English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 03 - Livre Trois : HISTOIRE > 4ème chapitre : Révolutions prolétariennes jusqu’à la deuxième guerre (...) > On connait février 1917 et octobre 1917, mais que s’est-il passé dans la (...)

On connait février 1917 et octobre 1917, mais que s’est-il passé dans la révolution de juillet 1917 ? Eh oui ! juillet !

jeudi 6 février 2020, par Robert Paris

Que s’est-il passé dans la révolution de juillet 1917 ?

Il y a, en fait, eu trois révolution russes en 1917 : en février, en juillet et en octobre…

Léon Trotsky – « Les journées de juillet » - juillet 1917 :

Le sang a coulé dans les rues de Petrograd. Un chapitre tragique s’est ajouté à la révolution russe. Qui est responsable ? « Les bolcheviks », répond l’homme de la rue, répétant ce que lui disent ses journaux. L’ensemble de ces tragiques événements se résume, pour la bourgeoisie et les politiciens opportunistes, dans ces mots : arrêtez les meneurs et désarmez les masses. Et l’objectif est d’établir l’« ordre révolutionnaire ». Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, en arrêtant et en désarmant les bolcheviks, sont prêts à rétablir l’« ordre ». Il n’y a qu’un problème : quel ordre, et pour qui ?

La révolution a soulevé d’immenses espoirs dans les masses. Parmi celles de Petrograd, qui ont joué un rôle dirigeant dans la révolution, ces espoirs, ces attentes étaient entretenues avec une ferveur particulière. C’était la tâche du parti social-démocrate que de transformer ces espoirs et ces attentes en programme politique clairement défini, de façon à diriger l’impatience révolutionnaire des masses vers une action politique organisée. La révolution était confrontée au problème du pouvoir. Nous étions, comme les bolcheviks1, partisans de la remise de tout le pouvoir au comité central des conseils de délégués ouvriers, soldats et paysans. Les classes supérieures, elles, et nous devons y inclure les social-révolutionnaires et les mencheviks, exhortaient les masses à soutenir le gouvernement Milioukov-Goutchkov. Jusqu’au dernier moment, c’est-à-dire jusqu’à la démission de ces personnages, les plus évidemment pro-impérialistes du premier gouvernement provisoire, les deux partis que nous avons mentionnés restèrent fermement solidaires du gouvernement provisoire, les deux partis que nous avons mentionnés restèrent fermement solidaires du gouvernement sur toute la ligne. C’est seulement après le remaniement gouvernemental que les masses apprirent par leurs propres journaux qu’on ne leur avait pas dit toute la vérité, qu’on les avait trompées. On leur avait dit alors qu’elles devaient avoir confiance dans le nouveau gouvernement « de coalition ». La social-démocratie révolutionnaire prédit que le nouveau gouvernement ne différait pas fondamentalement de l’ancien, qu’il ne ferait aucune concession à la révolution et trahirait une fois de plus les espoirs des masses. Et c’est bien ce qui arriva. Après deux mois de faiblesse, de demande de confiance, d’exhortations verbeuses, le gouvernement ne fut plus capable de dissimuler sa position qui consistait à embrouiller les problèmes : il devint évident que les masses, une fois de plus, avaient été trompées, et cette fois plus cruellement que jamais.

L’impatience et la méfiance de la majorité des ouvriers et soldats de Petrograd allaient croissant, non pas de jour en jour mais d’heure en heure. Ces sentiments, alimentés par la guerre qui se prolongeait sans espoir pour tous ceux qui y participaient, par la désorganisation économique, par la préparation occulte de la paralysie des principaux secteurs de la production, trouvèrent leur expression politique immédiate dans le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! » La démission des cadets et la démonstration définitive de la faillite interne du gouvernement provisoire persuadèrent encore plus profondément les masses qu’elles avaient raison de s’opposer aux dirigeants officiels des soviets. Les hésitations des social-révolutionnaires et des mencheviks ne firent que mettre de l’huile sur le feu. Les exigences, les persécutions presque, envers la garnison de Petrograd, à laquelle on demandait de commencer une offensive, eurent le même effet. Une explosion devint inévitable.

Tous les partis, y compris les bolcheviks, ont tout fait pour empêcher les masses de manifester le 16 juillet ; mais les masses ont manifesté, et qui plus est, ont manifesté en armes. Tous les agitateurs, tous les représentants de district ont dit le soir du 16 que la manifestation du 17, tant que la question du pouvoir restait en suspens, aurait forcément lieu et qu’aucune mesure ne pourrait retenir le peuple. C’est la seule raison pour laquelle le parti bolchevique et, avec lui, notre organisation ont décidé de ne pas rester à l’écart en se lavant les mains, mais de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour transformer le 17 juillet en une manifestation de masse pacifique. L’appel du 17 juillet n’avait pas d’autre signification. Il était bien sûr évident, étant donné l’intervention certaine de bandes contre-révolutionnaires, que des affrontements sanglants se produiraient. Il aurait été possible, il est vrai, de priver les masses de toute direction politique, de les décapiter politiquement pour ainsi dire et, en refusant de les diriger, de les abandonner à leur sort. Mais nous ne pouvions ni ne voulions, en tant que parti ouvrier, adopter cette tactique de Ponce Pilate : nous avons décidé de nous joindre aux masses et de faire corps avec elles, pour introduire dans leur agitation élémentaire le plus grand degré d’organisation possible étant donné les circonstances, et réduire ainsi au minimum le nombre des victimes probables. Les faits sont bien connus. Le sang a coulé. Et maintenant la presse « influente » de la bourgeoisie et d’autres journaux à son service essaient de nous faire porter l’entière responsabilité des conséquences – de la pauvreté, de l’épuisement, de la désaffection et de la rébellion des masses. Pour atteindre ce but, pour compléter ce travail de mobilisation contre-révolutionnaire, contre le parti du prolétariat, des racailles anonymes, semi-anonymes, ou déjà bien connues, se mettent à répandre des accusations de corruption : le sang a coulé à cause des bolcheviks, et les bolcheviks agissent sous les ordres de Guillaume II.

Nous connaissons aujourd’hui des jours d’épreuve. La fermeté des masses, leur sang-froid, la fidélité de leurs « amis », tout cela est soumis à un test. Nous aussi, nous sommes soumis à ce test, et nous en sortirons plus forts et plus unis que de toutes les épreuves précédentes. La vie est avec nous et lutte pour nous. Le nouveau remaniement gouvernemental, imposé par une situation inéluctable et par la misérable timidité des partis au pouvoir, ne changera rien et ne résoudra rien. Il faut un changement radical de tout le système. Il faut un pouvoir révolutionnaire.

La politique de Tsérételli, Kérensky vise directement à désarmer et à affaiblir l’aile gauche de la révolution. Si, avec ces méthodes, ils réussissent à rétablir l’« ordre », ils seront les premiers – après nous, bien sûr – à tomber victimes de cet « ordre ». Mais ils n’y réussiront pas. La contradiction est trop profonde, les problèmes sont trop énormes pour pouvoir être résolus par de simples mesures policières. Après les jours d’épreuve viendront les jours de progrès et de victoire.

Vperiod, juillet 1917

Notes

1 Trotsky était à l’époque membre de l’Organisation interrayons (Mezhrayontsi) qui fusionna avec les bolcheviks en juillet 1917. (N.d.T.)

Léon Trotsky, « La Révolution russe » :

Les " Journées de Juillet " : la préparation et le début

En 1915, la guerre avait coûté à la Russie 10 milliards de roubles ; en 1916, 19 milliards ; pour le premier semestre de 1917, déjà 10 milliards 500 millions. La dette publique devait, au début de 1918, s’élever à 60 milliards, c’est-à-dire égaler presque la totalité de la fortune nationale que l’on évaluait à 70 milliards. Le comité exécutif central élaborait un projet d’appel pour un emprunt de guerre au nom séduisant d’ " Emprunt de la Liberté ", tandis que le gouvernement en venait à cette déduction simpliste qu’à moins d’un nouvel et formidable emprunt extérieur, non seulement il ne pourrait solder les commandes passées à l’étranger, mais ne saurait faire face à ses obligations intérieures. Le passif de la balance commerciale s’accroissait constamment. L’Entente, évidemment, se disposait à abandonner définitivement le rouble à son propre sort. Le jour même où l’appel pour l’Emprunt de la Liberté remplit la première page des Izvestia soviétiques, le Vestnik Pravitelstva (Messager du Gouvernement) annonça une brusque chute du cours du rouble. La planche à billets ne suffisait déjà plus à suivre le rythme de l’inflation. Après les vieilles et solides devises qui avaient gardé quelque lustre de leur ancien pouvoir d’achat, on se préparait à adopter les étiquettes rousses, bonnes à coller sur des bouteilles, que le public appela bientôt des " kerensky ". Et le bourgeois comme l’ouvrier, chacun à sa façon, donnaient à cette appellation une intonation dédaigneuse.

En paroles le gouvernement acceptait le programme d’une réglementation étatique de l’économie générale et il créa même à cette fin, dans les derniers jours de juin, d’encombrants organes. Mais la parole et l’action sous le Régime de Février, de même que l’esprit et la chair d’un chrétien dévot, se trouvaient en conflit incessant. Les organes de réglementation, sélectionnés à souhait, se préoccupaient de protéger les entrepreneurs contre les caprices d’un pouvoir gouvernemental chancelant et vacillant plutôt que de refréner les intérêts privés. Le personnel administratif et technique de l’industrie se différenciait ; les sommets, épouvantés par les tendances égalitaires des ouvriers, passaient résolument du côté des entrepreneurs. Les ouvriers considéraient avec répulsion les commandes de guerre dont les usines, en désarroi, étaient assurées pour une ou deux années.

Mais les entrepreneurs, eux aussi, perdaient le goût d’un travail producteur qui promettait plus de tracas que de bénéfices. L’arrêt, prémédité par les patrons, de la marche des entreprises prit un caractère systématique. La production métallurgique fut réduite de 40 %, le textile de 20 %. Tout ce qui était nécessaire à l’existence commençait à manquer. Les prix montaient à mesure de l’inflation et de la décadence économique. Les ouvriers bataillaient pour établir un contrôle sur le mécanisme administratif et commercial qu’on leur dissimulait et duquel dépendait leur sort. Le ministre du Travail, Skobelev, dans des manifestes prolixes prêchait aux ouvriers l’inadmissibilité d’une intervention dans la direction des entreprises. Le 24 juin, les Izvestia annoncèrent que l’on projetait encore de fermer un certain nombre d’usines. Des nouvelles identiques venaient de la province.

Le trafic des chemins de fer était encore plus lourdement touché que l’industrie. La moitié des locomotives avaient besoin de grosses réparations, une grande partie du matériel roulant se trouvait au front, le combustible venait à manquer. Le ministère des Voies et Communications ne parvenait pas à sortir de ses conflits avec les ouvriers et les employés des chemins de fer. Le ravitaillement devenait constamment plus défectueux. Il ne restait plus à Petrograd de stocks de blé que pour dix ou quinze jours ; dans les autres centres, cela n’allait guère mieux. Etant donné la demi-paralysie du matériel roulant et la menace pressante d’une grève des chemins de fer, cela signifiait que le danger d’une famine était constant. On n’avait devant soi aucune perspective d’éclaircie. Ce n’était pas cela que les ouvriers avaient attendu de la révolution.

Il en était pis encore, si possible, dans la sphère de la politique. L’irrésolution est l’état le plus pénible dans la vie des gouvernements, des nations, des classes, comme dans celle de l’individu. La révolution est le plus implacable des moyens que l’on ait de résoudre les questions historiques. Les échappatoires, dans une révolution, sont d’une politique ruineuse entre toutes.

Un parti de révolution ne doit pas plus hésiter qu’un chirurgien qui vient d’enfoncer le scalpel dans un corps malade. Or, le régime du double pouvoir qui était sorti de l’insurrection de février était l’irrésolution organisée. Tout se tournait contre le gouvernement. Les amis sous condition devenaient des adversaires, les adversaires des ennemis, les ennemis s’armaient. La contre-révolution se mobilisait tout à fait ouvertement, inspirée par le comité central du parti cadet, par l’état-major politique de tous ceux qui avaient quelque chose à perdre. Le comité principal de l’union des officiers, au Grand Quartier Général, à Mohilev, représentant environ cent mille officiers mécontents et le soviet de l’union des troupes cosaques à Petrograd constituaient les deux leviers militaires de la contre-révolution. La Douma d’Etat, malgré la décision prise en juin par le congrès des soviets, décida de continuer ses " séances privées ". Son comité provisoire couvrait légalement l’activité contre-révolutionnaire que finançaient largement les banques et les ambassades de l’Entente. Les conciliateurs étaient menacés de droite et de gauche. Regardant de côté et d’autre avec inquiétude, le gouvernement décida secrètement d’assigner des fonds pour l’organisation d’un contre-espionnage social, c’est-à-dire pour une police politique secrète.

C’est à peu prés à la même époque, au milieu de juin, que le gouvernement fixa pour le 27 septembre les élections à l’assemblée constituante. La presse libérale, malgré la participation des cadets au gouvernement, menait une campagne acharnée contre la date officiellement fixée, échéance à laquelle personne ne croyait et que personne ne défendait sérieusement. L’image même d’une assemblée constituante, si brillante dans les premiers jours de mars, se ternissait et se voilait. Tout se retournait contre le gouvernement, même ses rares et anémiques bonnes intentions. C’est seulement le 30 juin qu’il trouva le courage de supprimer les tuteurs nobles du village, les zemskie natchalniki (surveillants-chefs des terres) dont le nom même était odieux au pays depuis le jour où les avait institués Alexandre III. Et cette réforme partielle, forcée et tardive, jetait sur le gouvernement provisoire l’empreinte d’une humiliante lâcheté.

La noblesse, pendant ce temps, se remettait de ses terreurs, les propriétaires de biens-fonds se regroupaient et prenaient l’offensive. Le comité provisoire de la Douma réclama du gouvernement, à la fin de juin, qu’il prît des mesures décisives pour protéger les propriétaires contre les paysans excités par " des éléments criminels ". Le 1ier juillet s’ouvrit à Moscou le congrès panrusse des propriétaires fonciers, en écrasante majorité composé de nobles. Le gouvernement se démenait, s’efforçant d’hypnotiser par des phrases tantôt les moujiks, tantôt les propriétaires. Mais c’est surtout au front que les choses allaient mal. L’offensive sur laquelle misait définitivement Kerensky lui-même pour la lutte à l’intérieur n’accusait plus que des mouvements convulsifs. Le soldat ne voulait pas continuer la guerre. Les diplomates du prince Lvov n’osaient plus regarder en face les diplomates de l’Entente. On avait à toute force besoin de l’emprunt. Pour montrer de la poigne, le gouvernement, impuissant et condamné d’avance, menait une offensive contre la Finlande, la réalisant, comme toutes les affaires les plus malpropres, par les mains des socialistes.

En même temps, le conflit avec l’Ukraine s’aggravait et menait à une rupture déclarée. Bien loin en arrière restaient les jours où Albert Thomas avait chanté le los de la radieuse révolution et de Kerensky. Au début de juillet, l’ambassadeur de France Paléologue, trop imprégné des senteurs des salons raspoutiniens, fut remplacé par le " radical " Noulens. Le journaliste Claude Anet fit au nouvel ambassadeur un rapport introductif sur Petrograd En face de l’ambassade de France, de l’autre côté de la Neva, s’étend le quartier de Vyborg. " C’est le rayon des grandes usines qui appartient tout entier aux bolcheviks, Lenine et Trotsky y règnent en maîtres. " Dans le même rayon se trouvent les casernes du régiment de mitrailleurs, comptant environ dix mille hommes et plus de mille mitrailleuses ; ni les socialistes-révolutionnaires, ni les mencheviks n’ont accès dans les casernes du régiment. Les autres régiments sont soit bolcheviks, soit neutres. " Si Lenine et Trotsky veulent prendre Petrograd, qui les en empêchera ? " Noulens écoutait avec étonnement. " Comment donc le gouvernement tolère-t-il cette situation ? " " Mais que lui reste-t-il à faire ? " répondit le journaliste. " Il faut comprendre que le gouvernement n’a qu’une force morale, et encore, me semble-t-il, très faible... "

Ne trouvant pas d’issue, l’énergie réveillée des masses se fractionnait en mouvements spontanés, en actes de partisans, en saisies arbitraires. Les ouvriers, les soldats, les paysans tentaient de résoudre partiellement ce que leur refusait le pouvoir qu’ils avaient eux-mêmes créé. L’irrésolution des dirigeants est ce qui débilite le plus les masses. Une attente stérile les pousse à frapper de plus en plus opiniâtrement aux portes que l’on ne veut pas leur ouvrir, ou bien les amène à de véritables explosions de désespoir. Déjà, durant le congrès des soviets, quand les provinciaux avaient à peine retenu la main de leurs leaders levée sur Petrograd, les ouvriers et les soldats avaient suffisamment pu constater quels étaient à leur égard les sentiments et les intentions des dirigeants des soviets. Tseretelli après Kerensky, était devenu un personnage non seulement étranger, mais odieux à la majorité des ouvriers et des soldats de Petrograd. Dans la périphérie de la révolution s’accroissait l’influence des anarchistes, qui jouaient le rôle principal au sein d’un comité révolutionnaire arbitrairement créé dans la villa Dournovo. Mais même les couches les plus disciplinées de la classe ouvrière, même les larges sphères du parti bolchevik, commençaient à perdre patience ou bien à prêter l’oreille à ceux qui ne patientaient plus. La manifestation du 18 juin découvrit à tous que le gouvernement n’avait aucun appui. " Qu’est-ce qu’ils attendent donc, ceux de là-haut ? " demandaient les soldats et les ouvriers, songeant non plus seulement aux leaders conciliateurs, mais aussi aux institutions dirigeantes des bolcheviks,

La lutte pour les salaires, en raison des prix d’inflation, énervait et exténuait les ouvriers. Cette question se posa avec une acuité particulière, au cours de juin, dans l’usine géante de Poutilov, où travaillaient trente-six mille hommes. Le 21 juin, dans plusieurs ateliers de l’usine, éclata une grève. La stérilité de ces explosions partielles n’était que trop claire pour le parti. Le lendemain, la réunion dirigée par les bolcheviks, des représentants des principales organisations ouvrières et de soixante-dix usines, déclara que " l’affaire des travailleurs de Poutilov était la cause de tout le prolétariat de Petrograd " et invita les travailleurs de Poutilov à " contenir leur légitime indignation ". La grève fut ajournée. Cependant les douze journées qui suivirent n’apportèrent aucun changement. La masse ouvrière des usines était en fermentation profonde, cherchant une issue. Dans chaque entreprise, il y avait un conflit, et tous ces conflits portaient en haut, vers le gouvernement. Un rapport du syndicat des mécaniciens cheminots (brigades attachées aux locomotives), adressé au ministre des Voies et Communications, disait : " Pour la dernière fois, nous déclarons que toute patience arrive à bout. Nous n’avons plus la force de vivre dans une pareille situation… " C’était une plainte portant non seulement sur la misère et la famine, mais aussi sur la duplicité, le manque de caractère, l’imposture. Le mémoire protestait avec une particulière indignation contre " les incessants appels au devoir civique et à l’abstinence des ventres creux ".

En mars, le pouvoir avait été remis au gouvernement provisoire par le comité exécutif sous condition que les troupes révolutionnaires ne seraient point évacuées de la capitale. Mais ces journées-là étaient d’un passé déjà lointain. La garnison avait évolué vers la gauche - les cercles dirigeants du soviet vers la droite. La lutte contre la garnison était constamment à l’ordre du jour, Si les contingents n’étaient pas en totalité éloignés de la capitale, les plus révolutionnaires, sous prétexte de nécessité stratégique, étaient systématiquement affaiblis par des prélèvements de compagnies destinées au front. Des bruits de constants remaniements sur le front d’unités, pour insoumission, pour refus d’exécuter des ordres de combat, parvenaient à tout instant à la capitale. Deux divisions sibériennes - naguère encore les chasseurs sibériens n’étaient-ils pas considérés comme les meilleurs ? - furent dissoutes, avec emploi de la force armée. Dans la seule affaire de la Vième armée, la plus proche de la capitale, qui avait en masse refusé d’obéir aux ordres de combat, quatre-vingt-sept officiers et douze mille sept cent vingt-cinq soldats furent mis en accusation. La garnison de Petrograd, accumulateur du mécontentement du front, du village, des quartiers ouvriers et des casernes, ne cessait de s’agiter.

Des quadragénaires barbus demandaient avec une insistance extrême à rentrer dans leurs foyers pour les travaux des champs. Les régiments cantonnés dans le quartier de Vyborg, le 1° de mitrailleurs, le 1ier de grenadiers, le régiment moscovite, le 180ième d’infanterie et d’autres, se trouvaient constamment sous le jet brûlant de leur entourage prolétarien. Des milliers d’ouvriers, passaient devant les casernes, parmi lesquels un bon nombre d’infatigables agitateurs du bolchevisme. Sous les murailles sales, devenues odieuses, s’improvisaient presque continuellement des meetings. Le 22 juin, alors que les manifestations patriotiques provoquées par l’offensive n’étaient pas encore éteintes, une auto du comité exécutif eut l’imprudence de s’engager sur la perspective Sampsonievsky, promenant des pancartes : " En avant pour Kerensky ! " Le régiment moscovite mit en arrestation les agitateurs, déchira leurs appels et expédia l’auto des patriotes au régiment des mitrailleurs.

Les soldats étaient en général plus impatients que les ouvriers ; d’abord parce qu’ils étaient sous la menace directe d’un envoi au front, ensuite parce qu’ils avaient beaucoup plus de mal à s’assimiler les motifs de la stratégie politique. En outre, chacun d’eux avait le fusil à la main, et, après février, le soldat était enclin à surestimer le pouvoir spécifique de cette arme. Un vieil ouvrier bolchevik, Lizdine, racontait plus tard comment des soldats du 180° de réserve lui avaient parlé : " Alors, quoi ? Ils s’endorment, les nôtres, là-bas dans le palais de Kczesinska ? Allons chasser Kerensky !… "

Dans les réunions de régiments, des motions étaient constamment votées sur la nécessité d’agir enfin contre le gouvernement. Des délégations de certaines usines se présentaient dans les casernes demandant aux soldats s’ils sortiraient dans la rue. Les mitrailleurs envoient leurs représentants à d’autres unités de la garnison, les invitant à s’insurger contre la prolongation de la guerre. Certains délégués, plus impatients, ajoutent : le régiment Pavlovsky, le régiment moscovite et quarante mille ouvriers de Poutilov marcheront " demain ". Les remontrances officielles du comité exécutif n’ont pas d’effet. De plus en plus se précise le danger de voir Petrograd, non soutenu par le front et la province être défait en détail.

Le 21 juin, Lenine, dans la Pravda, invitait les ouvriers et les soldats de Petrograd à attendre le jour où les événements amèneraient à la cause de la capitale les grosses réserves. " Nous comprenons l’amertume, nous comprenons l’effervescence des ouvriers de Piter. Mais nous leur disons : camarades, une action directe ne serait pas rationnelle pour le moment. " Le lendemain, une conférence privée de bolcheviks dirigeants, qui se tenaient apparemment " plus à gauche " que Lenine, en vint à conclure que, malgré l’état d’esprit des soldats et des masses ouvrières, il ne fallait pas encore accepter la bataille : " Mieux vaut attendre que les partis gouvernants se soient définitivement couverts de honte par un début d’offensive. Nous aurons alors partie gagnée. " C’est ce que rapporte Latzis, organisateur de district, un des plus impatients en ces jours-là. Le comité est de plus en plus souvent forcé d’envoyer des agitateurs aux casernes et aux entreprises pour les garder d’une action prématurée.

Hochant la tête, confus, les bolcheviks de Vyborg se plaignent entre eux : " Nous devons servir de lances de pompiers. " Cependant, les appels à sortir dans la rue n’arrêtent pas, de jour en jour, il y en eut qui étaient d’évidentes provocations. L’organisation militaire des bolcheviks se trouva contrainte d’adresser aux soldats et aux ouvriers un manifeste : " Ne croyez à aucun appel à sortir dans la rue qui serait lancé au nom de l’organisation militaire. L’organisation militaire ne vous appelle pas à manifester. " Et plus loin, avec plus d’insistance : " Exigez de tout agitateur ou orateur qui vous demanderait d’agir au nom de l’organisation militaire un certificat signé par le président et le secrétaire. "

Sur la fameuse place de l’Ancre, à Cronstadt, où les anarchistes élèvent de plus en plus hardiment la voix, on élabore ultimatum sur ultimatum, Le 23 juin, des délégués de la place de l’Ancre, sans l’assentiment du soviet de Cronstadt, exigeaient du ministère de la Justice l’élargissement d’un groupe d’anarchistes pétersbourgeois, sous menace d’un raid de matelots qui attaqueraient la prison. Le lendemain, des représentants d’Oranienbaum déclarèrent au ministre de la Justice que leur garnison était, elle aussi, émue des arrestations faites à la villa Dournovo, comme à Cronstadt, et que, chez eux, " on astiquait déjà les mitrailleuses ". La presse bourgeoise saisit au vol ces menaces et les agita sous le nez de ses alliés les conciliateurs. Le 26 juin arrivèrent du front à leur bataillon de réserve des délégués du régiment de grenadiers de la Garde, avec cette déclaration ; le régiment est contre le gouvernement provisoire et exige que le pouvoir passe aux soviets ; le régiment refuse de participer à l’offensive commencée par Kerensky ; il se demande avec inquiétude si le comité exécutif, avec les ministres socialistes, n’a point pris parti pour les bourgeois. L’organe du comité exécutif publia sur cette visite, un compte-rendu plein de reproches,

L’ébullition était grande, non seulement à Cronstadt, mais dans toute la flotte de la Baltique dont la principale base était Helsingfors. Le plus actif agent des bolcheviks dans la flotte était incontestablement Antonov-Ovseenko qui, déjà comme jeune officier, avait participé au soulèvement de Sebastopol en 1905 ; menchevik pendant les années de la réaction, émigré internationaliste pendant les années de guerre, collaborateur de Trotsky pour la publication à Paris du journal Nache Slovo (Notre Parole), il s’était joint aux bolcheviks après son retour de l’émigration. Peu ferme en politique, mais personnellement courageux, impulsif, désordonné, mais capable d’initiative et d’improvisation, Antonov-Ovseenko, encore peu connu à l’époque, prit ensuite dans les événements de la révolution une place qui était loin d’être la dernière, " A Helsingfors, au comité du parti – raconte-t-il dans ses Mémoires - nous comprenions la nécessité de patienter et de nous préparer sérieusement. Nous avions aussi des instructions en ce sens du comité central. Mais nous avions parfaitement conscience de l’inéluctabilité d’une explosion et nous regardions avec anxiété du côté de Piter. "

Or, de ce côté-là, les éléments explosifs s’accumulaient de jour en jour. Le 2ième régiment de mitrailleurs, plus arriéré que le 1ier, vota une résolution sur la transmission du pouvoir aux soviets. Le 3ième régiment d’infanterie refusa de laisser partir pour le front quatorze compagnies désignées. Les réunions dans les casernes prenaient un caractère de plus en plus orageux. Un meeting au régiment des grenadiers, le 1ier juillet, donna lieu à l’arrestation du président du comité et à de l’obstruction à l’égard des orateurs mencheviks ; A bas l’offensive ! A bas Kerensky ! Au centre même de la garnison se tenaient les mitrailleurs qui ouvrirent les écluses au torrent de juillet.

Le nom du 1ier régiment de mitrailleurs nous est déjà tombé sous les yeux au cours des événements des premiers mois de la révolution. Arrivé bientôt après l’insurrection, sur sa propre initiative, d’Oranienbaum à Petrograd, " pour défendre la révolution ", ce régiment rencontra immédiatement la résistance du comité exécutif, lequel prit la décision suivante : remercier le régiment et le renvoyer à Oranienbaum. Les mitrailleurs refusèrent carrément de quitter la capitale : " Les contre-révolutionnaires peuvent tomber sur le soviet et rétablir l’ancien régime. " Le comité exécutif céda et plusieurs milliers de mitrailleurs restèrent à Petrograd avec leurs mitrailleuses. S’étant installés à la Maison du Peuple, ils ne savaient ce qu’il adviendrait d’eux. Dans leur milieu, cependant, il y avait un bon nombre d’ouvriers de Petrograd, et ce n’est donc point par hasard que le comité des bolcheviks se chargea de s’occuper des mitrailleurs. Son intervention leur assura un ravitaillement prélevé à la forteresse Pierre-et-Paul. L’amitié était scellée. Bientôt elle devint indéfectible.

Le 21 juin, les mitrailleurs prirent, en assemblée générale, la décision suivante : " Dans la suite, n’envoyer des effectifs au front que dans le cas où la guerre aurait un caractère révolutionnaire. " Le 2 juillet, le régiment organisa à la Maison du Peuple un meeting d’adieux pour la " dernière " compagnie envoyée au front. Loutcharsky et Trotsky y prirent la parole : les autorités essayèrent plus tard d’attribuer à cet incident une importance exceptionnelle. Au nom du régiment répondirent le soldat Jiline et un vieux bolchevik, le sous-officier Lachevitch. La surexcitation était très grande, on stigmatisait Kerensky, on jurait fidélité à la révolution, mais personne ne proposa de résolutions pratiques pour l’avenir le plus prochain. Cependant, depuis quelques jours, en ville, on espérait avec ténacité des événements. Les " Journées de Juillet ", d’avance, projetaient leur ombre. " De toutes parts, dans tous les coins - écrit Soukhanov dans ses Mémoires - au soviet, au palais Marie, chez l’habitant, sur les places et les boulevards, dans les casernes et les usines, on parlait de certaines manifestations à prévoir d’un jour à l’autre... Personne ne savait exactement qui devait manifester, comment et où. Mais la ville se sentait à la veille de quelque explosion. " Et la manifestation effectivement, éclata. L’impulsion vint d’en haut, des sphères dirigeantes.

Le jour même où Trotsky et Lounatcharsky parlaient, chez les mitrailleurs, de l’incapacité de la coalition, quatre ministres cadets, faisant sauter cette coalition, quittèrent le gouvernement. Comme prétexte, ils choisirent le fait inacceptable, pour eux, en raison de leurs prétentions à jouer un rôle de grande puissance, du compromis par lequel leurs collègues conciliateurs avaient traité avec l’Ukraine. La véritable cause de cette rupture démonstrative était en ceci que les conciliateurs tardaient à refréner les masses. Le choix du moment fut suggéré par l’échec de l’offensive, non encore avouée officiellement, mais ne faisant déjà plus de doute pour les initiés. Les libéraux jugèrent opportun de laisser leurs alliés de gauche face à face avec la défaite et avec les bolcheviks. La rumeur de la démission des cadets se répandit immédiatement dans la capitale et donna une généralisation politique de tous les conflits en cours dans un mot d’ordre, plus exactement dans un cri de détresse : il faut en finir avec toutes ces chinoiseries de coalition !

Les soldats et les ouvriers estimaient que de la solution donnée au problème du pouvoir, selon que le pays serait gouverné par la bourgeoisie ou par leurs propres soviets, toutes autres questions dépendaient : salaires, prix du pain, obligation de se faire tuer au front pour des fins ignorées, il y avait dans ces expectatives une certaine dose d’illusion, dans la mesure où les masses espéraient en venir, par un changement de pouvoir, à la solution immédiate de tous les problèmes angoissants. Mais, en fin de compte, elles avaient raison : la question du pouvoir déterminait la direction de toute la révolution et par suite, fixait le sort de chacun en particulier. Supposer que les cadets pouvaient ne pas prévoir les répercussions de leur acte de sabotage déclaré à l’égard des soviets, ce serait résolument sous-estimer Milioukov. Le leader du libéralisme s’efforçait évidemment d’entraîner les conciliateurs dans une situation critique qui n’aurait d’issue que par l’emploi des baïonnettes : en ces jours-là, il croyait fermement que par une audacieuse saignée, l’on pouvait sauver la situation.

Le 3 juillet, dès le matin, plusieurs milliers de mitrailleurs, interrompant brusquement une réunion des comités de leurs compagnies et du régiment, élurent un président des leurs et exigèrent que l’on discutât immédiatement d’une manifestation armée. Le meeting prit aussitôt un cours tumultueux. La question du départ pour le front se croisait avec la crise gouvernementale. Le président de l’assemblée, le bolchevik Golovine, essayait de freiner, proposant une entente préalable avec les autres unités de l’armée et avec l’organisation militaire. Mais toute allusion à un ajournement mettait les soldats en fureur. A la réunion surgit l’anarchiste Bleichmann, petit personnage, mais haut en couleur sur le fond de 1917. Possédant un très modeste bagage d’idées, mais un flair certain devant la masse, sincère en son esprit borné, mais toujours enflammé, la blouse déboutonnée sur la poitrine, la chevelure bouclée et hirsute, Bleichmann rencontrait dans les meetings un bon nombre de sympathies à demi ironiques. Les ouvriers le considéraient, à vrai dire, avec réserve, avec une certaine impatience - surtout les métallurgistes. Mais les soldats souriaient gaiement à ses discours, échangeant entre eux des coups de coude et émoustillant l’orateur par des mots épicés : ils étaient évidemment prédisposés en sa faveur par son apparence excentrique, par son ton résolu d’homme qui raisonne peu, par son accent judéo-américain, mordant comme du vinaigre.

A la fin de juin, Bleichmann nageait dans toutes sortes de meetings improvisés comme un poisson dans l’eau. Il avait toujours la même décision sur lui : sortir, les armes à la main. L’organisation ? " c’est la rue qui nous organisera. " La tâche ? " Renverser le gouvernement provisoire comme on a renversé le tsar ", bien qu’alors pas un seul parti n’ait fait appel dans ce sens. Des harangues de ce genre correspondaient au mieux, pour le moment, aux dispositions des mitrailleurs et non seulement de ces derniers. Nombreux étaient les bolcheviks qui ne cachaient pas leur satisfaction de voir la base passer outre à leurs remontrances officielles. Les ouvriers d’avant-garde se rappelaient qu’en février les dirigeants s’étaient préparés à donner le signal de la retraite juste à la veille de la victoire ; qu’en mars, la journée de huit heures avait été conquise sur l’initiative de la base ; qu’en avril, Milioukov avait été renversé par des régiments spontanément sortis dans la rue. Le rappel de ces faits allait au-devant de l’opinion des masses, tendue et impatiente.

L’organisation militaire des bolcheviks, immédiatement informée de l’effervescence qui régnait au meeting des mitrailleurs, envoya à la réunion, l’un après l’autre, des agitateurs. Bientôt arriva Nevsky en personne, dirigeant de l’organisation militaire, que les soldats estimaient beaucoup. Il semble qu’il fut écouté. Mais, comme le meeting se prolongeait interminablement, les dispositions de l’auditoire changeaient, de même que sa composition. " Ce fut pour nous une très grande surprise - raconte Podvoïsky, autre dirigeant de l’organisation militaire - quand, à sept heures du soir, arriva au galop une estafette pour nous annoncer que… les mitrailleurs avaient de nouveau décidé de manifester. " A la place de l’ancien comité de régiment, ils avaient élu un comité révolutionnaire provisoire comptant deux hommes par compagnie, sous la présidence du sous-lieutenant Semachko. Des délégués spécialement désignés faisaient déjà la tournée des régiments et des usines pour leur demander leur appui. Les mitrailleurs n’oublièrent pas, bien entendu, d’envoyer aussi des émissaires à Cronstadt.

Ainsi, à un étage au-dessous des organisations officielles, partiellement sous leur couverture, se tendaient de nouveaux liens temporaires entre les régiments et les usines les plus exaspérées. Les masses n’avaient pas l’intention de rompre avec le soviet, au contraire elles voulaient qu’il s’emparât du pouvoir. Moins encore elles étaient disposées à rompre avec le parti bolchevik. Mais ce parti leur paraissait irrésolu. Elles voulaient donner un coup d’épaule, menacer le comité exécutif, pousser en avant les bolcheviks. On improvise des délégations, on crée de nouveaux points de liaison et des centres d’action, non permanents, mais adaptés au cas présent. Les circonstances et les états d’opinion se modifient si rapidement et brusquement que même une organisation des plus souples, telle que les soviets, retarde inévitablement et que les masses sont chaque fois obligées de créer des organes auxiliaires pour les besoins du moment.

En de telles improvisations se glissent par surprise, assez souvent, des éléments de hasard, et non point toujours très sûrs. Les anarchistes jettent de l’huile sur le feu, mais certains des novices du bolchevisme, également impatients, font comme eux. Sans aucun doute s’incorporent dans l’affaire des provocateurs, peut-être des agents de l’Allemagne, mais, bien plus sûrement, des agents du contre-espionnage de la réaction russe. Comment débrouiller le tissu complexe des mouvements de masses, fil par fil ? Le caractère général des événements se détermine néanmoins en toute clarté. Petrograd sentait sa force, prenait son élan sans jeter un regard en arrière ni sur la province, ni sur le front, et le parti bolchevik lui-même était déjà incapable de modérer la capitale. Ici, l’expérience seule pouvait aider.

En appelant les régiments et les ouvriers à descendre dans la rue, les délégués des mitrailleurs n’oubliaient pas d’ajouter que la manifestation devait être armée. Oui, et comment faire autrement ? On ne va tout de même pas s’exposer sans armes aux coups des adversaires. En outre, et ceci est probablement l’essentiel, il faut montrer sa force ; or, un soldat qui n’a pas son fusil n’est pas une force. Mais, sur ce point encore, tous les régiments et toutes les usines étaient du même avis : si l’on manifestait, ce ne pouvait être qu’avec une provision de plomb.

Les mitrailleurs ne perdaient point de temps : ayant engagé une grosse partie, ils devaient la mener à bout le plus vite possible. Les procès-verbaux de l’instruction caractérisèrent plus tard les actes du sous-lieutenant Semachko, un des principaux dirigeants du régiment, dans les termes que voici : " ... Il a demandé des automobiles aux usines, a armé les voitures de mitrailleuses, les a envoyées au palais de Tauride et en d’autres endroits, en fixant les itinéraires ; il a personnellement fait sortir le régiment de la caserne pour le mener en ville, s’est rendu au bataillon de réserve du régiment moscovite dans le but de le déterminer à manifester, à quoi il est arrivé ; il a promis aux soldats du régiment de mitrailleurs l’appui des régiments de l’organisation militaire, il est resté en constante liaison avec cette organisation, sise dans la maison de Kczesinska, et avec le leader des bolcheviks, Lenine ; il a envoyé des escouades pour garder le siège de ladite organisation. " L’insinuation formulée ici contre Lenine est destinée à compléter le tableau : Lenine, ni ce jour-là ni dans les jours précédents ne s’était trouvé à Petrograd : depuis le 29 juin, étant soufrant, il résidait dans une villa en Finlande. Mais pour le reste, le style concis du fonctionnaire de la justice militaire traduit assez bien la fièvre qui s’était emparée des mitrailleurs dans leurs préparatifs. Dans la cour de la caserne l’on travaillait avec non moins d’ardeur. Aux soldats non armés l’on distribuait des fusils, à certains, des grenades, et sur chaque auto-camion fourni par les usines, on installait trois mitrailleuses avec leurs servants. Le régiment devait sortir dans la rue en ordre de bataille.

Dans les usines, il se passait à peu près la même chose : des délégués arrivaient, soit de la caserne des mitrailleurs, soit de quelque usine Vohine, et appelaient à manifester. On eût dit qu’on les attendait depuis longtemps : on débrayait immédiatement. Un ouvrier de l’usine Renault raconte : " Après déjeuner, plusieurs mitrailleurs accoururent chez nous et nous demandèrent de leur livrer des auto-camions. Malgré la protestation de notre collectivité (bolcheviks), il fallut donner les autos... En toute hâte ils chargèrent sur les voitures des " Maxims " (mitrailleuses) et filèrent vers la Nevsky. Alors, il devint impossible de retenir nos ouvriers... Tous, en vêtements de travail, en salopettes, désertant les machines, sortirent des ateliers... " Les protestations des bolcheviks dans les usines n’étaient pas toujours, doit-on penser, très insistantes. Là où la lutte se prolongea le plus, ce fut aux usines Poutilov. Vers deux heures de l’après-midi, le bruit courut dans les ateliers qu’une délégation de mitrailleurs était arrivée et convoquait un meeting. Environ dix mille ouvriers s’assemblèrent devant les locaux de l’administration. Acclamés, les mitrailleurs racontèrent qu’ils avaient reçu l’ordre de partir le 4 juillet pour le front, mais qu’ils avaient résolu " de marcher non du côté du front allemand, contre le prolétariat allemand, mais bien contre leurs propres ministres capitalistes ". L’état des esprits monta. " En avant ! en avant ! ", crièrent les ouvriers. Le secrétaire du comité d’usine, un bolchevik, faisait des objections, proposant de demander l’avis du parti. Protestations de toutes parts : " A bas ! à bas ! " vous voulez encore traîner l’affaire en longueur !... On ne peut pas continuer à vivre comme ça ! "... Vers six heures arrivèrent des représentants du comité exécutif, mais ils réussirent encore moins à influencer les ouvriers.

Le meeting continuait, l’interminable, nerveux, obstiné meeting d’une masse de milliers d’hommes qui cherche une issue et n’admet pas qu’on lui suggère que cette issue est inexistante. On propose d’envoyer une délégation au comité exécutif : encore un atermoiement. L’assemblée restait en permanence. Sur ces entrefaites, un groupe d’ouvriers et de soldats vient annoncer que le quartier de Vyborg s’est déjà mis en marche vers le palais de Tauride. Il devient impossible de faire obstacle plus longtemps. On décide de marcher. Un certain Efimov courut au comité de quartier du parti pour demander " ce qu’on allait faire ". On lui répondit : " Nous ne manifesterons pas, mais nous ne pouvons abandonner les ouvriers à leur sort, c’est pourquoi nous marchons avec eux. " A ce moment apparut Tchoudine, membre d’un comité de quartier, annonçant que, dans tous les quartiers, les ouvriers se mettaient en marche et que les militants du parti devraient " maintenir l’ordre ". c’est ainsi que les bolcheviks étaient saisis et entraînés dans le mouvement, tout en cherchant à justifier leurs actes qui allaient à l’encontre de la décision officielle du parti.

La vie industrielle de la capitale, vers sept heures du soir, avait complètement cessé. L’une après l’autre, les usines se soulevaient, formaient les rangs, des détachements de gardes rouges s’armaient." Dans une masse de milliers d’ouvriers - raconte Metelev, militant de Vyborg - allaient et venaient, fusant claquer les culasses de leurs fusils, des centaines de jeunes gardes. Les uns introduisaient des chargeurs dans leurs armes, d’autres sanglaient des courroies, d’autres encore attachaient à leurs ceinturons musettes et cartouchières, ou bien mettaient baïonnette au canon, et les ouvriers qui n’avaient pas d’armes aidaient les gardes à s’équiper... " La perspective Sampsonievsky, principale artère du quartier de Vyborg, regorge de monde. Sur la droite et sur la gauche, des colonnes serrées de travailleurs. Au milieu de la chaussée défile le régiment de mitrailleurs, épine dorsale du cortège. En tête de chaque compagnie, les auto-camions avec les " Maxims ". Derrière le régiment des mitrailleurs, les ouvriers ; en arrière-garde, couvrant la manifestation, les unités du régiment moscovite. Au-dessus de chaque détachement, un drapeau : " Tout le pouvoir aux soviets ! " Le cortège de funérailles en mars ou la manifestation du premier mai avaient été probablement plus nombreux. Mais le défilé de juillet est incomparablement plus impétueux, plus menaçant et… d’une composition plus homogène. " Sous les drapeaux rouges marchent des ouvriers et des soldats, écrit un des participants. On n’aperçoit ni cocardes de fonctionnaires, ni les étincelants boutons des étudiants, ni les chapeaux de " dames sympathisantes " - tout cela se voyait quatre mois auparavant, en février - mais, dans le mouvement de ce jour-ci, rien de pareil, aujourd’hui marchent seulement les sombres esclaves du capital. "

Par les rues triaient en diverses directions des autos chargées d’ouvriers et de soldats armés : délégués, agitateurs, éclaireurs, hommes de liaison, effectifs chargés de racoler les ouvriers et les régiments. Tous croisent le fusil. Les camions automobiles, hérissés de baïonnettes, reproduisaient le tableau des journées de février, électrisaient les uns, terrifiaient les autres. Le cadet Nabokov écrit : " Ce sont les mêmes faces démentes, abruties, bestiales, que nous nous rappelons tous depuis les journées de février ", c’est-à-dire depuis les journées de cette même révolution que les libéraux avaient officiellement appelée glorieuse et non sanglante. Vers neuf heures, sept régiments se dirigeaient déjà vers le palais de Tauride. En route s’adjoignirent des colonnes venues des usines et de nouvelles unités militaires. Le mouvement du régiment de mitrailleurs révélait une formidable puissance contagieuse. Les " Journées de Juillet " s’étaient ouvertes.

Çà et là s’improvisèrent des meetings. D’un côté et de l’autre on entendait des coups de feu. D’après l’ouvrier Korotkov, " sur la Liteïny, on sortit d’une cave une mitrailleuse et un officier qui fut abattu sur place " Des rumeurs de toutes sortes devancent la manifestation, elle diffuse autour d’elle l’épouvante dans toutes les directions. Que ne transmettent pas seulement les téléphones des quartiers du centre, apeurés ! On communique que vers huit heures du soir une auto arriva à toute vitesse à la gare de Varsovie recherchant, pour l’arrêter, Kerensky qui partait justement ce jour-là pour le front ; mais il était trop tard, le train était parti et l’arrestation n’eut pas lieu. Cet épisode fut mentionné dans la suite plus d’une fois comme une preuve du complot. Qui précisément se trouvait dans l’automobile et qui avait découvert les mystérieuses intentions de ses occupants ? On ne l’a jamais su. Ce soir-là, des autos chargées d’hommes armés couraient dans toutes les directions, probablement aussi aux alentours de la gare de Varsovie. Des invectives crues à l’adresse de Kerensky retentissaient en de nombreux endroits. Ce fût vraisemblablement, l’origine de la légende, en supposant qu’elle n’ait pas été totalement inventée d’un bout à l’autre.

Les Izvestia dessinaient le schéma suivant des événements du 3 juillet : " A cinq heures de l’après-midi sont sortis en armes : le 1° de mitrailleurs, un contingent du régiment moscovite, un contingent de grenadiers, un contingent aussi du régiment Pavlovsky. A eux se sont jointes des masses d’ouvriers... Vers huit heures du soir ont commencé à s’assembler, autour du palais Kczesinska, différentes unités de régiments, armées de pied en cap, avec des drapeaux rouges et des pancartes exigeant la transmission du pouvoir aux soviets. Du haut du balcon, des discours sont prononcés... A dix heures et demie, sur la place qui est devant le palais de Tauride, a lieu un meeting... Les unités ont élu une députation au conseil exécutif central panrusse, laquelle a formulé en leur nom les revendications suivantes : A bas les dix ministres bourgeois ! Tout le pouvoir au soviet ! Arrêter l’offensive ! confiscation des imprimeries des journaux bourgeois ! La nationalisation de la terre ! contrôle sur la production ! " Si l’on met de côté quelques retouches d’intérêt secondaire : " des unités de régiments " au lieu de : " des régiments ", " des masses d’ouvriers " au lieu de " des usines entières ", on peut dire que l’organe officieux de Tseretelli-Dan, dans l’ensemble, n’altère point ce qui se passa et, en particulier, signale exactement les deux foyers de la manifestation : l’hôtel privé de Kczesinska et le palais de Tauride. Moralement et matériellement, le mouvement tournait autour de ces deux centres antagonistes : à la Kczesinska on vient chercher des indications, une direction, la parole inspiratrice ; au palais de Tauride on vient formuler des revendications et même faire menace de la force que l’on représente.

A trois heures de l’après-midi, devant la conférence générale des bolcheviks de la capitale, réunie ce jour-là dans l’hôtel de Kczesinska, deux délégués des mitrailleurs étaient venus communiquer la décision prise par leur régiment de manifester. Personne ne s’attendait à cela, personne ne voulait de cela. Tomsky déclara : " Les régiments qui se sont mis en mouvement n’ont pas agi en bonne camaraderie, n’ayant pas invité le comité de notre parti à discuter la question. Le comité central propose à la conférence : 1° de publier un manifeste pour contenir les masses ; 2° d’élaborer une adresse au comité exécutif, lui proposant de prendre le pouvoir en main. On ne peut parler en ce moment d’une manifestation sans désirer une nouvelle révolution." Tomsky, vieil ouvrier bolchevik, ayant marqué sa fidélité au parti par des années de bagne, connu dans la suite comme dirigeant des syndicats, était, par caractère, généralement plus enclin à empêcher les manifestations qu’à les provoquer. Mais, cette fois-ci, il développait seulement la pensée de Lenine : on ne saurait parler pour l’instant d’une manifestation si l’on a le désir d’une nouvelle révolution. Car, enfin, même la tentative de manifestation pacifique du 10 juin avait été réputée par les conciliateurs comme un complot !

L’écrasante majorité de la conférence était solidaire de Tomsky. Il faut à tout prix différer le dénouement. L’offensive sur le front tient en haleine tout le pays. L’échec est aussi prévu que l’intention du gouvernement de rejeter la responsabilité de la défaite sur les bolcheviks. Il faut donner aux conciliateurs le temps de se compromettre définitivement. Volodarsky répondit aux mitrailleurs, au nom de la conférence, en ce sens que le régiment devait se soumettre à la décision du parti. Les mitrailleurs sortirent en protestant. A quatre heures, le comité central confirme la décision de la conférence. Ses membres se dispersent dans les rayons et les usines pour empêcher la manifestation des masses. Un manifeste dans le même sens est expédié à la Pravda pour qu’elle l’imprime en première page le lendemain matin. Staline est chargé d’informer de la décision du parti l’assemblée unifiée des comités exécutifs. Les intentions des bolcheviks ne laissent ainsi place à aucun doute. Le comité exécutif adressa aux ouvriers et aux soldats un manifeste : " Des inconnus... vous appellent à descendre en armes dans la rue ", certifiant par là que l’appel ne provenait d’aucun des partis soviétiques. Mais les comités centraux, de partis et de soviets, proposaient, tandis que les masses disposaient.

Vers huit heures du soir, le régiment de mitrailleurs et, à sa suite, le régiment moscovite s’approchèrent du palais de Kczesinska. Des bolcheviks populaires, Nevsky, Lachevitch, Podvoïsky, essayèrent du haut du balcon, de déterminer les régiments à rentrer chez eux. On leur répondait d’en dessous : " A bas ! " Du balcon des bolcheviks l’on n’avait pas encore entendu de tels cris venant des soldats, et c’était un symptôme inquiétant. A l’arrière des régiments apparurent devant les usines : " Tout le Pouvoir aux soviets ! " " A bas les dix ministres capitalistes ! " C’était les drapeaux du 18 juin. Mais maintenant, ils étaient encadrés de baïonnettes. La manifestation était devenue un fait imposant. Que faire ? Pouvait-on concevoir que les bolcheviks resteraient à l’écart ? Les membres du comité de Petrograd, avec les délégués de la conférence et les représentants des régiments et des usines, décident ceci : réviser la question, mettre fin à des tiraillements stériles, diriger le mouvement qui s’est déclenché en ce sens que la crise gouvernementale serait résolue dans l’intérêt du peuple ; dans ce but, inviter les soldats et les ouvriers à marcher pacifiquement vers le palais de Tauride, à élire des délégués et, par leur intermédiaire, à formuler leurs revendications devant le comité exécutif. Les membres du comité central qui sont présents sanctionnent la modification de tactique.

La nouvelle décision, annoncée du haut du balcon, était accueillie par des acclamations et par le chant de la Marseillaise. Le mouvement est légalisé par le parti : les mitrailleurs peuvent pousser un soupir de soulagement. Une partie du régiment entre aussitôt dans la forteresse Pierre-et-Paul pour agir sur sa garnison et en cas de besoin, protéger contre un mauvais coup le palais Kczesinska qui est séparé de la forteresse par l’étroit canal de Kronwerk.

Les détachements qui étaient en tête de la manifestation s’engagèrent sur la Nevsky, artère de la bourgeoisie, de la bureaucratie et du corps des officiers, comme en pays étranger. Des trottoirs, des fenêtres, des balcons, des milliers de regards malveillants les guettent avec circonspection. Tel régiment déferle sur une usine, telle usine sur un régiment. Sans cesse surviennent de nouvelles masses. Tous les drapeaux, or sur fond rouge, clament le même appel : " Tout le pouvoir aux soviets ! " Le défilé possède la Nevsky et, en courant irrésistible, se déverse vers le palais de Tauride. Les pancartes : " A bas la guerre ! " provoquent la plus vive hostilité chez les officiers, parmi lesquels il y a bon nombre d’invalides. Gesticulant, s’époumonant, l’étudiant, l’étudiante, le fonctionnaire essaient de persuader aux soldats que les agents de l’Allemagne, qui se tiennent derrière leur dos, veulent donner accès dans Petrograd aux troupes de Guillaume pour étouffer la liberté. Les orateurs jugent leurs propres arguments irrésistibles. " Ils sont trompés par des espions ! " disent les fonctionnaires au sujet des ouvriers qui ripostent d’un ton bourru. " Entraînés par des fanatiques ! " reprennent de plus indulgents. " Des ignorants ! ", et sur ce point, les uns et les autres sont d’accord.

Mais les ouvriers ont leur manière de mesurer les choses, ce n’est pas chez des espions allemands qu’ils ont appris les idées qui les poussent aujourd’hui dans la rue. Les manifestants écartent sans urbanité les sermonneurs importuns et vont de l’avant. Cela exaspère les patriotes de la Nevsky. Des groupes de choc, commandés en majorité par des invalides et des chevaliers de Saint-Georges, se jettent sur certains détachements de manifestants pour leur arracher leurs drapeaux. Des bagarres ont lieu çà et là. L’atmosphère s’échauffe. Des coups de feu partent de côté et d’autre. D’une fenêtre ? Du palais Anitchkine ? La chaussée répond par une salve en l’air, sans destination. Pendant un certain temps, toute la rue est dans l’affolement. Vers minuit, raconte un ouvrier de l’usine Voulkan, au moment où passait par la Nevsky le régiment de grenadiers, dans les alentours de la bibliothèque publique, une fusillade partit on ne sait d’où, qui dura quelques minutes. La panique éclata. Les ouvriers s’éparpillèrent dans les rues adjacentes. Les soldats, sous le feu, se couchèrent : ce n’est point en vain qu’un bon nombre d’entre eux avaient passé par l’école de la guerre. Cette Nevsky de minuit, où des grenadiers de la Garde étaient allongés ventre à terre sur la chaussée, sous la fusillade, donnait un spectacle fantastique. Ni Pouchkine ni Gogol, qui ont célébré la Nevsky, ne se l’étaient représentée ainsi ! Pourtant, cette fantasmagorie était une réalité : sur la chaussée, il resta des morts et des blessés,

Le palais de Tauride vivait ce jour-là de sa vie particulière. Les cadets ayant donné leur démission du gouvernement, les deux comités exécutifs, celui des ouvriers-soldats et celui des paysans, discutaient en commun le rapport de Tseretelli sur la question de savoir comment nettoyer la pelisse de la coalition sans en mouiller le poil. Le secret de cette opération eût été probablement découvert enfin s’il n’y avait eu empêchement du côté des turbulents faubourgs. Les communications téléphoniques, annonçant la mise en marche du régiment de mitrailleurs, qui se prépare, font grimacer de colère et de contrariété les dirigeants. Se peut-il que les soldats et les ouvriers ne soient pas capables d’attendre que les journaux leur apportent une décision salutaire ? La majorité regarde de travers les bolcheviks. Mais la manifestation était, cette fois, également imprévue pour ces derniers. Kamenev et autres représentants du parti, qui sont là, consentent même à se rendre, après la séance du jour, dans les usines et les casernes pour contenir les masses. Plus tard, ce geste fut inter"été par les conciliateurs comme un stratagème. Les comités exécutifs adoptent d’urgence un manifeste déclarant comme d’ordinaire que toutes manifestations trahissent la révolution. Mais, pourtant, comment se tirer de la crise du pouvoir ? L’issue est trouvée : maintenir le cabinet tronqué tel qu’il est, ajournant l’examen de la question dans l’ensemble jusqu’à la convocation des membres provinciaux du comité exécutif. Atermoyer, gagner du temps, pour sortir d’hésitation, n’est-ce pas la plus sage de toutes les politiques ?

C’est seulement dans la lutte contre les masses que les conciliateurs jugeaient inadmissible de perdre du temps. L’appareil officiel fut immédiatement mis en branle-bas contre l’insurrection - car c’est ainsi que la manifestation fut dénommée dès le début. Les leaders cherchaient partout une force armée pour la protection du gouvernement et du comité exécutif. Sous les signatures de Tchkheidze et d’autres membres du présidium furent expédiées, à diverses institutions militaires, des mises en demeure d’envoyer au palais de Tauride des autos blindées, des canons de trois pouces, des munitions. En même temps, presque tous les régiments reçurent l’ordre d’envoyer des détachements armés pour la défense du palais. Mais on ne s’en tint pas là. Le bureau se hâta, le jour même, de télégraphier au front, à la V° armée, la plus proche de la capitale, l’injonction " d’envoyer à Petrograd une division de cavalerie, une brigade d’infanterie et des autos blindées ". Le menchevik Voïtinsky, qui avait été chargé de pourvoir à la sécurité du comité exécutif, déclarait rondement, plus tard, dans un exposé rétrospectif : " Toute la journée du 3 juillet fut employée à rassembler des troupes pour fortifier le palais de Tauride... Notre tâche était de réunir au moins quelques compagnies... Pendant un moment les forces nous manquèrent complètement. A l’entrée du palais de Tauride, il y avait un poste de six hommes qui n’étaient pas en état de contenir la foule... " Puis il reprend : " Le premier jour de la manifestation, nous n’avions à notre disposition que cent hommes, nous n’avions pas d’autres forces, Nous expédiâmes des commissaires à tous les régiments, les priant de nous donner des soldats pour monter la garde... Mais chaque régiment tournait les yeux du côté d’un autre pour voir comment il se conduirait. Il fallait à tout prix en finir avec ce scandale, et nous appelâmes des troupes du front. " Il serait difficile, même intentionnellement, d’inventer une plus méchante satire contre les conciliateurs. Des centaines de milliers de manifestants exigent que le pouvoir passe aux soviets. Tchkheidze, placé à la tête des soviets et, par suite, candidat au rôle de premier ministre, cherche une force armée contre les manifestants. Le mouvement grandiose pour le pouvoir de la démocratie est déclaré par ses leaders une attaque de bandes armées contre la démocratie.

Dans le même palais de Tauride s’était assemblée, après une longue intersession, la section ouvrière du soviet qui, pendant les deux derniers mois, par des élections partielles dans les usines, avait tellement pu renouveler son effectif que le comité exécutif, non sans raison, craignait d’y voir la prédominance des bolcheviks. Artificiellement retardée, la réunion de la section, fixée enfin par les conciliateurs eux-mêmes quelques jours auparavant, coïncida par hasard avec la manifestation armée : les journaux virent encore là la main des bolcheviks. Zinoviev développa d’une façon convaincante dans son rapport à la section cette idée que les conciliateurs, alliés de la bourgeoisie, ne voulaient et ne pouvaient lutter avec la contre-révolution, car, sous ce nom, ils comprenaient diverses manifestations de la brutalité des Cent-Noirs, mais non pas le resserrement politique des classes possédantes visant à écraser les soviets comme centre de résistance des travailleurs.

Le rapport tombait à point. Les mencheviks, se sentant pour la première fois, sur le terrain soviétique, en minorité, proposaient de ne prendre aucune décision, mais de se répartir dans les quartiers pour maintenir l’ordre. Pourtant, il est trop tard ! L’annonce de l’arrivée devant le palais de Tauride d’ouvriers armés et de mitrailleurs cause la plus grande surexcitation dans la salle. A la tribune se lève Kamenev. " Nous n’avons pas appelé à une manifestation, dit-il, mais les masses populaires sont elles-mêmes descendues dans la rue... Et du moment que les masses sont sorties, notre place est au milieu d’elles... Notre tâche, maintenant, est de donner au mouvement un caractère organisé. " Kamenev termine en proposant d’élire une commission de vingt-cinq personnes pour diriger le mouvement. Trotsky soutint cette proposition. Tchkheidze redoute la commission bolcheviste et insiste vainement pour que la question soit transmise au comité exécutif. Les débats prennent un caractère tumultueux. S’étant définitivement convaincus de ne constituer ensemble que tout au plus le tiers de l’assemblée les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires quittent la salle.

Cela devient, en général, la tactique favorite des démocrates : ils commencent à boycotter les soviets à partir du moment où ils y perdent leur majorité. La résolution appelant le comité exécutif central à prendre en main le pouvoir est adoptée par deux cent soixante-seize voix, en l’absence de l’opposition. Sur l’instant, l’on procède à l’élection de quinze membres de la commission : dix places sont laissées à la minorité ; elles resteront inoccupées. Le fait de l’élection de la commission bolcheviste signifiait pour les amis et les ennemis que la section ouvrière du soviet de Petrograd était désormais devenue la base du bolchevisme. Un grand pas en avant ! En avril, l’influence des bolcheviks s’étendait à peu prés sur un tiers des ouvriers de Petrograd ; au soviet, ils occupaient en ces jours-là un secteur tout à fait insignifiant. Maintenant, au début de juillet, les bolcheviks donnaient à la section ouvrière environ les deux tiers des délégués : cela signifie que, dans les masses, leur influence était devenue décisive.

Dans les rues qui joignent le palais de Tauride, avec des drapeaux, des chants, de la musique, convergent des colonnes d’ouvriers, d’ouvrières, de soldats. Et survient l’artillerie légère dont le commandant suscite l’enthousiasme en annonçant que toutes les batteries de leur division font cause commune avec les ouvriers. La grand-rue et le square devant le palais de Tauride sont remplis de monde. Tous essaient de se serrer autour de la tribune, devant l’entrée principale du palais. Aux manifestants se présente Tchkheidze, de l’air morose d’un homme que l’on vient de distraire inutilement de ses occupations. Le populaire président du soviet est accueilli par un silence malveillant. La voix fatiguée et enrouée de Tchkheidze répète des lieux communs, de vieilles rengaines. Voïtinsky, qui vient à son aide, n’est pas mieux reçu. " Par contre Trotsky - d’après Milioukov - ayant déclaré que le moment était venu pour que le pouvoir passât aux soviets, fut accueilli par de bruyants applaudissements... " Cette phrase est, à dessein, équivoque. Aucun des bolcheviks n’avait dit que le " moment était venu ". Un serrurier de la petite usine Duflon, du quartier dit de Petrograd, a raconté ce qui s’était passé au meeting sous les murs du palais de Tauride : " Je me rappelle le discours de Trotsky qui disait que le temps n’était pas encore venu de prendre le pouvoir. " Le serrurier reproduit le sens du discours plus exactement que le professeur d’histoire. Des lèvres des orateurs bolcheviks, les manifestants apprenaient la victoire tout récemment obtenue dans la section ouvrière, et ce fait leur donnait une satisfaction presque palpable, comme une introduction dans l’époque du pouvoir soviétique.

La séance commune des comités exécutifs se rouvrit peu avant minuit : pendant ce temps, les grenadiers se mettaient à plat ventre sur la Nevsky. Sur la proposition de Dan, il est décidé que ne peuvent rester à l’assemblée que ceux qui s’engagent d’avance à défendre et à faire exécuter les décisions adoptées. Nouvelle façon de parler ! Ce parlement d’ouvriers et de soldats, comme les mencheviks désignaient le soviet, ils essayaient de le transformer en un organe administratif de la majorité conciliatrice. Quand ils resteront en minorité - il n’y a plus que deux mois à attendre - les conciliateurs défendront passionnément la démocratie soviétique. Mais aujourd’hui, comme, en général, dans tous les moments décisifs de la vie sociale, la démocratie est mise en disponibilité. Un certain nombre de délégués interdistricts quittèrent la séance en protestant ; les bolcheviks étaient tous absents : ils discutaient au palais Kczesinska de la conduite à tenir le lendemain. La séance se poursuivant, les délégués interdistricts se présentent dans la salle pour déclarer que personne ne peut leur retirer un mandat qu’ils tiennent des électeurs. La majorité garde le silence et la motion de Dan est oubliée sans qu’on s’en aperçoive. La séance traîne en longueur comme une agonie. D’une voix défaillante, les conciliateurs cherchent à se prouver les uns aux autres qu’ils ont raison. Tseretelli, en qualité de ministre des Postes et Télégraphes, se plaint du petit personnel : " Je viens seulement d’apprendre la grève des postes et télégraphes... En ce qui concerne les revendications politiques, leur mot d’ordre est le même : tout le pouvoir aux soviets ! "...

Les délégués des manifestants qui cernaient le palais de Tauride de tous côtés exigèrent leur admission à la séance. On les laissa entrer avec inquiétude et hostilité. Or, les délégués croyaient sincèrement que les conciliateurs ne pourraient, cette fois, se dispenser d’aller à leur rencontre. Car, ce jour-là, les journaux des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires, surexcités par la démission des cadets, dénoncent eux-mêmes les intrigues et le sabotage de leurs alliés bourgeois. En outre, la section ouvrière s’était prononcée pour le pouvoir des soviets. Qu’attendre encore ? Mais d’ardents appels, dans lesquels l’indignation garde encore un souffle d’espoir, tombent, impuissants et inopportuns, dans le marasme du parlement conciliateur.

Les leaders ne sont préoccupés que d’une seule chose : comment se défaire le plus vite possible des intrus ? On invite ces derniers à monter aux galeries : les rejeter dans la rue, vers les manifestants, serait d’une trop grande imprudence. Du balcon, les mitrailleurs entendirent avec stupéfaction les débats qui se développèrent, dont le seul but était de gagner du temps : les conciliateurs attendaient des régiments sûrs. " Dans les rues, il y a un peuple révolutionnaire - déclara Dan - mais ce peuple se livre à une action contre-révolutionnaire... " Dan est soutenu par Abramovitch, un des leaders du Bund juif, pédant conservateur, dont tous les instincts sont offensés par la révolution. " Nous sommes témoins d’un complot ", affirme-t-il, contre toute évidence ; et il invite les bolcheviks à déclarer franchement que " c’est leur œuvre ". Tseretelli approfondit le problème : " Descendre dans la rue avec cette revendication : tout le pouvoir aux soviets, est-ce là soutenir les soviets ? Si les soviets le désiraient, le pouvoir pourrait leur être transmis, il n’y a d’obstacles d’aucun côté à la volonté des soviets... De telles manifestations vont non dans le sens de la révolution, mais dans le sens de la contre-révolution. " Les délégués ouvriers n’arrivaient pas à comprendre ce raisonnement. Il leur semblait que les grands leaders battaient la campagne. En fin de compte, l’assemblée, encore une fois, confirme, à la presque-unanimité, contre onze voix, que la manifestation armée est un coup porté dans le dos de l’armée révolutionnaire, etc. La séance est levée à cinq heures du matin.

Les masses, peu à peu, se résorbaient dans leurs quartiers. Les autos armées coururent toute la nuit, maintenant la liaison entre les régiments, les usines, les centres de rayons. De même qu’à la fin de février, les masses faisaient, la nuit, le bilan de la bataille livrée dans la journée. Mais à présent elles faisaient cela avec la participation d’un système complexe d’organisations : celles des usines, du parti, des troupes, qui conféraient en permanence. Dans les rayons l’on jugeait chose admise que le mouvement ne pouvait s’arrêter à mi-chemin. Le comité exécutif avait ajourné sa décision sur le pouvoir. Les masses interprétèrent cela comme des tergiversations. La déduction était claire ; il fallait encore faire pression. La séance de nuit des bolcheviks et des délégués interdistricts, qui eut lieu au palais de Tauride parallèlement avec la séance des comités exécutifs, résumait aussi les résultats de la journée et essayait de prévoir ce qu’apporterait le lendemain. Les rapports des districts témoignaient Que la manifestation du jour avait seulement ébranlé les masses, en plaçant devant elles pour la première fois dans toute son acuité la question du pouvoir. Demain, les usines et les régiments exigeront une réponse, et aucune force ne les contiendra dans les faubourgs. Les débats portèrent non sur la question de savoir si l’on en appellerait ou non à la prise du pouvoir, comme l’affirmèrent plus tard les adversaires, mais si l’on essaierait de liquider la manifestation ou bien si l’on en prendrait la tête le lendemain matin.

Tard dans la nuit, vers les quatre heures, devant le palais de Tauride se groupa l’usine Poutilov, une masse de trente mille individus, parmi lesquels étaient nombreux les femmes et les enfants. Le cortège s’était mis en marche vers onze heures du soir, et, en route, s’étaient jointes à lui d’autres usines. Aux portes de Narva, si avancée que fût l’heure, il y avait tellement de monde que personne ne semblait rester dans le quartier. Des femmes criaient : " Tous doivent y aller... Nous garderons les logements... " Après un tocsin du clocher de l’église du Sauveur (Spass), des coups de feu déferlèrent, comme partant d’une mitrailleuse. D’en bas, une salve fut dirigée sur le clocher. " Devant le Gostiny Dvor (Galerie des Marchands), une bande de junkers et d’étudiants tomba sur les manifestants et leur arracha une pancarte. Les ouvriers résistaient, il y eut une bousculade, quelqu’un tira, l’auteur de ces lignes fut contusionné à la tète et brutalement piétiné aux flancs et à la poitrine. " C’est ce que raconte l’ouvrier Efimov. Ayant traversé toute la ville, déjà muette, les ouvriers de Poutilov arrivèrent enfin au palais de Tauride. Grâce à l’instante intervention de Riazanov, qui était, à ce moment-là, étroitement lié avec les syndicats, une délégation d’usine fut admise aux comités exécutifs. La masse ouvrière, famélique et exténuée, s’était étendue dans la rue et dans le jardin, le plus grand nombre des manifestants s’étaient allongés sur place dans l’espoir d’une réponse. L’usine Poutilov, couchée par terre à trois heures du matin autour du palais de Tauride, dans lequel les leaders démocrates attendent l’arrivée de troupes du front - voilà un des tableaux les plus émouvants de la révolution sur le point de démarcation entre février et octobre. Douze ans auparavant, un bon nombre de ces mêmes ouvriers avaient participé à la procession de janvier, dirigée vers le palais d’Hiver, avec des icônes et des bannières d’église. Des siècles s’étaient écoulés après ce dimanche. De nouveaux siècles passeront dans les quatre mois qui vont suivre.

Sur la conférence des leaders et organisateurs bolcheviks qui discutent du lendemain pèse lourdement l’ombre de l’usine Poutilov couchée au dehors. Demain, les travailleurs de Poutilov n’iront pas au travail : et en effet quel travail serait possible après cette veillée ? Zinoviev, pendant ce temps, est appelé au téléphone ; de Cronstadt, c’est Raskolnikov qui sonne pour dire que demain, à la première heure, la garnison de la forteresse marchera sur Petrograd ; personne et rien ne peuvent la retenir. Le jeune enseigne de vaisseau restait accroché au bout du fil téléphonique : se peut-il que le comité central lui ordonne de se détacher des matelots et de se perdre à leurs yeux ? A cette image de l’usine Poutilov qui se tient là en troupeau s’en joint une autre, non moins imposante, celle de l’île des matelots qui, en ces heures nocturnes d’insomnie, se prépare à soutenir les ouvriers et les soldats de Petrograd. Non, la situation est trop claire. Il n’y a plus de place pour des hésitations. Trotsky demande pour la dernière fois : peut-être essaierait-on tout de même d’obtenir de cette manifestation qu’elle ne soit pas armée ? Non, et il ne peut être question de cela. Une escouade de junkers suffira à chasser des dizaines de milliers d’hommes désarmés, comme un troupeau de moutons. Les soldats et les ouvriers aussi vont considérer avec indignation une pareille invite comme un piège. La réponse est catégorique et convaincante. Tous à l’unanimité décident d’appeler le lendemain les masses à continuer la manifestation au nom du parti. Zinoviev délivre de son anxiété Raskolnikov, qui est accroché au téléphone. Sur place on rédige une adresse aux ouvriers et aux soldats : dans la rue !

L’appel du comité central pour arrêter la manifestation est échoppé ; mais il est déjà trop tard pour le remplacer par un nouveau texte. La page blanche de la Pravda deviendra demain une preuve accablante contre les bolcheviks : évidemment, effrayés au dernier moment, ils ont retiré leur appel à l’insurrection ; ou bien peut-être, au contraire, auraient-ils renoncé à leur premier appel pour une manifestation pacifique afin de pousser l’affaire jusqu’à l’insurrection ? Pourtant, l’authentique résolution des bolcheviks parut en tract. Elle invitait les ouvriers et les soldats " à faire connaître leur volonté, par une manifestation pacifique et organisée, aux comités exécutifs actuellement en séance ". Non, ce n’est pas un appel à l’insurrection !

Les " Journées de Juillet " : le point culminant et l’écrasement

La direction immédiate du mouvement passe définitivement, à partir de cet instant, aux mains du Comité petersbourgeois du parti, dont le principal agitateur était Volodarsky. La mobilisation de la garnison est confiée à l’organisation militaire. Elle avait à sa tête deux vieux bolcheviks auxquels elle doit beaucoup pour son développement ultérieur. Podvoïsky - brillante et originale figure dans les rangs du bolchevisme, avec des traits de révolutionnaire russe de l’ancien type, sorti du séminaire, homme de grande envergure, quoique d’une énergie indisciplinée, doué d’une imagination créatrice qui, à vrai dire, se perdait facilement en fantaisie. " Ça, c’est du Podvoïsky ", disait par la suite Lenine avec une bonhomie ironique et circonspecte. Mais les côtés faibles de cette nature bouillonnante devaient ressortir surtout après la conquête du pouvoir, lorsque l’abondance des possibilités et des moyens donna trop d’impulsions à la prodigue énergie de Podvoïsky et à sa passion pour les entreprises décoratives. Dans les conditions de la lutte révolutionnaire pour la conquête du pouvoir, sa résolution optimiste, son abnégation, son infatigabilité faisaient de lui un irremplaçable dirigeant de la masse réveillée des soldats.

Nevsky, en son passé privat-docent, d’une constitution plus prosaïque que Podvoïsky, mais non moins que lui dévoué au parti, pas du tout organisateur et, seulement par un malheureux hasard, tombé un an après, pour peu de temps, au poste de ministre soviétique des Voies et Communications, attirait à lui des soldats par sa simplicité, sa sociabilité et de délicates intentions. Autour de ces dirigeants se rassembla un groupe d’assistants très proches, soldats et jeunes officiers, parmi lesquels plusieurs devaient bientôt jouer un rôle non sans importance. Dans la nuit du 3 au 4 juillet, l’organisation militaire passe brusquement au premier plan. Auprès de Podvoïsky, qui, sans peine, a pris les fonctions du commandement, se crée un Etat-major improvisé. A tous les effectifs de la garnison sont envoyés de brefs appels et des instructions. Pour protéger les manifestants contre les attaques, il est ordonné de disposer, près des ponts qui mènent des faubourgs au centre et aux principaux carrefours des grandes artères, des autos blindées. Les mitrailleurs, dès la nuit, avaient déjà placé leur corps de garde devant la forteresse Pierre-et-Paul. Par téléphone et par des estafettes, on informe de la manifestation du lendemain les garnisons d’Oranienbaum, de Peterhof, de Krasnoie-Selo et d’autres points proches de la capitale. La direction politique générale reste, bien entendu, dans les mains du comité central.

Les mitrailleurs ne rentrèrent dans leurs baraquements que le matin, fatigués et grelottants, bien qu’on fût en juillet. Par suite de la pluie de la nuit, les ouvriers de Poutilov étaient trempés jusqu’aux os. Les manifestants ne se rassemblent que vers onze heures du matin. La troupe sort encore plus tard. Le 1° régiment de mitrailleurs est encore aujourd’hui tout entier dans la rue. Mais il ne joue plus comme la veille le rôle d’instigateur. La première place a été prise par les usines. Dans le mouvement se sont aussi engagées des entreprises qui, la veille, restaient à l’écart. Là où les dirigeants hésitent ou font de l’opposition, la jeunesse ouvrière contraint le membre du comité d’usine qui est de service à donner le coup de sirène pour l’arrêt du travail. A l’usine de la Baltique, où prédominaient les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, sur cinq mille ouvriers, environ quatre mille se mirent en marche. A la fabrique de chaussures Skorokhod, qui avait été longtemps considérée comme la citadelle des socialistes-révolutionnaires, l’état d’opinion s’était si brusquement modifié qu’un ancien député de la fabrique, un socialiste-révolutionnaire, dut renoncer pendant quelques jours à se montrer.

Toutes les usines étaient en grève, des meetings se tenaient. On élisait des dirigeants pour la manifestation et des délégués qui présenteraient des revendications au comité exécutif. De nouveau des centaines de milliers d’hommes s’alignèrent, convergeant vers le palais de Tauride, et de nouveau des dizaines de milliers se détournèrent en route vers l’hôtel particulier de Kczesinska. Le mouvement de ce jour est plus imposant et mieux organisé que celui de la veille : on aperçoit la main du parti qui le guide. Mais l’atmosphère est aujourd’hui plus échauffée : les soldats et les ouvriers cherchent à obtenir un dénouement de la crise. Le gouvernement est dans les transes, vu que, le deuxième jour de la manifestation, son impuissance est encore plus évidente que la veille. Le comité exécutif attend des troupes sûres et reçoit de partout des rapports annonçant que des contingents hostiles marchent sur la capitale. De Cronstadt, de Novy-Peterhof, de Krasnoïe-Selo, du fort de Krasnaïa Gorka, de toute la périphérie environnante, par mer et par terre, s’avancent des matelots et des soldats, musique en tête, armés, et, bien pis, avec des pancartes bolchevistes. Certains régiments, tout à fait comme pendant les journées de février, mènent avec eux leurs officiers en faisant semblant de manifester sous leur commandement.

" Le conseil des ministres n’avait pas encore pris fin - raconte Milioukov - quand on fit savoir de l’Etat-major que, sur la Nevsky, avait eu lieu une fusillade. Il fut décidé de transférer la séance à l’Etat-major. Là se trouvèrent le prince Lvov, Tseretelli, le ministre de la Justice Pereverzev, deux secrétaires d’Etat au ministère de la Guerre. Il y eut un moment où la situation du gouvernement parut désespérée. Les régiments Preobrajensky, Semenovsky, Ismailovsky qui ne s’étaient pas joints aux bolcheviks, déclarèrent au gouvernement qu’ils gardaient aussi " la neutralité ". Sur la place du Palais, pour défendre l’Etat-major, il n’y avait que des invalides et quelques centaines de cosaques. " Le général Polovtsev, le matin du 4 juillet, fit afficher un avertissement, annonçant que Petrograd serait débarrassé des bandes armées : les habitants étaient sévèrement prévenus d’avoir à fermer les portes cochères et de ne pas sortir, sauf dans le cas d’extrême besoin.

Cette ordonnance menaçante s’avéra comme un coup de feu tiré à blanc. Le commandant du corps d’armée ne réussit à jeter sur les manifestants que de petits détachements de cosaques et de junkers. Pendant la journée, ils provoquèrent des fusillades ineptes et des escarmouches sanglantes. Un cornette du 1° régiment du Don, qui gardait le Palais d’Hiver, fit ce rapport à la commission d’instruction : " L’ordre avait été donné de désarmer les petits groupes de gens qui passaient devant nous, quelle que fût leur composition, de même que les automobiles armées. Exécutant cet ordre, nous sortions de temps à autre, au pas de course, du palais, en ordre de bataille, et nous nous occupions du désarmement... Le récit ingénu du cornette de cosaques dessine sans erreurs et les rapports de forces et le tableau de la lutte. Les troupes " mutinées " sortent des casernes par compagnies et par bataillons, tiennent les rues et les places. Les troupes du gouvernement agissent par guet-apens, par incursions, par petits détachements, c’est-à-dire précisément de la façon qui est d’usage chez des francs-tireurs. Le changement des rôles s’explique par ce fait que presque toute la force armée du gouvernement lui est hostile, ou, dans le meilleur cas, reste neutre. Le gouvernement vit sur la confiance du comité exécutif, lequel se maintient lui-même avec cet espoir des masses qu’il réfléchira enfin et prendra le pouvoir.

La manifestation prit sa plus grande ampleur quand parurent sur le terrain de Petrograd les matelots de Cronstadt. Déjà, la veille, dans la garnison de la forteresse maritime, des délégués des mitrailleurs avaient agi. Sur la place de l’Ancre, d’une façon inattendue pour les organisations locales, un meeting s’était assemblé, sur l’initiative d’anarchistes arrivés de Petrograd. Les orateurs appelaient au secours de Petrograd. Rochal, étudiant en médecine, un des jeunes héros de Cronstadt et favori de la place de l’Ancre, essaya de prononcer un discours apaisant. Des milliers de voix lui coupèrent la parole. Rochal, habitué à être reçu autrement, dut quitter la tribune. Ce n’est que dans la nuit que l’on sut que les bolcheviks, à Petrograd, appelaient à une descente dans la rue. Cela décidait de la question. Les socialistes-révolutionnaires de gauche - il n’y en avait et il ne pouvait y en avoir, à Cronstadt, de droite ! - déclarèrent qu’eux aussi avaient l’intention de participer à la manifestation. Ces hommes appartenaient au même Parti que Kerensky qui, pendant ce même temps, groupait des troupes sur le front pour l’écrasement des manifestants.

L’état d’esprit à la séance de nuit des organisateurs de Cronstadt fut tel que même le timide commissaire du gouvernement provisoire Partchevsky vota pour la marche sur Petrograd. Un plan est établi, on mobilise une flottille, pour les besoins d’une descente d’ordre politique ; l’arsenal délivre plus d’une tonne de munitions. Sur des remorqueurs et des vapeurs pour passagers, environ dix mille matelots, soldats et ouvriers armés entrèrent dans l’estuaire de la Neva à midi. Descendus sur les deux berges du fleuve, ils s’unissent en un seul cortège, le fusil à la bretelle, musique en tête. Derrière les détachements de matelots et de soldats, des colonnes d’ouvriers des rayons de Petrograd et de Vassili-Ostrov, mêlées à des compagnies de combat de la Garde rouge. Sur les flancs, des autos blindées ; au-dessus des tètes, d’innombrables drapeaux et pancartes.

Le palais de Kczesinska est à deux pas. Tout petit, malingre, noir comme goudron, Sverdlov, un des principaux organisateurs du parti, introduit, à la conférence d’avril, au comité central, se tenait au balcon, et en homme affairé, comme toujours, donnait de là-haut des ordres, d’une puissante voix de basse : " Faire avancer la tête de la manifestation, serrer les rangs, rassembler les retardataires. " Les manifestants furent salués du haut du balcon par Lounatcharsky, toujours prêt à se laisser contaminer par l’ambiance, sachant en imposer par sa tenue et sa voix, éloquent déclamateur, pas très certain, mais souvent irremplaçable. Il fut accueilli d’en bas par une tempête d’applaudissements. Mais les manifestants désiraient avant tout entendre Lenine lui-même - que, justement, ce matin-là, l’on avait fait venir de son asile provisoire en Finlande - et les matelots insistèrent tellement que, malgré son mauvais état de santé, Lenine ne put se dérober. Un flot irrésistible, tout simplement le flot de Cronstadt, enthousiaste, rencontra, d’en bas, l’apparition du chef au balcon.

Impatiemment et, comme toujours, un peu confus, attendant la fin des applaudissements, Lenine commença à parler avant que les voix se fussent apaisées. Son discours que, dans la suite, pendant des semaines, sous toutes les formes, la presse adverse tourna et retourna, consista en quelques simples phrases : salut aux manifestants ; expression de l’assurance que le mot d’ordre " tout le pouvoir aux soviets " finalement serait vainqueur ; appel à la persévérance et à la fermeté. Avec de nouveaux cris, la manifestation se déroule aux sons de la musique. Entre cette ouverture de fête et l’étape la plus proche où du sang fut versé, s’introduit un épisode curieux. Les dirigeants des socialistes-révolutionnaires de Cronstadt, à peine eurent-ils remarqué au Champ-de-Mars, à la tête de la manifestation, l’immense panneau du Comité central des bolcheviks, qui apparut après un arrêt devant la maison de Kczesinska, brûlant d’une jalousie de parti, exigèrent que ce panneau fût supprimé. Les bolcheviks refusèrent. Alors les socialistes-révolutionnaires déclarèrent qu’ils s’en allaient tout à fait. Aucun des matelots ni des soldats ne suivit cependant les leaders. Toute la politique des socialistes-révolutionnaires de gauche consistait en ces hésitations capricieuses, tantôt comiques, tantôt tragiques.

Au coin de la Nevsky et de la Liteïny, l’arrière-garde des manifestants essuya soudainement une fusillade, il y eut quelques victimes. Une fusillade plus violente se produisit au coin de la Liteïny et de la rue Panteleïmonovskaïa. Celui qui guidait les hommes de Cronstadt, Raskolnikov, se rappelle quelle fut la violente impression des manifestants devant " l’inconnu : où était l’ennemi ? D’où, de quel point tirait-on ? " Les matelots se saisirent de leurs fusils, un tir désordonné commença dans toutes les directions, plusieurs personnes furent tuées ou blessées. C’est seulement à grand-peine que l’on réussit à établir un semblant d’ordre. Le cortège continua à avancer aux sons de la musique, mais il ne restait pas trace de son enthousiasme de fête. " Partout l’on croyait apercevoir un ennemi dissimulé. Les fusils n’étaient plus pacifiquement portés sur l’épaule gauche, mais étaient croisés. "

Dans la journée, sur divers points de la ville, il n’y eut pas peu d’escarmouches sanglantes. En partie, l’on ne peut se dispenser d’accuser des malentendus, des imbroglios, des coups de feu partis à tort et à travers, une panique. Ces aléas tragiques entrent dans les faux frais inévitables d’une révolution qui est elle-même un faux frais dans le développement historique. Mais aussi l’élément de provocation meurtrière dans les événements de juillet, absolument incontestable, a été dévoilé dans ces journées mêmes et confirmé par la suite. " Lorsque les soldats manifestants - raconte Podvoïsky - se mirent à passer par la Nevsky et par les rues adjacentes, peuplées surtout de bourgeois, des symptômes sinistres de collisions se manifestèrent : d’étranges coups de feu qui partaient on ne savait d’où ni de qui... Les colonnes se sentirent d’abord troublées, ensuite les moins fermes et les moins modérées ouvrirent une fusillade désordonnée. "

Dans les Izvestia officielles, le menchevik Kantorovitch décrivait la fusillade dirigée sur une des colonnes ouvrières dans les termes suivants : " Dans la rue Sadovaïa marchait une foule de soixante mille ouvriers venus de nombreuses usines. Au moment où ils passaient devant l’église, les cloches sonnèrent et, comme d’après un signal, du haut des toits commença une fusillade à coups de fusils et de mitrailleuses. Lorsque la foule des ouvriers se fut jetée de l’autre côté de la rue, du haut des toits d’en face partirent aussi des coups de feu. " Sur les greniers et les toits où, en février, s’étaient installés avec des mitrailleuses les pharaons de Protopopov, maintenant agissaient les membres des organisations d’officiers. En tirant sur les manifestants, ils tentaient, non sans succès, de répandre la panique et de provoquer des collisions entre les unités de l’armée. Des perquisitions faites dans les maisons d’où l’on avait tiré amenèrent la découverte des nids de mitrailleuses, parfois aussi des mitrailleurs.

Les principaux fauteurs de l’effusion de sang étaient, cependant, des troupes du gouvernement, impuissantes à maîtriser le mouvement, mais suffisantes pour la provocation. Vers huit heures du soir, comme la manifestation battait son plein, deux sotnias de cosaques, avec de l’artillerie légère, étaient en route pour aller protéger le palais de Tauride. Refusant obstinément, en chemin, de lier conversation avec les manifestants, ce qui déjà était de mauvais augure, les cosaques se saisissaient, là où c’était possible, des autos armées et désarmaient de petits groupes. Les pièces d’artillerie des cosaques, dans les rues occupées par des ouvriers et des soldats, semblaient une intolérable provocation. Tout faisait présager une collision. Prés du pont Liteïny, les cosaques arrivent en présence des masses compactes de l’adversaire qui a eu le temps d’édifier ici, sur le chemin menant au palais de Tauride, quelques barrages. Une minute d’un silence sinistre, déchiré par des coups de feu venus des maisons voisines. " Les cosaques vident des chargeurs entiers, écrit l’ouvrier Metelev ; les ouvriers et les soldats, dispersés derrière leurs abris ou simplement couchés sur les trottoirs, répliquent, sous le feu, du même au même. La fusillade dirigée par les soldats oblige les cosaques à reculer. Ayant fait une percée sur le quai de la Neva, ces derniers ouvrent un feu d’artillerie trois salves qui ont été signalées également par les Izvestia. Mais, atteints par la fusillade, battent en retraite dans la direction du palais de Tauride. Une colonne d’ouvriers qu’ils rencontrent leur porte le coup décisif. Abandonnant leurs canons, leurs chevaux, leurs carabines, les cosaques se cachent dans les vestibules des maisons bourgeoises ou bien se dispersent.

La collision sur la Liteïny, véritable petite bataille, fut le plus gros épisode de guerre des journées de juillet et il s’en trouve des récits dans les souvenirs de nombreux participants de la manifestation. Bourssine, ouvrier de l’usine Erikson, qui avait marché avec des mitrailleurs, raconte que, se trouvant face à face avec eux, " les cosaques ouvrirent immédiatement la fusillade. De nombreux ouvriers restèrent morts sur le terrain. Moi aussi, à cet endroit, je reçus une balle qui me transperça une jambe et pénétra dans l’autre... Je garde comme vivant souvenir des journées de juillet une jambe invalide et une béquille "... Dans la collision sur la Liteïny, sept cosaques furent tués, dix-neuf blessés ou contusionnés. Parmi les manifestants, il y eut six tués, environ vingt blessés. Çà et là, gisaient des cadavres de chevaux.

Nous possédons un intéressant témoignage du camp opposé. Averine, ce cornette qui, dès le matin, se livrait à des attaques brusquées de partisans sur les insurgés réguliers, raconte ceci : " A huit heures du soir, nous reçûmes du général Polovtsev l’ordre d’avancer, au nombre de deux sotnias, avec deux canons à tir rapide, vers le palais de Tauride... Nous atteignîmes le pont Liteïny, sur lequel j’aperçut des ouvriers, des soldats et des matelots armés... Avec mon détachement de tête, je m’approchai d’eux et les priais de rendre les armes. Mais il ne fut pas tenu compte de mon invitation, et toute cette bande se mit à fuir par le pont dans la direction du quartier de Vyborg. Je n’avais pas eu le temps de les poursuivre quand un soldat de petite taille, sans galons, se retourna vers moi et tira, mais il me manqua. Ce coup de feu servit en quelque sorte de signal et, de partout, s’ouvrit sur nous une fusillade désordonnée. Des cris montèrent de la foule : " Les cosaques tirent sur nous ! " En réalité, il en était bien ainsi : les cosaques étaient descendus de leurs montures et s’étaient mis à tirer, il y eut même des tentatives de canonnade, mais les soldats ouvrirent une fusillade en rafale qui obligea les cosaques à reculer et à se disperser dans la ville. "

Rien d’impossible à ce qu’un soldat ait tiré sur les cornettes : un officier de cosaques devait s’attendre plutôt à une balle qu’à des compliments dans la foule de juillet. Mais beaucoup plus vraisemblables sont des témoignages nombreux disant que les premiers coups de feu partirent non de la rue mais de certaines embuscades. Un cosaque du rang, appartenant à la même sotnia que le cornette, déposa avec assurance que les cosaques avaient essuyé des coups de feu partis du Palais de Justice et ensuite d’autres édifices, dans la rue Samoursky et sur la Liteïny. Dans la gazette officieuse du soviet, il était mentionné que les cosaques, avant d’arriver au pont Liteïny, avaient subi un feu de mitrailleuses parti d’une maison en pierres de taille. L’ouvrier Metelev affirme que, lorsque les soldats perquisitionnèrent dans cette maison, on trouva, dans l’appartement d’un général, des munitions de tir, et notamment deux mitrailleuses avec des rubans de cartouches.

Il n’y a rien là d’invraisemblable. Le commandant, par tous les moyens licites et illicites, collectionnait, en temps de guerre, beaucoup d’armes de toute sorte. La tentation d’arroser d’une pluie de plomb la " canaille " était trop grande. Il est vrai que les coups de feu atteignirent des cosaques. Mais, dans la foule des journées de juillet, l’on tenait pour certain que les contre-révolutionnaires tiraient consciemment sur les troupes gouvernementales pour les provoquer à des représailles impitoyables. Le corps des officiers qui, la veille encore, avait une autorité illimitée, ne connaît point, dans la guerre civile, de bornes à la perfidie et à la cruauté. Petrograd fourmillait d’organisations secrètes et à demi secrètes d’officiers qui jouissaient d’un haut patronage et de généreux appuis. Dans une information confidentielle que donnait le menchevik Liber presque un mois avant les Journées de Juillet, il était noté que les officiers conspirateurs avaient leurs entrées auprès de Buchanan. Et, en effet, les diplomates de l’Entente ne pouvaient-ils point se soucier de l’instauration la plus rapide possible d’un pouvoir fort ?

Les libéraux et les conciliateurs cherchaient, dans tous les excès, la main des " anarcho-bolcheviks " et des agents de l’Allemagne. Les ouvriers et les soldats imputaient en toute certitude la responsabilité des escarmouches de juillet qui avaient causé des victimes aux provocateurs patriotes. De quel côté est la vérité ? Les jugements de la masse, bien entendu, ne sont pas exempts d’erreurs. Mais on commet une faute grossière si l’on pense que la masse est aveugle et crédule. Là où elle est touchée au vif, c’est par des milliers d’yeux et d’oreilles qu’elle enregistre les faits et les suppositions, qu’elle vérifie par l’épreuve les rumeurs, adoptant les unes, éliminant les autres. Là où les versions concernant les mouvements de masse sont contradictoires - plus proche de la vérité sera l’interprétation que s’est assimilée la masse elle-même. C’est pourquoi sont si stériles pour la science les sycophantes internationaux du type d’Hippolyte Taine qui, étudiant les grands mouvements populaires, ignorent les voix de la rue, recueillant avec soin les cancans des salons, engendrés par l’isolement et la peur.

Les manifestants assiégeaient de nouveau le palais de Tauride et exigeaient une réponse. Au moment où survinrent les hommes de Cronstadt, un certain groupe demanda à Tchernov de venir à eux. Sentant l’état d’esprit de la foule, le ministre disert prononça cette fois une courte harangue, glissant sur la crise du pouvoir et montrant du mépris pour les cadets qui avaient quitté le gouvernement : " Bon voyage ! " Il fut interrompu par des exclamations : " Mais pourquoi ne nous avez-vous pas dit cela plus tôt ? " Milioukov assure même qu’un ouvrier de haute taille, tendant le poing à la face du ministre cria, en fureur : " Prends donc le pouvoir, fils de chienne, quand on te le donne ! " S’il n’y a là rien de plus qu’une anecdote, elle n’en exprime pas moins avec une précision un peu rude l’essentiel de la situation de Juillet. Les réponses de Tchernov sont sans intérêt : en tout cas, elles ne lui conquirent pas les cœurs de Cronstadt...

Deux ou trois minutes après, quelqu’un faisait irruption dans la salle des séances du comité exécutif, criant que Tchernov avait été arrêté par les matelots qui avaient l’intention de lui faire un mauvais parti. Dans une agitation indescriptible, le comité exécutif expédia, pour tirer d’affaire le ministre, quelques-uns de ses membres les plus en vue, exclusivement des internationalistes et des bolcheviks. Tchernov déposa par la suite à la commission gouvernementale que, descendant de la tribune, il avait remarqué derrière des colonnes, prés de l’entrée, le mouvement hostile de quelques individus. " Us m’ont entouré, m’empêchant d’atteindre la porte... Un louche individu, commandant les matelots qui m’avaient arrêté, indiquait constamment une auto qui se trouvait à proximité... En ce moment s’approcha de l’automobile, sortant du palais de Tauride, Trotsky qui, montant sur le capot de la voiture dans laquelle je me trouvais, prononça un bref discours. " Proposant de relâcher Tchernov, Trotsky demandait à ceux qui n’étaient pas d’accord de lever la main. " Pas une main ne se leva ; alors le groupe qui m’avait conduit à l’automobile s’écarta avec des airs mécontents. Trotsky, autant qu’il me semble, avait dit : Personne, citoyen Tchernov, ne vous empêche de rentrer librement chez vous... Le tableau général que voilà ne me laisse pas douter qu’une tentative a été faite, préparée d’avance, par de sombres individus, agissant en dehors de la masse des ouvriers et des matelots, pour me faire sortir et m’arrêter. "

Une semaine avant son arrestation, Trotsky disait à la séance unifiée des comités exécutifs : " Ces faits entreront dans l’histoire et nous essaierons de les établir tels qu’ils ont été... J’ai vu que, près de l’entrée, se tenait un petit groupe de suspects. J’ai dit à Lounatcharsky et à Riazanov que c’étaient des gens de l’Okhrana qui essayaient de pénétrer dans le palais de Tauride. (Lounatcharsky, de sa place : " C’est juste ! ")... J’aurais pu les distinguer dans une foule de dix mille personnes. " Dans ses dépositions du 24 juillet, étant déjà enfermé dans sa cellule à la prison de Kresty, Trotsky écrivait : " ... J’avais d’abord décidé de sortir de la foule avec Tchernov et ceux qui voulaient l’arrêter, dans la même auto, pour éviter des conflits et une panique dans la multitude. Mais l’enseigne de vaisseau Raskolnikov, accourant vers moi, extrêmement ému, s’écria : " C’est impossible... Si vous partez en voiture avec Tchernov, demain l’on prétendra que les matelots de Cronstadt voulaient l’arrêter. Il faut délivrer Tchernov immédiatement. " Dés qu’un clairon eut invité la foule au silence et me donna la possibilité de prononcer un court discours en terminant par cette question : " Que celui qui est pour la violence lève la main ! " - Tchernov eut aussitôt la possibilité de rentrer sans obstacle dans le palais. "

Les dépositions de deux témoins, qui furent en même temps les principaux acteurs,- dans l’incident, relatent intégralement ce qui est ici matière de fait. Mais cela n’empêcha nullement la presse hostile aux bolcheviks d’exposer l’affaire Tchernov et la " tentative " d’arrestation de Kerensky comme les preuves les plus convaincantes de l’organisation par les bolcheviks d’une insurrection armée. On ne manqua point d’alléguer, surtout dans l’agitation verbale, que l’arrestation de Tchernov aurait été dirigée par Trotsky. Cette version parvint même au palais de Tauride. Tchernov lui-même, qui raconta d’une façon approximativement vraie les circonstances de son arrestation d’une demi-heure, dans un document secret d’instruction, s’abstint cependant de toute manifestation publique à ce sujet pour ne pas empêcher son parti de fomenter l’indignation contre les bolcheviks. En outre, Tchernov faisait partie du gouvernement qui avait incarcéré Trotsky dans la prison de Kresty. Les conciliateurs auraient pu, il est vrai faire observer qu’une petite bande de louches conspirateurs n’eût pas osé en venir à un si téméraire dessein d’arrêter un ministre dans la foule en plein jour, sans l’espoir que l’hostilité de la multitude à l’égard de la " victime " serait un suffisant camouflage. C’est ainsi qu’il en fut jusqu’à un certain point. Personne, autour de l’automobile, ne fit, de sa propre initiative, l’essai d’obtenir la liberté de Tchernov. Si, pour comble, Kerensky avait été arrêté quelque part, ni les ouvriers ni les soldats ne s’en seraient fait un chagrin. Dans ce sens, la participation morale des masses aux attentats réels et imaginaires sur les ministres socialistes était acquise et donnait motif d’accuser les hommes de Cronstadt. Mais, pour sortir franchement cet argument, les conciliateurs étaient gênés par le soin qu’ils avaient de sauver quelque chose de leur prestige démocratique : se gardant avec hostilité des manifestants, ils n’en continuaient pas moins à tenir la tète du système des soviets ouvriers, soldats et paysans dans le palais de Tauride assiégé.

Vers huit heures du soir, le général Polovtsev, par téléphone, donna quelque espoir au comité exécutif : deux sotnias de cosaques, avec des canons, se dirigeaient vers le palais de Tauride. Enfin, enfin ! Mais les espérances, cette fois encore, furent trompées. Les coups de téléphone à droite et à gauche aggravaient seulement la panique : les cosaques avaient disparu sans laisser de traces, comme s’ils s’étaient volatilisés avec leurs chevaux, leurs selles et leurs canons à tir rapide. Milioukov écrit que, vers le soir, commencèrent à se révéler " les premières suites des appels adressés par le gouvernement aux troupes " ; c’est ainsi que, pour délivrer le palais de Tauride, le 176ième régiment serait parti en toute hâte. Cette allégation, si précise en apparence, caractérise d’une façon très curieuse les quiproquos qui se produisent inévitablement dans la première période d’une guerre civile lorsque les camps commencent seulement à se départager.

En effet, un régiment arriva au palais de Tauride en tenue de Campagne : sac au dos, la capote roulée en bandoulière, bidon et gamelle au flanc. Les soldats, en chemin, avaient été trempés jusqu’aux os et étaient exténués : ils arrivaient de Krasnoïe-Selo. C’était bien le 176°. Mais il ne se disposait nullement à tirer d’affaire le gouvernement : en liaison avec les délégués interdistricts, le régiment s’était mis en marche sous la direction de deux soldats bolcheviks, Levinson et Medvedev, pour exiger la remise du pouvoir aux soviets. Les dirigeants du comité exécutif, qui étaient sur les dents, furent immédiatement avertis qu’en bas des fenêtres s’allongeait, pour prendre un repos bien mérité, un régiment venu de loin, en ordre parfait, avec ses officiers. Dan, qui portait l’uniforme de médecin-major, pria le commandant d’établir des postes de garde pour la protection du palais. Des sentinelles furent en effet bientôt placées. Dan, faut-il croire, en référa avec satisfaction au présidium, et, de là, le fait fut inséré dans les comptes rendus des journaux. Soukhanov raille dans ses Mémoires la docilité avec laquelle le régiment bolchevik accepta d’exécuter l’ordre du leader menchevik : une preuve de plus de " l’absurdité " de la manifestation de juillet !

En réalité, l’affaire était et plus simple et plus complexe. Invité à placer des sentinelles, le chef du régiment s’adressa à un adjoint de service, le jeune lieutenant Prigorovsky. Par malheur, Prigorovsky était bolchevik, membre de l’organisation interdistricts, et il vint aussitôt demander conseil à Trotsky, lequel, avec un petit groupe de bolcheviks, occupait un poste d’observation dans une des salles latérales du palais. On conseilla, bien entendu, à Prigorovsky de placer immédiatement, là où il le fallait, des sentinelles : il est beaucoup plus avantageux d’avoir, aux entrées et aux issues, des amis que des ennemis. C’est ainsi que le 176°, venu pour manifester contre le pouvoir, protégeait ce pouvoir contre les manifestants. S’il avait été effectivement question d’une insurrection, le lieutenant Prigorovsky, avec seulement quatre soldats, eût arrêté sans difficulté tout le comité exécutif. Mais personne ne songeait à une arrestation, les soldats du régiment bolchevik montèrent la garde consciencieusement.

Lorsque les sotnias de cosaques, unique obstacle sur le chemin du palais de Tauride, eurent été balayées, bien des manifestants s’imaginèrent que la victoire était assurée. En réalité, le principal obstacle résidait à l’intérieur même du palais de Tauride. A la séance unifiée des comités exécutifs, qui commença vers six heures du soir, étaient présents quatre-vingt-dix représentants de cinquante-quatre fabriques et usines. Cinq orateurs, auxquels il fut convenu de donner la parole, commencèrent par protester contre ce fait que les manifestants étaient calomniés dans les appels du comité exécutif, en tant que contre-révolutionnaires. " Vous voyez ce qu’on lit sur les pancartes, déclare l’un. Telles sont les décisions prises par les ouvriers... Nous exigeons le départ des dix ministres capitalistes. Nous faisons confiance au soviet, mais non point à ceux en qui le soviet place ses espoirs... Nous exigeons que la terre soit saisie immédiatement, qu’un contrôle de la production soit immédiatement établi, nous exigeons qu’on lutte contre la famine qui nous menace... " Un autre ajoutait : " Vous avez devant vous non une émeute, mais une manifestation parfaitement organisée. Nous exigeons que la terre soit remise aux paysans. Nous exigeons que l’on abroge les ordonnances dirigées contre l’armée révolutionnaire... Maintenant que les cadets ont refusé de travailler avec vous, nous vous demandons avec qui vous aurez encore des tractations. Nous exigeons que le pouvoir passe aux mains des soviets. "

Les mots d’ordre de propagande de la manifestation du 18 juin étaient maintenant devenus l’ultimatum de combat des masses. Mais les conciliateurs étaient déjà enchaînés trop lourdement au char des possédants. Le pouvoir des soviets ? Mais cela signifie avant tout une hardie politique de paix, la rupture avec les Alliés, la rupture avec la bourgeoisie du pays, une complète isolation, la catastrophe dans quelques semaines. Non, la démocratie consciente de son devoir ne s’engagera point dans la voie des aventures ! " Les circonstances présentes - disait Tseretelli - ne permettent point que, dans l’ambiance de Petrograd, l’on mette en œuvre de nouvelles solutions. " Reste donc ceci : " Reconnaître le gouvernement tel qu’il est resté constitué... Convoquer un congrès extraordinaire des soviets dans quinze jours en un lieu où il puisse travailler sans obstacles, et le mieux serait à Moscou. "

Mais la séance est constamment interrompue. A la porte du Palais de Tauride cognent les ouvriers de Poutilov : ils ne s’étaient mis en branle que vers le soir, fatigués, courroucés, surexcités. " Tseretelli ! Amène par ici Tseretelli ! " Une masse de trente mille hommes envoie au palais ses délégués, quelqu’un crie par derrière que si Tseretelli ne veut pas sortir de bon gré, l’on sera obligé de le sortir de force. De la menace à l’action il y a encore loin, mais l’affaire tourne déjà trop mal, et les bolcheviks s’empressent d’intervenir. Zinoviev, par la suite, racontait ceci : " Nos camarades m’invitèrent à aller au-devant des ouvriers de Poutilov... Un océan de têtes tel que je n’en ai jamais vu. Plusieurs dizaines de milliers d’hommes amassés. Les cris : " Tseretelli ! " continuaient... Je commençai : " Au lieu de Tseretelli, c’est moi qui sors. " (Des rires.) Cela fit un revirement dans les esprits. Je pus prononcer un discours assez long... En conclusion, je priais aussi cet auditoire de se disperser aussitôt, pacifiquement, en maintenant un ordre parfait et en ne se laissant, en aucun cas, provoquer à des gestes agressifs. (Tempête d’applaudissements.) Les hommes assemblés se mettent en rangs et commencent à se disperser. " Cet épisode illustre au mieux, et l’acuité du mécontentement des masses, et l’absence en elles d’un plan d’offensive, et le rôle réel du parti dans les événements de juillet.

Tandis que Zinoviev s’expliquait au-dehors avec les ouvriers de Poutilov, dans la salle des séances intervint véhémentement un groupe très nombreux de leurs délégués, quelques-uns avec des fusils. Les membres des comités exécutifs sursautent sur leurs sièges. " Certains ne montrèrent pas suffisamment de bravoure et de possession d’eux-mêmes ", écrit Soukhanov, qui a laissé une vive description de ce moment dramatique. Un des ouvriers, " le sans-culotte classique, coiffé d’une casquette, portant une courte blouse bleue sans ceinture, le fusil au poing ", bondit sur la tribune, tremblant d’émotion et de colère... " Camarades ! Allons-nous longtemps tolérer, nous, les ouvriers, la trahison ? Vous vous entendez avec la bourgeoisie et les propriétaires fonciers... Nous, ceux de Poutilov, nous sommes ici trente mille... On obtiendra ce qu’on veut !... " Tchkheidze, qui avait sous le nez un fusil, sut se contenir. Se penchant tranquillement de son estrade, il glissait dans la main tremblante de l’ouvrier un appel imprimé : " Tenez, camarade, prenez ça, je vous en prie, et lisez. On dit là-dedans ce que doivent faire les camarades de l’usine Poutilov... " L’appel ne disait rien sinon que les manifestants devaient rentrer chez eux et qu’autrement ils seraient traîtres à la révolution. Et que pouvaient dire encore les mencheviks ?

Dans le remuement sous les murs du palais de Tauride, de même qu’en général dans le tourbillon d’agitation de cette période, une grande place fut occupée par Zinoviev, orateur d’une puissance exceptionnelle. Sa haute voix de ténor étonnait au premier moment et ensuite conquérait par une musicalité originale. Zinoviev était l’agitateur-né. Il savait céder à la contagion de la masse, s’émouvoir de ses émotions et trouver pour ses sentiments et ses pensées une expression peut-être un peu diffuse, mais saisissante. Les adversaires disaient de Zinoviev qu’il était le plus grand démagogue parmi les bolcheviks. Par là, ils payaient d’ordinaire tribut au plus fort de ses traits, c’est-à-dire à sa capacité de pénétrer dans l’âme du Démos et de jouer sur ses cordes. On ne peut pourtant nier qu’étant seulement un agitateur, non théoricien, non stratège révolutionnaire, Zinoviev, quand il n’était pas retenu par une discipline du dehors, glissait facilement dans la voie de la démagogie, non dans le sens vulgaire, mais dans le sens scientifique de ce mot, c’est-à-dire montrait une inclination à sacrifier des intérêts lointains aux succès du moment. Le flair d’agitateur de Zinoviev faisait de lui un conseiller extrêmement précieux dans la mesure où il s’agissait d’évaluation politique pour une circonstance, mais pas plus profondément. Dans les réunions du parti, il savait convaincre, conquérir, ensorceler, quand il arrivait avec une idée politique toute confectionnée, vérifiée dans des meetings de masses et, dirai-je toute saturée des espoirs et des haines des ouvriers et des soldats. Zinoviev était capable, d’autre part, dans une assemblée hostile, même dans le comité exécutif d’alors, de donner aux pensées les plus extrêmes et les plus explosives une forme enveloppante, insinuante, pénétrant les cervelles de ceux qui le considéraient avec une méfiance préconçue.

Pour arriver à ces résultats inappréciables, il n’avait pas assez de se sentir seulement dans son droit ; pour se rassurer, il avait besoin de savoir en toute certitude qu’il était exempté de la responsabilité politique par une poigne résistante et solide. Cette assurance lui venait de Lenine. Armé d’une formule de stratégie toute faite, révélant le fond même de la question, Zinoviev, ingénieusement et avec du flair, la remplissait d’exclamations toutes fraîches, de protestations, de revendications, ramassées à l’instant même dans la rue, à l’usine ou dans une caserne. En de pareils moments, il était un idéal mécanisme de transmission entre Lenine et la masse, partiellement entre la masse et Lenine. Zinoviev suivait toujours son maître, exception faite de cas peu nombreux ; mais l’heure des dissensions arrivait juste au moment ou se décidait le sort du parti, de la classe, du pays. L’agitateur de la révolution n’avait pas suffisamment le caractère révolutionnaire. Tant qu’il ne s’agissait que de conquérir les têtes et les âmes, Zinoviev restait un militant infatigable. Mais il perdait tout de suite son assurance combative quand il se trouvait devant la nécessité d’agir. Alors il reculait brusquement devant la masse, comme devant Lenine, il n’avait de réactions que devant les voix indécises, recueillait les doutes, ne voyait que des obstacles, et sa voix insinuante, presque féminine, cessant d’être persuasive, trahissait sa faiblesse intime. Sous les murs du palais de Tauride, pendant les journées de juillet, Zinoviev fut extrêmement actif, inventif et fort. Il poussait aux plus hautes notes l’excitation des masses - non point pour les appeler à des actes décisifs, mais, au contraire, pour les en empêcher. Cela répondait aux circonstances et à la politique du parti. Zinoviev était tout à fait dans son élément.

Le combat sur la Liteïny occasionna dans le développement de la manifestation une brusque brisure. Personne déjà ne regardait plus le cortège du haut des fenêtres ou des balcons. Les gens d’importance, assiégeant les gares, désertaient la ville. La lutte dans les rues se transformait en escarmouches, çà et là, sans but déterminé. Pendant les heures nocturnes, il y eut des corps-à-corps entre manifestants et patriotes, on désarma les gens au petit bonheur, des fusils passèrent d’une main à l’autre. Des groupes de soldats de régiments qui avaient rompu les rangs agissaient de côté et d’autre. " Des éléments louches et des provocateurs qui s’étaient insérés parmi eux les incitaient à commettre des actes anarchiques ", ajoute Podvoïsky. A la recherche des coupables de la fusillade partie des maisons, des groupes de matelots et de soldats procédaient à de rigoureuses perquisitions. Sous prétexte de perquisitionner, des pillages avaient lieu de çà, de là. D’autre part, des pogromes commencèrent. Des commerçants, dans les quartiers de la ville où ils se sentaient en force, se jetaient avec fureur sur les ouvriers et les rouaient de coups impitoyablement. " Aux cris de " cognez sur les youpins et sur les bolcheviks, foutez-les à l’eau ! " - raconte Afanassiev, ouvrier de l’usine Novy-Lessner - la foule tomba sur nous et elle cogna dur. " Une des victimes mourut à l’hôpital. Afanassiev lui-même, meurtri et ensanglanté, fut retiré par les matelots du canal Ekarininsky...

Des collisions, des victimes, une lutte sans résultat, dont le but pratique n’était pas saisissable, à cela se bornait le mouvement. Le comité central des bolcheviks décida d’inviter les ouvriers et les soldats à arrêter la manifestation. Maintenant cet appel, immédiatement porté à la connaissance du comité exécutif, ne rencontrait presque plus de résistance dans des milieux de la base. Les masses refluèrent vers les faubourgs et ne se disposaient pas à recommencer la lutte le lendemain. Elles avaient senti que la question du pouvoir du soviet se présentait d’une façon beaucoup plus compliquée qu’elles ne l’avaient cru.

Le siège du palais de Tauride fut définitivement levé, les rues avoisinantes restèrent désertes. Mais les comités exécutifs continuaient à veiller, avec des suspensions de séances, des discours traînants, sans signification et sans objet. On découvrit seulement plus tard que les conciliateurs restaient dans l’attente de quelque chose. Dans les locaux d’à côté, les délégués des usines et des régiments se morfondaient encore. " Minuit est déjà largement dépassé - raconte Metelev - et nous attendons toujours une " solution "... Endoloris de fatigue et de faim, nous rôdions dans la salle Alexandrovsky... A quatre heures du matin, le 5 juillet, nos espérances prirent fin... Par la porte grande ouverte de l’entrée principale du palais firent bruyamment irruption des officiers et des soldats armés. " Tout l’édifice retentit des sons de cuivre de la Marseillaise. Le tapotement des bottes et le vacarme des instruments à cette heure matinale provoquent dans la salle des séances une extraordinaire émotion. Les députés se levèrent brusquement de leurs places. Un nouveau danger ? Mais, à la tribune, Dan... : " Camarades, annonce-t-il, calmez-vous ! Il n’y a aucun danger ! Ce sont des régiments fidèles à la révolution qui arrivent. "

Oui, elles arrivaient enfin, les troupes sûres, longtemps attendues. Elles occupent les passages, se jettent rageusement sur les quelques ouvriers qui se trouvent encore dans le palais, enlèvent leurs armes à ceux qui en ont, les arrêtent, les emmènent. A la tribune monte le lieutenant Koutchine, menchevik bien connu, en tenue de campagne. Dan qui préside lui donne l’accolade aux accents de victoire de l’orchestre. Haletants d’enthousiasme et foudroyant les gauches de regards triomphants, les conciliateurs s’étreignent les mains, et, à gorge déployée, mêlent leur enthousiasme aux sons de la Marseillaise. - " C’est la scène classique d’un début de contre-révolution ! " gronde Martov, qui savait observer et comprendre bien des choses. Le sens politique de la scène relatée par Soukhanov deviendra encore plus significatif si l’on rappelle que Martov était du même parti que Dan, pour lequel cette scène marquait un triomphe suprême de la révolution.

C’est seulement alors, en remarquant la joie débordante de la majorité, que l’aile gauche commença à comprendre exactement à quel point l’organe suprême de la démocratie officielle s’était trouvé isolé lorsque l’authentique démocratie était descendue dans la rue. Ces gens, pendant trente-six heures, avaient tout à tour disparu dans la coulisse pour se mettre, par la cabine téléphonique, en rapport avec l’Etat-major, avec Kerensky au front, pour réclamer des troupes, appeler, convaincre, supplier, envoyer encore et encore des agitateurs, et attendre de nouveau. Le danger était passé, mais la peur subsistait par inertie. Et le bruit de bottes des " fidèles " vers la cinquième heure du matin retentit à leurs oreilles comme une symphonie de délivrance. De la tribune partirent enfin de francs discours sur l’heureux écrasement de l’émeute armée et sur la nécessité d’en finir, cette fois-ci, avec les bolcheviks.

Le détachement qui avait pénétré dans le palais de Tauride n’était pas arrivé du front comme beaucoup le crurent dans leur premier saisissement : il avait été prélevé sur la garnison de Petrograd, principalement sur trois des bataillons de la Garde les plus arriérés : ceux des régiments Preobrajensky, Seïrtenovsky et lsmaïlovsky. Le 3 juillet, ils s’étaient déclarés neutres. C’est en vain qu’on essayait de leur en imposer avec l’autorité du gouvernement et du comité exécutif : les soldats restaient, moroses, enfermés dans leurs casernes, dans l’expectative. C’est seulement dans l’après-midi du 4 juillet que les autorités découvrirent, enfin, un puissant moyen d’action : on montra aux hommes du régiment Preobrajensky des documents qui prouvaient comme deux et deux font quatre que Lenine était un espion de l’Allemagne. Cela réussit. La nouvelle se répandit dans les régiments. Les officiers, les membres des comités de régiments, les agitateurs du comité exécutif redoublèrent d’ardeur à la besogne. L’opinion des bataillons neutres fut brusquement modifiée. Vers l’aube, lorsque l’on n’avait plus du tout besoin d’eux, on réussit à les réunir et à les faire marcher par les rues désertes vers le palais de Tauride qui s’était vidé. La Marseillaise fut exécutée par l’orchestre du régiment lsmaïlovsky, de celui-là même qui, étant le plus réactionnaire, avait été chargé, le 3 décembre 1905, de mettre en arrestation le premier soviet des députés ouvriers de Petrograd, siégeant sous la présidence de Trotsky. L’aveugle metteur en scène de l’histoire obtient à chaque pas de surprenants coups de théâtre sans les avoir nullement cherchés : il lâche tout simplement la bride à la logique des choses.

Lorsque les rues furent débarrassées des masses, le jeune gouvernement de la révolution détendit ses membres de podagre : des représentants d’ouvriers furent arrêtés, des armes saisies, des quartiers de la ville coupés l’un de l’autre. Vers six heures du matin, devant le local occupé par la rédaction de la Pravda, s’arrêta une automobile chargée de junkers et de soldats, avec une mitrailleuse qui fut immédiatement braquée sur la fenêtre. Après le départ des intrus, la rédaction présentait un spectacle de démolition : les tiroirs des tables avaient été forcés, le plancher était jonché de manuscrits déchirés, les fils téléphoniques rompus. Les hommes de garde et les employés de la rédaction et de l’administration avaient été bourrés de coups et arrêtés. Le saccage avait été encore plus grand dans l’imprimerie pour laquelle les ouvriers, dans les trois derniers mois, avaient collecté des fonds : détruites les rotatives, abîmées les monotypes, démolies les linotypes. C’est à tort que les bolcheviks accusaient de manque d’énergie le gouvernement de Kerensky !

" Les rues, dans l’ensemble, sont redevenues normales, écrit Soukhanov. Il n’y a presque pas de rassemblements et de meetings au-dehors. Les magasins sont presque tous ouverts. " Dès le matin se répand l’appel des bolcheviks, invitant à cesser de manifester, c’est la dernière production de l’imprimerie démolie. Les cosaques et les junkers arrêtent dans les rues des matelots, des soldats, des ouvriers, et les expédient soit aux prisons, soit aux salles de police. Dans les boutiques et sur les trottoirs, on parle de l’argent allemand. On arrête quiconque ose dire un mot en faveur des bolcheviks. " On ne peut déjà plus déclarer que Lenine est un honnête homme : sinon, l’on est conduit au commissariat. " Soukhanov, comme toujours, se montre attentif observateur de ce qui se passe dans les rues de la bourgeoisie, de l’intelligentsia, des petits bourgeois.

Mais il en est autrement dans les quartiers ouvriers. Les fabriques et les usines ne travaillent pas encore. L’état des esprits est anxieux. D’après des rumeurs, des troupes seraient arrivées du front. Les rues du quartier de Vyborg se peuplent de groupes qui discutent de la conduite à tenir en cas d’attaque. " Les gardes rouges et, en général, la jeunesse des usines - raconte Metelev se préparent à pénétrer dans la forteresse Pierre-et-Paul pour soutenir les détachements qui y sont assiégés. Dissimulant des grenades dans leurs poches, dans leurs bottes, sur leur poitrine, ils passent le fleuve en barque, quelques-uns par les ponts. " L’ouvrier compositeur Smirnov, du quartier de Kolomna, raconte dans ses Souvenirs : " Je vis arriver par la Neva des remorqueurs chargés de gardes marines, venant de Duderhof et d’Oranienbaum. Vers deux heures, la situation commença à se dessiner dans un mauvais sens... Je vis comment, isolément, par des chemins écartés, des matelots s’en retournaient à Cronstadt... On répandait cette version que tous les bolcheviks étaient des espions de l’Allemagne. Des persécutions infâmes étaient entreprises... " L’historien Milioukov résume avec satisfaction : " L’état d’opinion et la composition du public dans les rues s’étaient complètement modifiés. Vers le soir, Petrograd était absolument calme. "

Tant que des troupes du front n’eurent pas eu le temps d’arriver, l’Etat-major de la région, avec le concours politique des conciliateurs, réussit à masquer ses intentions. Dans la journée s’étaient présentés au palais Kczesinska, pour conférer avec les leaders des bolcheviks, des membres du comité exécutif, Liber en tête : cette seule visite témoignait des sentiments les plus pacifiques. L’accord obtenu obligeait les bolcheviks à renvoyer les matelots à Cronstadt, à retirer de la forteresse Pierre-et-Paul la compagnie de mitrailleurs, à relever de leurs postes les autos blindées et les détachements de garde. Le gouvernement promettait de son côté de ne tolérer aucun pogrome, aucunes représailles à l’égard des bolcheviks et de relaxer tous ceux que l’on avait arrêtés, à l’exception des criminels de droit commun. Mais l’accord ne fut pas maintenu longtemps. A mesure que se répandaient des bruits sur l’argent allemand et sur l’arrivée prochaine de troupes du front. Il se découvrait dans la garnison de plus en plus de contingents grands ou petits qui se souvenaient de leur fidélité à la démocratie et à Kerensky. Ils envoyaient des délégués au palais de Tauride ou bien à l’Etat-major de la région. Enfin, des échelons du front commencèrent à arriver effectivement.

L’état d’esprit dominant parmi les conciliateurs devenait d’heure en heure plus féroce. Les troupes arrivées du front se préparaient à délivrer la capitale, dans une lutte sanglante, des agents du Kaiser. Maintenant que l’on n’avait plus aucun besoin des troupes, il fallait se justifier de les avoir appelées. De crainte de tomber eux-mêmes en suspicion, les conciliateurs faisaient tous leurs efforts pour démontrer aux chefs militaires que les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires étaient avec eux d’un seul et même bord et que les bolcheviks étaient l’ennemi commun. Lorsque Kamenev essaya de rappeler aux membres du Présidium du comité exécutif l’accord conclu quelques heures auparavant, Liber répondit du ton inflexible d’un homme d’Etat : " Maintenant, le rapport des forces est modifié. " D’après les discours de vulgarisation de Lassalle, Liber savait qu’un canon est un important élément pour une Constitution.

La délégation des matelots de Cronstadt, ayant à sa tête Raskolnikov, fut plusieurs fois appelée à la Commission militaire du comité exécutif, où les exigences, d’heure en heure plus élevées, aboutirent à un ultimatum de Liber : consentir immédiatement au désarmement des hommes de Cronstadt. " En sortant de la séance de la Commission militaire - raconte Raskolnikov nous reprimes notre conciliabule avec Trotsky et Kaménev. Lev Davidovitch (Trotsky) conseilla de renvoyer immédiatement et en secret chez eux les matelots de Cronstadt. La décision fut prise d’expédier des camarades dans les casernes et de prévenir les matelots du désarmement par force qui se préparait. " La plupart des hommes de Cronstadt étaient partis en temps utile, il ne restait que de petits détachements dans la maison Kczesinska et dans la forteresse Pierre-et-Paul. Au su et du consentement des ministres socialistes, le prince Lvov, dés le 4 juillet, avait donné au général Polovtsev l’ordre écrit " d’arrêter les bolcheviks qui occupaient la maison Kczesinska, de faire évacuer cette maison et d’y mettre des troupes. "

A présent, après le saccage de la rédaction et de l’imprimerie, la question du sort du quartier général des bolcheviks se posait avec une extrême acuité. Il fallait mettre l’hôtel particulier en état de défense. Comme commandant des locaux, l’organisation militaire désigna Raskolnikov. Il comprit sa tâche largement, à la façon de Cronstadt, réclama l’envoi de canons et même la présence à l’embouchure de la Neva d’un petit navire de guerre. Raskolnikov expliqua plus tard cette démarche de la manière suivante : " Bien entendu, de mon côté, des préparatifs militaires furent faits, mais seulement pour le cas où nous avions à nous défendre, vu que, dans l’air, il y avait une odeur non seulement de poudre mais aussi de pogromes... J’estimai, non sans raison, me semble-t-il, qu’il suffirait de faire venir dans l’estuaire de la Neva un bon vaisseau pour que le gouvernement provisoire perdit considérablement de sa résolution. " Tout cela est assez imprévu et pas très sérieux. Il convient plutôt de supposer que, dans la journée du 5 juillet, les dirigeants de l’organisation militaire, et Raskolnikov avec eux, n’avaient pas encore apprécié complètement le revirement de la situation et, au moment où la manifestation armée devait se hâter de battre en retraite pour ne pas se transformer en un soulèvement armé imposé par l’adversaire, certains des dirigeants militaires firent en avant quelques pas hasardeux et irréfléchis.

Ce n’était pas la première fois que les jeunes leaders de Cronstadt dépassaient la mesure. Mais peut-on faire une révolution sans la participation d’hommes qui dépassent la mesure ? Et n’y a-t-il pas nécessairement un certain pourcentage d’étourderie dans toutes les grandes entreprises humaines ? Pour cette fois, tout se borna à des ordres qui, d’ailleurs, furent bientôt annulés par Raskolnilkov lui-même. Dans l’hôtel particulier affluaient cependant des nouvelles de plus en plus inquiétantes : l’un avait vu, aux fenêtres d’une maison située sur la berge d’en face, des mitrailleuses braquées sur la maison Kczesinska ; l’autre avait observé qu’une colonne d’autos blindées s’avançait dans la même direction ; un troisième annonçait l’approche de patrouilles de cosaques. Deux membres de l’organisation militaire furent envoyés en pourparlers au commandant de l’arrondissement. Polovtsev assura aux parlementaires que le saccage de la Pravda avait été effectué à son insu et qu’il ne préparait nullement des représailles contre l’organisation militaire. En réalité, il attendait seulement d’avoir reçu du front des renforts suffisants.

Tandis que Cronstadt battait en retraite, la flotte de la Baltique, de l’ensemble, n’en était encore qu’à préparer son offensive. C’est dans les eaux finnoises que se tenait la plus grosse partie de la flotte, comptant au total jusqu’à soixante-dix milles marins ; en outre, en Finlande, était cantonné un corps d’armée, et l’usine du port d’Helsingfors occupait jusqu’à dix mille ouvriers russes. C’était impressionnant, le poing de la révolution. La pression des matelots et des soldats était tellement irrésistible qu’à Helsingfors même le comité des socialistes-révolutionnaires se prononça contre la coalition, en suite de quoi tous les organes soviétiques de la flotte et de l’armée, en Finlande, exigèrent unanimement que le comité exécutif central prit le pouvoir en main. Pour appuyer leur revendication, les hommes de la Baltique étaient prêts à avancer, à n’importe quel moment, vers l’estuaire de la Neva ; ce qui les retenait, cependant, c’était la crainte d’affaiblir la ligne de défense maritime et de faciliter à la flotte allemande une attaque sur Cronstadt et Petrograd.

Mais là se produisit quelque chose d’absolument imprévu. Le comité central de la flotte de la Baltique - dénommé Tsentrobalt - convoqua le 4 juillet, les comités de vaisseaux en une séance extraordinaire, dans laquelle le président Dybenko révéla publiquement deux ordres secrets tout récemment reçus par le commandant de la flotte, sous la signature de Doudarev, ministre-adjoint à la Marine : le premier enjoignait à l’amiral Verderevsky d’envoyer à Petrograd quatre torpilleurs pour empêcher par la force une descente de révoltés venant de Cronstadt : le second exigeait du commandant de la flotte que, sous aucun prétexte, il ne permit à des vaisseaux de quitter Helsingfors pour Cronstadt et qu’il n’hésitât point à couler, à l’aide de sous-marins, les vaisseaux insoumis. Se trouvant entre deux feux et étant préoccupé avant tout de sauver sa peau, l’amiral avait pris les devants et avait transmis les télégrammes au Tsentrobalt en déclarant qu’il n’exécuterait pas les ordres, même si le Tsentrobalt les confirmait de son cachet.

La lecture des télégrammes bouleversa les marins. A vrai dire, en toute occasion, ils invectivaient impitoyablement Kerensky et les conciliateurs. Mais c’était là, à leurs yeux, une lutte intime dans les soviets. Car enfin, dans le comité exécutif central, la majorité appartenait aux mêmes partis que dans le comité régional de Finlande qui venait de se prononcer pour le pouvoir des soviets. C’est clair : ni les mencheviks, ni les socialistes-révolutionnaires ne peuvent approuver qu’on coule des navires qui se prononcent pour le pouvoir du comité exécutif. Comment donc se fait-il que le vieil officier de marine Doudarev ait pu se mêler d’une discussion de famille dans les soviets pour la transformer en bataille navale ? La veille encore, les gros vaisseaux étaient officiellement considérés comme l’appui de la révolution, à la différence des torpilleurs d’esprit arriéré et des sous-marins à peine touchés par la propagande. Se peut-il donc que les autorités se disposent maintenant, sérieusement, avec le concours des sous-marins, à couler des vaisseaux ! De tels faits ne pouvaient se loger dans les esprits obstinés des matelots.

L’ordre qui leur semblait à juste raison venu d’un mauvais rêve était pourtant, en juillet, la pousse légitime des semailles de mars. Dès avril, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires avaient commencé à en appeler à la province contre Petrograd, aux soldats contre les ouvriers, à la cavalerie contre les mitrailleurs. Ils avaient donné aux compagnies une représentation dans les soviets plus avantagée que celle des usines ; ils avaient patronné les petites entreprises disséminées plutôt que les usines géantes de la métallurgie. Représentant le passé d’hier, ils cherchaient un appui chez les retardataires de toute espèce. Perdant pied, ils excitaient l’arrière-garde contre l’avant-garde. La politique a sa logique, surtout en temps de révolution. Contraints de tous côtés, les conciliateurs se trouvèrent forcés d’imposer à l’amiral Verderevsky le soin de couler les vaisseaux où régnait un esprit plus avancé. Par malheur pour les conciliateurs, les esprits arriérés sur lesquels ils voulaient prendre appui s’efforçaient de plus en plus de s’aligner avec les esprits avancés ; les équipages des sous-marins ne furent pas moins indignés de l’ordre de Doudarev que les équipages des cuirassés.

A la tête du Tsentrobalt se trouvaient des hommes dont le tempérament n’était pas du tout celui d’un Hamlet : d’accord avec les membres des comités de vaisseaux, sans perdre de temps, ils prirent la résolution suivante : le torpilleur d’escadre Orphée, désigné pour envoyer par le fond les hommes de Cronstadt serait d’urgence expédié à Petrograd, en premier lieu pour obtenir des renseignements sur ce qui se passait, en second lieu " pour arrêter l’adjoint au ministre de la Marine Doudarev ". Si imprévue que puisse sembler cette résolution, elle prouve avec une force particulière à quel point les matelots de la Baltique étaient encore enclins à considérer les conciliateurs comme l’adversaire intérieur, pensant tout autrement d’un Doudarev qu’ils jugeaient comme l’ennemi commun. L’Orphée entra dans l’estuaire de la Neva vingt-quatre heures après qu’eurent abordé en cet endroit dix mille marins armés de Cronstadt. Mais " le rapport des forces s’était modifié ". Toute la journée, il fut interdit à l’équipage de débarquer. C’est seulement le soir qu’une délégation composée de soixante-sept marins du Tsentrobalt et des équipages de la flotte, fut admise à la séance unifiée des comités exécutifs, où l’on faisait le bilan des premiers résultats des journées de juillet. Les vainqueurs baignaient dans la joie de leur récente victoire. Le rapporteur Voïtinsky décrivait, non sans satisfaction, les heures de faiblesse et d’humiliation pour donner d’autant plus de relief au triomphe qui avait suivi. " La première unité qui est venue à notre secours - disait-il - ce sont les autos blindées. Nous avions pris la ferme résolution, pour le cas où la bande armée nous ferait violence, d’ouvrir le feu... Voyant tout le danger qui menaçait la révolution, nous avions donné l’ordre à certains contingents (du front) de monter en wagon et de venir à nous... " La majorité de la haute assemblée respirait la haine à l’égard des bolcheviks, particulièrement des matelots.

C’est dans cette ambiance que tombèrent les délégués de la Baltique, munis d’un mandat d’arrêt contre Doudarev. C’est par des hurlements sauvages, par un vacarme de coups de poing sur les tables, par des trépignements de pieds, que les vainqueurs accueillirent la lecture de la résolution de la flotte baltique. Arrêter Doudarev ? Mais le valeureux capitaine de vaisseau avait simplement rempli un devoir sacré à l’égard de la révolution, à laquelle ceux-ci, ces matelots, mutins, contre-révolutionnaires, portaient un coup dans le dos. Par une résolution spéciale l’assemblée unifiée se solidarisa solennellement avec Doudarev. Les matelots ouvraient de grands yeux à considérer les orateurs et à s’entre-regarder. Maintenant seulement ils commençaient à comprendre ce qui se passait devant eux. Toute la délégation fut arrêtée le lendemain et acheva son éducation politique en prison. Ensuite l’on arrêta le président du Tsentrobalt, qui était arrivé à la rescousse, le quartier-maître Dybenko, et encore aussi l’amiral Verderevsky convoqué à la capitale pour explications.

Le matin du 6, les ouvriers rentrent au travail. Il n’y a dans les rues, comme manifestants, que les troupes appelées du front. Les agents du contre-espionnage vérifient les passeports et procèdent à des arrestations à droite et à gauche. Un jeune ouvrier, Voïnov, qui distribuait le Listok Pravdy (Tract de la Pravda), paru à la place du journal bolchevik saccagé la veille, est assassiné dans la rue par une bande, peut-être par les mêmes agents du contre-espionnage. Les éléments de la réaction, les Cent-Noirs, prennent goût à l’écrasement de l’émeute. Pillages, violences, çà et là des fusillades continuent dans les différentes parties de la ville. Dans le courant de la journée arrivent, échelon par échelon, une division de cavalerie, le régiment des cosaques du Don, une division de ulhans, le régiment Izborsky, le régiment Petit-Russien, un régiment de dragons, et d’autres. " Les contingents de cosaques qui dont survenus en grande quantité - écrit le journal de Gorki - sont dans des dispositions très agressives. " Sur le régiment Izborsky, qui venait d’arriver, un feu de mitrailleuses fut ouvert en deux endroits de la ville. Dans les deux cas, on découvrit que les mitrailleuses avaient été installées dans des greniers, les coupables ne furent pas découverts. On tira sur les contingents qui débarquaient en d’autres endroits encore. La folie calculée de cette fusillade bouleversait profondément les ouvriers. Il était clair que des provocateurs expérimentés accueillaient les soldats avec du plomb dans le but de les vacciner contre le bolchevisme. 148 ouvriers faisaient tous leurs efforts pour expliquer cela aux soldats qui arrivaient, mais on ne les laissait pas approcher : pour la première fois, depuis les journées de février, entre l’ouvrier et le soldat se plaçait le junker ou l’officier. .

Les conciliateurs accueillaient avec allégresse les régiments qui survenaient. A l’assemblée des représentants des troupes, en présence d’un grand nombre d’officiers et de junkers, le même Voïtinsky s’écriait pathétiquement : " Voici maintenant que par la rue Millionnaïa défilent des troupes et des autos blindées dans la direction de la place du palais, pour se mettre à la disposition du général Polovtsev. Voilà la force réelle sur laquelle nous nous appuyons. " Comme couverture politique, on adjoignit au comandant de la région quatre socialistes : Avksentiev et Gotz du comité exécutif, Skobelev et Tchernov du gouvernement provisoire. Mais cela ne sauva point le commandant. Kerensky, par la suite, s’est vanté devant les gardes blancs d’avoir, à son retour du front, au cours des journées de juillet, limogé le général Polovtsev " pour manque de décision ".

Maintenant l’on pouvait enfin résoudre le problème si longtemps ajourné : détruire le nid de guêpes des bolcheviks dans la maison de Kczesinska. Dans la vie sociale en général, et en temps de révolution en particulier, prennent parfois une grosse importance des faits de second ordre qui agissent sur l’imagination par leur sens symbolique. C’est ainsi que l’on attribuait une importance disproportionnée, dans la lutte contre les bolcheviks, à la " saisie " par Lenine du palais de Kczesinska, ballerine de la cour, moins fameuse par son art que par ses rapports avec les représentants masculins de la dynastie des Romanov. Son hôtel particulier était le bénéfice de tels rapports, inaugurés vraisemblablement par Nicolas II quand il était encore le tsarévitch héritier. Avant la guerre, les petits bourgeois cancanaient sur le repaire situé en face du palais d’Hiver, rendez-vous de luxe, de bottes à éperons, de diamants, avec une nuance de respect envieux ; pendant la guerre, on disait plus souvent : " C’est du vol " ; les soldats en parlaient encore plus raidement. Approchant de l’âge-limite, la ballerine se réfugia dans la carrière patriotique. Le candide Rodzianko raconte à ce propos : " Le généralissime (le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch) mentionna qu’il connaissait l’action et l’influence, dans les affaires de l’artillerie, de la ballerine Kczesinska par l’entremise de laquelle diverses firmes obtenaient des commandes. " Il n’est pas étonnant qu’après l’insurrection le palais déserté de Kczesinska n’ait point éveillé dans le peuple de vives sympathies. Alors que la révolution requérait insatiablement des locaux, le gouvernement n’osait mordre sur aucune maison particulière. Réquisitionner les chevaux des paysans pour la guerre - c’est une chose. Réquisitionner pour la révolution des hôtels particuliers qui sont vides c’en est une tout autre. Mais les masses populaires raisonnaient autrement.

A la recherche d’un local qui lui conviendrait, la division de réserve des autos blindées tomba, dans les premiers jours de mars, sur l’hôtel de Kczesinska et l’occupa : la ballerine avait un bon garage. La division céda volontiers au comité des bolcheviks de Petrograd l’étage supérieur de l’édifice. L’amitié faite entre les bolcheviks et les équipes d’autos blindées compléta leur amitié avec les mitrailleurs. L’occupation du palais, effectuée quelques semaines avant l’arrivée de Lenine, passa d’abord à peu prés inaperçue. L’indignation contre les ravisseurs s’accroissait au flan et à mesure qu’augmentait l’influence des bolcheviks. Les racontars des journaux affirmant que Lenine se serait logé dans le boudoir de la ballerine et que tout le mobilier de l’hôtel aurait été saccagé ou volé, étaient tout simplement des mensonges. Lenine vivait dans le modeste petit logement de sa sœur, et, quant au mobilier de la ballerine, le commandant des locaux l’avait fait ranger et mettre sous scellés. Soukhanov, qui visita le palais le jour de l’arrivée de Lenine, a laissé une description de l’endroit qui ne manque pas d’intérêt. " Les appartements de la fameuse ballerine avaient un aspect assez bizarre et saugrenu. Les plafonds et les murs, féeriques, ne s’harmonisaient pas du tout avec le mobilier rudimentaire, avec des tables, des chaises et des bancs primitifs, disposés n’importe comment aux seules fins d’utilité. Les pièces en somme peu garnies. Le mobilier de Kczesinska avait été enlevé... "

Eludant prudemment l’affaire de la division d’autos blindées, la presse représentait Lenine comme le responsable de la saisie, à main armée, d’une maison appartenant à une inoffensive prêtresse de l’art. Ce thème alimentait les éditoriaux et les feuilletons. Des ouvriers et soldats crottés parmi les velours, les soies et les tapisseries ! Tous les entresols de la capitale frémirent d’indignation. De même que jadis les girondins avaient imputé aux jacobins la responsabilité des massacres de septembre, une disparition de matelas dans une caserne et la propagande en faveur de la loi agraire - maintenant, les cadets et les démocrates accusaient les bolcheviks de saper les bases de la morale humaine et de cracher sur les parquets dans l’hôtel de Kczesinska. La ballerine de la dynastie devint le symbole d’une culture foulée aux pieds par les bottes à gros clous de la barbarie. Cette apothéose donna des ailes à la propriétaire, qui porta plainte en justice, et le tribunal décida que les bolcheviks seraient expulsés des lieux.

Mais ce n’était point du tout si simple. " Les autos blindées qui veillaient dans la cour avaient un air suffisamment imposant ", note dans ses souvenirs Zalejsky, membre du Comité de Petrograd à l’époque. En outre, le régiment des mitrailleurs, ainsi que d’autres unités, était prêt, en cas de besoin, à soutenir les équipes d’autos blindées. Le 25 mai, le bureau du comité exécutif, sur plainte de l’avocat de la ballerine, reconnut que " les intérêts de la révolution exigeaient le respect des décisions des tribunaux ", Les conciliateurs n’allèrent pourtant pas au-delà de cet aphorisme platonique, au grand chagrin de la ballerine qui n’était nullement encline au platonisme.

Dans l’hôtel particulier continuaient à travailler coude à coude le Comité central, le Comité de Petrograd et l’Organisation militaire. " Dans la maison de Kczesinska - raconte Raskolnikov - il y avait constamment foule. Les uns visitaient pour affaire tel ou tel secrétariat, d’autres allaient au dépôt de librairie,.., d’autres à la rédaction de la Soldatskaïa Pravda (Pravda des Soldats), d’autres enfin à quelque séance. Des réunions avaient lieu très souvent, parfois en permanence - soit dans la vaste salle d’en bas, soit en haut, autour d’une longue table, dans une pièce qui avait été vraisemblablement la salle à manger de la ballerine. " Du haut du balcon de l’hôtel particulier, au-dessus duquel flottait l’imposant drapeau du comité central, des orateurs improvisaient sans cesse des meetings, non seulement dans la journée, mais même la nuit. Souvent, dans une obscurité complète, s’avançait vers l’édifice, un contingent de soldats, ou bien une foule d’ouvriers réclamant un orateur. Devant le balcon s’arrêtaient aussi, à l’occasion, des groupes de petits bourgeois dont la curiosité était périodiquement éveillée par les racontars des journaux. Pendant les journées critiques s’approchèrent de l’édifice des manifestations, hostiles pour peu de temps, exigeant l’arrestation de Lenine et l’expulsion des bolcheviks. Sous les torrents d’hommes qui déferlaient au pied du palais, l’on sentait bouillonner les profondeurs de la révolution. L’affaire de la maison Kczesinska arriva à son apogée pendant les journées de juillet. " Le grand Etat-major du mouvement - dit Milioukov - se trouva non point au palais de Tauride, mais dans la citadelle de Lenine, la maison de Kczesinska, au balcon classique. " L’écrasement de la manifestation menait fatalement à la destruction du quartier général des bolcheviks.

A trois heures du matin, vers la maison de Kczesinska et la forteresse Pierre-et-Paul, séparées par un ruban d’eau, marchèrent : le bataillon de réserve du régiment de Petrograd, un effectif de mitrailleurs, une compagnie du régiment Semenovsky, une compagnie du régiment Preobrajensky, l’effectif des élèves officiers du régiment de Volhynie, deux pièces de canon et un détachement de huit autos blindées. A sept heures du matin, l’adjoint au commandant des troupes de l’arrondissement, Kouzmine, socialiste-révolutionnaire, exigea l’évacuation de l’hôtel particulier. Ne voulant pas rendre les armes, les matelots de Cronstadt, qui n’étaient plus guère dans le palais qu’au nombre de cent vingt, se mirent à gagner au pas de course la forteresse Pierre-et-Paul. Lorsque les troupes du gouvernement occupèrent l’hôtel, elles n’y trouvèrent personne, exception faite de quelques employés... Restait la question de la forteresse. Du quartier de Vyborg, comme on s’en souvient, s’étaient portés sous les remparts de jeunes gardes rouges pour prêter main-forte aux marins, en cas de nécessité. " Sur les murs de la forteresse - raconte l’un d’eux - quelques pièces de canon sont braquées, vraisemblablement par les marins, à tout hasard... Cela commence à sentir le sang... " Mais des pourparlers diplomatiques donnèrent une solution pacifique. Sur mandat du comité central, Staline proposa aux leaders conciliateurs de prendre en commun des mesures pour liquider sans effusion de sang les manifestations des hommes de Cronstadt. A deux, avec le menchevik Bogdanov, ils persuadèrent sans grande difficulté les matelots de se soumettre à l’ultimatum lancé la veille par Liber. Lorsque les autos blindées du gouvernement s’approchèrent de la forteresse, une députation sortit de la grand-porte pour déclarer que la garnison se soumettait au comité exécutif. Les armes rendues par les matelots et les soldats furent emportées en camions. Les matelots désarmés avaient les barges pour retourner à Cronstadt. La reddition de la forteresse peut être considérée comme l’épisode final du mouvement de juillet. Les équipes d’autos blindées arrivées du front occupèrent le palais Kczesinska et le fort, évacués par les bolcheviks, et elles devaient passer à leur tour, à la veille de l’insurrection d’octobre, du côté de ces derniers.

Les bolcheviks pouvaient-ils prendre le pouvoir en Juillet ?

Interdite par le gouvernement et par le Comité exécutif, la manifestation eut un caractère grandiose ; dans la deuxième journée, elle ne compta pas moins de cinq cent mille personnes. Soukhanov, qui ne trouve pas de mots assez violents pour condamner " le sang et la boue " des journées de juillet, écrit pourtant : " Indépendamment des résultats politiques, on ne pouvait considérer autrement qu’avec admiration ce stupéfiant mouvement des masses populaires. On ne pouvait, tout en le jugeant néfaste, ne pas s’enthousiasmer devant son ampleur gigantesque d’éléments déchaînés. " D’après les calculs de la commission d’enquête, il y eut vingt-neuf morts, cent quatorze blessés, approximativement à égalité de côté et d’autre.

Que le mouvement ait commencé d’en bas, indépendamment des bolcheviks, dans une certaine mesure contre eux, ce fut, aux premières heures, avoué même par les conciliateurs. Mais déjà vers la nuit du 3 juillet, et plus particulièrement le lendemain, l’appréciation officielle se modifie. On déclare que le mouvement est une insurrection dont les bolcheviks sont les organisateurs. " Sous le mot d’ordre : " Tout le pouvoir aux soviets " - écrivait dans la suite Stankevitch, proche de Kerensky - se produisait formellement une insurrection des bolcheviks contre la majorité soviétique d’alors, composée des partis de la défense nationale. " L’accusation d’avoir fomenté un soulèvement n’est pas seulement un procédé de lutte politique : ces gens, dans le courant de juin, ne s’étaient que trop convaincus de la force d’influence des bolcheviks sur les masses et, maintenant, refusaient tout simplement de croire que le mouvement des ouvriers et des soldats eût pu déferler par-dessus les têtes des bolcheviks. Trotsky essaya de donner une explication à la séance du comité exécutif : " On nous accuse de créer l’opinion des masses ; ce n’est pas vrai, nous tentons seulement de la formuler. "

Dans les livres qui ont été publiés par des adversaires après l’insurrection d’octobre, notamment chez Soukhanov, on peut rencontrer cette affirmation que les bolcheviks auraient, uniquement à la suite de la défaite du soulèvement de juillet, dissimulé leur véritable but, alléguant le mouvement spontané des masses. Mais peut-on cacher, comme un trésor, un plan d’insurrection armée entraînant dans son remous des centaines de milliers d’hommes ? Est-ce que, à la veille d’octobre, les bolcheviks ne se trouvèrent pas forcés d’en appeler tout à fait ouvertement à l’insurrection et de s’y préparer au vu et au su de tous ? Si personne ne découvrit un pareil plan en juillet, c’est seulement parce qu’il n’existait pas.

L’irruption des mitrailleurs et des matelots de Cronstadt dans la forteresse Pierre-et-Paul, du consentement de la garnison permanente (c’est surtout sur cette " incursion " que s’appesantissaient les conciliateurs !), n’était nullement un acte d’insurrection armée. Le bâtiment situé sur une petite île - plutôt prison que position militaire - pouvait encore à la rigueur servir de refuge à des gens battant en retraite, mais ne donnait rien pour une offensive. Cherchant à gagner le palais de Tauride, les manifestants défilaient avec indifférence devant les plus importants édifices gouvernementaux, pour l’occupation desquels il eût suffi d’un détachement des gardes rouges de Poutilov. La forteresse Pierre-et-Paul fut prise par les manifestants tout ainsi qu’ils s’étaient emparés des rues, de divers postes, des places. Il y eut un stimulant de plus dans le fait que le palais Kczesinska, se trouvant dans le voisinage, pouvait être secouru par la forteresse en cas de danger.

Les bolcheviks firent tout pour réduire le mouvement de juillet à une manifestation. Mais, tout de même, par la logique des choses, le mouvement ne dépassa-t-il point ces bornes ? A cette question de politique il est plus difficile de répondre qu’à un acte d’accusation en matière criminelle. Appréciant les journées de juillet aussitôt après leur achèvement, Lenine écrivait : " Une manifestation antigouvernementale, telle serait formellement la plus exacte description des événements. Mais le fond de l’affaire est en ceci que nous n’avons pas une manifestation ordinaire, c’est quelque chose de beaucoup plus qu’une manifestation et c’est moins qu’une révolution. " Lorsque les masses se sont assimilé quelque idée, elles veulent la réaliser. Se fiant au parti des bolcheviks, les ouvriers et, d’autant plus, les soldats n’avaient pas encore eu le temps, néanmoins, d’élaborer cette conviction qu’il ne fallait marcher autrement que d’après l’appel du parti et sous sa direction. L’expérience de février et d’avril enseignait plutôt autre chose.

Lorsque Lenine disait, en mai, que les ouvriers et les paysans étaient cent fois plus révolutionnaires que notre parti, il généralisait indubitablement l’expérience de février et d’avril. Mais les masses aussi généralisaient cette expérience à leur façon. Elles se disaient dans leur for intérieur : même les bolcheviks traînassent et atermoient. Les manifestants étaient tout disposés dans les journées de juillet - si la marche de l’affaire l’avait nécessité à liquider le pouvoir officiel. En cas de résistance de la bourgeoisie, ils étaient prêts à employer les armes. Dans cette mesure, il y avait ici un élément d’insurrection armée. Si, néanmoins, le mouvement ne fut pas poussé même jusqu’à moitié, loin d’aller jusqu’au bout, c’est que les conciliateurs brouillaient le tableau...

Dans le tome premier de cet ouvrage, nous avons caractérisé en détail le paradoxe du régime de février. Le pouvoir fut obtenu des mains du peuple révolutionnaire par les démocrates petits-bourgeois, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Ils n’avaient pas envisagé cette tâche. Ils n’avaient pas conquis le pouvoir, A leur corps défendant, ils s’y trouvèrent placés, Malgré la volonté des masses, ils firent tout pour transmettre le pouvoir à la bourgeoisie impérialiste. Le peuple n’avait pas confiance dans les libéraux, mais se fiait aux conciliateurs qui, cependant, ne se fiaient pas à eux-mêmes. Et ces derniers avaient raison à leur manière. Même après avoir totalement cédé le pouvoir à la bourgeoisie, les démocrates fussent restés quelque chose, Ayant pris le pouvoir en main, ils devaient être réduits à néant. Des mains des démocrates, le pouvoir eût presque automatiquement glissé aux mains des bolcheviks. Le malheur était irréparable, car il résidait dans la nullité organique de la démocratie russe. ..

Les manifestants de Juillet voulaient remettre le pouvoir aux cadets. Pour cela il était indispensable que les soviets consentissent à le prendre. Or, même dans la capitale, où la plupart des ouvriers et des éléments actifs de la garnison suivaient déjà les bolcheviks, la majorité dans le soviet, en vertu de la loi d’inertie, spécifique de toute assemblée de représentants, appartenait encore aux partis petits-bourgeois qui considéraient un attentat au pouvoir de la bourgeoisie comme un attentat contre eux-mêmes. Les ouvriers et les soldats ressentaient vivement la contradiction entre leur état d’esprit et la politique du Soviet, c’est-à-dire entre ce qu’ils avaient été hier et ce qu’ils étaient aujourd’hui. En se soulevant pour le pouvoir des soviets, ils n’apportaient nullement leur confiance à la majorité conciliatrice. Mais ils ne savaient comment s’en débarrasser. La renverser par la violence, c’eût été dissoudre les soviets au lieu de leur transmettre le pouvoir. Avant de trouver la voie vers un renouvellement des soviets, les ouvriers et les soldats essayèrent de les soumettre à leur volonté par la méthode de l’action directe.

Dans une proclamation issue des deux comités exécutifs au sujet des journées de juillet, les conciliateurs en appelèrent avec indignation aux ouvriers et aux soldats contre les manifestants qui, prétendaient-ils, " ont essayé d’imposer par la force des armes leur volonté à vos élus ". Comme si manifestants et électeurs n’étaient pas, sous deux dénominations différentes, les mêmes ouvriers et soldats ! Comme si les électeurs n’avaient pas le droit d’imposer leur volonté aux élus ! Et comme si cette volonté consistait en autre chose qu’à réclamer l’exécution des engagements : prendre le pouvoir dans l’intérêt du peuple. En se concentrant autour du palais de Tauride, les masses criaient aux oreilles du comité exécutif la phrase même qu’un anonyme ouvrier avait servie à Tchernov en lui tendant un poing rude : " Prends le pouvoir quand on te le donne. " Comme réponse, les conciliateurs appelèrent les cosaques. Messieurs les démocrates préféraient ouvrir la guerre civile contre le peuple plutôt que de prendre le pouvoir sans effusion de sang. Les gardes blancs furent les premiers à tirer. Mais l’atmosphère politique de la guerre civile fut créée par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires.

Se heurtant à la résistance armée de l’organe même auquel ils voulaient remettre le pouvoir, les ouvriers et les soldats perdirent conscience de leur but. Du puissant mouvement des masses l’axe politique se trouva arraché. La campagne de juillet se réduisit à une manifestation partiellement effectuée avec les moyens d’une insurrection armée. On peut dire tout aussi bien que ce fut une demi-insurrection pour un but qui n’admettait pas d’autres méthodes qu’une manifestation.

Tout en renonçant au pouvoir, les conciliateurs ne le livraient pas tout à fait aux libéraux : d’abord parce qu’ils craignaient ces derniers - le petit bourgeois a peur du gros - et parce qu’ils avaient peur pour ces derniers : un ministère purement cadet eût été immédiatement renversé par les masses. Bien plus ! comme l’indique justement Milioukov, " dans la lutte contre les manifestations armées spontanées, le comité exécutif du soviet consolide son droit, déclaré pendant les troubles des 20 et 21 avril, de disposer à son gré des forces armées de la garnison de Petrograd ". Les conciliateurs continuent comme naguère à se dérober à eux-mêmes le pouvoir qu’ils ont sous l’oreiller. Pour opposer une résistance armée à ceux qui réclament sur leurs pancartes le pouvoir des soviets, le soviet se trouve forcé de concentrer en fait le pouvoir entre ses mains.

Le comité exécutif va encore plus loin : il proclame formellement, en ces jours-là sa souveraineté. " Si la démocratie révolutionnaire reconnaissait indispensable que tout le pouvoir passât aux mains des soviets - disait la résolution du 4 juillet - c’est sûrement à l’assemblée plénière des comités exécutifs que peut appartenir la solution de cette question. " Ayant déclaré que la manifestation pour le pouvoir des soviets était un soulèvement contre-révolutionnaire, le comité exécutif se constituait en même temps pouvoir suprême et décidait du sort du gouvernement.

Quand, à l’aube du 5 juillet, les troupes " fidèles " pénétrèrent dans l’édifice du palais de Tauride, leur commandant fit savoir que son détachement se subordonnait intégralement et sans réserve au comité exécutif central. Pas un mot sur le gouvernement ! Mais les rebelles, eux aussi, consentaient à se soumettre au comité exécutif en tant que pouvoir. Quand la forteresse Pierre-et-Paul se rendit, la garnison n’eut qu’à déclarer qu’elle obéissait au comité exécutif. Personne n’exigeait qu’elle se soumît aux autorités officielles. Mais même les troupes appelées du front se mettaient entièrement à la disposition du comité exécutif. De quelle utilité, dans ce cas, avait été le sang versé ?

Si la lutte avait eu lieu vers la fin du Moyen Age, les deux parties, en se massacrant mutuellement, auraient cité les mêmes proverbes bibliques. Les historiens formalistes en seraient ensuite venus à conclure que la lutte avait eu lieu pour des questions d’exégèse : les artisans et les paysans illettrés du Moyen-Age mettaient, comme on sait, une étrange passion à se faire tuer pour des subtilités philologiques dans les révélations de Jean l’Evangéliste, de même que les dissidents de l’Eglise russe se faisaient exterminer à propos de savoir si l’on devait faire le signe de la croix avec deux ou trois doigts. En réalité, au Moyen-Age non moins qu’à présent, sous les formules symboliques se dissimulait une lutte d’intérêts vitaux qu’il convient de discerner, un seul et même verset de l’Evangile signifiait pour les uns le servage et pour les autres la liberté.

Mais il existe des analogies beaucoup plus récentes, plus proches, Pendant les Journées de juin 1848, en France, des deux côtés des barricades retentissait un seul et même cri : " Vive la République ! " Les idéalistes petits-bourgeois se représentaient par conséquent les combats de Juin comme un malentendu provoqué par une bévue des uns, par l’exaltation des autres. En réalité, les bourgeois voulaient la république pour eux, les ouvriers voulaient la république pour tous. Les mots d’ordre politiques servent plus souvent à masquer des intérêts qu’à les désigner par leur vrai nom.

Si paradoxal que soit le régime de février, que les conciliateurs décoraient d’ailleurs d’hiéroglyphes marxistes et populistes, les véritables rapports de classes sont suffisamment transparents. Il faut seulement ne pas perdre de vue la nature hybride des partis conciliateurs. Les petits bourgeois instruits s’appuyaient sur les ouvriers et les bourgeois, mais fraternisaient avec les propriétaires de noble condition et les gros fabricants de sucre. En s’insérant dans le système soviétique, à travers lequel les revendications de la base s’élevaient jusqu’à l’Etat officiel, le comité exécutif servait aussi de paravent politique à la bourgeoisie. Les classes possédantes se " soumettaient " au comité exécutif dans la mesure où il poussait le pouvoir de leur côté. Les masses se soumettaient au comité exécutif dans la mesure où elles espéraient qu’il deviendrait l’organe de la domination des ouvriers et des paysans. Au Palais de Tauride s’entrecroisaient des tendances de classes contraires, dont l’une et l’autre se couvraient du nom du comité exécutif : l’une par manque de compréhension et par crédulité, l’autre par froid calcul. Or, dans la lutte, il ne s’agissait ni plus ni moins que de savoir qui gouvernerait le pays : la bourgeoisie ou le prolétariat ?

Mais, si les conciliateurs ne voulaient pas prendre le pouvoir, et si la bourgeoisie n’avait pas assez de force pour le détenir, peut-être, en juillet, les bolcheviks pouvaient-ils se saisir du gouvernail ? . Durant les deux journées critiques, le pouvoir à Petrograd était complètement tombé des mains des institutions gouvernementales. Le comité exécutif avait senti pour la première fois son impuissance complète. Prendre dans ces conditions le pouvoir n’aurait présenté aux bolcheviks aucune difficulté. On pouvait s’emparer de l’autorité même en certains points de la province. En ce cas, le parti bolchevik avait-il raison de renoncer à la prise du pouvoir ? Ne pouvait-il pas, s’étant fortifié dans la capitale et dans quelques régions industrielles, étendre ensuite sa domination à tout le pays ? La question est d’importance.

Rien ne contribua, à la fin de la guerre, au triomphe de l’impérialisme et de la réaction en Europe autant que les quelques mois si courts du kerenskysme qui exténuèrent la Russie révolutionnaire et causèrent un préjudice incalculable à son autorité morale aux yeux des armées belligérantes et des masses laborieuses de l’Europe, qui espéraient de la révolution une parole nouvelle. Si les bolcheviks avaient réduit de quatre mois - formidable laps de temps ! - les douleurs de l’accouchement de l’insurrection prolétarienne, ils se seraient trouvés devant un pays moins épuisé, l’autorité de la révolution en Europe eût été moins compromise. Cela n’eût pas seulement donné aux soviets d’énormes avantages dans la conduite des pourparlers avec l’Allemagne, cela aurait exercé une très grosse influence sur la marche de la guerre et de la paix en Europe. La perspective était trop séduisante ! Et, cependant, la direction du parti avait absolument raison de ne pas s’engager dans la voie de l’insurrection armée.

Prendre le pouvoir ne suffit pas. Il faut le garder. Quand, en octobre, les bolcheviks estimèrent que leur heure avait sonné, la période la plus difficile pour eux survint après la prise du pouvoir. Il fallut la plus haute tension des forces de la classe ouvrière pour résister aux innombrables attaques des ennemis. En juillet cette disposition à une lutte intrépide n’existait pas encore, même chez les ouvriers de Petrograd. Ayant la possibilité de prendre le pouvoir, ils le proposaient cependant au comité exécutif. Le prolétariat de la capitale qui, en son écrasante majorité, était déjà porté vers les bolcheviks, n’avait pas encore coupé le cordon ombilical qui le reliait aux conciliateurs. Il y avait encore pas mal d’illusions en ce sens que, par la parole et par une manifestation, l’on pourrait arriver à tout ; qu’en intimidant les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, l’on pourrait les stimuler à suivre une politique commune avec les bolcheviks.

Même l’avant-garde de la classe ne se rendait pas clairement compte des voies par lesquelles on peut arriver au pouvoir. Lenine écrivait bientôt : " La réelle faute de notre parti, pendant les journées des 3-4 juillet, révélée à présent par les événements, était seulement en ceci... que le parti croyait encore possible un développement pacifique des transformations politiques au moyen d’un changement de politique dans les soviets, tandis qu’en réalité les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires s’étaient déjà tellement fourvoyés et liés par leur entente avec la bourgeoisie, et celle-ci était devenue tellement contre-révolutionnaire qu’il ne pouvait plus être question d’un développement pacifique quelconque. "

Si le prolétariat n’était politiquement pas homogène ni suffisamment résolu, il en était de même et d’autant plus de l’armée paysanne. Par sa conduite pendant les journées des 3-4 Juillet, la garnison avait créé l’absolue possibilité pour les bolcheviks de prendre le pouvoir. Mais il y avait pourtant dans les effectifs de la garnison des contingents neutres qui, déjà vers le soir du 4 juillet, penchèrent résolument vers les partis patriotes. Le 5 juillet, les régiments neutres se rangent du côté du comité exécutif, tandis que les régiments enclins au bolchevisme s’efforcent de prendre une teinte de neutralité. Cela rendait les mains libres aux autorités beaucoup plus que l’arrivée tardive des troupes du front. Si les bolcheviks, par un excès d’ardeur, s’étaient saisis du pouvoir le 4 juillet, la garnison de Petrograd non seulement ne l’aurait pas conservé, mais elle aurait empêché les ouvriers de le maintenir dans le cas inévitable d’un coup porté du dehors.

Moins favorable encore se présentait la situation dans l’armée sur le front. La lutte pour la paix et la terre, surtout depuis l’offensive de juin, la rendait extrêmement accessible aux mots d’ordre des bolcheviks. Mais ce que l’on appelle le bolchevisme " élémentaire " chez les soldats ne s’identifiait nullement dans leur confiance avec un parti déterminé, avec son comité central et ses leaders, Les lettres de soldats de cette époque traduisent très clairement cet état d’esprit de l’armée. " Rappelez-vous ça, Messieurs les ministres et tous les principaux dirigeants - écrit du front la main rugueuse d’un soldat - nous, on comprend mal les partis, seulement l’avenir et le passé sont proches ; le tsar vous envoyait en Sibérie et vous mettait en prison, mais nous, on vous embrochera à la baïonnette. " Un extrême degré d’irritation contre les sphères supérieures qui les dupent se joint dans ces lignes à un aveu d’impuissance : " Nous, on comprend mal les partis. "

Contre la guerre et le corps des officiers, l’armée était en révolte continue, utilisant à ce propos des mots d’ordre du vocabulaire bolchevik. Mais quant à se mettre en insurrection pour transmettre le pouvoir au parti bolchevik, l’armée n’y était pas encore prête, loin de là. Les contingents sûrs, destinés à écraser Petrograd, furent prélevés par le gouvernement sur les troupes les plus proches de la capitale, sans résistance active des autres effectifs, et ils furent transportés par échelons sans aucune résistance des cheminots. Mécontente, rebelle, facilement inflammable, l’armée restait politiquement amorphe ; dans sa composition, il y avait trop peu de solides noyaux bolcheviks capables de donner une direction uniforme aux pensées et aux actes de l’inconsistante masse des soldats.

D’autre part, les conciliateurs, pour opposer le front à Petrograd et aux ruraux de l’arrière, utilisaient, non sans succès, l’arme empoisonnée dont la réaction, en mars, avait vainement tenté de se servir contre les soviets. Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks disaient aux soldats du front : la garnison de Petrograd, sous l’influence des bolcheviks, ne vient pas vous faire la relève ; les ouvriers ne veulent pas travailler pour les besoins du front ; si les paysans écoutent les bolcheviks et s’emparent tout de suite de la terre, il ne restera rien pour les combattants. Les soldats avaient encore besoin d’une expérience supplémentaire pour comprendre si le gouvernement préservait la terre au bénéfice des combattants ou bien des propriétaires.

Entre Petrograd et l’armée du front se plaçait la province. Sa réaction devant les événements de juillet peut en elle-même servir de très important critère a posteriori dans la question de savoir si les bolcheviks eurent raison en juillet d’éluder la lutte immédiate pour la conquête du pouvoir. Déjà à Moscou, le pouls de la révolution battait bien plus faiblement qu’à Pétrograd Dans une séance du comité moscovite des bolcheviks, il y eut des débats tumultueux : certains, appartenant à l’extrême gauche du parti, comme, par exemple, Boubnov, proposaient d’occuper la poste, le télégraphe, le central téléphonique, la rédaction du Rousskoïe Slovo, c’est-à-dire de prendre le chemin de l’insurrection. Le comité, très modéré dans son état d’esprit général, repoussait résolument de telles propositions, estimant que les masses moscovites n’étaient pas du tout prêtes à agir ainsi. Malgré l’interdiction du soviet, il fut néanmoins décidé d’organiser une manifestation. Vers la place Skobelev s’avancèrent des foules considérables d’ouvriers, ayant les mêmes mots d’ordre qu’à Petrograd, mais loin d’avoir le même entrain. La garnison ne répondit point du tout avec ensemble, certains contingents donnèrent leur adhésion, un seul vint en armes. Un soldat d’artillerie, Davydovsky, qui devait prendre une part sérieuse aux combats d’octobre, certifie dans ses Souvenirs que Moscou n’était pas prête dans les journées de juillet et que, chez les dirigeants de la manifestation, il resta, à cause de l’insuccès, " un mauvais relent ".

A Ivanovo-Voznessensk, capitale du textile, où le soviet se trouvait déjà sous la direction des bolcheviks, la nouvelle des événements de Petrograd parvint en même temps qu’une rumeur d’après laquelle le gouvernement provisoire serait tombé. Dans la séance de nuit du comité exécutif, il fut décidé, comme mesure préparatoire, d’établir un contrôle sur le téléphone et le télégraphe. Le 6 juillet, les travaux furent suspendus dans les fabriques ; à la manifestation participèrent jusqu’à quarante mille hommes, dont beaucoup étaient armés. Quand on apprit que la manifestation de Petrograd n’avait pas conduit à la victoire, le Soviet d’Ivanovo-Voznessensk se hâta de battre en retraite.

A Riga, sous l’influence des nouvelles concernant les événements de Petrograd, il y eut, dans la nuit du 5 au 6 juillet une échauffourée entre les chasseurs lettons, animés de l’esprit bolchevik, et le " bataillon de la Mort " - et celui-ci, bataillon de patriotes, fut forcé de reculer. Le soviet de Riga adopta dans la même nuit une résolution en faveur du pouvoir des soviets. Deux jours plus tard, une résolution identique fut votée à Ekaterinbourg, capitale de l’Oural. Ce fait que le mot d’ordre du pouvoir des soviets, lancé dans les premiers mois seulement au nom du Parti, devenait désormais le programme de différents soviets locaux, marquait incontestablement un grand pas en avant. Mais, d’une résolution pour le pouvoir des soviets jusqu’à l’insurrection sous le drapeau des bolcheviks, le chemin à parcourir était encore considérable.

En certains points du pays, les événements de Petrograd furent la commotion qui provoqua la décharge de violents conflits particuliers. A Nijni-Novgorod, où les soldats évacués avaient longtemps regimbé contre leur envoi au front, des junkers envoyés de Moscou provoquèrent par leurs actes de violence la révolte de deux régiments. En résultat d’une fusillade, où il y eut des tués ,et des blessés, les junkers se rendirent et furent désarmés. Les autorités s’éclipsèrent. De Moscou partit une expédition punitive, composée de trois armes différentes. A la tête se trouvaient : le commandant des troupes de la région de Moscou, l’impulsif colonel Verkhovsky, futur ministre de la Guerre de Kerensky ; et le président du soviet de Moscou, le vieux menchevik Khintchouk, homme de tempérament peu belliqueux, futur dirigeant des coopératives et ensuite ambassadeur des soviets à Berlin. Cependant ils ne trouvèrent personne à châtier, car un comité élu par les soldats révoltés avait déjà eu le temps de rétablir complètement l’ordre. .

A peu prés aux mêmes heures nocturnes et sur le même terrain, refusant de partir pour le front, se mutinèrent, à Kiev, les soldats du régiment de l’hetman Poloubotko, au nombre de cinq mille hommes ; ils se saisirent de l’arsenal, occupèrent la forteresse, l’état-major de l’arrondissement, arrêtèrent le commandant et le chef de la milice. La panique dans la ville dura plusieurs heures jusqu’au moment où, par les efforts combinés des autorités militaires, du comité des organisations sociales et des organes de la les personnages arrêtés furent relaxés, tandis que la plupart des révoltés étaient désarmés.

Dans le lointain Krasnoïarsk, les bolcheviks, grâce à l’état de la garnison, se sentaient si solides que, malgré la vague qui commençait déjà à passer sur le pays, ils organisèrent 9 juillet, une manifestation à laquelle prirent part huit ou dix mille personnes, des soldats pour la plupart. Contre Krasnoïarsk fut envoyé d’lrkoutsk un détachement de quatre cents hommes de l’artillerie, sous la direction du commissaire de l’arrondissement militaire, le socialiste-révolutionnaire Krakovetsky. Pendant les deux jours que durèrent les conférences et les pourparlers inévitables pour un régime de double pouvoir, l’expédition punitive se trouva tellement contaminée par l’agitation des soldats que le commissaire se hâta de la ramener à Irkoutsk. Mais Krasnoïarsk constituait plutôt une exception.

Dans la majorité des villes de gouvernement et de district, la situation était infiniment moins favorable. A Samara, par exemple, l’organisation bolcheviste locale, à la nouvelle des combats livrés dans la capitale, " attendait un signal, bien que l’on ne pût guère compter sur personne ". Un des membres du parti de l’endroit raconte que " les ouvriers commençaient à sympathiser avec les bolcheviks ", mais qu’il était impossible d’espérer qu’ils se jetteraient dans la bataille ; encore moins pouvait-on compter sur les soldats ; en ce qui concerne l’organisation des bolcheviks, " les effectifs étaient très faibles, nous n’étions qu’une poignée d’hommes ; au soviet des députés ouvriers il y avait quelques bolcheviks, et, au soviet des soldats, il n’y en avait, semble-t-il, pas un ; d’ailleurs, ce soviet se composait presque exclusivement d’officiers ". La cause principale de la faible et incohérente réaction du pays était en ceci que la province, ayant accepté sans coup férir la révolution de février des mains de Petrograd, digérait beaucoup plus lentement que la capitale les nouveaux faits et les nouvelles idées. Il fallait un délai supplémentaire pour que l’avant-garde eût le temps d’amener à elle, politiquement, les grosses réserves.

L’état de conscience des masses populaires, en tant qu’instance décisive de la politique révolutionnaire, excluait ainsi la possibilité pour les bolcheviks de prendre le pouvoir en juillet. En même temps, l’offensive sur le front incitait le parti à s’opposer aux manifestations. Le krach de l’offensive était absolument inévitable. En fait, il avait déjà commencé. Mais le pays n’en savait rien encore. Le danger résidait en ce que par une imprudence du parti, le gouvernement eût pu faire retomber sur les bolcheviks la responsabilité des conséquences de ses propres folies. Il fallait donner à l’offensive le temps d’arriver à épuisement. Les bolcheviks ne doutaient pas que le revirement dans les masses serait très violent. On verrait alors ce qu’on devait entreprendre. Le calcul était absolument juste. Cependant, les événements ont leur propre logique qui ne tient pas compte des calculs politiques, et, pour cette fois, la logique tomba rudement sur la tête des bolcheviks.

L’insuccès de l’offensive sur le front prit un caractère de catastrophe le 6 juillet, lorsque les troupes allemandes rompirent le front russe sur une étendue de plus de douze kilomètres en largeur et de dix en profondeur. Dans la capitale, la rupture du front fut connue le 7 juillet, au moment où la répression, accompagnée d’expéditions punitives, battait son plein. Bien des mois après, quand les passions auraient dû s’apaiser un peu ou, du moins, prendre un caractère plus sensé, Stankevitch, qui n’était pas le plus acharné des adversaires du bolchevisme, écrivait encore au sujet d’ " un mystérieux enchaînement de faits ", tels que la rupture du front à Tamopol, immédiatement à la suite des journées de juillet à Petrograd. Ces gens-là ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir l’enchaînement réel des événements, résidant dans le fait que l’offensive désespérée entreprise sous la férule de l’Entente ne pouvait que conduire à une catastrophe militaire et, en même temps, ne pouvait que faire exploser l’indignation dans les masses dupées par la révolution.

Mais importe-t-il de savoir comment il en fut en réalité ? Il était trop séduisant d’établir un rapport entre la manifestation de Petrograd et l’échec sur le front. La presse patriote, loin de dissimuler la défaite, l’exagérait au contraire tant qu’elle pouvait, n’hésitant pas à dévoiler des secrets militaires : elle nommait les divisions et les régiments, indiquait leurs emplacements. " A partir du 8 juillet - avoue Milioukov - les journaux commencent à imprimer à dessein des télégrammes véridiques du front, qui furent un coup de foudre pour l’opinion russe. " Le but était là : bouleverser, épouvanter, abasourdir, pour rattacher d’autant plus facilement les bolcheviks aux allemands.

La provocation joua indubitablement un certain rôle dans les événements du front comme dans les rues de Petrograd. Après l’insurrection de Février, le gouvernement avait jeté sur la ligne de feu un grand nombre d’anciens gendarmes et de sergents de ville. Pas un d’entre eux, bien entendu, ne voulait combattre. Ils avaient plus peur des soldats russes que des allemands. Pour faire oublier leur passé, ils affectaient les opinions les plus extrémistes de l’armée, excitaient en tapinois les soldats contre les officiers, s’élevaient plus que personne contre la discipline et l’offensive et, fréquemment, se donnaient tout net pour des bolcheviks. Entretenant entre eux une liaison naturelle de complices, ils constituaient une originale confrérie de la poltronnerie et de la lâcheté. Par leur intermédiaire pénétraient dans les troupes et se répandaient rapidement les bruits les plus fantastiques, dans lesquels des termes ultra-révolutionnaires se combinaient avec l’esprit réactionnaire des Cent-Noirs. Aux heures critiques, ces individus étaient les premiers à donner le signal de la panique.

L’œuvre démoralisatrice des policiers et des gendarmes fut plus d’une fois mentionnée dans la presse. Non moins souvent l’on trouve des indications de cet ordre dans les documents secrets de l’armée elle-même. Mais le haut commandement gardait le silence, préférant assimiler les provocateurs Cent-Noirs aux bolcheviks. Maintenant, après le krach de l’offensive, ce procédé était légalisé et le journal des mencheviks rivalisait de zèle avec les plus ignobles feuilles chauvines. En criant à " l’anarcho-bolchevisme ", aux agents de l’Allemagne et aux ex-gendarmes, les patriotes, non sans succès, étouffèrent pour un temps la question de l’état général de l’armée et d’une politique de paix. " Notre profonde percée sur le front de Lenine - déclarait avec une franche vantardise le prince Lvov - a, d’après mon intime conviction, une importance infiniment plus grande pour la Russie que la percée des allemands sur le front sud-ouest... " L’honorable chef du gouvernement ressemblait au chambellan Rodzianko en ceci qu’il ne discernait pas quand il était bon de se taire.

Si, les 3-4 juillet, l’on n’avait réussi à retenir les masses d’une manifestation, celle-ci aurait inévitablement éclaté, en résultat de la percée de Tamopol. Un délai de quelques jours seulement aurait cependant apporté d’importantes modifications dans la situation politique. Le mouvement, d’emblée, eût pris un plus large essor, gagnant non seulement la province, mais, dans une considérable mesure, le front aussi. La politique du gouvernement eût été mise à nu et il eût été infiniment plus difficile de rejeter la faute sur les " traîtres " de l’arrière. La situation du parti bolchevik eût été plus avantageuse sous tous les rapports. Cependant, même dans ce cas, il ne pouvait être question d’une conquête immédiate du pouvoir. On ne peut affirmer avec certitude qu’une chose : si le mouvement avait éclaté huit jours plus tard, la réaction n’aurait pas réussi à se déployer en juillet si victorieusement. C’est précisément " le mystérieux enchaînement " des dates de la manifestation et de la rupture du front qui fut entièrement exploité contre les bolcheviks. Le flot d’indignation et de désespoir qui se déversa du front se heurta au flot des espoirs brisés venant de Petrograd. La leçon reçue par les masses dans la capitale était trop sévère pour qu’il fût possible de songer à une reprise immédiate de la lutte. Cependant, la vive irritation provoquée par la stupide défaite cherchait une issue. Et les patriotes réussirent dans une certaine mesure à la diriger contre les bolcheviks.

En avril, en juin et en juillet, les principaux personnages en scène étaient toujours les mêmes : libéraux, conciliateurs, bolcheviks. Les masses s’efforçaient, à toutes ces étapes, d’écarter la bourgeoisie du pouvoir. Mais la différence entre les conséquences politiques de l’intervention des masses dans les événements était énorme. En résultat des " journées d’avril ", c’est la bourgeoisie qui avait pâti : la politique d’annexions avait été condamnée, du moins en paroles, le parti cadet avait été humilié, on lui avait enlevé le portefeuille des Affaires Etrangères. En juin, le mouvement donna partie nulle : on leva seulement le poing sur les bolcheviks, mais le coup ne fut pas porté. En juillet, le parti des bolcheviks fut accusé de trahison, disloqué, on lui interdit l’eau et le feu. Si, en avril, Milioukov avait sauté du gouvernement, Lenine, en juillet, dut chercher un refuge clandestin.

Qu’est-ce qui avait donc déterminé un si brusque changement en dix semaines ? Il est absolument évident que, dans les cercles dirigeants, une évolution sérieuse s’était produite dans le sens de la bourgeoisie libérale. Or, c’est précisément pendant cette période avril-juillet que l’opinion des masses s’était brusquement modifiée dans le sens des bolcheviks. Ces deux processus opposés se développaient dans une étroite dépendance entre eux. Plus les ouvriers et les soldats se resserraient autour des bolcheviks, plus les conciliateurs étaient obligés de soutenir résolument la bourgeoisie. En avril, les leaders du comité exécutif, se souciant de leur influence, pouvaient encore faire un pas dans la direction des masses et jeter par-dessus bord Milioukov, muni, à vrai dire, d’une solide ceinture de sauvetage. En juillet, les conciliateurs en commun avec la bourgeoisie et le corps des officiers cognaient sur les bolcheviks. La modification des rapports de forces était provoquée, par conséquent, encore cette fois, par le revirement du moins stable des éléments politiques, la démocratie petite-bourgeoise, par sa brusque évolution dans le sens de la contre-révolution bourgeoise.

Mais, s’il en est ainsi, les bolcheviks agirent-ils justement en se joignant à la manifestation et en en prenant la responsabilité ? Le 3 juillet, Tomsky commentait la pensée de Lenine : " Parler en ce moment d’une manifestation armée sans vouloir une nouvelle révolution, on ne le peut. " Comment donc, en ce cas, le parti, quelques heures plus tard, se mettait-il à la tête de la manifestation armée sans appeler aucunement une nouvelle révolution ? Un doctrinaire verra là de l’inconséquence ou, pis encore, de la légèreté politique. C’est ainsi que considérait l’affaire, par exemple, Soukhanov qui, dans ses Mémoires, consacre un bon nombre de lignes ironiques aux oscillations de la direction bolcheviste. Or, les masses interviennent dans les événements, non d’après les instructions des doctrinaires, mais quand cela procède de leur propre développement politique.

La direction bolcheviste comprenait que la situation politique ne pouvait être modifiée que par une nouvelle révolution. Cependant, les ouvriers et les soldats ne comprenaient pas encore cela. La direction bolcheviste voyait clairement qu’il fallait donner aux grosses réserves le temps de tirer leurs conclusions de l’aventure de l’offensive. Mais les couches avancées se ruaient vers la rue précisément par l’effet de cette aventure. Un radicalisme des plus profonds dans les desseins se combinait d’ailleurs chez elles avec des illusions au sujet des méthodes. Les avertissements des bolcheviks n’agissaient pas. Les ouvriers et les soldats de Petrograd ne pouvaient vérifier la situation que d’après leur propre expérience. La manifestation armée fut justement cette vérification. Mais, indépendamment de la volonté des masses, l’expérience pouvait se transformer en une bataille décisive et, par suite, en une défaite décisive, Devant une telle situation, le parti ne pouvait rester à l’écart. Se laver les mains dans la coupelle d’un prédicat stratégique eût simplement signifié qu’on abandonnait les ouvriers et les soldats à leurs ennemis. Le parti des masses devait se mettre sur le terrain où s’étaient placées les masses afin de les aider, sans partager nullement leurs illusions, à s’assimiler les déductions indispensables avec le moins de pertes possibles. Trotsky répondait dans la presse aux innombrables critiques de ces journées : " Nous n’estimons pas nécessaire de nous justifier devant qui que ce soit pour ne nous être pas tenus à l’écart, dans l’expectative, laissant au général Polovtsev la possibilité de " causer " avec les manifestants. En tout cas, notre intervention ne pouvait en aucune manière accroître le nombre des victimes, ni transformer une manifestation armée chaotique en une insurrection politique. "

Nous retrouvons la préfigure des " journées de juillet " dans toutes les anciennes révolutions, avec diverses issues, en règle générale défavorables, fréquemment catastrophiques. Une étape de ce genre est inhérente au mécanisme d’une révolution bourgeoise dans la mesure où la classe qui se sacrifie le plus pour sa réussite et y place le plus d’espoirs, en bénéficie le moins. La logique du processus est absolument claire. La classe possédante, inféodée au pouvoir par l’insurrection, est encline à penser que dés lors la révolution a totalement rempli sa mission, et elle se préoccupe surtout de prouver sa bonne foi aux forces de réaction. La bourgeoisie " révolutionnaire " suscite l’indignation des masses populaires par les mesures mêmes avec lesquelles elle essaie de conquérir la bienveillance des classes renversées par elle. La désillusion des masses apparaît bientôt, bien avant que leur avant-garde n’ait eu le temps de reprendre souffle après les combats révolutionnaires. Le peuple croit qu’il peut, par un nouveau coup, parachever ou corriger ce qu’il a accompli auparavant avec une insuffisante fermeté. De là un élan vers une nouvelle révolution, sans préparation, sans programme, sans un coup d’œil sur les réserves, sans réflexion sur les conséquences. D’autre part, la couche bourgeoise parvenue au pouvoir semble seulement épier un élan tumultueux d’en bas pour essayer de régler définitivement ses comptes avec le peuple. Telle est la base sociale et psychologique de la demi-révolution complémentaire qui, plus d’une fois dans l’histoire, devint le point de départ d’une contre-révolution victorieuse.

Le 17 juillet 1791, La Fayette fit tirer, au Champ-de-Mars sur une manifestation pacifique de républicains qui venaient essayer de présenter une pétition à l’assemblée nationale, celle-ci dissimulant la félonie du pouvoir royal, de même que les conciliateurs russes, cent vingt-six ans plus tard, ont dissimulé la félonie des libéraux. La bourgeoisie royaliste espérait, au moyen d’un bain de sang en temps opportun, en finir pour toujours avec le parti de la révolution. Les républicains, ne se sentant pas encore assez forts pour remporter la victoire, esquivèrent le combat, ce qui était tout à fait raisonnable. Ils se hâtèrent même de se désolidariser des pétitionnaires, ce qui était, en tout cas, une indignité et une erreur. Le régime de la terreur bourgeoise contraignit les jacobins à se tenir cois durant quelques mois. Robespierre trouva un refuge chez le menuisier Duplay, Desmoulins se cacha, Danton passa plusieurs semaines en Angleterre. Mais la provocation royaliste, néanmoins, ne réussit point : la répression au Champ-de-Mars n’empêcha pas le mouvement républicain de parvenir à la victoire. La grande révolution française eut ainsi ses " journées de juillet " aussi bien dans le sens politique que sur le calendrier.

Cinquante-sept ans plus tard, les " journées de juillet " tombèrent en France en juin et prirent un caractère incalculablement plus grandiose et tragique. Les journées dites " de juin 1848 " procédèrent avec une force irrésistible de l’insurrection de février. La bourgeoisie française proclama, aux heures de sa victoire, " le droit au travail ", de même qu’elle avait annoncé, depuis 1789, bien des choses magnifiques, de même qu’en 1914 elle jure que sa guerre était la dernière. Du droit au travail pompeusement proclamé sortirent les misérables ateliers nationaux, où cent mille ouvriers, ayant conquis le pouvoir pour leurs patrons, touchaient vingt-trois sous par jour. Quelques semaines après, la bourgeoisie républicaine, généreuse en paroles mais avare de monnaie, ne trouvait déjà plus d’expressions assez insultantes pour " les fainéants " qui vivaient de la ration nationale de famine.

Dans la profusion des promesses de février et dans les provocations conscientes qui précédent juin s’accusent les traits nationaux de la bourgeoisie française. Mais, même à défaut de cela, les ouvriers parisiens, qui portaient le fusil depuis février, n’auraient pu se dispenser de réagir devant la contradiction entre le pompeux programme et la lamentable réalité, devant l’intolérable contraste qui, journellement, les atteignait à l’estomac comme à la conscience. Avec quelle malignité tranquille et à peine dissimulée, au vu et au su de toute la société dirigeante, Cavaignac laissait grandir le soulèvement, pour l’écraser d’une façon d’autant plus définitive ! Il n’y eut pas moins de douze mille ouvriers massacrés par la bourgeoisie républicaine, pas moins de vingt mille emprisonnés, afin de dégoûter les autres de leur croyance en ce " droit au travail " qu’elle avait proclamé.

Dépourvues de plan, de programme, de direction, les journées de juin 1848 ressemblent à un réflexe, puissant et inéluctable, du prolétariat coincé dans ses besoins les plus élémentaires et offensé dans ses plus hauts espoirs. Les ouvriers insurgés furent ; non seulement écrasés, mais aussi calomniés. Un démocrate de gauche, Flocon, camarade d’idées de Ledru-Rollin (celui-ci précurseur de Tseretelli) assurait à l’assemblée nationale que les insurgés avaient été achetés par les monarchistes et par les gouvernements étrangers. Les conciliateurs de 1848 n’avaient même pas besoin de l’atmosphère de la guerre pour découvrir dans les poches des émeutiers l’or de l’Angleterre et de la Russie. C’est ainsi que les démocrates frayaient la route au bonapartisme.

L’explosion formidable de la Commune avait, avec le coup d’Etat de septembre 1870, un rapport analogue à celui des journées de juin vis-à-vis de la révolution de Février 1848. L’insurrection de mars du prolétariat parisien n’était pas le moins du monde le résultat d’un calcul stratégique. Elle sortit d’une combinaison tragique de circonstances, complétée par une de ces provocations pour lesquelles la bourgeoisie française est si ingénieuse lorsque la peur aiguillonne sa perfide volonté. Contre les plans de la clique dirigeante qui s’efforçait avant tout de désarmer le peuple, les ouvriers voulaient assurer la défense de Paris qu’ils essayaient pour la première fois de transformer en " leur " Paris. La garde nationale leur donnait une organisation armée, très proche du type soviétique, et une direction politique, sous la forme de son comité central. Par suite de conditions objectives défavorables et de fautes politiques, Paris se trouva opposé à la France ; ni compris, ni soutenu, partiellement trahi directement par la province, il tomba aux mains des Versaillais exaspérés qu’appuyaient par derrière Bismarck et Moltke. Les officiers corrompus et battus de Napoléon furent des bourreaux inégalables au service de la tendre Marianne que les Prussiens aux lourdes bottes venaient de délivrer des embrassements du pseudo-Bonaparte. Dans la Commune de Paris, la protestation par réflexe du prolétariat contre l’imposture de la révolution bourgeoise atteignit pour la première fois le niveau d’une insurrection prolétarienne, mais ne s’y éleva que pour retomber tout de suite.

La semaine spartakiste, en janvier 1919, à Berlin, appartient au type des demi-révolutions intermédiaires à l’instar des journées de juillet à Petrograd. Par suite de la situation prédominante du prolétariat dans la composition de la nation allemande, principalement dans son économie, l’insurrection de novembre livra automatiquement à un conseil d’ouvriers et de soldats la souveraineté d’Etat. Mais le prolétariat politiquement s’identifiait à la social-démocratie qui, elle-même, s’identifiait au régime bourgeois. Le parti indépendant occupait, dans la révolution allemande, la place qui appartenait, en Russie, aux socialistes-révolutionnaires et aux mencheviks. Ce qui manquait, c’était un parti bolchevik.

Chaque journée, après le 9 novembre, éveillait chez les ouvriers allemands la vive sensation de quelque chose s’échappant de leurs mains, se dérobant, fuyant entre leurs doigts. L’effort pour garder les positions conquises, s’y fortifier, opposer de la résistance, s’accroissait de jour en jour. Cette tendance à la défensive était à la base des combats de janvier 1919. La semaine spartakiste commença non point d’après un calcul stratégique du parti, mais sous la pression de la base révoltée. Elle se déclencha à propos d’une question de troisième ordre, au sujet du maintien à son poste du Préfet de Police, bien que, par ses tendances, elle représentât le début d’une nouvelle insurrection. Les deux organisations qui participaient à la direction, les spartakistes et les indépendants de gauche, furent prises à l’improviste, allèrent plus loin qu’elles ne voulaient et, cependant, n’allèrent pas jusqu’au bout. Les spartakistes étaient encore trop faibles pour prendre d’eux-mêmes la direction. Les indépendants de gauche s’arrêtaient devant les seules méthodes qui pouvaient mener au but, hésitaient et jouaient avec l’insurrection, la combinant avec des pourparlers diplomatiques.

La défaite de janvier, quant au nombre des victimes, est loin d’atteindre les chiffres formidables des " journées de juillet " en France. Cependant, la signification politique d’une défaite ne se mesure pas seulement par la statistique des hommes tués et fusillés. Il suffit de voir que le jeune parti communiste se trouva physiquement décapité, et que le parti indépendant se montra, par la nature même de ses méthodes, incapable de mener le prolétariat à la victoire. D’un point de vue historique plus large, les " journées de juillet " se déroulèrent en Allemagne en plusieurs phases : la semaine de janvier 1919, les journées de mars 1921, la retraite d’octobre 1923. Toute l’histoire ultérieure de l’Allemagne découle de ces événements. La révolution non menée jusqu’au bout a été branchée sur le fascisme.

Au moment où sont écrites ces lignes - début de mai 1931 - la révolution non sanglante, pacifique, glorieuse (la liste de ces adjectifs est toujours la même), en Espagne, prépare sous nos yeux ses " journées de juin " si l’on prend le calendrier français, ou bien ses " journées de juillet ", selon le calendrier russe. Le gouvernement provisoire de Madrid, nageant dans des phrases qui semblent souvent traduites du russe, promet de prendre de larges mesures contre le chômage et la misère paysanne, mais n’ose toucher à aucune des vieilles plaies sociales. Les socialistes de coalition aident les républicains à saboter les problèmes de la révolution. Est-il difficile de prévoir un accroissement fiévreux de l’exaspération des ouvriers et des paysans ? Le manque de concordance entre la révolution des masses et la politique des nouvelles classes dirigeantes, voilà la source du conflit irréductible qui, dans son développement, ou bien enterrera la première révolution, celle d’avril, ou bien en amènera une deuxième.

Bien que le gros des forces bolchevistes russes sentît en juillet 1917 qu’il était encore impossible d’aller au-delà d’un certain point, l’état des esprits n’était cependant pas homogène. Bien des ouvriers et des soldats étaient enclins à apprécier les actes en cours de développement comme un dénouement décisif. Metelev, dans ses Souvenirs rédigés cinq ans plus tard, s’exprime sur le sens des événements dans les termes suivants : " Dans ce soulèvement notre grosse faute fut de proposer au comité exécutif des conciliateurs de prendre le pouvoir... Au lieu d’offrir, nous eussions dû prendre le pouvoir nous-mêmes. Notre deuxième faute fut, peut-on dire, que, presque durant quarante-huit heures, nous défilâmes dans les rues, au lieu d’occuper d’emblée toutes les institutions, les palais, les banques, les gares, le télégraphe, de mettre en arrestation tout le gouvernement provisoire ", etc. A l’égard d’une insurrection, ce serait incontestable. Mais transformer le mouvement de juillet en insurrection, c’eût été presque à coup sûr enterrer la révolution.

Les anarchistes qui appelaient à la bataille alléguaient que " l’insurrection de Février, elle aussi, s’était produite indépendamment de la direction des partis ", Mais l’insurrection de Février avait des tâches toutes faites, élaborées par la lutte des générations, et, au-dessus de ce soulèvement, se dressaient la société libérale d’opposition et la démocratie patriote, héritiers désignés du pouvoir. Le mouvement de juillet, par contre, devait se frayer une voie historique toute nouvelle. Toute la société bourgeoise, y compris la démocratie soviétique, lui était irréductiblement hostile. Cette différence radicale entre les conditions d’une révolution bourgeoise et celles d’une révolution ouvrière, les anarchistes ne la voyaient pas ou ne la comprenaient pas.

Si le parti bolchevik, s’entêtant à juger en doctrinaire le mouvement de juillet " inopportun ", avait tourné le dos aux masses, la demi-insurrection serait inévitablement tombée sous la direction dispersée et non concertée des anarchistes, des aventuriers, d’interprètes occasionnels de l’indignation des masses, et aurait épanché tout son sang dans de stériles convulsions. Mais aussi, par contre, si le parti, s’étant placé à la tête des mitrailleurs et des ouvriers de Poutilov, avait renoncé à son jugement sur la situation dans l’ensemble et avait glissé dans la voie des combats décisifs, l’insurrection aurait indubitablement pris une audacieuse ampleur, les ouvriers et les soldats, sous la direction des bolcheviks, se seraient emparés du pouvoir, toutefois et seulement pour préparer l’effondrement de la révolution. La question du pouvoir à l’échelle nationale n’eût pas été comme en Février résolue par une victoire à Petrograd. La province n’eût pas suivi de près la capitale. Le front n’eût pas compris et n’aurait pas accepté le changement de régime. Les chemins de fer et le télégraphe auraient servi les conciliateurs contre les bolcheviks. Kerensky et le Grand Quartier Général auraient créé un pouvoir pour le front et la province. Petrograd eût été bloqué. Dans ses murs aurait commencé une désagrégation. Le gouvernement aurait eu la possibilité de lancer sur Petrograd des masses considérables de soldats. L’insurrection aurait abouti, dans ces conditions, à la tragédie d’une Commune de Petrograd.

En juillet, à la bifurcation des voies historiques, c’est seulement l’intervention du parti des bolcheviks qui élimina les deux variantes d’un danger fatal : soit dans le genre des Journées de 1848, soit dans le genre de la Commune de Paris de 1871. C’est en prenant hardiment la tête du mouvement que le parti obtint la possibilité d’arrêter les masses au moment où la manifestation commençait à se transformer en un engagement général de forces armées. Le coup porté en juillet aux masses et au parti fut très grave. Mais ce n’était pas un coup décisif. On compta les victimes par dizaines, mais non point par dizaines de milliers. La classe ouvrière sortit de l’épreuve non décapitée et non exsangue. Elle conserva intégralement ses cadres de combat, et ces cadres avaient beaucoup appris.

Au cours des journées de février, se révéla tout le travail accompli pendant de longues années par les bolcheviks et les ouvriers avancés, éduqués par le parti, trouvèrent leur place dans la lutte ; mais il n’y avait pas encore de direction immédiate venant du parti. Dans les événements d’avril, les mots d’ordre du parti découvrirent leur force dynamique, mais le mouvement lui-même se déroula spontanément. En juin s’extériorisa l’énorme influence du parti, mais les masses marchaient encore dans les cadres d’une manifestation officiellement organisée par les adversaires. C’est seulement en juillet qu’ayant éprouvé sur lui-même la force de la pression des masses, le parti bolchevik descend dans la rue, contre tous les autres partis, et détermine le caractère essentiel du mouvement non seulement par ses mots d’ordre mais par sa direction organisatrice. L’importance d’une avant-garde aux rangs serrés apparaît pour la première fois dans toute sa force au cours des journées de juillet, lorsque le parti le payant cher - préserve le prolétariat d’un écrasement, assure l’avenir de la révolution et le sien propre.

" A titre d’épreuve technique - écrivait Milioukov sur l’importance des journées de juillet pour les bolcheviks - l’expérience fut pour eux, sans aucun doute, extrêmement utile. Elle leur montra avec quels éléments ils devaient avoir affaire ; comment ils devaient organiser ces éléments ; enfin quelle résistance pouvait être opposée par le gouvernement, le soviet et les troupes... Il était évident que, le moment venu de répéter l’expérience, ils l’effectueraient plus systématiquement et plus consciemment. " Ces termes donnent une juste appréciation de l’importance de l’épreuve de juillet pour le développement ultérieur de la politique des bolcheviks. Mais avant d’utiliser les enseignements de juillet, le parti devait passer par quelques semaines extrêmement pénibles au cours desquelles des adversaires myopes s’imaginèrent que la force des bolcheviks était définitivement brisée.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0