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Claire Lacombe, féministe et révolutionnaire

vendredi 10 août 2018, par Robert Paris

Qui était Claire Lacombe ? Révolutionnaire et féministe !

Avant la Révolution, elle avait commencé une assez bonne carrière d’actrice, notamment à Lyon et à Marseille. Au début de 1792, elle monta à Paris et fréquenta les Cordeliers. Le 10 août, elle participa à l’assaut des Tuileries avec un bataillon de Fédérés, ce qui lui valut une couronne civique. Pendant l’hiver 92-93, proche des Enragés (elle fut un temps la compagne de Leclerc), elle milita contre l’accaparement et le chômage. En février 93, elle fonda avec Pauline Léon la Société des Républicaines Révolutionnaires, société exclusivement féminine et très engagée sur le plan social. Le 12 mai, des femmes de cette société demandèrent le droit de porter des armes pour aller combattre en Vendée. Claire Lacombe joua un rôle important pendant les journées du 31 mai et du 2 juin. Elle participa aux délibérations de la Commune et poussa fortement à l’insurrection. En août, elle demanda dans une pétition à la Convention la destitution de tous les nobles de l’armée. Le 5 septembre, elle réclama carrément l’épuration du gouvernement... Les Jacobins s’en prirent alors à elle avec violence, l’accusant de toute sortes de délits : elle aurait volé des armes, caché des aristocrates, etc. Ces accusations n’étaient pas très crédibles, mais elles étaient dangereuses à cette période, et Lacombe se défendit avec force. Elle se présenta le 7 octobre à la barre de la Convention et réfuta les arguments de ses adversaires. Elle osa dénoncer l’oppression dont les femmes étaient victimes, et ajouta : « Nos droits sont ceux du peuple, et si l’on nous opprime, nous saurons opposer la résistance à l’oppression. » Le gouvernement n’apprécia guère, et elle se retrouva quelques jours plus tard impliquée dans une curieuse affaire. Une rixe eut lieu entre des femmes de la Halle et des Républicaines Révolutionnaires. Les premières prétendirent, par la voix d’une députation à la Convention, que les secondes les avaient forcées de prendre le bonnet rouge. Prudhomme, dans les Révolutions de Paris, assura que c’était l’habit masculin que les Républicaines, qui le portaient parfois, avaient voulu forcer les « honnêtes » femmes de la Halle à revêtir. Ces dernières se seraient défendues avec succès, et auraient même fouetté Claire Lacombe, qui participait à l’incident. Le gouvernement révolutionnaire saisit aussitôt le prétexte : les Républicaines Révolutionnaires furent interdites, ainsi que tous les clubs féminins. Lacombe dut se cacher, et la chute des Hébertistes, après celle des Enragés, la mit dans une position inconfortable. Elle fut finalement arrêtée, le 31 mars 1794. Elle demeura un an en prison. Elle reprit ensuite son métier de comédienne, joua en province, puis revint à Paris. On n’a plus de traces d’elle après 1798.

"Bourgeois et bras-nus" de Daniel Guérin :

« Début juillet 1793, des citoyennes de la section des Droits de l’homme affirment par exemple qu’elles ne veulent plus être considérées comme des "êtres passifs et isolés", relégués dans la "sphère étroite de leur ménage".

Durant tout l’été et l’automne 1793, les militantes des clubs vont continuer à intervenir directement dans le champ politique. Mais ceux qui viennent de s’assurer le pouvoir grâce à l’appui du mouvement populaire cherchent maintenant à endiguer celui-ci...

Sous l’impulsion de ses dirigeantes, Claire Lacombe et Pauline Léon, le Club des citoyennes républicaines révolutionnaires se rapproche des positions des Enragés. Dans une pétition, le 26 août, ce club dénonce "les prévarications sans nombre qui ont lieu dans les ministères", l’"anarchie et le règne des Intrigants", les "scélérats qui sont à la tête de nos armées". Les signataires demandent aux députés de destituer tous les nobles et les administrateurs coupables et de créer des tribunaux révolutionnaires. Un peu plus tard, le Club se prononce pour le contrôle et la responsabilité des agents de l’Etat, et pour un exécutif placé sous le contrôle direct du peuple organisé dans les sections. Cette conception de la démocratie directe va susciter l’hostilité croissante du gouvernement et des grands clubs masculins.

Les enragés eurent le mérite incontestable, face aux montagnards enfermés dans le légalisme parlementaire, de proclamer la nécessité de l’action directe. Ils eurent aussi le courage de s’attaquer aux réputations établies, à la plus haute, à celle à laquelle il était le plus dangereux de toucher. Ils osèrent s’en prendre à l’idole populaire qu’était Robespierre. Théophile Leclerc rangeait ce dernier parmi les « quelques despotes insolents de l’opinion publique ». Jacques Roux dénonçait prophétiquement « les hommes mielleux en apparence, mais sanguinaires en réalité ». (…) La Société des Femmes Révolutionnaires de Claire Lacombe poussa la témérité jusqu’à appeler Robespierre : « Monsieur Robespierre », injure impardonnable à l’époque. »

(...) Les enragés n’avaient pas seulement attiré les plus révolutionnaires des sans-culottes parisiens. Ils avaient entraîné dans leur sillage les plus révolutionnaires des femmes. Responsables de l’approvisionnement du foyer, elles ressentaient plus directement encore que les hommes les souffrances consécutives à la vie chère, à la disette. Les émeutes contre la vie chère, en février, en juin 1793, avaient été surtout l’œuvre des femmes. La Société des Républicaines révolutionnaires fut en quelque sorte la section féminine du mouvement des enragés. Elle avait été créée le 10 mai, dans le feu de la lutte contre la Gironde, par un jeune artiste, Claire Lacombe. Dès le début, la société avait conjugué étroitement l’action économique avec l’action politique, celle contre la hausse des prix et celle pour la liberté.

Mais, les girondins vaincus, les jacobine eurent moins besoin du concours des femmes, surtout lorsqu’ils virent les Républicaines révolutionnaires faire cause commune avec les enragés. A leur séance du 16 septembre, Claire Lacombe fut injuriée et mise dans l’impossibilité de se défendre. (...) Quelques instants plus tard, Claire Lacombe était sous les verrous ; elle devait cependant être remise en liberté le lendemain.

Les Républicaines révolutionnaires ne se laissèrent pas intimider pour autant. Elles redoublèrent au contraire d’activité. (...) Le 30, elles se présentèrent au Conseil général de la Commune et Claire Lacombe réclama en leur nom des visites domiciliaires chez les marchands, seul moyen de faire appliquer le maximum. (...)

Claire Lacombe et ses soeurs étaient en butte à l’hostilité toute particulière des femmes de la halle. Leur campagne en faveur du maximum et de sa rigoureuse application avait indisposé ces dernières dont la disette réduisait considérablement les affaires. (...) Elles insultèrent et menacèrent les militantes. Les adversaires des Républicaines révolutionnaires tirèrent parti de ces incidents. (...) Anas, le rapporteur de l’Assemblée, osa soutenir que les Républicaines révolutionnaires avaient voulu troubler Paris dans l’intérêt des Girondins. Puis, élargissant le débat, il se livra à une violente diatribe antiféministe. Les femmes devaient rester au foyer et étaient impropres à la vie publique. "Il n’est pas possible que les femmes exercent les droits politiques." Les bourgeois de la Convention applaudirent à tout rompre ce langage réactionnaire et décrétèrent la suppression des clubs et sociétés populaires de femmes, sous quelque dénomination que ce fût. »

Rapport de la citoyenne Lacombe à la société des citoyennes républicaines révolutionnaires (1793)

Discours de Claire Lacombe le 25 juillet 1792 à l’Assemblée nationale

Trois femmes de la Révolution

Mathiez sur les Enragés

Biographie

Portrait

Révolutionnaire parisienne

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RAPPORT FAIT PAR LA CITOYENNE LACOMBE À LA SOCIÉTÉ DES RÉPUBLICAINES RÉVOLUTIONNAIRES, de ce qui s’est passé le 16 septembre 1793 à la Société des Jacobins, concernant celle des Républicaines Révolutionnaires, séante à S. Eustache, et les dénonciations faites contre la citoyenne LACOMBE personnellement

Je transporte mes lecteurs dans la salle des Jacobins, et je commence. Un secrétaire dit, “la société des Républicaines Révolutionnaires, a toujours donné des preuves d’un excellent Patriotisme ; et vous lui en avez rendu toute la justice méritée cependant elle vient d’y déroger aujourd’hui en rayant de la liste de ses membres une bonne Républicaine, la Citoyenne Gobin parce qu’elle a donné carrière à son énergie, en dénonçant le nommé le Clere Théophile Leclerc ” ; Je répond que ce que le secrétaire avance est un faux ; puisqu’il tenoit la lettre que la Présidente d’après le vœu de la Société avoit écrite à la Citoyenne Gobin, qui portoit, non pas qu’elle étoit rayée ; mais qu’elle eût à apporter à la Société les preuves qu’elle avoit des inculpations qu’elle avoit faite contre le Citoyen le Clere, afin que ce dernier fût poursuivi comme contre-révolutionnaire, et que faute par elle d’apporter les preuves de ce qu’elle avoit avancé, elle seroit rayée de la Société ; et affichée comme calomniatrice, ainsi pour prouver qu’elle ne l’étoit point, elle nous a fait dénoncer à la Société des Jacobins.

Chabot : …Il est temps de dire toute la vérité au sujet de ces femmes prétendues Révolutionnaires, je vais vous dévoiler les intrigues qui les agitent et je vous assure qu’elles vous surprendront. Je sais que l’on s’expose en aigrissant une femme, à plus forte raison lorsqu’on en aigrit un grand nombre, mais je ne crains ni leur intrigue, ni leur propos, ni leurs menaces ; il y a quelques jours que je fus appelé par le chef de ces Femmes, la citoyenne Lacombe : qui me demanda ce que nous voulions faire du ci-devant Maire de Toulouse, je lui répondis que j’étois étonné qu’elle sollicitât en faveur d’un ex-noble qui avoit fait emprisonner des Patriotes : elle me répondit qu’il donnoit du pain au Pauvre, et mais répliquai-je esse ainsi que l’on fait la contre-révolution sic ; enfin, elle me menaça de toute l’animadversion des Femmes Révolutionnaires, si je ne donnois pas conjointement avec le Comité de sûreté générale, l’ordre de son élargissement. J’avoue que là je lâchai le gros mot et je me retirai : le lendemain, elle vint chez moi encore pour me répéter ce qu’elle m’avoit dit la veille, la même chose, Madame Lacombe, car je ne peux pas la traiter de Citoyenne, m’avoua que ce n’étoit pas Monsieur de Ray qui lui tenoit au cœur, mais bien son neveu, moi qu’on accuse de me laisser mener par les Femmes, lui dis je alors : je ne ferai jamais pour elles ce que vous font faire les hommes, et toutes les Femmes de la terre ne me feront jamais rien faire que ce que j’ai envie de faire pour la République : Madame Lacombe me tint alors des propos les plus Feuillants, prétendit que l’on ne devoit pas tenir ainsi des Hommes en prison ; que Révolution, ou non Révolution, il faloit les interroger dans les 24 heures, les mettre en liberté, s’ils étoient innocents et les envoyer promptement à la Guillotine s’ils étoient coupables, enfin tous les propos que tiennent continuellement les Aristocrates, quand nous arrêtons quelqu’un de leurs amis . C’est parce que j’aime les Femmes, que je ne veux pas qu’elles fassent corps à part ; et qu’elles calomnient la vertu même . Elles ont osé attaquer Robespierre, et l’appeler M. Robespierre. Je demande que vous preniez envers les Femmes Révolutionnaires des mesures violentes propres à réprimer cette manie insensée qui les a saisies : Je demande qu’elles se purgent de toutes les intrigantes qu’elles ont dans leur sein, et qu’elles en soient invitées par une lettre.

Je réponds au très Patriote Monsieur Chabot, d’abord il est vrai que je le fis sortir des Jacobins Vendredi 13 du courant ; voici le discours que je lui tins, il est un peu différent que celui qu’il a mis dans ma bouche.

Chabot, je viens vous inviter à vous rendre un service, à vous… pas à moi ; il s’agit du maire de Toulouse que vous avez destitué depuis 3 mois avec deux Administrateurs. J’ai appris que ces deux derniers avoient été renvoyés chez eux, et comme le Maire a été destitué pour le même fait. J’ai appris avec étonnement que c’étoit une Victime que vous vous étiez réservé le droit de vous sacrifier , je viens donc vous inviter pour vous-même à lui rendre la Justice que ses Collègues ont obtenue . Il est Coupable avec eux ou avec eux il est Innocent. Il est coupable me répondit Chabot, il a fait incarcérer des Patriotes au nombre de dix-sept à Toulouse . Je ne le croirai lui dis-je, que lorsque vous m’en aurez donné des preuves matérielles . D’ailleurs, dit-il, il est assez Riche pour vivre à Paris . Je sais lui dis-je que c’est un crime que l’on lui fait d’avoir de la Fortune, mais il n’en est pas moins vrai qu’il ne s’en est servi que pour soulager les Malheureux depuis la Révolution . Il est chéri de tout le Peuple de Toulouse . Chabot : C’est ainsi que font les Aristocrates pour tromper le peuple, ils lui font du bien, d’ailleurs, me répondit-il en élevant la voix, il est Noble . Lacombe : Voilà la meilleure preuve que vous puissiez me donner de son innocence lui dis-je puisque n’étant pas destitué à cause de sa noblesse, vous en faites un grand Cheval de Bataille . Je vous annonce en vraie Républicaine que si vous ne lui randez pas la Justice qui lui est due j’irai à la Barre de la Convention Nationale pour la lui faire obtenir ; j’ignore ce que Monsieur Chabot appelle son gros mot : Je sçais que sur mon dernier il me tourna les talons . Le lendemain je me rendis chez lui : dire que je ne venois pas lui faire ma cour, puisque je ne la faisois à Personne mais lui demander s’il étoit mieux disposé que la veille à rendre justice au Maire de Toulouse . Il me dit que c’était un Contre-révolutionnaire ; Lacombe : Hé bien, il faut le prouver, et le faire guillotiner ; cherchant à éluder la question, il me dit que nous étions une Société de Femmes qui nous laissions mener.

Je luis répondis, Chabot, jamais les cajoleries, ni les Assignats n’ont fait courir les Femmes Révolutionnaires, d’ailleurs je vous annonce que je ne connois le Maire de Toulouse qu’indirectement . Je ne m’intéresse à lui que parce que j’ai l’intimité l’intime conviction de son innocence. Je sais, après avoir fait prendre des renseignements des meilleurs Patriotes de Toulouse : qu’il n’a commis d’autres crimes que celui d’avoir blessé votre amour-propre, lorsque vous fûtes envoyé Commissaire dans son Département ; il se vit obligé de sévir contre un de vos Agents qui avoit été dénoncé à la commune, pour avoir prêché des principes qui étaient peu révolutionnaires . Monsieur Chabot se fâcha, et me protesta qu’il ne ferait point faire le rapport au Comité . Je lui ai demandé pourquoi les Administrateurs qui avoient été destitués avec le Maire, avoient été renvoyés de préférence à ce dernier . Monsieur Chabot me répondit qu’il avoit bien voulu faire grâce, notamment à Dardignac, Président du directoire qui en cette qualité avoit signé tous les Arrêtés. Je lui témoignai mon étonnement de ce qu’il s’arrogeoit le droit de faire grâce. Je lui dit que nous n’avions pas détruit le Tyran pour en remettre d’autres à la place . Il me dit dénoncez-moi faites-moi traduire au Tribunal Révolutionnaire ça m’est égal . Il est bien étonnant, lui dis-je qu’un homme qui se dit Patriote, le soit si peu dans ses actions . Vous êtes une Société de femmes me dit-il qui voulez vous mêler d’affaires et qu’on induit en erreur. Je lui re fis ma première réponse que jamais les Cajoleries ni les Assignats ne feroient courir les Révolutionnaires, nous ne nous intéressons qu’aux Opprimés et je regarde le Maire comme une victime qu’il vous plait de vous immoler, cela est si vrai, que vous avez fait offrir à son Neveu que vous connaissez pour une excellent Patriote, et qui depuis la disgrâce de son Oncle ne l’a pas quitté un seul instant, vous lui avez dis-je pour perdre l’Oncle avec plus de facilité, fait offrir des places par trois fois pour l’éloigner de Paris, et ôter par-là à l’oncle la seule consolation qui lui reste . Est-ce ainsi que doivent agir des hommes envers leurs semblables ? J’ose vous assurer que si vous ne faites pas rendre au Maire la Justice qu’il a lieu d’attendre, je le présenterai moi-même à la Barre de la Convention, et nous verrons, si vous avez le droit, Dictateur sans pouvoirs, de vous immoler des Patriotes tandis que tous les jours les Contre-révolutionnaires sont favorisés par vous. Je vous préviens que si je vais à la Barre, je dirai des vérités qui ne seront pas à votre avantage . Alors Monsieur Chabot, composant son physique, se tournant vers moy avec un air tartuffe et me regardant avec les yeux d’un cafard, il me dit “Vous le voulez, eh bien, je ferai faire le rapport ce soir, et demain le Maire pourra partir , cependant, il ne sera plus Maire, nous l’enverrons chez lui parce que si nous l’envoyons à Toulouse, le Peuple le renommerait. Je ne puis disconvenir qu’il ait fait un bien infini au Peuple, il a d’ailleurs d’excellentes qualités, mais il a trop d’influence à Toulouse , il faut qu’il n’y retourne pas”. Je laisse au lecteur à faire les réflexions dont ce passage est susceptible . Monsieur Chabot me dit toujours en me regardant qu’il n’avoit jamais su rien refuser aux Femmes : Je lui répondis que j’étois bien fâchée qu’il fut Homme Public, que je plaignois ma Patrie puisque les Contre-révolutionnaires ayant aussi des femmes, il ne leur seroit pas difficile d’obtenir leurs Grâces, en les adressant à lui.

Voilà la vérité de ce qui s’est passé entre Monsieur Chabot et moi, il a dit qu’il avoit des témoins, je me dois de les désigner . En entrant chez lui, je vis d’abord la vile Compagne de sa vie déréglée 2 . Lorsque je fus dans son salon je vis sur un Canapé une Dame masquée avec un Monsieur vêtu d’une redingote couleur de capucine ayant sur son collet un très large galon d’Argent, voilà les personnes que Monsieur Chabot peut me produire.

Je continue la séance des Jacobins. Bazire dit : …Et moi aussi, tout chétif que vous me voyez j’ai été aux prises avec les Femmes Révolutionnaires. (on rit.) Renaudin dit : ne riez pas, ceci peut devenir plus sérieux que vous ne pensez. Bazire : je m’explique, l’autre jour sept à huit Femmes Révolutionnaires vinrent au Comité de sûreté générale, réclamer la Liberté d’un nommé Sémandy détenu à Sainte-Pélagie qu’elles prétendoient arrêté à tort ; nous leur déclarâmes qu’on préparoit une contre-révolution sectionnaire à Paris comme on avoit fait à Lyon, Marseille, Bordeaux, etc. etc. que Sémandy nous avoit été dénoncé dans par les Députés des Bouches-du-Rhône comme ayant joué un des principaux rôles dans celle de Marseille . Je réponds à Monsieur Bazire, et je ne balance pas pour dire qu’il en a imposé lorsqu’il a avancé que la Députation avoit demandé l’élargissement de Sémandy, elle s’informa des faits pour lesquels il était détenu, afin que s’il n’étoit pas coupable, d’obtenir justice en le faisant élargir par le tribunal qui devoit en connaître, ce qui est bien différent. Il ment, lorsqu’il ose avancer que nos Commissaires lui ont demandé une permission pour visiter toutes les Prisons, pour s’informer du motif d’arrestation des Prisonniers et pouvoir forcer leur élargissement si elles le jugeoient à propos : …Les Révolutionnaires connaissent la LOI, et ce n’est que d’après elle que nous serions venus sic au secours des Patriotes opprimés… Il ment, avec l’impudeur qui lui est si naturelle, lorsqu’il dit que nos Commissaires l’ont traité de Blanc-bec, les Révolutionnaires connoissent trop la portée des mots, pour en avoir adressés à Monsieur Bazire un aussi insignifiant, je veux croire que c’est sa modestie qui se l’est approprié.

Vous mentez, Monsieur Bazire, quand vous osez dire que nos commissaires ont traité Robespierre de Monsieur, nous veillons sur tous les Hommes publics.

Et nous sommes loin d’assimiler le Citoyen Robespierre avec les Bazire du Jour ; prends garde à toi Robespierre je me suis aperçue que ceux qu’on accuse d’avoir prévariqué croient éluder la dénonciation en accusant ceux qui les dénoncent d’avoir dit du mal de toi ; prends garde que ceux qui ont besoin de se faire un manteau de tes vertus ne t’entraînent avec eux dans le précipice . Quant à vous, Monsieur Bazire, le grand Cheval de Bataille que vous vous êtes fait du mot Monsieur Robespierre, que vous avez mis dans la Bouche de nos Commissaires, prouve seul que vous n’êtes qu’un misérable menteur . Renaudin : La Citoyenne Lacombe, ou Madame Lacombe, qui aime tant les Nobles, donne retraite à un Noble chez elle : on vient de m’apprendre qu’elle loge chez elle Monsieur le Clere ci-devant, et contre-révolutionnaire bien prouvé. “Je déclare, moi Claire Lacombe , que je ne connois en aucunes manières celui qui m’a dénoncée, ni les motifs qui l’ont porté à le faire, mais son assertion est si Bête est si fausse en même temps que je l’envoie pour toute réponse à l’Hôtel de Bretagne, rue Croix des petits Champs, ou j’ai logé pendant 22 Mois . Il aurait tout lieu de se convaincre, qu’il arrive souvent quand on n’est que l’écho d’un sot quand on parle d’après les autres”. J’observe que je suis arrivée à la tribune où j’avois l’habitude d’aller au moment ou ce Renaudin me dénonçait . Je descendis de suite et comme il est en moi de me présenter toujours en face de mes Ennemis , je me transportai à la porte d’entrée de la salle, je dis au portier “Je suis dénoncée, il faut que j’entre pour répondre à mes dénonciateurs” ; le portier me dit “Je ne puis prendre sur moi de vous laisser entrer, mais passez au secrétariat, écrivez au Président je porterai votre Billet” . Je suivis son conseil, j’écrivis au Président qui était Sijas (qu’en entrant dans une tribune je venais de m’entendre dénoncer, mais que je me flattais que les amis de la Liberté et de l’Égalité qui avaient entendu mes dénonciateurs, voudroient bien m’accorder l’entrée de la Séance pour me justifier , que j’étois prête à paroître.) Le portier porta mon Billet au Président : ce dernier prit sur lui sans consulter la Société de me le renvoyer avec l’humiliante réponse que je ne pouvois pas être admise ; indignée comme je devois l’être, je remontai à la Tribune Publique, et au moment où le Président alloit faire prendre à la Société des Jacobins une délibération qui l’auroit déshonorée, je demandai la parole. Je dis qu’avant de délibérer, les amis de la Liberté et de l’Égalité se devoient de m’entendre. C’est ici qu’il me serait difficile de décrire les effets que produisit ma juste demande : peignez-vous si vous le pouvez les femmes de la Tribune ou j’étais, se levant en majeure partie, en criant à bas l’intrigante, à bas la nouvelle Cordet Charlotte Corday , va-t-en malheureuse, ou nous allons te mettre en pièces . Au même instant, représentez-vous un grand nombre de soi-disant Membres, quittant leur place, pour venir autour de la tribune où j’étois, me tenir le même langage que ces Femmes égarées ou perfides ; voyez la majorité des Tribunes applaudir avec transport à ce mouvement insensé, et vous frémirez pour ma vie . Rassurez-vous, Amis de la Liberté, je vais tenir tête à cette horde que la passion seule conduit, songez qui vont combattre sic une femme libre, qui n’est que calomniée et non coupable, qui malgré le danger qui l’entoure conserve le sang-froid de l’innocence. Arme terrible qui va terrasser ceux qui ont voulu la perdre ; je répondis à ceux qui avec des cris de rage m’ordonnent de m’en aller, que je ne sortirois pas, qu’ils pouvoient m’assassiner , que c’étoit une action digne de leur courage, mais qu’ils n’auroient jamais le pouvoir de me renvoyer . Ici, je périrai, ou je serai entendue . Est-ce ainsi, lâches, que vous vous montrerez les Amis de la justice en étouffant la Vérité ? Ici se fit un mouvement tant de la part des Femmes, que de ceux qui les instiguaient pour tomber sur moi . Alors prenant cette fierté, et ce courage digne d’une Républicaine, je leur dis, “le premier de vous qui ose avancer je m’en vais lui apprendre ce que peut une Femme libre” . On n’eut pas plutôt entendu ce dernier mot, que ralentissant les cris et les gestes, j’entendis prononcer par un d’eux ce mot terrible qui me fit connaître ce que des lâches pouvaient oser pour accabler la faiblesse, et me fit voir en même temps toute l’étendue du danger que j’avais couru . Le croiriez-vous, Citoyens, un Homme voyant que j’étois décidée à vendre cher ma vie, osa dire, prenez garde, cette G. arce est toujours armée . Ainsi, si ayant eu le courage de prendre les armes pour ma Patrie on n’eut pas su que j’avois la précaution d’en porter pour ma propre défense, c’étoit fait de moi ; ah ! faites, faites pour moi les tristes réflexions dont ce passage est susceptible ; ou plutôt croyons ensemble que pour l’honneur de l’humanité et de la Liberté, il n’existe pas en assez grand nombre, ces Monstres qui ne sont forts que lorsqu’ils oppriment les faibles . Enfin, voyant qu’il leur étoit impossible de me renvoyer, on se contenta de me laisser un garde pour m’imposer silence s’il me prenoit envie de dire la vérité . Lorsque le calme fut rétabli, le Président m’apostropha en me disant que ce n’était pas faire voir la bonté de ma cause que d’exciter ainsi le trouble en demandant la parole de la Tribune ou j’étais . Vous seriez-vous attendus, Citoyens, que le même Président qui venait de me renvoyer mon billet, oseroit me faire une pareille réponse ? Les dénonciations continuent, tant sur moi, que sur la Société des Républicaines révolutionnaires , on nous impute tous les malheurs qui accablent Paris ; on nous accuse d’avoir fait faire le pillage du Sucre qui a eu lieu 2 mois avant notre existence en Société populaire , d’avoir fait celui du savon, et les autorités constituées réunies au Département de Paris, nous ont voté une adresse, dans laquelle elles déclarent que nous avons bien mérité de la Patrie pour avoir empêché le pillage.

Enfin on nous accuse d’être contre-révolutionnaires ; on demande que je sois traduite au Comité de sûreté générale. Après plusieurs motions plus extravagantes les unes que les autres pour perdre la Société des Républicaines Révolutionnaires, car il falloit la perdre à quelque prix que ce fût, on proposa de faire apposer les scellés chez moi. Mais Monsieur Chabot qui, jusque là, m’avoit traitée comme un des chefs de la contre-révolution étoit si convaincu qu’il n’avoit été qu’un vil calomniateur, qu’il ne balança pas pour dire que cette dernière proposition étoit un piège tendu à la Société des Jacobins, que si en levant les scellés on ne trouvoit que des papiers Patriotes chez moi, il me seroit facile de me justifier, mais qu’il me tenoit pour une Contre Révolutionnaire, et qu’il falloit que sur l’instant je fusse mise au cachot . Les ordres de Monsieur Chabot ne furent point suivis de point en point mais on m’envoya trois Gardes dans la tribune, où c’étoit d’autant plus indécent qu’il n’y avait que des femmes dans cette tribune . Me voilà donc assise au milieu d’eux, mise en état d’arrestation en présence de quatre mille Personnes. Je dis à un des Gardes que s’il avoit des ordres pour me conduire quelque part, il pouvoit me les intimer, que j’étois prête à me soumettre aux Lois ; il me dit qu’il n’étoit pas encore temps, qu’il fallait rester là . Comme je n’avais rien à me reprocher, il n’était pas étonnant que ma physionomie respirât le calme de l’innocence . Qui pourrait se le persuader, ce calme même m’attira les insultes les plus grossières, je m’entendis dire “voyez cette nouvelle Cordet sic , quel front elle a, rien ne peut déconcerter de pareils individus” . Pour me consoler, un des gardes me disoit “c’est malheureux d’aller coucher en Prison”.

Je répliquai : Pourquoi plus malheureux pour moi que pour les autres, je n’en augmenterai le nombre que d’un de plus . Enfin à 9 heures et demie, mes gardes m’enjoignirent de les suivre. J’obéis, nous descendîmes l’escalier, et comme nous sortions dans les cours, je ne fus pas peu étonnée de les voir pleines d’une foule immense, qui attendait la sortie de celle qui seule ignorait son Crime . Ce ne fut pas sans m’avoir donné à plusieurs reprises l’espoir de me voir conduire à la Guillotine, que nous sortîmes des cours . Nous fûmes suivis par un nombre innombrable de personnes, qui me prodiguaient les noms les plus odieux : Amis de la Liberté j’avoue que si mon âme eût été capable de crainte, celle de devenir la Victime d’un peuple égaré étoit la seule qui pouvoit m’agiter . Il sembloit tant le nombre étoit considérable que Pitt ou Cobourg fut tombé en notre pouvoir .

Enfin je parviens au Comité de sûreté générale sans le moindre événement . Après nous avoir fait faire antichambre pendant deux heures, un Gendarme dit à celui qui me gardoit, car de trois gardes il ne m’en restoit qu’un, les deux autres s’étant ennuyé d’attendre, qu’il pouvait entrer . Après avoir passé la première salle, un député courant après mon Garde, lui dit qu’il ne pouvoit pas entrer, qu’il n’y avoit personne . Alors celui qui me gardoit me dit “Citoyenne, je suis indigné de la conduite que l’on tient à votre égard, c’est une arbitraire qui n’a pas d’exemple, il me paroît que le Comité n’est pas disposé à vous entendre, je vais vous reconduire chez vous” . Arrivée à la porte, je lui demandai s’il avoit des ordres pour me garder chez moi la nuit . Il me dit que non . Je l’assurai que s’il en recevoit le lendemain, il pouvoit venir en toute sûreté, qu’il me trouveroit chez moi . Comme je me disposois à y monter, le portier de la maison me dit que je ne le pouvois pas, attendu que les scellés étaient à ma porte . Je ressortis dans la rue et appelant le garde qui n’étoit pas éloigné ; je le prioi de me conduire à la Section pour attester qu’ayant passé deux heures au Comité de sûreté générale, je ne pouvois pas être chez moi . Arrivée à la Section, je demandai au membre du Comité s’il ne leur seroit pas possible de lever les scellés de ma porte pour les apposer sur mes papiers . Un membre me dit que cela étoit impossible jusqu’au lendemain . Sur l’observation que je lui fis que la nuit étoit avancée, et qu’il étoit très gênant pour une Femme seule d’être obligée de chercher un Lit à l’heure qu’il était . Dans un temps de Révolution si on venoit à faire la visite domiciliaire, me trouvant couchée ailleurs que chez moi, quelle était la réponse que j’avais à faire pour ne pas paraître suspecte ? “Vous direz que le scellé est chez vous”, me répondit-on . En sortant, je rencontrai deux membres de la Société des Républicaines Révolutionnaire s qui ayant eu la bonté de s’intéresser à moi, étoient décidées de passer la nuit en courses pour savoir ce que j’étois devenue .

M’ayant témoigné la satisfaction qu’elles avoient de me voir, je leur fis part de mon embarras . Aussitôt, la sœur de notre Archiviste me dit, “Viens coucher chez moi, mon mari est aux Frontières, viens, nous coucherons ensemble” . En même temps, se tournant vers celui qui m’accompagnoit, elle luit dit “Citoyen, je réponds de la Citoyenne Lacombe, je demeure dans telle rue, à tel N°  ; si vous recevez des ordres, vous pouvez l’y venir prendre” . Je dois rendre justice au Citoyen Garde, il m’avoit offert très honnêtement de me faire donner un lit chez lui mais lorsque cette obligeante citoyenne, que j’appellerai mon Ange Gardien, m’eût offert de partager le sien, je l’acceptai avec d’autant plus de plaisir, qu’il eût été pénible pour mon cœur, de devoir des obligations à celui que je ne connossois que si désagréablement .

Ainsi s’est terminée une Soirée pendant laquelle la Société des Républicaines Révolutionnaires, cette Société qui depuis sa Création, n’a pas passé une seule séance sans donner des preuves de son Patriotisme et de son humanité, a reçu les plus sanglants outrages dans la personne de sa Présidente, de celle qui ayant eu I’honneur de mériter sa confiance ose défier tous les ennemis de la Patrie, d’apporter une seule preuve qui atteste que toutes ses démarches n’aient tendu au bonheur de la République. Mais quelques outrages que-nous ayons reçus, nous rendrons Justice à la vérité… non Citoyens ce ne sont pas les amis de la Liberté et de l’Égalité qui nous ont opprimées, ce ne peut être ceux qui ont sauvé trois fois la Patrie et qui peuvent la sauver encore, qui se seroient portés à des excès contre celles qui faisaient leur bonheur de partager leurs dangers, non les véritables Jacobins n’étoient pas ce jour là au lieu ordinaire de leurs Séances, l’intrigue seule s’étoit emparée du lieu de leurs Séances, ou s’il y avoit quelques amis de la Liberté et de la justice parmi cette foule d’intrigants, nous osons nous flatter que l’indignation seule leur a empêché de prendre la parole.

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