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1917-1919 en France, situation révolutionnaire manquée, trahie par la CGT

mardi 13 mars 2018, par Robert Paris

1917-1919 en France, situation révolutionnaire manquée, trahie par la CGT

L. Trotsky, Discours au 3° Congrès de l’Internationale communiste, juillet 1921, dans « Moscou sous Lénine » d’Alfred Rosmer :

« En France, la poussée révolutionnaire qui se développa dès la fin des hostilités entraîna, à côté des ouvriers, des paysans, des intellectuels, des couches de la petite bourgeoisie, ceux des anciens combattants, nombreux, qui, éclopés ou indemnes, rentraient au foyer avec l’idée bien arrêtée d’un compte à régler : le gouvernement et le régime qui les avaient réduits pendant quatre ans à la vie bestiale des tranchées et des assauts pour le " Communiqué " devraient payer ! La bourgeoisie était désemparée : elle restait interdite devant les conséquences de la guerre qu’elle n’avait pas même entrevues ; elle avait perdu la foi dans son destin. Cette poussée révolutionnaire si forte en étendue et en volonté claire fut freinée par les hommes qui dirigeaient alors partout dans le monde les organisations syndicales et les partis socialistes. Profitant de l’inexpérience des nouveaux venus ils réussirent, masquant leurs manœuvres par des phrases démagogiques, à les détourner de toute action révolutionnaire. Les effectifs avaient considérablement grossi ; en France, le Parti socialiste était passé de 90.000 membres en juillet 1914 à 200.000, et la C.G.T., réduite au début de la guerre, par le seul fait de la mobilisation, à des syndicats squelettiques, pouvait, pour la première fois dans son histoire, prétendre être une organisation de masses avec ses deux millions de syndiqués réguliers. Il suffisait donc, disaient les chefs réformistes, de rester unis pour être forts, pour être capables d’imposer aux gouvernants, sur chaque problème important, la volonté de la classe ouvrière. On affirmait, en paroles, sa solidarité avec la Révolution russe, mais il ne serait pas nécessaire, ajoutait-on, dans les nations démocratiques d’Occident, de recourir à la violence car ici un ordre nouveau pourrait être instauré par la simple réalisation d’un programme économique élaboré par les organisations ouvrières et que gouvernants et patrons devraient accepter. Ainsi seraient évitées les dures luttes, les souffrances, la misère qui étaient le lot des pays ravagés par des révolutions. J’eus l’occasion de constater plus tard, au cours de mon voyage à travers l’Europe, qu’il était relativement aisé de duper, par un tel mirage, les hommes dont la guerre avait fait des révolutionnaires ; à quoi bon se battre encore si le but peut être atteint sans combat ? Ainsi, en France, Jouhaux et ses amis de la direction confédérale qui s’étaient compromis à fond dans l’union sacrée, dans la guerre jusqu’au bout dont on voyait maintenant les immenses et vains sacrifices qu’elle avait exigés, réussirent à se maintenir à la tête de la C.G.T., tandis qu’au Parti socialiste les chefs du temps de guerre, écartés, n’étaient remplacés que par des éléments peu sûrs, soucieux avant tout de suivre le courant. « Au début de 1920, la première grande grève d’après guerre, celle des cheminots, montra que la poussée révolutionnaire restait néanmoins très forte ; elle trouvait assez souvent sa juste expression dans les directions nouvelles que s’étaient données les organisations locales en opposition au réformisme camouflé des dirigeants confédéraux. Leur maturité était parfois remarquable. J’avais pu, durant mon séjour à Toulon, suivre de près l’activité de l’Union départementale des syndicats. Quand la grève des cheminots éclata, je fus frappé par l’intelligence dont témoigna le secrétaire de cette Union dans la préparation et l’organisation du soutien à donner aux grévistes. Il exposa avec clarté la signification de la grève, montra les développements qu’elle pouvait prendre dans une situation générale objectivement révolutionnaire, et il prévoyait les mesures de répression que le gouvernement ne manquerait pas de prendre ; pour assurer la continuation de l’action ouvrière, il formait sans plus attendre des équipes de remplaçants au Comité de grève. Tout cela dit et fait très simplement, sans rien de l’emphase assez fréquente chez les habitants de cette région. Surprises par la soudaineté du mouvement et par son ampleur, par la fermeté et la discipline qui marquaient son développement, les compagnies cédèrent rapidement. Elles devaient prendre leur revanche trois mois plus tard, aidées alors par le gouvernement, et par les dirigeants de la C.G.T.(réformiste) qui sabotèrent une grève de solidarité qui leur avait été imposée. »

Lire aussi :

L’ouvrage d’Alfred Rosmer « Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale »

L’Europe de l’ouest après la révolution russe de 1917

Les mutineries des troupes françaises de la Mer Noire

Tout d’abord, les années 1917-1918 :

La guerre et l’Union sacrée désorganisent les syndicats. Les ouvriers sont dispersés par la mobilisation. C’est l’abandon des revendications et de la lutte contre la guerre qui était une des bases doctrinales de la CGT. L’opposition à l’Union sacrée dans les syndicats réapparaît pourtant à partir de Noël 1914. Ultra-minoritaire, elle se renforce au milieu de 1 91 5 autour de la Fédération des métaux, dont le secrétaire est Merrheim, et de celle des Cuirs et Peaux, de la Chapellerie, de 5 Unions départementales dont celle du Rhône. Cette minorité préconise une paix sans annexions, ni contributions. Elle crée un "comité d’action internationale" et participe du 5 au 8 septembre 1915 à la conférence de Zimmervald en Suisse, rencontre internationale de minoritaires socialistes, syndicalistes, opposants à la guerre. Dans leur ensemble, la C.G.T. et le parti socialiste sont hostiles à cette conférence. Une même minorité se développe pourtant chez les socialistes ; elle obtient un tiers des voix au congrès d’avril 1916.

Parmi les ouvriers, l’opposition à la guerre se manifeste faiblement en 1917 puis apparaît au grand jour dans les grèves de 1918. Malgré l’Union sacrée, les grèves renaissent dès 1915, se développent en 1916 et surtout à partir de l’hiver 16-17.

L’année 1917 marque en effet une étape. L’hiver 16-’l 7 est particulièrement froid. Les fontaines sont gelées à Paris où la population souffre de privations. Le ravitaillement en char- bon est insuffisant : Paris ne reçoit que 3 OO0 tonnes par jour au lieu des 6 000 nécessaires, la plus grande partie du bassin minier du Nord étant sous occupation allemande. Les denrées alimentaires sont chères, le lait et le beurre rares. Seuls le pain et les pommes de terre sont taxés. La viande, les produits lai- tiers, les fruits et légumes vont plus que doubler pendant les quatre années de la guerre. En mars 1917, la carte du sucre est instaurée (75O grammes par personne par mois puis 500 g à partir du mois d’août). Le rationnement ne peut juguler la hausse des prix ; c’est l’inflation. La hausse du coût de la vie dépasse 5O% pour 1917, alors que les salaires n’augmentent que de 25 à 35 %. A partir de mai, le lundi et le mardi sont des jours sans viande, sans lapin, sans volaille. La population des villes est lasse des privations.

Au front, l’hécatombe continue. L’offensive Nivelle err avril sur le Chemin des Dames est un échec extrêmement sanglant ; du 1"’ avril au 9 mai, on compte 27 1 OOO hommes hors de combat. Dans les tranchées où les pertes ont été importantes, ce sont les mutineries (estimées à 25O) suivies de condamnations à mort. L’armée est gagnée par l’écœurement.

Les gréves dans les usines d’armement L’hiver 16-1 7 est secoué par plusieurs grèves dans les usines d’armement qui vont amener le gouvernement à adopter une réglementation sur les salaires et l’arbitrage.

10O 000 grévistes dans la région parisienne et 3O0 000 en province se battent pour des salaires plus élevés, pour la suppression des primes, pour des comptes plus simples remis la veille de la paie afin d’éviter que les erreurs ne soient remboursées que la semaine suivante. La participation des femmes est importante et influe sur les revendications, telles qu’un langage "plus correct" à leur égard. Des hommes non mobilisés ont rejoint le mouvement.

Albert Thomas, socialiste et "ministre des munitions", est chargé d’examiner la situation dans les usines de guerre. ll rencontre à ce sujet une délégation syndicale dont Jouhaud, secrétaire de la CGT, et Merrheim, puis il dresse un plan à deux volets. Le 11 janvier, une circulaire annonce les sanctions prises contre les ouvriers militaires, mobilisés dans les usines sans droit de grève et menacés de retour au front à tout moment, le 18, deux ouvrières chez Panhard-Levassor sont condamnées par la 1O" Chambre correctionnelle à deux mois de prison. Le 16 et 1 7, le ministre met en place par décrets une nouvelle réglementation des tarifs minima de salaires pour les ouvriers et les ouvrières de l’armement (dans le département de la Seine), il institue dans chaque région un "Comité permanent de conciliation et d’arbitrage" composé en nombre égal de représentants ouvriers et patronaux (non mobilisables) afin d’assurer la production continue par une solution rapide des conflits. En effet, l’artillerie, grosse con sommatrice de matériel de munitions, prend une place de plus en plus importante dans les opérations militaires. Aussi, l’effort de l’arrière est-il accru notamment par l’introduction des méthodes de travail de Taylor dans les usines.

"Plus ministre que socialiste"

Les mesures adoptées sont dénoncées par Merrheim à une réunion du syndicat des ouvriers et ouvrières sur métaux (la fédération des métaux s’est réorganisée le 2 avril 1916) à la Bourse du travail le 4 février 17 : "les prix portés sur le barème des salaires décrété par le ministre ne sont pas ceux que nous avions soumis à son approbation (...). Or les prix proposés par les patrons étaient bien inférieurs (environ de moitié) aux nôtres". Dans ces conditions, les représentants de la fédération des métaux refusent de s’engager à ce qu’il n’y ait pas de grève. Quant à l’arbitrage, "respectant la liberté individuelle, nous ne pouvons accepter l’arbitrage obligatoire car nous le con- naissons, nous savons comment il est compris". Plus "ministre que socialiste", Albert Thomas avait en effet pris des accents patriotiques pour s’adresser le 25 janvier, par voie de presse, aux ouvrières des usines Schneider d’Harfleur : "Brusquement, sans préavis, au mépris de toutes les règles, vous avez hier suspendu le travail. Avez-vous pensé à la gravité de la faute que vous commettez ? Avez-vous pensé à l’ennemi qui lui n’interrompt pas son labeur ? A vos frères, à vos maris qui attendent avec impatience les moyens de défense que vous leur assurez (...). La dir*tion des usines avait résolu de revoir avec nous les tarifs actuellement en vigueur. Mais cet examen ne peut se poursuivre que si, fidèles au devoir commun, fidèles à l’intérêt de la patrie que tous nous servons, vous retournez au travail"’ L’arbitrage se traduisit en effet par une baisse des salaires et par une menace de prison pour ceux qui refuseraient. Ce ne fut pourtant pas la fin des grèves. Dans la nuit du 1er au 2 mars, une grève des bras croisés a lieu à la Cartoucherie de Vincennes dans l’atelier des balles où travaillent 3OO femmes. Elles entrainent 1 1OO ouvrières des ateliers d’étuis et de chargement. A leur sortie, elles décident les 1 5OO femmes de l’équipe de jour à se joindre à elles. Pour quelques heures, la direction décide de licencier le personnel féminin. Une délégation, avec Picot du syndicat des Arsenaux et Girardin du syndicat de l’Artillerie, se rend au ministère de l’Armement. Les tarifs seront appliqués. Le travail reprend. Au même moment les armements de Bourges sont touchés. La protestation contre la hausse des prix, notamment des denrées alimentaires, s’étend au bâtiment, aux fonctionnaires de la ville de Paris, aux Postes. aux employés du Gaz et du Métro. Les syndicats du bâtiment et de l’habillement appel- lent à chômer le 1", mai et un meeting réunit 4 000 personnes à la maison des syndicats.

"De fil en aiguille"

Le deuxième temps fort des mouvements de 1917 a lieu en mai et juin avec l’action des midinettes suivie de nombreuses corporations à Paris et en province. Fin mai, la grève atteint de nouveau les usines de guerre. Déjà le 8 janvier 1917, les cousettes de deux maisons de couture, "Agnès" rue Auber et "Bernard and Cie" rue de l’Opéra, avaient fait grève deux jours pour obtenir un franc de plus par jour ; elles gagnaient de 2 à 4 F. La reprise avait eu lieu après un compromis (à O,50 F). Au mois de mai, le mouvement prend de l’ampleur. Les 250 midinettes de la maison "Jenny", grande maison de couture de luxe des Champs Elysées, lancent l’action le vendredi 11 mai à 14h. En rentrant dans l’atelier on leur annonce qu’à partir du lendemain, la mai- son appliquera la semaine anglaise : samedi après midi libre mais non payé, probablement en raison d’une baisse de la demande de ces produits de luxe. Elles se mettent immédiatement en grève pour obtenir la semaine anglaise payée, une indemnité de vie chère de 1 F pour les ouvrières et O.5O F pour les apprenties. Les couturières parisiennes avaient vu leur salaire baisser de 25% par rapport à 1914 et le surmenage des "longues veillées" était connu comme l’étaient aussi les gros bénéfices réalisés par ces maisons. Dès le lendemain. le mouvement fait tache d’huile pendant 8 jours dans l’ensemble des branches de la confection. Le 16, elles sont 2 000 en grève qui manifestent sur les boulevards à midi après s’être rendues devant certaines maisons pour appeler les autres à les suivre. C’est la pratique du débauchage particulièrement décriée par la presse. Elles vont par exemple chez "Decrouil" mais trouvent porte close : les ouvrières ont été enfermées à clé par le patron. Malvy, le ministre de l’Intérieur, reçoit les délégations ouvrières et patronales. Les réunions se multiplient avec Jouhaud de la CGT et Dumas de la fédération de l’habillement. Le 18 30 maisons sont touchées et le mouvement rassemble 1O 000 ouvrières de la couture, de la mode et des grands magasins comme les "Galeries Lafayette" et "Le Printemps". Le 19, le patronat cède sur une partie des revendications mais pour la semaine anglaise il faut qu’une loi soit édictée. Malvy s’engage à déposer un projet. A une réunion à la Bourse du travail, Millerat secrétaire du syndicat de l’habillement et Dumas sont favorables aux propositions mais une jeune ouvrière propose de continuer : "Allons jusqu’au bout ! Je ne me suis pas laissée impressionner par les belles paroles des patrons (...). lls parlent de fermer leurs "boîtes". Eh bien, s’ils le font, nous nous partagerons la clientèle. En vérité les commandes affluent et nos patrons attendent avec impatience notre rentrée. Tenons ferme et nous aurons en même temps que 2O sous, la semaine anglaise".

Le lendemain, un accord commun est établi : indemnité journalière de O,75 F pour les ouvrières et de O,50 F pour les apprenties et le principe de la semaine anglaise est admis. Le travail reprendra le 22 mai ; il ne doit pas y avoir de renvoi pour fait de grève. Le 1 3 juin, la loi est publiée ; elle s’applique aux travailleurs du vêtement à Paris et en province mais non à la confection militaire.

Le mouvement a gagné toute la couture mais aussi d’autres branches comme l’alimentation, la bijouterie, les cuirs et peaux, le papier-carton, les grands magasins. Le 25 mai, il touche 20 0OO femmes et 15 corporations. Le 28, ce sont les lingères, les plumassières, les brodeuses, les confectionneuses, le personnel féminin des banques comme la "Société générale" et le "Crédit Lyonnais". "Elles se suivent et se ressemblent" titre "la Bataille syndicaliste", le 1" juin. La semaine anglaise et l’indemnité de vie chère sont à la base des revendications mais certaines sont plus spécifiques. Les confectionneuses Dour dames des maisons "Storck" et "Goldenberg" demandent la suppression du travail aux pièces. ’,4 Paris et en province, on revendique, on discute, et l’on enregistre des satisfactions", comme à Bordeaux, Rouen, Amiens, Annecy, Lyon, Marseille, Rennes, Orléans. A Bor- deaux, à la fin du mouvement, 1 500 femmes prennent une carte syndicale.

Dans les usines de guerre

Le 25 mai, le mouvement atteint les équipements militaires avec l4 maisons en grève et 700 femmes. Le 27, ce sont les boutonniers qui réclament la semaine anglaise. A une réunion du syndicat des métaux à Bondy, où assistent 160 personnes dont 50 femmes, Weber, secrétaire des tôliers souhaite "que toutes les femmes employées dans la métallurgie imitent leurs camarades modistes ou autres (...). Les boutons forment une branche de la métallurgie". Un tract est lu qui appelle toutes les femmes de la métallurgie à réclamer l’application intégrale des tarifs et le système de la semaine anglaise payée. Le 1er juin un rapport de police signale que des "femmes ont commencé un mouvement de grève dans les usines de guerre". Le 3 juin, un meeting est organisé par le "comité intersyndical d’action contre l’exploitation de la femme" pour toutes les corporations en grève. Weber y rappelle que "si les directeurs des usines de guerre avaient appliqué le barème des salaires établi par le ministère de l’Armement, les munitionnettes n’auraient pas cessé le travail". Un délégué du comité rappelle "qu’il serait nécessaire que la femme s’organise car dans les usines de guerre notamment, il est très difficile d’obtenir l’application de la semaine anglaise et même de faire respecter le repos hebdomadaire et les tarifs".

Dans la première quinzaine de juin, le mouvement s’étend : pour la région parisienne, 42 000 grévistes dont 30 000 femmes et 1 2 000 hommes en 13O grèves dont 98 portent sur les salaires et 32 sont des grèves de solidarité. En province, on recense environ 40 grèves avec 16 OO0 grévistes dont 1 ’l OO0 femmes : 38 pour des questions de salaire. Ces grèves sont de courte durée et cachées à l’opinion par la censure. Le 13 juin, une consigne de presse invite les journaux "à ne laisser passer sur les grèves en France que les informations communiquées par le ministère de l’Intérieur".

Dans leur ensemble. elles portent sur des questions de salaire mais elles dénoncent aussi des règlements d’atelier trop sévères, le lait que l’on mette à des postes qualifiés des travailleurs non qualifiés, moins payés. La pratique du débauchage est fréquente et contribue à l’extension du mouve- ment, comme aux usines "Salmson", fabrique de moteurs d’avions qui emploie 4 5OO personnes dont mille femmes. Le lundi de la Pentecôte, 29 ouvrières s’absentent sans autorisation. 5 sont renvoyées alors que dans toutes les usines travaillant pour la défense nationale, cette journée avait été accordée. Dans l’après-midi, ces 5 ouvrières et quelques autres arrivent devant les usines "Salmson" à la tête d’un groupe de 200 femmes, formé de grévistes de la lampe "lris" d’lssy-les-Moulineaux, de chômeuses de la maison "Citroën" et de blanchisseuses de la région de Boulogne. Elles envahissent les ateliers et adressent à la direction une délégation pour la réintégration. C’est l’échec. L’ensemble du personnel est congédié. Le débauchage s’étend à d’autres usines de l’aéronautique comme "Farman", "Henriot", "Kelner" et "Renault" dans la métallurgie.

Dans leurs appels à les suivre, elles disent que les poilus reviendraient plus tôt, que la guerre cesserait d’elle-même le jour où on ne fabriquerait plus de matériel ni de munitions. Dans les réunions qui ont lieu à la Bourse du Travail, les profits de guerre sont dénoncés.

Dans ces secteurs. l’effervescence reprend dans la 2" quinzaine de juin ; le ministre de la Guerre vient d’élaborer un nouveau barème, suite à une proposition syndicale du 13 juin. ll accorde 30 o/o d’augmentation pour les ouvriers qualifiés mais rien pour les manœuvres et les femmes. Le 26, la grève générale "des bras croisés" est décidée par 3 5 000 voix contre 7 000. lls sont 54 000 à cesser le travail avec les 1O 000 qui avaient débuté les jours précédents ’. "Salmson", "Farman’" et "Kelner". "Renault" est seul établissement métallurgique à suivre. De nombreux mobilisés y participent. La reprise est décidée pour le 27 juin puisque le ministre a promis de résoudre le conflit, ministre qui ordonne d’ailleurs des réquisitions. L’agitation se maintient tout l’été car les nouveaux tarifs ne sont publiés que le 13 novembre. Merrheim estime qu’ils ne donnent pas entière satisfaction mais que des améliorations sensibles sont acquises pour les ouvriers qui touchent des bas salaires. Le 1 9 novembre, l’effervescence est tombée. Un ministère de choc vient d’être formé avec Clémenceau (16-11-1917) : les socialistes ne sont plus au gouvernement.

Le ministère Clémenceau va utiliser d’autres méthodes vis- à-vis des syndicalistes (pénétration policière des organisations, répression draconienne, censure, journaux suspendus ou supprimés) ce qui provoque très rapidement une grève dans la Loire. Andrieu (responsable syndical) est mis à la disposition des autorités militaires le 27 novembre à la suite d’un rapport de police. Les métallos se mettent en grève à Firminy, Saint-Etienne, Rive-de.Gier (le centre de la France est un important lieu de fabrication des armes). lls obtiennent sa réintégration le 14.

Les grèves se sont donc multipliées tout au long de 1917, atteignant de nombreuses corporations. Les femmes y ont joué un rôle important par leur nombre et leur participation. Si elles n’eurent pas de grandes responsabilités syndicales, elles furent quelquefois déléguées d’atelier. Pour une petite partie, c’est l’occasion de prendre une carte : moins de 1 2 % des ouvrières de guerre de la région parisienne étaient syndiquées en 1918.

Les revendications économiques étaient dominantes et obtinrent assez vite satisfaction étant donné la demande pressante de l’armée et les profits exceptionnels des usines de guerre. La fédération des métaux y eut un rôle dominant. Bien qu’animée par des opposants à l’Union sacrée, elle n’entraîna pas dans la classe ouvrière un courant radical contre la guerre. Toutefois, la participation de la population locale aux inci- dents militaires dans les gares était fréquente. Les permissionnaires qui remontent au front manifestent leur opposition et leur écœurement par des dégâts matériels dans les trains ou les gares, par des drapeaux hissés et par des slogans lancés contre la guerre : "A bas la guerre. A bas le gouvernement. Vive la Révolution. On nous envoie à la boucherie" On peut recenser une centaine de ces incidents en 1917, l’essentiel avant eu lieu au mois de juin après les mutineries. En 19l8, les grèves ’vont prendre un aspect plus politique en dénonçant la boucherie.

Guerre à la guerre

Aux difficultés de ravitaillement s’ajoutent la relève des travailleurs mobilisés des classes 10, 11, 1 2 et le départ de jeunes classes. 40 000 travailleurs sont menacés du front, dont certains connaissent déjà les horreurs. Le recours simultané à la main d’œuvre étrangère (lndochinois, ltaliens, Américains...) renforce les inquiétudes. Un délégué de chez "Salmson" exprime ses craintes le 15 mai : "ll (Clémenceau) veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes, en nous déclarant que les Américains nous viennent en aide. J’affirme que ce sont à des déclarations mensongères et que ce sont encore les Français qui seront les victimes. ll y a 15OO 000 victimes et environ 3OO 000 blessés- Et cela pourquoi ? Pour un gouvernement rempli d’appétits qui mène à la boucherie les meilleurs des nôtres". Une minorité grandissante réclame des comptes au gouvernement et anime, de mars à mai, un courant de grèves dont l’orientation pacifiste est nette. En mars, un congrès minoritaire se tient dans la région de Saint-Etienne qui préconise la grève générale. Depuis plusieurs mois, on relève de nombreuses déclarations pacifistes dans les réunions syndicales ou de délégués d’ateliers. "Les questions de salaire ne sont plus à envisager. Seule la paix doit intéresser les ouvriers et ouvrières. Votre rôle est de faire autour de vous, à l’atelier, au restaurant, partout enfin la propagande nécessaire pour mettre un terme à la tuerie et le seul mot que vous devez dès maintenant prononcer est celui de paix" (16-02-18 Délégué de chez Levasseur). La motion suivante est adoptée par les délégués des usines de la Seine dès le 3 février : "Nous voulons gue la majorité confédérale se range aux côtés de la minorité. Nous voulons aussi une réunion de l’Internationale et si l’on nous refuse les passeports, nous n’hésiterons pas à décréter la grève générale". L’exemple soviétique qui a signé l’armistice avec l’Allemagne le 15- 12-1917 et la paix le 3 mars 1918, développe les aspirations à une paix immédiate. Des conseils syndicaux minoritaires proposent un tel mouvement dans les centres métallurgiques et d’aviation de la région parisienne. L’action devait partir de province. Ce sont en fait les délégués d’atelier des usines Renault qui décident le 1 1 mai le principe d’une grève immédiate "pour l’application du nouveau barème et amener le gouvernement à faire un pas vers la paix en faisant connaître ses buts de guerre". Cette initiative est reprise le lendemain par les 600 délégués des usines de guerre de la région pari- sienne, qui fixent la date du 13. "ll faut que tous les ouvriers soient prêts à descendre dans la rue pour demander la paix juste et durable". A midi, l’usine est fermée en raison de la grève. La province suit et 2OO 000 métallos participent au mouvement. Ce n’est que le 16 mai que la fédé des métaux prend en charge cette action spontanée. Elle prend contact avec les parlementaires du groupe socialiste et rencontre Clémenceau le 17 mai. lls veulent obtenir un débat parlementaire sur les buts de guerre. Clémenceau en accepte le principe à condition toutefois de ne pas parler du mouvement gréviste en cours. Merrheim et Jouhaud se plient à ces exigences contre des garanties sur l’absence de sanctions contre les grévistes (tout mobilisé (gréviste) qui ne sera pas au front au bout de 5 jours sera considéré comme déserteur), et proposent, avec les organisations syndicales la reprise pour le samedi 18 mai. "Votre mouvement est beau mais songez que la fédé des métaux ne représente pas la classe ouvrière toute entière. Nous aurons cependant le devoir dans l’avenir de rester sur la brèche pour obliger le gouvernement quel qu’il soit à se prononcer sur les buts de guerre".

Mais le mouvement s’est étendu à la province et continue, prenant à plusieurs endroits des formes violentes pour lutter contre la relève. L’agitation est importante dans l’lsère, le Rhône, la Loire, la Saône-et-Loire, la Nièvre... A lmphy, par exemple, la campagne pacifiste est signalée dès le 16 mai. Le 18 les aciéries sont en grève, A 3h du matin. une pancarte apposée à la porte annonce : "La grève générale est décrétée dans toute la France : camarades d’lmphy tous debout ! Réunion à 2 heures". Par la presse du matin, ils apprennent l’accord passé. La reprise n’a cependant lieu que le 22. A Firminy, les manifestants veulent s’opposer au départ des jeunes classes. La troupe est débordée, le commandant du secteur malmené. A Saint-Etienne, une manifestation a lieu à la gare. Des femmes arrêtent les mobilisés cherchent à enlever les paquets et les ordres d’appel. ll y a 3 blessés.

Des cas de sabotage et de coulage sont signalés. A Roanne, où l’arsenal est en grève à partir du 22 mai, au Km 134, des fils de signaux de chemin de fer ont été coupés. A Saint-Etienne, à deux endroits différents, 28 fils sont sectionnés.

L’ensemble de ces mouvements est terminé le 28 mai. La répression ne se fait pas attendre. Ce sont des arrestations pour désertion abandon de poste, provocation de militaires à la désertion. Les minoritaires ont réussi à déclencher un mouvement de grande ampleur contre la guerre, mais les divisions internes et la tactique répressive de Clémenceau en viennent à bout.

Malgré des conditions difficiles - la guerre et l’Union sacrée - les revendications ouvrières, un instant mises à l’écart, ressurgissent avec une grande ampleur et préparent des luttes plus vastes, dès l’armistice signé.

Monique BONNEAU

source

1919 en France : révolution manquée ?

Les grèves de 1919 retracées dans « L’Humanité » :

1er juin 1919

2 juin 1919

3 juin 1919

4 juin 1919

5 juin 1919

6 juin 1919

7 juin 1919

8 juin 1919

9 juin 1919

10 juin 1919

11 juin 1919

12 juin 1919

13 juin 1919

14 juin 1919

15 juin 1919

16 juin 1919

17 juin 1919

18 juin 1919

19 juin 1919

20 juin 1919

21 juin 1919

24 juin 1919

25 juin 1919

30 juin 1919

2 juillet 1919

4 juillet 1919

6 juillet 1919

10 juillet 1919

Les grèves retracées par Le Populaire :

12 mai 1919

19 mai 1919

1er juin 1919

2 juin 1919

3 juin 1919

4 juin 1919

5 juin 1919

6 juin 1919

7 juin 1919

8 juin 1919

9 juin 1919

10 juin 1919

11 juin 1919

12 juin 1919

13 juin 1919

14 juin 1919

15 juin 1919

16 juin 1919

17 juin 1919

18 juin 1919

19 juin 1919

20 juin 1919

21 juin 1919

22 juin 1919

23 juin 1919

24 juin 1919

25 juin 1919

26 juin 1919

27 juin 1919

28 juin 1919

29 juin 1919

30 juin 1919

3 juillet 1919

4 juillet 1919

6 juillet 1919

Lire encore sur la chronologie des grèves de juin 1919

Léon Trotsky - Le socialisme français à la veille de la révolution

20 novembre 1919

La situation intérieure de la France est si riche en contradictions qu’elle semble parfois confuse. Nous recevons trop peu de nouvelles pour pouvoir suivre les événements dans le détail de leur déroulement. Ces dernières semaines, la radio annonçait des grèves, des manifestations, de l’agitation, bref donnait des nouvelles qui attestaient la montée d’une vague révolutionnaire. Aujourd’hui, les dernières dépêches nous apprennent que la réaction impérialiste s’est assurée une victoire complète dans les élections à la Chambre. Au premier coup d’oeil, quelle éclatante contradiction ! Mais la théorie marxiste l’explique parfaitement et, au fond, cette contradiction est bien la meilleure preuve de la validité du marxisme.

Le parlementarisme est un des instruments de la domination de la bourgeoisie. Il cesse d’être adéquat, et l’est de moins en moins au fur et à mesure que l’on approche de l’époque de la révolution prolétarienne. Au moment où le mouvement ouvrier s’engage dans les premières étapes de la guerre civile, les moyens et les actes du parlementarisme apparaissent de plus en plus ouvertement comme le patrimoine des cliques capitalistes, comme l’appareil d’auto-défense de leur classe.

La victoire de la réaction clémenciste aux élections [1] ne dément pas la proximité de la révolution prolétarienne en France, mais au contraire la confirme. Ces contrastes - les progrès de la réaction à la Chambre, ceux de l’insurrection dans les rues - sont des preuves irréfutables qu’en France, dans le pays de la prétendue "république démocratique", la domination du prolétariat ne se réalisera pas par le mécanisme de la démocratie bourgeoise, mais qu’elle devra prendre la forme de la dictature ouverte de classe, et cela d’autant plus que la résistance de la bourgeoisie sera farouche et désespérée.

Dans quelle mesure la France révolutionnaire est-elle préparée sur le plan de la politique et de l’organisation à la dictature du prolétariat ? On doit d’abord reconnaître qu’il faut surmonter d’immenses difficultés. La France a toujours été le pays où des sectes, socialistes et anarchistes, se livraient à des guerres intestines à l’intérieur du mouvement ouvrier. L’unité du parti socialiste n’a été conquise et assurée, après une très cruelle lutte fratricide, que quelques années seulement avant le déclenchement de la guerre impérialiste [2]. La droite, autant que la gauche, a su apprécier à sa valeur cette unité. Depuis lors, l’expérience de la guerre a montré que le parti français, aussi bien que les syndicats, avait été profondément corrompu par le conciliationnisme, le chauvinisme et les préjugés petits-bourgeois répandus dans ce vaste monde.

Le prolétariat français jouit d’un glorieux passé révolutionnaire. La nature et l’histoire l’ont doté d’un superbe tempérament guerrier. Mais, en même temps, il a connu beaucoup de défaites, de désillusions, de perfidies et de trahisons. Avant la guerre, l’unité du parti socialiste et l’organisation syndicaliste constituaient son ultime grand espoir.

L’anéantissement de cette espérance a eu des conséquences désastreuses sur la conscience des ouvriers les plus avancés et le mouvement prolétarien en France s’en est trouvé pour longtemps paralysé. Aujourd’hui que des masses nouvelles et encore politiquement inexpérimentées menacent les confins de. la société bourgeoise, la disproportion entre la vieille organisation et les tâches objectives du mouvement apparaît de plus en plus clairement. D’où non seulement la probabilité, mais encore le caractère inéluctable de puissants mouvements de masses qui risquent de se déclencher avant que la nouvelle organisation soit prête à les diriger.

Il est évidemment urgent de créer, d’avance, des bastions d’organisation à travers le pays, des bastions disposant de l’indépendance nécessaire, dégagés du carcan des vieilles organisations politiques et syndicales, capables de se mettre rapidement à la tête du mouvement. Nos camarades de France sont précisément en train de se consacrer à cette tâche [3]. Si, au début, ces groupes révolutionnaires se révèlent trop faibles pour assurer une authentique direction révolutionnaire, à l’étape suivante, après le premier assaut, ils acquerront rapidement des forces, grandiront et se consolideront dans le cours même de la lutte.

Autant qu’il soit possible d’en juger de loin, cette double tâche - construire une organisation pratiquement toute neuve en assumant simultanément la direction d’un mouvement de masses en voie de développement rapide - constitue la principale difficulté du travail révolutionnaire en France aujourd’hui.

"Les grèves, dit le courageux syndicaliste révolutionnaire Monatte, fusent de tous côtés." Mais sa situation de faillite "ne permet pas à la C.G.T. de les conduire". Il faut un appareil nouveau. Il n’est pas possible de suspendre le mouvement jusqu’à ce qu’on ait pu bâtir l’organisation nécessaire pour le diriger. D’un autre côté, ces grèves spontanées qui tendent à se transformer en initiatives révolutionnaires ne peuvent mener à la victoire sans l’existence d’une organisation révolutionnaire authentique qui ne mente pas aux travailleurs, qui ne les trompe pas, qui ne les enlise pas dans les cloaques du parlementarisme ou de la collaboration de classes, mais les conduise, sans dévier d’un pouce, vers le but final. Une telle organisation est encore à créer.

"Où va-t-on ? où va-t-on ? De mécontentement en mécontentement, de grève en grève, de grève mi-corporative et mi-politique en grève purement politique, on va tout droit à la faillite de la bourgeoisie, c’est-à-dire à la révolution. Les masses mécontentes font de larges pas sur cette voie."

C’est ce qu’écrit la Vie ouvrière, le journal de Monatte et de Rosmer [4]. Les représentants révolutionnaires du prolétariat français, son noyau communiste - aussi bien d’origine socialiste que d’origine syndicaliste - ne sont pas très nombreux, mais ils ont une connaissance claire et complète des objectifs du mouvement prolétarien. Ils auront pour tâche d’intégrer solidement parmi eux les nouveaux dirigeants qui surgissent pendant les grèves, dans les manifestations et, de façon générale, au cours de toutes les actions du mouvement authentique des masses. Leur tache consiste à assumer dès aujourd’hui, sans crainte des difficultés, la direction de ce mouvement spontané, et à constituer sur le terrain leur propre organisation, un appareil né du soulèvement direct du prolétariat.

Pour mener à bien cette tâche, ils doivent rompre totalement avec la discipline des organisations qui sont contre-révolutionnaires, puisque opposées aux objectifs fondamentaux du mouvement, en l’occurrence, le parti de Renaudel-Longuet et le syndicat de Jouhaux-Merrheim.

Les masses, certes, n’ont que faiblement répondu à l’appel à la grève du 21 juillet pour protester contre l’intervention de l’entente dans les affaires russes [5]. Ce ne sont pas les ouvriers qui sont à blâmer. Au cours de ces dernières années, les ouvriers en général et les ouvriers français en particulier ont été trompés avec plus de méthode, plus de diabolique habileté que jamais auparavant dans l’histoire : jamais les conséquences n’en ont été aussi tragiques. La majorité de ces dirigeants qui prononçaient de mémorables discours appelant les travailleurs à lutter contre le capitalisme ont revêtu ouvertement en 1914 la livrée de l’impérialisme. Les organisations officielles du syndicat et du parti, associés dans l’esprit des travailleurs à l’idée de leur émancipation, se sont faites les instruments du capitalisme. A partir de là, la classe ouvrière a connu non seulement d’incroyables difficultés d’organisation, mais encore une véritable débâcle idéologique : les difficultés qu’elle doit surmonter pour en sortir sont en proportion du rôle que joue encore la vieille organisation dans la vie des couches ouvrières d’avant-garde.

La classe ouvrière tente héroïquement aujourd’hui de se remettre debout, de secouer les traces de cette chute. D’où un afflux sans précédent dans les syndicats [6]. En même temps, cette classe ouvrière idéologiquement désarmée et politiquement désorientée, s’efforce, au prix de mille difficultés, de se forger une nouvelle orientation. Son effort, loin d’être facilité, serait au contraire terriblement freiné Si les dirigeants révolutionnaires devaient se confiner dans une attitude d’attentisme. Au lieu de s’enfermer dans le cadre des organisations du vieux parti et des syndicats, ils doivent, devant les masses, faire preuve d’indépendance et de la plus grande résolution.

Quels que soient les motifs invoqués pour préserver 1’"unité", les masses révolutionnaires ne comprendraient pas pourquoi les hommes qui les appellent à la révolution continueraient à s’asseoir à la même table que ceux qui les ont dupés, et en particulier que ces individus qui les ont honteusement et cyniquement trahis pendant la guerre. Les masses révolutionnaires estiment à son juste prix l’unité dans la lutte, mais elles ne comprendraient que mal le maintien de l’unité entre les combattants révolutionnaires et la clique de Jouhaux-Merrheim et Renaudel-Longuet.

Dans les conditions présentes, le mot d’ordre de sauvegarde de l’unité a sa source dans la psychologie des organisations officielles, de ces dirigeants, présidents, secrétaires, députés, journalistes, permanents de l’appareil des anciennes organisations du parti et des syndicats qui sentent le sol se dérober sous leurs pas. Le prolétariat a le choix : se morceler, s’éparpiller et hisser ainsi sur le pavois les serviteurs privilégiés de l’impérialisme, ou bien serrer étroitement les rangs pour se soulever contre l’impérialisme. La classe ouvrière a besoin de l’unité révolutionnaire ; elle a besoin de l’unité de son soulèvement de classe ; mais l’unité des organisations qui ne font que se survivre constitue précisément un obstacle de plus en plus sérieux sur la voie de l’unité du soulèvement révolutionnaire du prolétariat. Les masses ont été désorientées par la guerre. Elles ont aujourd’hui plus qu’avant besoin de clarté dans les idées, de précision dans les mots d’ordre. Elles ont besoin d’une route qui soit droite, de dirigeants qui n’hésitent pas. Chercher, pour des raisons tactiques, à préserver l’"unité", équivaudrait à chercher à pratiquer une caricature de parlementarisme - comme s’il y avait, dans le mouvement révolutionnaire, des "conseils des ministres", avec une opposition, des règlements et des statuts, des enquêtes et des votes de confiance... En demeurant dans la même organisation que les partisans de la collaboration de classes, l’opposition communiste se met du même coup sous la dépendance des "conciliateurs". Elle gaspille son énergie en efforts pour s’adapter au "parlementarisme" des syndicats et du parti. Des questions mineures et des incidents sans portée réelle prennent du coup une importance démesurée aux dépens des questions fondamentales du mouvement révolutionnaire.

* * *

La pratique de cette caricature de parlementarisme à l’intérieur des organisations ouvrières a bien d’autres conséquences. Les secrétaires et les présidents, les ministres socialistes, les journalistes et les députés accusent ceux de l’opposition de vouloir prendre leurs fauteuils ou leurs portefeuilles. L’opposition doit se chercher des excuses, se justifier ; elle en vient à signet des déclarations où elle affirme son "estime" pour les dirigeants de l’autre bord et laisse entendre qu’elle lutte pour des "principes", non contre des "personnes". Et cette comédie ne fait que consolider les conciliateurs dans les postes qu’ils occupent.

La Vie ouvrière du 24 septembre affirme que le vote de confiance du congrès des métallos ne signifiait pas qu’il endossait la politique de ses dirigeants "conciliateurs", mais seulement qu’il avait ainsi exprimé confiance et sympathie à la personne des secrétaires [7]. En d’autres termes, c’était un vote sentimental, petit-bourgeois, non une courageuse politique de classe. Le camarade Carron s’attache à démontrer que les délégués qui ont émis ce vote, et surtout les masses qui les suivent, sont complètement d’accord en esprit avec les partisans de la III° Internationale. En réalité, s’ils ont voté la confiance en leurs dirigeants, c’est parce qu’ils se sont laissés abuser par les arguments fallacieux selon lesquels il faut combattre les idées et non les personnes. Finalement, en votant la confiance à Merrheim, ils maintiennent à un poste responsable un homme qui prêche l’opportunisme, la conciliation et la soumission au capitalisme.

Au congrès des travailleurs des Postes et Télégraphes, la politique "conciliatrice" de la direction a été approuvée par 197 voix contre 23 et 7 abstentions. Un membre de cette direction, l’internationaliste Victor Roux, écrit que nombre de délégués éprouvaient simplement beaucoup de sympathie pour le secrétaire du syndicat, le conciliateur Borderez dont la valeur morale, dit-il, est incontestée.

"Je reconnais, personnellement, écrit-il, qu’il a rendu de grands services à l’organisation en des temps difficiles" (La Vie ouvrière, 15 septembre 1919).

Jouhaux, Renaudel, Longuet, Merrheim et d’autres, quels que soient les "services" qu’ils aient pu rendre dans le passé, se comportent aujourd’hui comme des représentants du système bourgeois dont ils constituent le principal soutien. En fonction de ce rôle qui est le leur, c’est dans leur propre intérêt qu’ils s’efforcent de grossir aux yeux du prolétariat toutes les concessions de la bourgeoisie, puisqu’elles sont, après tout, le fruit de leur diplomatie. Tout en critiquant le capitalisme, ils s’efforcent de l’embellir et, après bien des discours, en viennent à leur conclusion, la nécessité de s’adapter - c’est-à-dire de se soumettre - à la domination du capitalisme.

Le pire crime des dirigeants du syndicalisme régnant - Rosmer l’a bien vu - consiste en ce qu’ils "ont remplacé l’action directe de la classe ouvrière par la sollicitation de faveurs auprès du gouvernement". Mais il est impossible de modifier cette tactique contre-révolutionnaire en "sollicitant" à notre tour les social-impérialistes du mouvement syndical et politique. Quand les Jouhaux, Renaudel, Merrheim et Longuet s’emploient à convaincre les députés capitalistes et bourgeois qu’ils doivent faire des concessions à la classe ouvrière, les représentants authentiques du prolétariat ne peuvent pas, eux, perdre leur temps en cherchant à convaincre Renaudel et Longuet de la nécessité d’une lutte révolutionnaire. Pour se débarrasser des députés capitalistes et bourgeois, la classe ouvrière doit chasser de ses organisations les Renaudel et les Longuet.

La lutte contre ces gens-là ne doit pas être menée comme s’il s’agissait d’une querelle de famille ou d’une discussion académique, mais de façon conforme à la gravité de l’enjeu, afin que l’abîme qui nous sépare des social-impérialistes apparaisse dans toute sa profondeur devant la conscience des masses.

Notre devoir est d’utiliser à fond les épouvantables leçons de la guerre impérialiste. Nous devons faire assimiler par les masses l’expérience de la dernière période, et leur faire comprendre qu’elles ne peuvent plus continuer à vivre sous le règne du capitalisme. Nous avons le devoir de porter à son paroxysme, au plus haut degré révolutionnaire, la haine qui s’éveille dans les masses contre le capitalisme, contre les capitalistes, contre l’Etat capitaliste et ses organes. Nous devons apprendre aux masses à haïr non seulement les capitalistes, mais tous ceux qui défendent le capitalisme, qui tentent de dissimuler ses plaies nauséabondes, qui cherchent à excuser ou à minimiser ses crimes.

Après l’échec de la manifestation du 21 juin, Monatte écrivait : "Les masses sauront qu’il n’est plus possible désormais d’hésiter et de s’abuser soi-même par de faux espoirs ; et qu’il est nécessaire d’épurer sans merci le personnel des syndicats." (La Vie ouvrière 25 juin 1919).

En politique, la lutte contre des principes faux implique une lutte contre les individus qui les personnifient. Régénérer le mouvement ouvrier signifie chasser de ses rangs tous ceux qui se sont déshonorés en trahissant, tous ceux qui ont sapé la confiance ouvrière dans les mots d’ordre révolutionnaires, qui ont sapé leur confiance en leur propre force. L’indulgence, la sentimentalité, la bienveillance sur des questions de cette nature se paient au prix des intérêts vitaux du prolétariat. Les masses qui s’éveillent exigent que tout soit dit à haute voix, qu’un chat soit appelé un chat, qu’il n’y ait pas de demi-teintes imprécises, mais une démarcation claire et précise en politique, que les traîtres soient boycottés et chassés, que leurs places soient prises par des révolutionnaires dévoués corps et âme à leur cause.

La camarade Louise Saumoneau trace le tableau suivant de la lutte pour répandre l’influence des idées de la III° Internationale au cours de la récente campagne électorale :

"Nous pouvons toujours poursuivre très facilement la propagande qu’il faut mener à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des organisations dans de larges réunions publiques pendant les élections (...). La résistance à l’Internationale révolutionnaire trouve son principal appui parmi les anciens cadres qui ont si piètrement dirigé le navire de notre parti pendant la guerre. Nos jeunes et ardents camarades, pleins de zèle révolutionnaire, doivent s’employer et employer leur volonté à acquérir certaines habitudes et connaissances pratiques indispensables au bon fonctionnement d’une organisation. Ces connaissances s’assimilent très vite et pourtant, dans les conditions actuelles de la lutte, elles servent de couverture à toutes sortes de baudruches et contribuent à accentuer la fatale influence de ces cadavres vivants desséchés au sein de nos organisations. Partout il faut que les forces de la jeunesse animent la classe révolutionnaire qui s’est dressée au combat pour la III° Internationale ; partout il faut qu’elles s’implantent, qu’elles remplacent tous ceux sur qui pèsent les quatre années pendant lesquelles ils ont renié les principes socialistes, et cela, même s’il faut les jeter dehors, tête première."

Les dirigeants faillis du socialisme et du syndicalisme, révolutionnaires de la phrase hier, dociles capitulards aujourd’hui, refusent d’endosser eux-mêmes la responsabilité de leur reniement et la rejettent sur le prolétariat.

Au Congrès de Lyon, Bidegarray, secrétaire de la Fédération des cheminots, a rejeté sur les masses ouvrières la responsabilité de tout ce qui est arrivé : "Il est sûr que les syndicats ont grandi numériquement. Mais, parmi les travailleurs organisés, il y a beaucoup trop peu de syndicalistes. Les gens s’intéressent seulement à leurs propres problèmes immédiats" "En chaque être humain, philosophe Bidegarray, sommeille un cochon."

Rouger, délégué de Limoges blâme le prolétariat pour tout. C’est de la faute du prolétariat. "Les masses ne sont pas suffisamment éclairées. Elles rejoignent les syndicats seulement pour obtenir l’augmentation des salaires." Merrheim, secrétaire du syndicat des métallurgistes, fait des effets de tribune avec sa "bonne conscience". C’est que lui, voyez-vous, est allé à Zimmerwald - comme s’il s’était agi d’un pique-nique syndical de plus ! Il s’agissait pour lui d’une sorte de petit pèlerinage pacifiste qu’il a entrepris pour apaiser sa conscience. Car lui, Merrheim, s’est battu. Mais il n’a pas pu éveiller les masses. "Non, je n’ai pas trahi la classe ouvrière, c’est la classe ouvrière qui m’a trahi." Voilà ce qu’il a dit, textuellement !

Le syndicaliste Dumoulin, un "honnête" renégat du type Merrheim - zimmerwaldien au début de la guerre, mais compagnon d’armes fidèle de Jouhaux aujourd’hui - déclarait au congrès de Tours du syndicat de l’Enseignement que la France n’était pas prête pour une révolution, car les masses n’étaient pas "mûres". Mais cela ne lui suffit pas, il s’en prend aux enseignants internationalistes et leur reproche... l’état arriéré du prolétariat - comme si l’éducation des masses laborieuses se faisait véritablement dans la misérable école bourgeoise pour enfants de prolétaires, et non dans la puissante école de la vie, sous l’influence des patrons, du gouvernement, de l’Eglise, de la presse bourgeoise, des députés et des "malheureux bergers" du syndicalisme [8].

Les renégats, les lâches et les sceptiques désormais complètement avilis, s’en vont répétant la même phrase : "Les masses ne sont pas mûres" Que faut-il en conclure ? Seulement ceci : il faut renoncer au socialisme, et pas seulement pour un temps, mais définitivement. Car si les masses qui ont connu la longue école préparatoire de la lutte politique et syndicale, puis les quatre années de massacre, n’ont pas mûri pour la révolution, quand et comment mûriront-elles ? Merrheim et les siens supposent-ils que Clémenceau, vainqueur, va créer, dans les murs de l’Etat capitaliste, un réseau d’"académies" pour l’éducation socialiste des masses ? Si le capitalisme est réellement capable de reproduire d’une génération sur l’autre, les chaînes de l’esclavage du salariat, alors les couches profondes du prolétariat continueront à charrier, de génération en génération, l’obscurantisme et l’ignorance. Si les masses prolétariennes pouvaient atteindre sous le capitalisme un niveau élevé de développement mental et intellectuel, le capitalisme ne serait pas, après tout, si mauvais, et la révolution sociale ne serait pas nécessaire. Mais c’est précisément parce que le capitalisme le maintient dans sa servitude mentale et intellectuelle que le prolétariat doit faire la révolution. C’est sous la direction de l’avant-garde que les masses, qui ne sont pas encore assez mûres, mûriront au cours de la révolution. Si la révolution ne se produit pas, les masses tomberont dans un état de prostration et la société dans son ensemble connaîtra la décadence.

Des millions d’ouvriers nouveaux venus affluent dans les syndicats. En Angleterre, ce grand flux a doublé les effectifs syndicaux, qui atteignent aujourd’hui 5.200.000 membres. En France, le nombre de syndiqués est passé de 400.000 à la veille de la guerre à deux millions aujourd’hui [9]. Quels changements cette augmentation numérique entraîne-t-elle dans la politique du syndicalisme ?

"Les ouvriers rejoignent les syndicats dans leurs souci de gains matériels immédiats", déclarent les conciliateurs. C’est complètement faux. L’afflux des ouvriers dans les organisations syndicales ne s’explique pas par de petites questions matérielles : il s’explique par un fait colossal, la guerre mondiale. Les masses ouvrières - et pas seulement leurs couches supérieures, mais aussi les plus basses - sont transportées, secouées par cet immense bouleversement historique. Chaque prolétaire a ressenti individuellement, à un degré sans précédent, sa propre impuissance devant la puissante machine de l’impérialisme. L’impérieux besoin de nouer des liens, l’impérieux besoin d’unifier et de consolider les forces ouvrières, s’est fait sentir plus que jamais auparavant. C’est de là que provient l’afflux de millions d’ouvriers dans les syndicats et dans les soviets de députés, dans des organisations qui n’exigent pas une préparation politique spéciale, mais incarnent l’expression la plus générale et la plus directe à la fois de la lutte de la classe ouvrière.

Ayant perdu confiance dans les masses prolétariennes, les réformistes de l’espèce Merrheim-Longuet doivent aller chercher secours chez les représentants "éclairés" et "humanitaires" de la bourgeoisie. En fait, leur nullité politique ne se reflète nulle part mieux que dans leur respectueuse extase devant le" grand démocrate" Woodrow Wilson. Des gens qui prétendent pourtant représenter la classe ouvrière se révèlent capables de croire sérieusement que le capitalisme américain pourrait placer à la tête de son Etat un homme avec qui la classe ouvrière européenne pourrait marcher la main dans la main ? Ces messieurs n’ont apparemment jamais entendu parler ni des véritables raisons de l’entrée en guerre de l’Amérique, ni des répugnants marchandages de Wall Street, ni du rôle même de Wilson à qui les grands capitalistes des Etats-Unis ont donné pour mission de brandir les mots d’ordre du pacifisme philistin afin de couvrir les traces de leurs rapines et de leurs crimes ? Peut-être ont-ils imaginé que Wilson allait contrecarrer les plans de ses capitalistes et imposer son programme contre la volonté de ses milliardaires ? Peut-être ont-ils escompté que Wilson saurait, par ses litanies et ses prêches, contraindre Lloyd George et Clémenceau à s’occuper sérieusement de libérer les peuples faibles et opprimés et d’établir la paix universelle ?

Il n’y a pas très longtemps - après l’édifiante leçon des négociations dites "de paix" de Versailles -, Merrheim, au congrès de Lyon [10], s’en prit au syndicaliste Lepetit qui s’était permis - comble de l’horreur - de parler irrespectueusement de M. Wilson. "Personne n’a le droit, proclama-t-i1, d’insulter M. Wilson dans un congrès syndical." Quel prix Merrheim fait-il payer pour la tranquillité de sa conscience ? Si son léchage de bottes ne lui est pas payé en dollars - et nous accordons bien volontiers que tel n’est pas le cas - , il n’en demeure pas moins celui d’un laquais rampant devant le "démocrate" puissant par la grâce du dollar. Il faut être tombé au dernier degré de la dégradation morale pour tenter ainsi de rattacher les espoirs de la classe ouvrière aux "honnêtes gens" de la bourgeoisie. Des "chefs" capables d’une telle politique n’ont rien à voir avec le prolétariat révolutionnaire. Il faut les chasser sans. merci. "Les hommes qui ont perpétré tout cela, disait Monatte à Lyon, sont indignes de demeurer les interprètes des idées du mouvement ouvrier français."

* * *

Les élections législatives marqueront une étape dans le développement politique en France. Elles signifient la disparition des groupements politiques intermédiaires. A travers la Chambre des députés, la bourgeoisie a remis le pouvoir à l’oligarchie financière, et cette dernière a chargé les généraux de conquérir le pays pour son compte ; leur sanglante besogne effectuée, les généraux, d’accord avec les agents de change, utilisent le système parlementaire pour mobiliser les exploiteurs et les vampires, tous ceux qui convoitent, aspirent au butin, tous ceux qu’épouvante l’éveil révolutionnaire des masses.

La Chambre est en train de devenir l’état-major général politique de la contre-révolution. La révolution, elle, est en train de sortir dans la rue et tente de constituer son propre état-major, hors du Parlement.

L’élimination dans le pays, des groupes intermédiaires du centre, radicaux et radicaux-socialistes, annonce inéluctablement un phénomène identique dans le mouvement ouvrier. Longuet et Merrheim ont pu subsister sur la base des espoirs qu’ils mettaient dans les forces réformistes "éclairées" de la société bourgeoise. La faillite de ces dernières condamne à mort la tendance Longuet-Merrheim quand l’objet disparaît, son ombre disparaît aussi.

Toutes les ombres qui sont aujourd’hui entre Renaudel et Loriot, entre Jouhaux et Monatte, disparaîtront de la circulation dans le plus bref délai. Seuls demeureront les deux camps fondamentaux : Clémenceau et ses troupes d’un côté, les communistes révolutionnaires de l’autre.

Il ne peut être seulement question de sauvegarder plus longtemps l’ "unité", même formelle, du parti et des syndicats. La révolution prolétarienne doit créer et créera son propre état-major politique central à partir des communistes et des syndicalistes, unis, de la tendance communiste révolutionnaire.

Découragé et dérouté par les révolutions russe et allemande, Kautsky avait accroché tous ses espoirs à la France et à l’Angleterre où, selon lui, l’humanitarisme accoutré des défroques de la démocratie allait enfin l’emporter. Nous pouvons en réalité constater que dans ces pays, au sommet de la société bourgeoise, le pouvoir a été conquis par la réaction de la pire espèce, bestiale, exhalant les vapeurs du chauvinisme, montrant ses crocs, l’oeil injecté de sang. Pour l’affronter, le prolétariat s’est dressé, prêt à assumer sans pitié sa revanche pour toutes les défaites passées, les humiliations, les tortures qu’il a dû subir. Il n’y aura pas de quartier : ce sera une lutte à mort. La classe ouvrière vaincra. La dictature prolétarienne balaiera alors le tas d’ordure de la démocratie bourgeoise et ouvrira la voie au système communiste de la société.

Notes

[1] Aux élections de novembre 1919, le Bloc national, coalition des droites et des nationalistes avait emporté les deux tiers des sièges : sa campagne avait été menée sur le double thème de l’union nationale et de la lutte contre le bolchevisme dont Clémenceau s’était fait le champion, notamment dans son célèbre discours de Strasbourg, le 3 novembre. De ce point de vue, il était juste de qualifier de "clémenciste" le Bloc national, même si, quelques semaines après, ses élus devaient montrer à l’adresse de l’homme la plus noire ingratitude.

[2] C’est en avril 1905 qu’avaient fusionné, pour former le parti socialiste (S.F.I.O.), le parti socialiste de France, de Jules Guesde, et le parti socialiste français de Jean Jaurès, eux-mêmes résultats de fusions antérieures entre groupes et partis longtemps rivaux. Cette unité était en fait le résultat des efforts patients de l’Internationale.

[3] Trotsky fait ici allusion au Comité pour la Troisième Internationale. Le 1° septembre 1919, il avait écrit une lettre à Loriot, Rosmer, Monatte, Péricat, montrant qu’il les tenait pour les "camarades de France" des bolcheviks russes.

[4] "La Vie ouvrière" reparaissait depuis le 1° avril 1919 comme hebdomadaire. Dans le premier numéro, Rosmer avait écrit :"La guerre a été la grande épreuve, elle a établi un nouveau classement. D’un côté les traîtres, les défaillants du socialisme, ceux qui, devant la révolution, s’aperçoivent qu’ils ne sont que de simples démocrates ; de l’autre, les révolutionnaires. Il ne peut pas, en effet, y avoir deux Internationales.

[5] Le 27 mai 1919, le C.N. de la C.G.T. avait décidé de préparer avec les syndicats britanniques et italiens une action internationale contre l’intervention alliée en Russie. Après plusieurs semaines d’hésitations et de tergiversations, la date de la grève générale fut fixée au 21 juillet. Le 20, après un rapport de Jouhaux sur - les résultats d’un sondage auprès des responsables d’Unions. Départementales., le comité confédéral, estimant que la grève serait un échec, la décommandait. Les terrassiers de Paris et les charpentiers en fer débrayèrent seuls à la date prévue.

[6] La C.G.T. comptait 213.000 membres en 1914. Le chiffre, tombé à 41.000 en 1915, remontait à 83.000 en 1916, atteignait ensuite 240.000 en 1917, 500.000 en 1918, pour dépasser 850.000 en mai 1919 et culminer à 1.136.000 au moment où Trotsky écrivait. Le record sera atteint en mai 1920, toujours selon les chiffres officiels, avec 1.634.673 cotisants fédéraux.

[7] Merrheim était précisément l’un des quatre secrétaires de la Fédération des métaux.

[8] Le congrès de la fédération de l’enseignement s’était tenu à Tours du 7 au 10 août 1919. Dumoulin, qui représentait la direction de la C.G.T., avait dû y subir - sans panache - les attaques de ses anciens amis minoritaires, au pouvoir dans la fédération dont Louis Bonet devenait secrétaire général.

[9] Ces chiffres paraissent quelque peu exagérés. Cf. ci-dessus.

[10] Il s’agit du congrès de la C.G.T., à Lyon, du 15 au 21 septembre 1919.

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Puis la grève des cheminots de 1920…

1920 : Millerand brise la grève des cheminots

Le 19 février 1920, répondant à la mise à pied d’un syndicaliste cheminot de l’atelier de Villeneuve-Saint-Georges, 1 500 travailleurs des chemins de fer se mettent en grève. Durant cinq mois, diverses vagues de grèves vont se succéder, au rythme des controverses entre les syndicalistes réformistes et les révolutionnaires, aboutissant à la scission de la CGT.

Le 19 février, Campanaud militant à l’atelier de Villeneuve-Saint-Georges se rend à une réunion de la commission administrative de l’union de réseau (PLM). Il est aussitôt sanctionné par une mise à pied : 1 500 cheminots des ateliers arrêtent le travail. Sous l’impulsion des révolutionnaires, forts présents au sein de l’union du PLM, le mouvement de solidarité s’étend rapidement. Le 23 et 24 le mouvement touche les agents parisiens quel que soit leur réseau d’origine. L’enthousiasme des cheminots révolutionnaires de l’union des syndicats parisiens, dont Besnard, Sirolle et Monmouseau, est particulièrement vif. Le 27 février Sirolle et Monmouseau menacent la fédération de créer un comité directeur parallèle qui se chargerait de l’extension du mouvement sur l’ensemble du territoire.

La fédération accepte alors d’appeler à la grève autour de cinq revendications : respect des droits syndicaux, échelle des salaires, extensions des commissions paritaires aux petites compagnies (qui existent encore), étude d’un régime des chemins de fer, enfin absence de sanctions pour fait de grève. Les directions de réseaux cèdent sur les quatre premières revendications, mais il faudra encore une fois l’intervention de Millerand pour obtenir le dernier point. L’ordre de grève est levé dans la nuit du 1er au 2 mars.

Mais les dirigeants de réseau ne l’entendent pas de cette oreille. Des militants sont sanctionnés comme Midol (PLM) révoqué pour provocation de militaires à désobéissance (rappelons que les cheminot sont toujours sous affectation spéciale). Ultime provocation : les non grévistes des réseaux de l’État, du PLM et du PO reçoivent double salaire.

Les révolutionnaires sont excédés. Ils ont le sentiment qu’au vu du rapport de forces on aurait pu obtenir beaucoup plus et que la majorité laisse sacrifier leurs camarades. Aux congrès de réseaux de l’État, du PLM et du PO, là où les cheminots ont été les plus combatifs, les minoritaires deviennent majoritaires. Au congrès de la fédération qui se tient du 22 au 24 avril le désaveu de la direction est patent. Les révolutionnaires deviennent majoritaires.

De suite, puisque la révolution n’a pas eu lieu en 1919, elle débutera, décident-ils, le 1er mai 1920 par la grève générale de la corporation. Puis, pour entraîner dans la grève générale une confédération jugée peu combative, ils se rallient au mot d’ordre de nationalisation, contre l’avis de Pierre Semard.

Le 29 avril, la confédération accepte de soutenir la fédération en lançant un mot d’ordre où différentes corporations, mais pas toutes, doivent entrer en grève par vagues successives.

Le samedi 1er mai, les cheminots sont en grève avec manifestations violentes (deux morts à Paris) dans tout le pays. Le lundi 3, les fédérations des Ports et Docks, des Marins et des Mineurs se lancent dans l’action : il s’agit bien de bloquer le pays.

De son côté, le gouvernement ne reste pas inactif. Sous prétexte de complot contre la sécurité de l’État, il commence une série d’arrestations dans tous l’Hexagone, à commencer par les dirigeants de la minorité révolutionnaire, Pierre Monatte, le 3 mai, pourtant non cheminot (mais directeur de La Vie ouvrière) puis Henri Sirolle, secrétaire adjoint de la fédération des cheminots, le 4. De leur côté, les compagnies commencent à révoquer de nombreux militants.

Coup dur, ce lundi 3 mai, sur le réseau nord une délégation de l’union syndicale négocie la reprise contre l’absence de sanction. La mobilisation sur le réseau Est est très faible.

Le 5 mai, le syndicat des métaux de Paris, qui s’est lancé dans l’action, est désavoué par la confédération. Le 8, de manière confuse, des travailleurs de tous secteurs se joignent au mouvement. La fédération appelle alors la confédération à lancer de nouvelles troupes dans la bataille, pour passer le cap du 10 mai.

Le mardi 11, le conseil des ministres engage des poursuites contre la CGT et envisage sa dissolution. Du coup, l’union syndicale du Nord appelle à la grève contre ce quelle estime être une provocation. Le syndicat du gaz s’engage pour le 14.

Dans tout le pays la situation est confuse et troublée. Altercations et bagarres se multiplient. Au sein même de la fédération des cheminots, la tension est à son comble. Le comité confédéral se réunit, les débats y sont houleux et se concluront par un appel à la reprise le 21 mai.

La fédération, elle, ne lève pas son mot d’ordre mais la grève se délite. Le 25, le réseau de l’État cesse la grève, et la fédération appelle finalement à la reprise le 28 mai 1920. Les cheminots paieront chèrement cet échec : 400 militants inculpés de complot contre la sécurité de l’État, 20 000 révoqués.

La grève de 1920

1 Message

  • "En politique, la lutte contre des principes faux implique une lutte contre les individus qui les personnifient. Régénérer le mouvement ouvrier signifie chasser de ses rangs tous ceux qui se sont déshonorés en trahissant, tous ceux qui ont sapé la confiance ouvrière dans les mots d’ordre révolutionnaires, qui ont sapé leur confiance en leur propre force. L’indulgence, la sentimentalité, la bienveillance sur des questions de cette nature se paient au prix des intérêts vitaux du prolétariat. Les masses qui s’éveillent exigent que tout soit dit à haute voix, qu’un chat soit appelé un chat, qu’il n’y ait pas de demi-teintes imprécises, mais une démarcation claire et précise en politique, que les traîtres soient boycottés et chassés, que leurs places soient prises par des révolutionnaires dévoués corps et âme à leur cause."

    dixit L.Trotsky

    Quand L’extrème gauche (dit trotskyste ou non ) se tait face aux trahisons des centrales syndicales (CGT) ou passent des accords électoraux avec le PC, quand elle ne trahit pas elle même les luttes par sa position de dirigeant des luttes, alors oui ces organisations sont passées de l’autre coté de ce mur qui nous sépare de nos ennemis de classe.
    "que les traîtres soient boycottés et chassés" et non pas invités poliment à des réunions ...

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