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Durruti et ses amis, des révolutionnaires anarchistes qui, dans la révolution espagnole, n’ont pas suivi l’opportunisme et le réformisme de leurs dirigeants de la CNT-FAI

mardi 27 février 2018, par Robert Paris

Durruti et les « amis de Durruti », des révolutionnaires anarchistes qui n’ont pas démérité…

On remarquera la convergence entre militants : Durruti, Munis, Berneri, Ruiz, Roig, Balius, Freund, Carrasco, Wolf, Landau, Fernandez, Carlini…

Ils étaient du même bord, défendaient les mêmes perspectives (pouvoir ouvrier, milice ouvrière, armement ouvrier, révolution sociale poussée à son terme, socialisation, destruction du pouvoir bourgeois et de l’ordre bourgeois) mêmes s’ils n’appartenaient pas aux mêmes courants (trotskistes, syndicalistes ou anarchistes), mais les événements les ont fait converger socialement et politiquement et ils étaient combattus par les mêmes ennemis, avaient les mêmes adversaires politiques et ont été arrêtés ou tués par les mêmes (fascistes et staliniens, sociaux-démocrates et républicains bourgeois) !!!

Les amis de Durruti : une brève présentation

Par Felipe Alegria – LIT-CI

« Ecrivant dans les pages de « Solidarité Ouvrière » entre juillet et novembre 1936 (et plus tard dans d’autres publications) un des fondateurs les plus significatifs du regroupement des Amis de Durruti, le militant anarchiste et journaliste Jaime Balius est celui qui donné des bases politiques à cette opposition donnant naissance au regroupement des mois plus tard.

D’après le travail approfondi de Agustin Guillamon, « Le rejet de la militarisation des Milices populaires créa un sérieux malaise dans diverses unités de milices anarchistes, qui se concrétisèrent lors de la conférence des colonnes confédérales et anarchistes réuni à Valence du 5 au 8 février 1937. Pablo Ruiz assista comme délégué des milices de la colonne Durruti, dans le secteur de Gelsa, rétif à la militarisation, et les frères Pellicer comme représentants des milices de la Colonne de Fer. Dans le secteur de Gelsa cela alla jusqu’à une désobéissance active aux ordres d’accepter la militarisation reçus des Comités régionaux de la CNT et de la FAI. L’hostilité entre les miliciens de la colonne Durruti qui acceptaient la militarisation, et ceux qui la rejetaient, créa de sérieux problèmes, qui conduisirent à la fin à la création d’une commission de la Colonne, présidée par Manzana, qui posa le problème au Comité régional. Le résultat de ces discussions fut de donner la possibilité aux miliciens de se ressaisir et de capituler dans le délai de quinze jours, en adoptant une des deux solutions : accepter la militarisation imposée par le gouvernement républicain ou quitter le front. »

Jaime Balius, dans les pages de l’organe de presse de la CNT, Solidarité Ouvrière, maintenait les positions partisanes de défendre et d’approfondir les conquêtes de la révolution…

A peine deux ou trois jours avant l’entrée des ministres anarchistes dans le gouvernement de Largo Caballero, le directeur de « Solidarité Ouvrière », Liberto Callejas, fut destitué. Le nouveau directeur Jacinto Torhyo se débarrassa rapidement de Balius et de tous les opposants à l’entrée de la CNT dans le gouvernement. Une des premières « prouesses » du nouveau directeur fut de publier en le censurant le discours radiodiffusé de Durruti du 4 novembre !

Le 6 décembre 1936, Solidarité Ouvrière publia ce qui allait être un des derniers articles de Balius dans l’organe de la CNT. Sous le titre « Le testament de Durruti », Balius au discours radiodiffusé de Durruti depuis Madrid, à peine quinze jours avant sa mort. « Durruti affirmait nettement que la Révolution devait imposer sa dictature. Et que les camarades qui, avec une telle ténacité, affrontent le fascisme sur les champs de bataille ne sont pas disposés à ce qu’on escamote en rien le contenu révolutionnaire et émancipateur de l’heure présente… Le testament de Durruti n’a pas péri. Il persiste avec encore plus de force que la même nuit de sa harangue. Nos saurons traduire ses dernières volontés. »

Le 29 décembre 1936, apparut le premier numéro de « Ideas », l’organe du comité du Bajo Llobregat de la CNT. Balius publia un article dans presque tous les numéros de Ideas. Les articles de Balius insistaient en les dénonçant sur les avancées de la contre-révolution. On remarque particulièrement l’attaque contre le président de la Généralité Luis Companys, publiée dans le numéro 15, du 18 avril, sous le titre « Nous faisons la Révolution ».

Balius fut nommé directeur de « La Noche » le 26 janvier 1937 par la Fédération Locale des Syndicats. La Noche était un quotidien tenu par une coopérative de travailleurs affiliée en majorité à la CNT, mais ne faisant pas partie de la presse confédérale de l’organisation.

C’est dans ce quotidien qu’il publia le 2 mars 1937, le premier avis sur les objectifs et le mode d’organisation d’un nouveau regroupement anarchiste, qui avait pris le nom de « Groupe des Amis de Durruti ». Du début mars aux journées de mai, La Noche, sans aller jusqu’à devenir l’organe officiel du regroupement, devint un quotidien dans lequel les Amis de Durruti pouvaient exprimer librement leurs critiques de la politique officielle confédérale de la CNT, grâce au fait que le journal ne dépendait pas de l’organisation.

Dans le numéro du 2 mars 1937, Balius publia un article intitulé « Attention, travailleurs, pas un pas en arrière ». Dans celui-ci, s’annonçait la formulation du Groupe des Amis de Durruti et étaient évoquées les possibilités permettant aux masses cénétistes, que les dirigeants orientaient dans la voie du réformisme, de prendre un tournant révolutionnaire.

Dans cet article, Balius s’attaqua à l’opinion chaque jour plus étendue dans les journaux anarchistes selon laquelle gagner la guerre nécessitait de renoncer à la révolution. Et il citait un ancien militant trentiste Peiro. Balius, après avoir constaté la poussée de la contre-révolution, qui réclamait maintenant la dissolution des Patrouilles de Contrôle, attribuait la responsabilité des reculs à la politique de concessions permanentes réalisée par la CNT. L’article proposait un changement de politique, si seulement la révolution pouvait faire confiance dans l’arrière-garde, alors seulement on pourrait gagner la guerre sur les fronts et dans les champs de bataille. Le titre de l’article était d’ailleurs très significatif : « Pas un pas en arrière ! »

Le 6 mars 1937, Balius publia dans La Noche un article intitulé « Attitudes contre-révolutionnaires. Les positions neutres sont néfastes. » dans lequel il énumérait les caractéristiques du nouveau corps de sécurité créé par le gouvernement de la Généralité, pour constater son caractère bourgeois au service de l’Etat capitaliste, et contre les plus élémentaires des intérêts des travailleurs.

Le 8 mars 1937, Balius publia dans La Noche un article dénonçant le spectacle lamentable qu’offraient les trains bondés de Barcelonais en quête de nourriture dans les régions rurales. Guillamon écrit : « A travers la description de ces gens qui s’entassaient dans les wagons, Balius critiquait les nouvelles mesures dans le fonctionnement des stocks de fournitures, mise en place par le dirigeant stalinien Comorera.

Dans le numéro du 11 mars 1937, La Noche publia un article dédié à discuter de la personnalité de Durruti. Balius se remémorait la harangue que prononça Durruti à la radio depuis le front de Madrid, quelques jours avant sa mort, dans laquelle il se désolait du fait que l’arrière-garde ne vive pas la guerre. La solution, pour Durruti, résidait dans la manière de faire la révolution en faisant la guerre, en enrôlant les bourgeois dans les bataillons de fortifications, et mettant toute la classe ouvrière sur le pied de guerre. Selon Balius, la mort de Durruti fut suivie d’un enterrement majestueux, mais personne ne reconnut sa pensée. De là, conclue le journaliste, découle que l’on continue à affirmer que la guerre civile est une guerre d’indépendance, et pas une guerre de classes, comme le proposait Durruti. Il terminait son article en affirmant que Durruti était plus actuel que jamais, et que la fidélité à sa mémoire passait par la défense de ses idées. »

Le jour suivant, 12 mars, Balius publia dans La Noche un article intitulé « Quelques déclarations de Largo Caballero. La contre-révolution en marche. » dans lequel il critiquait durement les déclarations du chef du gouvernement, déclarations par lesquelles ce dernier entendait revenir sur les conquêtes du 19 juillet 1936, démantelant les collectivisations et socialisations des entreprises...

Le mardi, 23 mars 1937, Balius publia dans La Noche un article intitulé « C’est l’heure de préciser. Le rôle de la Catalogne dans la Révolution en Espagne. », dans lequel il défendait le rôle du prolétariat catalan pour impulser une profonde révolution sociale, qui n’était pas pressée, comme à Madrid et dans d’autres régions d’Espagne, par les nécessités immédiates de la guerre.

Dans le numéro 24 de mars, il publia dans le quotidien une longue interview de Pablo Ruiz, membre du Groupe des Amis de Durruti et porte-parole des miliciens de Gelsa, opposé à la militarisation des colonnes. « Nous, nous sommes opposés à ce que soit réalisée une réorganisation de l’armée, car on ne doit pas oublier que nous avons été les premiers à plaider en faveur du commandement unique collectif… à la charge des délégations des différentes colonnes dans le but de donner une homogénéité à l’action de toutes celles-ci. Que vienne une nouvelle restructuration, mais pas qu’elle rende l’Armée du peuple dépendante de la Généralité, ni du gouvernement central ! Elle doit être contrôlée par la Confédération. »

Au travers de discussions longues et douloureuses en février 1937, près d’un millier de miliciens volontaires, installés dans le secteur de Gelsa, décidèrent d’abandonner le front et de retourner à l’arrière. Il fut convenu que la relève des miliciens opposés à la militarisation s’effectuerait dans le délai de quinze jours. Ils abandonnèrent le front, s’en allant en laissant leurs armes.

Les Amis de Durruti grandirent en influence et, durant les affrontements de Mai 1937, on compte entre quatre et cinq mille membres de ce regroupement. Une des conditions indispensables pour en faire partie était d’être des militants de la CNT.

La croissance de ce groupe était la conséquence du mécontentement anarchiste devant la politique en zig-zags de la CNT.

Comment ce groupe évolua en mettant le problème du pouvoir au centre de la politique révolutionnaire, en témoigne, entre autres, un article de Balius intitulé « La révolution tient ses exigences. Tout le pouvoir aux syndicats. » (La Noche, 27 mars 1937), dans lequel il commentait la très grave crise du gouvernement de la Généralité. « Il souligne le point de vue faisant des syndicats les organes de la révolution. Il caractérise la crise du gouvernement de la Généralité comme produit de la confrontation due à la dualité de pouvoirs : la Généralité légiféraient et décrétaient, mais les syndicats n’attaquaient pas les décisions de la Généralité. Pour Balius, l’avancée et la consolidation de la révolution passait par la prise du pouvoir par la classe ouvrière, qui se résumait au mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux syndicats ». » (A. Guillamon).

L’activité et le dynamisme du Groupe furent frénétiques. Depuis leur constitution formelle, le 17 mars 1937, jusqu’au 3 mai, le Groupe organisa des meetings, lança par milliers des manifestes et brochures et couvrit les murs de Barcelone d’affiches qui exposaient son programme. Dans ce programme, détachons deux points principaux :

1- Tout le pouvoir à la classe ouvrière

2 – Organisation démocratique des ouvriers, paysans et combattants, comme expression de ce pouvoir ouvrier, qu’ils appellent Junte Révolutionnaire.

En fait, malgré l’origine ouvrière des membres du Groupe qui faisait que tous étaient adhérents de la CNT, la majorité était des militants de la FAI. Ils avaient une certaine force au sein du Syndicat de l’Alimentation, qui s’étendait sur toute la Catalogne, ainsi que dans les centres miniers de Sallent, Suria, Figols et Cardona, dans la région du Haut Llobregat. Ils influençaient aussi d’autres syndicats, dans lesquels ils étaient minoritaires. Certains de ses adhérents faisaient partie des Patrouilles de contrôle.

La direction de la CNT proposa d’exclure les membres du Groupe, mais ne parvint jamais à ce que cette mesure soit ratifiée par une assemblée de syndicats. Le milieu militant confédéral sympathisait avec l’opposition révolutionnaire incarnée par le Groupe des Amis de Durruti. Cela ne signifiait pas qu’ils participaient à l’action ou partagaient les idées des Amis de Durruti, mais qu’ils comprenaient leurs positions et les respectaient, y compris soutenaient leurs critiques de la direction cénétiste. La direction confédérale accusa plusieurs fois les Amis de Durruti d’être des marxistes. »

Le point de vue des Amis de Durruti en juin 1939 :

« Le réformisme de la CNT et de la FAI, ainsi que du stalinisme, nous ont conduit à la défaite »

« La position des « Amis de Durruti » est limpide. Nous avions prédit que la ligne suivie depuis juillet, en dissociant la guerre de la révolution, devait nécessairement amener les plus grands désastres. Notre thèse fut confirmée par les faits – la révolution fut battue en mai 1937. Et avec elle, la guerre… Les causes de la défaite sont évidentes. Au moment même où on a porté atteinte à l’esprit révolutionnaire des milices et créé à la place une armée amorphe, sans moral, on a forgé le premier maillon de la chaîne qui actuellement emprisonne tous les travailleurs espagnols. Les multiples attaques et défigurations de l’œuvre de juillet 1936 sont les graines qui ont été récoltées au point de nous mener à émigrer, point final qui ne peut être compris si on ne connaît pas les prémisses de la trahison, de la couarde incapacité et immoralité… Les dirigeants de la CNT et de la FAI ne tentèrent pas d’imposer le pouvoir de nos organisations reconnues par les masses dans la rue, dans les usines et dans les champs. La CNT et la FAI sont les organisations les plus responsables du désastre… Les gouvernants ne représentaient pas la classe ouvrière et ils intérêts opposés aux siens. Mais ceux qui devaient en répondre devant l’opinion de toute la classe ouvrière étaient les membres de la CNT-FAI qui avaient trahi les intérêts du prolétariat espagnol : nous l’affirmons sans ambages et sans subterfuge… Le réformisme de la CNT et de la FAI et celui du stalinisme nous ont mené à la défaite… »

(extraits d’un texte publié dans le Réveil Syndicaliste en France)

Durruti

« Il est possible que nous perdions notre prochaine bataille, au sens bourgeois du terme. (...) Pour un révolutionnaire, l’action permanente est le moteur social de l’histoire ; c’est pourquoi le simple fait d’entamer un combat est déjà une victoire. »

Le militant révolutionnaire anarchiste Buenaventura Durruti dans un meeting de la révolution d’Espagne en janvier 1936

DURRUTI BUENAVENTURA (1896-1936)

Peu d’hommes ont autant que Buenaventura Durruti résumé par leur destinée la part insurrectionnelle d’une époque. Il eut la sincérité de la vivre et l’habileté de la mener sans prétendre la gouverner. Son nom reste attaché aux tentatives les plus radicales de la révolution espagnole et au mouvement anarchiste, qui prêta ses revendications les plus soucieuses d’humanité au « dernier soulèvement prolétarien ».

Né à León, Durruti passe rapidement de l’école à l’atelier de mécanique, puis à la mine et à la Compagnie des chemins de fer du Nord. Membre de l’Union générale des travailleurs (U.G.T.), il se fait connaître par ses interventions et sa détermination. Lors des grèves de 1917, il passe à la Confédération nationale du travail (C.N.T.), qu’il ne quittera plus. Exilé à Gijon par la répression, il rencontre Manuel Buenacasa, qui l’initie aux théories anarchistes. Refusant le service militaire, il part pour Paris, rencontre Sébastien Faure, Louis Lecoin et Émile Cottin. En 1920, l’atmosphère révolutionnaire l’attire à Saint-Sébastien, où il adhère au groupe anarchiste dénommé Les Justiciers. Il arrive à Saragosse alors qu’une grève générale a contraint le gouverneur à libérer l’anarchiste Ascaso, qu’il avait fait emprisonner. Dans le même temps, le cardinal Soldevila engage un groupe de tueurs pour en finir avec les militants de la C.N.T. Contre les pistoleros , Durruti organisera la lutte avec Ascaso, García Oliver et les membres du groupe Les Solidaires. En réponse à l’assassinat du militant Salvador Segui, ils exécutent le cardinal Soldevila à Saragosse, puis l’ex-gouverneur de Bilbao, responsable du gangstérisme patronal. L’agitation va de pair avec la préparation d’une insurrection à Barcelone, que l’arrivée tardive des armes fit échouer. En septembre 1923, Primo de Rivera s’assurait du pouvoir, déterminant Durruti à s’exiler de nouveau en France, puis à Cuba, où, avec Ascaso et Jover, il commence une campagne d’agitation. L’exécution d’un patron qui avait fait torturer trois ouvriers grévistes les contraint à gagner le Mexique, puis à parcourir l’Amérique du Sud avant de regagner la France, où ils sont arrêtés sous l’accusation d’avoir comploté contre la vie d’Alphonse XIII. L’Argentine et l’Espagne réclament l’extradition des trois anarchistes. Lecoin et Faure obtiennent de Poincaré la libération de Durruti, Ascaso et Jover, qui sont expulsés de France et qui, voyant toutes les frontières se fermer, n’ont d’autre recours que de revenir clandestinement dans les environs de Paris. En 1928, ils passent en Allemagne, assurés de l’appui d’Eric Mühsam. De faux papiers leur permettent de rester en Belgique jusqu’en 1931, alors que l’avènement de la république espagnole autorise des espoirs, rapidement déçus. À Barcelone, Durruti, dépourvu de grands talents oratoires, mesure sa puissance de conviction en incitant, lors d’une émeute, les soldats à tourner leurs armes contre la garde civile. Sa popularité s’accroît dans le mouvement ouvrier, avec, pour contrepartie, une série d’emprisonnements. Lors du congrès de la C.N.T. du 1er mai 1936, la conspiration militaire est dénoncée sans que le gouvernement de Front populaire se décide à réagir. À l’instigation de Durruti et de ses amis, la C.N.T. s’empare des armes contenues dans quelques bateaux du port. Lors de l’insurrection nationaliste du 19 juillet 1936, l’intervention rapide des milices anarchistes décide d’une victoire que le gouvernement de la Généralité de Catalogne eût été bien en peine d’assurer. La prédominance ainsi acquise par la C.N.T. va disparaître à la suite d’une sorte de réflexe légaliste ou de sous-estimation de soi, qui amène la C.N.T. et la F.A.I. (Fédération anarchiste ibérique) à pactiser avec les instances gouvernementales. L’opportunité perdue par le mouvement anarchiste permettra aux forces politiques traditionnelles de se ressaisir et de préparer l’action contre la C.N.T.-F.A.I. La colonne Durruti, organisée à la hâte, fait reculer le front jusqu’à l’Èbre et libère l’Aragon, où pour la première fois dans l’histoire apparaissent, sous le nom de « collectivités », des entités sociales dont la gestion est confiée à l’ensemble des individus. À mesure que s’instaurait l’expérience libertaire, le gouvernement central s’employait à neutraliser l’action de Durruti : refus de lui accorder des armes, tracasseries administratives et hostilité de plus en plus active du Parti communiste. Lors de l’offensive contre Madrid, en octobre-novembre 1936, la colonne Durruti est appelée à la rescousse et dirigée sur le quartier le plus menacé. Le 19 novembre, Durruti est mortellement blessé dans des conditions assez mystérieuses (crime ou accident ;). Sa disparition et l’affaiblissement des milices anarchistes allaient faciliter une politique de répression, qui culmina avec la liquidation des collectivités aragonaises et les affrontements de Barcelone en 1937. À la différence d’autres responsables anarchistes, Durruti ne s’est jamais autorisé des succès remportés pour s’arroger quelque pouvoir personnel que ce soit. Son erreur fut peut-être de s’accommoder des mécanismes d’un pouvoir en place, qui ne pouvait que se dresser contre lui.

Felix Morrow :

"Les Amis de Durruti revêtaient une signification toute spéciale, car ils représentaient une rupture consciente avec anti-étatisme de l’anarchisme traditionnel. Ils déclarèrent explicitement qu’il fallait des organes de pouvoir démocratiques, juntes ou soviets, pour renverser le capitalisme, et des mesures étatiques de répression contre la contre-révolution. Dissous le 26 mai, ils avaient vite réorganisé leur presse. L’Amigo del pueblo se fit l’écho des aspirations des masses en dépit de la triple mise hors la loi dont il était l’objet de la part du gouvernement, des staliniens et de la direction de la C.N.T. Libertad, autre journal anarchiste dissident, était également publié illégalement. De nombreux journaux anarchistes locaux, ainsi que la voix de la Jeunesse libertaire et de plusieurs groupes locaux de la F.A.I., se dressèrent contre la capitulation des dirigeants de la C.N.T. Certains continuaient à prendre la voie sans issue du « plus de gouvernements ». Mais le développement des Amis de Durruti était le symptôme avant-coureur de l’évolution à venir de tous les travailleurs révolutionnaires de la C.N.T. - F.A.I.

(...) Durruti, en Aragon, conduisait les milices mal armées vers la seule percée substantielle de toute la guerre civile. Il n’était pas un théoricien, mais un homme d’action, un dirigeant de masse. Ces phrases n’en expriment que de façon plus significative le point de vue révolutionnaire des travailleurs conscients. Les dirigeants de la C.N.T. ont enterré ces paroles plus profondément qu’ils n’ont enterré Durruti ! Rappelons-les :

« La question est pour nous d’écraser le fascisme une bonne fois pour toutes. Oui, et en dépit du gouvernement. « Aucun gouvernement au monde ne combat le fascisme à mort. Quand la bourgeoisie voit que le pouvoir échappe à ses griffes, elle a recours au fascisme pour se maintenir. Le gouvernement libéral de l’Espagne aurait pu réduire les fascistes à l’impuissance depuis longtemps. Au lieu de cela, il a temporisé, fait des compromis et traîné. Aujourd’hui même, il y a dans ce gouvernement des hommes qui veulent traiter avec les rebelles. On ne sait jamais - il rit -le présent gouvernement aura peut-être encore besoin de ces forces rebelles pour écraser le mouvement ouvrier [... ] « Nous savons ce que nous voulons. Pour nous, qu’il existe une Union soviétique quelque part dans le monde pour la paix et la tranquillité de laquelle Staline a sacrifié les travailleurs d’Allemagne et de Chine à la barbarie fasciste ne veut rien dire. Nous voulons la révolution ici en Espagne, maintenant, pas après la prochaine guerre européenne, peut-être. Nous donnons plus de tracas à Hitler et Mussolini aujourd’hui avec notre révolution que toute l’armée rouge de Russie. Nous montrons aux classes ouvrières italienne et allemande comment s’occuper du fascisme. « Je n’attends d’aide pour une révolution libertaire d’aucun mouvement au monde. Il se peut que les intérêts conflictuels des différents impérialismes auront quelque influence sur notre lutte. C’est parfaitement possible. Franco fait de son mieux pour tirer l’Europe dans le conflit. Il n’hésitera pas à pousser l’Allemagne contre nous. Mais nous n’attendons aucune aide, pas même, en dernière analyse, celle de notre propre gouvernement. »« Vous siégerez au sommet d’un tas de ruines, si vous êtes victorieux », dit Van Paasen. Durruti répondit :

« Nous avons toujours vécu dans des taudis, dans des trous de murs. Nous saurons comment nous arranger pendant un montent. Car, vous ne devez pas l’oublier, nous pouvons aussi construire. C’est nous qui avons construit ces palais et ces villes, ici en Espagne, en Amérique, et partout ailleurs. Nous, les travailleurs, nous en construirons d’autres pour les remplacer. Et de meilleurs. Nous ne sommes pas le moins du monde effrayés par les ruines. Nous allons hériter de la terre. Il n’y a pas le moindre doute à ce sujet. La bourgeoisie peut détruire et ruiner son propre monde avant de quitter la scène de l’histoire. Nous portons un monde nouveau ici, dans nos cœurs. Ce monde grandit en cette minute même [4]. »

HOMMAGE A DURRUTI

Notre colonne apprit la mort de Durruti dans la nuit. On parla peu. Sacrifier sa vie va de soi pour les camarades de Durruti. Quelqu’un dit à mi-voix "C’était le meilleur de nous tous ". D’autres crièrent dans la nuit "Nous le vengerons". La consigne du lendemain fut "Venganza" (vengeance). Durruti, cet homme extraordinairement objectif et précis, ne parlait jamais de lui, de sa personne. Il avait banni de la grammaire le mot "moi", ce terme préhistoire. Dans la colonne Durruti, on ne connaît que la syntaxe collective. Les camarades enseigneront aux écrivains à changer la grammaire pour la rendre collective. Durruti avait eu l’intuition profonde de la force anonyme du travail. Anonymat et communisme ne font qu’un. Le camarade Durruti vivait à des années-lumière de toute cette vanité des vedettes de gauche. Il vivait avec les camarades, il luttait en compagnon. Son rayonnement était le modèle qui nous animait. Nous n’avions pas de général ; mais la passion du combat, la profonde humilité face à la Cause, la Révolution, passaient de ses yeux bienveillants jusqu’à nos coeurs qui ne faisaient qu’un avec le sien, lequel continue à battre pour nous dans les montagnes. Nous entendrons toujours sa voix : Adelante, adelante ! Durruti n’était pas un général, il était notre camarade. Cela n’est pas décoratif, mais dans cette colonne prolétarienne, on n’exploite pas la Révolution, on ne fait pas de publicité. On ne pense qu’à une chose : la victoire et la Révolution. Cette colonne anarcho-syndicaliste est née au sein de la Révolution. C’est elle qui est sa mère. Guerre et Révolution ne font qu’un pour nous. D’autres auront beau jeu d’en parler en termes choisis ou d’en discuter dans l’abstrait. La Colonne Durruti ne connaît que l’action, et nous sommes ses élèves. Nous sommes concrets tout simplement et nous croyons que l’action produit des idées plus claires qu’un programme progressif qui s’évapore dans 1a violence du Faire. La Colonne Durruti se compose de travailleurs, des prolétaires venus des usines et des villages. Les ouvriers d’usine catalans sont partis en guerre avec Durruti, les camarades de la province les ont rejoints. Les agriculteurs et les petits paysans ont abandonné leurs villages, torturés et avilis par les fascistes, ils ont passé l’Ebre de nuit. La Colonne Durruti a grandi avec le pays qu’elle a conquis et libéré. Elle était née dans les quartiers ouvriers de Barcelone, aujourd’hui elle comprend toutes les couches révolutionnaires de Catalogne et d’Aragon, des villes et des campagnes. Les camarades de la Colonne Durruti sont des militants de la CNT-FAI. Nombre d’entre eux ont payé de peines de prison pour leurs convictions. Les jeunes se sont connus aux Juventudes Libertarias. Les ouvriers agricoles et les petits paysans qui nous ont rejoints sont les mères et les fils de ceux qui sont encore réprimés là-bas. Ils regardent vers leurs villages. Nombre de leurs parents, pères et mères, frères et soeurs ont été assassinés par les fascistes. Les paysans regardent vers la plaine, dans leurs villages, avec espoir et colère. Mais ils ne combattent pas pour leur hameau ni pour leurs biens, ils se battent pour la liberté de tous. Des adolescents, presque des enfants, se sont enfuis chez nous, des orphelins dont les parents avaient été assassinés. Ces enfants se battent à nos côtés. Ils parlent peu, mais ils ont vite compris bien des choses. Le soir au bivouac, ils écoutent les plus âgés. Certains ne savent ni lire ni écrire. Ce sont les camarades qui leur apprennent. La Colonne Durruti reviendra du champ de bataille sans analphabètes. Elle est une école. La Colonne n’est organisée ni militairement ni de façon bureaucratique. Elle a émergé de façon organique du mouvement syndicaliste. C’est une association social-révolutionnaire, ce n’est pas une troupe. Nous formons une association des prolétaires asservis et qui se bat pour la liberté de tous. La Colonne est l’oeuvre du camarade Durruti, qui a déterminé leur esprit et encouragé leur liberté d’être jusqu’au dernier battement de son coeur. Les fondements de la Colonne sont la camaraderie et l’autodiscipline. Le but de leur action est le communisme, rien d’autre. Tous, nous haïssons la guerre, mais tous nous la considérons comme un moyen révolutionnaire. Nous ne sommes pas des pacifistes et nous nous battons avec passion. La guerre -cette idiotie complètement dépassée- ne se justifie que par la Révolution sociale. Nous ne luttons pas en tant que soldats, mais en tant que libérateurs. Nous avançons et prenons d’assaut, non pour conquérir de la propriété mais pour libérer tous ceux qui sont réprimés par les capitalistes et les fascistes. La Colonne est une association d’idéalistes qui ont une conscience de classe. Jusqu’à présent, victoires et défaites servaient au capital qui entretenait des armées et des officiers pour assurer et agrandir son profit et sa rente. La Colonne Durruti sert le prolétariat. Chaque succès de la Colonne entraîne la libération des travailleurs, quel que soit l’endroit où la Colonne a vaincu. Nous sommes des communistes syndicalistes, mais nous savons l’importance de l’individu ; cela veut dire : chaque camarade possède les mêmes droits et remplit les mêmes tâches. Il n’y en a pas un au-dessus de l’autre, chacun doit développer et obéir un maximum de sa personne. Les techniciens militaires conseillent, mais ne commandent pas. Nous ne sommes peut-être pas des stratèges, mais certainement des combattants prolétariens. La Colonne est forte, c’est un facteur important du front, car elle est constituée d’hommes qui ne poursuivent qu’un seul but depuis longtemps, le communisme, parce qu’il se compose de camarades organisés syndicalement depuis longtemps et travaillant de façon révolutionnaire. La Colonne est une communauté syndicaliste en lutte. Les camarades savent qu’ils luttent cette fois-ci pour la classe laborieuse, non pour une minorité capitaliste, l’adversaire. Cette conviction impose à tous une autodiscipline sévère. Le milicien n’obéit pas, il poursuit avec tous ses camarades la réalisation de son idéal, d’une nécessité sociale. La grandeur de Durruti venait justement de ce qu’il commandait rarement, mais éduquait continuellement. Les camarades venaient le retrouver sous sa tente quand il rentrait du front. Il leur expliquait le sens des mesures qu’il prenait et discutait avec eux. Durruti, ne commandait pas, il convainquait. Seule la conviction garantit une action claire et résolue. Chez nous, chacun connaît la raison de son action et ne fait qu’un avec elle. Chacun s’efforcera donc à tout prix d’assurer le succès à son action. Le camarade Durruti nous a donné l’exemple. Le soldat obéit parce qu’il a peur et qu’il se sent inférieur socialement. Il combat par frustration. C’est pour cela que les soldats défendent toujours les intérêts de leurs adversaires sociaux, les capitalistes. Ces pauvres diables du côté fasciste nous en livrent le pitoyable exemple. Le milicien se bat avant tout pour le prolétariat, il veut la victoire de la classe ouvrière. Les soldats fascistes se battent pour une minorité en voie de disparition, leur adversaire, le milicien pour l’avenir de sa propre classe. Le milicien est donc plus intelligent que le soldat. C’est un idéal et non la parade au pas de l’oie qui règle la discipline de la Colonne Durruti. Où que pénètre la Colonne, on collectivise. La terre est donnée à la communauté, les prolétaires agricoles, d’esclaves des caciques qu’ils étaient, se métamorphosent en hommes libres. On passe du féodalisme agraire au libre communisme. La population est soignée, nourrie et vêtue par la Colonne. Quand la Colonne fait halte dans un village, elle forme une communauté avec la population. Jadis cela s’appelait Armée et Peuple ou plus exactement l’armée contre le peuple. Aujourd’hui, cela s’appelle prolétariat au travail et en lutte, tous deux forment une unité inséparable. La milice est un facteur prolétaire, son être, son organisation sont prolétaires et doivent le rester. Les milices sont les représentantes de la lutte de classe. La Révolution impose à la Colonne une discipline plus sévère que ne le pourrait n’importe quelle militarisation. Chacun se sent responsable du succès de la Révolution sociale. Celle-ci forme le contenu de notre lutte qui restera déterminée par la dominante sociale. Je ne crois pas que des généraux ou un salut militaire puissent nous enseigner une attitude plus fonctionnelle. Je suis sûr de parler dans le sens de Durruti et des camarades. Nous ne nions pas notre vieil antimilitarisme, notre saine méfiance contre le schématisme militaire qui n’a apporté jusqu’ici des avantages qu’aux capitalistes. C’est justement au moyen de ce schématisme militaire qu’on a empêché le prolétaire de se former en tant que sujet et qu’on l’a maintenu dans l’infériorité sociale. Le schématisme militaire avait pour but de briser la volonté et l’intelligence du prolétaire. Finalement, et en dernier lieu, nous luttons contre les généraux mutins. Le fait de la rébellion militaire prouve la valeur douteuse de la discipline militaire. Nous n’obéissons pas aux généraux, nous poursuivons la réalisation d’un idéal social qui fait sa part à la formation maximale de l’individualité prolétaire. La militarisation, par contre, était un moyen jusqu’alors populaire d’amoindrir la personnalité du prolétaire. Nous accomplirons tous et de toutes nos forces les lois de la Révolution. La base de notre Colonne, ce sont notre confiance réciproque et notre collaboration volontaire. Le fétichisme du commandement, la fabrication de vedettes, laissons cela aux fascistes. Nous restons des prolétaires en armes, qui se soumettent volontairement à une discipline fonctionnelle. On comprend la Colonne Durruti si l’on a saisi qu’elle restera toujours la fille et la protection de la Révolution prolétarienne. La Colonne incarne l’esprit de Durruti et celui de la CNT-FAI. Durruti continue à vivre dans notre Colonne. Elle garantit son héritage dans la fidélité. La Colonne lutte avec tous les prolétaires pour la victoire de la Révolution. Honneur à notre camarade tombé au combat. Honneur à Durruti. Carl Einstein révolutionnaire allemand

Un exemple de la guerre révolutionnaire de Durruti

Les Amis de Durruti

Les Amis de Durruti étaient peut-être la plus importante de toutes les tendances anarchistes. Ce groupe l’emportait numériquement largement sur les autres et a été en mesure de mener une intervention importante durant les journées de mai 1937, distribuant la célèbre brochure qui définit ses positions programmatiques :

"Le Groupe des Amis de Durruti" de la CNT-FAI. Travailleurs ! Junte révolutionnaire ! Tirez sur les coupables ! Désarmez les corps armés ! Socialisez l’économie ! Dissolvez les partis politiques qui se sont retournés contre la classe ouvrière ! Vous ne devez pas abandonner la rue ! La révolution avant tout ! Saluons nos camarades du POUM qui fraternisent avec nous dans la rue ! Vive la révolution sociale ! À bas la contre-révolution !"

Ce tract est une version courte de la liste des revendications que les Amis de Durruti avaient publiée sous la forme d’une affiche murale en avril 1937 :

"Le Groupe des Amis de Durruti. À la classe ouvrière : 1 - Constitution immédiate d’une Junte révolutionnaire formée par les ouvriers de la ville, de la campagne et par les combattants. 2 - Salaire familial. Carte de rationnement. Direction de l’économie et contrôle de la distribution par les syndicats. 3 - Liquidation de la contre-révolution. 4 - Création d’une armée révolutionnaire. 5 - Contrôle absolu de l’ordre public par la classe ouvrière. 6 - Opposition ferme à tout armistice. 7 - Justice prolétarienne. 8 - Abolition des échanges de prisonniers. Travailleurs, attention ! Notre groupe s’oppose à l’avancée de la contre-révolution. Les décrets sur l’ordre public, soutenus par Aiguadé, ne seront pas appliqués. Nous exigeons la libération de Maroto et des autres camarades détenus. Tout le pouvoir à la classe ouvrière. Tout le pouvoir économique aux syndicats. Contre la Généralité, la Junte révolutionnaire."

Les autres groupes, y compris les trotskistes, avaient tendance à voir les Amis de Durruti comme une avant-garde potentielle : Munis était même optimiste quant à son évolution vers le trotskisme. Mais peut-être l’aspect le plus important du Groupe des Amis de Durruti était que, bien qu’émergeant de la CNT elle-même, il ait reconnu l’incapacité de celle-ci à développer une théorie révolutionnaire et donc le programme révolutionnaire qu’exigeait, à son avis, la situation en Espagne. Agustin Guillamón attire notre attention sur un passage de la brochure Vers une nouvelle révolution, publiée en janvier 1938, où l’auteur, Balius, écrit :

"La CNT était totalement dépourvue de théorie révolutionnaire. Nous n’avions pas de programme concret. Nous ne savions pas où nous allions. Nous avions du lyrisme en abondance : mais quand tout est dit et fait, nous ne savions pas quoi faire avec nos masses de travailleurs ni comment donner de la substance à l’effusion populaire qui avait éclaté à l’intérieur de nos organisations. Ne sachant pas quoi faire, nous avons remis la révolution sur un plateau à la bourgeoisie et aux marxistes qui soutiennent la farce d’antan. Pire, nous avons fourni à la bourgeoisie une marge de manœuvre lui permettant de se reprendre, de se réorganiser et de se comporter comme le ferait un conquérant" 3

Comme indiqué dans notre article de la Revue internationale n° 102, "Anarchisme et communisme", la CNT avait en fait une théorie fumeuse à ce niveau - une théorie justifiant la participation dans l’État bourgeois, surtout au nom de l’antifascisme. Mais le Groupe des Amis de Durruti avait raison dans le sens plus général où le prolétariat ne peut pas faire la révolution sans une compréhension claire et consciente de la direction dans laquelle il se dirige, et c’est la tâche spécifique de la minorité révolutionnaire de développer et d’élaborer une telle compréhension, basée sur l’expérience de la classe dans son ensemble.

Dans cette quête de clarté programmatique, le Groupe des Amis de Durruti a été obligé de remettre en question certains postulats fondamentaux de l’anarchisme, notamment le rejet de la nécessité de la dictature du prolétariat et d’une avant-garde révolutionnaire combattant au sein de la classe ouvrière pour sa réalisation. Guillamón reconnaît clairement l’avancée faite par les Amis de Durruti sur ce plan, en particulier dans son analyse des articles que Balius a écrits en exil :

"Après une lecture de ces deux articles, il faut reconnaître que l’évolution de la pensée politique de Balius, basée sur une analyse de la richesse de l’expérience faite au cours de la guerre civile, l’avait conduit à aborder des questions taboues dans l’idéologie anarchiste : 1 La nécessité pour le prolétariat de prendre le pouvoir. 2 L’inéluctabilité de la destruction de l’appareil d’État capitaliste pour ouvrir la voie à une alternative prolétarienne. 3 Le rôle indispensable d’une direction révolutionnaire" 4. À part les réflexions de Balius, la notion d’une direction révolutionnaire était, dans l’activité pratique du groupe, plus implicite que formulée explicitement, et n’était pas vraiment compatible avec la définition que le Groupe des Amis de Durruti avait de lui-même, à savoir un "groupe d’affinité" ce qui, au mieux, implique une formation politique limitée dans le temps et à des objectifs spécifiques, et non une organisation politique permanente basée sur un ensemble défini de principes programmatiques et organisationnels. Mais la reconnaissance par le groupe de la nécessité d’un organe de pouvoir prolétarien est plus explicite. Elle est contenue dans l’idée de "junte révolutionnaire", dont il admettait qu’elle constituait un certain type d’innovation pour l’anarchisme : "nous introduisons une légère variation de l’anarchisme dans notre programme. La mise en place d’une junte révolutionnaire" 5. Munis, dans une interview au journal français trotskiste Lutte ouvrière, considère la junte comme équivalente à l’idée de soviet et ne doute pas que "Ce cercle de travailleurs révolutionnaires [les Amis de Durruti] représentait un début d’évolution de l’anarchisme en direction du marxisme. Il avait été conduit à remplacer la théorie du communisme libertaire par celle de la "junte révolutionnaire" (soviet) en tant qu’incarnation du pouvoir prolétarien, élu démocratiquement par les travailleurs" 6.

Dans son livre, Guillamón reconnaît cette convergence entre les "innovations" des Amis de Durruti et les positions classiques du marxisme, bien qu’il s’attache à réfuter toute idée selon laquelle le groupe aurait été directement influencé par les groupes marxistes avec lesquels il était en contact, comme les bolcheviks-léninistes. Le groupe lui-même aurait certainement rejeté avec colère l’"accusation" d’évoluer vers le marxisme, qu’il était à peine capable de distinguer de ses caricatures contre-révolutionnaires, comme en témoigne le passage reproduit précédemment de la brochure de Balius. Mais si le marxisme est effectivement la théorie révolutionnaire du prolétariat, il n’est pas surprenant que les prolétaires révolutionnaires, réfléchissant sur les leçons de la lutte de classe, soient amenés à ses conclusions fondamentales. La question de l’influence spécifique dans ce processus de tel ou tel groupe politique n’est pas négligeable mais elle constitue un élément secondaire.

Une rupture incomplète avec l’anarchisme

Néanmoins, malgré ces avancées, le Groupe des Amis de Durruti n’est jamais parvenu à effectuer une rupture profonde avec l’anarchisme. Ils restèrent fortement attachés aux traditions et aux idées anarcho-syndicalistes. Pour rejoindre le groupe, il fallait aussi être membre de la CNT. Comme on peut le voir sur l’affiche du mois d’avril et dans d’autres documents, le groupe considérait toujours que le pouvoir des travailleurs pouvait s’exprimer non seulement à travers une "junte révolutionnaire" ou des comités de travailleurs créés au cours de la lutte mais, également, au moyen du contrôle syndical de l’économie et par l’existence de "municipalités libres" 7 - formules qui révèlent une continuité avec le programme de Saragosse dont nous avons examiné les importantes limites dans la première partie de cet article. Ainsi, le programme élaboré par les Amis de Durruti n’a pas réussi à se baser sur la véritable expérience des mouvements révolutionnaires de 1905 et de 1917 à 1923, où dans la pratique la classe ouvrière était allée au-delà de la forme syndicale et dans lesquels les Spartakistes, par exemple, avaient appelé à la dissolution de tous les organes existants de gouvernement local et leur remplacement par les conseils ouvriers. Il est significatif à cet égard que, dans les colonnes du journal du groupe, El Amigo del Pueblo [L’Ami du peuple], qui cherchait à tirer les leçons des événements de 1936-37, une importante série historique sur l’expérience de la Révolution bourgeoise française ait été publiée, et rien sur les révolutions prolétariennes en Russie ou en Allemagne.

Les Amis de Durruti considéraient certainement la "junte révolutionnaire" comme un moyen pour le prolétariat de prendre le pouvoir en 1937, mais pour autant Munis avait-il raison de dire que la "junte révolutionnaire" équivalait aux soviets ? Il y a ici une zone de flou, sans doute précisément à cause de l’incapacité apparente des Amis de Durruti à se relier à l’expérience des conseils ouvriers en dehors de l’Espagne. Par exemple, la vision du groupe concernant la manière dont la junte se constituerait n’apparaît pas clairement. La voyait-il naître comme émanation directe des assemblées générales dans les usines et dans les milices, ou devait-elle être le produit des travailleurs les plus déterminés eux-mêmes ? Dans un article du n° 6 de El Amigo del Pueblo, le groupe "défend que les seuls participants à la Junte révolutionnaire devraient être les travailleurs de la ville et de la campagne et les combattants qui, à chaque moment crucial du conflit, sont apparus comme les plus fervents défenseurs de la révolution sociale" 8. Guillamón n’a pas de doute quant à l’implication d’une telle vision : "L’évolution de la pensée politique des Amis de Durruti était désormais inéluctable. Après que la nécessité d’une dictature du prolétariat eut été reconnue, la prochaine question à se poser était : à qui revient-il d’exercer cette dictature du prolétariat ? La réponse était : à la Junte révolutionnaire, définie rapidement comme étant l’avant-garde révolutionnaire. Et son rôle ? Nous ne pouvons pas croire qu’il soit autre que celui que les marxistes ont assigné au parti révolutionnaire" 9. Mais, de notre point de vue, l’une des leçons fondamentales des mouvements révolutionnaires de 1917 à 1923, et de la révolution russe en particulier, est que le parti révolutionnaire ne peut pas assumer son rôle s’il s’identifie à la dictature du prolétariat. Ici Guillamón semble théoriser les propres ambiguïtés des Amis de Durruti sur cette question ; nous reviendrons plus loin sur ce sujet. En tout cas, il est difficile de ne pas avoir l’impression que la junte était une sorte d’expédient, plutôt que la "forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat" telle que des marxistes comme Lénine et Trotsky ont qualifié les soviets. Dans Towards a fresh revolution, par exemple, Balius fait valoir que la CNT elle-même aurait dû prendre le pouvoir : "Quand une organisation a passé toute son existence à prêcher la révolution, elle a l’obligation d’agir chaque fois qu’un ensemble de circonstances favorables survient. Et en juillet, l’occasion s’était présentée. La CNT aurait dû sauter dans le siège de conducteur du pays et donner un sévère coup de grâce à tout ce qui était dépassé et archaïque. De cette façon, nous aurions gagné la guerre et sauvé la révolution" 10. En plus du fait qu’il sous-estime gravement le profond processus de dégénérescence qui avait rongé la CNT bien avant 1936 11, ces propos révèlent à nouveau une incapacité à assimiler les leçons de toute la vague révolutionnaire de 1917-23, qui avait clarifié pourquoi ce sont les soviets et non les syndicats qui sont la forme indispensable de la dictature du prolétariat.

L’attachement des Amis de Durruti à la CNT eut également des répercussions importantes sur le plan organisationnel. Dans leur manifeste du 8 mai, le rôle joué par les échelons supérieurs de la CNT dans le sabotage du soulèvement de mai 1937 est caractérisé sans hésitation comme une trahison ; ceux qu’il dénonçait comme des traîtres avaient déjà attaqué les Amis de Durruti en les traitant d’agents provocateurs, faisant ainsi écho aux calomnies habituelles des staliniens, et les avaient menacés d’expulsion immédiate de la CNT. Cet antagonisme féroce était certes un reflet de la division de classe entre le camp politique du prolétariat et des forces qui étaient devenues une agence de l’État bourgeois. Mais, face à la nécessité d’opérer une rupture décisive avec la CNT, les Amis de Durruti firent marche arrière et acceptèrent d’abandonner l’accusation de trahison en échange de la levée de la demande d’expulsion les concernant, un changement qui sans aucun doute mina la capacité du groupe à continuer à fonctionner de façon indépendante. L’attachement sentimental à la CNT était tout simplement trop fort pour une grande partie des militants, même si un nombre important d’entre eux - et pas seulement des membres des Amis de Durruti ou d’autres groupes dissidents - avaient déchiré leur carte face à l’ordre de démanteler les barricades et de retourner au travail en mai 1937. Cet attachement est résumé dans la décision de Jaoquin Aubi et de Rosa Muñoz de démissionner des Amis de Durruti face à la menace d’expulsion de la CNT : "Je continue à considérer les camarades appartenant aux Amis de Durruti comme des camarades : mais je répète ce que j’ai toujours dit dans des réunions plénières à Barcelone : "la CNT a été le ventre qui m’a donné le jour et la CNT sera ma tombe"" 12

Les limitations "nationales" de la vision des Amis de Durruti

Dans la première partie de cet article, nous avons montré que le programme de la CNT était coincé dans un cadre strictement national qui voyait le communisme libertaire comme étant possible dans le contexte d’un seul pays auto-suffisant. Certes les Amis de Durruti avaient une forte attitude internationaliste à un niveau presque instinctif - par exemple, dans leur appel à la classe ouvrière internationale à venir en aide aux travailleurs insurgés en mai 1937 - mais celle-ci ne s’appuyait pas théoriquement sur une analyse sérieuse du rapport de forces entre les classes à une échelle mondiale et historique, ni sur une capacité à développer un programme basé sur l’expérience internationale de la classe ouvrière, comme nous l’avons déjà noté au sujet de l’imprécision de leur notion de "Junte révolutionnaire". Guillamón est particulièrement cinglant dans les critiques de cette faiblesse telle qu’elle s’exprime dans un chapitre de la brochure de Balius :

"Le chapitre suivant de la brochure aborde le sujet de l’indépendance de l’Espagne. Il est entièrement rempli de notions obtuses, à courte vue ou mieux adaptées à la petite-bourgeoisie. Un nationalisme bon marché et vide est défendu au moyen de références inconsistantes, simplistes, à la politique internationale. Nous allons donc passer ce chapitre, en disant seulement que les Amis de Durruti adhèrent à des idées bourgeoises, simplistes et/ou passéistes en matière de nationalisme" 13.

Les influences du nationalisme étaient particulièrement cruciales dans l’incapacité des Amis de Durruti à comprendre la véritable nature de la guerre d’Espagne. Comme nous l’écrivions dans notre article de la Revue internationale 102, "Anarchisme et communisme" :

"De fait les considérations des Amis de Durruti sur la guerre étaient faites en partant des positions nationalistes étroites et ahistoriques de l’anarchisme, les amenant à comprendre les événements actuels en Espagne en continuité avec les tentatives ridicules de révolution qu’avait faites la bourgeoisie en 1808 contre l’invasion napoléonienne. Alors que le mouvement ouvrier international débattait de la défaite du prolétariat mondial et de la perspective d’une Seconde Guerre mondiale, les anarchistes en Espagne en étaient à Fernand VII et à Napoléon.

"Aujourd’hui se répète ce qui s’est passé à l’époque de Fernand VII. De la même manière se tient à Vienne une réunion des dictateurs fascistes visant à préciser leur intervention en Espagne. Et le rôle qu’avait El Empecinado est joué aujourd’hui par les travailleurs en armes. L’Allemagne et l’Italie manquent de matières premières. Ces deux pays ont besoin de fer, de cuivre, de plomb, de mercure. Mais ces minerais espagnols sont détenus par la France et l’Angleterre. Alors qu’ils essaient de conquérir l’Espagne, l’Angleterre ne proteste pas de manière vigoureuse. En sous-main, elle tente de négocier avec Franco (...) La classe travailleuse a pour devoir d’obtenir l’indépendance de l’Espagne. Ce n’est pas le capital national qui y parviendra, étant donné que le capital au niveau international est intimement lié d’un bout à l’autre. C’est le drame de l’Espagne actuelle. Aux travailleurs il revient la tâche de chasser les capitalistes étrangers. Ce n’est pas un problème patriotique. C’est une question d’intérêts de classe. (Jaime Balius, Vers une nouvelle révolution, 1997, Centre de documentation historico-sociale, Etcétera,p. 32-33.)"

Comme on peut le constater toutes les ficelles sont bonnes pour transformer une guerre impérialiste entre États en guerre patriotique, en guerre "de classes". C’est une manifestation du désarmement politique auquel 1’anarchisme soumet les militants ouvriers sincères comme les Amis de Durruti. Ces camarades, qui cherchaient à lutter contre la guerre et pour la révolution, furent incapables de trouver le point de départ pour une lutte efficace : l’appel aux ouvriers et aux paysans (embrigadés par les deux camps, républicain et franquiste) à déserter, à retourner leurs fusils contre les officiers qui les opprimaient, à revenir à 1’arrière et à lutter par les grèves, par les manifestations, sur un terrain de classe contre le capitalisme dans son ensemble."

Et cela nous amène à la question la plus importante de toutes : la position des Amis de Durruti sur la nature de la guerre d’Espagne. Ici, il ne fait aucun doute que le nom du groupe signifie plus qu’une référence sentimentale à Durruti 14, dont la bravoure et la sincérité étaient très admirées par le prolétariat espagnol. Durruti était un militant de la classe ouvrière, mais il fut totalement incapable de faire une critique approfondie de ce qui était arrivé aux travailleurs espagnols après le soulèvement de juillet 1936 - de la façon dont l’idéologie antifasciste et le transfert de la lutte du front social aux fronts militaires constituaient déjà une étape décisive dans l’entraînement des travailleurs dans un conflit impérialiste. Durruti, comme beaucoup d’anarchistes sincères, était un "jusqu’au-boutiste" 15 quand il s’est agi de la guerre, il affirma que la guerre et la révolution, loin d’être en contradiction l’une avec l’autre, pourraient se renforcer mutuellement pour autant que la lutte sur les fronts soit combinée avec les transformations "sociales’’ à l’arrière que Durruti identifiait avec l’instauration du communisme libertaire. Mais, comme Bilan l’a souligné, dans le contexte d’une guerre militaire entre blocs capitalistes, les entreprises industrielles et agricoles autogérées ne pouvaient fonctionner que comme un moyen de mobiliser davantage les travailleurs pour la guerre. Ce fut un "communisme de guerre" qui nourrissait une guerre impérialiste.

Les Amis de Durruti n’ont jamais contesté cette idée que la guerre et la révolution devaient être menées simultanément. Comme Durruti, ils ont appelé à la mobilisation totale de la population pour la guerre, même quand ils ont analysé que la guerre était perdue. 16

En mai 1937, lors de l’affrontement violent des travailleurs révolutionnaires de Barcelone et de la réaction contre-révolutionnaire stalino-socialo-républicaine, l’aile gauche de la C.N.T. et du P.O.U.M., des sections de la Jeunesse libertaire, les Amis de Durruti et les bolclieviks-léninistes appelèrent à la prise du pouvoir par les travailleurs au travers du développement d’organes démocratiques de défense (soviets). Le 4 mai, les bolcheviks-léninistes publièrent le tract suivant, distribué sur les barricades :

" VIVE L’OFFENSIVE REVOLUTIONNAIRE ! Aucun compromis ! Désarmement de la Garde nationale républicaine et des gardes d’assaut réactionnaires. C’est le moment décisif. Plus tard il sera trop tard. Grève générale dans toutes les usines, sauf celles qui sont liées à la poursuite de la guerre, jusqu’à la démission du gouvernement réactionnaire. Seul le pouvoir ouvrier peut assurer la victoire.

Armement total de la classe ouvrière

Vive l’unité d’action C.N.T.-F.A.I.-P.O.U.M. ! Vive le front révolutionnaire du prolétariat ! Comités de défense révolutionnaires dans les ateliers, les usines et les districts ! Section bolchevik—léniniste d’Espagne (pour la IVème Internationale). "

Les tracts des Amis de Durruti, qui appelaient à une " Junte révolutionnaire ", au complet désarmement des gardes d’assaut et de la Garde nationale républicaine, qui saluaient le P.O.U.M. pour avoir rejoint les travailleurs sur les barricades apprécièrent la situation de la même manière que les bolcheviks-léninistes. En adhérant toutefois à la discipline de leurs organisations, et sans publier de propagande autonome, la gauche du P.O.U.M. et de la C.N.T., la Jeunesse libertaire avaient la même perspective que les bolcheviks-léninistes.

Ils avaient sans aucun doute raison. Aucun apologiste de la direction du P.O.U.M. et de la C.N.T. n’a avancé contre la prise du pouvoir un quelconque argument qui résiste à l’analyse. Aucun d’eux n’ose nier que les travailleurs auraient pu aisément prendre le pouvoir en Catalogne. Le mercredi, les Amis de Durruti avaient couru au front, appelant les travailleurs de la C.N.T. à ne pas tenir compte des ordres de désertion de la Casa C.N.T. et à continuer la lutte pour le pouvoir ouvrier. Ils avaient chaleureusement accueilli la collaboration du P.O.U.M. Les masses restaient sur les barricades. Le P.O.U.M., qui comptait au moins 30 000 travailleurs en Catalogne, pouvait faire pencher la balance dans n’importe quel sens. Sa direction la poussa vers la capitulation. Coup plus terrible encore contre les travailleurs en lutte le Comité régional de la C.N.T. dénonça à toute la presse y compris la presse stalinienne et bourgeoise – les Amis de Durruti comme des " agents provocateurs " (en français dans le texte) ; ce qui, naturellement, fut publié partout en première page le jeudi matin. La presse du P.O.U.M. ne défendit pas les anarchistes de l’aile gauche contre cette calomnie répugnante. Le jeudi fut rempli d’exemples de " victoires " au nom desquelles le P.O.U.M. appela les travailleurs à quitter les barricades. Au matin, on trouva le corps brisé de Camillo Berneri là où les gardes du P.S.U.C., qui avaient enlevé cet homme fragile chez lui, la nuit précédente, l’avaient abandonné. Berneri, chef spirituel de l’anarchisme italien depuis la mort de Malatesta, chef de la révolte d’Ancône en 1914, échappé des griffes de Mussolini, avait combattu les réformistes (les dirigeants de la C.N.T. compris) dans Guerra di Classe, son journal très influent. Il avait caractérisé la politique stalinienne en trois mots " cela pue Noske ". Il avait défié Moscou par des mots retentissants : " Ecrasée entre les Prussiens et Versailles, la Commune de Paris avait allumé un incendie qui enflamma le monde. Que le général Goded de Moscou s’en souvienne. "Il avait déclaré aux masses de la C.N.T. : " Le dilemme : guerre ou révolution n’a plus aucune signification. Le seul dilemme, c’est : la victoire sur Franco, grâce à la guerre révolutionnaire, ou la défaite. " Son identification des staliniens à Noske était terriblement juste. Les staliniens-démocrates ont assassiné Camillo Berneri comme Noske, le social-démocrate, avait enlevé et assassiné Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Honneur à notre camarade Camillo Berneri. Souvenons nous de lui avec l’amour que nous portons à Karl et à Rosa. En écrivant, camarades, je ne peux m’empêcher de pleurer, de pleurer Camillo Berneri. La liste de nos martyrs est aussi longue que la vie de la classe ouvrière. Heureux ceux qui tombent en combattant l’ennemi de classe, qui tombent en pleine lutte au milieu de leurs camarades. Il est bien plus terrible de mourir seul du poignard de ceux qui se disent socialistes ou communistes, comme Karl et Rosa, comme nos camarades qui meurent dans les chambres d’exécution de l’exil sibérien. Le supplice de Camillo Berneri fut spécial. Il mourut entre les mains de " marxistes-léninistes staliniens ", tandis que ses amis les plus proches, Montseny, Garcia Oliver, Peiro, Vasquez, abandonnaient le prolétariat de Barcelone à ses bourreaux. Le jeudi 6 mai 1937. Gardons ce jour en mémoire.

Les dirigeants anarchistes et gouvernementaux étaient allés à Lerida le mercredi pour arrêter une force spéciale de 500 membres du P.O.U.M. et de la C.N.T. qui se hâtaient depuis Hucsca, pourvus d’artillerie légère. Les représentants de Valence et de la Generalidad avaient promis que si les troupes ouvrières n’avançaient pas, le gouvernement ne tenterait pas d’envoyer des troupes supplémentaires à Barcelone. Les troupes ouvrières s’étaient arrêtées, grâce à cette promesse et aux exhortations des dirigeants anarchistes. Cependant, le jeudi, on reçut des appels téléphoniques de militants de la C.N.T. des villes qui sont sur la route de Valence à Barcelone : " 5 000 gardes d’assaut sont en route. Devons-nous les arrêter ? " demandèrent les travailleurs de la C.N.T. Leurs Dirigeants leur ordonnèrent de laisser passer les gardes, ne dirent rien aux troupes ouvrières qui attendaient à Lerida, et turent la nouvelle de la venue des gardes.

Le jeudi à 3 heures, la Casa C.N.T. ordonna à ses gardes d’évacuer la Telefonica. Le gouvernement et la C.N.T. avaient passé un accord : chaque partie devait retirer ses forces armées. Dès que les gardes de la C.N.T. furent partis, la police occupa le bâtiment tout entier, et fit entrer des partisans du gouvernement pour accomplir le travail technique exécuté auparavant par des travailleurs de la C.N.T. La C.N.T. s’en plaignit au gouvernement qui n’avait pas tenu sa promesse. La Generalidad répondit : On ne peut pas revenir sur le " fait accompli " (en français dans le texte). Souchy, le porte-parole de la C.N.T., admit que " si les travailleurs des districts extérieurs avaient été immédiatement informés du cours des événements, ils auraient certainement insisté pour que des mesures plus fermes soient prises, et seraient retournés à l’attaque ". Ainsi, les dirigeants anarchistes ultra-démocratiques avaient tout simplement censuré les nouvelles !

Sous les ordres de la Casa C.N.T., les employés du téléphone avaient transmis tous les appels pendant les combats révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. Alors que, dès que le gouvernement eut pris la place, les locaux de la C.N.T. et de la F.A.I. furent coupés du centre.

Los Amigos de Durruti y los hechos de mayo de 1937

https://fr.wikipedia.org/wiki/Buena...

http://www.matierevolution.org/spip...

https://www.matierevolution.fr/spip...

Article de Balius, fondateur des Amis de Durruti, dans Solidaridad Obrera du 12 août 1936 (esp)

La vie de Durruti

Qui était Durruti

L’assassinat de Durruti

Hommage à Durruti

Les Amis de Durruti, de Agustin Guillamon

La politique révolutionnaire offensive de Durruti

Durruti conquière l’Aragon

The Spanish Civil War - La guerre civile en Espagne de Burnett Bolloten (en)

La Junte révolutionnaire et les Amis de Durruti

Les Amis de Durruti et les journées de mai 1937 à Barcelone

The Friends of Durruti’s relations with the Trotskyists (Bolshevik-Leninists)

The Bolshevik-Leninists of Spain

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