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Qui paiera les dettes ? Le Capital ou le Travail ?

mercredi 4 avril 2018, par Robert Paris

« L’endettement de l’Etat était d’un intérêt direct pour la fraction de la bourgeoisie qui gouvernait et légiférait au moyen des Chambres. C’était précisément le déficit de l’Etat qui était l’objet même de ses spéculations et la source principale de son enrichissement. A la fin de chaque année, nouveau déficit. Au bout de quatre ou cinq ans, nouvel emprunt. Or, chaque nouvel emprunt fournissait à l’aristocratie une nouvelle occasion de rançonner l’Etat, qui, maintenu artificiellement au bord de la banqueroute, était obligé de traiter avec les banquiers dans les conditions les plus défavorables. Chaque nouvel emprunt était une nouvelle occasion de dévaliser le public, qui place ses capitaux en rentes sur l’Etat, au moyen d’opérations de Bourse, au secret desquelles gouvernement et majorité de la Chambre étaient initiés. (...) Du fait que l’aristocratie financière dictait les lois, dirigeait la gestion de l’Etat, disposait de tous les pouvoirs publics constitués, dominait l’opinion publique dans les faits et par la presse, se reproduisaient, dans toutes les sphères, depuis la cour jusqu’au café borgne, la même prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s’enrichir, non point par la production, mais par l’escamotage de la richesse d’autrui déjà existante, et se déchaînait, notamment aux sommets de la société bourgeoise, la manifestation des convoitises les plus malsaines et les plus déréglées… »

Karl Marx, « Les luttes de classes en France ».

Edito

Faire payer au Travail les dettes du Capital ou faire payer au Capital ses dettes à l’égard Travail ?

La société n’a jamais été aussi endettée dans toute l’histoire de l’humanité. La dette mondiale atteint deux cents trente trois mille milliards, selon le site d’informations financières Bloomberg !!! Si on entend souvent parler des dettes d’Etat, il convient de rappeler que l’essentiel de la dette mondiale provient des dettes privées, celles des grands capitalistes et banquiers !!! Et ces dettes privées s’accroissent actuellement de manière impressionnante. C’est au point que bien des capitalistes seront bientôt incapables de payer… les seuls intérêts de leurs dettes !!! Mais n’oublions pas que, sans ces dettes massives, c’est tout le capitalisme, devenu un vaste système de cavalerie financière à la Madoff, qui aurait depuis longtemps cessé de fonctionner…

Bien entendu, nombre de travailleurs et de gens des milieux populaires répondraient à la question par une autre : quelles sont donc ces dettes des capitalistes et du pouvoir capitaliste à notre égard à nous ? Oubliant ainsi que quelques centaines d’années de capitalisme, c’est autant d’années de vol, de détournements de richesses, à notre encontre, car le capital n’est rien d’autre de travail non payé et accumulé et réinvesti dans un nouveau cycle d’exploitation du travail. Oubliant que les capitalistes ont accumulé cent à mille fois plus que ce qu’ils détiennent aujourd’hui entre leurs mains car leur système détruit aussi un grand nombre de richesses. Oubliant qu’il n’y a de richesses accumulées sous forme de capital que si elles ont d’abord été volées au travail productif, c’est-à-dire aux prolétaires. Oui, tout ce qu’ils ont acquis, ils nous l’ont volé ainsi qu’à nos parents, nos grands parents et leurs parents et grands parents. Ils nous sucent aujourd’hui notre sueur et notre sang et ils l’ont fait aussi dans le passé. C’est là qu’est la source de leur richesse. Et cette dette s’est accumulée. Vous ne l’avez pas vraiment oubliée mais vous vous êtes fait à l’idée qu’ils ne la rembourseraient jamais. C’est cette résignation qui tombera un beau jour, parce qu’une goutte d’eau de trop de l’exploitation fera déborder le vase et vous vous apercevrez alors que ceux qui criaient « Les aristos à la lanterne », ce n’est pas du passé mais un sentiment révolutionnaire qui revient dans l’actualité. Et ce jour-là, le monde saura que la dette s’est accumulée à l’égard du monde du travail par les bandits capitalistes devra être remboursée. C’est le premier point qu’il faudrait rappeler à chaque fois que ces voleurs prétendent que les dettes de la société capitaliste seraient dues à l’argent donné aux travailleurs !

Voilà pour leur dette à notre égard… Voyons maintenant ce qu’il en est des dettes qu’ils prétendent nous faire payer, comme si nous en étions, nous travailleurs et milieux populaires, les responsables, les condamnés à rembourser, les responsables du fait que toute la société est de plus en plus dans le rouge.

Ce sont les dettes des entreprises capitalistes et les dettes des Etats capitalistes, qu’il s’agisse de la dette du pouvoir central, de celle des services publiques et administrations, des sociétés nationales, mixtes ou de type partenariat privé-publique (méthode organisée par la puissance publique pour siphonner les fonds publics par le capital privé).

Mais il convient de rappeler que l’origine de cet océan de dettes n’est pas la dette d’Etat mais la dette privée et essentiellement celle des capitalistes eux-mêmes, celle des banques et des trusts. C’est le grand capital qui a fait faillite en 2007-2008 et les fonds publics sont venus en masse pour le sauver, et non le contraire ! Par la suite, il est devenu impossible de distinguer les actions boursières et spéculatives « pourries » des autres actions, tant les titres étaient devenus des valeurs fondées sur des masses incroyables de dettes.

Les gouvernants ne cessent de nous annoncer que toutes les catastrophes de la société proviendraient d’une seule : de la dette publique ! Et pourtant, ils ne cessent de l’augmenter ! Ils le font volontairement, et ne cessent de l’accroître et de la cacher, en changeant sa forme de mille manières. Car, détenteurs du pouvoir économique et politique, ils peuvent jouer sur tous les tableaux pour se prêter entre eux des sommes colossales, en les camouflant sous des noms et des titres divers. Il faudrait des livres entiers pour raconter les mille et un moyens des gouvernants pour distribuer des sommes colossales d’argent public aux capitalistes en cachant cela sous des formes variées du système bancaire, boursier, spéculateur, d’assurances, de prêt, d’emprunt d’Etat, d’actions, de titrisation des dettes et bien d’autres.

Les gouvernants au service des classes possédantes ne cherchent que les domaines dans lesquels ils pourraient pousser les banques, les sociétés et les individus à s’endetter quand ce n’est pas à dépenser de plus en plus de fonds d’Etat pour soi-disant aider l’économie, aider l’exportation, aider l’intelligence artificielle, aider le durable, aider l’innovation et on en passe… Ils ne cessent de dépenser des fonds d’Etat pour aider le BTP que ce soit en construisant des nouveaux bâtiments pour les hôpitaux, pour la recherche, pour l’enseignement, pour tous les ministères. Cette quantité invraisemblable de nouveaux bâtiments est financée par des endettements multiples, endettement des hôpitaux, des universités, des départements, des communes, des services publics divers et de l’Etat.

Dans tous les domaines, les Etats annoncent que les peuples doivent payer les dettes de l’Etat comme les dettes des capitalistes privés. Et plus ils parlent de faire payer les dettes, plus celles-ci s’accroissent : elles sont mondialement près de trois fois plus importantes qu’en 2007, lorsqu’elles ont provoqué la chute économique historique du capitalisme mondial.

Les gouvernants prennent prétexte de ces dettes pour casser tous les services publics, ceux du ferroviaire, mais aussi de la santé, des retraites, de l’enseignement, de la recherche, des communications, des aides publiques, etc. Elles présentent toutes les actions antisociales comme des actions pour « diminuer la dette publique », mais, en même temps, elles prennent de multiples mesures qui consistent à distribuer gratuitement l’argent public aux trusts privés et pas un petit peu d’argent public mais des sommes colossales, tellement folles que leur prétention à nous les faire payer n’a rien de crédible, vues les quantités en question.

La dette des services publics sert d’abord et avant tout de moyen de chantage à l’égard des salariés du secteur public comme de ses usagers. On fait honte aux cheminots comme aux usagers des transports de la dette du Rail. On fait honte aux travailleurs de l’hôpital public de la dette des hôpitaux. Et on accuse en même temps les travailleurs dans l’opinion publique en les accusant d’avoir volé toutes ces sommes, alors que nous savons que cet argent est parti dans les poches des capitalistes privés !

En réalité, endetter l’Etat est le principal moyen de financer, sur fonds publics, le capital privé. En effet, les détenteurs de capitaux privés peuvent ainsi s’enrichir directement sur le dos de l’Etat, non seulement en l’obligeant à payer ses dettes, les intérêts de la dette, et les nouvelles dettes nécessitées par le remboursement des premières. Ainsi, l’Etat paie les emprunts d’Etat puis les titres de la dette, les intérêts de ceux-ci, mais aussi toutes les manières de titriser encore, en enrichissant les spéculateurs, les diverses dettes liées à l’Etat, dettes de la SNCF, dettes des hôpitaux et autres…

Le journal « 20 Minutes » écrivait :

« Les OAT, obligations de long terme de l’Etat (entre 10 et 50 ans) sont détenues à 21% par les sociétés d’assurance, à 14% par les banques, à 4% par des OPCVM (de fonds d’investissement notamment utilisés par les particuliers) et à 60% par les non-résidents, selon le rapport 2008 de l’AFT… A ces émissions colossales de dettes, il faut en plus ajouter les émissions d’obligations des entreprises. Celles-ci font face à une raréfaction du crédit bancaire et choisissent de plus en plus de se financer sur les marchés obligataires, surtout en Europe où les entreprises étaient très dépendantes des banques. »

On retrouve aussi le rôle joué par la dette publique, comme moyen permettant à la classe dominante à la fois de tenir l’Etat dans sa main (par le contrôle de son financement) et d’accélérer l’accumulation du capital (par l’expansion du crédit et de la finance) : la dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette (magique) elle dote l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques inséparables de son emploi industriel.

On sait qu’aujourd’hui, en plus, bien des Etats, dont l’Etat français, ont même renoncé à la création monétaire au profit des banques elles-mêmes, disposition qui renforce la prédominance du capital international sur les Etats à son service. Ce système permet aux rentiers de s’enrichir sur le dos de ceux qui travaillent, ils peuvent ainsi léguer à leurs descendants des revenus substantiels. Les uns hériteront du profit de la dette, les autres, les enfants de prolétaires, héritent du coût de la dette !

La privatisation de l’ensemble du secteur public passe par de tels endettements de l’Etat pour aider le secteur privé. Ainsi, quand un secteur public construit de nouveaux bâtiments, il s’endette auprès du constructeur du BTP, type Bouygues, qui devient le nouveau propriétaire des lieux, qui fait payer au service public des loyers pour les locaux, des emprunts, des intérêts et des loyers pour le prêt et on en passe. Ainsi, l’Université, l’hôpital public, le ministère ne seront jamais propriétaires des locaux, qu’ils n’auront jamais cessé de payer, tout en ayant payé les tarifs élevés de sa construction, ayant cautionné les dépenses, et aussi en ayant payé les dépassements de dépenses prévues, les défauts multiples de construction, comme on l’a vu pour les constructions de Recherche et Technologies au plateau de Saclay. Et ce sont encore des partenariats privé-public par lesquels l’Etat couvre encore des emprunts publics pour financer le privé. On retrouve ces méthodes financières complexes et bien cachées pour tout ce qui prétend aider la recherche, l’innovation et autre secteurs « de pointe » où ce qui pointe le plus, c’est l’arnaque et le vol des fonds publics par les capitaux privés.

Ce ne sont pas les travailleurs qui vivent en empruntant sans cesse de l’argent aux fonds publics, ce sont les capitalistes. Certes, ils l’ont toujours fait mais jamais dans la proportion actuelle, celle qui existe depuis l’effondrement capitaliste de 2007-2008. En effet, ce ne sont plus seulement des emprunts que fait la classe capitaliste : elle vit carrément sur le dos de l’argent public ! Et elle le fait parce que, sans cela, le capitalisme n’aurait pas duré une seule journée, depuis la chute de la banque Lehman Brothers ! Ce n’est pas telle ou telle banque ou tel ou tel trust ou assurance qui se serait effondrée mais l’ensemble du capital, ce qu’ils appellent maintenant un « risque systémique » !

Cela ne veut pas dire que nous devrions trouver normal que l’argent public serve à sauver le grand capital alors qu’on ne sauve pas les salariés ni la petite bourgeoisie ! C’est pourtant ce que prétendent les partis réformistes et les syndicats qui ne cessent de réclamer des aides d’Etat « à l’économie », « à l’entreprise », « à l’industrie », « à l’emploi » !!!

Pire même, nous n’avons nullement à accepter de faire les frais des dettes capitalistes, qu’elles soient privées ou publiques ! Les peuples n’ont pas toujours accepté de payer les dettes de leurs exploiteurs. Le peuple révolutionnaire de Paris refusait de payer les dettes de la royauté, comme le rappelait le révolutionnaire Marat et les travailleurs révolutionnaires de Russie ont refusé de payer les dettes du tsarisme !

Le seul moyen d’obliger le Capital à payer ses immenses dettes à l’égard du Travail n’est ni un prélèvement, ni un impôt, ni aucune mesure économique mais une simple mesure : la suppression de la propriété privée de toute l’économie et sa socialisation ainsi que la suppression de la mainmise du Capital sur l’Etat et la prise du pouvoir d’Etat par le Travail ! Voilà comment leur faire payer leurs dettes !

La réalité de la dette de la SNCF

Un peuple doit-il payer les dettes de l’Etat ?

Et les dettes des banques centrales ?

Dans quel gouffre s’engloutit l’argent des impôts

L’université en faillite ? La recherche en faillite ? L’hôpital public en faillite ? La SNCF en faillite ? Les communes en faillite ? Ou bien c’est l’Etat bourgeois qui paie, sur fonds publics, la faillite du capitalisme ?

Dettes des communes

Où en est la dette mondiale ?

« Le système du crédit public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique [7]. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnables [8].

La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle doue l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation - de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d’un capital tombé du ciel - la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne.

Dès leur naissance les grandes banques, affublées de titres nationaux, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public. Aussi l’accumulation de la dette publique n’a-t-elle pas de gradimètre plus infaillible que la hausse successive des actions de ces banques, dont le développement intégral date de la fondation de la Banque d’Angleterre, en 1694. Celle-ci commença par prêter tout son capital argent au gouvernement à un intérêt de 8 %%, en même temps elle était autorisée par le Parlement à battre monnaie du même capital en le prêtant de nouveau au public sous forme de billets qu’on lui permit de jeter en circulation, en escomptant avec eux des billets d’échange, en les avançant sur des marchandises et en les employant à l’achat de métaux précieux. Bientôt après, cette monnaie de crédit de sa propre fabrique devint l’argent avec lequel la Banque d’Angleterre effectua ses prêts à l’État et paya pour lui les intérêts de la dette publique. Elle donnait d’une main, non seulement pour recevoir davantage, mais, tout en recevant, elle restait créancière de la nation à perpétuité, jusqu’à concurrence du dernier liard donné. Peu à peu elle devint nécessairement le réceptacle des trésors métalliques du pays et le grand centre autour duquel gravita dès lors le crédit commercial. Dans le même temps qu’on cessait en Angleterre de brûler les sorcières, on commença à y pendre les falsificateurs de billets de banque.

Il faut avoir parcouru les écrits de ce temps-là, ceux de Bolingbroke, par exemple, pour comprendre tout l’effet que produisit sur les contemporains l’apparition soudaine de cette engeance de bancocrates, financiers, rentiers, courtiers, agents de change, brasseurs d’affaires et loups-cerviers [9].

Avec les dettes publiques naquit un système de crédit international qui cache souvent une des sources de l’accumulation primitive chez tel ou tel peuple. C’est ainsi, par exemple, que les rapines et les violences vénitiennes forment une des bases de la richesse en capital de la Hollande, à qui Venise en décadence prêtait des sommes considérables. A son tour, la Hollande, déchue vers la fin du XVII° siècle de sa suprématie industrielle et commerciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l’étranger et, de 1701 à 1776, spécialement à l’Angleterre, sa rivale victorieuse. Et il en est de même à présent de l’Angleterre et des États-Unis. Maint capital qui fait aujourd’hui son apparition aux États-Unis sans extrait de naissance n’est que du sang d’enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre.

Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux. Les emprunts, qui mettent les gouvernements à même de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent sur-le-champ, entraînent à leur suite un surcroît d’impôts ; de l’autre côté, la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements, en cas de nouvelles dépenses extraordinaires, d’avoir recours à de nouveaux emprunts. La fiscalité moderne, dont les impôts sur les objets de première nécessité et, partant, l’enchérissement, de ceux-ci, formaient de prime abord le pivot, renferme donc en soi un germe de progression automatique. La surcharge des taxes n’en est pas un incident, mais le principe. Aussi en Hollande, où ce système a été d’abord inauguré, le grand patriote de Witt l’a-t-il exalté dans ses Maximes comme le plus propre à rendre le salarié soumis, frugal, industrieux, et... exténué de travail. Mais l’influence délétère qu’il exerce sur la situation de la classe ouvrière doit moins nous occuper ici que l’expropriation forcée qu’il implique du paysan, de l’artisan, et des autres éléments de la petite classe moyenne. Là-dessus, il n’y a pas deux opinions, même parmi les économistes bourgeois. Et son action expropriatrice est encore renforcée par le système protectionniste, qui constitue une de ses parties intégrantes.

La grande part qui revient à la dette publique et au système de fiscalité correspondant, dans la capitalisation de la richesse et l’expropriation des masses, a induit une foule d’écrivains, tels que William Cobbett, Doubleday et autres, à y chercher à tort la cause première de la misère des peuples modernes.

Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d’exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et conditions matérielles du travail, d’abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne. Les États européens se disputèrent la palme du protectionnisme et, une fois entrés au service des faiseurs de plus-value, ils ne se contentèrent pas de saigner à blanc leur propre peuple, indirectement par les droits protecteurs, directement par les primes d’exportation, les monopoles de vente à l’intérieur, etc. Dans les pays voisins placés sous leur dépendance, ils extirpèrent violemment toute espèce d’industrie ; c’est ainsi que l’Angleterre tua la manufacture de laine en Irlande à coups d’oukases parlementaires. Le procédé de fabrication des fabricants fut encore simplifié sur le continent, où Colbert avait fait école. La source enchantée d’où le capital primitif arrivait tout droit aux faiseurs, sous forme d’avance et même de don gratuit, y fut souvent le trésor public.

Mais pourquoi, s’écrie Mirabeau, pourquoi aller chercher si loin la cause de la population et de l’éclat manufacturier de la Saxe avant la guerre ! Cent quatre-vingt millions de dettes faites par les souverains [10]. »

Notes :

[7] William Cobbett remarque qu’en Angleterre toutes les choses publiques s’appellent royales, mais que par compensation, il y a la dette nationale.

[8] Quand, au moment le plus critique de la deuxième guerre de la Fronde, Bussy-Rabutin fait demander, pour pouvoir lever un régiment, des assignations sur « les tailles du Nivernois encore dues » et « sur le sel », Mazarin répond : « Plût à Dieu que cela se pût, mais tout cela est destiné pour les rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris, et il serait d’étrange conséquence de faire des levées de ces deniers-là ; qu’il ne fallait point irriter les rentiers ni contre lui ni contre vous. » (Mémoires du comte de Bussy-Rabutin, Amsterdam, 1751, t. I, p. 165.)

[9] « Si les Tartares inondaient aujourd’hui l’Europe, il faudrait bien des affaires pour leur faire entendre ce que c’est qu’un financier parmi nous. » (Montesquieu : Esprit des lois, t. IV, p. 33, éd. Londres, 1769.)

[10] Mirabeau.

Karl Marx - Le Capital - Livre premier - Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel

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