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Grèves ouvrières sous Staline

samedi 30 novembre 2019, par Robert Paris

Grèves ouvrières sous Staline

« Le ciment » de Fedor Gladkov (traduit par Victor Serge) :

« Les ouvriers du Service des Forêts remplissaient la rue devant le Conseil de l’Economie. En haillons, les visages couverts de vieilles crasses, leurs haches à la taille, ils paraissaient quitter à l’instant le travail. Ils poussaient doucement les grandes portes, écarquillaient les yeux et criaient comme dans l’exaltation des meetings, sans articuler les mots, d’un souffle profond.

Les portes du Conseil de l’Economie étaient fermées. La foule piétinait sur la chaussée, sur les trottoirs, s’écrasant contre les murs. Les premiers arrivés devant les portes mêmes du Conseil criaient avec des voix éreintées, éraillées, criaient ensemble aux murs et à la foule :

- Amenez le Conseil !... Amenez-nous les salauds du Service des Forêts !... Qu’on nous les montre, ces voleurs et ces tripoteurs de nom de Dieu de bandits… Amenez les fripouilles… Que fait la Tchéka ? C’est avec ses yeux qu’elle doit regarder et pas avec son cul… Amenez les communistes… Qu’est-ce qu’ils font derrière ces portes ?

Des gens s’asseyaient sur les trottoirs, s’adossaient au mur, en rangs serrés ; d’autres mâchaient le pain de leurs rations. Ils étaient assis au soleil, écrasés par la chaleur où montait la senteur de l’asphalte et des poussières surchauffées. Ils coulaient entre les cils, sur la foule, des regards paresseux et assoupis. Ou, ne regardant rien, ils bavardaient doucement, sans même échanger un regard, s’amusant à cracher sur le trottoir, allant de temps à autre uriner en groupe, derrière le coin de la rue, aux portes du Conseil de l’Economie.

L’ouvrier révolutionnaire Jouk, un communiste de gauche, surgit sur les degrés du perron, gesticulant, et ses grands gestes faisaient courir sur la foule, comme une vague, une rumeur mourante.

- Un moment d’attention !

Jouk ouvrit les mains au-dessus de sa tête, puis arracha sa casquette et, la tenant levée, jeta sur la foule un regard bovin plein d’une menace silencieuse. On vit, des derniers rangs mêmes, l’ivresse passer dans ses yeux moites.

- Camarades, je connais bien cette bande de fainéants. Ah ! je la connais !... Voyez plutôt comme je leur ai tordu le cou… (il fit le geste de tordre et grinça des dents). J’ai démasqué toutes leurs intrigues, je les ai collés au pied du mur, je les ai tondus… Y sont pourris de bureaucratie…. Classe ouvrière, nous savons les prendre à la cravate… Vous ne l’avez pas vu, mais je l’ai vu, moi : y portent des bretelles et y se mouchent dans des mouchoirs. En avons-nous des bretelles, nous ? En avons-nous des mouchoirs ?... Non mais, si ce n’est pas idiot de se moucher dans des carrés de toile !... Et des dents en or… Y se sont fait faire des dents avec tout ce qui leur restait d’or et tout ce qu’il ne leur en restait pas… Mais je les ai tous démasqués, moi, en vingt-deux coups…

Les premiers rangs seuls virent Jouk dégringoler les marches du perron et se coller, stupéfait, contre le mir, sur le trottoir. La foule vit surgir à sa place le président de l’Exécutif, Badyne. Il avait le visage immobile, les yeux ternes. Il ressemblait à une idole de bronze.

Il dit tranquillement, doucement, les premiers mots, ainsi qu’il parlait dans son cabinet, et sa voix nette était pourtant retentissante.

- Camarades, notre ville compte vingt mille prolétaires organisés. Vous qui n’êtes, sur ces vingt mille, qu’un petit groupe, vous êtes venus ici comme on vient au marché en bande bruyante et vous semez honteusement le trouble dans les rangs fermes des ouvriers révolutionnaires. Vous devriez en rougir, camarades, c’est un crime. De quoi s’agit-il ? Que vous faut-il ? N’avez-vous pas de syndicat ? N’y a-t-il pas d’organes prolétariens auxquels vous pourriez poser sans délai toutes les questions qui vous préoccupent en ce moment et les trancher d’urgence ?

La foule tressaillit lourdement. Une éclatante clameur monta, mêlée au piétinement de cette masse humaine.

- Amène les voleurs ! Amène les voleurs du Service des Forêts !... On ne reprendra plus le travail… Les vêtements… Les vivres… On n’est pas des forçats, voleurs, gredins !

Badyne leva la main, sans que son visage changeât. Il demeurait d’une immobilité et d’une fermeté de bronze.

- Je ne suis pas venu ici pour me disputer et me chamailler avec vous, camarades. Toutes les revendications que vous présenterez par vos délégués, par vos organes et par le Conseil des Syndicats seront satisfaites. Reprenez le travail en bon ordre. Sachez que chaque heure perdue porte, en ces jours difficiles pour la République, un préjudice considérable au front économique et que vous en serez seuls responsables. Vous ne laverez plus la honteuse souillure que vous infligez à notre prolétariat. Il a remporté trop d’éclatantes victoires en combattant pour subir encore cette souillure ! Ce n’est pas vous qui vous êtes laissé aller à ces manifestations déshonorantes. Elles sont l’œuvre de quelques mauvaises têtes. Ces chamailleurs et ces intrigants, je les connais ! En voilà un, Jouk, qui parlait avant moi. Je le connais de longue date, je vais ordonner son arrestation.

Badyne n’avait pas fini que Jouk, hirsute, pâle, les yeux sortant des orbites, bondissait auprès de lui en criant d’une voix perçante de chien battu :

- C’est pas vrai !... C’est pas vrai !... Il ment, camarades… Je ne peux pas supporter ça, camarades…

Des mains et des corps se nouaient confusément dans les premiers rangs, devant le président du Comité exécutif. Un cri du fureur couvrit la voix de Jouk. La foule hurlante oscilla, toutes mains tendues, et il sembla que la seconde suivante serait, auprès de ce mur, auprès de cette porte, celle d’une détente irréparable et sauvage.

- Tape dessus !... Passe les cordes !... Salaud !... Notre Jouk !... Jouk, Jouk ! Jouk en tête !... Jouk…. Jouk !...

Le président du Comité exécutif demeurait immobile sur le degré supérieur du perron, tout vêtu de cuir noir, son visage de bronze faisant face à la foule hurlante, les yeux vides comme des trous noirs. Il regardait sans sourciller et il attendait : quelques instants encore et cette foule serait lasse, et cette foule fléchirait, et cette fouel redeviendrait moutonnière, faible et soumise….

Ce n’était à la direction d’usine qu’incurie, inactivité, sabotage. Au Conseil de l’Economie, sabotage, bureaucratie officielle et l’on ne savait quel insaisissable travail intérieur. Les gens s’affairaient, porteurs de lourdes serviettes, rasés, avec un petit air communiste….

L’usine est encore en pleine révolution d’Octobre, la tête du combattant ne s’est pas encore allégée des fatigues de la guerre civile. Mais quand on vient en ville, il semble qu’une étrange évolution se soit accomplie, il semble que le monde ait changé de face…

Des mains et des corps se nouaient confusément dans les premiers rangs, devant le président du Comité exécutif. Un cri de fureur couvrit la voix de Jouk. »

« Les luttes de classes en URSS (période 1930-1941) » de Charles Bettelheim :

« Entre 1928 et 1940, le nombre de salariés employés dans l’économie « soviétique » passe de 11,4 à 33,9 millions. Il est donc multiplié par près de trois. En 1940, ces salariés représentent plus de 40% de la population économiquement active. Cette salarisation de la population est surtout liée à l’urbanisation. Elle fait partie intégrante du procès d’accumulation…

Comme on le sait, l’accroissement de la population salariée est dû à la réduction du nombre des paysans et des kolkhoziens, mais il est dû, aussi, à la transformation en salariés de nombreux artisans et nepmen.

L’énorme croissance de la population salariée est présentée par l’idéologie soviétique officielle comme témoignant du caractère désormais socialiste de l’URSS et du renforcement de la classe ouvrière. Aucune de ces conclusions n’est acceptable. D’abord, le développement du salariat ne peut être identifié à celui du « socialisme »… Quant à la classe ouvrière, il n’est pas possible de parler de son « renforcement ». Certes, parmi les nouveaux salariés, il y a de nombreux ouvriers mais la proportion des ouvriers parmi les salariés diminue entre 1928 et 1940. Elle tombe de 74,6% à 67,3%. En fait, on assiste à une augmentation très rapide du nombre de fonctionnaires, des employés et des cadres, c’est-à-dire à une forte « bureaucratisation » de l’économie et de la société.

Cependant, lorsqu’on parle du renforcement ou de l’affaiblissement des ouvriers, des travailleurs de l’industrie, ou, plus généralement, des producteurs directs, au cours des années 1930, l’évolution des effectifs n’a qu’une importance secondaire. L’essentiel, c’est la transformation des conditions de travail et d’existence de la masse des salariés, avant tout des ouvriers. Or, dès le début des années 1930 (et même dès la fin des années 1920), on assiste à une véritable offensive anti-ouvrière…

L’offensive anti-ouvrière revêt d’abord la forme d’un fort accroissement des pouvoirs que les dirigeants des appareils économiques et des appareils d’Etat peuvent exercer sur les travailleurs. A la fin de la NEP, le prétexte immédiat à cet accroissement de pouvoir est constitué par les problèmes que soulèvent une discipline du travail relativement faible (qui se traduit par une « sous-utilisation » de la journée de travail) et la tendance des travailleurs à quitter fréquemment l’entreprise dans laquelle ils se trouvent, en espérant trouver ailleurs des conditions de travail meilleures.

Les problèmes posés par une forte « rotation » de la main-d’œuvre deviennent particulièrement aigus à partir de 1929, à la suite de l’afflux vers les usines de travailleurs n’ayant aucune expérience du travail industriel qui se trouvent déracinés et soumis à de multiples difficultés matérielles (pour leur logement, leur ravitaillement, etc.), d’où leur instabilité. Cependant, au lieu de s’attaquer à ces difficultés, le pouvoir accroît l’autorité disciplinaire des directeurs alors que les entreprises qu’ils dirigent se voient fixer des tâches très lourdes. Elles doivent obtenir une augmentation rapide de la production et de la productivité et de fortes réductions des prix de revient. C’est afin de pouvoir accomplir ces tâches que les dirigeants d’entreprises sont investis d’une autorité de plus en plus considérable, en particulier dans le domaine de l’embauche et du licenciement.

Pendant la NEP, l’embauche et le licenciement des travailleurs ne sont pas l’affaire exclusive des services du personnel et de la direction des entreprises. A cette époque, les syndicats jouissent encore d’une relative autonomie par rapport aux appareils économiques et il n’est pas exigé d’eux impérativement de se mettre en priorité au service de l’accroissement de la production et de la rentabilité. Ils interviennent alors effectivement dans les décisions d’embauche et de licenciement, en particulier pour s’opposer à des décisions qui lèseraient sérieusement les intérêts des travailleurs.

Les choses changent radicalement au début des années 1930. Au nom de l’industrialisation et de la planification économique, sont éliminés tous les obstacles à une domination pratiquement complète des dirigeants de l’industrie sur l’embauche et le licenciement. Cette élimination résulte d’une série de mesures dont les objectifs et les modalités sont principalement définis par les décisions du Sovnarkom de la RSFSR en date du 6 septembre 1930, du CEC (Comité exécutif central) et du Sovnarkom de l’URSS en date du 15 décembre 1930 et du commissariat au Travail de l’URSS du 28 décembre 1930.

Parmi les objectifs officiellement visés figurent : l’utilisation la plus « efficace » possible des moyens de production, une allocation planifiée de la main-d’œuvre, la « répartition optimale des effectifs disponibles entre les entreprises industrielles, les branches d’industrie et les régions » et le « contrôle de l’utilisation rationnelle de la main-d’œuvre dans les entreprises du secteur socialisé ». (…)

Les décisions ainsi adoptées expriment une volonté politique mais leur mise en œuvre se heurte à de multiples obstacles : existence de la législation du travail du début des années 1920, qui reconnaît une série de droits aux travailleurs (or, ce n’est que peu à peu que cette législation pourra être abrogée ou systématiquement violée) ; résistance des travailleurs qui, pendant des années, « passent au travers » de toutes les réglementations ; mauvaise volonté des dirigeants d’entreprises dont chacun cherche à recruter un grand nombre de travailleurs afin de pouvoir réaliser les objectifs du plan dont il a la responsabilité ; ignorance des « besoins » réels en main-d’œuvre en main-d’œuvre des différentes industries, etc.

Pratiquement, les mesures prises en 1930 échouent. Il en est de même des tentatives faites par les dirigeants d’entreprises qui essaient de réduire la rotation de la main-d’œuvre en faisant signer aux travailleurs un engagement de ne pas quitter l’usine avant un délai déterminé. Constatant ces échecs, le pouvoir adopte (avec la collaboration des syndicats) des mesures de plus en plus strictes afin de limiter, puis d’empêcher les travailleurs de quitter leur emploi. (…)

Au début de 1931, le Conseil central des syndicats réforme les règles de la sécurité sociale dans le but de faire dépendre le montant des allocations de maladie et d’autres avantages de la durée d’emploi des travailleurs dans une entreprise déterminée…

Une nouvelle mesure est prise en 1938. Il s’agit de l’introduction généralisée à tous les salariés du livret de travail. (…) Le livret n’est remis à son titulaire que si l’entreprise qui l’emploie accepte de se séparer de lui. Pour pouvoir être embauché ailleurs, le salarié devra remettre son livret au nouvel employeur, qui ne peut l’embaucher qu’à cette condition. (…)

Le décret du 26 juin 1940 abolit complètement le droit du salarié de rompre le contrat qui le lie à une entreprise. (…)

Dans son effort visant à exploiter le plus possible les travailleurs afin de réaliser une accumulation maximale, le pouvoir est conduit à soumettre de plus en plus les salaires et les conditions de travail aux décisions unilatérales des organes économiques, et il tend à subordonner l’activité des syndicats à ses préoccupations de production et de rentabilité. (…)

Tout au long des années 1930 se multiplient les mesures prises pour « assujettir » les salaires aux prévisions des plans. (…)

Dans les faits, jusqu’en 1929, les organisations syndicales parviennent à utiliser les conventions collectives pour obtenir des conditions de travail parfois plus avantageuses pour les travailleurs que ce qui est prévu par les décisions gouvernementales et par les plans. Au début du premier plan quinquennal, cette attitude des syndicats est violemment dénoncée. Ainsi, la « Pravda » du 22 octobre 1929 publie une « lettre d’ouvriers » qui déclare :

« A la conclusion de chaque convention collective, l’élément retardataire du personnel, aiguillonné par les contre-révolutionnaires trotskystes, les opportunistes de droite, les amis des koulaks… va présenter ses revendications non prolétariennes et accapareuses… Nous nous adressons à tous les travailleurs de l’Union soviétique pour leur demander d’offrir la résistance la plus énergique aux assauts des accapareurs… »

(…)

D’une façon générale, l’idéologie et la pratique officielles rendent très difficile aux travailleurs de formuler ouvertement une réclamation. Il est admis que les décisions doivent être prises par la direction des entreprises, et la mise en cause de ces décisions – sauf violation « évidente » de règles généralement acceptées – est le plus souvent considérée comme une tentative de violer le principe de la direction unique et comme l’indice d’un manque de discipline de la part de ceux qui réclament.

La grève n’est pas explicitement interdite. Cependant, les travailleurs sont sévèrement sanctionnés lorsqu’ils entreprennent une action collective afin de protester contre des décisions concernant les salaires, les normes ou tout autre aspect des conditions de travail. La police intervient rapidement et les tribunaux appliquent le paragraphe XIV de l’article 58 du Code criminel de la RSFSR qui prévoit que :

« Le non-accomplissement délibéré de ses obligations ou leur exécution volontairement négligente… entraîne la privation de liberté pour une période qui ne saurait être inférieure à un an, avec la confiscation de la totalité ou d’une partie de ses biens ; en cas de circonstances spécialement graves, la peine peut être la mesure suprême de défense sociale – la mort par fusillade et la confiscation de tous les biens. »

Le soutien croissant et sans nuances apporté par les syndicats à la lutte des dirigeants des entreprises pour l’accroissement de la production et la baisse des prix de revient, le dépérissement des RKK (commission d’évaluation des conflits) et des autres organes susceptibles d’examiner les plaintes des travailleurs, l’ignorance dans laquelle ceux-ci sont laissés de leurs droits, la pression et les menaces qui s’exercent sur eux au nom de la « nécessité de réaliser les plans à tout prix » entraînent des conséquences qui conduisent au développement d’un despotisme d’usine particulièrement brutal. (…)

La législation du travail adoptée au cours des premières années de la révolution soviétique, et codifiée en 1922, était à l’époque très favorable aux travailleurs, sans doute une des plus favorable au monde. Au cours de la NEP, elle est appliquée pour l’essentiel : les syndicats y veillent ainsi que l’Inspection du travail.

Les choses changent à partir de la mise en route du plan d’industrialisation. Les violations de la législation se font d’abord sentir en ce qui concerne la durée du travail et les jours de repos, domaine réglementé par les articles 60, 104 à 106 et 131.

Dès le début des années 1930, les dirigeants d’entreprises commencent à ne plus respecter le régime des heures supplémentaires. Fréquemment, les directions des entreprises imposent aux travailleurs une durée du travail qui dépasse, parfois de beaucoup, les limites fixées par la loi, et cela sans respecter les formes prescrites (accord d’une commission paritaire et de l’Inspection du travail). De même, le régime des jours de repos est de plus en plus fréquemment violé. (…)

La sévérité de la réglementation du travail s’accroît tout au long des années 1930. L’évolution des sanctions infligées aux travailleurs pour « absence injustifiée » et la définition d’une telle absence illustrent le durcissement de la discipline du travail.

En vertu de l’article 47 du Code du travail, tel qu’il a été révisé en août 1927, le fait d’avoir été absent pendant trois jours au total au cours d’un même mois, sans que cette absence soit dûment autorisée, ou justifiée par une raison médicale, est sanctionnée par un licenciement sans préavis ni indemnité. Le 15 novembre 1932, l’article 47 est révisé par une décision du CEC et du Sovnarkom. Désormais, un seul jour d’absence injustifiée donne lieu à congédiement sans préavis ni indemnité. La direction de l’entreprise n’est pas seulement autorisée à appliquer cette sanction, elle y est tenue. (…)

Parmi les nouvelles sanctions applicables en cas d’absence injustifiée, il faut mentionner l’expulsion du « coupable » de son logement, si celui-ci est fourni par l’entreprise. Les textes spécifient que la sanction s’applique également à la famille, et qu’il n’y a à tenir compte ni de l’absence d’un autre logement, ni de la saison, ni de l’absence de moyens de transport. Ce licenciement s’accompagne, en outre, du retrait des cartes de rationnement. A l’époque, c’est là une mesure d’une extrême gravité, car sans carte de ravitaillement il faut s’approvisionner au « marché libre » à des prix exorbitants.

(…)

Le 8 janvier 1939, une nouvelle décision du gouvernement, du parti et du Conseil central des syndicats vient encore durcir la réglementation du travail. En vertu de ce texte, tout retard de plus de vingt minutes est considéré comme « absence injustifiée » et est sanctionné comme tel. Fin 1938, des peines de prison sont prononcées contre les dirigeants ou les cadres d’entreprises n’ayant pas sanctionné des travailleurs qui auraient dû l’être…

Les mesures qui interviennent ainsi fin 1938 et début 1939 ont avant tout un caractère répressif : il s’agit de placer les travailleurs dans une situation de stricte subordination. Un pas supplémentaire est franchi dans la voie d’une véritable pénalisation du « droit du travail » avec l’adoption de la loi du 26 juin 1940, dont l’article 5 prévoit qu’une « absence injustifiée » donnera lieu à poursuite judiciaire et sera punie de « travail correctif » accompli sur les lieux de travail pour une durée de six mois au maximum et avec une retenue de salaire pouvant s’élever à 25%. (…)

Le XVIe Congrès (du Parti communiste) de juin-juillet 1930 entérine l’élimination massive, effectuée par en haut, de la grande majorité des anciens cadres syndicaux. (…) L’ensemble de la « résolution syndicale » vise à faire des syndicats des instruments de la réalisation des plans. Le paragraphe central de ce texte est intitulé : « Face à la production ». Il détaille les tâches des syndicats dans ce domaine. Il insiste sur le rôle des brigades de choc (oudarniki). Les paragraphes consacrés à l’amélioration des conditions matérielles d’existence des travailleurs et au « travail culturel et politique » n’occupent qu’une position subordonnée. Il est clair que l’activité syndicale dans ces domaines est conçue comme un simple moyen d’accroître la production…

La volonté de mener à bien à tout prix des plans de production extrêmement ambitieux (et en partie irréalisables), et d’accroître les profits des entreprises d’Etat en vue d’assurer le financement d’un très lourd programme d’investissements conduit le parti – notamment au printemps de 1931 – à exiger que les syndicats mènent campagne pour l’augmentation des normes de travail et la limitation des salaires. En s’engageant dans cette voie, les syndicats sont amenés à dénoncer aussi bien les ouvriers que les dirigeants d’usines opposés à l’accroissement des normes, alors que cet accroissement aboutit généralement à une baisse des salaires, à la détérioration des conditions de travail et même de la qualité de la production…

En février 1932, la Fédération des ouvriers de la construction mécanique s’attaque aux directeurs d’usines qui procèdent à des augmentations de salaires alors que le plan de production n’est pas réalisé. Elle va jusqu’à demander au Parquet d’entamer des poursuites criminelles contre ces directeurs…

Le IXe Congrès des syndicats se réunit en avril 1932, en pleine atmosphère « productiviste ».

Kaganovitch y condamne encore une fois l’ancienne direction syndicale, éliminée trois ans plus tôt, à laquelle il reproche sa position « menchévique-trotskyste » qui « opposait les intérêts des travailleurs aux intérêts de l’industrie socialiste »…

La ligne syndicale fixée par le IXe Congrès confirme que les travailleurs soviétiques sont alors privés d’une organisation qui les aides à lutter sur les lieux de production pour leurs intérêts et pour leurs conditions de travail. C’est là un énorme recul historique qui contribue à détruire la classe ouvrière en tant que classe…

Cependant, au début des années 1930, la pression exercée sur les syndicats par le parti et le gouvernement, et les épurations qui frappent les syndicalistes considérés comme « opportunistes », ne parviennent pas à empêcher que des militants syndicaux, notamment parmi ceux qui sont proches de la base ouvrière, tentent de résister à l’application de la « ligne productiviste »…

Au début de 1935, la désaffection et le mécontentement des travailleurs à l’égard de « leurs » syndicats deviennent de plus en plus évidents. Les élections aux comités syndicaux d’entreprises se déroulent dans une profonde indifférence, avec une très faible participation. La situation inquiète la direction du parti. Elle fait apparaître qu’il existe une coupure croissante entre les travailleurs et les appareils d’Etat…

Le 26 mai 1935, le C.C. du Parti, nomme un comité présidé par L. Kaganovitch et chargé de réorganiser les activités syndicales… Sa première décision est de suspendre les élections…. Dans le compte-rendu de la conférence des conseils centraux des fédérations syndicales, on peut lire :

« Les syndicats traversent une crise… De nombreux syndiqués expriment le mécontentement justifié que leur inspire l’activité des syndicats. Ils se demandent quelle est leur utilité et en quoi ils peuvent servir l’Etat prolétarien et les masses ouvrières… »

Au cours de 1936, le pouvoir fait passer question syndicale et question ouvrière au second plan en développant des conflits aigus au sein même de la classe dirigeante…

A partir d’août 1936, la crise du « mouvement stakhanoviste » prend la forme d’une explosion du mécontentement ouvrier dont le parti tente de garder le contrôle. On assiste alors à l’élimination de dirigeants d’entreprises particulièrement impopulaires. Cette impopularité a sa base objective dans les abus auxquels ces dirigeants se sont livrés (en ce qui concerne les conditions de travail, les salaires et les normes, mais aussi en ce qui concerne les avantages matériels qu’ils se sont octroyés, ou dont ils ont fait bénéficier leur entourage : famille, amis et « clique personnelle »)….

En fait, la crise du « mouvement stakhanoviste » qui s’ouvre en 1936 fait apparaître l’incapacité du système politique et social existant à utiliser pleinement le potentiel de production en place… Cette incapacité, dont l’origine n’est pas identifiée, est attribuée à des actes de sabotage…

Ce qui est le plus caractéristique des formes de conscience des masses ouvrières, c’est la façon dont les manœuvres et les ouvriers peu qualifiés (qui représentent la grande majorité des travailleurs de l’industrie des mines et de la construction) vivent leur insertion dans la production. Les informations dont on dispose font apparaître de nombreux signes d’une attitude critique (et éventuellement hostile) à l’égard non pas du « système » mais de son fonctionnement concret. Ces signes se situent aussi bien au niveau des comportements individuels ou collectifs dans la population qu’au niveau de l’expression verbale.

Pour mémoire, on citera : la résistance à l’augmentation des normes, l’indifférence à la qualité du travail, l’absentéisme, etc. On a vu de quelle façon les autorités réagissent à ces comportements, et comment elles s’efforcent de diviser les travailleurs en développant un système complexe de primes et de « stimulants » personnels.

Il faut ajouter que les autorités utilisent un autre moyen pour « aider » les travailleurs à supporter l’existence misérable qui est la leur. Ce moyen est l’alcoolisme…

Bien entendu, l’accroissement de la consommation d’alcool ne suffit pas à faire obstacle à diverses explosions d’un mécontentement radical et profond. Ces explosions (relativement rares en raison de la dureté de la répression et de la vigilance policière) se produisent sous forme d’arrêts volontaires et collectifs de travail et de manifestations de rues.

Par suite de la sévérité de la censure, on sait peu de choses sur ces luttes ouvrières mais on n’ignore pas qu’elles éclatent de temps à autre sous les formes dites « spontanées », en raison de l’absence d’organisations ouvrières stables.

Ces luttes se déroulent principalement dans les industries où les salaires sont les plus bas (comme l’industrie textile) ou dans des villes particulièrement mal ravitaillées.

Pendant le premier Plan quinquennal, on sait, par exemple, qu’il y a eu des grèves, des manifestations et des « marches de la faim » dans diverses usines textiles d’Ivanovo-Voznensk, de Vytchong et d’ailleurs et que ces luttes ouvrières ont donné lieu à une sévère répression.

Le déroulement de la répression et la façon dont les travailleurs y réagissent sont d’ailleurs fort significatifs. En général, les autorités commencent par donner satisfaction à l’essentiel des revendications (pour désamorcer le mouvement et assurer la reprise du travail). Ensuite, elles exilent deux ou trois ouvriers et en envoient dix ou vingt dans des camps. Enfin, au cours des mois qui suivent, les arrestations d’ouvriers continuent, sous des prétextes divers (généralement pour « crimes individuels ») si bien que des milliers de travailleurs sont finalement déportés. »

« La Révolution trahie », Léon Trotsky :

La lutte pour l’augmentation du rendement du travail, jointe au souci de la défense, constitue le contenu essentiel de l’activité du gouvernement soviétique. Aux diverses étapes de l’évolution de l’U.R.S.S., cette lutte a revêtu diverses formes. Les méthodes des "brigades de choc" appliquées pendant l’exécution du premier plan quinquennal et au début du deuxième, étaient fondées sur l’agitation, l’exemple personnel, la pression administrative et toutes espèces d’encouragements et de privilèges accordés aux groupes. Les tentatives pour établir une sorte de travail aux pièces sur les bases des "six conditions" de 1931 se heurtèrent à une monnaie fantôme et à la diversité des prix. Le système de la répartition étatique des produits substitua, à la souple différenciation des rémunérations du travail, des "primes" qui signifiaient en réalité l’arbitraire bureaucratique. La chasse aux privilèges faisait entrer dans les rangs des travailleurs de choc, en nombre grandissant, les débrouillards forts de certaines protections. Le système entier finit par se trouver en contradiction avec les buts qu’il se proposait.

Seuls la suppression des cartes de ravitaillement, le début de la stabilisation du rouble et de l’unification des prix permirent le travail aux pièces ou à la tâche. Le mouvement Stakhanov succéda sur cette base aux brigades de choc. Ayant en vue le rouble qui acquiert une importance plus réelle, les ouvriers se montrent plus attentifs à leurs machines et tirent un meilleur parti de leur temps. Le mouvement Stakhanov se réduit dans une très grande mesure à l’intensification du travail et même à la prolongation de la journée de travail : les stakhanovistes mettent leurs établis et leurs outils en ordre, préparent les matières premières, donnent (les brigadiers) leurs instructions aux brigades en dehors du temps du travail. De la journée de sept heures, il ne reste souvent que le nom.

Le secret du travail aux pièces, ce système de surexploitation sans contrainte visible, les administrateurs soviétiques ne l’ont pas inventé. Marx le considérait comme "correspondant le mieux au monde capitaliste de la production". Les ouvriers accueillirent cette innovation sans sympathie et même avec une hostilité fort nette ; il eût été anormal de s’attendre de leur part à une autre attitude. La participation de véritables socialistes enthousiastes au mouvement Stakhanov n’est cependant pas contestable. Il est malaisé de dire de combien ils l’emportent sur les arrivistes et les bluffeurs. La masse des ouvriers aborde la nouvelle rétribution du travail du point de vue du rouble et est fréquemment obligée de constater que le rouble s’est amenuisé.

Bien que le retour du gouvernement soviétique au travail aux pièces après la "victoire définitive et sans retour du socialisme" puisse à première vue paraître une retraite, il faut en réalité répéter ici ce qui a été dit de la réhabilitation du rouble : il ne s’agit pas d’un renoncement au socialisme, mais de l’abandon de grossières illusions. La forme du salaire est simplement mieux adaptée aux ressources réelles du pays : "Jamais le droit ne peut s’élever au-dessus du régime économique."

Mais les milieux dirigeants de l’U.R.S.S. ne peuvent plus se passer du camouflage social. Le président de la commission du plan, Méjlaouk, proclamait à la session de l’Exécutif de 1936 que "le rouble devient le seul et le véritable moyen de réaliser le principe socialiste(!) de la rémunération du travail". Si tout était royal dans les vieilles monarchies, tout, jusqu’aux vespasiennes, il n’en faut pas conclure que tout devient socialiste par la force des choses dans l’Etat ouvrier. Le rouble est le "seul et véritable moyen" d’appliquer le principe capitaliste de la rémunération du travail, fût-ce sur la base des formes socialistes de la propriété ; nous connaissons déjà cette contradiction. Pour justifier le nouveau mythe du travail aux pièces "socialiste", Mejlaouk ajoute : "Le principe fondamental du socialisme c’est que chacun travaille selon ses capacités et est payé selon le travail fourni." En vérité, ces messieurs ne se gênent pas avec la théorie ! Quand le rythme du travail est déterminé par la chasse au rouble, les gens ne travaillent pas selon leurs "capacités", c’est-à-dire selon l’état de leurs muscles et de leurs nerfs, ils se font violence. Cette méthode ne peut être justifiée à la rigueur qu’en invoquant la dure nécessité ; en faire le "principe fondamental du socialisme", c’est fouler aux pieds les idéals d’une culture nouvelle et plus haute, afin de les enfoncer dans la boue coutumière du capitalisme.

Staline fait dans cette voie un autre pas en avant quand il présente le mouvement Stalkhanov comme "préparant les conditions de la transition du socialisme au communisme". Le lecteur voit maintenant combien il importait de donner des définitions scientifiques des notions dont on se sert en U.R.S.S. à des fins d’utilité administrative. Le socialisme, phase inférieure du communisme, exige sans doute le maintien d’un contrôle rigoureux des mesures du travail et de la consommation, mais il suppose en tout cas des formes plus humaines de contrôle que celles qu’inventa le génie exploiteur du capital. Or nous voyous en U.R.S.S. un matériel humain arriéré impitoyablement dressé à l’usage de la technique empruntée au capitalisme. Dans la lutte pour les normes européennes et américaines, les méthodes classiques de l’exploitation, telles que le salaire aux pièces, sont appliquées sous des formes si brutales et si nues que les syndicats réformistes eux-mêmes ne pourraient pas les tolérer dans les pays bourgeois. La remarque que les ouvriers de l’U.R.S.S. travaillent "pour leur propre compte" n’est justifiée que dans la perspective de l’histoire et à la condition, dirons-nous, anticipant sur notre sujet, qu’ils ne se laissent pas juguler par une bureaucratie toute-puissante. En tout cas, la propriété étatique des moyens de production ne transforme pas le fumier en or et n’entoure pas d’une auréole de sainteté le sweating system, le système de la sueur, qui épuise la principale force productive : l’homme. Quant à la préparation de la "transition du socialisme au communisme", elle commence exactement à l’opposé, c’est-à-dire non par l’introduction du travail aux pièces, mais par l’abolition de ce travail, considéré comme un legs de la barbarie.

Il est encore trop tôt pour dresser le bilan du mouvement Stakhanov. Mais on peut dégager les traits qui le caractérisent et qui caractérisent aussi le régime dans son ensemble. Certains résultats obtenus par des ouvriers sont à n’en pas douter extrêmement intéressants en ce qu’ils indiquent des possibilités accessibles au seul socialisme. Mais il reste à franchir un grand bout de chemin entre ces résultats et leur extension à l’économie entière. Dans l’interdépendance étroite des processus de la production, le haut rendement ininterrompu du travail ne peut pas être le fruit des seuls efforts individuels. L’augmentation du rendement moyen est impossible sans une réorganisation de la production à l’usine et dans une réorganisation des rapports entre les entreprises. Et il est infiniment plus difficile d’élever de quelques degrés les connaissances techniques de millions de travailleurs que de stimuler quelques centaines d’ouvriers avancés.

Les chefs eux-mêmes se plaignent, nous l’avons entendu, de l’insuffisante culture des ouvriers soviétiques dans le travail. Ce n’est là qu’une partie de la vérité et la moindre. L’ouvrier russe est compréhensif, débrouillard et bien doué. N’importe quelle centaine d’ouvriers russes placée dans les conditions de la production américaine, par exemple, n’aurait besoin que de peu de mois, sinon de semaines, pour cesser d’être distancés par les catégories correspondantes d’ouvriers américains. La difficulté réside dans l’organisation générale du travail. Devant les tâches modernes de la production, le personnel administratif soviétique est généralement beaucoup plus arriéré que les ouvriers.

Avec la nouvelle technique, le salaire aux pièces doit inévitablement mener à l’accroissement du niveau actuellement très bas du rendement du travail. Mais la création des conditions nécessaires à cela exige de la part de l’administration, à commencer par les chefs d’atelier pour finir par les dirigeants du Kremlin, une qualification plus haute. Le mouvement Stakhanov ne répond que dans une très faible mesure à cette nécessité. La bureaucratie tente fatalement de sauter par-dessus les difficultés qu’elle n’est pas en état de surmonter. Le salaire aux pièces ne donnant pas par lui-même les miracles immédiats qu’on en attend, une pression administrative frénétique vient à la rescousse : primes et publicité d’une part, châtiments de l’autre.

Les débuts du mouvement ont été marqués par des mesures massives de répression contre le personnel technique, les ingénieurs et les ouvriers accusés de résistance, de sabotage et, dans certains cas, de meurtre de stakhanovistes. La sévérité de ces mesures attestait la force de la résistance. Les dirigeants expliquaient ce prétendu "sabotage" par une opposition politique ; en réalité ses causes résidaient le plus souvent dans des difficultés techniques, économiques et culturelles dont une grande partie provenait de la bureaucratie même. Le "sabotage" fut, semble-t-il, promptement brisé. Les mécontents prirent peur, les clairvoyants se turent. Il plut des télégrammes annonçant des succès sans exemple. Le fait est que tant qu’il fut question de pionniers isolés, les administrations locales, obéissant aux ordres reçus, s’appliquèrent à leur faciliter le travail, fût-ce en sacrifiant les intérêts des autres ouvriers de la mine ou de l’atelier. Mais dès que les ouvriers s’inscrivirent comme stakhanovistes par centaines et par milliers, les administrations tombèrent dans un désarroi total. Ne sachant pas mettre de l’ordre à bref délai dans le régime de la production et n’ayant pas la possibilité objective de le faire, elles s’efforcent en pareil cas de faire violence à la main-d’oeuvre et à la technique. Quand le mécanisme de la montre ralentit sa marche, on stimule ainsi les petites roues dentées avec un clou. Le résultat des "journées" et des décades Stakhanov, c’est d’introduire dans la vie de beaucoup d’entreprises un chaos complet. Ce qui nous explique le fait, étonnant au premier abord, que l’accroissement du nombre des stakhanovistes s’accompagne fréquemment, non d’une augmentation, mais d’une diminution du rendement général des entreprises.

La période "héroïque" de ce mouvement paraît être dépassée. L’activité quotidienne a commencé. Il faut apprendre. Ceux-là surtout ont beaucoup à apprendre qui enseignent aux autres. Mais ce sont eux qui ont le moins envie d’apprendre. L’atelier qui, dans l’économie soviétique, retarde et paralyse les autres a pour nom bureaucratie.

(...)

« LA DIFFERENCIATION DU PROLETARIAT

« Les données concernant le salaire réel devraient, semble-t-il, faire l’objet d’une étude particulièrement attentive dans un Etat ouvrier ; la statistique des revenus, par catégories de la population, devrait être limpide et accessible à tous. En réalité, ce domaine, touchant du plus près aux intérêts vitaux des travailleurs, est couvert d’une brume opaque. Si incroyable que ce soit, le budget d’une famille ouvrière en U.R.S.S. constitue pour l’observateur une grandeur beaucoup plus énigmatique qu’en n’importe quel pays capitaliste. En vain tenterions-nous de tracer la courbe des salaires réels des diverses catégories d’ouvriers pendant la deuxième période quinquennale. Le silence obstiné des autorités et des compétences sur ce sujet est aussi éloquent que leur étalage de chiffres sommaires et dépourvus de signification.

D’après un rapport du commissaire du peuple à l’industrie lourde, Ordjonikidzé, le rendement moyen mensuel du travail d’un ouvrier a été multiplié par 3,2 en dix ans, de 1925 à 1935, tandis que le salaire a été multiplié par 4,5. Quelle part de ce dernier coefficient, de si belle apparence, est dévorée par les spécialistes et les ouvriers bien payés ? Quelle est la valeur effective de ce salaire nominal, chose non moins importante ? Nous n’en apprenons rien ni par ce rapport ni par les commentaires de la presse. Au congrès de la jeunesse soviétique d’avril 1936, le secrétaire des Jeunesses communistes, Kossarev, disait : "Depuis janvier 1931 jusqu’en décembre 1935, le salaire des jeunes a augmenté de 340 %." Mais même parmi les jeunes décorés, triés sur le volet et disposés à prodiguer les ovations, cette fanfaronnade ne provoqua pas un claquement de mains : les auditeurs savaient trop bien, comme l’orateur, que le brusque passage aux prix du marché aggravait la situation de la grande majorité des ouvriers.

Le salaire moyen annuel, établi en réunissant les salaires du directeur de trust et de la balayeuse, était en 1935 de 2 300 roubles et doit atteindre en 1936 environ 2 500 roubles, soit, au cours nominal du change, 7 500 francs, et quelque chose comme 3 500 à 4 000 francs français d’après la capacité d’achat. Ce chiffre des plus modestes s’amenuise encore si l’on tient compte du fait que l’augmentation des salaires de 1936 ne représente qu’une compensation partielle à la suppression des prix de faveur et de la gratuité de divers services. L’essentiel en tout ceci, c’est encore que le salaire de 2 500 roubles par an, soit 208 roubles par mois, n’est qu’une moyenne, c’est-à-dire une fiction arithmétique destinée à masquer la réalité d’une cruelle inégalité dans la rétribution du travail.

Il est tout à fait incontestable que la situation de la couche supérieure de la classe ouvrière et surtout de ceux qu’on appelle les stakhanovistes, s’est sensiblement améliorée au cours de l’année écoulée ; la presse relate en détail combien de complets, de paires de chaussures, de gramophones, de vélos et même de boîtes de conserves les ouvriers décorés ont pu s’acheter. On découvre par la même occasion combien ces biens sont peu accessibles à l’ouvrier ordinaire. Staline dit des causes qui ont fait naître le mouvement Stakhanov : "On s’est mis à vivre mieux, plus gaiement. Et quand on vit plus gaiement, le travail va mieux." Il y a une part de vérité dans cette façon optimiste, propre aux dirigeants, de présenter le travail aux pièces : la formation d’une aristocratie ouvrière n’est en effet devenue possible que grâce aux succès économiques antérieurs. Le stimulant des stakhanovistes n’est pourtant pas la "gaieté", mais le désir de gagner davantage. Molotov a modifié dans ce sens l’affirmation de Staline : "L’impulsion vers un haut rendement du travail est donnée aux stakhanovistes par le simple désir d’augmenter leur salaire." En effet, toute une catégorie d’ouvriers s’est formée en quelques mois, que l’on a surnommés les "mille", car leur salaire dépasse 1 000 roubles par mois. Il y en a même qui gagnent plus de 2 000 roubles, alors que le travailleur des catégories inférieures gagne souvent moins de 100 roubles.

La seule amplitude de ces variations de salaires établit, semble-t-il, une différence suffisante entre l’ouvrier "notable" et l’ouvrier "ordinaire". Cela ne suffit pas à la bureaucratie. Les stakhanovistes sont littéralement comblés de privilèges. On leur donne de nouveaux logements, on fait des réparations chez eux ; ils bénéficient de séjours supplémentaires dans les maisons de repos et les sanatoriums ; on leur envoie à domicile, gratuitement, des maîtres d’école et des médecins ; ils ont des entrées gratuites au cinéma ; il arrive qu’on les rase gratuitement ou en priorité. Beaucoup de ces privilèges paraissent intentionnellement consentis pour blesser et offenser l’ouvrier moyen. L’obséquieuse bienveillance des autorités a pour cause, en même temps que l’arrivisme, la mauvaise conscience : les dirigeants locaux saisissent avidement l’occasion de sortir de leur isolement en faisant bénéficier de privilèges une aristocratie ouvrière. Le résultat, c’est que le salaire réel des stakhanovistes dépasse souvent de vingt à trente fois celui des catégories inférieures. Les appointements des spécialistes les plus favorisés suffiraient en maintes circonstances à payer quatre-vingts à cent manoeuvres. Par l’ampleur de l’inégalité dans la rétribution du travail, l’U.R.S.S. a rattrapé et largement dépassé les pays capitalistes !

Les meilleurs des stakhanovistes, ceux qui s’inspirent réellement de mobiles socialistes, loin de se réjouir de leurs privilèges, en sont mécontents. On les comprend : la jouissance individuelle de divers biens, dans une atmosphère de misère générale, les entoure d’un cercle d’hostilité et d’envie et leur empoisonne l’existence. Ces rapports entre ouvriers sont plus éloignés de la morale socialiste que ceux des ouvriers d’une fabrique capitaliste réunis par la lutte commune contre l’exploitation.

Il reste que la vie quotidienne n’est pas facile à l’ouvrier qualifié, surtout en province. Outre que la journée de sept heures est de plus en plus sacrifiée à l’augmentation du rendement du travail, beaucoup d’heures sont prises par la lutte complémentaire pour l’existence. On indique comme un signe particulier de bien-être que les meilleurs ouvriers des sovkhozes - exploitations agricoles de l’Etat -, les conducteurs de tracteurs et de machines combinées, formant déjà une nette aristocratie, ont des vaches et des porcs. La théorie selon laquelle mieux valait le socialisme sans lait que le lait sans socialisme est donc abandonnée. On reconnaît maintenant que les ouvriers des entreprises agricoles de l’Etat, où ne manquent pas, semble-t-il, les vaches et les porcs, doivent, pour assurer leur existence, avoir leur propre élevage miniature. Le communiqué triomphal suivant lequel 96 000 ouvriers de Kharkov ont des potagers personnels n’est pas moins stupéfiant. Les autres villes sont invitées à imiter Kharkov. Quel terrible gaspillage de forces humaines signifient la "vache individuelle", le "potager individuel" et quel fardeau pour l’ouvrier, et plus encore pour sa femme et ses enfants, que le travail médiéval, à la pelle, du fumier et de la terre !

La grande majorité des ouvriers n’a, cela va de soi, ni vache ni potager, et manque souvent d’un gîte. Le salaire d’un manoeuvre est de 1 200 à 1 500 roubles par an, moins parfois, ce qui, avec les prix soviétiques, équivaut à la misère. Les conditions de logement, l’un des indices les plus caractéristiques de la situation matérielle et culturelle, sont des plus mauvaises et parfois intolérables. L’immense majorité des ouvriers s’entasse dans des logements communs beaucoup moins bien installés, beaucoup moins habitables que les casernes. S’agit-il de justifier des échecs dans la production, des manquements au travail, des malfaçons ? L’administration, par le truchement de ses journalistes, donne elle-même des descriptions de ce genre des conditions de logement des ouvriers : "Les ouvriers dorment sur le plancher, les bois de lits étant infestés de punaises, les chaises sont démolies, on n’a pas de gobelet pour boire", etc. "Deux familles vivent dans une chambre. Le toit en est percé. Quand il pleut, on recueille de l’eau à pleins seaux." "Les cabinets sont indescriptibles..." Des détails de ce genre, qui valent pour le pays entier, on en pourrait citer à l’infini. Par suite des conditions d’existence intolérables, "la fluidité du personnel", écrit par exemple le dirigeant de l’industrie pétrolière, "atteint de très grandes proportions... Nombre de puits ne sont pas exploités faute de main-d’oeuvre..." Dans certaines contrées défavorisées, seuls les ouvriers congédiés ailleurs pour indiscipline consentent à travailler. Ainsi se forme dans les bas-fonds du prolétariat une catégorie de misérables privés de tout droit, parias soviétiques qu’une branche de l’industrie aussi importante que celle du pétrole est obligée d’employer largement.

Par suite des inégalités criantes dans le régime des salaires, aggravées encore par les privilèges arbitrairement créés, la bureaucratie réussit à faire naître des antagonismes très âpres au sein du prolétariat. De récents comptes rendus de presse traçaient le tableau d’une guerre civile en réduction. "Le sabotage de machines constitue le moyen préféré (!) de combattre le mouvement Stakhanov", écrivait par exemple l’organe des syndicats. "La lutte de classe" est évoquée à chaque pas. Dans cette lutte "de classe", les ouvriers sont d’un côté, les syndicats de l’autre. Staline recommande publiquement de "taper sur la gueule" des résistants. D’autres membres du comité central menacent à diverses reprises "les ennemis impudents" d’un anéantissement total. L’expérience du mouvement Stakhanov fait puissamment ressortir l’abîme qui sépare le pouvoir et le prolétariat et l’opiniâtreté sans frein de la bureaucratie dans l’application de la règle : "Diviser pour régner." En revanche, le travail aux pièces, ainsi imposé, devient, pour consoler l’ouvrier, "émulation socialiste". Ces seuls mots sont une dérision.

L’émulation, dont les racines plongent dans la biologie, demeure sans nul doute en régime communiste - épurée de l’esprit de lucre, de l’envie et des privilèges - le moteur le plus important de la civilisation. Mais dans une phase plus proche, préparatoire, l’affermissement réel de la société socialiste peut et doit se faire non selon les humiliantes méthodes du capitalisme arriéré auxquelles recourt le gouvernement soviétique, mais selon des moyens plus dignes de l’homme libéré et avant tout sans la trique du bureaucrate. Car cette trique est elle-même le legs le plus odieux du passé. Il faudra la briser et la brûler publiquement pour qu’il soit possible de parler de socialisme sans que le rouge de la honte vous monte au front ! »

Le parti bolchévique - P. Broué :

Portée sociale du grand tournant.

La mise en place de ce carcan sur la classe ouvrière a bien entendu souvent servi d’arguments aux défenseurs des thèses libérales pour affirmer que les réalisations économiques du régime ne s’expliquaient que par une contrainte inhumaine et féroce, un système totalitaire dont les ressorts rappellent ceux qu’utilisaient les pharaons, constructeurs, eux aussi, de pyramides. Timide défenseur, fraîchement déstalinisé, du stalinisme, Jean Bruhat exprime en partie la vérité lorsqu’il souligne que la majorité des ouvriers d’usine, fraîchement sortis de leur campagne, « avaient quelque peine à s’adapter à la discipline de l’usine, au rythme du travail qui ne tolère ni nonchalance, ni fantaisie », ce qui peut effectivement justifier des mesures de contrainte dont, d’ailleurs, il ne souffle mot, parlant simplement de la détérioration des machines entre « leurs mains novices » et des « campagnes systématiques entreprises contre le gaspillage. C’était là la conséquence presque inéluctable de la volonté de construire dans les délais les plus brefs une industrie moderne avec des ouvriers dont l’instruction, l’état d’esprit, la culture et les capacités techniques avaient des siècles de retard, de la théorie du « socialisme dans un seul pays », de la victoire révolutionnaire dans un pays arriéré et de l’échec extérieur qui la condamnait à l’isolement. Le drame ici, était moins dans la contrainte elle-même que dans le fait qu’elle s’appliquait à des millions d’hommes pour qui elle était la règle séculaire de la vie sociale, et que le souffle d’octobre n’avait qu’à peine effleurés au temps de leur petite enfance.

Mais les observateurs systématiquement anticommunistes se condamnent à ne rien comprendre à la profondeur de ces transformations économiques et à leur portée sociale à long terme - indépendantes de la politique même des dirigeants - lorsqu’ils ne les expliquent que par un système perfectionné de pure coercition. On peut, sans crainte d’être accusé de jouer au paradoxe, affirmer notamment que la création même d’une aristocratie ouvrière privilégiée constituait un élément de progrès par les possibilités de développement culturel qu’elle offrait à une minorité dont l’apparition, pour l’instant, c’est-à-dire pour plusieurs années, contribuait, certes, à diviser le prolétariat, mais y constituait en même temps un levain, forcément limité, mais très nouveau, d’activité et finalement de conscience.

Il est incontestable que l’industrialisation, comme la collectivisation, ont exercé sur les couches les plus instruites, les plus avancées du prolétariat, et notamment sur la jeune génération ouvrière, un attrait fascinant. C’était, aux yeux des komsomols qui se partaient volontaires pour la construction des kolkhozes ou l’établissement de grands chantiers industriels de l’est, un aspect exaltant de la lutte pour dominer la nature et pour transformer le monde, le prolongement de celle de leurs aînés sur le terrain concret de la fabrication de la fonte de l’acier, du ciment, de moyens de domination, un aspect du combat révolution¬naire pour venir à bout des farces hostiles, de l’inconnu, de l’ignorance et de la misère qui maintiennent l’homme prostré, pour les domestiquer par la science, la technique et la machine. En ce sens, les invitations de Staline à négliger les « parlotes » et les « bavardages » pour se porter résolument sur le « front de la construction » seront comprises par une avant-garde dont elles enflamment l’imagination et l’enthousiasme créateur. Le besoin de dévouement et l’esprit de sacrifice, la générosité et la capacité de rêve de l’avant-garde ouvrière de 1917 se retrouvent chez tous les pionniers de la construction socialiste - y compris les jeunes membres de la Guépéou qui acceptent volontiers leur rôle ingrat -, unis pour créer les conditions d’une société plus humaine et plus fraternelle.

Les plus conscients de cette phalange, les communistes de la guerre civile que les nécessités et les aléas de leur affectation ont tenus à l’écart de l’appareil et des luttes intestines, partagent ce sentiment, avec peut-être plus de lucidité critique. Barmine résume en ces termes leur psychologie : « La poigne de Staline gouvernait rudement. L’esprit borné de Staline coûtait cher. Ses méthodes d’autorité aussi. Mais, en dépit de difficultés inextricables en apparence, bien que le régime parût chanceler à chaque printemps, l’implacable énergie de Staline pourvoyait l’U.R.S.S. d’un nouvel équipement industriel. Encore quelques années d’épreuves et les résultats de cet effort colossal, souvent inhumain, se traduiraient par un ac¬croissement de bien-être et de richesse. Il y avait donc, et malgré tout, dans notre adhésion à Staline un enthousiasme résolu. Les éléments d’opposition en étaient souvent gagnés ». C’est dans le même sens que Trotsky conclut son analyse sur cette période : la bureaucratie n’a pu vaincre que « grâce à l’appui du prolétariat », mais cette victoire « ne pouvait accroître le poids spécifique du prolétariat ». Une fois de plus le problème se posait pour les socialistes de distinguer ce qui se faisait et comment on le faisait.

L’année 1929, début du grand tournant, marque aussi celui de la croissance de la Guépéou. Née de l’extension à l’ensemble de l’union, de la Tchéka, spécialisée dans la répression des menées contre-révolutionnaires et la surveillance des frontières, elle a ses détachements militaires spéciaux, le droit de perquisitionner et d’arrêter, de conserver les détenus pendant un maximum de trois mois. Cependant, jusqu’en 1929, son rôle est en définitive relativement limité, malgré son intervention croissante dans la vie intérieure du parti. Pendant la période de la Nep, son champ d’action ne dépasse guère celui de la surveillance des anciennes oppositions, numériquement réduites. Il en est tout autrement à partir des années 30, où tous les éléments indépendants de type capitaliste ou pré-capitaliste deviennent, avec la lutte contre la droite, des contre-révolutionnaires en puissance. La Guépéou doit surveiller les nepmens et les centaines de milliers de petites entreprises industrielles et commerciales dont la liquidation est en préparation. Elle doit surtout faire face à l’énorme tâche de direction pratique de la « dékoulakisation ».

Dès la fin de 1929, des circulaires du secrétariat annoncent un recrutement massif de militants communistes pour la police secrète et chargent les autorités régionales et locales de trouver les volontaires aptes à ce travail particulier. Ses effectifs vont gonfler démesurément en même temps que sa puissance économique, puisque c’est elle qui a la charge et par conséquent l’emploi des millions de koulaks ou pseudo-koulaks déportés avec leur famille et employés à des travaux d’équipement dans les grands chantiers qu’elle est ainsi amenée à organiser et à diriger. Le passage au « front » de la lutte sur le terrain économique entraîne l’élargissement de son champ d’action : la Guépéou surveille et « dépiste » les contre-révolutionnaires dans l’industrie, depuis l’ingénieur qui « sabote » jusqu’à l’ouvrier « perturbateur » en passant par l’administrateur libéral qui tolère le « relâchement de la discipline » : ce sont des fonctionnaires de la Guépéou qui décident de l’attribution ou du refus des livrets de travail et le réseau de la police secrète, parallèle à celui du parti avec lequel il entre souvent en conflit, contribue puissamment à resserrer le carcan dans lequel la société tout entière est désormais fixée, d’autant plus que le secrétaire général du parti la contrôle, lui-même, directement. La juridiction militaire exceptionnelle que reçoit le « collège » de la Guépéou est un moyen de frapper les oppositions sans leur donner une publicité peu souhaitable et la Guépéou ne remet plus aux tribunaux que le menu fretin, d’autant qu’elle reçoit la charge de tous les condamnés à plus de trois ans de prison, quelle que soit la nature de leur délit.

Les méthodes employées, la concentration de l’autorité entre les mains de spécialistes dont la fonction est de diriger et de réprimer, viennent ainsi renforcer les tendances qui naissent, en ces années de misère, de la pauvreté générale. Analysant sur un plan général les causes de l’apparition de la bureaucratie, Trotsky écrit : « L’autorité bureaucratique a pour base la pauvreté en articles de consommation et la lutte contre tout ce qui en résulte. Quand il y a assez de marchandises au magasin, les cha¬lands peuvent venir à tout moment. Quand il y a peu de marchandises, les acheteurs sont obligés de faire la queue à la porte. Sitôt que la queue devient très longue, la présence d’un agent de police s’impose pour le maintien de l’ordre ».

C’est seulement dans une exceptionnelle combinaison de circonstances historiques qu’un répartiteur disposant de la force peut être amené à se léser personnellement dans la distribution. Dans l’U.R.S.S. de Staline où « les cadres décident de tout », il est bien évident que priorité doit être accordée pour les besoins les plus immédiats à ceux des « citoyens » que l’État juge les plus indispensables à son maintien et à ses conquêtes. Les archives de Smolensk nous ont ainsi livré la liste de ceux qui, dans les années noires, reçoivent l’exorbitant privilège de ne pas mourir de faim quand tous sont frappés. Une circulaire secrète de 1934 établit en effet la liste des responsables qui doivent recevoir en priorité leurs rations alimentaires des magasins centraux, et qui, par conséquent, à la limite, sont les seuls à qui le régime reconnaît le droit de vivre : ce sont, dans chaque rayon, les secrétaires et les instructeurs du comité de rayon, le secrétaire des Jeunesses communistes, le rédacteur en chef du journal, le directeur et les instructeurs des sections politiques des sovkhozes et des M.T.S., le président, le vice-président et le secrétaire du conseil d’administration du kolkhoze, le président de la commission du plan, les directeurs des bureaux des finances, de l’agriculture, de la santé, de l’éducation, de la distribution du ravitaillement de la circonscription, le chef de la section du commissariat du peuple aux affaires intérieures, la N.K.V.D. (nouveau nom de la Guépéou), le procureur, les inspecteurs et les juges, l’administrateur de la Banque d’État et de la Caisse d’épargne, les plus anciens des agronomes et des vétérinaires, et toutes les personnes que le comité de rayon jugera « indispensables ».

Ainsi, autour du « gendarme » qui naît de la nécessité de répartir entre un petit nombre les produits indispensables qui manquent à la majorité, se consolide une couche de privilégiés. La différenciation sociale s’accroche définitivement à la différenciation fonctionnelle. Le droit de vivre mieux - ou moins mal - va de pair avec celui de diriger et de commander. L’augmentation de la production, dans la mesure où la répartition est l’affaire d’une minorité privilégiée et incontrôlée, ne tend pas au nivellement et à l’augmentation du niveau de vie de tous, mais approfondit au contraire les différences entre la masse amorphe, dont on escompte que le besoin l’aiguillonnera, et la couche des répartiteurs. Les magasins de luxe - liouks - apparaissent au moment où la presse dénonce tous les jours les vols de produits alimentaires et où la peine de mort est appliquée au « vol au détriment de la propriété socialiste » : il n’y a de toute façon pas de place pour tous les travailleurs dans les maisons de repos qui sont le paradis, récompense des privilégiés, fonctionnaires ou stakhanovistes.

Klaus Mehnert raconte comment il apprit, en 1932, la suppression du maximum communiste des salaires de la bouche d’un jeune ingénieur communiste qu’il avait connu étudiant vivant dans une « commune ». Le jeune homme déclare : « On ne peut exiger des gens qu’ils se dépensent jour et nuit et portent de lourdes responsabilités sans leur faciliter par ailleurs la vie extérieure dans la mesure du possible. [...] Toute mon existence, je me suis crevé au boulot. À côté du travail en usine, l’école de perfectionnement pour ouvriers, puis l’école supérieure. Je ne faisais rien d’autre. Je travaillais dix-huit heures par jour, sans congés, sans vacances. [...] Aujourd’hui, je suis ingénieur-chef dans l’entreprise. J’ai fait une découverte qui représente une grosse somme pour l’État : il est juste et raisonnable que je puisse faire mes achats dans des magasins spéciaux et que j’aie la perspective de jouir bientôt, dans un immeuble neuf, d’un logement comportant trois pièces. » Quant à la « commune », c’est « une grande et noble idée qui se réalisera sûrement un jour », mais, au niveau de l’économie russe, elle est « une utopie, une rage de nivellement portée à son comble, une déviation de la gauche, d’esprit petit-bourgeois et trotskyste ».

Les privilèges, la nécessité pour ceux qui en jouissent de les justifier, de les défendre et de les accroître, ne sont pas des phénomènes nouveaux : mais la situation, sur ce plan, évolue très vite avec le grand tournant. C’est la collectivisation, nous l’avons vu, qui enfle démesurément les attributions et les effectifs de la Guépéou. L’encadrement des kolkhozes nécessite des centaines de milliers de fonctionnaires, comme la répartition des produits agricoles par les organismes d’État et les coopératives. L’industrialisation va dans le même sens. L’accent mis sur la nécessité de construire par priorité l’industrie lourde pour équiper l’agriculture et les industries de produits de consommation n’est pas seulement un slogan à l’usage de la propagande, il est aussi un moyen de justifier l’appropriation de la majeure partie des produits de consommation par la bureaucratie et l’aveu de la source de sa puissance nouvelle et de sa diversification : à partir de 1931 se forment les cadres de la nouvelle intelligentsia soviétique. Moins de la moitié des diplômés de la période des deux premiers plans quinquennaux sont de souche ouvrière et paysanne, mais en 1936, le parti compte dans ses rangs 97 % des administrateurs d’usine, 82 % des directeurs de chantier, 40 % des ingénieurs en chef du pays. Le noyau dirigeant de l’appareil se consolide au fur et à mesure que s’étend l’emprise de l’État qu’il contrôle : il s’épaissit par son alliance avec de nouveaux privilégiés qui tirent leur force des réalisations et des conquêtes de la construction. La bureaucratie, à tous les échelons et dans tous les domaines, engendre la bureaucratie. Les exemples qu’en donnent, en toute occasion, les dirigeants, convainquent moins de leur bonne volonté à combattre les phénomènes de « bureaucratisme » que du développement d’un mal qui a ses racines dans des méthodes de direction arbitraires et incontrôlées et l’inégalité de la répartition. Au XVII° congrès, Kaganovitch en donnera une éclatante preuve en indiquant que l’usine de wagons de Moscou compte un personnel administratif de 601 personnes, 367 réparties dans quatorze services centraux et 234 dans les divers ateliers pour une entreprise de 3832 ouvriers, soit une proportion de 16 % de bureaucrates. Les estimations deviennent de plus en plus difficiles, les statistiques officielles réduisant de plus en plus le nombre des catégories sociales et dissimulant sous l’étiquette d’« ouvriers » ou d’« employés » les couches sociales qui dirigent et répartissent. Partant des chiffres officiels qui indiquent 55 000 personnes pour l’effectif des bureaux centraux du parti et de l’État, auxquels s’ajoutent ceux de l’armée, de la flotte, des républiques et de leur encadrement politique et syndical, 17 000 directeurs d’entreprises et 250 000 cadres administratifs et techniques, à tripler du fait de l’appareil parallèle du syndicat et du parti, 860 000 « spécialistes » dont 480 000 dans l’industrie, un million de cadres kolkhoziens, Trotsky chiffre à cinq millions de personnes, familles comprises, « la catégorie sociale qui sans fournir un travail productif direct, commande, administre, dirige, distribue les récompenses », à deux millions la « réserve » du parti et des syndicats et entre cinq et six millions l’aristocratie ouvrière qui partage avec les deux premières catégories les faveurs officielles.

Cette couche sociale, qui se dissimule dans les statistiques, mais parle au nom du peuple tout entier, est loin d’être homogène. Un gouffre y sépare les ouvriers de choc, que leurs camarades d’usine appellent les « mille », des millionnaires du régime, artistes ou écrivains, techniciens ou savants. Parmi ceux que le petit peuple nomme les tchinovniki et de plus en plus les sovbour, les bourgeois soviétiques, il y a toute une pyramide de puissances et de ressources et de considération sociale : il existe autant de distance entre un président de soviet de village ou un secrétaire de comité de rayon et les sommités du parti ou les hauts dignitaires de l’État et de l’industrie, qu’entre un notable de la campagne britannique et un banquier de la City ou un chef de service de ministère. Une étroite solidarité les lie pourtant : quelle que soit leur origine sociale, qu’ils soient des bolcheviks assagis, des mencheviks ralliés ou des bourgeois précieux, de jeunes loups aux dents longues, des techniciens à œillères ou des ronds-de-cuir consciencieux, ils serrent les coudes et défendent leur autorité et leurs privilèges contre tout contrôle de la masse « peu consciente » qu’ils dirigent et administrent.

Surtout, à quelque échelon, dans quelque secteur de travail qu’ils se trouvent, leur carrière, leur sécurité, leur vie même et celle de leur famille dépendent étroitement de supérieurs hiérarchiques tout-puissants. Les fils de la pyramide bureaucratique se rejoignent à son sommet dans la main de Staline, arbitre et chef suprême, dont l’autorité s’est édifiée sur les contradictions de la société qui ont déchiré le vieux parti révolutionnaire. Chef des bureaucrates, il les punit, les récompense, et les protège. Et c’est cette image de « père du peuple » que diffusent dans les usines et les kolkhozes, les journaux et les écoles, les spécialistes de l’agit-prop et les instructeurs politiques. Il n’y a pas encore vingt ans que la révolution a triomphé sur la terre de Russie et déjà la voix des ouvriers et des paysans, redevenus des mineurs comme au temps des tsars « protecteurs », n’est plus perceptible qu’au travers des dossiers secrets, des rapports de la Guépéou et des commissions de contrôle. Elle sera suffisamment forte, pourtant, pour encourager indirectement, pendant plusieurs années, le rêve de nouveaux « complots » de « révolutions de palais », et, en fin de compte, pour contraindre le régime à un massacre de ses cadres d’origine révolution¬naire, massacre d’une telle ampleur que même les tenants de la thèse de la « troisième révolution » ne peuvent refuser de lui accorder la place et le rôle d’une véritable contre-révolution. (…)

Si certains commentateurs ont pu trouver trop optimistes ces perspectives, les archives de Smolensk sont venues apporter un irréfutable témoignage de l’ampleur de l’hostilité latente chez les jeunes et dans une avant-garde ouvrière dont la jonction avec le courant d’idées représenté par l’opposition n’était pas invraisemblable à la veille de 1936, ainsi que le suggérait déjà l’importance du prix payé par Staline pour l’empêcher.

Le rapport du secrétaire régional des Jeunesses communistes, Kogan, les comptes rendus des responsables sur la chasse aux éléments étrangers à la classe dans les rangs de l’organisation, après l’assassinat de Kirov, éclairent les mécontentements de la jeune génération, moins prudente et plus impatiente, qui exprime ouvertement son hostilité à Staline. Des étudiants ont lacéré son portrait et l’ont recouvert d’une inscription : « Le parti rougit de tes mensonges. » De jeunes paysans ont improvisé des vers : « Quand on a tué Kirov, ils ont permis la liberté du commerce du pain : quand Staline sera tué, on divisera les kolkhozes. » Un directeur d’école des Jeunesses, instructeur responsable, rappelle le testament de Lénine sur l’élimination de Staline. Un instituteur dit que le parti, sous Staline, est devenu un gendarme. Un étudiant de seize ans affirme : « Ils ont tué Kirov ; qu’ils tuent Staline maintenant. » On parle avec sympathie de l’opposition dans les rangs des Jeunesses. Un jeune ouvrier dit : « Assez de calomnie contre Zinoviev, il a fait beaucoup pour la révolution. » Un délégué à la propagande refuse d’admettre que le même Zinoviev ait des responsabilités dans l’affaire Kirov. Un instructeur de comité de rayon soutient les vues de l’opposition unifiée.

De telles idées sont exprimées également par des ouvriers adultes. Ainsi, à l’entreprise de construction Medgorodsk, de Smolensk, un charpentier. Stéphane Danine, déclare, approuvé par les hommes de sa brigade : « Nous devons permettre l’existence de plusieurs partis politiques chez nous, comme dans les pays bourgeois ; ils seront ainsi plus capables de signaler les fautes du parti communiste. L’exploitation n’a pas été éliminée de chez nous : communistes et ingénieurs emploient et exploitent des domestiques. Les trotskystes Zinoviev et Kamenev ne seront de toute façon pas fusillés et ils ne doivent pas l’être, car ce sont des vieux-bolcheviks. » À l’homme de l’appareil qui leur demande qui, à leurs yeux, est un vieux bolchevik, ils répondent : « Trotsky ».

Les problèmes ouvriers, les questions de salaires, de logement, de ravitaillement, de rapports avec les responsables traduisent la même situation explosive au niveau des entreprises. Les comptes rendus des réunions du parti à l’usine d’aviation n° 35 de Smolensk révèlent que sur 144 membres du parti, 90 sont des oudarniki, travailleurs de choc bénéficiant de nombreux privilèges, rations, places aux spectacles, logements plus spacieux ; Les réunions enregistrent l’opposition grandissante des ouvriers ordinaires aux stakhanovistes : non seulement ces derniers sont à leurs yeux des privilégiés, mais leurs performances représentent une menace puisqu’elles servent d’argument à la direction pour augmenter les normes et le rendement sans augmenter les salaires.

La masse des manœuvres et des ouvriers spécialisés s’exprime parfois dans des appels, par-dessus la tête de leurs responsables immédiats, au secrétaire régional. Les ouvriers de l’usine Roumiantsev, principale entreprise métallurgique de Smolensk, se plaignent à Roumiantsev, le secrétaire régional des cadres communistes de l’entreprise, d’Egorov, secrétaire du parti et de Metelkova, présidente du comité d’usine. Ceux de l’atelier n° 2 écrivent : « Si vous n’intercédez pas, nous quitterons le travail. Nous ne pouvons plus continuer à travailler. Nous sommes opprimés. Nous ne gagnons rien - un rouble et demi à deux roubles - car les dirigeants ne s’occupent que d’eux-mêmes, et ils reçoivent des salaires et se donnent à eux-mêmes des primes. Metelkova prend leur parti. Pour ces gens-là, il y a des villes d’eaux, des maisons de repos et des sanas, mais rien pour les ouvriers ». D’autres, de la même usine, dénoncent en Metelkova, qui « a bouché les yeux et les oreilles du parti », et en Egorov, des « communistes qui se sont bureaucratisés, sont gonflés de prétention », de « grands magnats qui se sont des masses, ne veulent rien entendre quoi qu’ils sachent et aient été informés mille foi ». Metelkova s’adresse à son tour à Roumiantsev pour plaider sa cause et dire son désespoir « de l’accusation d’être une bureaucrate insensible aux besoins des ouvriers ». Prenant l’exemple des logements, elle écrit : « Il doit y avoir bien des mécontents dans l’usine, puisque nous avons inspecté 843 logements d’ouvriers et découvert que nous avons 143 ouvriers ayant besoin d’être logés, qui vivent dans de très mauvaises conditions et que 205 appartements ont besoin de réparation. Et nous sommes en train de faire des réparations sur 40 pièces, conformément au plan, coûtant 10 000 roubles, et les autres continueront à être mécontents. Ces gens viennent au comité d’usine, demandent des réparations, des appartements, et je dois les leur refuser. [... ] C’est pourquoi je me suis décidée à vous écrire afin que vous [...] ne pensiez pas que je suis une bureaucrate et une militante syndicale insensible ».

Ni Metelkova, ni Roumiantsev n’y peuvent rien. Tout en jugeant que les attaques des ouvriers révèlent « la méthode de l’ennemi pour discréditer les dirigeants », Roumiantsev attaquera Metelkova dans le journal du parti comme une « bureaucrate insensible » : le sacrifice de boucs -émissaires est le substitut des concessions que ces dirigeants ne peuvent ni ne veulent faire, de crainte de remettre en cause leur propre rôle de dirigeant. Le mécontentement des ouvriers non qualifiés et demi-qualifiés est si profond et si réel qu’il doit être totalement étouffé et qu’il ne s’exprimera jamais en public sous une forme réellement politique, même voilée. Or il risque de rallier dans ses initiatives éventuelles d’autres éléments, y compris les couches inférieures de la bureaucratie. Les réactions de l’ouvrier Danine, celles des jeunes communistes montrent qu’en 1935¬36 le danger était réel d’une rencontre entre une avant-garde ouvrière qui se cherchait et les idées de l’opposition.

Une circulaire datée du 7 mars 1935 ordonne le retrait de toutes les bibliothèques publiques des livres de Trotsky, Zinoviev et Kamenev ; une autre, du 21 juin, élargit la liste des auteurs proscrits, y incluant Preobrajenski, Sapronov, Zaloutski et d’autres. Des opposants, l’ancien marin de Cronstadt Pankratov, l’économiste Pevzner, sont impliqués dans une mystérieuse « conspiration des prisons ». Elzéar Solntsev, qui avait été condamné en 1928 à trois ans d’isolateur puis frappé administrativement de deux ans de réclusion et déporté après ces cinq années, est de nouveau arrêté après l’affaire Kirov et condamné sans avoir été jugé, à cinq ans de prison. Il entame alors une grève de la faim et meurt à l’hôpital de Novosibirsk en janvier 1936. Tous les autres irréductibles de l’opposition comme l’historien Iakovine, le sociologue Dingeldt les frères Papermeister, anciens partisans de Sibérie, l’ancien président du soviet de Tiflis Lado Doumbadzé, les vétérans Lado Enoukidzé et V. Kossior, l’ouvrier tanneur Byk, organisateur avec Dingelstedt de la grève de la faim à Verkhnéouralsk en 1934, les décistes Sapronov et Vladimir Smirnov, sont, eux aussi, condamnés de nouveau et disparaissent dans les prisons. Des déportés de l’opposition, trois seulement réussiront à passer à l’étranger avant la guerre mondiale : Ciliga, libéré à l’expiration de sa peine parce que citoyen italien, Victor Serge, écrivain de langue française, à la suite d’une campagne menée parmi les intellectuels occidentaux, et un ouvrier russe qui signera Tarov dans le Bulletin de l’opposition. Évadé par la frontière iranienne, l’auteur de cet exploit unique devait disparaître en France pendant la guerre : selon des informations invérifiables, il aurait fait partie des vingt-trois F.T.P. du groupe Manouchian fusillés à Paris par les nazis le 21 février 1944. Le sort des autres préfigure celui de dizaines de milliers de communistes, opposants repentis ou staliniens fidèles. Car c’est sur eux, ce qui reste de la génération révolutionnaire d’octobre 1917, que va d’abord s’abattre la terreur que ce préparent, depuis l’affaire Kirov, Staline et les hommes qu’il a placés aux postes clés, Nicolas Ejov et Georges Malenkov au premier chef.

(…)

Le 20 décembre 1938 le livret de travail devient obligatoire ; il est fourni par l’entreprise qui en a la garde tant qu’elle emploie le travailleur. Le 28 décembre, de nouveaux décrets rognent sur ce qui subsistait du code de travail ; le préavis de congé donné par l’ouvrier est porté d’une semaine à un mois. Même s’il est respecté, le travailleur qui a dénoncé son contrat perd tout droit à l’assurance maladie et aux congés de maternité jusqu’à ce qu’il ait passé six mois consécutifs dans un nouvel emploi. Des punitions, avertissement blâme transfert, licenciement doivent obligatoirement sanctionner les retards, départs prématurés, flâneries au travail. Quatre sanctions, en deux mois entraînent le licenciement sans préavis, l’expulsion du logement, la perte du droit à toute allocation . Une circulaire du 8 janvier 1939 précise que tout retard supérieur à vingt minutes doit être assimilé à une « absence injustifiée ». L’intention du législateur de faire appliquer dans toute sa rigueur la réglementation nouvelle apparaît dans une information de la Pravda du 26 janvier annonçant la condamnation à huit mois de prison d’un chef d’atelier convaincu de n’avoir pas congédié sans préavis des ouvriers coupables d’absence injustifiée. L’angoisse du licenciement devient une menace permanente. En même temps, la lutte contre la « fluidité de la main-d’œuvre » est menée par la réorganisation du système de la sécurité sociale : l’allocation maladie-égale au salaire n’est accordée qu’aux ouvriers syndiqués qui sont depuis six ans dans la même entreprise. Ceux qui y sont depuis trois, quatre ou cinq ans ont droit à 80 % ceux qui y sont depuis deux et trois ans, à 60 %, depuis moins de deux ans à seulement 50 % du salaire.

Les mesures du 26 juin 1940, officiellement « réclamées » par les syndicats, iront plus loin encore : la journée de sept heures - pendant six jours -, jamais appliquée en fait depuis son adoption « politique » en 1927, est supprimée et remplacée par la journée de huit heures pendant sept jours. Il est interdit aux ouvriers et employés de quitter leur emploi de leur fait, et l’infraction est punie de peines de deux à quatre mois de prison. L’absence injustifiée - dont nous connaissons la définition extensive est désormais passible de six mois de « travail correctif » dans l’entreprise, plus une amende se montant à 2,5 % du salaire. Un règlement approuvé par le conseil des commissaires du peuple le 18 janvier 1941 assimilera à des absences injustifiées le refus de travailler un jour férié et celui d’effectuer des heures supplémentaires, même illégalement demandées par la direction.

Les syndicats épurés eux-mêmes auront quelque peine à accepter ces mesures et la Pravda accusera certains res¬ponsables d’avoir cherché à protéger les resquilleurs ; 128 000 fonctionnaires des syndicats sur 203 821 seront révoqués. Au même moment, le 2 octobre 1940, une ordonnance du présidium du soviet suprême organise la « formation professionnelle obligatoire » pour les jeunes gens de quatorze à dix-sept ans, ceux de quatorze et de quinze ans étant soumis à deux années d’enseignement professionnel, ceux de seize et dix-sept ans à six mois de formation accélérée, tous étant, en outre, astreints à quatre années de travail salarié sous le contrôle d’une direction nouvelle, celle des réserves de main-d’œuvre d’État. Les élèves du secondaire et du supérieur - où la gratuité de l’enseignement vient d’être supprimée - sont seuls dispensés de la formation professionnelle et des quatre années de service civil.

Commentant ces mesures dans la Pravda du 30 octobre 1940, le vieux Kalinine écrit : « La lutte de classe se déroule dans une direction différente. La lutte pour la plus haute productivité du travail, telle est aujourd’hui l’un des principaux fronts de la lutte des classes. » La jeune classe ouvrière russe - la moitié de ses vingt millions d’ouvriers d’usine, des transports, du bâtiment a, à cette date, moins de trente ans - se trouve enserrée dans un carcan plus terrible que celui qu’aucun État capitaliste ait jamais pu construire, qui l’enferme dès l’enfance et ne cesse de faire peser sur chacun la menace de l’arrestation et de la condamnation. Les comptes rendus des tribunaux donnent mieux que toutes les analyses une image fidèle des nouveaux rapports sociaux : en septembre 1940, le chef du département politique de la ligne de chemin de fer de Gorki, Vorobiev, et son complice Romanov, chef du service « passagers », sont traduits en justice, accusés d’avoir « toléré » en deux mois 1 572 cas de violations de discipline et 145 « départs volontaires » . Vorobiev a en outre, utilisé à son service personnel une employée de chemins de fer comme cuisinier et un secrétaire comme valet de chambre. La Pravda du 24 septembre, qui en rend compte, révèle que toutes les autorités politiques et administratives connaissaient l’activité de Vorobiev, que du reste ses subordonnés imitaient. L’accusé Romanov confesse : « Je me suis conduit comme un poltron devant Vorobiev. Je ne voulais pas de complications. » Vorobiev est condamné à deux ans de prison, Romanov à un an de travail forcé - dans son emploi - et une amende de 20 % de son salaire. Aucun des responsables qui connaissaient les actes reprochés à Vorobiev ni de ceux qui l’imitaient n’a été frappé.

Les ouvriers coupables de « petit vol », quelques morceaux de sucre, des galettes, des cadenas, de scandale dans la rue, ivresse dans un autobus, « propos que l’on ne peut reproduire en public », sont condamnés à un an de prison, et les Izvestza du 27, août rapportent la condamnation à trois ans de prison d’un ouvrier qui a fait scandale dans la clinique où on lui refusait le certificat médical qu’il demandait pour éviter la condamnation pour « absence injustifiée ». La lutte de classe continue bel et bien entre les ouvriers et la bureaucratie : les lois draconiennes et les proscriptions répétées n’en sont que l’expression. »

Novembre 1917 - Décret sur le contrôle ouvrier

Décret du 14 novembre 1917 publié dans les « Izvestia » du 16 novembre 1917.

1. En vue dune organisation régulière de l’activité économique nationale, il est établi dans toutes les compagnies industrielles commerciales, bancaires, agricoles, de transport, coopératives de production, et autres entreprises occupant des ouvriers soit dans des ateliers ou chantiers, soit au dehors, un contrôle des ouvriers sur la production, la vente et le magasinage des produits et matières premières, ainsi que sur la gestion financière de l’entreprise..

2. Le contrôle appartient à tous les ouvriers de l’entreprise par l’intermédiaire de leurs institutions élues, à savoir : comités d’usines et de fabriques, conseils de starostes, etc, avec la participation des représentants des employés et du personnel technique.

3. Pour chaque ville importante, ou gouvernement, ou région industrielle, il est créé une commission régionale de contrôle, composée des représentants des unions professionnelles, des comités des usines et fabriques, et autres comités et des coopératives ouvrières. Cette commission est rattachée aux conseil des députés ouvriers et soldats.

4. Jusqu’à la convocation du Congrès des conseils du contrôle ouvrier il est créé à Petrograd un conseil du contrôle ouvrier pour toute la Russie ; en font partie les représentants des organisations suivantes : Comité central exécutif du conseil des députés ouvriers et soldats pour toute la Russie — 5 membres ; Comité central exécutif des députés paysans pour toute la Russie — 5 membres ; Conseil des unions professionnelles pour toute la Russie — 5 membres ; comité central des coopératives ouvrières de toute la Russie — 2 membres ; bureau des comités d’usines et de fabriques de toute la Russie — 5 membres ; union d*es ingénieurs et techniciens de toute la Russie — 5 membres ; union des agronomes de toute la Russie — 2 membres ; chaque union ouvrière de toute la Russie à raison d’un membre, si l’union a moins de 100 000 membres, et de deux membres, si elle en a davantage ; conseil des unions professionnelles de Petrograd — 2 membres.

5. Près des organes supérieurs du contrôle ouvrier sont créées des commissions de spécialistes (techniciens, comptables, etc.) qui, sur l’initiative de ces organes ou sur la demande des commissions ouvrières de contrôle, viennent sur place procéder à l’examen technique et financier des entreprises.

6. Les commissions ouvrières de contrôle ont le droit de surveiller la production, de fixer le minimum de rendement de l’entreprise et de prendre des mesures pour établir le prix de revient des objets fabriqués.

7. Les commissions ouvrières de contrôle ont le droit de contrôler toute la correspondance de l’entreprise et les propriétaires de l’entreprise seront judiciairement responsables de toute dissimulation de correspondance. Le secret commercial est aboli. Les propriétaires de l’entreprise doivent présenter aux commissions ouvrières de contrôle tous leurs livres et bilans, ainsi bien pour l’exercice en cours que pour les exercices écoulés.

8. Les décisions des commissions ouvrières de contrôle ont un caractère exécutoire à l’encontre des propriétaires d’entreprise ; elles peuvent être annulées seulement par une décision des organes supérieurs du contrôle ouvrier.

9. L’entrepreneur et l’administration de l’entreprise ont le droit d’exercer, dans un délai de 3 jours, devant la juridiction supérieure compétente (commission régionale de contrôle), un recours contre les décisions des commissions ouvrières de contrôle.

10. Dans toutes les entreprises, les propriétaires et les représentants des ouvriers et employés, membres élus des commissions de contrôle, sont responsables devant le gouvernement de l’observation de l’ordre le plus rigoureux, de la discipline et de la sauvegarde des biens de l’entreprise. Les personnes qui auront dissimule des matières premières, des produits, des commandes, qui auront commis des irrégularités dans la tenue des livres, etc., sont pénalement responsables de leurs actes.

11. Les questions contentieuses, les conflits entre les commissions ouvrières de contrôle, les recours des propriétaires d’entreprises contre les décisions de ces dernières commissions, sont de la compétence des commissions régionales de contrôle (article 3). Ces commissions régionales publient, dans les limites où elles y sont autorisées par les décisions et indications du Conseil du contrôle ouvrier pour toute la Russie, des instructions qui tiennent compte des particularités de la production et des conditions locales ; elles surveillent également le fonctionnement des commissions ouvrières de contrôle.

12. Le Conseil du contrôle ouvrier pour toute la Russie élabore les plans généraux du contrôle ouvrier, les instructions, promulgue des décisions obligatoires, régularise les rapports des commissions régionales de contrôle et statue en dernière instance sur tout ce qui concerne le contrôle ouvrier.

13. Le Conseil du contrôle ouvrier pour toute la Russie met le fonctionnement des commissions régionales de contrôle en concordance avec celui de toutes les autres institutions touchant à l’organisation de l’activité économique nationale. Des règlements concernant les rapports entre le Conseil du contrôle ouvrier pour toute la Russie et les autres institutions touchant à l’organisation de l’activité économique nationale seront publiés séparément.

14- Toutes les lois et circulaires restrictives du fonctionnement des comités d’usines et de fabriques, etc., et des conseils des ouvriers et employés, sont annulées.

Au nom du gouvernement de la République russe, le président du Conseil des commissaires du peuple,

Oulianov (Lénine).

Commissaire du travail, Chliapnikov.

Edouard Dolléans, « Histoire du mouvement ouvrier » :

« Lorsqu’en 1929, l’URSS avait à résoudre le problème de la construction d’une Économie industrialisée, elle devait choisir entre deux méthodes : ou se procurer sur le marché international des capitaux par des crédits à long terme ; ou bien créer une industrie lourde avec ses seules réserves intérieures, dont les plus importantes se trouvaient être en capacité de travail, et en produits de sous-sol. La planification, telle que la concevaient les dirigeants soviétiques, exigeait une main-d’œuvre abondante et mobile, en même temps que l’intensité du travail et du rendement. Les dirigeants soviétiques se sont donc trouvés en présence des mêmes problèmes que les initiateurs du premier grand capitalisme et ils ont été amenés à les résoudre de la même manière. Les aventuriers du capitalisme étaient sans autre direction que celle d’un libéralisme économique tout négatif ; ils avaient une idéologie bien mince. Ils se trouvaient en face de foules ouvrières déracinées et désarmées, obligées de vendre leur force de travail pour des salaires de famine : d’où le monde anarchique du premier capitalisme individualiste où se forment lentement les fragiles structures d’une Économie internationale. Parmi les raisons du niveau de vie soviétique durant les dix premières années des plans quinquennaux, on a cité, tout d’abord, la hausse du revenu national de l’URSS, qui avait augmenté pendant ces dix premières années, selon les données soviétiques, de 400 p. 100. Or ce revenu national n’a pu augmenter aussi rapidement que par une création considérable des biens de production ; pour accumuler ces biens, il a fallu utiliser la force de travail en n’attribuant à celle-ci qu’une part très mesurée de biens de consommation. Autrement dit, il a fallu développer au maximum, et par tous les moyens, les biens créés par l’industrie lourde en vue du marché industriel. On a dû subordonner la consommation des masses populaires à l’édification d’une industrie des moyens de production. Comme aux temps les plus difficiles du communisme de guerre, la population est rationnée ; pour se procurer des machines coûteuses à l’étranger, la Russie doit exporter à des prix de dumping du bois, des peaux, du pétrole. Afin de vaincre les résistances de la propriété paysanne, Staline met en application le Plan quinquennal, il va soumettre les campagnes à la collectivisation agraire. Cinq millions de paysans riches sont déportés et serviront de main-d’œuvre nécessaire à l’Économie industrielle. Le commerce artisanal est supprimé. Ainsi, comme aux débuts du capitalisme occidental, l’industrie se construit sur l’expropriation des paysans et petits producteurs et sur les privations des masses ouvrières. (Cette comparaison historique a été présentée par Préobajenski comme une véritable théorie, sous le nom d’« accumulation socialiste primitive ».) Mais en entrant dans les kolkhozes 1, les paysans massacrent chevaux et cheptels et abandonnent les ensemencements ; il en résulte, en 1932-1933, une famine aussi grave que celle de 1920.Cependant des travaux gigantesques, à la mesure des pyramides d’Égypte, se poursuivent. L’Économie soviétique va s’édifier à partir de 1928. Le Plan quinquennal doit être accompli en quatre ans, et cette première période quinquennale s’achève en décembre 1933. L’exécution des plans successifs 2exige une mobilité toujours disponible de la main-d’œuvre, et des migrations massives plus puissantes que celles que connurent les États-Unis. En Angleterre, au XVIIIème siècle, une classe de yeomen avait émigré dans les villes qui se transformaient en grandes agglomérations industrielles. En U.R.S.S., l’enrôlement des paysans dans l’industrie se développe pendant toute la période qui va du premier au troisième Plan quinquennal. Afin de faciliter l’exécution de celui-ci, une loi, en 1940, mobilise une grande partie de la jeunesse paysanne, instruite dans des écoles techniques : elle obligera les kolkhozes à fournir chaque année 400.000 jeunes gens et jeunes filles. Dès 1935, en effet, les réserves urbaines étaient épuisées. En fait, l’industrialisation rapide de la Russie a demandé des efforts considérables. Cette industrialisation a exigé le sacrifice du bien-être immédiat pour le bien-être futur.

Durant la période du premier et du second Plan quinquennal s’accomplissent les grands travaux. L’un des plus importants est la construction du canal reliant la mer Blanche à la Baltique, commencé en 1931 et achevée en 1933. Il s’agissait de percer un canal de 226,5 km à travers un terrain tantôt rocailleux, tantôt marécageux. L’entreprise confiée à quelque 200 à 300.000 prisonniers d’un camp de concentration, le Belmorstroï, a été menée rondement et rudement, sous un climat rigoureux, et sans équipement industriel, à l’aide de pelles, de pioches et de brouettes. Meurtrier pour les hommes et les femmes qui ont assuré ce travail, le système s’est révélé économiquement satisfaisant ; le coût des travaux s’est élevé à 95 millions de roubles, dont 50 pour les matières premières, le reste pour nourrir et habiller les prisonniers et pourvoir aux dépenses administratives. Cette somme correspond à près de 1.300 millions de francs de 1932, soit260 millions de francs or. Si l’on veut se rendre compte de l’ampleur de cette gigantesque construction, on ne peut trouver un terme de comparaison que par un rapprochement avec le Canal de Suez. En francs français de l’époque, le prix de revient du Canal, en 1869, était415.800.000 francs or, et, en 1871 : 437.157.000 francs or. Les travaux d’amélioration s’élevèrent ensuite à 33.075.000 francs or. Des nouveaux travaux effectués de 1913 à1936 élevèrent le prix de revient du Canal à 287.882.000 francs or. Entre 1859, date à laquelle commencèrent les travaux, et 1936, le nombre d’ouvriers a varié selon les moyens mécaniques employés. En 1933, commence la construction du canal Moscou-Volga, avec ses stations de pompages, ses ouvrages hydro-électriques et ses entrepôts riverains. Les travaux, achevés en 1937, avaient employé 200.000 ouvriers. On réalise les projets des usines chimiques sur la Bérésina, de la voie ferrée Sibérie-Turkestan, de la route Baïkal-Amour, de la prolongation de la ligne du Transsibérien, afin d’établir un ravitaillement séparé pour les armées du lointain Orient. Dans des régions désertiques de la Sibérie Occidentale, la population, en huit ans, passe de 128.000 à 770.000 personnes ! On creuse des mines de charbon et de fer ; au Nord-Est de la Sibérie, on découvre et on exploite de nouvelles mines d’or. En 1932, près de la baie de Nogaeyero, un groupe d’ouvriers est débarqué avec des matériaux de construction et la ville de Magadan s’élève, destinée à servir de capitale à la région de Dalstroy où l’on construit de grandes routes, des voies ferrées et des bases aériennes ; riche, grâce à l’exploitation des mines d’or, la région de Dalstroy s’est développée au point de contenir une population d’un million d’hommes.

Dans l’Oural, une cinquantaine de villes-usines toutes neuves vont être édifiées parmi les forêts de sapins ou de mélèzes, là où n’existaient que de petits villages d’éleveurs bûcherons et de petites forges au bois remontant au XVIIIème siècle. On a associé les minerais de l’Oural à la houille de Kousbass en constituant un grand groupement industriel dont l’artère vitale est un chemin de fer de 2.000 kilomètres, le combinat Oural-Kouznetsh. Le système des camps de travail a permis de faire face au programme des grands travaux, à celui des dépenses imposées par la guerre depuis 1941 et à celui des reconstructions. L’État soviétique avait besoin de ce que les économistes appellent le travail excédentaire qui permet à l’État d’avoir des surplus importants sur les valeurs consommées, le produit de leur travail devant excéder ce que coûtent les exécutants en nourriture, habillement et logement. Comment fonctionne le recrutement des camps de travail ? L’origine a été le système des institutions du travail correctif, lorsque, en 1929, le Soviet des Commissaires du Peuple décide que l’emprisonnement, comme moyen de punition, est aboli en faveur du travail correctif et que les condamnés à plus de trois années d’emprisonnement seront exilés dans des camps de travail correctif. (…)

Depuis 1929, les juges ne peuvent plus prononcer de sentences d’internement aux travaux forcés ; mais la population des camps .de travail s’accroît de ceux qui ont pris part aux mutineries paysannes, des éléments suspects ou hostiles au point de vue social, et des exilés par mesures de précaution. Les évaluations de cette population sont très incertaines puisqu’elles varient de 7 à 15 millions. Il apparut à la fin du premier Plan quinquennal qu’on avait trop vite collectivisé et industrialisé ; cadres et ouvriers qualifiés manquaient. Aussi, le rythme de l’industrialisation fut-il ralenti dans le 2ème Plan quinquennal (1933-1937). On augmenta la quantité des biens de consommation, on accrut le niveau technique des travailleurs. Les plans quinquennaux ont eu pour but de faire de la Russie un pays industriel,« de transformer, selon Staline, l’URSS de pays agraire et débile qui dépendait des caprices des pays capitalistes, en un pays industriel et puissant, parfaitement libre de ses actions et indépendant du capitalisme mondial », et, ajoute Staline, « d’éliminer complètement les éléments capitalistes, de créer une base économique pour la suppression des classes en URSS, pour la construction d’une société socialiste ». L’industrialisation a été la raison première de la collectivisation agraire. Dans la collectivisation du village, Staline considère celle-ci comme ayant été inévitable par suite de l’incompatibilité des deux régimes économiques dont, selon lui, la coexistence était impossible. Une autre cause de collectivisation agraire est une raison militaire. La création de grandes terres collectives ne pouvait réussir que grâce à la mécanisation et à la motorisation de la culture agricole. Le tracteur agricole peut servir à la motorisation de l’armée. Les usines de tracteurs peuvent se transformer aisément en usines de guerre. En URSS, dans les kolkhozes, si les terres appartiennent à l’État, la gestion est coopérative. En agriculture, le type d’exploitation d’État, ce sont les stations de machines et de tracteurs. Ces exploitations ont la responsabilité et la gestion, dans une région donnée, de l’ensemble des moyens mécaniques de culture ; ceux-ci, à chaque saison, sont loués aux kolkhozes voisins. L’État loue aux kolkhozes les services de ces moyens mécaniques de culture, chaque paysan fait partie d’une des brigades qui se répartissent le travail dans l’entreprise. Il lui doit un nombre fixe de journées de travail à raison desquelles il est payé. Les bénéfices sont appliqués à l’amélioration de l’outillage, à la création d’un hôpital, d’un club, etc

Un Congrès des travailleurs de choc des kolkhozes a eu lieu en 1935, à Moscou ; Staline recommande « de tenir compte des intérêts individuels des kolkhoziens, tant que les kolkhozes ne pourront pas satisfaire tous les besoins de leurs membres et de leurs familles, ni satisfaire à la fois les besoins publics et individuels ». En 1935,les kolkhoziens reçoivent le droit d’avoir en usage personnel des parcelles d’un quart ou d’une moitié d’hectares adjacents à leurs maisons, et de posséder en usage privé et familial, une vache dans les zones de culture, et deux dans les zones agricoles d’élevage. En mars 1939, une enquête attire l’attention sur ce fait que les revenus des vergers, des petits jardins potagers et du cheptel individuel rapportent aux paysans davantage que le revenu des journées de travail dans les kolkhozes. Combien de victimes fit la collectivisation totale, suite de l’expropriation d’une partie de la paysannerie et qui avait eu pour résultat de détruire l’équilibre de la population ? Jusqu’en 1929, le nombre des foyers paysans ne cesse de s’accroître : 1928 : 24.500.000 foyers ;1929 : 25.800.000 foyers. La collectivisation achevée, les résultats sont les suivants : 1936 : 20.600.000 foyers. En 7 années, près de 5 millions de familles ont disparu. L’accusation de sabotage adressée à des milliers, voire des dizaines de milliers de techniciens, n’était pas exacte ; en fait, elle se justifiait uniquement par la nécessitéde trouver des responsables à une situation économique devenue intenable. Il faut remarquer que les frais d’administration pèsent très lourdement sur le bilan des kolkhozes. La Pravda du 26 mars 1941 critiquera l’entretien de nombreux organes administratifs « qui revient trop cher aux kolkhozes » ; elle observe que la majorité des paysans est mécontente de la gestion des kolkhozes. Les Izvestia du 5 juillet1941 se plaignent qu’on entretient au village une foule d’agents de diverses administrations, dont le travail n’est pas contrôlé. En 1938, il existait 384.389 présidents et vice-présidents de kolkhozes ; 248.389teneurs de livres et 232.421 présidents de Commissions d’inspection. L’ensemble du personnel s’élevait à un total de près d’un million. Il y avait 1.300.000 chauffeurs et mécanos employés aux stations de tracteurs. Le nombre total des employés agraires s’élevait à 2.500.000. Il faut ajouter les fonctionnaires qui ne faisaient pas partie de l’administration économique du village (agents fiscaux, agents de police, etc.). (…)

Autre caractère de la planification : l’intensification de la production et du rendement. L’Économie industrielle avait été dotée d’un matériel technique important. Mais les cadres techniques ne s’étaient pas multipliés parallèlement. D’où le stakhanovisme. « Les stakhanovistes arriveront à un rendement supérieur, non point par un effort surhumain, mais par une meilleure utilisation de la technique, par une solidarité plus grande dans le travail technique et par une division plus judicieuse du travail. » Le stakhanoviste est un tâcheron qui surexploite les ouvriers participant à l’établissement de ses records. C’est le 31 août 1935 qu’Alexei Stakhanov, piqueur dans les mines du Donetz, abattit quatorze fois la norme courante. Son exploit fut suivi par le forgeron Boussyguine, les tisseuses Evdokia et Marie Vinogradova, les conductrices de tracteurs de la brigade Pacha Anguelina, etc. En 1935, les stakhanovistes de choc se réunissent en Congrès. La plus petite usine a son journal mural, mettant le producteur à l’honneur ou au pilori, selon son exactitude et son rendement. L’émulation individuelle se conjugue ici avec l’intérêt, puisque les avantages supplémentaires arrivent à doubler et à tripler le salaire. Le lien entre les trois éléments du stakhanovisme se retrouve dans cette définition : « Des ouvriers ou ouvrières, jeunes ou d’âge moyen, des gens développés, ferrés sur la technique qui donnent l’exemple de la précision et de l’attention au travail et qui ont appris à compter non seulement par minutes, mais par secondes. » Le troisième Plan quinquennal est inauguré le 17 mars 1939 au 18ème Congrèsdu parti communiste. Mais on peut se demander dans quelle mesure et de quelle manière les deux premiers Plans avaient été exécutés ? G. Malenkov, secrétaire du Comité central du parti, présentera en février 1941, à la Conférence du parti communiste, un rapport qui est une mise au point et dont le texte sténographié a paru dans la Pravda, le 16 mai 1941 : « Les critiques de Malenkov portent d’abord sur le gaspillage des matériaux, du combustible et de l’énergie électrique... et d’autres dépenses déraisonnables à cause desquelles on n’a pas exécuté le plan de réduction du prix de revient.

Quels sont les résultats obtenus par cet immense effort de l’U.R.S.S. dans sa « compétition historique avec le capitalisme ? » G. Malenkov met l’accent de sa critique sur le problème des cadres ; il voit là le point faible : « Dans les entreprises et les ateliers, on constate une carence aiguë de spécialistes, tandis qu’un grand nombre de ces derniers sont placés dans les bureaux, dans les administrations des institutions.... Il est absolument anormal que l’appareil administratif de l’industrie gonfle ses effectifs et utilise les ingénieurs et les techniciens pour la paperasserie, les enlève ainsi à la production. » Sur 214.000 spécialistes, d’une instruction supérieure, 45 p. 100 sont occupés dans les départements de commissariats, 24 p. 100 dans les administrations centrales des entreprises industrielles et 31 p. 100 dans les usines de production. Le 18èmeCongrès du parti reconnaît que le niveau du développement de l’industrie de l’U.R.S.S. par rapport au nombre des habitants reste toujours considérablement inférieur à celui des pays d’Europe les plus développés économiquement et à celui des États-Unis : « On sait que la quantité moyenne des produits industriels par habitant dans notre pays est beaucoup moins élevée qu’aux États-Unis, qu’en Allemagne, en Angleterre et en France. » Mais le gouvernement a porté tout son effort sur l’industrie lourde. L’U.R. S. S. s’est transformée en un pays économiquement indépendant qui assure à son Économie et à ses moyens de défense tout l’équipement technique nécessaire. Et le Parti est parvenu parallèlement à construire « un État sans classes et qui, grâce aux méthodes juridiques de Vichinsky, avait assuré la dictature du prolétariat » Le 17 mars 1939, à ce 18ème Congrès du Parti, le discours de Molotov précise l’effort à accomplir : « Nous avons, dit-il, rattrapé et dépassé les pays capitalistes, quant au rythme du développement de notre industrie. Nous avons effectivement rejoint ces pays en ce qui concerne la technique de la production... Au point de vue du volume de la production par habitant, de l’énergie électrique de la fonte, de l’acier, de la houille et du ciment... Le Plan exige qu’en matière de construction on renonce à la gigantomanie, mal dont sont atteints certains dirigeants de l’industrie. Il exige que l’on passe systématiquement à la construction d’entreprises moyennes et petites, dans toutes les branches de l’Économie nationale, à commencer par les centrales électriques. Cela est indispensable pour réduire les délais de construction... Le temps est venu de... rattraper et de dépasser, au point de vue économique, les pays capitalistes d’Europa les plus avancés. Rattraper et dépasser les pays capitalistes avancés et, plus que tout autre, les États-Unis, est l’objet principal de la politique économique et sociale du gouvernement soviétique. A celui-ci, la guerre a paru proche, l’ennemi à redouter a seulement changé. D’abord, se souvenant de la politique de Clemenceau et de Lloyd George en 1919, il a vu comme agresseurs possibles les puissances victorieuses de la Grande Guerre : l’Angleterre et la France. Pour cette raison, et aussi parce que les maîtres de la Russie espéraient de l’Allemagne un glissement vers le communisme, ils ont cherché constamment le rapprochement avec le Reich : traité de Rapallo, 16 avril 1922 ; traité d’amitié de Berlin, 28 mars 1926, etc. »

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2 Messages de forum

  • Grèves ouvrières sous Staline 30 novembre 09:29, par Robert Paris

    Chacun sait que les intellectuels anticommunistes ont développé l’argument que Lénine a quasiment été plus anti-grève que Staline !!!! Mais c’est totalement faux ! Les grèves qu’a connu Lénine et le gouvernement réellement soviétique n’ont nullement le même caractère que celles sous Staline !

    Les premières étaient politiques, menées par les bureaucraties syndicales et les sociaux-démocrates alliés à la contre-révolution. Lire ici

    Les grèves de l’époque stalinienne étaient opposées violemment aux appareils syndicaux, menés par la base ouvrière et à cause économique : l’agression des salaires et des conditions de travail par le pouvoir devenu totalement bureaucratique et antiouvrier.

    Voici les allégations des pisse-copie anticommunistes :

    « Alors qu’il se proclamait le chef du pouvoir du prolétariat, Lénine mena une politique tout aussi violente contre les ouvriers, au point que les ouvriers des grandes usines de Petrograd, dont ceux de l’usine Poutilov qui avaient été à la pointe de la révolution en 1917-1918, se mirent en grève au printemps 1919. Lénine vint de Moscou pour leur parler, mais sans succès. Il ordonna alors la prise d’assaut des usines par les troupes de la tcheka, qui arrêtèrent 900 grévistes et en fusillèrent 200. Des massacres identiques d’ouvriers en grève se multiplièrent, en particulier à Toula et à Astrakhan. Le 29 janvier 1920, face aux grèves des ouvriers dans l’Oural, Lénine télégraphiait aux communistes locaux : « Il y a du sabotage manifeste des cheminots […] Je suis étonné que vous vous en accomodiez et que ne procédiez pas à des exécutions massives pour sabotage. » »

    Stéphane Courtois, « Lénine, l’inventeur du totalitarisme », Le Figaro – Histoire, n°30, février-mars 2017.

    « De tous les épisodes de répression, l’un des plus soigneusement occultés par le nouveau régime fut la violence exercée contre le monde ouvrier, au nom duquel les bolcheviks avaient pris le pouvoir. Commencée dès 1918, cette répression se développa en 1919-1920 pour culminer au printemps 1921, avec l’épisode, bien connu, de Kronstadt. Le monde ouvrier de Petrograd avait manifesté, dès le début de 1918, sa défiance vis-à-vis des bolcheviks. Après l’échec de la grève générale du 2 juillet 1918, le second temps fort des troubles ouvriers dans l’ancienne capitale éclata en mars 1919, après que les bolcheviks eurent arrêté un certain nombre de dirigeants socialistes-révolutionnaires, dont Maria Spiridonova qui venait d’effectuer une tournée mémorable des principales usines de Petrograd où elle avait été partout acclamée. Ces arrestations déclenchèrent, dans une conjoncture déjà très tendue à cause des difficultés de ravitaillement, un vaste mouvement de protestation et de grèves. »

    Nicolas Werth, Le livre noir du communisme, Robert Laffont, Paris, 1997.

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  • Grèves ouvrières sous Staline 2 décembre 04:57, par F.

    Ce qu’avançait Trotsky pour l’URSS dans son « Programme de transition » :

    La nouvelle montée de la révolution en URSS commencera, sans aucun doute, sous le drapeau de la LUTTE CONTRE L’INÉGALITÉ SOCIALE ET L’OPPRESSION POLITIQUE.

    A bas les privilèges de la bureaucratie !

    A bas le stakhanovisme !

    A bas l’aristocratie soviétique avec ses grades et ses décorations !

    Plus d’égalité dans le salaire de toutes les formes de travail !

    La lutte pour la liberté des syndicats et des comités d’usine, pour la liberté de réunion et de la presse, se développera en lutte pour la renaissance et l’épanouissement de la DEMOCRATIE SOVIÉTIQUE.

    La bureaucratie a remplacé les soviets, en tant qu’organes de classe, par la fiction du suffrage universel, dans le style de Hitler-Goebbels. Il faut rendre aux soviets, non seulement leur libre forme démocratique, mais aussi leur contenu de classe. De même qu’auparavant la bourgeoisie et les Koulaks n’étaient pas admis dans les soviets, de même maintenant LA BUREAUCRATIE ET LA NOUVELLE ARISTOCRATIE DOIVENT ÊTRE CHASSÉES DES SOVIETS. Dans les soviets, il n’y a place que pour les représentants des ouvriers, des travailleurs des kolkhozes, des paysans et des soldats rouges.

    La démocratisation des soviets est inconcevable sans la LÉGALISATION DES PARTIS SOVIETIQUES. Les ouvriers et les paysans eux-mêmes, par leurs libres suffrages, montreront quels partis sont soviétiques.

    - RÉVISION DE L’ÉCONOMIE PLANIFIÉE du haut en bas, dans l’intérêt des producteurs et des consommateurs ! Les comités d’usine doivent reprendre le droit de contrôle sur la production. Les coopératives de consommation, démocratiquement organisées, doivent contrôler la qualité des produits et leurs prix.

    - RÉORGANISATION DES KOLKHOZES en accord avec la volonté des kolkhoziens et selon leurs intérêts !

    La politique internationale conservatrice de la bureaucratie doit faire place à la politique de l’internationalisme prolétarien. Toute la correspondance diplomatique du Kremlin doit être publiée. A BAS LA DIPLOMATIE SECRÈTE !

    Tous les procès politiques montés par la bureaucratie thermidorienne doivent être révisés, dans les conditions d’une publicité complète et d’un libre examen. Les organisateurs des falsifications doivent en supporter le châtiment mérité.

    Il est impossible de réaliser ce programme sans le RENVERSEMENT de la bureaucratie, qui se maintient par la violence et la falsification. Seul, le soulèvement révolutionnaire victorieux des masses opprimées peut régénérer le régime soviétique et assurer sa marche en avant vers le socialisme. Seul, le parti de la IV° Internationale est capable de mener les masses soviétiques à l’insurrection.

    A bas la clique bonapartiste de Caïn-Staline !

    Vive la démocratie soviétique !

    Vive la révolution socialiste internationale !

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