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Les enfants du Caire (Hassan El-Husseini, 1992)

samedi 11 juillet 2020, par Alex

Un livre contre l’exploitation des enfants, pour le droit fondamental des enfants à fréquenter une école, même l’école bourgeoise dénoncée par Bourdieu

Certes l’école de notre pays bourgeois impérialiste n’est pas parfaite, une autre société devra faire naitre une autre école. Mais n’oublions pas que pour 90 % des enfants dans le monde, une scolarité d’une durée digne de ce nom reste un rêve, et une revendication que les révolutionnaires doivent défendre.

Le livre Les enfants du Caire de Hassan El-Husseini (1992) est un bon livre pour cet été. Particulièrement lors d’une croisière sur le Nil ou un séjour de plongée sur les bords de la Mer rouge. Il illustre ce qu’une aspiration tout à fait compatible avec le capitalisme (le droit des enfants à aller à l’école), a de révolutionnaire (cf les thèse sur la Révolution permanente de Trostky).

En 4ème page de couverture l’éditeur commente le témoignage de Naguib Mahfouz pour présenter le livre :

***

"Que serais-je devenu si mon père n’avait pas eu les moyens de m’envoyer à l’école ?... C’est simple : au mieux, j’aurais appris un métier, celui de menuisier, par exemple... Au pire, je pense que je serais tombé sous la coupe d’un maître-voleur et que je serais devenu pickpocket... Si bien que j’aurais fini soit sur bancs de la correctionnelle, soit en prison, ce qui est le probable..."

Cette réponse de Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature 1988, à l’auteur de ce livre, illustre à elle seule le sort millions d’enfants cairotes réduits à travailler, mendier, trafiquer ou voler dès leur plus jeune âge. Or Mahfouz, qui a eu quatre-vingts ans la veille de cette interview, évoque là une époque déjà lointaine. Et aujourd’hui ? La situation, bien entendu, n’a fait qu’empirer.

De l’enfant du cimetière (faute de logements, deux millions de Cairotes habitent dans les mausolées des cimietières) à ceux des tanneries, en passant par le petit trafiquant de drogue, c’est à un hallucinant ballet des damnés de la terre que nous assistons.

Dans un style rapide et précis, Hassan El-Husseini nous fait découvrir la face cachée de cette impitoyable mégapole seize millions d’habitants qu’est devenue Le Caire.

***

Extrait du livre :

LE PLUS JEUNE METALLO DU MONDE

Présent et passé ne cessent de s’entrecroiser au Caire, que ce soit dans ses cimetières, ses ruelles, ou bien dans ses ateliers. Ces derniers, en particulier, donnent une image assez précise de ce qu’ y fut autrefois la vie des métiers. Parmi ceux que les Egyptiens exercent depuis l’Antiquité, figure en bonne place celui de la fabrication des métaux.

L’existence de l’or et de l’argent est établie en Egypte et en Asie Mineure dès les années 4000 avant J.-C., comme en témoignent les parures, la vaisselle et les armes retrouvées dans les tombes royales de cette époque. Puis vint le bronze, vers 3000 avant J.-C. Le développement de la métallurgie, rendu possible après la conquête du feu, ouvrit alors la voie à un progrès considérable.

Au Caire, capitale des paradoxes, cohabitent l’époque contemporaine et le Moyen Age. On y retrouve encore, à chaque coin de ruelle de la vieille ville, le monde familier des chroniqueurs du xr siècle ; de même, la comparaison avec l’uni-vers d’un François Villon, en poésie, et celui d’un Pieter Bruegel, en peinture, vient-elle immédiatement à l’esprit.

La rue Bein el-Harat incarne cette survivance. Entre celles de Baba el-Bahr et de Faggala, elle était à l’origine bordée d’une seule rangée de maisons. Elle commençait à Baba el-Bahr et longeait en ligne droite les remparts de l’ancienne cité fatimide.

Signe des temps, les habitations s’étendent aujourd’hui de chaque côté de la rue Bein el-Harat ; de nouvelles constructions sont venues s’adosser aux remparts. Au milieu d’un incroyable dédale de zoqaq (impasses et ruelles), on peut trouver ici un petit atelier spécialisé dans le polissage de l’aluminium.

A l’intérieur, deux machines à polir les ustensiles ménagers ; plusieurs ouvriers métallurgistes s’activent à leurs commandes ; parmi eux, sans doute le plus jeune métallo du monde : Hussein n’a que quatre ans et demi !

Haut comme trois pommes, le gamin ne peut travailler que debout. Ses vêtements sont maculés d’huile brûlée. Sous les taches de graisse qui couvrent son front et ses joues, son visage reste angélique. Les murs de l’atelier, sordides, disparaissent quant à eux sous les traînées d’un cambouis omniprésent.

Symbole d’un retour en arrière de la civilisation, Hussein est donc, à quatre ans et demi, apprenti métallurgiste. Il arrive chaque matin à dix heures à l’atelier, pour n’en ressortir que vers sept, huit ou neuf heures du soir ; tout dépend de la quantité de travail à effectuer. Il est néanmoins rémunéré quarante livres par mois, somme très importante pour un gamin de cet âge.

Mohammed Abdel el-Gani vient se présenter à moi comme le patron de l’atelier et... le père de Hussein. D’emblée, il tente de me faire avaler que si son fils travaille ici, à cet âge-là, ce n’est que pour deux raisons : — La première est qu’il fatigue sa mère quand il reste à la maison. C’est un vrai petit diable, vous savez... Voilà pourquoi, il y a quelques mois, j’ai décidé de l’emmener ici avec moi. Comme ça, il laisse sa mère tranquille... La deuxième raison est qu’il en profite pour apprendre un métier. Ce que Mohammed Abdel el-Gani oublie soigneusement de me préciser, c’est que, ce faisant, son « petit diable » lui rapporte quarante livres par semaine... On a la fibre paternelle ou on ne l’a pas. Comme, avant-hier, l’Egypte vient de célébrer la Journée de l’Enfance, j’en profite pour demander à ce négrier de Mohammed si, à cette occasion, Hussein a pu bénéficier d’une journée exceptionnelle de congé.

— Non, il est venu travailler comme d’habitude. C’est une enfant turbulent, je viens de te le dire. Il ne peut pas rester à la maison : il touche à tout et sa mère finit immanquablement par le frapper... Alors, je préfère encore qu’il vienne avec moi.

— Mais si ton fils est vraiment un « petit diable », comme tu l’affirmes, ne penses-tu pas que l’atelier puisse être dangereux pour lui ? Surtout lorsqu’il travaille devant sa machine ?...

— Crois-tu qu’on l’ait laissé travailler comme ça, sans lui dire ce qu’il fallait faire ou ne pas faire ? Je lui ai tout expliqué personnellement. D’ailleurs, son boulot n’est pas dangereux...

Ce ton péremptoire cache quelque chose. Je m’approche donc du môme pour l’observer. Pendant qu’une assiette d’aluminium passe à la ma¬chine à polir, il l’imbibe simultanément avec un tampon d’huile brûlée. La vitesse de rotation est telle que ses mains risquent à tout moment d’être broyées par le cylindre. Lui demandant si je peux effleurer l’assiette pour en éprouver le fini, il éloigne instinctivement sa propre main et me met en garde : « Fais attention ! N’approche pas, tu vas te faire mal ! ». Hussein, à quatre ans et demi, est déjà pleinement conscient des dangers de sa tâche. C’est sans doute la raison pour laquelle son père estime qu’il ne risque rien. Mais s’il n’y avait que le danger...

— Tu restes toute la journée debout ? — Evidemment ! Il faut bien que je travaille... — Mais tu dois être crevé ! Ça ne l’arrivé jamais de te reposer ? — Si, parfois... Je dis que je suis fatigué et on me permet de m’asseoir quelques minutes. — Tu n’en profites pas pour jouer un peu ? — Non, je suis trop fatigué pour ça... Mes bras et mes jambes me font mal. — Et que veux-tu faire plus tard ? — J’aimerais devenir osta (artisan, ouvrier spécialisé) .

Le. soi-disant père de Hussein commence à s’agiter. S’adressant au gamin, il lui interdit de me répondre, sous prétexte qu’il raconte des bêtises.

L’apparition soudaine du véritable patron de l’atelier met fin aux affabulations de Mohammed Abdel el-Gani. Ce n’est tout au plus qu’un contre¬maître. Le fait qu’il m’ait parlé de son salaire de deux cent quarante livres par mois aurait dû, il est vrai, me mettre la puce à l’oreille. Je me de¬mande, du coup, s’il est bien aussi le père de Hussein, ainsi qu’il le prétend. Peut-être m’a-t-il joué cette comédie parce qu’il me prenait pour un employé du ministère des Affaires sociales en tournée d’inspection...

Le vrai patron, lui, tient un autre langage, il n’est question que de contrats d’apprentissage pour les enfants de quatorze ans et plus. — D’accord, mais il y a ici deux enfants de moins de quatorze ans, dont un de quatre ans et demi. Comment expliques-tu cela ?

— Ce sont les parents qui décident, pas moi... Quand une mère vient me supplier d’accepter son fils comme apprenti, pour aider la famille à surmonter ses difficultés financières, que veux-tu que je fasse ?

— Refuser ! Accepter un enfant de quatre et demi comme apprenti, c’est contraire à la loi. Tu sais que tu risques gros en embauchant un môme de cet âge, non ?

Le patron jette un regard lourd de reproches au pseudo-géniteur du jeune Hussein. « Pourquoi l’as-tu laissé entrer et poser des questions indiscrètes ? » semble-t-il lui signifier. Il y en a un qui va en prendre pour son grade, après mon départ !...

L’autre, penaud, baisse la tête.

Cela ne sert plus à rien de discuter. Il ne me reste qu’à quitter l’atelier et à remâcher mon indignation : priver ces enfants de ce qui constitue l’essence même de cette enfance n’est rien d’autre qu’un crime. Qui en est le responsable ? Le patron, les parents, le gouvernement, ou bien tout ce joli monde ensemble ? La situation économique seule aurait trop bon dos, en l’occurrence.

Si je devais toutefois trouver des circonstances atténuantes à quelqu’un, ce serait vers les parents que se tournerait mon indulgence. Certes, ils mettent eux-mêmes leurs enfants en apprentis¬sage, mais à contrecœur. Ils ont à cela une excellente raison : survivre à tout prix. Ne faudrait-il pas être un monstre, de fait, pour envoyer travailler un enfant de quatre ans et demi s’il y avait une autre solution possible ? Ajoutons que ces parents ont pour la plupart commencé à travailler dans les mêmes circonstances et au même âge. S’agissant de personnes frustes et souvent analphabètes, ce qui relève à nos yeux du crime pur et simple n’est perçu par elles que comme parfaitement normal.

Une étude sur le travail des enfants en Egypte, présentée lors d’un colloque organisé par l’UNICEF sur ce sujet, montre bien que la pre¬mière préoccupation des parents est d’assurer un enseignement minimum à leur progéniture. Les facteurs économiques et sociaux les poussent néanmoins à faire travailler leurs enfants préma¬turément. Quant au patron qui ose arguer de compassion pour justifier l’emploi de cette main-d’œuvre, il fait preuve d’un cynisme foncier. Chacun sait en Egypte que le recours à ces apprentis réduit le coût global du personnel dans des proportions considérables : l’enfant touche un salaire de quatre à cinq fois inférieur à celui d’un ouvrier adulte effectuant un travail identique. Le patron, en employant des enfants, échappe de surcroît à une bonne partie, sinon la totalité, des charges fiscales et sociales.

Que fait alors le gouvernement pour combattre ce fléau ? L’Egypte, que l’on sache, a signé comme les autres la Convention des Droits des Enfants, adoptée le 21 novembre 1989 par 161 pays membres de l’ONU. Ce 20 novembre est d’ailleurs devenu la Fête nationale de l’Enfance en Egypte. Alors ?

Alors, pas grand chose : le gouvernement égyptien ferme les yeux quand certains des articles de cette Convention, surtout ceux énumérés dans la catégorie des droits économiques, ne sont pas respectés. Il n’existe donc aucune protection contre l’exploitation abusive des enfants, ni contre les entorses aux règlements de la protection sociale. Il en va de même pour les droits culturels, soit le droit à l’éducation, à l’information, aux loisirs et aux jeux !

Le gouvernement égyptien, dont le plus gros souci est de sortir le pays du marasme économique, ne prête guère attention à ces deux mil¬lions et demi d’enfants qui, selon la presse locale, travaillent encore, en cette fin de XXème siècle, dans des conditions moyenâgeuses. Il reconnaît officiellement un million et demi d’enfants travaillant au-dessous de l’âge légal et a créé un comité ministériel pour tenter de remédier à cet

état de fait. Les travaux de ce comité n’en sont, à ce jour, qu’à un stade théorique.

Enchaîné par une situation économique désastreuse, que la récente guerre du Golfe n’a fait qu’accentuer, le gouvernement est pris entre deux feux : soit il cède aux exigences du Fonds monétaire international pour mener à bien une politique de rigueur et d’austérité qui frappe la moitié de la population égyptienne — autrement dit ceux qui vivent déjà en dessous du seuil de pauvreté —, auquel cas il continue donc à se dé¬solidariser des plus démunis ; soit il mène une politique socio-économique favorable aux innombrables laissés-pour-compte du pays.

Il semblerait aujourd’hui que le gouvernement ait opté pour le premier terme de cette alternative, sans même chercher à étudier l’éventualité d’une solution médiane. Bien au contraire, sa politique s’est considérablement durcie : il ne subventionne plus depuis quelques mois le prix des produits de première nécessité, indispensables à la nourriture des familles les plus démunies. Ce n’est là qu’un exemple, mais ô combien significatif : en agissant ainsi, il ne fait que pousser de nouveaux jeunes apprentis vers les ateliers. Cette politique du pire ne peut, bien entendu, avoir qu’un temps. Mais accuser le seul gouvernement serait trop facile. Dans la gestation du désastre qui se prépare, le FMI a, lui aussi, sa part de responsabilité. Ici comme dans bien d’autres pays du Sud, d’ailleurs.

Mais, soyons réalistes, comment une institution internationale baptisée « Fonds monétaire » pourrait-elle bien allier efficacité, selon ses propres critères, et philanthropie ?

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