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Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > L’An I de la Révolution

L’An I de la Révolution

mardi 11 décembre 2018, par Robert Paris

L’an I de la Révolution

« Le conflit entre les deux pouvoirs – le gouvernement provisoire présidé par Kérenski, et le Soviet – entre, à Pétrograd, dans une phase aigüe à partir du 16 octobre, moment de la constitution du Comité révolutionnaire militaire – Antonov-Ovseenko, Podvoiski, Tchoudnovski, - près le Soviet.

Le président du Soviet (Léon Trotsky) présidait aussi le Comité révolutionnaire militaire.

La garnison de Pétrograd était acquise au bolchevisme.

Le gouvernement, arguant de l’éventualité d’une offensive allemande, prétendit faire sortir les régiments les plus révolutionnaires. Pourvu de services de liaison, d’informations, d’armement, le Comité Révolutionnaire Militaire commença par désigner des commissaires auprès de toutes les unités de troupes ; la bourgeoisie s’armait se son côté. La nomination de commissaires auprès des dépôts d’armes l’empêcha de continuer ; les délégués du Comité Révolutionnaire Militaire furent bien accueillis par les soldats qui savaient le Comité décidé à empêcher leur envoi au front.

Le Comité Révolutionnaire Militaire refusa, en effet, de contresigner l’ordre de départ des régiments rouges ; refus qu’on eut l’adresse de motiver par le désir de se renseigner sur les besoins de la défense…

Le Comité Révolutionnaire Militaire assuma auprès de la garde rouge les fonctions d’un quartier général. Il prescrivit finalement aux troupes de n’obéir à aucun ordre émanant du commandement de la place.

Dès lors, l’insurrection fut en quelque sorte latente.

Deux pouvoirs se mesuraient et deux autorités militaires, l’une – insurrectionnelle – annulant délibérément les ordres de l’autre.

Le deuxième congrès panrusse des Soviets devait se réunir à Pétrograd, le 15 octobre. Les menchéviks réussirent à en faire différer la réunion jusqu’au 25 (7 novembre dans le calendrier nouveau style), obtenant ainsi pour le gouvernement provisoire de la bourgeoisie un sursis de dix jours.

Nul ne doutait que le congrès où les bolcheviks auraient la majorité ne se prononçât pour la prise de pouvoir. « Vous fixez la date de la révolution ! » disaient les mencheviks aux bolcheviks. Pour que la décision – certaine – du congrès ne dût pas platonique, il s’imposait de l’appuyer par la force des armes.

Sur la date de l’insurrection, deux opinions se trouvèrent en présence : Trotsky tenait à lier l’action au Congrès des Soviets, pensant qu’une initiative insurrectionnelle du Parti aurait moins de chances d’entraîner les masses ; Lénine estimait « criminel » de temporiser jusqu’au Congrès des Soviets, appréhendant que le gouvernement provisoire ne prévint le soulèvement par une vigoureuse offensive.

Les événements ne justifièrent point cette crainte, pourtant légitime ; l’ennemi se révéla au-dessous de toutes les prévisions.

A notre sens, deux conceptions également justes mais situées sur des plans différents se heurtaient là ; l’une stratégique s’inspirait de la nécessité de lier l’action du Parti aux revendications les plus intelligibles des plus larges masses (« tout le pouvoir aux Soviets »), ce qui est une condition du succès ; l’autre, de politique générale, tendait à éliminer toute illusion sur la possibilité de constituer un vrai pouvoir prolétarien avant l’insurrection…

Située au centre de la ville, sur un îlot de la Néva, bien garnie de canons, la forteresse de Pierre-et-Paul était pour le Comité Révolutionnaire Militaire un gros sujet d’inquiétude. Son artillerie menaçait le palais d’Hiver. Son arsenal renfermait 100.000 fusils. Sa garnison paraissait fidèle au gouvernement provisoire. Trotsky proposa de prendre la citadelle… par un meeting. Il y réussit (avec Lachévitch).

La journée du 22 octobre fut celle du Soviet de Pétrograd ; ce fut, en somme, le plébiscite grandiose de l’insurrection. Comme il arrive souvent quand s’accomplissent des événements d’une immense ampleur, la cause immédiate paraît en être de peu d’importance car elle n’est, en réalité, dans l’enchaînement des causes, que le dernier maillon, souvent ténu.

Le Comité exécutif central des Soviets, encore sous l’emprise des socialistes de paix sociale, tenait la caisse du Soviet de Pétrograd. Celui-ci avait besoin d’un journal. Il fut résolu d’organiser le 22 une série de grands meetings destinés à réunir les fonds nécessaires à la création d’un organe. La presse bourgeoise, apeurée par cette mobilisation de masses, annonça l’émeute…. Vaines menaces. Il était trop tard. La journée du 22 fut une mobilisation formidable des masses. Toutes les sales furent bondées…

John Reed était là : ses notes sur cette assemblée, où la voix de Trotsky souleva la foule, méritent d’être citées.

« (…) Trotsky lut une résolution où la formule générale disait à peu près que l’on verserait pour la cause des ouvriers et des paysans jusqu’à la dernière goutte de sang… - Qui est pour ? La foule innombrable leva les mains comme un seul homme. Je voyais ces mains levées et les yeux brûlants des hommes, des femmes, des adolescents, des ouvriers, des soldats, des moujiks… Trotsky continuait à parler. Les mains, innombrables, demeuraient levées.

Trotsky scandait les mots : « Que ce vote soit votre serment ! Vous jurez de donner toutes vos forces, de ne reculer devant aucun sacrifice pour soutenir le Soviet qui entreprend d’achever la victoire de la révolution et de vous donner la terre, le pain, la paix ! »

Les mains, innombrables, demeuraient levées. la foule consentait. La foule prêtait serment… Et la même chose se passait dans tout Pétrograd. Partout avaient lieu les derniers apprêts ; on prêtait partout les derniers serments. Des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers d’hommes. C’était déjà l’insurrection. »

Les forces révolutionnaires de Cronstadt reçurent, le matin du 25, l’ordre de se préparer à prendre la défense du Congrès des Soviets (car toute l’offensive se déroulait avec un semblant formel de défensive). Arrêtons-nous un instant sur la préparation de Cronstadt, dont un des participants, I. Flerovski, a laissé un excellent récit. L’élément rationnel, concerté, la parfaite organisation de l’insurrection conçue comme une opération militaire à conduire selon les règles de l’art de la guerre, nous y apparaît avec relief : et le contraste avec les mouvements spontanés ou mal organisés, si nombreux dans l’histoire du prolétariat, en est saisissant.

« La préparation à l’intervention à Pétrograd se fit exclusivement la nuit… Le club naval était bondé de soldats, de marins et d’ouvriers, tous en tenue de combat, prêts… L’état-major révolutionnaire arrêtait avec précision le plan des opérations, désignait les unités et les équipes, faisait le décompte des vivres et des munitions, procédait aux nominations de chefs. La nuit se passa en travail intense. Les bâtiments suivants furent désignés pour participer à l’opération : le torpilleur lance-mines « Amour », le vieux cuirassé « Aube de la Liberté » (ancien Alexandre III), le monitor « Vautour ». L’Amour et le Vautour devaient amener à Pétrograd une descente de troupes. Le cuirassé devait se placer à l’entrée du canal maritime pour tenir sous ses canons le chemin de fer côtier. Une activité intense, mais silencieuse, se poursuivait dans les rues. Les détachements de l’armée et des équipages de la flotte se dirigeaient vers le port. On ne voyait à la lueur des flambeaux que les visages sérieux, concentrés des premiers rangs. Ni rires, ni voix. Le pas martelé des hommes en marche, de brefs commandements, le passage grondant des camions automobiles interrompaient seuls le silence. Dans le port, les bateaux étaient hâtivement chargés. Les détachements alignés sur le quai attendaient patiemment l’heure de l’embarquement. Est-il possible, pensai-je malgré moi, que telles soient les dernières minutes avant la révolution la plus grande ? Tout s’accomplit avec tant de simplicité et de netteté, qu’on pourrait se croire à la veille de n’importe quelle opération militaire. Cela ressemble si peu aux scènes de révolution que nous connaissons par l’histoire… « Cette révolution, me dit mon compagnon de route, s’accomplira de la bonne manière. »

Cette révolution s’accomplissait de la bonne manière prolétarienne : avec organisation. C’est pourquoi elle vainquit – à Pétrograd – si facilement et si complètement.

Empruntons à ces mémoires une autre scène significative. A bord d’un vaisseau en marche vers l’insurrection. Le délégué de l’état-major révolutionnaire se présente au mess des officiers. « Ici, l’humeur est différente. On est inquiet, soucieux, désorienté. A mon entrée, à mon salut, les officiers se lèvent. Ils écoutent debout mes brèves explications – et l’ordre : « Nous allons, les armes à la main, renverser le gouvernement provisoire. Le pouvoir passe aux Soviets. Nous ne comptons pas sur votre sympathie ; nous n’en avons nul besoin. Mais nous exigeons que vous restiez à vos postes, remplissant avec ponctualité vos devoirs et obéissant à nos ordres. Nous vous épargnons les épreuves superflues. C’est tout ; « - Compris ! » répond le capitaine. Les officiers se revendiquent à l’instant à leurs postes. Le capitaine monta sur la dunette. »

La flotte vint nombreuse à la rescousse du prolétariat et de la garnison…

Lénine ne monta à la tribune du Congrès panrusse des Soviets qu’à la séance du deuxième jour, le 26, où furent votés les grands décrets sur la terre, la paix, le contrôle ouvrier de la production. Il apparut, environné d’une immense acclamation. Il en attendit la fin, dévisageant avec calme cette foule victorieuse. Puis il dit simplement, sans un geste, appuyé des deux mains au pupitre, ses larges épaules légèrement penchées vers l’auditoire :

« Nous commençons à bâtir la société socialiste. »

Victor Serge, « L’an I de la révolution russe »

Extraits des avant-propos de « L’an I de la Révolution russe » :

« L’An I de la révolution prolétarienne – ou de la république des Soviets – commence le 7 novembre 1917 (25 octobre selon le vieux style) et se clôt, naturellement, le 7 novembre 1918, au moment où éclate la révolution allemande. La coïncidence est presque parfaite entre le calendrier et la première phase du drame historique, commencée par l’insurrection victorieuse et terminée par l’extension de la révolution à l’Europe centrale. Nous voyons alors se poser pour la première fois tous les problèmes que la dictature du prolétariat est appelée à résoudre : organisation du ravitaillement, de la production, défense intérieure et extérieure, attitude envers les classes moyennes, les intellectuels, les paysans, vie du Parti et des Soviets.

Cette première phase, nous proposerions de l’appeler celle de la Conquête prolétarienne : prise du pouvoir, conquête du territoire, conquête de la production, création de l’Etat et de l’armée, conquête du droit à la vie…

La révolution allemande ouvre la phase suivante qui est celle de la lutte internationale (ou, plus précisément, de la défense armée – parfois agressive – du foyer de la révolution internationale).

Une première coalition se forme en 1919, contre la révolution des Soviets. Les Alliés, jugeant le blocus insuffisant, encouragent la formation, en Sibérie, à Arkhangelsk, dans le Midi, au Caucase, d’Etats contre-révolutionnaires.

En octobre 1919, à la fin de l’An II, la République, assaillie par trois armées blanches, semble sur le point de succomber. Koltchak marche sur la Volga ; Dénikine, l’Ukraine envahie, marche sur Moscou ; Youdénitch, appuyé par une escadre anglaise, marche sur Pétrograd. Un miracle d’énergie donne la victoire à la révolution. La famine, les agressions, la terreur, le régime héroïque, implacable et ascétique du « communisme de guerre » continuent.

L’année suivante, la coalition européenne lance la Pologne contre les Soviets au moment où la fin de la terreur vient d’être décrétée. Pendant que siège à Moscou le IIe congrès de l’Internationale communiste, l’Armée Rouge, arrivée sous les murs de Varsovie, suspend sur l’Europe la menace d’une nouvelle crise révolutionnaire.

Cette période se termine en novembre-décembre 1920 par la défaite de Wrangel en Crimée et la paix avec la Pologne. La guerre civile semble finie, mais les soulèvements paysans et l’insurrection de Cronstadt révèlent brutalement la gravité du conflit entre le régime socialiste et les masses paysannes.

Une troisième phase que l’on pourrait appeler celle de la « reconstruction économique » s’ouvre en 1921 par la nouvelle politique économique (par abréviation, la NEP) et se termine en 1925-1926 par le retour de la production au niveau d’avant-guerre (avec une population, il est vrai, accrue).

Rappelons d’un mot ce qu’est la NEP. Le dictature du prolétariat se vit obligée, après les défaites de la classe ouvrière européenne, de faire des concessions économiques à la petite bourgeoisie rurale. Ce furent l’abolition du monopole des blés, la liberté du commerce, la tolérance du capital privé dans certaines limites. L’Etat socialiste garda toutes les positions dominantes dans le domaine économique et ne fit aucune concession politique. Cette importante « retraite » (le mot est de Lénine), destinée à préparer la marche ultérieure vers le socialisme, pacifia le pays et facilita son relèvement…

La révolution entre en 1925-1926 dans ce qu’on peut appeler une quatrième phase. La reconstruction économique s’est achevée, ce qui constitue, cinq ans après la fin de la guerre civile, pour un pays durement éprouvé, livré à ses seules ressources, où les classes laborieuses ont tout pris en main, un admirable succès…

Tous les problèmes se posent sous un jour nouveau, en fonction des rapports entre l’agriculture et l’industrie, la paysannerie et la dictature du prolétariat. C’est à ce moment que la plupart des hommes de 1917-1918 s’aperçoivent d’une transformation inquiétante du Parti et de l’Etat. Le pouvoir leur échappe, il passe à des hommes nouveaux, qui sont des parvenus du lendemain de la révolution, installés dans les bureaux du Parti gouvernant et dont le secrétaire général du Comité central, un bolchevik géorgien d’une cinquantaine d’années, à peu près inconnu dans les années décisives de la révolution, Iossif Djougachvili – Staline -, l’ex-Koba des organisations terroristes du Caucase (1906-1907) est devenu le vivant symbole, en même temps que le dirigeant habile et dur…

Préconisant l’industrialisation, la démocratisation du Parti, d’abord, du régime ensuite, une politique internationale activement révolutionnaire à l’extérieur et principalement dans la révolution chinoise, largement influencée par les Russes, les plus marquants, les plus illustres des combattants du début et des collaborateurs de Lénine, Trotsky en tête, sont exclus du Parti fin 1927, pour être emprisonnés ou déportés le lendemain…

Les années 1926-1928 ont été celles d’une crise politique extrêmement grave. Elles ont vu la bureaucratie, encore loin de prendre conscience d’elle-même, chasser du pouvoir les révolutionnaires qui avaient bâti l’Etat soviétique.

La collectivisation forcée de l’agriculture entraîne la dépossession et la déportation de plusieurs millions de paysans, la destruction du bétail, la famine générale des années 1930-1934. Cette phase nouvelle de l’évolution du régime est marquée par le recours à la terreur contre les paysans, les techniciens, les ouvriers et par de sourdes luttes dans les cercles dirigeants qui ne cessent pourtant de proclamer en toutes circonstances leur unanimité « monolithique »…

La république des Soviets, tout en se donnant, à un prix invraisemblable de labeur et de souffrance humaine, un nouvel et formidable outillage industriel, devient un Etat totalitaire dans lequel la police est le principal moyen de gouvernement du « Bureau politique »…

De là la terrible crise politique ouverte en 1936-1938, au cours de laquelle le dictateur de la bureaucratie entreprend de liquider successivement le vieux parti, celui de la révolution et de la guerre civile, et son propre parti, celui qui l’a porté au pouvoir contre le premier, encore trop pénétré d’idées socialistes. Les bolcheviks les plus connus périssent, fusillés, après de monstrueux procès o leur dévouement même, savamment manœuvré par une inquisition, a servi à les déshonorer par le moyen d’aveux mensongers. D’autres, moins célèbres, périssent par centaines et milliers, fusillés sans procès… La nouvelle constitution ne laisse plus trace des anciens Soviets, conçus en 1917 comme les organes essentiels de l’Etat. »

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