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Pourquoi les syndicats vont droit dans le mur et nous entraînent avec eux ?

mercredi 11 juillet 2018, par Robert Paris

édito

Pourquoi les syndicats vont droit dans le mur et nous entraînent avec eux ?

Partout dans le monde, les syndicats ont eu un développement énorme, devenant de véritables pouvoirs y compris dans les pays les plus pauvres. Mais ils ne se sont pas développés comme un contre-pouvoir de la bourgeoisie, comme ils le prétendent souvent. Ils ne se sont développés que là où la bourgeoisie les a associés à son pouvoir de classe, et en a fait des organismes de collaboration plus ou moins ouverte. Bien sûr, pour exister les syndicats doivent aussi susciter quelques illusions de la part des travailleurs, mais ces derniers ne leur demandent nulle part d’exister vraiment comme des organisations de combat résolu et d’opposition radicale de classe. Du coup, il leur est resté partout une place assez large pour sembler contester les exploiteurs et leurs gouvernements, sans pour autant exprimer réellement des intérêts de classe.

Ainsi, les syndicats se sont partout associés à l’expression du nationalisme, économique comme politique, des illusions démocratiques bourgeoises, de la défense de l’entreprise, de l’économie, du secteur d’activité, du corporatisme, des intérêts de l’Etat. Ils ont cautionné jusqu’aux buts de guerre de « leur » bourgeoisie nationale, non seulement dans les guerres prétendument de défense mais aussi dans les guerres coloniales, néo-coloniales, prétendument contre des dictateurs et des terrorismes, et même dans les guerres mondiales et ils continuent de le faire ! Ils ne dénoncent même pas la guerre menée partout dans le monde contre les migrants, contre les étrangers, contre les sans papiers, contre les peuples musulmans, et bien d’autres horreurs de bombardements de masse des populations, comme en Ukraine. Dans tous ces événements mondiaux dramatiques, ce qui caractérise l’attitude des syndicats, c’est de ne jamais présenter une alternative de classe à la société capitaliste mais plutôt d’exprimer une revendication sein de celle-ci, pour l’améliorer, pour la réformer, pour refuser des reculs, pour exprimer des mécontentements. Ils affirment ainsi donner la parole à la colère des exploités mais, en fait, ils enlèvent la parole aux exploités eux-mêmes et affirment que la démocratie autorise aux travailleurs de prendre la parole… au travers des syndicats et non directement.

Et les syndicats défendent bec et ongles ce monopole d’expression, d’organisation, de défense des revendications, de négociations avec nos adversaires patronaux et gouvernementaux, de direction des luttes, mais aussi ce monopole de représentation des travailleurs au sein de la prétendue démocratie bourgeoise, cette participation aux organismes paritaires, aux organismes sociaux, aux institutions dites démocratiques, où les syndicats sont représentés et ainsi payés par l’Etat de leur rôle tampon.

Il arrive que ces syndicats, pourtant très collaborationnistes, se retrouvent à la tête de luttes sociales intenses, du fait des circonstances politiques et sociales, locales ou générales, mais c’est à chaque fois pour eux une manière de valoriser leur rôle de tampons sociaux et politiques. Ils se débrouillent alors pour diminuer ainsi l’impact de l’affrontement entre le prolétariat et la bourgeoisie, pour polariser la lutte sur le seul gouvernement, pour limiter cette lutte autant qu’il est possible.

Les exemples de telles trahisons des intérêts du prolétariat sont nombreux et variés. En Europe, c’est dans les années 1900 que s’est développé le rôle de collaboration de classe des syndicats, mais en Angleterre le trade-unionisme avait débuté bien avant sa collaboration avec le colonialisme anglais. La montée ouvrière révolutionnaire chartiste avait été canalisée ainsi par ces appareils syndicaux naissants en Angleterre, de même que celle d’Europe des années qui ont précédé la guerre mondiale. Par la suite, ils ont tous cautionné la barbarie nationaliste qui a jeté les peuples et les classes ouvrières de chaque pays les unes contre les autres, puis cautionné toutes les trahisons de la vague révolutionnaire qui a parcouru l’Europe de 1917, de la trahison de la révolution russe d’octobre 1917 par le syndicat des cheminot, par celui des fonctionnaires et des téléphonistes, des employés des ministères, puis de la trahison de la révolution allemande de 1918 à la trahison de la vague ouvrière révolutionnaire de l’après première guerre mondiale en Italie et en France, jusqu’à la trahison de la grève générale anglaise de 1924.

Tous ces épisodes, loin d’affaiblir les syndicats en entraînant la classe ouvrière à rejeter le syndicalisme réformiste, a développé, suite à l’échec de la vague révolutionnaire suivi de l’isolement de la Russie ouvrière des soviets et au développement de la bureaucratie russe contre-révolutionnaire, une entente entre l’appareil d’Etat bourgeois et l’appareil syndical. Il y a eu la formation à la fois d’une bureaucratie syndicale ouvertement réformiste bourgeoise et d’une autre liée à la bureaucratie russe.

Ces deux sortes d’appareils syndicaux ont eu, dans l’entre deux guerres mondiales, le temps de trahir maints mouvements importants de la classe ouvrière comme la lutte contre l’avènement du fascieme en Allemagne en 1933, comme la grève générale de grève en France en 1936, comme la vague de grèves ouvrières des USA ou la révolution espagnole de 1936-1938, ou la lutte contre l’avènement du fascisme en Autriche ainsi que du vichysme en France. Pourtant, les fascismes ont représenté une destruction momentanée mais violente des syndicats réformistes et staliniens, la destruction de la collaboration de classe et la militarisation du travail, l’internement en masse des militants syndicalistes.

Pendant la deuxième guerre mondiale, les militants syndicalistes ont participé à la nouvelle sorte de collaboration de classe, celle de la résistance nationaliste bourgeoise et stalinienne en Europe comme aux USA ou dans le reste du monde, y compris dans le monde colonial. Cela a entraîné, quand la lutte des opprimés et exploités des anciennes colonies s’est transformée en révolution sociale et politique, l’absence d’intervention de classe du prolétariat et sa mise sous tutelle par la petite bourgeoisie nationaliste. Les appareils syndicaux indigènes ont donné des cadres au nationalisme et ont ainsi rompu avec toute référence à une politique de classe, révolutionnaire socialement, vu que les organisations internationales soi-disant ouvrières des pays riches, celles liées à la social-démocratie, celles liées à l’Eglise comme celles liées au stalinisme pactisaient avec les bourgeoisies coloniales des grands pays impérialistes, au nom de la prétendue lutte commune contre le fascisme !!! Du coup, dans la vague révolutionnaire anticoloniale, le camp de la révolution socialiste n’a été représenté que brièvement et localement comme en Indochine. Des grandes révolutions sociales, comme celles de l’Inde, de la Corée, de l’Indonésie ou des Philippines notamment, ont eu lieu sans que la classe ouvrière, enfermée politiquement dans la collaboration nationaliste par les appareils syndicaux et staliniens, ne puisse exprimer sa volonté de changer radicalement la société. Les appareils syndicaux de toute l’Amérique latine ont agi de même en soutien aux velléités indépendantistes des bourgeoisies nationales et des appareils militaires, y compris celles des putschistes et bonapartistes démagogues. Le prétendu anti-impérialisme a servi, comme dans le reste du « tiers monde », à justifier le soutien au nationalisme, à la petite bourgeoisie nationale, à de nouvelles formes de la collaboration de classe et au renoncement à la lutte de classe révolutionnaire et communiste. De grandes luttes ouvrières, en Argentine ou au Brésil par exemple, ont été ainsi détournées de leur signification de classe. Bien entendu, les appareils syndicaux et politiques staliniens en ont fait de même, toujours sous des couleurs antifascistes ou anti-impérialistes ou encore démocratiques !

En France, c’est la direction syndicale qui a dévoyé de nombreuses luttes de classes, de 1953 à 1963 et 1968, avant d’en faire autant dans les années 1970 et en 1995 notamment.

Le syndicalisme réformiste et stalinien a ensuite détourné de multiples luttes potentiellement prolétariennes révolutionnaires des années 1970-1980, de la Corée du sud à la Turquie, de la Pologne au Portugal, de l’Iran à l’Italie.

Des graves crises politiques et sociales de la bourgeoisie ou du stalinisme n’ont pas trouvé d’issue prolétarienne et n’ont pas permis de construire de nouvelles expériences d’auto-organisation du prolétariat.

La fin de l’URSS et la chute du mur de Berlin est encore une période où la classe ouvrière était potentiellement candidate à prendre la tête des mobilisations dans les pays de l’Est et en USRSS, mais où les syndicats ont détourné la classe ouvrière d’une intervention autre que celle visant au soutien de tel ou tel clan de la bureaucratie ou de la bourgeoisie.

Depuis la crise de 2007-2008, le syndicalisme est entré dans une nouvelle phase de marasme et de crise, devenu incapable de reconnaître que la nouvelle situation du capitalisme, désormais maintenu artificiellement au bord du gouffre du fait qu’il a atteint ses limites de capacités d’accumulation du capital, entraîne l’impossibilité du réformisme et la fin de la lune de miel des bureaucraties syndicales et de la bourgeoisie.

Il y a bien eu encore des mobilisations syndicales organisées par les appareils, de grandes journées d’action parfois massives ou très réussies, mais elles n’ont jamais eu de suite, sinon parfois des mois ou des années après, laissant retomber la mobilisation aussi bien débutée soit elle. Ainsi, on trouve de grandes journées d’action sans lendemain aussi bien en Angleterre qu’en Inde (carrément la plus massive journée de grève générale de l’Histoire humaine !), en France qu’en Grèce, etc.

De plus en plus, la bourgeoisie mondiale se détourne de miser sur le calme social et choisit l’affrontement, et mise plus sur la contre-révolution. Même quand elle continue encore à appuyer le réformisme syndical, c’est pour avancer ses contre-réformes sociales et politiques, et elle cherche partout à discréditer les travailleurs, et donc aussi les syndicats. Cela ne pousse pas les syndicats à se détacher de leur alliance avec le réformisme bourgeois, celui-ci n’étant pas un choix conjecturel mais fondamental.

Du coup, les directions syndicales n’organisent plus que des simulacres de luttes sociales et ne font que récupérer toujours plus de discrédit auprès de l’opinion publique, y compris de l’opinion ouvrière. Et elles sont incapables de rien faire pour entraver cette dérive mortelle.

L’autre choix consisterait à abandonner volontairement leurs alliances avec les appareils d’Etat et les bourgeoisies pour mener la lutte des classes et elles en sont incapables car elles sont elles-mêmes menées par leur fraction employée de l’appareil syndical dont les revenus dépendent essentiellement de l’Etat et des classes possédantes. Mais surtout elles en sont incapables parce qu’elles ne voient plus dans la classe ouvrière qu’une classe de protestataires incapable de défendre une société d’avenir autre que le capitalisme, incapable de s’organiser par elles-mêmes, incapable de décider elle-même de son avenir, de produire par elle-même une nouvelle société débarrassée de la propriété privée des moyens de production et débarrassée aussi de la domination politique de classe des possédants : de l’Etat bourgeois !

Jamais les directions syndicales réformistes ne seront capables de revenir en arrière sur leurs choix profondément bourgeois. La perspective du redressement des politiques syndicales est une fausse perspective. Par contre, les révolutionnaires doivent proposer une politique qui s’adresse à la base syndicale et démasque les directions syndicales, une politique qui construise le lien entre la lutte défensive et la lutte offensive, entre la lutte pour des revendications économiques et la lutte politique prolétarienne, entre la lutte pour des réformes et la lutte pour la révolution communiste, entre l’organisation à la base des luttes et l’organisation prolétarienne visant au pouvoir ouvrier. C’est le but des programmes dits de transition qui ne cachent en rien leur but révolutionnaire, et en premier la nécessité de l’auto-organisation des luttes ouvrières, la nécessité d’avenir de destruction de l’Etat bourgeois et son remplacement par le pouvoir des organisations de masse prolétariennes, des comités ouvriers et non pas du pouvoir des syndicats ni des partis réformistes.

C’est pourquoi la phrase fameuse de Karl Marx, « pas de sauveur suprême, prolétaires sauvons-nous nous-mêmes » est plus que jamais d’actualité, en même temps que « nous n’avons que nos chaînes à perdre et un monde nouveau à gagner ».

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