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Victor Hugo - Le procès de la révolution - 1872

mercredi 31 janvier 2018, par Robert Paris

Victor Hugo, dans « L’année terrible » (écrit en 1872, suite à la Commune de Paris)

« Procès à la révolution

« Lorsque vous traduisez, juges, à votre barre,

La Révolution, qui fut dure et barbare

Et féroce à ce point de chasser les hiboux ;

Qui, sans respect, fakirs, derviches, marabouts,

Molesta tous les gens d’église, et mit en fuite,

Rien qu’en les regardant, le prêtre et le jésuite,

La colère vous prend.

Oui, c’est vrai, désormais

L’homme-roi, l’homme-dieu, fantômes des sommets,

S’effacent, revenants guerriers, goules papales ;

Un vent mystérieux souffle sur ces fronts pâles ;

Et vous, le tribunal, vous êtes indignés.

Quel deuil ! les noirs buissons de larmes sont baignés ;

Les fêtes de la nuit vorace sont finies ;

Le monde ténébreux râle ; que d’agonies !

Il fait jour, c’est affreux ! et la chauve-souris

Est aveugle, et la fouine erre en poussant des cris ;

Le ver perd sa splendeur ; hélas, le renard pleure ;

Les bêtes qui le soir allaient chasser, à l’heure

Où le petit oiseau s’endort, sont aux abois ;

La désolation des loups remplit les bois ;

Les spectres opprimés ne savent plus que faire ;

Si cela continue, et si cette lumière

Persiste à consterner l’orfraie et le corbeau,

Le vampire mourra de faim dans le tombeau ;

Le rayon sans pitié prend l’ombre et la dévore… -

O juges, vous jugez les crimes de l’aurore….

Quoi ! le crime prendrait au collet la justice,

L’ombre étoufferait l’astre allant vers le solstice,

Les rois à coups de fouet chasseraient devant eux

La conscience aveugle et le progrès boiteux ;

L’esprit humain, le droit, l’honneur, Jésus, Voltaire,

La vertu, la raison, n’auraient plus qu’à se taire,

La vérité mettrait sur ses lèvres son doigt,

Ce siècle s’en irait sans payer ce qu’il doit,

Le monde pencherait comme un vaisseau qui sombre,

On verrait lentement se consommer dans l’ombre,

A jamais, on ne sait sous quelles épaisseurs,

L’évanouissement sinistre des penseurs !

Non, et tu resteras, ô France, la première !

Et comment pourrait-on égorger la lumière ?

Le soleil ne pourrait, rongé par un vautour,

S’il répandait son sang, répandre que du jour ;

Quoi ! blesser le soleil ! tout l’enfer, s’il l’essaie,

Fera sortir des flots d’aurore de sa plaie.

Ainsi, France, du coup de lance à ton côté

Les rois tremblants verront jaillir la liberté.

Est-ce un écroulement ? non. C’est une genèse.

Que t’importe, ô Paris, ville de la fournaise,

Puits de flamme, un brouillard qui passe, et dans ton flanc

Sur son gonflement sombre un vent de plus soufflant ?

Que t’importe un combat de plus dans l’âpre joute ?

Que t’importe un soufflet de forge qui s’ajoute

A tous les aquilons tourmentant ton brasier ?

O fier volcan, qui donc peut te rassasier

D’explosions, de bruits, d’orage, de tonnerre,

De secousses faisant trembler toute la terre,

De métaux à mêler, d’âmes à mettre au feu !

Est-ce que tu t’éteins sous l’haleine de Dieu ?

Non. Ton feu se rallume et ta houle profonde

Bouillonne, ô fusion formidable d’un monde.

Paris, comme à la mer Dieu seul te dit : Assez.

Ta rude fonction, vous deux la connaissez.

Souvent l’homme, penché sur ton foyer sonore,

Prend pour reflet d’enfer une rougeur d’aurore.

Tu sais ce que tu dois construire ou transformer.

Qui t’irrite ne peut que te faire écumer.

Toute pierre jetée au gouffre où tu ruisselles

T’arrache un crachement énorme d’étincelles.

Les rois viennent frapper sur toi. Comme le fer

Battu des marteaux jette aux cyclopes l’éclair,

Tu réponds à leurs coups en les couvrant d’étoiles.

O destin ! déchirure admirable des toiles

Que tisse l’araignée et des pièges que tend

La noirceur sépulcrale au matin éclatant !

Ah ! le piège est abject, la toile est misérable,

Et rien n’arrêtera l’avenir vénérable.

Ville, ton sort est beau ! ta passion te met,

Ville, au milieu du genre humain, sur un sommet.

Personne ne pourra t’approcher sans entendre

Sortir de ton supplice auguste une voix tendre,

Car tu souffres pour tous et tu saignes pour tous.

Les peuples devant toi feront cercle à genoux.

Le nimbe de l’Etna ne craignait pas Eole,

Et nul vent n’éteindra ta farouche auréole ;

Car ta lumière illustre et terrible, brûlant

Tout ce qui n’est pas vie, honneur, travail, talent,

Devoir, droit, guérison, baume, parfum, dictame,

Est pour l’avenir pourpre et pour le passé flamme ;

Car dans ta clarté, triste et pure, braise et fleur,

L’immense amour se mêle à l’immense douleur.

Grâce à toi, l’homme croit, le progrès naît viable…

Les hommes du passé se figurent qu’ils sont.

Ils s’imaginent vivre ; et le travail qu’ils font,

Le glissement visqueux de leurs replis sans nombre,

Leur allée et venue à plat ventre dans l’ombre,

N’est qu’un fourmillement de vers de terre heureux.

Le couvercle muet du sépulcre est sur eux.

Mais, Paris, rien de toi n’est mort, ville sacrée.

Ton agonie enfante et ta défaite crée. »

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