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Mystification du capital

lundi 17 juin 2019, par Robert Paris

Mystification du capital

Il se produit une mystification inhérente au rapport capitaliste : la force de travail qui conserve la valeur, apparaît comme la force d’auto-conservation du capital, et la force de travail créatrice de valeur comme force d’auto-valorisation du capital ; bref, il apparaît que le travail objectivé utilise le travail vivant.

Néanmoins, tous ces changements n’affectent pas d’emblée le contenu et les procédés techniques réels du procès de travail et de production. Au contraire, il est normal que le capital se soumette le procès de travail tel qu’il existe, c’est-à-dire sur la base des procès de travail développés par les différents modes de production archaïques.

Le capital se soumet donc un procès de travail préexistant et déterminé ; par exemple, le travail artisanal ou la petite agriculture paysanne autonome. Les seules transformations que l’on puisse enregistrer dans le procès de travail traditionnel, soumis au commandement du capital, ce sont les conséquences progressives de la soumission, désormais réalisée par le capital, des procès donnés et traditionnels du travail.

Le contenu du procès réel de travail et la technique en vigueur ne changent pas non plus du fait que l’intensité et la durée du travail augmentent, et que le travail s’ordonne et se déroule de manière plus suivie sous l’œil intéressé du capitaliste. Ils sont bien plutôt en contraste frappant avec le mode de production spécifiquement capitaliste (travail à une grande échelle, etc.), celui-ci se développant à mesure qu’augmente la production capitaliste, qui révolutionne progressivement la technique du travail et le mode d’existence réel de l’ensemble du procès de travail en même temps que les rapports entre les divers agents de la production.

C’est justement par opposition au mode de production capitaliste pleinement développé que nous appelons soumission formelle du travail au capital, la subordination au capital d’un mode de travail tel qu’il était développé avant que n’ait surgi le rapport capitaliste.

Les deux formes ont en commun que le capital est un rapport coercitif visant à extorquer du surtravail, tout d’abord en prolongeant simplement la durée du temps de travail, la contrainte ne reposant plus sur un rapport personnel de domination et de dépendance, mais uniquement sur les différentes fonctions économiques. En fait, le mode de production spécifiquement capitaliste connaît encore d’autres modes d’extorsion de plus-value, mais, sur la base d’un mode de production préexistant, c’est-à-dire d’un mode donné de la force productive du travail, et du mode de travail correspondant au développement de cette force productive, la plus-value ne peut être extorquée qu’en prolongeant la durée du temps de travail, sous forme de la plus-value absolue. [3] La soumission formelle du travail au capital ne connaît donc que cette seule forme de production de plus-value.

Les éléments généraux du procès de travail tels que nous les avons exposés au chapitre II (3° section) [4] - par exemple, la division des conditions objectives du travail en matière et moyens de production en opposition à l’activité vivante de l’ouvrier - sont indépendants de chacun des caractères spécifiquement historiques et sociaux du procès de production, et sont donc valables pour toutes les formes possibles de développement du procès de travail. Ce sont, en fait, les conditions naturelles, invariables, du travail humain, comme on le constate d’une manière frappante au simple fait qu’elles existent même pour les hommes travaillant indépendamment les uns des autres en un rapport d’échange, non pas avec la société, mais avec la nature, tel Robinson. Ce sont donc les déterminations absolues du travail humain en général, sitôt qu’il s’est dégagé de son caractère purement animal.

Ce en quoi le procès de travail soumis formellement au capital se distingue d’emblée - et se distinguera toujours plus - même s’il s’exerce sur la base de l’ancien mode de travail traditionnel, c’est l’échelle à laquelle il opère, c’est-à-dire, d’une part, le volume des moyens de production avancés, d’autre part, le nombre des ouvriers commandés par un même employeur. Ce qui, sur la base du mode de production des corporations apparaît comme montant maximum des compagnons employés par un maître ne constitue même pas le strict minimum pour le rapport capitaliste. Un tel minimum donnerait à la rigueur un rapport capitaliste purement nominal, puisque le capitaliste n’emploierait pas assez d’ouvriers pour que la plus-value produite assure un revenu suffisant à sa consommation privée et à son fonds d’accumulation, de manière à le dispenser d’un travail immédiat et lui permettre d’apparaître comme simple capitaliste, surveillant et dirigeant le procès, fonctionnaire, doué de volonté et de conscience, du capital engagé dans son procès d’auto-valorisation.

Cet élargissement de l’échelle productive constitue la base réelle sur laquelle le mode de production spécifiquement capitaliste se développe, dès lors qu’il trouve des conditions historiques favorables, par exemple au XlV° siècle, cependant qu’il surgit de manière sporadique, sans dominer la société entière, au sein de formations sociales plus anciennes.

La soumission formelle du travail au capital s’observe le mieux dans les conditions où le capital existe déjà dans certaines fonctions subordonnées, sans dominer et déterminer encore toute la forme sociale, comme c’est le cas lorsqu’il achète directement le travail en s’appropriant le procès de production immédiat. En Inde, par exemple, le capital usuraire avance au producteur immédiat des matières premières et des instruments de travail, en nature ou sous forme monétaire : les gigantesques profits qu’il retire et, en général, les intérêts - de quelque montant qu’ils soient - qu’il arrache aux producteurs immédiats ne sont rien d’autre que de la plus-value. En effet, son argent se transforme en capital du fait qu’il extorque du travail non payé - du surtravail - au producteur immédiat. Toutefois, il ne s’immisce pas dans le procès de production en tant que tel, celui-ci fonctionnant toujours en dehors de lui, selon le mode traditionnel. De fait, le capital usuraire se développe, lorsque le mode de production traditionnel s’étiole ; qui plus est, il est le moyen de l’étioler et de le faire végéter dans les conditions les plus défavorables. Ce n’est toutefois pas encore la soumission formelle du travail au capital.

Un autre exemple, c’est celui du capital marchand, qui passe commande à un certain nombre de producteurs immédiats, puis collecte leurs produits et les revend, en avançant parfois la matière première ou l’argent, etc. C’est à partir de cette forme que s’est développé un élément important du rapport capitaliste moderne. Çà, et là, il assure aujourd’hui encore la transition au rapport capitaliste proprement dit. Là aussi nous n’avons pas encore de soumission formelle du travail au. capital. En effet, le producteur immédiat continue à la fois de vendre sa marchandise et d’utiliser son propre travail. Cependant, la transition y a déjà atteint un stade plus avancé que dans le rapport du capital usuraire.

A l’occasion nous reviendrons plus tard sur ces deux formes qui se retrouvent au sein du mode de production capitaliste développé où elles assurent la transition de branches d’activité secondaires non encore pleinement capitalistes.

Au chapitre III [5], nous avons exposé en détail qu’avec la production de plus-value relative, toute la forme réelle du mode de production se modifie, de sorte que nous avons affaire au mode de production spécifiquement capitaliste (du point de vue technologique aussi) [6]. C’est sur cette base - et à partir d’elle seulement - que se développent des rapports de production conformes au procès capitaliste de production entre les divers agents de la production, notamment entre capitalistes et salariés.

En se développant, les forces de production de la société, ou forces productives du travail, se socialisent et deviennent directement sociales (collectives), grâce à la coopération, la division du travail au sein de l’atelier, l’emploi du machinisme et, en général, les transformations que subit le procès de production grâce à l’emploi conscient des sciences naturelles, de la mécanique, de la chimie, etc. appliquées à des fins technologiques déterminées, et grâce à tout ce qui se rattache au travail effectué à une grande échelle, etc. (Seul ce travail socialisé est en mesure d’appliquer les produits généraux du développement humain - par exemple les mathématiques - au procès de production immédiat, le développement de ces sciences étant à son tour déterminé par le niveau atteint par le procès de production matériel.)

Tout ce développement de la force productive du travail socialisé, de même que l’application au procès de production immédiat de la science, ce produit général du développement social, s’opposent au travail plus ou moins isolé et dispersé de l’individu particulier, et ce, d’autant que tout se présente directement comme force productive du capital, et non comme force productive du travail, que ce soit celle du travailleur isolé, des travailleurs associés dans le procès de production, ou même d’une force productive du travail qui s’identifierait au capital.

Cette mystification, propre au rapport capitaliste en général, va se développer désormais beaucoup plus que ce ne pouvait être le cas dans la simple soumission formelle du travail au capital. Au reste, c’est à ce niveau seulement que la signification historique de la production capitaliste apparaît d’une manière frappante (spécifique), précisément au travers des transformations subies par le procès de production immédiat et du développement des forces productives sociales du travail.

Dans lé même chapitre III, nous avons démontré que, non seulement dans les « idées », mais encore dans la « réalité », le caractère social (socialité) du travail se dresse en face de l’ouvrier comme un élément étranger et, qui plus est, hostile et antagonique, lorsqu’il est objectivé et personnifié dans le capital.

Si la production de la plus-value absolue correspond à la soumission formelle du travail au capital, celle de plus-value relative correspond à la soumission réelle du travail au capital.

Si l’on considère à part chacune des formes de plus-value., absolue et relative, celle de la plus-value absolue précède toujours celle de la plus-value relative. Mais à ces deux formes de plus-value correspondent deux formes distinctes de soumission du travail au capital ou deux formes distinctes de production capitaliste, dont la première ouvre toujours la voie à la seconde, bien que cette dernière, qui est la plus développée des deux, puisse ensuite constituer à son tour la, base pour l’introduction de la première dans de nouvelles branches de production.

Mystification du capital, etc.

A l’instar de ce qui se passe dans l’argent où le caractère général du travail créateur de valeur apparaît comme la propriété d’une chose, toutes les forces de production sociales du travail se présentent comme forces productives et propriétés immanentes du capital, du fait qu’au sein du procès de production le travail vivant est déjà incorporé au capital. C’est ce qui apparaît d’autant plus que :

1º Si c’est à l’ouvrier particulier qu’appartient le travail qui est manifestation et effort de sa force de travail (car ne paie-t-il pas avec cela ce qu’il reçoit du capitaliste), c’est au capitaliste qu’appartient le travail qu’il objective dans un produit, sans parler de ce qu’en outre toute la combinaison sociale, au sein de laquelle les forces de travail particulières opèrent comme tel ou tel organe de l’ensemble de la force de travail constituant l’atelier, n’appartient pas aux ouvriers, mais leur fait face et s’impose à eux comme arrangement capitaliste ;

2º ces forces de production sociales du travail ou forces productives du travail social ne se développent historiquement qu’avec le mode de production spécifiquement capitaliste, ce qui les fait apparaître comme immanentes au système capitaliste et inséparables de lui ;

3º avec le développement du mode de production capitaliste, les conditions objectives du travail changent de forme par suite de leur dimension croissante et des économies effectuées dans leur emploi (sans parler de ce que les instruments de travail changent complètement de forme avec le machinisme, etc.). Elles se développent avec la concentration des moyens de production, qui représentent la richesse sociale, en un mot avec l’ampleur et l’efficacité croissantes des conditions de production du travail socialement combiné. Non seulement la combinaison du travail, mais encore le caractère social des conditions de travail - parmi lesquelles il faut compter entre autres, la forme qu’elles acquièrent dans la machinerie et le capital fixe quel qu’il soit - semblent être absolument autonomes et distincts des ouvriers, un mode d’existence du capital ; ainsi, il semble qu’il soit arrangé par le capitaliste, indépendamment des ouvriers. Mais plus encore que le caractère social de leur propre travail, le caractère des conditions de production, devenues collectives, apparaissent comme capitalistes, indépendamment des ouvriers.

Au point 3, il faut ajouter les observations suivantes, qui anticipent en partie sur ce qui va suivre :

Le profit - à la différence de la plus-value [1] - peut croître si l’on économise des conditions collectives de travail, soit que l’on utilise mieux les bâtiments, le chauffage, l’éclairage, etc., soit que la valeur du prime motor (source d’énergie) ne croisse pas dans la même mesure que sa puissance, sans parler des économies que l’on peut réaliser, en pesant sur le prix des matières premières, en réutilisant les déchets, en aménageant les dépenses de gestion, en stockant rationnellement les marchandises produites en masse, etc. Le meilleur marché relatif du capital constant, malgré l’augmentation absolue de sa valeur, est dû au fait que les moyens de production - moyens et matière du travail - sont utilisés collectivement, ce qui a pour prémisse absolue la coopération d’ouvriers tenus ensemble. Tout cela n’est que l’expression objective du caractère social du travail, et de la force productive sociale qui en résulte. Ainsi, la forme particulière de ces conditions - la machinerie, par exemple - ne pourrait s’appliquer, si le travail ne se faisait pas en association. Néanmoins, pour l’ouvrier qui s’affaire au milieu d’elles, ces conditions paraissent être données, indépendantes de lui, en tant que formes du capital.

De même, les économies réalisées sur les conditions de travail (et l’augmentation consécutive du profit ainsi que la baisse de prix des marchandises) apparaissent comme distinctes du surtravail de l’ouvrier, comme l’œuvre et le fait du capitaliste, qui opère comme personnification du caractère social du travail et de l’atelier collectif.

La science, produit intellectuel général du développement de la société paraît, elle aussi, directement incorporée au capital, et son application au procès de production matériel indépendante du savoir et de la capacité de l’ouvrier individuel - le développement général de la société, étant exploité par le capital grâce au travail et agissant sur le travail comme force productive du capital, apparaît comme le développement même du capital, et ce d’autant plus que, pour le plus grand nombre, la capacité de travail est vidée parallèlement de sa substance.

Le capitaliste ne détient, de pouvoir que pour autant qu’il personnifie le capital : dans la comptabilité italienne, il apparaît toujours comme double figure ; il est ainsi le débiteur de son propre capital.

Dans la soumission formelle, la productivité du travail est assurée, tout d’abord, purement et simplement par ce que l’ouvrier est contraint d’effectuer du surtravail. Cette contrainte est commune aux modes de production qui se sont succédé jusqu’ici, à cela près qu’avec le capitalisme elle s’exerce en un sens plus favorable à la production.

Même dans le rapport purement formel - valable en général pour toute la production capitaliste, puisque celle-ci conserve, même dans son plein développement, les caractéristiques de son mode peu évolué - les moyens de production, conditions matérielles du travail, ne sont pas soumis au travailleur, mais c’est lui qui leur est soumis : c’est le capital qui emploie le travail. Dans cette simplicité, ce rapport met en relief la personnification des objets et la réification des personnes.

Mais le rapport devient plus complexe et apparemment plus mystérieux, lorsque, avec le développement du mode de production spécifiquement capitaliste, ce ne sont plus seulement les objets - ces produits du travail, en tant que valeurs d’usage et valeurs d’échange - qui, face à l’ouvrier, se dressent sur leurs pieds comme « capital », mais encore les formes sociales du travail qui se présentent comme formes de développement du capital, si bien que les forces productives, ainsi développées, du travail social apparaissent comme forces productives du capital : en tant que telles, elles sont « capitalisées », en face du travail. En fait, l’unité collective se trouve dans la coopération, l’association, la division du travail, l’utilisation des forces naturelles, des sciences et des produits du travail sous forme des machines. Tout cela s’oppose à l’ouvrier individuel comme quelque chose qui lui est étranger et existe au préalable sous forme matérielle, qui plus est, il lui semble qu’il n’y ait contribué en rien, ou même que tout cela existe en dépit de ce qu’il fait.

Bref, toutes les choses deviennent indépendantes de lui, simples modes d’existence des moyens de travail, qui le dominent en tant qu’objets. L’intelligence et la volonté de l’atelier collectif semblent incarnées dans ses représentants - le capitaliste ou ses sous-fifres - dans la mesure où les ouvriers sont associés dans l’atelier et où les fonctions du capital incarnées dans le capitaliste s’opposent à eux.

Les formes sociales du travail des ouvriers individuels - aussi bien subjectivement qu’objectivement - ou, en d’autres termes, la forme de leur propre travail social, sont des rapports établis d’après un mode tout à fait indépendants d’eux : en étant soumis au capital, les ouvriers deviennent des éléments de ces formations sociales, qui se dressent en face d’eux comme formes du capital lui-même, comme si elles lui appartenaient - à la différence de la capacité de travail des ouvriers - et comme si elles découlaient du capital et s’y incorporaient aussitôt.

Tout cela prend des formes d’autant plus réelles que, d’une part, la capacité du travail elle-même est modifiée par ces formes au point qu’elle devient impuissante lorsqu’elle en est séparée, autrement dit que sa force productive autonome est brisée lorsqu’elle ne se trouve plus dans le rapport capitaliste ; et que d’autre part, la machinerie se développe, si bien que les conditions de travail en arrivent, même du point de vue technologique, à dominer le travail en même temps qu’elles le remplacent, l’oppriment et le rendent superflu dans les formes où il est autonome.

Dans ce procès, les caractères sociaux du travail apparaissent aux ouvriers comme s’ils étaient capitalisés en face d’eux : dans la machinerie, par exemple, les produits visibles du travail apparaissent comme dominant le travail. Il en va naturellement de même pour les forces de la nature et la science (ce produit du développement historique général dans sa quintessence abstraite), qui font face à l’ouvrier comme puissances du capital, en se détachant effectivement de l’art et du savoir de l’ouvrier individuel. Bien qu’elles soient, à leur source, le produit du travail, elles apparaissent comme étant incorporées au capital, à peine l’ouvrier entre-t-il dans le procès de travail. Le capitaliste qui emploie une machine, n’a pas besoin de la comprendre (cf. Ure) [2] ; pourtant la science réalisée dans la machine, apparaît comme capital face aux ouvriers. De fait, toutes ces applications - fondées sur le travail associé - de la science, des forces de la nature et des produits du travail en grande série apparaissent uniquement comme moyens d’exploitation du travail et d’appropriation du surtravail, et donc comme forces appartenant en soi au capital. Naturellement, le capital utilise tous ces moyens dans le seul but d’exploiter le travail, mais, pour ce faire, il doit les appliquer à la production. C’est ainsi que le développement des forces productives sociales du travail et les conditions de ce développement apparaissent comme l’œuvre du capital, et l’ouvrier se trouve, face à tout cela, en un rapport non seulement passif, mais antagonique.

Le capital, puisqu’il se compose de marchandises, est lui aussi double :

1º Valeur d’échange (argent), mais également valeur, qui se valorise pour créer de la valeur et, augmenter la valeur, et qui s’incorpore un incrément de valeur. Tout cela se ramène à l’échange d’une, somme donnée de travail objectivé contre une somme plus grande de travail vivant.

2º Valeur d’usage, et ici le capital se conforme à la nature du procès de travail. Mais c’est justement ici qu’il n’est pas seulement matière et moyen de travail auxquels le travail appartient et s’incorpore, mais encore combinaisons sociales du travail et développement correspondant du moyen de travail. Seule la production capitaliste développe sur une grande échelle les conditions, aussi bien objectives que subjectives, du procès de travail, en les arrachant aux travailleurs autonomes, mais elle les développe comme puissances étrangères à l’ouvrier qui travaille sous leur domination.

Le capital devient ainsi un être tout à fait mystérieux.

Les conditions de travail s’amoncellent comme forces sociales face à l’ouvrier, et c’est sous cette forme qu’elles sont capitalisées.

Le capital apparaît donc comme productif :

1º parce qu’il contraint l’ouvrier à effectuer du surtravail. Or si le travail est productif, c’est précisément du fait qu’il effectue du surtravail, du fait de la différence qui se réalise entre la valeur de la capacité de travail et celle de sa valorisation ;

2º parce qu’il personnifie et représente, sous forme objectivée, les « forces de la production sociale du travail » ou forces productives du travail social.

Nous avons déjà vu que la loi de la production capitaliste - la création de plus-value, etc. - s’impose comme contrainte que les capitalistes exercent les uns sur les autres ainsi que sur les ouvriers, bref c’est une loi du capital qui opère contre tous les deux.

La force, de nature sociale, du travail ne se développe pas dans le procès de valorisation en tant que tel, mais dans le procès de travail réel. C’est pourquoi, elle apparaît comme une propriété inhérente au capital en tant que chose, comme sa valeur d’usage. Le travail productif (de valeur) continue de faire face au capital comme travail des ouvriers individuels, quelles que soient les combinaisons sociales dans lesquelles ces ouvriers entrent dans le procès de production. Tandis que le capital s’oppose, comme force sociale du travail, aux ouvriers, le travail productif, lui, se manifeste toujours face au capital comme travail des ouvriers individuels.

En analysant le procès d’accumulation, nous avons vu que c’est comme force immanente du capital qu’apparaît l’élément grâce auquel le travail passé - sous forme de forces productives et de conditions de production déjà produites - accroît la reproduction, sous l’angle aussi bien de la valeur d’usage que de la valeur d’échange, dont la masse de valeur est conservée par une quantité déterminée de travail vivant, tout comme la masse de valeurs d’usage est de nouveau produite. En effet, le travail objectivé opère toujours en se capitalisant face à l’ouvrier.

« Le capital c’est la puissance démocratique, philanthropique et égalitaire par excellence. » Cf. Fr. Bastiat, Gratuité du crédit etc., Paris, 1850. « Le capital accumulé cultive la terre et emploie aussi le travail. » Cf. A. Smith, l.c., vol. V, chap. 2, édit. Buchanan, 1814, vol. III, p. 309. « Le capital est... une force collective. » Cf. John Wade, History of the Middle and Working Classes etc., 3° édit., Londres, 1835, p. 162. « Le capital n’est qu’un autre nom pour la civilisation. » Ibid., p. 104. « La classe des capitalistes, considérée en bloc se trouve dans une position normale, en ce que son bien-être suit la marche du progrès social. » CL Cherbuliez, Riche ou Pauvre, p. 75. « Le capitaliste est l’homme social par excellence, il représente la civilisation. » Ibid., p. 76.

Affirmation sans voiles :

« La force productive du capital n’est rien d’autre que la quantité de forces productives réelles que le capitaliste peut commander grâce à son capital. » J. St. Mill, Essays on Some Unsettled Questions of Political Economy, Londres, 1844, p. 91. « L’accumulation du capital, ou les moyens d’employer du travail... doivent, dans tous les cas, dépendre des forces productives du travail. » Cf. Ricardo, Principles, etc., 3° édit, 1821, p. 92.

Son commentateur observe à ce propos :

« Cela revient à dire que les forces productives du travail obtiennent la petite fraction du produit qui va à ceux qui l’ont créé avec le travail de leurs mains. » Cf. Observations on Certain Verbal Disputes in Political Economy, Londres, 1821, p. 71.

Destutt de Tracy exprime de manière naïve que le travail se transforme constamment en capital :

« Ceux qui vivent des profits [les capitalistes industrieux] alimentent tous les autres, et eux seuls augmentent la fortune publique et créent tous nos moyens de jouissance. Cela doit être, puisque le travail est la source de toute richesse, et puisque eux seuls donnent une direction utile au travail actuel, en faisant un usage utile du travail accumulé. » Cf. Traité d’économie politique, p. 242.

Comme le travail est la source de toute richesse... le capital accroît toute richesse :

« Nos facultés sont notre seule richesse originaire, notre travail produit toutes les autres, et tout travail bien dirigé est productif. » Ibid., p. 243.

Nos facultés sont la seule source de notre richesse, c’est pourquoi... la force de travail n’est pas une richesse. Le travail produit toutes les autres richesses, - cela revient à dire qu’il produit les richesses pour tous, sauf pour lui-même ; le travail n’est pas lui-même richesse, mais seulement son produit. Tout travail bien dirigé est productif, autrement dit : tout travail est productif, tout travail est bien dirigé, s’il donne un profit au capitaliste.

Les esprits se sont faits à ce point à cette constante transposition des forces de la production sociale du travail en propriété matérielle du capital qu’ils s’imaginent que les avantages du machinisme, de l’application de la science, des inventions, etc. ont nécessairement une forme aliénée ; bref, tout est conçu comme devenant propriété du capital.

Au fond de tout cela, on trouve : 1º la forme spécifique que revêtent les choses sur la base de la production capitaliste, et donc aussi dans la conscience des individus impliqués dans ce mode de production ; 2º le fait historique que, pour la première fois et à la différence de ce qui se passe dans les modes de production antérieurs, ce développement s’effectue en vertu de la production capitaliste, si bien que le caractère antagonique de ce développement apparaît comme lui étant immanent.

Notes

[1] Dans sa lettre à Engels, du 30.IV.1868, Marx explique cette différence : « Profit n’est pour nous d’abord qu’un autre nom ou une autre catégorie pour plus-value. Comme sous la forme de salaire du travail, le travail entier apparaît comme payé, la partie non payée de ce travail semble nécessairement ne pas émaner du travail, mais du capital, non de la partie variable du capital, mais du capital total. C’est par là que la plus-value prend la forme du profit sans qu’il soit fait de différence quantitative entre l’une et l’autre. Ce n’est que la forme phénoménale illusoire de celle-ci. » Ainsi, le taux de plus-value est le rapport entre plus-value et capital variable (salaire), et le taux de profit le rapport de la plus-value à tout le capital avancé. (N.R.)

[2] Cf. le Capital, livre I, Ed. Soc., tome II, p. 71. (N.R.)

Chapitre inédit du Capital, Karl Marx

1 Message

  • Mystification du capital 17 juin 07:49

    « Toutes ces questions, pour complexes qu’elles soient, sont bien loin de ne constituer qu’une discussion « philosophique », sans répercussions concrètes sur la vie du prolétariat et surtout sur sa lutte. Voici comment le Manifeste du parti communiste de 1848, en des mots simples, dans la partie 2 (« Prolétaires et communistes »), résume tout l’enjeu de l’antagonisme entre capital et travail, antagonisme qui ne peut se résoudre que par l’abolition de la propriété privée : « Mais est-ce que le travail salarié, le travail du prolétaire, crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le capital, c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de produire encore et encore du travail salarié, afin de l’exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se meut entre ces deux termes antinomiques ; le Capital et le Travail. Examinons les deux termes de cette antinomie. Etre capitaliste, c’est occuper non seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l’activité en commun de beaucoup d’individus, et même, en dernière analyse, que par l’activité en commun de tous les individus, de toute la société. Le capital n’est donc pas une puissance personnelle ; c’est une puissance sociale. Dès lors, si le capital est transformé en propriété commune appartenant à tous les membres de la société, ce n’est pas une propriété personnelle qui se change en propriété commune. Seul le caractère social de la propriété change. Il perd son caractère de classe. » (Marx, Engels, Le manifeste du parti communiste, Editions sociales, 1983, p.p. 52-53)

    On y voit très clairement : que le prolétariat, par son activité qui se renverse en son contraire, nourrit et reconstitue l’être qui l’exploite ; que cet être, personnifié par le capitaliste, est une puissance sociale ; que dans son développement antagonique, le rapport social capitaliste crée les conditions pour une socialisation des moyens de production, pour l’abolition de la propriété privée et pour une société sans classes.

    La sortie de l’aliénation est bien une question POLITIQUE : c’est celle de la révolution prolétarienne.

    Robin Goodfellow

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