus active, la plus avancée, la plus consciente de la population, qu’avait incarnée la Commune insurrectionnelle de Paris.

Les sans-culottes ne tardèrent pas à s’apercevoir que la Convention n’était pas, comme elle le prétendait, l’expression de leurs volontés. Aussi malgré le prestige dont on la para à leurs yeux, conservèrent-ils toujours de la défiance à son égard et exercèrent-ils leur souveraineté ailleurs, là où ils étaient rassemblés, c’est-à-dire dans leurs sections, dans leurs communes, dans leurs sociétés populaires. Et, pour coordonner l’action de toutes ces parcelles de souveraineté disséminées, ils eurent tout naturellement la velléité de fédérer, autour de la Commune parisienne, les 44.000 communes de France : l’avant-garde populaire se trouvant surtout concentrée dans la capitale, siège en même temps de l’assemblée parlementaire bourgeoise, la Commune parisienne devenait l’incarnation, la tête effective du nouveau pouvoir dressé face à la légalité bourgeoise, face au pouvoir centralisé de la Convention et du Comité de Salut public.

Mais, ce ne fut, une fois encore, qu’une velléité. La Commune insurrectionnelle du 31 mai 1793, surgie, comme celle du 10 août 1792, face à l’assemblée parlementaire, en marge de la Commune légale, accepta de rentrer dans le néant. Cependant, jusqu’à la mise à mort de ses magistrats, à la fin de mars 1794, la Commune parisienne et les sociétés populaires eurent plus ou moins conscience qu’elles étaient l’embryon d’un nouveau pouvoir, rival du pouvoir central bourgeois, l’antithèse de la pseudo-démocratie bourgeoise, l’incarnation de la démocratie directe, authentique.

Les communards de 1871, eux non plus, n’inventèrent rien. Ils continuèrent simplement l’œuvre ébauchée par leurs prédécesseurs de 1792 et de 1793. Des profondeurs des faubourgs de Paris, la Commune, installée comme sa devancière à l’Hôtel de ville, ressuscita, en tant que forme naturelle de rassemblement des travailleurs de la capitale. Face à l’assemblée nationale de Versailles, instrument politique de la bourgeoisie, elle dressa un nouveau pouvoir, qui n’était pas seulement parisien, mais prétendait exprimer la volonté de l’avant-garde laborieuse de tout le pays : reprenant l’audacieux dessein entrevu par sa devancière, elle essaya de fédérer autour d’elle les communes de France.

Lorsque les ouvriers russes de Pétrograd, en 1905, formèrent le premier soviet, l’idée ne leur fut pas davantage soufflée par quelque théoricien. Jamais création ne fut plus spontanée, plus directement adaptée aux besoins. La seule différence entre la commune et le soviet consiste dans le fait que la première était née sur la base du lieu de résidence, de la section de vote et le second principalement sur la base de l’usine. Mais cette différence n’a fait que traduire le développement de l’industrialisation, le déplacement vers l’usine du centre de gravité de la société. Lorsqu’en 1917, les soviets réapparurent, après le même cheminement souterrain qui avait fait resurgir en 1871 la Commune de Paris de 1793, cette résurrection ne fut pas artificielle.

Les bolcheviks n’inventèrent pas les soviets. Ils existaient avant eux, avant l’intervention de leur volonté consciente. Ils aidèrent seulement les masses à reconnaître en eux les éléments d’un nouveau pouvoir, de leur pouvoir. C’est tout naturellement que les deux pouvoirs, le pouvoir prolétarien et le pouvoir bourgeois, entrèrent en rivalité : soviets contre assemblée constituante. Mais, cette fois, la première de l’histoire, le pouvoir prolétarien l’emporta. L’année suivante, en Allemagne, les conseils d’ouvriers et de soldats ne furent pas tant une importation russe qu’une création spontanée, irrésistible. Sans la trahison de la social-démocratie, leur congrès central réuni à Berlin allait se substituer à l’assemblée nationale bourgeoise et, probablement, la révolution prolétarienne triompher en Allemagne comme en Russie.

Les souvenirs de 1793 et de 1871 étant lointains, le régime actuel de l’U.R.S.S. ayant altéré aux yeux de beaucoup la notion de soviet, il est utile de rechercher en quoi consiste la démocratie du type communal ou soviétique, et de faire apparaître, par là même, en quoi elle est supérieure à la démocratie parlementaire bourgeoise.

La Révolution française nous apporte à ce sujet une moisson d’enseignements. Lorsque nous descendons dans les sections, dans les sociétés populaires de l’an II, nous avons l’impression de prendre un bain revivifiant de démocratie directe. Quelle différence avec l’atmosphère de démocratie frelatée ou de pouvoir personnel qu’on nous fait respirer aujourd’hui ! L’épuration périodique de la société par elle-même, chacune montant à la tribune pour s’offrir au contrôle de tous, la préoccupation d’assurer l’expression parfaite de la volonté populaire, d’empêcher son étouffement par les beaux parleurs et les oisifs, de permettre aux gens de travail d’abandonner leurs outils sans sacrifice pécuniaire et de participer ainsi pleinement à la vie publique, de réaliser le contrôle permanent des mandataires par les mandants, de placer les deux sexes, dans les délibérations, sur un pied d’égalité absolue, tels sont quelques-uns des traits d’une démocratie réellement propulsée du bas vers le haut.

Le Conseil général de la Commune, au moins jusqu’à la décapitation de ses magistrats, nous offre aussi un exemple de démocratie directe. Les membres du Conseil sont à la fois des administrateurs et des législateurs. Ces modestes sans-culottes ne sont pas devenus des politiciens professionnels, ils sont restés les hommes de leur métier, l’exerçant dans la mesure où le leur permettent leurs fonctions à la Maison Commune ou prêts à l’exercer à nouveau dès que leur mandat aura pris fin.

La Commune de 1871 n’a fait que développer et accentuer les principes d’une démocratie authentique qui, déjà, inspiraient celle de 1793. Ainsi se trouveraient anéantis, si ces principes étaient réellement appliqués, les deux vices principaux de la démocratie parlementaire bourgeoise : la formation d’une caste parasitaire de politiciens professionnels et d’une caste parasitaire de fonctionnaires irresponsables, l’une et l’autre différenciée du peuple et ayant acquis des intérêts distincts des siens. Chacun à son tour abandonne l’outil pour le gouvernail public ; ceux mêmes qui ont fait les lois sont responsables de leur application.

Le peuple ne manifeste plus sa souveraineté d’une façon caricaturale, en déposant à de longs intervalles, un bulletin de vote dans l’urne, en se faisant remplacer par des professionnels qui, ensuite, échappent à son contrôle jusqu’à la date lointaine de l’expiration de leur mandat et dont, au surplus, les décrets sont plus ou moins appliqués par une bureaucratie incontrôlable, non révocable et irresponsable. Le peuple n’abandonne plus le soin de le gouverner à une caste de gouvernants. Il se gouverne réellement lui-même.

Une démocratie fondée sur de tels principes n’est pas, comme ses adversaires voudraient le faire croire, l’ « anarchie », la pagaille. Il suffit de feuilleter les procès-verbaux des sociétés populaires, les comptes-rendus des séances du Conseil général de la Commune de l’an II pour se convaincre du contraire. La masse, comme si elle était consciente de ses tendances naturelles à l’indiscipline, a constamment le souci de se discipliner elle-même. Elle ordonne ses discussions, elle rappelle à l’ordre ceux qui provoquent le désordre. Bien qu’en 1793 son expérience de la vie publique soit toute récente, bien que la plupart des sans-culottes ne sachent ni lire ni écrire, elle fait preuve déjà d’une maturité politique et d’une aptitude à l’auto-gouvernement qu’aujourd’hui encore les bourgeois, anxieux de conserver le monopole de la chose publique, s’obstinent, contre l’évidence, à lui nier.

Il y avait une limite à cette démocratie : elle n’était pas encore, elle ne pouvait pas être encore une démocratie pour tous ; elle était démocratie pour l’avant-garde de la société et contrainte pour l’arrière-garde. Les sans-culottes ne constituaient qu’une minorité de la population française. Mais ils furent un instant les dépositaires des intérêts supérieurs de la révolution tout court, des intérêts de l’humanité future. Stimulé par l’aiguillon de l’intérêt matériel, le mouvement autonome des masses tendit, non seulement à parachever la révolution bourgeoise, contre le gré des plus timorés des bourgeois, mais à la dépasser, à la prolonger en révolution antibourgeoise. Or, la majorité du pays ne voulait pas, à des degrés divers, pousser la Révolution jusqu’au bout. Elle ouvrit ainsi, souvent inconsciemment, la voie à la contre-révolution, même lorsqu’elle prétendait combattre les contre-révolutionnaires. La Convention était l’expression politique de cette majorité régressive.

La Commune de Paris, appuyée sur les sociétés populaires, était l’expression de la minorité progressive, sur les épaules de laquelle reposait le destin de la Révolution, l’avenir de la société. Les résistances de la majorité incitèrent la minorité à tenter de l’emporter par la contrainte. Un instant, rien qu’un instant, la Commune, appuyée sur les bras nus, eut la velléité d’imposer à la majorité, aussi bien aristocratique qua bourgeoise, la volonté de la minorité. Marat fut le premier à entrevoir le visage de cette contrainte et à tenter, assez confusément encore, de la définir.

Mais l’embryon de contrainte populaire ne doit pas être confondu, comme on le fait trop souvent et comme Marat – mort trop tôt – le fit plus ou moins lui-même, avec la dictature qu’on appelle communément jacobine, qui fut la dictature de la bourgeoisie révolutionnaire sur le reste de la société et dont l’instrument fut le Comité de Salut public. La confusion provient de ce que deux minorités prétendirent simultanément à la contrainte. La bourgeoisie révolutionnaire était, au même titre que l’avant-garde sans-culotte, une minorité du pays. Et elle s’estimait, elle aussi, justifiée à imposer de force sa volonté. Par rapport aux aristocrates et aux Girondins devenus contre-révolutionnaires, elle était, effectivement, progressive. Mais, par rapport à l’avant-garde sans-culotte, elle l’était moins. La confusion entre ces deux tendances à la contrainte est d’autant plus facile à commettre qu’elles prirent naissance en même temps.

Quand, en avril 1793, après la trahison de Dumouriez, les sans-culottes se levèrent pour exiger un pouvoir populaire, la bourgeoisie révolutionnaire feignit d’exaucer ce vœu : mais, au lieu de faire de la Commune le foyer de la contrainte réclamée par les sans-culottes, elle l’attribua à la Convention ; elle dota le pouvoir central d’un certain nombre de rouages dictatoriaux tels que le Comité de Salut public, le tribunal révolutionnaire, les comités révolutionnaires, etc. Et de ces rouages elle fit peu à peu les instruments, non pas d’une contrainte populaire, mais d’une dictature bourgeoise centralisée, dirigée non seulement contre la majorité réactionnaire du pays, aristocrates et Girondins, mais également contre l’avant-garde populaire.

Cette substitution d’une dictature, par certains côtés anti-populaire, à la contrainte populaire réclamée par les bras nus, fit, vainement, pousser les hauts cris aux militants qui en furent les victimes : Jacques Roux, Leclerc, Varlet, Babeuf.

(…)

Cette minorité, au moment où elle entraîne derrière elle la majorité dans l’acte de prise de pouvoir, est indiscutablement progressive, également lorsqu’elle exerce, durement, sa contrainte sur les dernier carrés de la contre-révolution. (…) Après la Révolution d’Octobre… cette minorité, sous prétexte de défendre la Révolution, refuse l’exercice de la démocratie, non seulement aux adversaires du prolétariat, aux classes non-prolétariennes, mais au prolétariat lui-même. Elle supprime le soviet qui n’existe plus que sur le papier. Elle reconstruit, par dessus le prolétariat, une nouvelle machine étatique.

Cette évolution a troublé les esprits… Elle a jeté la confusion et le discrédit sur la démocratie de type communal ou soviétique. La démocratie directe, se sont hâtés de conclure les uns, n’est pas viable ; il y a en elle un ferment d’anarchie qui la paralyse et la rend périssable ; elle ne peut se survivre qu’en se transformant en son contraire : en une dictature étatique centralisée sans ombre de démocratie, même pour le prolétariat. La prétendue « dictature du prolétariat » est un piège, se sont hâtés de conclure les autres, car, du moment que vous réintroduisez dans la démocratie le principe de la dictature, vous aboutissez infailliblement à la dictature de quelques-uns sur le prolétariat. (…)

Il semble, tout d’abord, que ce soit pour des raisons particulières à la Russie et non de valeur universelle que la démocratie des conseils de travailleurs en armes a dû céder la place à une pléthore de fonctionnaires plébéiens, issus de la Révolution prolétarienne, mais se défendant de plus en plus du prolétariat. Parmi ces raisons, l’état arriéré du pays et de son industrie, l’immensité de son territoire, la multiplicité de ses races, l’analphabétisme des masses, le manque de main d’œuvre qualifiée, la faiblesse numérique du prolétariat par rapport à la classe paysanne, l’afflux incessant dans le prolétariat industriel de moujiks manquant encore de conscience de classe et d’éducation politique, la dispersion du prolétariat due à la guerre civile, à la pénurie de denrées alimentaires et de matières premières, et aussi à son absorption dans la machine étatique, et encore l’invasion du parti unique dirigeant par un grand nombre de rescapés de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, aux habitudes et aux optiques autoritaires, enfin et surtout, l’isolement de l’U.R.S.S. au milieu de l’univers capitaliste, la menace d’une intervention armée qui l’a obligée à donner la priorité aux industries lourdes sur les industries de consommation et, par voie de conséquence, la nécessité de résoudre par la contrainte des contradictions économiques aiguës, de répartir autoritairement les produits déficients.

(…)

L’expérience russe ne doit pas nous faire douter de la démocratie du type communal ou soviétique. Cependant, elle constitue pour les travailleurs de tous les pays un grave avertissement. Elle les met en garde contre les dangers qui les attendent au lendemain du jour où ils auront conquis le pouvoir. Elle leur montre qu’ils ne se reposeront pas sur un lit de roses du seul fait qu’ils auront brisé le joug de l’ancienne classe dominante. »

La Commune insurrectionnelle de Paris, celle de la Révolution française en 1792-1793

Quel est le plus haut sommet de la Révolution française ? C’est la « Commune insurrectionnelle » de Paris !!!

Dans la nuit du 9 au 10 août 1792, sous la menace du danger extérieur (le manifeste de Brunswick de l’armée de la noblesse française unie aux armées féodales européennes vient d’être publié et il affirme la lutte à mort contre le peuple français révolté) et la crainte d’une trahison de Louis XVI, 28 sections sur 48 nomment des commissaires à pouvoirs illimités. La Commune de Paris est supprimée ; Mandat, le commandant de la garde nationale de Paris, est assassiné et remplacé par Santerre. La commune insurrectionnelle qui prend sa place élit comme premier président Huguenin. Par la suite, elle est dirigée par Jérôme Pétion, Pierre Louis Manuel et son substitut Danton. Le 10 août et les jours suivants, les sections qui n’avaient pas élu de commissaires rejoignent les 28 premières sections. Le 11, la section de la place Vendôme, qui se rebaptise section des piques, élit Robespierre comme représentant. À ce moment-là, 52 commissaires désignés avec la participation des citoyens forment le Conseil général de la Commune. Le 21 août, le Conseil général de la Commune obtient que le département de Paris soit dissous : ainsi, la Commune prenait sa place, cumulant les pouvoirs communal et départemental. Les rivalités entre l’Assemblée législative finissante et la Commune durent jusqu’à la fin du mois d’août. La Commune fait pression pour accélérer les procès des coupables du massacre du 10 août, et finit par obtenir le 17 août la création d’un tribunal extraordinaire élu par les sections. L’Assemblée décide de frapper en décrétant le renouvellement du Conseil général de la Commune ; mais celui-ci refuse, et fait annuler le décret. L’Assemblée se contente de faire élire six représentants par chaque section pour compléter le Conseil. Le 2 septembre, la Commune décrète de faire tirer le canon d’alarme, sonner le tocsin et battre la générale : c’est le début des massacres de Septembre. Elle envoie des représentants inspecter les prisons, tenter de modérer les massacres, mais globalement son action est peu décisive. La Commune insurrectionnelle de Paris réclama la (re)création du Tribunal révolutionnaire, destiné à juger les suspects, et obtint satisfaction le 10 mars 1793 ; elle imposa la proscription des Girondins, les 31 mai et 2 juin 1793), la loi du maximum général (29 septembre 1793), l’institution de la Terreur et participa au mouvement de déchristianisation. Titulaire des pouvoirs de police, elle nomma les policiers de Paris chargés d’incarcérer en masse les suspects. Elle fut dominée en 1793 par le Comité de salut public dirigé par Robespierre, Saint-Just et Couthon. La Commune insurrectionnelle de Paris perdit son influence après l’élimination des Hébertistes (24 mars 1794). La Convention nationale décida de guillotiner 93 de ses membres. Le 9 Thermidor, la Commune tente de s’opposer au renversement de Robespierre, mais ne réussit plus à mobiliser les sections en masse comme auparavant, le peuple se sentant abandonné par ses représentants. Il lui manque également un chef militaire pour contrer efficacement la Convention qui déclare ses membres hors-la-loi10. Le dernier maire de la Commune insurrectionnelle fut Jean-Baptiste Fleuriot-Lescot qui garda sa fonction jusqu’au 9 Thermidor An II (27 juillet 1794).

Victor Hugo :

« 93 ! J’attendais ce mot-là. Un nuage s’est formé pendant 1500 ans. Au bout de quinze siècles il a crevé. Vous faites le procès au coup de tonnerre. »

Rosa Luxemburg, dans « L’année 1793 » :

« Et le peuple de Paris engagea un nouveau combat. Ce fut la deuxième révolution - la révolution populaire -, le 10 août 1792. Ce jour-là, le peuple prit d’assaut le Palais royal et l’Hôtel de ville. La bourgeoisie était du côté du roi, qui, doté d’un pouvoir affaibli, défendait ses intérêts contre ceux du peuple. Cela n’empêcha pas le peuple de renverser le trône. La bourgeoisie tenait l’Hôtel de ville et l’administration municipale d’une main ferme et voulut dominer le peuple avec sa police et la Garde nationale. Cela n’empêcha pas le peuple de prendre d’assaut l’Hôtel de ville, d’en expulser la bourgeoisie et de tenir dans ses mains calleuses l’administration municipale de Paris. En ce temps-là, l’administration de la Commune de Paris était totalement indépendante de l’administration de l’État. La Commune, s’appuyant sur le peuple révolutionnaire victorieux, obligea la Convention (la nouvelle Assemblée nationale), qui se réunit en septembre 1792 et proclama aussitôt la République, à faire d’importantes concessions. Sans la puissance menaçante de ce peuple, la Convention aurait probablement fait aussi peu de choses que les Assemblées précédentes pour les masses populaires. La grande majorité des membres de la Convention étaient hostiles aux changements imposés par la révolution du 10 août. Une partie de la Convention - le parti de la Gironde (ainsi nommé, car ses principaux dirigeants provenaient de ce département) - mena une lutte ouverte contre la souveraineté de la Commune révolutionnaire de Paris. Les Girondins, représentants de la moyenne bourgeoisie républicaine, étaient d’ardents partisans de la République et des adversaires acharnés de toute réforme économique d’ampleur au profit du peuple travailleur. Seule la minorité de la Convention, la Montagne (ainsi nommée parce que ses membres occupaient les bancs les plus hauts dans la salle de la Convention), défendait fidèlement la cause du peuple travailleur. Aussi longtemps que les girondins siégèrent à la Convention, ceux de la Montagne ne purent la plupart du temps pratiquement rien faire, car les girondins avaient évidemment toujours la majorité de leur côté (...). Examinons ce que le peuple travailleur obtint au cours de sa brève période où il exerça un rôle dominant. Les dirigeants du peuple, comme les membres de l’administration municipale et les montagnards souhaitaient ardemment la complète libération économique du peuple. Ils aspiraient sincèrement à la réalisation de l’égalité formelle de tous devant la loi, mais aussi à une réelle égalité économique. Tous leurs discours et tous leurs actes étaient basés sur une idée : dans la république populaire, il ne devrait y avoir ni riches ni pauvres ; la république populaire, cela veut dire que l’État libre bâti sur la souveraineté populaire ne pourrait rester longtemps en place si le peuple, souverain politiquement, se trouvait dépendant des riches et dominé économiquement. (...) Après la chute de la Commune et de la Montagne, le prolétariat parisien pris par la faim se souleva encore quelques fois contre la Convention , en criant : « Du pain et la Constitution de 1793. » Ce n’étaient toutefois plus que des faibles sursauts d’une flamme révolutionnaire en voie d’extinction. Les forces du prolétariat étaient épuisées ; quant à la conjuration organisée en 1796 par le socialiste Babeuf contre le gouvernement d’alors, dans le but d’introduire une constitution socialiste, il fut tout aussi infructueux. Babeuf avait bien compris que l’égalité économique n’était pas compatible avec la propriété privée des moyens de production, qu’il voulait socialiser. Il se trompait toutefois lorsqu’il supposait pouvoir l’appliquer dans la France d’alors avec l’aide d’une poignée de conjurés. Babeuf et ses amis pouvaient encore moins compter sur un succès que les montagnards. Ses projets socialistes ont été étouffés dans l’oeuf. (...) La conjuration de Babeuf n’a pu troubler qu’un instant le calme de la bourgeoisie française repue qui s’enrichissait. Elle avait déjà oublié les « frayeurs de l’an 1793 ». »

Dans « Les luttes de classes en France sous la première république », Daniel Guérin écrit :

« L’application de la loi du développement combiné à la Révolution française nous permet de comprendre pourquoi la grande Révolution revêtit le double caractère d’une révolution bourgeoise et d’une révolution permanente. Elle nous explique pourquoi, malgré le fait que les conditions objectives de l’époque ne permettaient encore que la victoire de la bourgeoisie, la révolution bourgeoise portait déjà dans ses flancs un embryon de révolution prolétarienne. (…) Deux mondes chevauchaient l’un sur l’autre : dans la voiture même qui conduisait Louis, roi par la grâce de Dieu, à l’échafaud, avait pris place, en tant que représentant de la Commune parisienne, l’enragé Jacques Roux, pionnier (encore balbutiant) de la révolution prolétarienne. (…) La théorie de la révolution permanente nous aidera à en découvrir certains aspects qui, trop souvent, ont échappé aux historiens républicains. Ceux-ci se sont contentés de nous présenter la grande Révolution comme le berceau de la démocratie parlementaire. Ils n’ont pas aperçu (ou voulu apercevoir) que, du fait même qu’elle fût, en même temps qu’une révolution bourgeoise, un embryon de révolution prolétarienne, elle portait en elle le germe d’une nouvelle forme de pouvoir révolutionnaire dont les traits s’accuseront au cours des révolutions prolétariennes de la fin du 19ème siècle et du 20ème siècle. Ils n’ont pas marqué suffisamment la filiations historique qui, de la Commune de 1793, mène à celle de 1871, et encore moins, bien entendu, celle qui de la Commune de 1793 et de 1871 mène aux soviets (conseils) de 1905 et 1917. »

« Les formes nouvelles de pouvoir politique que le peuple découvrit ne furent pas une création de l’esprit, l’œuvre de doctrinaires. Le peuple n’est pas métaphysicien. Spontanément, il utilisa et élargit des institutions anciennes en leur donnant un contenu nouveau. La Commune de Paris était issue d’une vieille tradition remontant au 11ème siècle, époque où le tiers-état des villes s’était constitué au sein de la société féodale et avait conquis de haute lutte les libertés communales. Au 14ème siècle, la Commune parisienne, conduite par le prévôt des marchands, Etienne Marcel, s’était affrontée avec le pouvoir royal et les deux autres « états ». Tel était, en bref, l’origine historique de la Commune. Et voici maintenant comment elle ressuscita : les députés de Paris aux Etats-généraux étaient élus en 1789 par une assemblée des électeurs ; celle-ci, après la chute de la Bastille, prit en mains l’administration de la capitale et se donna le vieux nom de « commune ». (…) Les 48 sections de Paris qui, dans le cadre de la Commune, constituèrent les foyers mêmes du nouveau pouvoir populaire, avaient une origine beaucoup plus récente. A l’occasion de l’élection en deux degrés aux Etats-généraux, le ministre de le Louis XVI, Necker, avait découpé Paris en 60 districts (…) Cette opération avait pour but d’affaiblir, en le divisant, l’esprit révolutionnaire de la capitale. (…) Au lendemain du 14 juillet, la subdivision de Paris en 60 bureaux de vote qui, à l’origine devaient se réunir une seule et unique fois, fut rendue permanente. Plus tard, ceux-ci furent remplacés par 48 sections. A la veille du 10 août 1792, les sections arrachèrent à l’Assemblée le droit de se réunir en permanence ; et après le 10 août non plus seulement ceux qui payaient le « cens » mais tous les citoyens y furent admis. (…) Nous voyons les premiers symptômes de dualité de pouvoirs dès juillet 1789. A l’orée de la Révolution, il y a dualité de pouvoirs non seulement entre le roi et l’Assemblée nationale, mais déjà entre l’Assemblée nationale, interprète des volontés de la haute bourgeoisie, et la Commune de Paris, cette dernière s’appuyant sur les couches inférieures du tiers état de la capitale. (…) La dualité de pouvoirs se manifesta d’une façon beaucoup plus accusée à l’occasion de l’insurrection du 10 août 1792. Dès la seconde quinzaine de juillet, les sections avaient nommé des délégués qui s’étaient réunis à l’Hôtel de Ville. (…) Le 10 août, l’assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire. Celle-ci se présenta face à l’Assemblée bourgeoise comme l’organe de la volonté populaire. (…) Mais la dualité de pouvoirs est un fait révolutionnaire et non constitutionnel. Elle peut durer un certain temps, mais pas très longtemps. (…) Tôt ou tard, l’un des pouvoirs finit par éliminer l’autre. (…) « La dualité de pouvoirs est, en son essence, un régime de crise sociale : marquant un extrême fractionnement de la nation, elle comporte, en potentiel ou bien ouvertement, la guerre civile. » Au lendemain du 10 août, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l’Assemblée s’équilibrèrent un instant. Cette situation qui provoqua une crise politique aiguë, ne dura que quelques semaines. L’un des deux pouvoirs dut finalement s’effacer devant l’autre, et ce fut la Commune. Au lendemain du 10 août 1792, les pouvoirs de la Commune révolutionnaire de Paris et ceux de l’Assemblée s’équilibrent un instant. Cette situation, qui provoqua une crise politique aigüe, ne persista que quelques semaines. La Commune eut le dessous. Le 31 mars 1793, la dualité de pouvoirs prit de nouveau une forme ouverte. Comme au 10 août, une Commune révolutionnaire s’était substituée à la Commune et, face à la Convention et à son Comité de Salut public, elle avait fait figure de nouveau pouvoir. Mais la dualité ne dura cette fois, que l’espace d’un matin. Le pouvoir officiel s’empressa de faire rentrer dans le néant la Commune insurrectionnelle. Après la chute des Girondins, la lutte entre la Convention et la Commune, entre le pouvoir borugeois et le pouvoir des masses, continua sourdement. Elle prit, à nouveau, un caractère aigu, en novembre 1793, lorsque la Commune, se substituant à la Convention, entraîna le pays dans la campagne de déchristianisation et imposa à l’Assemblée le culte de la Raison. La bourgeoisie riposta en rognant les pouvoirs de la Commune qui, par le décret du 4 décembre, fut étroitement subordonnée au pouvoir central. En février-mars 1794, la lutte se raviva entre les deux pouvoirs. Celui issu des masses fut, alors, d’avantage représenté par les sociétés populaires des sections, groupées en un comité central, que par la Commune elle-même. Mais les dirigeants de cette dernière, sous la pression populaire, eurent, à deux reprises, avant la chute des hébertistes, avant celle de Robespierre, de vélléités de coup d’Etat. Ce fut le chant du cygne de la dualité de pouvoirs. La bourgeoisie accusa les partisans de la Commune de vouloir « avilir la représentation nationale » et elle brisa le pouvoir populaire, donnant ainsi le coup de grâce à la Révolution. (…) Du moment où la bourgeoisie se mettait en travers du torrent populaire, elle devait se forger une arme lui permettant de résister à la pression des bras nus : le renforcement du pouvoir central. Le synchronisme des dates – cette fois encore – est frappant : le décret sur la liberté des cultes est du 6 décembre (1793) ; le grand décret par lequel furent mis définitivement en place les premiers éléments d’un pouvoir central fort, est du 4 décembre. On assiste à une étape de la formation de la machine de l’Etat par laquelle la bourgeoisie va asservir le prolétariat. L’Etat centralisé, bureaucratique et policier, « cet effroyable corps parasite qui enveloppe le corps de la société française et en bouche tous les pores » (selon Marx dans « Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, 1852) (…). L’une des raisons pour lesquelles l’évolution que l’on va retracer a été mal comprise provient sans doute de ce que le régime de 1793 a confondu, sous les divers noms de « dictature de salut public », « dictature montagnarde », « dictature jacobine », « gouvernement révolutionnaire », deux sortes de contrainte : d’une part, un pouvoir populaire, démocratique, décentralisé, propulsé du bas vers le haut, celui des sans culottes en armes, groupés dans leurs sections, leurs comités révolutionnaires, leurs clubs, leurs communes, exigeant à l’occasion de revers extérieurs le châtiment impitoyable de l’ennemi intérieur ; d’autre part, une dictature bourgeoise, autoritaire, centralisée, propulsée du haut vers le bas et dirigée certes contre les résidus de l’Ancien Régime, mais aussi, et de plus en plus, contre les bras-nus. (…) Le décret du 4 décembre stipulait, par ailleurs, que les comités révolutionnaires relèveraient directement et sans aucun intermédiaire du Comité de sureté générale. Ils devenaient des organes subalternes de police, des rouages d’Etat. Les communes, dans toute l’étendue de la France, et, du même coup, leurs sociétés populaires, leurs comités révolutionnaires, se virent interdire toutes relations directes entre eux, toute réunion dite centrale englobant plusieurs localités ou plusieurs départements. (…) Dans le décret du 4 décembre, un article entier leur fut consacré : « Tout congrès ou réunions centrales établis, soit par les représentants du peuple, soit par les sociétés populaires, sous quelque dénomination qu’ils puissent avoir sont révoqués et expressément défendus par ce décret, comme subversifs de l’unité d’action du gouvernement, et tendant au fédéralisme. » (…) Les militants d’avant-garde ne se méprirent pas sur le sens du renforcement du pouvoir central, dont les premiers signes s’étaient manifestés dès l’été 1793. Ils comprirent que le gouvernement fort qui, peu à peu, s’établissait avait une pointe dirigée contre l’avant-garde populaire. Les enragés, les premiers, avaient dénoncé l’évolution qui se dessinait. Le 4 août, Leclerc avait commenté en ces termes la proposition de Danton d’ériger le Comité de Salut public en Comité de gouvernement : « Je ne vois, dans cette masse de pouvoirs réunis dans le Comité de salut public, qu’une dictature effrayante. » Les enragés constataient avec stupeur que la Terreur, dont ils avaient tant de fois réclamé l’institution n’était plus la la terreur par en bas mais une terreur par en haut qui broyait indistinctement la contre-révolution et la révolution militante. Les hébertistes, qui voyaient le Conseil exécutif, où ils étaient influents, réduit par la dictature à un rôle subsidiaire, avaient aperçu, eux aussi, le danger, et l’avaient dénoncé. (…) Opposer le Conseil exécutif au Comité de Salut public, c’était mal poser la question : la vraie rivalité n’était pas tant entre ces deux organismes qu’entre le pouvoir central (Convention et Comité de Salut public) et la Commune, entre le pouvoir bourgeois et le pouvoir populaire. Si l’on voulait achever d’écraser les royalistes de l’intérieur et de l’extérieur, si l’on voulait que cette contrainte ne servît pas, en même temps, contre les masses, il eût fallu se délivrer pour de bon du mythe de la « représentation », ressusciter la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792 et du 31 mai 1793. Mais il y manquait encore bien des conditions telles que, entre autres, l’existence non seulement à Paris, mais aussi dans tout le pays, d’une avant-garde suffisamment nombreuse, différenciée et consciente. »

Daniel Guérin dans « La révolution française et nous » :

« Un phénomène caractéristique de toutes les révolutions consiste dans la coexistence momentanée de deux formes antagonistes de pouvoir politique. La dualité de pouvoirs, bien qu’encore relativement embryonnaire, se manifesta, avec une certaine netteté déjà, au cours de la Révolution française. (…) Nous voyons les premiers symptômes de ce phénomène apparaître dès juillet 1789. A l’orée de la révolution, il y a dualité de pouvoirs non seulement entre le roi et l’Assemblée nationale, mais déjà entre l’Assemblée nationale, interprète des volontés de la haute bourgeoisie, et la Commune de Paris, cette dernière s’appuyant sur les couches inférieures du tiers-état de la capitale. Le second pouvoir, émanation directe du peuple, ne traitait pas seulement le parlement d’égal à égal, il lui parlait à peine né sur le ton de protection (…). La dualité de pouvoirs se manifesta de façon beaucoup plus accusée à l’occasion de l’insurrection du 10 août 1792. Dès la seconde quinzaine de juillet, les sections avaient nommé des délégués qui s’étaient réunis à l’Hôtel de ville. Le 10 août, l’assemblée des sections se substitua à la Commune légale et se constitua en Commune révolutionnaire. »

Petite chronologie

Janvier à juin 1792

Regain des émeutes de subsistance

20 avril 1792

Déclaration de guerre de la France à l’Autriche

20 juin 1792

Manifestation populaire envahit les Tuileries, le Roi coiffé du bonnet phrygien

11 juillet 1792

L’Assemblée déclare "la patrie en danger"

25 juillet 1792

Par le Manifeste de Brunschwick, toute la réaction nobiliaire française et européenne déclare la guerre à mort au peuple révolutionnaire de France

28 juillet 1792

Marche des 60 000 Fédérés pour défendre Paris Manifeste de Brunswick étale la complicité Roi-noblesse et ennemis extérieurs

3 août 1792

Pétition de 47 sections parisiennes pour la déchéance du Roi (lue par Pétion à l’Assemblée)

9 et 10 août 1792

Mobilisation des sections populaires qui marchent sur les Tuileries Création d’une Commune insurrectionnelle qui décapite la Garde nationale, empêchant la répression Le Roi se place sous la protection de l’Assemblée, installé derrière le président de séance L’Assemblée tente de résister en exigeant la dissolution de la Commune

11 août 1792

L’Assemblée vote la suspension de la royauté et l’élection d’une Convention au suffrage universel

fin août - début septembre 1792

Elections de la Convention

4-6 septembre 1792

Chasse aux suspects et Massacres de septembre dans les prisons Les Ministres de l’Intérieur (Roland) et de la Justice (Danton) laissent faire.

20 septembre 1792

Victoire de Valmy (au cri de "Vive la Nation" et la Marseillaise, lancé par Kellermann) Première réunion de la Convention qui laïcise l’état civil et autorise le divorce

21 septembre 1792

La Convention proclame la République

Décembre 1792 - janvier 1793

Procès du Roi à la Convention

21 janvier 1793

Exécution du Roi

Février 1793

Levée en masse de 300 000 hommes Nouvelle coalition étrangère contre la France La République donne des gages au peuple L’Assemblée résiste au peuple et impose la Monarchie constitutionnelle L’Intervention populaire croissante renverse la monarchie

Mars 1793

Début de l’insurrection vendéenne Trahison du général Dumouriez (protégé par les Girondins) qui livre le Ministre de la guerre aux Autrichiens Pour tenir les troupes, la Convention envoie des Représentants en Mission (surtout Montagnards)

Printemps 1793

Montée de la famine, spéculation sur les grains et multiplication des attaques de boulangeries et de greniers Refus obstiné de la majorité girondine de contrôler les prix, confirmation de la liberté absolue du commerce

Avril-Mai 1793

Pétitions et manifestations croissantes exigent le jugement des traitres girondins et des mesures d’urgence Tentatives de répression de l’intervention populaire par les Girondins

29 mai - 2 juin 1793

Insurrection populaire à l’appel de Robespierre et des Jacobins : 80 000 gardes nationaux et sans-culottes assiègent la Convention ; La Commune insurrectionnelle vote un emprunt forcé sur les riches A la Convention, les sans-culottes occupent les places des députés montagnards partis en mission et votent à leur place Mise en accusation d’une partie des députés girondins (sont arrêtés ou en fuite)

De juin à septembre 1793

Avancée des ennemis (Perpignan et Dunkerque assiégées, Savoie et Lorraine envahies, Toulon livrée aux Anglais) Révolte fédéraliste animée par les Girondins en fuite (Bordeaux, Lyon) La Convention vote la Levée en masse (Grande Armée de 2 millions) et met en place une économie dirigiste de guerre

17 juillet 1793

Abolition complète des droits féodaux (et interdiction du rachat)

4 août 1793

Adoption de la Constitution de l’An 1 par référendum

septembre 1793

Manifestations et Pétitions pour renforcer les mesures d’exception, la Convention est envahie par les Sans Culottes La Convention vote le Maximum général (contrôle des prix), la loi sur les suspects (terreur) et rationalise l’intervention populaire (décret des 40 sous, arrestation d’Enragés)

Octobre 1793

Adoption du Calendrier révolutionnaire ; Vote du "Gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix"

Novembre 1793 à janvier 1794

Victoires françaises : Toulon et Alsace reconquises, destruction des armées blanches en Vendée 1ères divisions des Montagnards sur l’utilité des conquêtes

Printemps 1794

Politique sociale montagnarde (décrets de ventôse et Floréal) ; Lutte contre les factions (enragés et indulgents)

27 juillet 1794

Insurrection de 16 sections populaires pour libérer Robespierre "Thermidor" : complot à la Convention qui vote l’arrestation de Robespierre et la fermeture provisoire des Jacobins

28 juillet 1794

Dispersion confuse des Sans Culottes Robespierre et 22 Montagnards guillotinés ainsi que la majorité des élus de la Commune de Paris

Procès verbaux de la Commune insurrectionnelle de Paris (1792-1793)

La Commune de Paris de 1793 et les hébertistes

Chaumette et la Commune de 93

Jules Michelet contre la Commune de Paris :

La préparation du 10 août 1792

La Commune

La révolution attaque la royauté en attaquant les Tuileries

Les préparatifs du 10 août 1792

L’attaque des Tuileries

Les mesures de la Commune face à la contre-révolution

La nuit du 10 août

Michelet sur la Commune de Paris

Marat et la Commune

La lutte entre l’Assemblée et la Commune

Les massacres de septembre

La Commune face à Robespierre

Pour Michelet, « la Commune voulait le massacre et la dictature » !!

Pour Michelet, « laisser faire (le massacre), laisser tuer, tel était la pensée de la Commune » !!!

Pour Michelet « le rêve le plus doux (de Marat qui influençait la Commune) eut été une Saint-Barthelémy générale dans toute la France » !!!

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