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Une discussion à propos de la conception d’organisation contenue dans "Que faire ?" de Lénine

samedi 16 mars 2019, par Robert Paris

Discussion sur la thèse d’organisation de Lénine dans « Que faire ? »

Karl Marx : "Le socialisme sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes."

Lénine et Trotsky n’ont jamais défendu l’inverse !!!

« Que faire ? » de Lénine

« Nos tâches politiques » de Trotsky

La substitutionnisme, critiqué notamment par Tony Cliff

Masses, avant-garde, parti

Contribution à la discussion ouverte par « Sous le drapeau du socialisme »

de Yvan Craipeau

« Le problème essentiel dont il faut aujourd’hui discuter entre révolutionnaires est bien celui des rapports dialectiques entre l’avant-garde et les masses – qui définissent en même temps la nature du parti révolutionnaire. Ce problème peut-il être abordé à partir du pamphlet où Trotsky s’efforce de définir « nos tâches politiques » dans la Russie de 1904 ?

Deutscher avait déjà insisté sur la filiation des conceptions « substitutionnistes » de Lénine avec la réalité de la société bureaucratique. « Que faire ? » substituant à la volonté des masses celle des comités révolutionnaires professionnels ; à celle des comités, atomisés par la division du travail conspiratif, la volonté du comité central ; enfin, au comité central lui-même, la volonté de son leader ; n’est-ce pas une préfiguration de la dictature stalinienne sur le prolétariat ? Dès lors, la polémique de Trotsky contre le substitutionnisme prend figure d’avertissement prophétique et de théorie générale pour un socialisme antibureaucratique.

C’est là une vue tentante, mais simpliste – parce qu’en dehors du temps et de l’espace. Trotsky écrit lui-même en 1904 que l’histoire tranchera la question de l’efficacité entre les conceptions de Lénine et les siennes propres. S’il s’est rallié aux conceptions léninistes, c’est précisément que l’histoire avait tranché, en effet – mais, bien entendu, sur le terrain de la lutte politique en Russie au début du siècle. Dans la Russie économiquement, culturellement et politiquement arriérée, les cadres archaïques de la société précapitaliste ne pouvaient être détruits que par une armée de révolutionnaires professionnels, utilisant, dirigeant, encadrant la révolte des masses prolétariennes et – au deuxième degré – celle des masses paysannes. Les conditions de la guerre civile ont fait que les masses prolétariennes ont perdu presqu’aussitôt la direction autonome de la révolution au profit du parti. Si elles en ont été dépossédées rapidement de tout pouvoir par une bureaucratie – amalgamant une fraction de l’ancienne bureaucratie et l’appareil des « comités »-, la raison n’en est pas l’idéologie léniniste « substitutionniste », mais bien l’arriération de la Russie qui avait rendu nécessaire la conception léniniste elle-même de l’organisation.

Dans la Russie exsangue et affamée d’après guerre, aucune « conception d’organisation » ne pouvait convaincre les travailleurs d’accepter librement les sacrifices nécessaires pendant au moins une génération pour constituer l’accumulation primitive. La marge du choix restait étroite. Elle le reste dans l’ensemble des pays sous-développés qui ont fait craquer les structures anciennes.

La formation d’une caste dirigeante qui se substitue au prolétariat tient non à la théorie de « Que faire ? », mais aux tâches objectives des sociétés de transition dans le secteur sous-développé : incapables de dépasser le capitalisme, elles ne peuvent que se substituer à lui pour le développement industriel.

Les rapports entre masses et pouvoir, masses et avant-garde, se posent en de tout autres termes dans les pays économiquement avancés. L’objectif n’y est plus de prendre en charge les tâches historiques du capitalisme, mais bien de le dépasser. L’accumulation primitive y est depuis longtemps constituée. L’enjeu révolutionnaire est non seulement d’empêcher une minorité d’accaparer les fruits de la progression rapide de la productivité, mais, beaucoup plus profondément, de dépasser l’organisation et la division capitaliste du travail, de surmonter les contradictions millénaires entre travail intellectuel et travail manuel, entre travail dirigeant et dirigé, entre la condition de l’homme et celle de la femme, entre société civile et société politique, etc.

Or, contrairement aux tâches de l’accumulation primitive, ces tâches ne peuvent être prises en charge par une caste privilégiée. Elles ne peuvent l’être que par les masses. Aussi n’est-ce pas par hasard si les révoltes prolétariennes contre le système bureaucratique ont commencé à Berlin, Varsovie, Budapest, Prague ou Gdansk (le prolétariat soviétique étant plus durablement tenu en tutelle par le système bureaucratique issu de la révolution).

A l’évolution des forces productives et de leurs structures, qui rend possible et nécessaire le dépassement du capitalisme, correspond une évolution de la classe ouvrière elle-même. Infiniment plus diversifiée et plus cultivée, elle n’a plus besoin de compter sur une avant-garde intellectuelle extérieure à elle-même (issue des classes dominantes) pour l’instruire et la constituer politiquement en classe. Sa propre avant-garde interne peut constituer elle-même l’intellectuel collectif qui lui permettra de se constituer politiquement en classe hégémonique.

Nous reviendrons sur cette thèse pour la nuancer. Mais il faut être d’abord conscients de ce qu’implique la thèse inverse – reprise de « Que faire ? » et que Lénine avait considérablement nuancée par la suite. Si la classe ouvrière ne peut être constituée en classe que de l’extérieur – par une avant-garde issue de la petite bourgeoisie -, il est absurde de penser que la délégation de cette « avant-garde extérieure » cessera par magie après la révolution. Le pouvoir ne pourrait être exercé qu’au nom de la classe ouvrière par cette avant-garde, c’est-à-dire par un parti se réclamant de la classe ouvrière.

Seule une classe ouvrière majeure peut assumer elle-même le pouvoir. Il est vrai qu’elle n’atteindra pas la prise et l’exercice du pouvoir. Mais elle ne changera pas de nature par un coup de baguette magique. Les groupes révolutionnaires affirment que la dictature du prolétariat signifie non la dictature d’un parti au nom du prolétariat, mais l’exercice du pouvoir par les conseils ouvriers et paysans, par la démocratie prolétarienne. Si ces affirmations théoriques ont un sens, c’est selon cette perspective qu’il faut concevoir les rapports entre masses et avant-garde, et, du même coup, la nature du parti révolutionnaire.

De ce point de vue, nombre des idées de « Nos tâches politiques » deviennent d’actualité… Mais c’est de la réalité présente que se nourrira la théorie, plus que d’un ouvrage qui n’est pas écrit pour elle. Le principal intérêt de « Nos tâches politiques » est de désacraliser « Que faire ? » en lui rendant sa valeur conjoncturelle.

Commençons par détruire un mythe. Beaucoup de révolutionnaires considèrent que l’efficacité des partis staliniens tient à ce qu’ils ont conservé des conceptions léninistes d’organisation. Bien sûr, admettent-ils, ils les ont dépouillées de la contrepartie démocratique du centralisme – affirmée dans les thèses de l’Internationale Communiste et mise en pratique par le parti bolchevique. Bien sûr, aussi, le parti s’est dilué dans une masse non militante. Mais les P.C. ont gardé des conceptions de Lénine des éléments qui continuent à déterminer leur supériorité : la rigueur du centralisme, la subordination de l’individu au parti, le rôle décisif joué par les militants professionnels. En fait, la référence au léninisme ne joue pas davantage dans le domaine de l’organisation que dans le domaine de la politique et de l’action. Dans les conditions occidentales, par exemple, les révolutionnaires professionnels se sont mués en fonctionnaires (non seulement de l’appareil politique, mais de l’édition ; des groupements de financiers de type capitaliste, de l’appareil syndical de négociation, des organismes étatiques, etc.). Le lecteur de « Nos tâches politiques » est tenté de répondre : ce qui reste, c’est précisément la mise en tutelle des masses – considérées comme matériau et moyen de la politique, en tant que piétaille électorale ou syndicale.

C’est vrai. Mais cette mise en tutelle ne découle pas de la théorie léniniste. Elle provient de la pratique, pour l’essentiel réformiste (c’est-à-dire intégrée aux cadres de la société bourgeoise), que développe le parti communiste depuis des décennies, et elle correspond aux objectifs politiques qu’il s’assigne.

N’oublions pas que le « substitutionnisme » est aussi bien réformiste. Il est pratiqué par l’avocat social-démocrate qui « représente » les travailleurs au parlement ou par le bonze de « Force Ouvrière » qui négocie « en leur nom ». Le centralisme lui-même n’est nullement étranger au réformisme ; il suffit de se rappeler la social-démocratie allemande d’avant 1914. L’efficacité de l’appareil centralisé du Parti Communiste est le fruit de son histoire, non de sa doctrine.

Par contre, ses structures correspondent bien à ses perspectives puisqu’il s’agit pour lui d’exercer le pouvoir au nom des masses. (Dans les conditions d’un pays avancé, il ne peut le faire, du reste, qu’en exprimant les aspirations de la technocratie – ce qui explique le contenu de sa politique).

C’est dans l’avant-garde révolutionnaire, et surtout dans les groupes trotskystes, que la sacralisation théorique de « Que faire ? » exerce ses ravages. Passons sur les règles proprement organisationnelles. Si elles se réduisent aux principes généraux du centralisme démocratique, elles expriment une nécessité évidente d’efficacité : la nécessité d’élaboration démocratique de l’orientation et la discipline aux décisions des organismes responsables issus des délibérations collectives. C’est là un cadre général, valable pour toutes sortes d’organisations – de la formation de type militaire en période d’illégalité profonde, jusqu’au parti de masse -. S’il s’agit d’emprunter à « Que faire ? » les règles mêmes d’organisation – par exemple en attribuant la décision aux seuls comités de « révolutionnaires professionnels » - il va de soi que c’est la nature du parti et son rôle qui est en question.

En fait, ce que la plupart des groupes retiennent de « Que faire ? » porte justement sur la nature du parti et ses rapports avec les masses : les intellectuels sont seuls capables d’apporter aux travailleurs la conscience politique qui leur permet de se constituer en classe.

L’avant-garde se constitue ainsi de l’extérieur – sur une référence doctrinale préétablie. Ses rapports avec la classe (incapable par elle-même de s’élever au-dessus de la conscience trade-unioniste) sont de professeur à élève. L’objectif est substituer à la direction réformiste et surtout stalinienne, la direction du parti révolutionnaire – et en premier lieu dans les syndicats. L’organisation devient dès lors une fin en soi. Porteuse de la seule orientation révolutionnaire (ce dont elle est seule juge, puisqu’elle pense en détenir seule les critères), elle ne peut que combattre violemment comme contre-révolutionnaire toute autre organisant visant à la même fin. Cette conception des rapports entre masses et avant-garde est la source de leur impuissance. Elle les amène à privilégier les intérêts du groupe sur l’intérêt du mouvement dans son ensemble, considérant qu’il y a identification de l’intérêt des masses à celui du groupe. Elle les amène par là à se constituer en sectes. De là aussi la tendance au scissionnisme – chaque clivage interne étant considéré comme un clivage de classe. Cette conception du parti les amène enfin à stériliser la théorie à laquelle ils subordonnent le mouvement en la transformant en abstraction pratiquement sans impact sur le réel.

En effet, s’il est vrai que les intellectuels continuent à jouer un rôle essentiel dans l’élaboration théorique, cette élaboration théorique elle-même est inséparable de l’expérience des luttes menées par les masses. Non seulement elle éclaire ces luttes, mais elle s’en nourrit. Les intellectuels révolutionnaires ont au moins autant à apprendre qu’à enseigner.

Est-ce à dire que l’avant-garde puisse se fondre elle-même dans un « mouvement politique de masses », qui se voudrait directement représentatif des masses en lutte ? Ce serait là une absurdité. Une telle avant-garde serait le reflet du mouvement et non sa conscience. Même dans sa forme la plus élevée, le mouvement des masses est traversé de contradictions et ne vaut pas plus cher que la force politique qui l’anime. Les soviets d’Autriche, après la première guerre mondiale, ne pouvaient pas par eux-mêmes dépasser l’impuissance de la social-démocratie austro-marxiste qui les animait. Aujourd’hui, le puissant mouvement des délégués dans la métallurgie italienne est constamment menacé d’être institutionnalisé, récupéré par le réformisme, intégré dans le système. Il est incapable de promouvoir une issue révolutionnaire s’il ne provoque pas le regroupement et le développement d’une avant-garde politique cohérente. Les bavardages sur le mouvement politique de masse aboutiraient seulement à diluer l’organisation encore embryonnaire de l’avant-garde à la réduire à un corps invertébré et impuissant…

Yvan Craipeau, Juin 1971

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