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Quels sont aujourd’hui les arguments rationnels des créationnistes, autres que ceux de la croyance ?

mercredi 11 septembre 2019, par Robert Paris

Quels sont aujourd’hui les arguments rationnels des créationnistes, autres que ceux de la croyance ?

Les créationnistes sont des adversaires « naturels » de la théorie de l’évolution darwinienne et ils ne peuvent nullement s’en accommoder alors qu’ils se sont « adaptés » aux autres sciences, notamment à la physique et ont même prétendu l’annexer, notamment la physique quantique et le Big bang. Pas étonnant : la sélection naturelle nie directement toute création des espèces vivantes par une force supra naturelle. On ne peut même pas dire que ce seraient les athées qui exploiteraient les thèses de Darwin, car ce dernier a clairement donné à sa thèse un sens matérialiste et antireligieux, et particulièrement anti-créationniste et anti-biblique, à sa théorie…

La sélection naturelle ne fonde nullement un univers conçu par avance, un monde parfait, un monde pour l’homme, mais un monde qui se transforme de lui-même et en aveugle, sans direction préétablie. L’homme n’est pas le roi de l’évolution dans la théorie darwinienne, contrairement à la thèse créationniste biblique.

Bien entendu, les créationnistes, notamment toutes les institutions religieuses n’allaient pas se laisser déposséder de leur domination idéologique sans réagir. Elles ont investi elles aussi le domaine scientifique, fondant l’Université interdisciplinaire de Paris UIP, l’Institut catholique, l’université catholique de l’Ouest et l’Université catholique de Louvains, fondant des thèses « scientifiques » à elles. Les protestants ont l’université protestante. Les musulmans développent la « science musulmane » qui, elle aussi, nie l’évolution darwinienne. On se souvient du père Teilhard de Chardin et de son homme de Piltdown… Et, bien entendu, du père Lemaitre et de son Big bang… La papauté est, elle aussi, mobilisée à favoriser, y compris financièrement, les scientifiques qui s’affirmeraient plutôt pro-religions, pro-création, ouverts au mystique, ou que l’on pourrait faire passer comme tels. Et ils se servent des moyens modernes, des réseaux internet, des films qui affirment sur youtube que Darwin avait tout faux ! Ils assènent sans cesse de nouvelles « preuves contre la sélection naturelle », comme si l’intervention de dieu par la création, vérité révélée, avait besoin de preuves scientifiques !

Mais, le premier argument « scientifique » des créationnistes, ce sont les anticréationnistes qui le leur donnent : les débats internes de la théorie évolutionniste servent de preuve de la prétendue fausseté du darwinisme. En effet, la science, contrairement aux religions, est en permanence en débats, et conteste sans cesse toute étape à laquelle elle est parvenue. Elle le fait avec les moyens, les méthodes et les buts de la science qui ne sont jamais les méthodes, les moyens et les buts de la croyance.

Quels sont ces débats qui ont parcouru les évolutionnistes et dont les créationnistes font leurs choux gras ? Il y en a de nombreux et ils remettent en cause bien des points des raisonnements des successeurs de Darwin, mais il convient de préciser qu’ils ne remettent jamais en question les fondements même de la théorie de Darwin, ce que les créationnistes vont toujours essayer de faire croire… Et comme, en religion, l’essentiel c’est de croire, alors qu’en science, l’essentiel, c’est de vérifier et de ne rien tenir pour sûr… ils ont beau jeu. Les scientifiques ne cessent de remettre en question les points avancés par la science et il suffit de leur faire dire que cela remet en cause le darwinisme. Et, même si ces scientifiques critiques affirment le contraire, le tour est joué : les créationnistes utilisent ces critiques pour en faire des preuves que le darwinisme aurait échoué.

Quels sont donc ces fameux points litigieux du darwinisme ?

Ces points ne visent pas spécialement des critiques de ce qu’a écrit Darwin mais bien plus des reproches à ce qu’ont écrit ses successeurs, les néo-darwiniens.

Les points en débat entre scientifiques, et dont les créationnistes s’emparent comme aveux de faiblesse de la théorie de l’évolution darwinienne, portent aussi bien sur : le rôle exclusif ou pas de la sélection naturelle dans l’apparition d’espèces nouvelles (rôle de la sélection sexuelle par exemple), le rôle exclusif ou pas de la génétique dans l’évolution (rôle de l’épigénétique), les différences entre microévolution et macroévolution, l’émergence de structures entièrement nouvelles au cours de l’évolution, les discontinuités évolutives brutales, les rythmes de l’évolution décrits par la théorie de l’évolution ponctuée de Stephen Jay Gould et les changements de rythmes, les discontinuités d’évolution correspondant aux différents niveaux hiérarchiques du Vivant, les causes et le rôle des extinctions de masse dans l’histoire de l’évolution des espèces, le caractère continu ou discontinu, progressif ou pas, linéaire ou pas, émergent ou pas de l’évolution darwinienne, etc.

Mais ces diverses discussions, inévitables en sciences, apportent-elles réellement de l’eau au moulin des créationnistes ? Y a-t-il des espèces apparues à partir de rien ou n’émergeant pas des espèces précédentes ? Pas du tout !

Au contraire, tous les progrès des connaissances démontrent que toutes les espèces sont apparues les unes à partir des autres et pas créées à partir de rien ! Tous les progrès de la biochimie démontrent que les homéogènes des différentes espèces, gènes qui structurent leur développement, c’est-à-dire la fabrication de l’individu à partir de l’œuf fécondé, ont les mêmes origines et fonctionnent pour les autres espèces. Tous les progrès des connaissances sur les différents niveaux hiérarchiques du Vivant ne font qu’élargir la notion de sélection naturelle à ces divers niveaux. La sélection sexuelle n’est nullement contradictoire avec les thèses de Darwin qui l’avait déjà prise en compte et n’avait jamais affirmé que la sélection naturelle agissait seule mais qu’elle était le mécanisme dominant de l’évolution des espèces. Quant à la discussion sur génétique/épigénétique, elle est bien entendu extérieure à la théorie de Darwin puisqu’à son époque la génétique ne lui était pas connue. La découverte de la génétique, et de l’épigénétique, n’entre nullement en contradiction avec les idées de Darwin mais donnent au contraire un fondement aux variations naturelle qu’il s’agit ensuite de sélectionner. Les thèses sur l’émergence de structure n’ont aucun point commun avec la notion de « création » des religieux. Elle est, au contraire, spontanée et ne nécessitant aucune intervention extérieure ni supranaturelle.

Le deuxième élément, permettant aux créationnistes de fonder de manière pseudo-scientifique leurs thèses, se base sur les aveux d’ignorance des scientifiques : ignorance de l’origine historique de la vie et de son mécanisme biochimique, ignorance de l’origine du code génétique, ignorance de l’origine des premières cellules, ignorance du caractère terrestre ou extraterrestre de la naissance du Vivant, ignorance sur l’existence de la vie dans l’Univers, ignorance des formes possibles de la vie ailleurs que sur Terre, ignorance des limites du vivant et du non-vivant avec notamment les virus, ignorance des bases matérielles de la formation de la conscience humaine, ignorance des particularités de l’homme, ignorance sur l’existence ou pas d’autres êtres conscients dans l’Univers, etc. L’ignorance apparaît ainsi comme le fondement des créationnismes, alors que la connaissance est le fondement des sciences…

Mais il est certain que les connaissances sur le Vivant, loin d’opposer ce dernier à l’ierte abec ses lois de la Physique et de la Chimie, l’y relient. Ce sont les lois des atomes, des molécules, les lois de la physique quantique notamment, qui sont à l’œuvre en biochimie, notamment dans la chimie des macromolécules du Vivant, dans les relations entre protéines et gènes, dans la formation des gènes, dans la reproduction de l’ADN, des protéines, des gènes et dans leurs interactions. Les propriétés particulières du vivant émergent de celles de la matière inerte et cette dernière démontre, à d’autres niveaux non vivants, de capacités de produire le phénomène dit d’émergence de structures nouvelles. Ce processus est spontané à la matière et n’a en rien besoin de création ex nihilo. La matière des particules est sans cesse créée et les apparitions-destructions des particules au sein du vide quantique ne font appel à aucune « force mystique » d’aucune sorte. La raison en est simple : les particules dites réelles ne sont rien d’autre que des particules virtuelles du vide qui ont reçu une quantité d’énergie déterminée, ce que l’on appelle un boson de Higgs. Elles apparaissent et disparaissent donc en gagnant ou en perdant un boson !!!

L’émergence est une propriété de la matière. On en connaît de nombreux exemples puisque nous vivons justement à un niveau de structure de la matière qui est émergent : le niveau dit macroscopique dont les paramètres émergent tous du grand nombre des interactions des niveaux de structures inférieurs. Ainsi, à la base, il n’existe pas de température ni de pression et ces paramètres émergent à notre échelle.

Il est remarquable que toutes les religions se soient particulièrement emparées des critiques du paléontologue Stephen Jay Gould pour leurs arguments anti-darwiniens, alors que les thèses évolutionnistes de ce grand savant ne méritaient pas un pas du tout une telle exploitation !

Rappelons que Gould est parti d’une remarque sur l’absence des « chaînons manquants » de l’évolution, non pas pour nier l’évolution mais pour discuter des discontinuités de l’évolution des espèces, non pas pour nier le processus de la sélection naturelle de Darwin mais pour finir par la généraliser aux différents niveaux hiérarchiques du Vivant, affirmant qu’il y a aussi une sélection naturelle pour des évolutions cellulaires et aussi pour des familles d’espèces, sans compter tous les niveaux d’organisation du vivant situés entre les deux !!! Ce seraient ces sauts entre niveaux hiérarchiques qui expliqueraient le caractère discontinu de l’évolution des espèces.

Mais cette interprétation, tout à fait matérialiste, tout à fait fondée sur la sélection naturelle même si elle élargit le darwinisme, a été utilisée par les créationnistes qui proclament : « Vous voyez bien, Gould lui-même reconnaît que le darwinisme ne marche pas ! »

Bien entendu, le darwinisme ne pouvait pas tout expliquer puisque, déjà, il ne connaissait pas la cause matérielle des variations, la dérive génétique ! L’héritage génétique lui était entièrement inconnu. Il ne pouvait qu’imaginer le mode de sélection parmi les diverses variations. Mais, là encore, si la génétique et l’épigénétique modifient notablement l’interprétation, elles ne renversent nullement l’édifice darwinien, Darwin lui-même ayant affirmé qu’on ne connaissait pas encore la base matérielle de l’hérédité, ni la manière dont ce mode de conservation avec transformation se produisait. En tout cas, l’interprétation génétique et épigénétique ne donne aucune base au créationnisme. Les deux donnent une base matérielle à la formation avec transformation de la descendance, ce qui était exactement la thèse de Darwin.

Il y a toujours bien des éléments controversés dans le darwinisme et Gould lui-même n’a pas rallié tous les suffrages des spécialistes mais c’est normal : toujours la science discute et rediscute chaque point. Cela ne signifie pas qu’elle patine, qu’elle recule, qu’elle échoue…

Inversement, le créationnisme ne discute pas, on ne remet pas en question le message divin, tombé du ciel, au sens strict. Du coup, même si certains créationnistes se servent de découvertes scientifiques qui nous font rediscuter le darwinisme, ils ne peuvent pas vraiment s’appuyer sur les progrès de la science puisque le message divin ne peut pas progresser, ne peut pas mieux comprendre le monde, l’omniscience du créateur étant indiscutable !!!

La découverte que les gènes homéotiques sont communs aux êtres vivants démontre l’origine commune des espèces qui n’ont, du coup, pas besoin d’avoir été créées l’une après les autres, selon le schéma créationniste. La découverte également des espèces ayant eu un ancêtre commun par les voies des comparaisons génétiques montre aussi que la vie n’a pu être créée qu’une seule fois et non autant de fois que d’espèces ou de familles d’espèces. La « descendance avec modification » de Darwin est bien vérifiée même si on continue à discuter ses rythmes, sa discontinuité, ses niveaux d’intervention ou l’existence d’autres mécanismes tout aussi matérialistes comme la sélection sexuelle, etc. L’absence des chaînons manquants, étapes d’une continuité de l’évolution, a posé problème au darwinisme mais la thèse de Gould notamment lui donne une réponse matérialiste qui n’offre aucune place au créationnisme, même si des théoriciens des religions musulmane ou chrétienne le prétendent.

Chaque avancée scientifique apportant de nouvelles questions, les créationnistes ne risquent pas d’être à court d’arguments. Ainsi, la génétique apporte de nouveaux éléments matériels fondant les mécanismes du Vivant et les expliquant, mais les créationnistes peuvent toujours demander : qui a fondé le code génétique, qui a fabriqué le premier ADN, le premier ARN, la première protéine, qui a fabriqué la première cellule procaryote, qui a fabriqué la première cellule eucaryote, qui a fabriqué le premier œil, etc…

Le fait que les espèces nouvelles ne soient pas dans la continuité de leur prédécesseurs, qu’il y ait des sauts de l’évolution, particulièrement de la spéciation comme le souligne Stephen Jay Gould, cela ne signifie nullement que la sélection naturelle ait fait erreur. On remarque notamment que la génétique retrouve les filiations et les descendances. On retrouve même la filiation des évolutions cellulaires !!! Il est clair maintenant que toutes les espèces vivantes qui ont existé sur la Terre ont les mêmes origines. Il n’est plus nécessaire d’un créateur qui aurait inventé d’un côté les animaux, de l’autre les plantes ou les mousses et, surtout, d’un troisième l’homme !!! Il n’est même pas nécessaire d’inventer séparément les cellules eucaryotes après les cellules procaryotes. Les éléments biochimiques permettent de retrouver les traces des chemins de l’évolution, par transformation en suivant la descendance. Les espèces nous indiquent à quel point elles sont proches ou lointaines et à quand remonte leur ancêtre commun ! L’horloge de l’évolution est de plus en plus précise.

Nos connaissance sur l’évolution des singes, des australopithèques, des homo nous disent que ces espèces sont cousines, même si l’arbre de l’évolution n’est pas linéaire, est bien plus buissonnant qu’on ne le pensait, et avec de multiples branches mortes ! Bien sûr, les créationnistes peuvent faire leurs choux gras du fait que les paléoanthropologues doivent sans cesse révolutionner leurs thèses ! Aucun arbre de l’évolution des hominidés ne tient de nombreuses années. A l’inverse, la Bible ou le Coran peuvent affirmer n’avoir jamais dû subir une nouvelle édition corrigée ! Ce sont seulement les interprétations religieuses de leurs messages mythiques qui changent !

On ne peut pas vraiment retrouver dans les textes révélés ni les trous noirs, ni la matière noire, ni l’expansion de l’Univers, et encore moins les cellules vivantes, le code génétique, les mécanismes épigénétiques ou bien les nouveautés structurelles de l’évolution, le système sanguin, la colonne vertébrale, le système nerveux, le cerveau, le passage des singes à l’homme… Dire que tout était déjà écrit dans les textes révélés nécessite non des faits scientifiques qui détruisent Darwin, mais une croyance très bien ancrée et refusant tout fondement scientifique !

Les religions révélées n’ont pas besoin des contradictions de la recherche, elles affirment toujours la même chose : Dieu créa la lumière, dieu créa les cieux, dieu créa les étoiles, dieu créa la Terre, dieu créa l’homme… La croyance que « Dieu créa… » n’est pas une interprétation de quelconques faits établis scientifiquement mais un acte de foi. Elle n’est pas sujette à vérification car elle ne décrit rien, ne relie aucun fait à un autre, n’indique aucun mécanisme réel et donc rien qui pourrait être sujet à étude scientifique, même si les croyances, s’adaptant à un monde scientifique, tentent d’affirmer le contraire.

Stephen Jay Gould dans « La structure de la théorie de l’évolution » :

« L’essence même du darwinisme tient en une seule phrase : la sélection naturelle est la principale force créatrice du changement évolutif. Personne ne nie que la sélection naturelle joue un rôle négatif en éliminant les inadaptés. Les théories darwiniennes sous-entendent qu’elle crée en même temps les adaptés. La sélection doit accomplir cette tâche en mettant en place des adaptations en une série d’étapes, tout en préservant à chaque phase le rôle avantageux dans une gamme de variations génétiques dues au hasard. La sélection doit gouverner le processus de création et non pas se contenter d’écarter les inadaptés après qu’une quelque autre force a soudainement produit une nouvelle espèce complètement achevée dans une perfection primitive. On peut très bien imaginer une théorie non darwinienne du changement discontinu , c’est-à-dire d’une modification génétique profonde et brutale créant par hasard (de temps à autre) et d’un seul coup une nouvelle espèce. Hugo de Vries, le célèbre botaniste hollandais, fut le défenseur de cette théorie. Mais ces notions semblent se heurter à des difficultés insurmontables. (…) Les perturbations apportées aux systèmes génétiques dans leur totalité ne produisent pas de créatures jouissant d’avantages inconnus de leurs descendants – et elles ne sont même pas viables. Mais toutes les théories du changement discontinu ne sont pas antidarwiniennes, comme l’avait souligné Huxley il y a près de cent vingt ans. Imaginons qu’un changement discontinu dans une forme adulte naisse d’une petite modification génétique. Les problèmes d’incompatibilité avec les autres membres de l’espèce ne se posant pas, cette mutation importante et favorable peut alors se répandre dans la population à la manière darwinienne. Imaginons que ce changement de grande ampleur ne produise pas de suite une forme parfaite, mais serve plutôt d’adaptation clef permettant à son possesseur d’adopter un nouveau modèle d’existence. La poursuite de cette nouvelle vie réussie demande un large ensemble de modifications annexes, tant dans la morphologie que dans le comportement ; ces dernières peuvent survenir en suivant un itinéraire progressif, plus traditionnel, une fois que l’adaptation clef a entraîné une profonde mutation des pressions sélectives. Les partisans de la synthèse actuelle ont donné à Goldschmidt le rôle de Goldstein en associant son expression imagée – le monstre prometteur – aux notions non darwiniennes de perfection immédiate résultant d’un profond changement génétique. Mais ce n’est pas tout à fait ce que Goldschmidt soutenait En fait, l’un de ses mécanismes entraînant la discontinuité des formes adultes reposait sur la notion de petit changement génétique sous-jacent. Goldschmidt était un spécialiste du développement de l’embryon. Il passa la plus grande partie du début de sa carrière à étudier les variations géographiques de la noctuelle « Lymantria dyspar ». Il découvrit que de grandes différences dans la répartition des couleurs des chenilles provenaient de petits changements dans le rythme du développement : les effets d’un léger retard ou d’un renforcement de la pigmentation au début de la croissance augmentaient à travers l’ontogenèse et entraînaient de profondes différences chez les chenilles ayant atteint leur plein développement. Goldschmidt parvint à identifier les gènes responsables de ces petits changements de rythme et démontra que les grandes différences que l’on observe à la fin du développement proviennent de l’action d’un ou de plusieurs gènes commandant les taux de changement agissant au début de la croissance. Il codifia la notion de « gène de taux de changement » (rate genes) en 1918 et écrivit vingt ans plus tard : « Le gène mutant produit son effet (…) en changeant les taux des processus partiels de développement. Il peut s’agir des taux de croissance ou de différenciation, des taux de production des éléments nécessaires à la différenciation, des taux de réactions entraînant des situations physiques ou chimiques précises à des moments précis du développement, des taux de ces processus responsables de la ségrégation des forces embryonnaires à des moments donnés. » (…) Selon ma propre opinion, très partiale, le problème de la réconciliation entre l’évidente discontinuité de la macro-évolution et le darwinisme est en grande partie résolu si l’on observe que les changements de faible ampleur survenant tôt dans le développement de l’embryon s’accumulent pendant la croissance pour produire de profondes différences chez l’adulte. En prolongeant dans la petite enfance le rythme élevé de la croissance prénatale du cerveau du singe, on voit sa taille se rapprocher de celle du cerveau humain. (...) En réalité, si l’on n’invoque pas le changement discontinu par de petites modifications dans les taux de développement, je ne vois pas comment peuvent s’accomplir la plupart des principales transitions de l’évolution. » Peu de systèmes présentent une résistance plus grande au changement que les adultes complexes, fortement différenciés, des animaux « supérieurs ». Comment pourrait-on convertir un rhinocéros adulte ou un moustique en quelque chose de foncièrement différent ? Cependant les transitions entre les groupes principaux se sont bien produites au cours de l’histoire de la vie. D’Arcy Wentworth Thomson (…) écrit dans « Croissance et forme » : « (...) Nous ne pouvons pas transformer un invertébré en vertébré, ni un cœlentéré en vert, par n’importe déformation simple et légitime (…) La nature passe d’un type à un autre. (…) Chercher des marchepieds pour franchir les écarts séparant ces types, c’est chercher en vain à jamais. » La solution de D’Arcy Wentworth Thomson était la même que celle de Goldschmidt : la transition peut se produire dans les embryons qui sont plus simples et plus semblables entre eux que les adultes fortement divergents qu’ils forment. Personne ne songerait à transformer une étoile de mer en souris, mais les embryons de certains échinodermes et de certains protovertébrés sont presque identiques…

Le gradualisme représente peut-être la conviction la plus centrale de Darwin, résidant à la fois au sein de sa pensée et la sous-tendant totalement. Cette notion l’a guidé dans le choix de ses sujets d’étude bien avant qu’il ne se préoccupe de la sélection naturelle et l’a conduit à se pencher sur des thèmes situés largement au-delà de cette dernière. Le gradualisme constitue le cadre explicatif de son premier livre important qui traitait des récifs coralliens (1842) et celui de son dernier ouvrage sur la formation des sols arables et la modification de la topographie par les vers de terre (1881), deux volumes qui ne font pratiquement pas référence à la sélection naturelle. Le principal maître à penser de Darwin, Charles Lyell, avait posé le signe égal entre gradualisme et rationalité. Tous les historiens et les évolutionnistes ont remarqué l’importance centrale du gradualisme, à la fois dans l’ontogenèse (Gruber et Barrett, 1974) et dans la logique (Mayr, 1991) de la pensée de Darwin. (…) La sélection ne devient créative qu’à la condition d’imprimer une direction à l’évolution, ce qu’elle fait en présidant à la lente et constante accumulation des variations favorables retenues au sein de l’ensemble isotrope des variations. Si le gradualisme n’accompagne pas ce processus de changement, la sélection doit renoncer à ce rôle créatif, et alors le darwinisme ne peut pas rendre compte de l’innovation évolutive. Si d’importantes nouvelles caractéristiques, ou de nouveaux taxa entiers, apparaissent grâce à des variations discontinues de grande ampleur, alors la créativité réside dans la genèse de la variation elle-même. La sélection n’engendre plus désormais l’évolution, et se cantonne dans le rôle de l’exécuteur des hautes œuvres éliminant l’inadapté, ne faisant donc que faciliter des changements apparus d’autre façon. Le gradualisme est donc la conséquence logique de la mise en œuvre de la sélection naturelle sur le mode créatif envisagé par Darwin. Il imprègne aussi totalement la méthodologie génialement inventée par Darwin, parce que la thèse uniformitariste de l’extrapolation ne peut fonctionner si le changement à la plus grande des échelles ne se réalise pas par la sommation au cours du temps de petites variations, immédiates et appréhendables… Au niveau le plus large, le gradualisme est un concept qui soutient simplement qu’un lien historique continu relie des ancêtres et des descendants, sans mention du mode ou du rythme avec lequel s’effectue la transition des uns aux autres. Si les nouvelles espèces apparaissent en tant que création ex nihilo par l’intervention divine, alors il n’y aurait pas de lien unissant des ancêtres et des descendants. Dans ce sens le plus large, l’affirmation du gradualisme revient à celle de l’évolution en tant que fait. Cette assertion était bien entendu vitale pour fonder la révolution promue par Darwin,mais le sens ainsi considéré du gradualisme ne se réfère qu’à l’existence de l’évolution, et ne dit rien de la façon dont elle se déroule ; le lien logique entre gradualisme et sélection naturelle ne peut pas se situer à ce niveau. Certains évolutionnistes de notre époque ont commis l’erreur de croire que les débats contemporains au sujet du gradualisme portaient sur ce premier sens, de nos jours allant de soi et nullement sujet à controverse… Par conséquent, ce premier sens, « trop grand », du gradualisme atteste l’existence de l’évolution elle-même (par opposition au créationnisme), mais ne caractérise pas le mécanisme proposé par Darwin, ou par qui que ce soit d’autre, en matière de changement évolutif… La seconde façon, « juste comme il faut », de comprendre le gradualisme ne porte pas sur la durée que doit prendre une transition, ou sur la variabilité éventuelle de la vitesse du changement. Dans ce second sens, le concept du gradualisme stipule simplement que, en passant d’un état A à un autre B, substantiellement différent, l’évolution doit nécessairement parcourir une longue série d’étapes intermédiaires qui diffèrent insensiblement les unes des autres. En d’autres termes, un ancêtre et un descendant doivent être reliés par une série de changements, chacun se situant dans la gamme de ce que peut édifier la sélection naturelle à partir de la variabilité ordinaire. Sans le gradualisme considéré sous cette forme, de grandes variations sur le mode morphologique discontinu pourraient fournir la force créative du changement évolutif, au lieu que ce rôle revienne à la sélection naturelle. Mais si la minuscule augmentation apportée par chaque étape demeure peu importante par elle-même, alors la capacité créative doit nécessairement résider dans la sommation de ces étapes en quelque chose d’important : or, la sélection naturelle, selon la théorie de Darwin, intervient précisément en tant qu’agent d’accumulation. Ce sens du gradualisme sous-tend l’invocation souvent formulée par Darwin du vieil aphorisme de Leibniz et de Linné : Natura non facit saltum (« la nature ne fait pas de sauts »). Cet attachement à ce postulat ne peut que nous frapper comme immodéré et, au regard des normes d’aujourd’hui, comme nettement exagéré. Ainsi, Darwin écrit (dans l’ « Origine des espèces ») : « Si l’on arrivait à démontrer qu’il existe un organe complexe qui n’a pas pu se former par une série de nombreuses modifications graduelles et légères, ma théorie ne pourrait certes plus se défendre. » Et, de crainte que nous ne doutions que « ma théorie » se réfère spécifiquement au mécanisme de la sélection naturelle (et non simplement à l’affirmation de l’évolution), Darwin pose souvent un lien explicite entre la sélection comme agent créatif et le gradualisme comme conséquence nécessaire : « Indubitablement, rien ne peut être réalisé par le biais de la sélection naturelle, si ce n’est l’addition de changements infiniment petits ; et si l’on pouvait montrer que… les stades de transition sont irréalisables, la théorie s’effondrerait. » (dans « Natural Selection », voir Stauffer, 1975, p. 250). Et dans le chapitre de conclusion de l’ « Origine des espèces » : « Comme la sélection naturelle n’agit qu’en accumulant des variations légères, successives et favorables, elle ne peut agir qu’à pas lents et courts. Cette théorie rend facile à comprendre l’axiome « Natura non facit saltum ». (p. 471) Mais est-il vrai que la théorie de la sélection naturelle « ne pourrait certes plus se défendre » si un seul organe (sans parler d’un organisme entier) pouvait apparaître par des changements de grandes dimensions et discontinus ? Est-il vrai que le darwinisme demande d’obéir à la formulation extrême suivant : « La sélection naturelle n’agit que par la conservation et par l’accumulation d’infimes modifications héréditaires » (p. 95) ? A un certain niveau de discontinuité, la forte formulation de Darwin doit sûrement être vérifiée. Si la morphologie modifiée caractérisant les nouvelles espèces apparaissait souvent en une seule étape grâce à des macromutations fortuites, la sélection perdrait alors son rôle créatif et n’agirait que comme force auxiliaire et secondaire pour propager la soudaine bonne conformation au sein de la population. Mais peut-on appliquer légitimement aux organes isolés cette conception de Darwin ? Supposez (comme cela doit arriver souvent) qu’une hétérochronie de développement détermine un changement majeur de forme et de fonction en deux ou trois étapes sans formes intermédiaires. La plupart du temps, la dimension de ces stades peut se situer hors de la « gamme normale » de variation pour la majorité des populations, mais non au-delà des possibilités d’un programme génétique de développement… La théorie de la sélection naturelle s’effondrerait-elle si les changements sur ce mode étaient fréquents ? Je ne le crois pas. La théorie darwinienne demanderait quelques ajustements et quelques compromis (en particulier elle devrait être plus tolérante sur le non-respect de l’isotropie des variations et prendre beaucoup plus en compte la notion de contrainte interne dans le domaine de la génétique et du développement… Je pense donc que la défense vigoureuse, voire pugnace, du gradualisme strict par Darwin reflète une prise de position systématique, de portée bien plus vaste que la simple reconnaissance d’un corollaire logique de la sélection naturelle. En fait, je crois que cette conviction forte correspondait à une attitude générale qui recouvrait l’adhésion à la thèse de Lyell selon laquelle le gradualisme allait de pair avec la rationalité et reflétait aussi le penchant culturel pour le gradualisme à l’époque où la Grande-Bretagne connaissait sa plus grande période d’expansion industrielle et coloniale (Gould, 1984a). Le jugement perspicace de Huxley à propos de l’ « Origine des espèces » résonne encore de nos jours d’un accent de vérité. Dans sa célèbre lettre à Darwin, écrite juste après que cet ouvrage avait été publié, ilse disait prêt à « monter sur le bûcher » pour défendre les conceptions de Darwin, mais il y avait aussi avancé sa critique majeure : « Vous vous êtes imposé une difficulté qui était superflue en adoptant avec si peu de réserve la formule « Natura non facit saltum ». » (L. Huxley, 1901, p.189). (…) Le chapitre 9 sur les preuves géologiques, où le lecteur non initié pourrait s’attendre à trouver de puissant arguments en faveur de l’évolution à partir des données les plus directement révélatrices – celles des archives fossils – révèle en lieu et place de cela une longue argumentation visant (légitimement) à excuser une discordance grave entre les données et la théorie : les archives fossiles sont dominées à première vue par des lacunes et des discontinuités, alors que la théorie de la sélection naturelle demanderait des transitions insensibles…. Darwin, tout le monde le sait, a résolu cette discordance en qualifiant les archives d’extrêmement imparfaites (tel un livre qui n’aurait plus que quelques pages et seulement quelques lettres préservées sur chaque page) au point que toute continuité véritablement insensible est largement effacée pour donner l’apparence, dans les traces restantes, d’une série de sauts abrupts : « Pourquoi donc chaque formation géologique, dans chacune des couches qui la composent, ne regorge-t-elle pas de ces formes intermédiaires ? La géologie ne révèle assurément pas une série organique si bien graduée, et c’est en cela, peut-être, que consiste l’objection la plus sérieuse que l’on puisse faire à ma théorie. Je crois que l’explication se trouve dans l’extrême insuffisance des documents géologiques… Quiconque n’admet pas ces conceptions sur la nature des archives géologiques doit avec raison repousser ma théorie tout entière. » Darwin s’est aussi fait l’avocat de la forme la plus contraignante du gradualisme… Il ne supposait pas simplement que l’information fût transmise continûment de génération en génération, et pas simplement que le passage entre les innombrables étapes de transition fût insensible. Il demandait aussi que le changement fût graduel même à la plus vaste échelle des temps géologiques et que le mouvement continu (avec des variations de rythme, bien sûr) représentât une caractéristique habituelle de la nature. Cette acceptation du gradualisme, aux vastes visées, n’est pas étroitement liée, sur le plan logique, au mécanisme de la sélection naturelle. Le changement pourrait se faire de façon épisodique et brutale, à l’échelle des temps géologiques, mais néanmoins se réaliser par d’insensibles étapes intermédiaires, vues sous l’angle de la succession des générations, car, en vertu du principe crucial relatif aux changements d’échelle, la durée correspondant à la succession de milliers de générations ne représente qu’un petit moment à l’échelle des temps géologiques… Ces deux principes (la mise en œuvre du mécanisme au niveau exclusif des organismes en tant qu’agents de la sélection ; la capacité créative de la sélection se traduisant par le façonnement de l’adaptation) définissent le noyau biologique central de la théorie darwinienne. En d’autres termes, ils décrivent le « fonctionnement » biologique permettant d’envisager la troisième et dernière composante fondamentale d’une vision darwinienne du monde : la thèse uniformitariste selon laquelle les résultats de l’action de la sélection naturelle trouvent, par extrapolation, une complète traduction à toutes les échelles et à toutes les époques de l’histoire de la vie… La théorie de Darwin, dans un contraste révolutionnaire puissant, présente, pour la première fois, une explication en termes de mécanismes d’ « origine externe », dans laquelle le changement évolutif est contingent, c’est-à-dire constitué par l’addition d’adaptations locales imprévisibles. Il ne correspond donc pas au déploiement déterministe de potentialités intrinsèques en fonction de règles biologiques internes : en fait, ce changement contingent est réalisé par l’interaction entre un matériau brut organique (la variation non orientée) et le milieu qui lui impose une orientation (la sélection naturelle). Darwin renversa toutes les traditions antérieures en attribuant ainsi au milieu externe le rôle d’une force orientant la direction du changement évolutif (le « milieu » étant bien sûr conçu comme l’ensemble des facteurs biotiques et abiotiques, mais cependant externes à l’organisme, même lorsqu’ils étaient intrinsèquement liés à l’organisme lui-même et même largement définis par lui)… Si le caractère unique en son genre du darwinisme, et aussi son caractère révolutionnaire, réside largement dans la formulation de la sélection naturelle, en tant que théorie de l’interaction entre un « intérieur » biologique et un « extérieur » représenté par le milieu (de sorte que cette théorie évolutionniste n’est pas une théorie de l’ « évolution » au sens de déploiement de potentialités intrinsèques), alors l’ « extérieur » doit faire lui aussi l’objet d’une discussion explicite… Le milieu externe, en tant qu’agent darwinien actif, ne doit pas être trop calme : en particulier, une absence de changement dans l’environnement conduirait probablement l’évolution à s’arrêter, par la diminution des pressions sélectives en faveur des modifications adaptatives (voir Stenseth et Maynard Smith, 1984). Les interactions purement biotiques pourraient peut-être déterminer la progression du changement évolutif pendant un certain temps après l’arrêt du changement dans l’environnement, mais probablement pas indéfiniment. On a rarement envisagé que l’évolution darwinienne pourrait être compromise par une éventuelle insuffisance de changement, en grande partie parce que les archives géologiques semblent clairement indiquer que le danger réside plutôt dans l’autre direction… En particulier, si le catastrophisme en géologie était la règle, ou même s’il était juste assez important en fréquence relative, alors le darwinisme perdrait sa place en tant qu’agent primordial du façonnement de l’histoire évolutive de la biosphère… En passant en revue générale, et en ordre inverse, les critiques adressées aux trois principes centraux du darwinisme, on peut donc dire, premièrement, que la prise en compte des extinctions de masse catastrophiques, et plus généralement du caractère fortuit des extinctiosn déclenchées, à tous les niveaux par des facteurs abiotiques, met en question la conception fondamentale de Darwin sur la fréquence relative dominante de la lutte entre les organismes suscitée par le surpeuplement du milieu… Deuxièmement, l’idée générale de contrainte (plutôt conçue comme un facteur positif canalisant le changement depuis l’intérieur des organismes que comme facteur négatif limitant la variation susceptible de conduire à des modifications fonctionnelles (voir Gould, 1989a) contredit la notion darwinienne cruciale d’isotropie du matériau brut et, par conséquent, celle de la maîtrise par la sélection naturelle de l’orientation de la trajectoire évolutive… Troisièmement, et de façon encore plus importante dans la mesure où cette critique fait le mieux la synthèse des trois, la théorie hiérarchique de la sélection naturelle, affirmant que la sélection s’exerce de façon considérable en fréquence relative à tous les niveaux, depuis celui des gènes jusqu’à celui des espèces, met en question la première patte du trépied – celle de la thèse selon laquelle la sélection n’œuvre pratiquement qu’au niveau des organismes, thèse qui joua un rôle crucial en permettant à Darwin de radicalement renverser le système de Paley via le recours à Adam Smith… Si la prochaine génération d’évolutionnistes reprend et élargit l’approche ainsi proposée en ce début de nouveau millénaire, comme le laissent présager les travaux et les recherches préliminaires qui ont été menées par tant de scientifiques à la fin du précédent, alors nous devons encore rendre plus hommage à la vitalité des définitions rigoureuses et des principes solides proposés par Darwin lui-même lorsqu’il a fondé notre discipline. Car peu de théroies proposent ces vastes capacités explicatives et cette intrication de logique nécessaires à l’édification d’une structure conceptuelle qui continue aujourd’hui à être fascinante et à fournir une aide pertinente aux travaux en cours. Cependant, ce n’est pas traiter Darwin avec le respect qu’il mérite que de considérer ses principes centraux seulement comme des idées révérées et intouchables ; pour honorer l’évolutionnisme britannique, il faut au contraire prendre maintenant ceux-ci comme des points de départ pour tenter de les reformuler, presque cent cinquante ans après qu’ils ont été énoncés. »

Stephen Jay Gould, d’après Dominique Lecourt, in Le Monde, 15 septembre 2006 :

« Du darwinisme classique, Gould n’admettait ni que la sélection opère presque exclusivement au niveau des organismes ; ni que la sélection soit seule à façonner le changement évolutif, ni que des changements infimes accumulés puissent expliquer l’histoire tout entière de la vie. Il décrétait dès 1980 "la mort du darwinisme moderne" et prophétisait l’émergence d’"une nouvelle théorie générale de l’évolution". Il donnait ainsi une impulsion à des recherches audacieuses qui ont trouvé des appuis jusque dans la "biologie du développement", laquelle s’interroge elle aussi sur la stabilité des formes vivantes. Mais de son propre aveu, il péchait par arrogance. Au terme de son parcours, Gould tient plutôt à souligner que son travail ne porte nulle atteinte à la charpente, la "structure", de la théorie darwinienne, du moins affranchie de sa philosophie initiale. Pour ce faire, il prend appui sur l’histoire. D’où la première partie du présent ouvrage : "L’histoire du darwinisme : sa logique et sa critique" qui va d’une exégèse de L’Origine des espèces (1859) à un examen détaillé de la dite "théorie synthétique de l’évolution", base d’une orthodoxie marquée par un déterminisme génétique exclusif avec lequel il propose de prendre ses distances. Cette histoire n’est pas décorative ; fondée sur un examen direct des textes originaux, elle vise à éclairer les embarras du présent pour dessiner un avenir qui ne serait pas le simple prolongement du passé. Comment ne pas souhaiter que sur ce point Gould fasse école chez ses collègues scientifiques ? Professeur à Harvard depuis 1977, on a pu le considérer à la fin des années 1980 comme le plus populaire des scientifiques américains. On a vu son visage en couverture de Newsweek, il a même figuré comme personnage de la célèbre série télévisée des "Simpson". Il ne doit évidemment pas cette renommée à son seul travail théorique dont l’ouvrage de 1977 Ontogeny and Phylogeny a marqué le premier point d’orgue, ni à son exceptionnelle compétence en histoire des sciences, mais à son talent d’écrivain scientifique tenant sans interruption dans la revue Natural History une rubrique ("This View of Life") chaque mois pendant vingt-cinq ans. Autant de brefs et brillants essais qui furent rassemblés au fil des années en dix ouvrages, dont certains, comme Le Pouce du panda ou La vie est belle, sont des best-sellers internationaux. En 2002, parut le dernier recueil qu’on a traduit en 2004 sous le titre Cette vision de la vie : dernières réflexions sur l’histoire naturelle. Nombre de ces petits essais témoignent de l’engagement de Gould dans quelques-uns des plus vifs débats intellectuels de son temps. Il a ainsi combattu avec une rare pugnacité, et non parfois sans injustice, la sociobiologie de son collègue Edward O. Wilson qu’il considérait comme le rejeton idéologique pernicieux d’un "généticisme" obtus, gardien d’un ordre social injuste. Il s’en prit aussi avec éclat aux spéculations visant à fonder sur la mesure du "quotient intellectuel" de supposées différences d’aptitudes entre les races. En 1981, son livre traduit en français sous le titre La Mal-Mesure de l’homme : l’intelligence sous la toise des savants rencontra un succès international. Bataille Juridique Mais c’est peut-être son inlassable combat sur le terrain du créationnisme qui le mobilisa le plus durant les vingt dernières années de sa vie. En décembre 1981, il avait témoigné, au nom de l’American Civil Liberties Union, l’organisation de défense des droits civiques, au procès de Little Rock organisé pour juger des prétentions épistémologiques du "créationnisme scientifique", une doctrine fantaisiste élaborée sur la base d’une lecture littérale de la Bible par des fondamentalistes protestants de toutes obédiences. L’enjeu du débat était politique : il s’agissait de savoir si, conformément à une loi passée en Arkansas et dans une douzaine d’Etats, on pourrait dans l’enseignement public du second degré enseigner le récit biblique de la création comme une hypothèse de même valeur scientifique que la théorie darwinienne de l’évolution. Gould dénonçait une infraction au premier amendement de la Constitution américaine qui veut qu’aucune religion ne bénéficie d’une reconnaissance officielle dans les institutions. Et il s’était montré d’autant plus cinglant que lesdits créationnistes avaient cru pouvoir s’autoriser de ses propres déclarations contre l’orthodoxie darwinienne pour enrôler son oeuvre à leur cause. La bataille juridique dura jusqu’en 1987. Dans un ouvrage traduit en français en 2000, Et Dieu dit : que Darwin soit !, Gould présentait une réflexion de fond sur les rapports de la science et de la religion, où il n’épargnait pas plus le scientisme de ses collègues biologistes que les prétentions scientifiques exorbitantes de certains théologiens américains. Il proposait un principe, le NOMA (Non Overlapping Magisteria), invitant chacun à exercer ses compétences dans son domaine propre sans empiéter sur les autres. Ce faisant il ne se contentait pas de proposer un cessez-le-feu, il désignait une tâche philosophique dont nul ne saurait aujourd’hui nier l’importance pour notre avenir à tous. La Structure de la théorie de l’évolution vient couronner son oeuvre, elle porte l’écho de toutes les querelles et de tous les combats auxquels son auteur a pris part. De là sans doute qu’il irrite autant qu’il fascine aussi nombre de ses lecteurs. Il se montre, à l’occasion, partial ; il pratique outre mesure l’autocélébration. Mais c’est aussi pourquoi, malgré sa masse, ce livre est si intensément vivant. »

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Un exemple de propagande anti-darwinienne actuelle

Stephen Jay Gould dans « La structure de la théorie de l’évolution » :

« Le détournement de l’équilibre ponctué par le créationnisme

« Les créationnistes d’aujourd’hui (particulièrement ceux qui, croyant au dogme du « jeune âge » de la Terre, sont obligés de faire tenir la totalité des archives géologiques dans le petit nombre de milliers d’années autorisé par l’interprétation littérale de la chronologie biblique) ne peuvent invoquer absolument aucun argument relevant de la logique correcte ou des faits observés. Par conséquent, ils ont toujours eu pour stratégie fondamentale de s’appuyer sur des citations inexactes des références scientifiques. Ils ont distordu sans vergogne tous les évolutionnistes majeurs pour les besoins de leur cause, y compris les gradualistes les plus fervents de Synthèse moderne. Il est particulièrement amusant de voir comment ils se sont appropriés Dobzhansky et Simpson.

Puisque l’équilibre ponctué se prête encore plus facilement à cette forme de malhonnêteté intellectuelle (ou de stupidité grossière, si les accuser de malhonnêteté revient à leur accorder trop de perspicacité), personne ne devrait être surpris que nos idées aient fourni du grain à moudre à leurs entreprises de détournement. On m’a dit que Duane Gish, leur chef de file en matière de propagande, parle de son répertoire de citations partielles et distordues tirées de mes travaux en le qualifiant de « mine d’or gouldienne ».

La littérature créationniste classique sur l’équilibre ponctué fait rarement autre chose que recycler continuellement deux interprétations erronées : l’assimilation de l’équilibre ponctué avec le saltationnisme vrai des « monstres prometteurs » de Goldschmidt ; et la transition erronée à une autre échelle de l’authentique discontinuité entre espèces invoquée par l’équilibre ponctué pour dire qu’il n’existe pas d’intermédiaires dans lec as des très grandes transitions morphologiques entre classes et phyla.

Je considère cette distorsion comme particulièrement énorme, parce que la théorie de l’équilibre ponctué permet justement de comprendre comment les intermédiaires interviennent dans le cadre de tendances affectant de grandes structures. Il s’agit, si vous voulez, du modèle de l’évolution « en escalier » par opposition à celui de « la balle remontant un plan incliné régulier »…

Pour prendre un exemple typique chez les « poids lourds » de ce courant (Bliss, Parker et Gish, 1980, p. 60), le texte suivant comporte la première erreur classique… « Gould et Eldredge déclarent que les fossiles, de même que les formes vivantes, ne varient que légèrement autour de la moyenne (autrement dit de l’ « équilibre ») de chaque espèce. Mais, disent-ils, l’apparition d’un « monstre prometteur » est capable d’interrompre (autrement dit de « ponctuer ») cet équilibre. Selon cette nouvelle conception, appelée la théorie de l’ « équilibre ponctué », les fossiles ne montrent pas de formes intermédiaires. Les formes nouvelles apparaissent soudainement par grandes étapes. »

De son côté, le créationniste Everett Williams semble au moins avoir été au courant des idées nouvelles débattues à son époque, bien qu’il ait, dans un article de journal de 1980, non seulement commis la même distorsion, mais aussi donné une mauvaise dénomination à notre théorie : « La toute dernière version du processus est appelée « évolution ponctuelle » (sic). Dans cette version, on voit l’évolution se réaliser par poussées gigantesques, puis stagner pendant des périodes incommensurables. »

Un grand journal basé à Hillsborough (Caroline du Nord) a publié un article intitulé « Des scientifiques de Harvard l’admettent : l’évolution est un canular !!! » Ce texte ne fait pas les choses à moitié en nous assimilant à sa propre version du créationnisme :

« Les faits sur lesquels se fonde l’ « équilibre ponctué », que Gould, Eldredge, Stanley et d’autres biologistes de haut niveau forcent les darwinistes à admettre, s’accordent avec le tableau sur lequel Bryan a insisté et que Dieu nous a révélé dans la Bible. Chaque espèce d’organisme a été créée séparément durant les six « jours » de la Création (…). C’est la doctrine enseignée aussi bien par l’Ecriture que par Cuvier (le père de la paléontologie), et la biologie moderne est en train de forcer les darwinistes à l’accepter. »

Dans « The Genesis Connection », J.L. Wiester commet la même erreur sur les échelles de temps concernées (et d’une façon maximale cette fois-ci), et nous cite également comme des partisans cachés de son explication, la seule, la vraie :

« La théorie de l’équilibre ponctué soutient que la vie n’a pas évolué à la façon lente et uniforme que Darwin avait envisagée, mais qu’elle a plutôt procédé par des poussées évolutives rapides de changement majeur appelées des radiations adaptatives. L’explosion cambrienne des organismes marins fut l’une de ces radiations adaptatives… La théorie nouvelle de l’équilibre ponctué amène la pensée scientifique remarquablement plus près de la vision biblique. Il est frappant de voir que plus les scientifiques font de nouvelles découvertes (ou n’arrivent pas à trouver ce qu’ils auraient voulu trouver), plus la théorie scientifique s’approche de la conception biblique fixiste. »

Si certains observateurs espéraient trouver des comptes rendus plus exacts ou plus honnêtes dans les publications « officielles » des deux plus grandes organisations créationnistes des Etats-Unis (par opposition aux auteurs « indépendants » cités plus haut), ils s’exposeraient à une plus grande déconvenue. Le journal des Témoins de Jéhovah, « Awake », a publié un article concernant le congrès de Chicago sur la macroévolution dans son numéro du 22 septembre 1981, article grevé de l’erreur numéro un, la référence à Goldschmidt :

« Cette vision révisée de l’évolution est appelée « équilibre ponctué » : elle soutient qu’une espèce donnée reste pendant des millions d’années dans les archives fossiles, qu’elle disparaît soudain et qu’une nouvelle espèce apparaît tout aussi soudainement dans les archives fossiles. Cependant, ce n’est pas vraiment une proposition nouvelle. Goldschmidt l’avait avancée dans les années 1930, l’appelant l’hypothèse du « monstre prometteur », ce qui lui avait été beaucoup reproché. L’ « équilibre ponctué » est une désignation qui fait bien plus sérieux. »

Dans le numéro de septembre 1982 de « Signs », le plus grand journal des Adventistes du Septième Jour, H.W. Clark a discuté du procès de l’Arkansas sur le créationnisme en commettant l’erreur numéro deux, l’interprétation à la mauvaise échelle conduisant à nier l’existence de formes de transition entre classes et phyla. Il a mis, en effet, le signe égal entre nos conceptions sur les ponctuations et les discontinuités de faunes d’une période géologique à l’autre. Un encadré qualifie ensuite d’une mauvaise désignation l’un des auteurs de la théorie de l’équilibre ponctué, tout en déformant cette dernière :

« Merci, Dr Jay Gould : le Dr Jay Gould est le paléontologiste distingué de Harvard qui a déclenché une tempête dans les cercles évolutionnistes avec sa nouvelle théorie de l’ « équilibre ponctué ». Bien que non intentionnellement, il a annoncé au monde scientifique que Darwin s’était trompé et que les créationnistes avaient raison. Il n’avait pas prévu d’en arriver là, bien sûr ! Darwin avait admis que la théorie de l’évolution demandait que les fossiles changeant graduellement se succèdent de façon ininterrompue. Voici maintenant qu’arrive le Dr Jay Gould, tombant d’accord avec les créationnistes : il n’y a pas de chaînon manquant et n’y en a jamais eu. Merci, Dr Gould ! » Mais il n’a vraiment pas de quoi ! (…)

Tandis qu’aux Etats-Unis les créationnistes proviennent presque exclusivement des milieux fondamentalistes protestants (du moins chez les propagandistes principaux du mouvement), d’autres religions sont également confrontées à des fléaux du même genre. On m’a envoyé en 1983 un article créationniste hindouiste, écrit par un certain Satyaraja Dasa, et intitulé « L’effondrement de l’idiote théorie ». Un article de Barbara Sofer dans un récent numéro de « Hadassah Magazine » traite de ce phénomène rare, le créationnisme israélien, et évoque de la façon suivante les propos de l’un des militants du mouvement :

« Schroeder souligne que les nouvelles théorie de l’évolution ponctuée se rapprochent de la description donnée par la Bible. » (…)

Ma déposition, ainsi que mon interrogatoire par le procureur, lors du procès de l’Arkansas, a duré presque une journée et s’est concentrée sur deux sujets : l’absurdité de croire que la totalité des archives fossiles ait pu résulter d’un seul événement, le déluge de Noé (explication classiquement invoquée par les créationnistes pour faire tenir la totalité de l’histoire géologique de la Terre dans une simple période de 6 000 ans environ) ; et la nature pseudoscientifique du créationnisme , illustrée par sa présentation manifestement distordue à dessein de la théorie de l’équilibre ponctué…

En 1997, le député Russel Capps a recouru devant l’Assemblée de Caroline du Nord à une « classique » citation tronquée de l’un de mes articles de vulgarisation sur l’équilibre ponctué pour demander la promulgation d’une loi qui interdirait l’enseignement de l’évolution, pour autant que celle-ci serait présentée comme un fait. Les enseignants pourraient la présenter en tant qu’hypothèse. Voici ma réponse écrite :

« Mon article ne vise pas du tout une mise en cause de l’évolution : il vise à expliquer comment l’évolution, correctement interprétée, donne les résultats que nous voyons réellement dans les archives fossiles. La première partie de la citation est exacte, mais elle concerne les vitesses de changement, non la question de savoir si l’évolution prend ou ne prend pas place. La seconde partie de la citation (« cela n’a jamais été observé dans les strates sédimentaires ») paraît ainsi nier que l’évolution se produise. Mais si on lit le texte complet, en tenant compte de la partie qui a été coupée dans la citation, il est évident que le pronom « cela » se réfère au gradualisme en tant que modalité du changement évolutif, non à l’évolution elle-même. Si on lit le reste de l’essai, le propos est excessivement clair. Par exemple, je déclare : « La théorie moderne de l’évolution ne requiert pas le changement graduel… C’est le gradualisme qu’il faut rejeter, non le darwinisme. » On peut donc voir que mon essai dit exactement le contraire de ce que prétend la fausse citation invoquée par votre collègue. »

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